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Camp Boiro Memorial


Hervé Hamon & Patrick Rotman
L'affaire Alata.

Paris. Éditions du Seuil, 1977. 103 pages


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2.
La vérité du ministre

Sur une terre que borde l'Atlantique, quelque part entre le neuvième et le dixième degré de latitude nord, il y a 2 500 hommes et femmes qui meurent d'inanition, de torture et de terreur. On les tient enfermés, vingt-quatre heures sur vingtquatre, dans des cellules grandes comme des cages, couvertes en tôle, souillées de déjections.

L'entrebâillement de la porte pendant quelques minutes est une faveur, la lumière un privilège. On les nourrit de déchets et d'une louche de riz. L'eau leur est autant comptée que l'air. Et la nuit, ils écoutent hurler ceux d'entre eux qui sont devenus fous et que l'on a enchaînés, dehors, à un manguier.

Ils guettent aussi le bruit d'un camion, du camion qui les emportera, ficelés comme des paquets, au bord d'un charnier. Ou bien le bruit d'une jeep qui les conduira vers la « commission » chargée de détecter les crimes qu'ils n'ont pas commis. On leur déliera la langue en les asphyxiant, pendus par les coudes. En leur déchirant les genoux, maintenus immobiles sur un tas de gravier. En leur fixant des électrodes à l'oreille, au ventre, au sexe, livrés aux caprices d'un rhéostat. Et ils avoueront, tous, tout.

Car ils sont tous des ennemis du peuple. Ils se sont réveillés ennemis du peuple le matin même — quelle coïncidence ! — de leur disparition, hébétés de ce que, cette fois encore, on n'ait pas frappé à la porte à côté. Ils ont appris que les ennemis du peuple sont paysans et ministres, colporteurs et évêques, manœuvres et présidents des tribunaux. Nul n'a pris leur défense. Nul ne les a même jugés. Des affiches, sur les murs des villes, ont expliqué qu'il en va mieux ainsi. Les voilà à l'ombre, zombis d'os et de chair, pour une durée indéterminée…

Cela, il est licite de le raconter dans notre démocratie française cernée de bleu tendre, où l'abjection totalitaire vous serre le cœur. Et vous le serre d'autant plus que la protestation est générale, s'élève jusqu'aux principes intangibles, embrasse d'une formule le monde entier. Les détails sont toujours sordides, incongrus, importuns. Ils cassent la règle au profit de l'exception. Ainsi consent-on volontiers à ce que nous dénoncions la torture mais s'oppose-t-on à ce que nous nommions les tortionnaires.

Peut-être nous autoriserait-on à révéler que les « ennemis du peuple » précités sont des nègres. Les Africains emprisonnés, exilés, liquidés sont d'une banalité diplomatiquement rassurante. Au Tchad, le renversement de M. Tombalbaye — un grand ami de la France — n'a-t-il pas ouvert les portes de geôles surpeuplées ? La liberté que les avions élyséens sont allés préserver au Congo-Kinshasa y est-elle moins violée que sur tout le continent noir ? Au Cameroun, n'a-t-on pas condamné à mort, le 30 décembre 1970, Mgr N'Dongmo 1 comme, plus tard, Ernest Ouandié et deux autres opposants ? En République centrafricaine, la « découverte » d'un « complot » contre le maréchal, pardon l'empereur Bokassa, n'a-t-elle pas été sanctionnée par huit peines capitales? M. Houphouët-Boigny lui-même, dont la « modération » est légendaire, a-t-il agi différemment en 1963 2 ? La liste, fastidieuse, regorge d'arbitraire et de sang : tandis que le fantôme de Patrice Lumumba continue de hanter le Zaïre, on exécute, en mars 1976, trente rebelles au Nigeria; Modibo Keita n'est toujours pas libre, le jeune Bénin se salit en règlements de comptes, Amin Dada trône, l'Afrique du Sud reste daltonienne.

Gageons que, jusqu'ici, le ministre de la police tolérera notre indignation et s'aventurera même — officieusement — jusqu'à la partager. Mais produisons un témoin, précis comme ses blessures, qui dise : cela s'est passé au camp Boiro, entre le front de mer, l'ambassade d'Algérie, l'hôpital Donka, et l'étatmajor de la milice, cela s'est passé derrière des grilles et des murs que la population longe tous les jours sans savoir, cela s'est passé à Conakry,)capitale de-la Guinée, comme cela aurait pu se passer à Kindia, Boffa, Kissidougou, ou Faranah, cela s'est passé du 11 janvier 1971 au 14 juillet 1975 et, pour d'autres, cela dure encore. Alors, invoquant la raison d'État, l'autorité gouvernementale sonnera la garde pour le faire taire. Nous allons nous efforcer de lui désobéir.

Notre témoin s'appelle, on le sait, Jean-Paul Alata. Il a cinquante-trois ans et parle avec la vélocité rageuse, avec les aigus subits dans la voix, de ceux que l'injustice a écorchés. Il ne se campe pas devant l'histoire et ne se donne ni pour un héros ni pour un saint. Il semble seulement s'étonner de ce qu'il faille recouper ses propos. Car on dit aussi du mal de lui.

Alata appartient à la plus bizarre des races, plus rare que celle des nègres blancs : c'est un Blanc nègre. Orphelin de mère, il ne s'est jamais senti le fils de cet officier d'artillerie coloniale, polytechnicien et constructeur du Congo-océan, qui l'a trimbalé avec ses malles de Brazzaville à Beyrouth, puis de Beyrouth à Damas et de Damas à Paris. Son ami et son confident, son refuge, fut Ikongo, l'ordonnance, le maître-Jacques, l'esclave de son père, dont le radicalisme et les attaches franc-maçonnes ne contredirent pas l'usage répété de la cravache et du fouet. C'est, raconte-til, au spectacle d'Ikongo cinglé de coups, d'Ikongo tentant de se pendre à un arbre du jardin, que Jean-Paul Alata est devenu noir de coeur, de langue — sa vraie langue « maternelle » fut le bakongo —, sinon de peau. Il fut et il reste « du côté des nègres », acculturé à rebours, objet de tous les racismes. Timide et agressif, comme tous les moutons à cinq pattes.

Blanc nègre, et socialiste. Car il lui faut « venger Ikongo ». Étudiant à la faculté de droit, à Paris, il prend part à la Résistance, dans les FFI, et s'engage à la fin de la guerre dans l'armée régulière. Sorti de l'école militaire interarmes de Coëtquidan, il démissionne, refusant de faire campagne en Extrême-Orient après la capitulation du Japon. Il veut alors rentrer « chez lui », en Afrique. Stagiaire des Trésoreries d'outre-mer, il est affecté à Saint-Louis-du-Sénégal en 1946 et est promu, au bout de quatre ans, payeur des TOM. Entre-temps, il adhère à la SFIO et, conjointement, à Force ouvrière. Cela, il ne l'avoue aujourd'hui que du bout des lèvres, moins par désir de masquer une erreur que par répugnance à admettre avoir été dupé. Car l'action du syndicaliste Alata n'est entachée ni de corporatisme ni de collaboration de classes. Le voici qui bouscule les barrières hiérarchiques et les barrières de race. Sous son impulsion, FO passe de… 7 cotisants à 6 900 militants, Noirs pour la plupart, ouvriers des mines en grand nombre, et répartis en 13 unions locales. Sur cette lancée, Alata est nommé membre de la commission exécutive du travail de l'AOF. Il y lie amitié avec le représentant de la CGT guinéenne : Ahmed Sékou Touré. Une amitié scellée jusqu'à la mort.

Les ennuis ne tardent pas. André Laffont, pseudo-cheminot et grand apparatchik de Force ouvrière pour l'outre-mer, juge que cet activiste a mauvais genre. D'autant qu'en 1954, au congrès confédéral, Alata joint sa voix à l'aile gauche de son syndicat et des jeunesses socialistes pour « saluer les premières manifestations de l'indépendance algérienne ». A la SFIO, c'est aussi la disgrâce. Sous la pression conjuguée de ses « camarades » français, de l'administration coloniale et, semble-t-il, de Léopold Senghor, le futur auteur de Prison d'Afrique est prié d'aller exercer ailleurs ses coupables talents. Muté d'office, il débarque à Conakry en mai 1955, pour y remplir les fonctions de payeur-chef de service. Il retrouve Sékou.

Ou plutôt, il le retrouve d'abord sur le terrain syndical, puisqu'il milite à la CGT-A (africaine) dont le leader guinéen a défini le statut indépendant, en accord avec la maison-mère métropolitaine. Mais, parallèlement, il adhère à la Démocratie socialiste guinéenne (DSG), issue de l'ancienne fédération SFIO dissoute à la mort de Yacine Diallo, le premier député du territoire. Alata en devient très vite le secrétaire général adjoint, au côté de Barry Ibrahima, dit « Barry III » (troisième du nom dans son collège), un jeune et ambitieux intellectuel peul dont l'ascension inquiète M. Bernard Cornut-Gentille, haut-commissaire de France, qui le fait déplacer à Dakar. Sous la menace d'une nouvelle mutation, Jean-Paul Alata donne sa démission de l'administration et fonde un cabinet d'expertise comptable.

C'est un de ces moments où, brutalement, l'histoire s'accélère. A la tête du PDG (Parti démocratique de Guinée), lié au Rassemblement démocratique africain (lui-même créé à Bamako en 1946), Sékou Touré et Saïfoulaye Diallo sont portés par un prodigieux mouvement qu'ils épousent étroitement. Le programme de la DSG n'est, sur le papier, guère différent du leur. Mais, implantée en moyenne Guinée, dans la région du Fouta-Djalon, elle est avant tout l'héritière de la défunte « Amicale Gilbert Vieillard », association peule constituée sur une base ethnique, rivale d'autres groupements : malinké, soussou, etc., dont le RDA a tenté d'offrir une structure de dépassement 3.

Lorsque est votée la loi-cadre de 1957, loi d'inspiration molletiste [du nom de Guy Mollet, premier ministre SFIO, 1956-1957 ] et due à Gaston Defferre qui octroie aux colonies de l'AOF un semblant d'autonomie pour prix — le mot est de Senghor — d'une « balkanisation », l'hégémonie du PDG est incontestable : il dispose de deux députés à l'Assemblée nationale sur trois, de cinq grands conseillers à l'Assemblée fédérale de Dakar sur sept, de cinquantesept conseillers territoriaux sur soixante; il contrôle les treize municipalités et la totalité des membres du gouvernement autonome se réclament de lui. Sékou Touré est le vice-président de ce dernier (la présidence revient de droit à l'autorité coloniale). Saïfoulaye Diallo, lui, préside l'Assemblée. Un raz de marée.

Leur premier souci est d'évincer la chefferie coutumière, toile d'araignée féodale et parasite, engrenage omniprésent de la machine coloniale, relais idéologique d'une tradition dégénérée. L'entreprise est courageuse et populaire. Elle n'est menée à bien qu'à travers un conflit avec la troisième composante de la vie politique guinéenne, le BAG (Bloc africain de Guinée) de Diawadou Barry, qui s'efforce de tirer parti des rivalités ethniques pour mettre en difficulté le PDG. Sacrifiant l'idéologie socialiste à la spécificité peule, Barry III n'hésite pas à fusionner avec le BAG pour former un pôle oppositionnel, le PRA (Parti du regroupement africain). L'affrontement ne sera pas seulement verbal. Il connaîtra aussi, en février 1958, un dénouement sanglant, lorsque les militants de l'un et l'autre bord (après qu'une cinquantaine d'hommes de main à la solde, semble-t-il, du PDG 4, auront mis le feu aux poudres) en découdront coupe-coupe et sabre à la main. Dénouement, du reste, éternellement provisoire, comme on le verra par la suite.

Malgré les « bavures » multiples qui annoncent ce grand règlement de comptes, et bien qu'il ait deviné que Sékou n ' en est pas innocent, Alata a choisi son camp. Après avoir été l'organisateur du congrès de la DSG-MSA (Mouvement socialiste africain), il rompt avec Barry III et rejoint le PDG. Huit jours plus tard, il entre au bureau de la première section de Conakry. La rupture ne s'est pas opérée sans déchirement. Mais la distance s'est accrue entre le caractère socialiste du programme de la DSG et sa dérive vers le BAG, tandis que le parti de Sékou Touré traduit à la fois les aspirations des couches nouvelles et des masses paysannes. Et puis il y a l'argument du coeur. Alata est fasciné, séduit par son ami. A cet instant, la raison et l'affectivité coïncident. A son habitude, il fonce, sincère jusqu'à la naïveté.

Et c'est, le 29 (?) septembre 1958, le grand tournant, le « non » à de Gaulle. Un « non » plus complexe, voire plus ambigu qu'il n'y paraît, tant il est vrai que le chantage à l'indépendance n'est paradoxalement pas le fait de la colonie, mais de la métropole. Un « non » franc et massif, ratifié par 1 136 324 électeurs contre 56 981 (ces derniers provenant, et ce n'est pas un hasard, de la région peule du Fouta-Djalon).

Mais un « non » solitaire. Dans les autres territoires dont les dirigeants indigènes étaient partisans du refus, le poids de la chefferie est demeuré plus fort que celui des couches montantes (ainsi, au Mali, Modibo Keita s'est-il trouvé contraint de battre précipitamment en retraite). A l'exception des leaders directement inféodés à la stratégie gaullienne — tel Houphouët-Boigny, grand maître de la Côte-d'Ivoire et président du RDA —, les chefs de file africains sont autant portés par leurs troupes qu'ils ne les commandent. Ce qui vaut aussi, d'une certaine manière, pour Ahmed Sékou Touré. La boucle est bouclée, en Guinée, depuis qu'en 1953, du 21 septembre au 25 novembre, une grève générale a paralysé le pays. Les paysans ont rallié ces pionniers d'une classe ouvrière étique. Seuls les étudiants manifestent une double opposition : celle des fils de chefs attachés à leurs privilèges, et celle de jeunes marxistes qui reprochent à Sékou un flou idéologique excessif.

Alata figure parmi les très rares Européens qui ont mené campagne pour le « non ». Ils ne furent qu'une poignée à distribuer des tracts en ce sens. Encore devaient-ils compter dans leurs rangs un agent du SDECE infiltré dans le PDG, dont la découverte quelques mois plus tard enleva beaucoup de crédit à ce soutien symbolique et ultra-minoritaire. « Rares furent ceux, relate B. Ameillon 5, qui passèrent chez eux la nuit du référendum. On s'était réfugié à l'hôtel ou groupé entre amis dans de véritables forteresses, précautions d'autant plus inutiles que les Guinéens, eux, ne craignaient rien moins qu'une bombe atomique lancée pour les punir de leur audace. Aussi fut-ce après une nuit de grand calme que la Guinée se réveilla indépendante… »

On connaît les amertumes de ce réveil. Dès le 30 septembre 1958, les fonctionnaires français plient bagage, emportant avec eux toutes les archives, y compris les registres d'état civil. L'aide française dispensée par l'intermédiaire du FIDES est instantanément suspendue, sauf pour ce qui concerne l'aménagement du port aluminier destiné à l'usage de la société Fria. En France, la droite applaudit. L'éditorialiste de l'Aurore s'enthousiasme : « La Ve République commence bien. Cette note du gouvernementfrançais est rédigée avec une netteté et unefermeté exemplaires. Un style dont nous avions un peu trop négligé l'emploi ces dernières années et nous savons tous ce qu'il nous en a coûté. Désormais on ne pourra plus renier l'amitié française et frapper à sa caisse, se plaindre de son oppression et lui demander son aide en même temps. » Les ultras se consolent tant bien que mal : à défaut de réduire les Arabes, on affamera les nègres…

Alata, lui, partage la liesse des aubes héroïques. Africain parmi les Africains, il est enfin chez lui. La langue malinké, celle de Sékou, lui est familière. Et il ne tardera pas à épouser la culture de son pays jusqu'à se convertir à l'Islam. Est-il encore un militant ? Certes, il prend part aux activités du PDG. Mais depuis qu'il exerce une profession libérale, il a abandonné le syndicalisme. Son cabinet d'expertise comptable rapporte gros. Il a, en outre, mis sur pied la « Société des pêcheries guinéennes » dont il est le principal armateur. Son train de vie n'a rien à envier à celui de la « colonie » européenne : con1merçants, industriels, hommes d'affaires, diplomates, qui se reconstitue peu à peu, et à laquelle va rapidement s'adjoindre l'aristocratie du nouveau régime. Il sacrifie volontiers au « machisme » ambiant. Sa villa, dit-il, est plus qu'agréable…

Aussi est-on enclin à le croire lorsqu'il dépeint comme désintéressée son entrée dans l'appareil d'État. En 1960, en effet, Sékou Touré l'appelle auprès de lui pour occuper le poste d'inspecteur des Affaires administratives et financières à la présidence. Alata ferme boutique, cède ses actions et parts sociales, passe le flambeau à ses associés. C'est le début d'une longue carrière à l'ombre du « grand Sili 6 ». Elle le conduira, au terme de dix ans de loyaux services, en camp de concentration. Nous ne retracerons pas ici la chronologie de ces dix années. La loi des contrastes et la vérité de l'enquête nous amènent au contraire à les franchir d'un trait pour y revenir plus tard, suivant le regard rétrospectif d'Alata, son regard « d'après ».

Une belle carrière, au demeurant. Chef de cabinet du secrétaire d'État auprès du ministre chargé de la Justice et du Contrôle financier en 1963. Directeur du cabinet du ministre d'État chargé des Finances et du Plan en 1964. Nommé inspecteur général du Commerce le 8 novembre de la même année. En 1967, directeur général des Affaires économiques et financières à la présidence de la République avec rang et indemnité de directeur de cabinet. Administrateur général des biens saisis et vacants. Professeur de comptabilité publique et privée à l'école nationale du commerce et à l'école nationale d'administration. Titulaire de la chaire de comptabilité à l'institut polytechnique de Conakry à partir de 1965, et de celle d'économie politique en 1969.

Tel est l'homme qui sera arrêté le 11 janvier 1971. Le seul Européen relié par ligne directe à Sékou Touré, et autorisé à l'appeler jour et nuit. D'ailleurs Alata est surnommé, et se nomme lui-même, « Alata Touré ». Ses pouvoirs sont immenses: ne dépendant que de la présidence, il est habilité à inspecter l'ensemble du territoire, à contrôler à leur insu les comptes des ministres. Incorruptible — làdessus, les témoignages abondent —, il ne s'en prive pas et, dans un régime tôt corrompu, dresse contre lui un nombre d'ennemis plus que respectable : ministres aux Mercedes un peu trop luxueuses, administrateurs indélicats, diplomates fraudeurs, commerçants virtuoses. Les Blancs, dans une version tropicale de l'esprit de Bab-el-Oued, le perçoivent comme l'« homme des nègres ». Il lui reste aujourd'hui une solide réputation de flic, de flic de Sékou Touré. « Cela, rétorque-t-il, si c'était à refaire, je le referais. » Mais n'anticipons pas.

Tel est donc l'homme que l'on boucle, un matin de cauchemar, dans la cellule 23 du Camp Boiro. Deux mètres sur trois de désert, sous la tôle chauffée à blanc par le soleil d'Afrique. Rien à manger, et surtout rien à boire. Alata l'ignore encore : il est à la « diète ». Mise en condition des arrivants, punition des réfractaires, mesure atroce des limites de la résistance humaine : l'un des détenus « tiendra » vingt-trois jours avant de mourir. Alata croit qu'on l'oublie. Une erreur. D'ailleurs, toute cette affaire est une erreur. Il lui faut attendre la nuit pour être détrompé, pour distinguer, par-delà l'éblouissement de la lampe qui l'aveugle, les traits de ceux qui l'interrogent au nom de la « commission ».

Il y a là Ismaël Touré, le numéro 2 du régime, le demi-frère du président, l'homme des Américains, soupçonné par Alata de s'être enrichi en bradant la production philatélique guinéenne à la firme germano-américaine Stolov. Et, l'assistant, Seydou Keita, actuel ambassadeur à Paris, convaincu plusieurs fois d'opérations douteuses par l'auteur de Prison d'Afrique. Le cauchemar prend corps : le détenu est invité à se réhabiliter en avouant. En avouant quoi ? Que, sous un déguisement africain, sous couvert d'amitié inconditionnelle pour Sékou, il n'est depuis le début que l'agent de Foccart. Camouflage que son attitude en 1958. Camouflage que sa déchéance de la nationalité française, par un décret signé Georges Pompidou, en juillet 1962. Et ces fréquentations assidues de certains diplomates de l'ambassade de France, jusqu'en 1965? Et ces liens avec Fodeba Keita, poète, animateur des ballets d'Afrique, et ancien ministre de l'Intérieur, éliminé en 1969 après quatre ans de disgrâce ?

Ahuri, Alata s'aperçoit que l'introuvable «cinquième colonne», ce n'est pas toujours les autres. Mais Sékou ? Sékou sait-il ce qu'on lui inflige ? On le rassure : son ami le supplie de l'aider. Comment ? En avouant.

La « diète » se poursuit. Alata rumine sa faim, sa soif, sa colère et sa peur. C'est trop énorme, il met du temps à comprendre. Mais si. La « commission » lui ouvre les yeux : sa « trahison » est manifeste depuis le 22 novembre 1970. Ce jour-là, vers minuit, les Portugais attaquent Conakry. L'objectif de Spinola n'est-il que de libérer les quelques officiers qu'y détient le PAIGC 7 ? Ou bien, comme on tend à le penser, s'agit-il d'une opération concoctée entre Lisbonne et Paris, entre l'étatmajor salazariste et une poignée de réfugiés guinéens organises en un « front de libération » et, dit-on, manipulés par les services spéciaux français ? Toujours est-il que seule la première cible est atteinte. Les « libérateurs » guinéens, s'ils existent, restent au large. C'est que la population de Conakry est demeurée singulièrement amorphe. Peu disposée à prendre les armes pour un régime qui l'a déçue, elle ne l'est pas non plus à prêter mainforte aux envahisseurs.

Alata sait mieux que personne qu'en cette occasion, il n'a pas laissé son patriotisme au vestiaire. Tandis qu'Ismaël Touré se cache sous son lit — ce que l'intéressé a confirmé, arguant de ce « qu'un vrai révolutionnaire se doit d'abord de préserver sa vie » —, que Sékou se terre à l'abri, laissant à Saïfoulaye Diallo le soin de tenir la présidence, que la milice est en pleine débandade, Alata est l'un des seuls, avec Diop Alassane, ministre du Plan et ami de Fodeba Keita, à courir au camp d'Alpha Yaya chercher des armes et à faire le coup de feu sur la plage, son fils à ses côtés. Alors que lui reproche-t-on ? Précisément cela. Les principaux résistants du 22 novembre se retrouveront en camp. Les héros, ça dérange.

Ce débarquement quasi avorté tombe à pic pour Sékou Touré. Son isolement politique est rompu. A la conférence de Lagos, en décembre 1970, la Guinée fait figure de martyre, comme à l'ONU. A l'intérieur, il déclenche une fantastique chasse aux traîtres, accusés d'avoir déblayé le terrain pour les agresseurs (mais si cela était, pourquoi les « libérateurs » sont-ils restés au large de Conakry ?). Alata n'apprendra que plus tard combien est démente et bigarrée la purge qui l'a emporté. On y trouve, dans un premier temps, d'anciens opposants — pourtant ralliés sans condition au PDG dès l'indépendance — comme Barry III; des cadres du Parti en disgrâce, tel Magassouba Moriba, l'ex-bras droit de Fodeba Keita, de gros commerçants libano-guinéens; l'évêque de Conakry, Mgr Tchidimbo (dont le prédécesseur a été expulsé en 1961); et même un ami intime du président, Hermann Siebold alias Bruno Freitag, expert ouestallemand dénoncé comme ancien SS par des ressortissants de la DDR, et arrêté sur l'ordre de Sékou à la suite d'une « vision céleste » de ce dernier.

Les comités de base, les sections, les fédérations sont invités à définir une échelle des peines pour les « criminels de la cinquième colonne » dont le dossier ne leur a jamais été communiqué. La pagaille la plus invraisemblable s'installe. A Kindia, cinq détenus sont libérés « par erreur » et aussitôt réincarcérés, au moment où est signé le nonlieu qui devrait les absoudre. Un jeune Français, Gérard Cazaux, miraculeusement tiré d'affaire, a la stupeur de voir, sur les murs de Conakry, sa photo parmi celles des « sinistres bourreaux du peuple », cinq jours avant le « jugement populaire » de suspects qui n'ont pas seulement été interrogés. Le 25 janvier 1971, 91 condamnations à mort et 27 à perpétuité sont prononcées. D'ailleurs, commente Sékou Touré, « il n'y a pas de différence entre les deux sentences. Il ne tient qu'à nous pour qu'en leur refusant toute nourriture, une condamnation à perpétuité se transforme en exécution ».

A défaut de connaître le reste, Alata possède au moins cette donnée quand il comparaît une nouvelle fois devant la «commission ». Les « aveux» que lui soumettent Ismaël Touré et Seydou Keita ont été entièrement rédigés à l'avance, ce qui fait gagner du temps. Mais Alata manque de docilité. S'accuser d'avoir préparé l'invasion portugaise, et de ne s'être battu que pour donner le change, c'est trop pour lui. Alors, courtoisement, tout en lui expliquant qu'il « ne cherche pas le vraisemblable », Ismaël l'expédie à la « cabine technique ». La manivelle, le rhéostat, les électrodes, la souffrance intolérable, l'humiliation intolérable. Et puis cette autre torture : « Alata, ton fils n'était-il pas près de toi, le 22 novembre ? Et ta femme, ta jeune femme malinké qui est enceinte, vas-tu l'abandonner ?» Alata signe. Perpétuité.

« J'avais lu l'Aveu au moment de sa parution, raconte l'auteur de Prison d'Afrique. Quand je me suis mis, à mon tour, à écrire, je me suis gardé de le rouvrir tant je craignais de le plagier. Néanmoins, London et moi sommes complètement différents. Il a avoué parce qu'il croyait encore au Parti. Moi, j'ai avoué parce que je ne croyais plus à rien. Si j'avais réellement participé à un complot, peut-être aurais-je trouvé la force de conserver ma dignité, de me taire jusqu'à la mort. Mais là… »

Ce n'est qu'un début, le début d'une escalade odieuse dans l'horreur et — Alata, du moins, s'en accuse — dans la lâcheté. Pourtant il croit avoir touché le fond lorsque lui parvient le récit du « carnaval de Conakry ». Dans la nuit du 25 au 26 janvier, on pend à travers tout le pays au son des balafons. Dans la capitale, quatre cadavres, dont celui de Barry III, se balancent sous le pont Tombo où dansent des femmes hystériques. La Guinée de l'indépendance, l'espoir bouleversant d'une génération, offre à ses détracteurs le plus absurde, le plus barbare des cadeaux.

Alata est coupable. Il faut qu'il soit complice. La « commission » s'est enrichie de deux nouveaux membres : Conte Luceny, ex-intendant du palais que l'accusé a, il y a peu, pris en flagrant délit de détournement, et Guy Guichard, un policier d'élite formé aux Etats-Unis et… à Prague. Elle exige la dénonciation, en bloc, d'une cinquantaine de personnes dont la liste est préétablie mais qu'Alata est invité à amender. Il craque. Puis se reprend lorsque lui est fournie, sous la forme d'un mauvais, très mauvais « Fleuve noir », la version revue et corrigée du complot. Les conspirateurs y sont désignés comme n'émargeant — simultanément — à pas moins de quatre services : le SDECE, la CIA, le « Front » et un réseau SS. Alata apprend que ses émoluments se chiffraient à 200 000 dollars de prime, plus une solde mensuelle de 5 000 dollars. James Bond, à côté, est vraiment un traîne-savate. Entre le rire et les larmes, Alata se cabre. On l'entraîne vers la « cabine technique », où l'attend un combiné de la « gégène » et du supplice de la baignoire. Au retour, il cède, il collabore, il accepte de réécrire le scénario et y introduit le maximum d'invraisemblances et d'énormités. Peu importe à Ismaël. La fiction ne rejoindra jamais la réalité. Sa proie est à point.

Le 27 juillet 1971, après un enregistrement destiné à Radio-Conakry, coup de téléphone. Sékou en personne appelle son ami. « Alata, je voulais le dire moi-même que je suis content de tes dernières dépositions. Tu as aidé la cause et tu sais que tu peux compter sur nous. » Alata sanglote, brisé. Et ma femme, mon enfant ? « Ta femme a dit que tu aurais voulu qu'il ait mon nom. J'ai accepté le parrainage. » Mieux, le président lui promet une entrevue avec Tenin, celle dont il est éperdument amoureux et dont l'exil l'a aujourd'hui séparé. La joie et la honte mêlées. L'arme de la nostalgie. Libéré, Alata découvrira, de reste, qu'il ne fut pas le seul à en être blessé. Par des lettres personnelles — notamment à Barry III, Magassouba Moriba, Diop Alassane, etc. —, par des coups de téléphone — à Coumbassa Abdoulaye, Porthos Diallo…—, Sékou n'hésitait pas à jouer sur le registre sensible de l'amitié enfouie, pour amollir ses victimes. Le « grand Sili », ce faisant, a lui aussi avoué sa culpabilité.

Or, il est nécessaire d'amollir Alata. On va avoir besoin de lui. Au début de l'été, en effet, s'amorce la « deuxième vague ». Une charrette pleine à craquer se prépare, où seront jetés sans distinction tous les boucs émissaires possibles et imaginables de la gabegie guinéenne. Des « gauchistes » (Tibou Tounkara), des libéraux (El Hadji Fofana), des témoins gênants (Diop Alassane), des techniciens, des époux de ménages mixtes, des jeunes jugés trop perméables à leur formation extérieure, qu'elle soit soviétique (Costa Diagne) ou américaine (Balde dit Marlon Brando). Au total, plus de 2 000 nouveaux invités dans les camps de la mort. On les y entassera jusqu'à dix-sept par cellule. Par balle, par maladie, par malnutrition, ils finiront pour la plupart dans des charniers secrets.

La commission d'enquête est débordée. Au rythme où elle travaille, l'établissement des dossiers, la rédaction des aveux, l'énumération des complicités prendraient une bonne année. Ismaël adresse alors à Alata l'une des plus grotesques propositions de l'histoire pénitentiaire : accepte-t-il de devenir l'un des « scénaristes », d'aider les détenus à mettre en forme leur « confession »? Alata s'est trop avancé. S'il décline l'offre, son propre dossier sera repris à zéro, sa femme inquiétée, son fils probablement incarcéré. Il capitule. Oui, il sera scénariste, il conseillera les victimes, il les fera bénéficier de ses talents littéraires, il passera pour l'auxiliaire de ses bourreaux.

Et, le 12 août 1971, il prend en charge son premier « client », Yakoun, un cadre fanatique du Parti, terrifié par ce qu'il a déjà vu : des hommes et des femmes aux membres rongés par la gangrène sèche, résultat de deux jours entiers de traitement par l'électricité. Alata et lui montent ensemble une déposition « acceptable ». Il y aura beaucoup d'autres clients. L'un des plus marquants sera Émile Cissé, tortionnaire en chef du Camp de Kindia happé à son tour par la machine infernale et qui mourra — de faim — sans une plainte. Six mois durant, Jean-Paul Alata contribuera au bon fonctionnement de la justice du peuple 8. Il s'efforcera d'épargner à ses compagnons la cabine technique. Sans apaiser sa conscience.

14 juillet 1975. Un DC 8 de la Sabena ramène à Paris les ressortissants français (moins quatre « oublis ») rescapés. Sékou Touré a décidé de faire un geste pour améliorer ses relations avec l'ancienne métropole. Bizarrement, Alata, déchu de la nationalité française, a été réclamé par l'ambassadeur à Conakry. On lui donne un passeport. Sa femme et son bébé restent en Guinée, en otages. Mais Alata, qui s'accuse par ailleurs de lâcheté, que rejette avec violence l'Association des familles des prisonniers politiques en Guinée — pour elle, il demeure « Alata Touré » —, Alata ne se tait pas. En trois mois, il écrit Prison d'Afrique. Il subit toutes les pressions, on lui rappelle obligeamment que ses papiers ne lui ont été délivrés « qu'à titre humanitaire ». En vain. Alata, cette fois, a rédigé sa vraie confession. On connaît la suite.

Mais ce livre importun, qui décrit avec une effrayante précision le goulag d'Afrique, ce livre courageux où l'auteur s'attribue délibérément le mauvais rôle, ne répond pas à toutes nos questions. Et d'abord celle-ci : que savait Alata, de 1960 à 1971 ? Comment ses yeux n'ont-ils pu s'ouvrir que derrière les grilles du camp Boiro, alors que chaque remaniement ministériel signifiait une purge, que la cascade des « complots » n'en finissait pas de ruisseler de sang, que le quadrillage du pays par les mouchards du président n'était un secret pour personne? Peu nous importe, au fond, qu'Alata plaide innocent ou coupable. Nous n'instruisons pas le procès d'un homme qui revient de l'enfer. Mais nous voudrions comprendre.

Car il ne nous est pas indifférent que le phare de l'Afrique progressiste, le pays qui, en 1958, a porté les rêves d'une génération, l'asile de militants et d'intellectuels traqués par l'impérialisme, sombre dans une démence burlesque et meurtrière, dans une sorte de stalinisme Banania. Nos amis nous ont mis en garde : attention, en ouvrant ce dossier, n'allez-vous pas apporter «de l'eau au moulin » du néo-colonialisme, n'allez-vous pas devenir « les alliés objectifs » de ceux qui rançonnent le continent noir? Et puis, en Guinée, est-ce pire qu'ailleurs? Justement. En Guinée, ça ne devrait pas être pareil. Ceux qui écrivent ces lignes et ceux qui les publient ne sont suspects d'aucune complicité, fût-elle «objective». Raisonde plus pour crever l'abcès.

Alata nous a raconté qu'au début d'une séance de torture, l'un des « agents techniques », bon bougre, l'a supplié : « Monsieur Alata, ne vous laissez pas esquinter. Dites la vérité. » « Mais je ne fais que cela! » Alors l'autre : « Pas cette vérité-là, monsieur Alata, la vérité du ministre… » En Guinée, la vérité du ministre, c'est que la «cinquième colonne», toujours renaissante, doit être exterminée en permanence. En France, la toute récente vérité du ministre est qu'en Guinée il ne se passe rien. Quant à nous, nous repoussons des arguments venus des temps de la guerre froide. Le silence ne saurait être militant.

Alata nous répond. Oui, quand il était au pouvoir, il a fait jeter des gens en prison, mais uniquement pour fraude, pour escroquerie, pour détournement de fonds. Et il le referait. Non, il n'a jamais été complice d'actes arbitraires, d'arrestations politiques. Oui, depuis 1969, depuis la liquidation de Fodeba Keita, il avait perdu ses illusions sur le régime, dont il connaissait mieux que quiconque les errements économiques et l'omniprésente corruption. Non, il ne voulait pas quitter la Guinée, c'était sa terre, son peuple, sa race. Et démissionner revenait à signer son arrêt de mort. Oui, il a été lâche. Non, il ne peut renier son amitié pour Sékou, malgré sa folie et ses crimes. Son erreur : avoir servi dans un appareil d'État peu à peu coupé du peuple, l'enserrant pour l'opprimer. Nous avons déjà entendu cela quelque part.

Avec l'auteur de Prison d'Afrique, nous partons à la recherche de la Guinée perdue, de celle qui attira, au lendemain du départ des Français, la fine fleur de l'intelligentsia africaine. Et nous ne la retrouvons pas. Le Parti, « parti de masse et non d'élite », s'appelle « Parti-État ». On ne saurait mieux dire. Le réseau des « pouvoirs révolutionnaires locaux », des organisations de femmes et de jeunesse, des sections, des fédérations, contrôle chaque village, chaque quartier, chaque individu. Tout le monde est membre du Parti, même les nourrissons. Lorsque après la loi-cadre de 1964, Sékou Touré tente d'en revenir au « parti d'élite », les rangs se creusent à une telle vitesse, « l'élite » est à ce point squelettique que l'obligation de l'adhésion et des réunions hebdomadaires est rétablie en catastrophe : Orwell, 1984.

A défaut d'idéologie — ne subsiste qu'un jargon « révolutionnaire » vide de contenu et entrecoupé de références à l'Islam —, une formidable mécanique policière donne au pays sa colonne vertébrale. Au centre de la toile : Sékou, entouré de ses parents, Ismaël, Seydou Keita, Mamadi Keita, Siaka Touré. Leur lecture du matin est le Quotidien de la sécurité, bulletin ronéoté à quelques exemplaires. Il contient, sans tri, sans filtrage, tous les ragots recueillis au coin des rues, au marché, dans les alcôves. Toutes les délations, sans vérification aucune, y sont consignées. A quoi s'ajoutent les rapports ultra-confidentiels des mouchards directement attachés au président, autorisés à le déranger à toute heure du jour et de la nuit. Les plus « fliqués » sont les flics. La sainte trouille est le meilleur garant d'une fidélité inconditionnelle au « grand Sili ». La purge monstre de 1971 n'est pas un accident, mais la résultante de « complots » concourants. Déjà, en 1959, dans le cercle de Gueckedou, la révolte armée de deux villages provoque la réplique violente d'une unité de l'armée populaire. Ceux des villageois qui survivent s'enfuient en Sierra Leone, tandis que sont limogés les dirigeants locaux du PDG. Dans la capitale même, le mécontentement couve. De jeunes militants, emmenés par Ibrahima Diallo, avocat à la Cour devenu inspecteur général du Travail, et Alpha Yaya Diallo (?), ingénieur des PTT connu comme communiste, contestent les options économiques et sociales du Parti, dénoncent ses hésitations, raillent le syncrétisme de ses théories. Parallèlement, les groupements religieux de Conakry s'agitent. Sous la conduite de l'imam de Coronthie, ils réclament une plus stricte observance de la loi coranique.

Sékou Touré met tout ce monde dans le même panier. Tous sontêtés et, pour faire bonne mesure, on leur ajoute quelques étrangers en train d'édifier, fort légalement au demeurant, de trop voyantes fortunes. Les accusés ne comparaissent pas en public. La population est informée de ce qu'un vaste et redoutable complot, comportant l'introduction d'armes par le Sénégal avec la complicité de la France, vient d'être déjoué. Pour preuves, on produit quelques fusils de chasse, du matériel tchèque et… de vénérables prises de guerre des anciens combattants. La farce serait plaisante sans les condamnations à mort d'Ibrahima Diallo, de l'imam de Coronthie, et de quelques autres. On relaxe une poignée d'accusés dont l'un, Fodé Touré, est rendu mort à sa famille. Une bavure. Alpha Yaya s'en tire — provisoirement : miné par la torture, il mourra trois ans plus tard. Jean-Paul Alata reconnaît avoir, sous le sceau du secret, reçu ses confidences sur l'«hôtel Magassouba», baptisé du nom de l'adjoint au ministre de l'Intérieur, Fodeba Keita.

En 1961, seconde station. Le congrès des enseignants où brille Keita Koumandian, vieil adversaire du président, prend l'allure d'une fronde. Il y est question de salaires, mais aussi de marxisme. Dans les jours qui suivent, Sékou Touré dénonce l'existence d'un « complot gauchiste ». La conférence nationale du Parti, réunie en toute hâte à Labé, exige la peine capitale pour les traîtres. Raffinement : ses débats sont exceptionnellement retransmis par radio dans la cour du camp de Camayenne où croupissent les inculpés. Parmi eux, Niang Seni, leader du PAI sénégalais, qui ne sera expulsé qu'après cinq ans de bagne. L'affaire ne s'arrête pas là : Sékou s'en prend à l'ambassadeur d'URSS, Solod, soupçonné de « corruption spirituelle des intellectuels » et invité à plier bagage dans les plus brefs délais. Les Soviétiques s'empresseront d'envoyer Mikoyan à Conakry pour panser les plaies.

Acte III. En 1965, Sékou frappe une nouvelle fois. Il a senti passer le vent du boulet quand, en 1962, une conférence des cadres, invitée à laisser libre cours à la critique, n'y est pas allée de main-morte, se réclamant notamment de Fodeba Keita (8b). Ainsi faut-il comprendre, trois ans plus tard, la « découverte » du « complot des commerçants » ou « complot petit Touré ».

Son héros, Mamadou Touré, s'insurge avec ses deux frères, négociants comme lui, contre le dirigisme de la loi-cadre après une longue (et fructueuse) période de libéralisme commercial. Sékou les laisse s'enferrer, les encourage même à constituer leur propre parti conformément à la Constitution, puis, estimant que la fête a assez duré, expédie ces naïfs de service en prison. Ce n'est là qu'un détonateur. Il s'agit de remettre de l'ordre au sein du Bureau politique national où s'affrontent Ismaël Touré et Saïfoulaye Diallo. Il s'agit d'opérer une saignée par la terreur et, surtout, de compromettre Fodeba Keita. Tout le monde s'attend à l'incarcération de ce dernier : on se contente, pour l'instant, de rassembler à huis clos des « témoignages » contre lui (la pièce maîtresse étant la « déposition » de Jean Faragué, qu'on ressortira en temps utile). Et puis, conformément à la tradition, on dévoile les méfaits de l'étranger. M. Koenig, ambassadeur de France, quitte Conakry.

Il convient, ici, de lever une fois pour toutes une équivoque. Si l'accusation lancée contre M. Kœnig, honnête homme au dire de tous, est parfaitement dénuée de fondement, les services de M. Foccart, eux, ne restent sûrement pas inactifs. Mais non sous la forme des complots de l'intérieur. Que les agents du SDECE manipulent le « Front de libération nationale de Guinée », c'est certain; qu'ils entretiennent une agitation aux frontières, c'est probable; que les autorités françaises aient, au printemps 1959, effectué des coups de sonde (inutiles) en direction de leurs alliés pour occuper militairement les îles de Loos sous couvert de l'OTAN, c'est un fait acquis. Mais la logique délirante de Sékou ne répond pas à ces menaces réelles. Elle alimente ses fantasmes en feignant de les pourchasser.

Quand le leader guinéen est rééligible, en décembre 1967, pourquoi son « challenger », Diafodé Kaba, disparaît-il avec tous ceux qui ont soutenu sa candidature ? Pourquoi, en 1969, deux mercenaires du « grand Sili » montent-ils à Labé un scénario grandguignolesque? Pourquoi obligent-ils, revolver au poing, un sous-officier parachutiste à « avouer » la préparation d'un complot contre le président ? Pourquoi, sinon pour régler leur compte à Fodeba Keita, au colonel Kaman Diabi, à Diawadou Barry, à une vingtaine d'officiers et à une trentaine de hauts fonctionnaires ?

Pourquoi enfin, en juin 1968, Tidiani Keita, le jeune homme qui se précipite sur Sékou pour le frapper de coups de poing, à l'occasion de la visite du président de la Zambie, est-il tué d'une balle dans la nuque par un commissaire (et non lynché sur place, version officielle), en sorte qu'il ne peut parler ? Pourquoi n'est-il, après sa mort, trouvé porteur d'aucune arme ?

Telles sont les questions que contient le dossier Alata, et dont M. Poniatowski n'a pas voulu entendre parler. M. Poniatowski ne veut pas savoir qu'au Camp Boiro, en présence de Jean-Paul Alata, des aveux ont été extorqués contre Saïfoulaye Diallo, co-fondateur de la République guinéenne, aujourd'hui sur la touche. M. Poniatowski ne veut pas savoir que sur les douze ministres du premier gouvernement, deux sont morts, deux sont en exil, et huit en prison. Que sur les six premiers ambassadeurs, trois sont morts ou détenus et trois sont en exil. Que sur les six premiers hauts fonctionnaires, quatre sont morts en détention. C'est là, paraît-il, de la « propagande étrangère ». Eh bien, nous qui sommes français de souche et blancs de peau, nous acceptons de véhiculer, en notre seul nom, cette « propagande ». Terriblement malheureux de jeter, pour comble, cette vérité amère à la face des successeurs de Foccart.

A gauche, Dieu merci, on n'interdit pas les livres. Mais on observe tout de même un attentisme bien tempéré, on conserve une distance de bon aloi. François Mitterrand entretient, officiellement, les meilleures relations avec le président guinéen. Il n'a pas bronché — ce qui ne lui ressemble guère lorsque a été saisi Prison d'Afrique. Il a eu tort. Alata lui aurait révélé qu'à titre préventif, des dépositions le liant… au SDECE ont été rédigées, selon la méthode habituelle, à son encontre.

Nous nous bornerons à soumettre aux signataires du Programme commun cet extrait du discours de Sékou Touré prononcé le 22 août 1976, devant le Comité central du PDG : « Sachez que la contre-révolution, en luttant contre la révolution, lutte sans le savoir pour la révolution. Car le mensonge n'existe que pour que les hommes puissent bien le distinguer de la vérité. Le mal est là pour que l'on ne se trompe jamais en choisissant le bien. La contre-révolution est donc nécessaire, voire indispensable au progrès révolutionnaire car, si elle ne se manifestait pas, très tôt, des révolutionnaires seraient tentés de déposer leurs armes de lutte, satisjàits qu'ils seraient de ne plus avoir de travail à faire alors que l'histoire est exigence permanente de lutte parce que chaque jour, chaque mois, chaque année vient avec ses propres exigences d'obstacles à surmonter ou à briser, d'oppositions à vaincre, de moyens à conquérir… » N'est-ce pas là une étrange et instructive leçon de dialectique 9 ? Peut-être nous objectera-t-on que le passé est le passé. Que, depuis la libération d'Alata, la vague s'est retirée pour ne plus déferler. Que ce petit livre ne sert qu'à commémorer les souffrances de réfugiés aigris. Hélas, il n'en est rien. Le vendredi 16 juillet 1976, la 36e session du Conseil national de la révolution guinéenne a clos ses travaux. A l'ordre du jour, le « rapport du comité révolutionnaire sur les activités des mercenaires », les « aveux de la vermine impérialiste ». Le procès-verbal 10 nous apprend qu'un certain Mamadou Lamarana Diallo, âgé de quatorze ans, a été convaincu de tentative d'assassinat sur la personne du président, sur la route de Donka, caché près d'un manguier. L'attentat a échoué. Un miracle.

Lamarana Diallo n'était que le maillon faible d'une chaîne redoutable. Au-dessus de lui : Barry Sorry, excommandant de la milice de Madina; Amadou Diallo, étudiant fraîchement rentré de France; Omar Diop, prétendu mercenaire sénégalais. Les instances régionales du Parti ont été priées de communiquer leur verdict. Fédération de Beyla : « Comme le camarade Responsable suprême de la Révolution vient de le souligner ici, nous disons : trêve de discours, et nous demandons une épuration totale du Parti-État grâce à un approfondissement des enquêtes jusqu'au bout. » Fédération de Dabola : « Ceux qui sont déjà entre nos mains doivent subir le même sort que les éléments arrêtés après l'agression de novembre 1970. Pas de condamnation à dix ans! Pas de pitié! Ils doivent être égorgés, car ils étaient venus pour égorger!» Fédération de Dalaba : « Les comploteurs, les mercenaires ont choisi la mort et l'enfer, nous devons leur donner la mort en les brûlant vifs afin que cela serve d'exemple une fois pour toutes, et pour la Guinée, et pour l'Afrique, et pour l'impérialisme. » Fédération de Pita : « Vraiment, l'élargissement fréquent des prisonniers porte un tort à la Révolution et aggrave la situation. Dès que les gens sortent du camp Boiro, ils sont accueillis comme des héros, et ils s'entourent d'autres éléments fantoches pour continuer encore à nous embêter. » Fédération de Yomou : « Nous exigeons l'épuration totale de notre Parti-État et que tous les auteurs, quels qu'ils soient, à quelque niveau qu'ils soient placés, et cela sans catégorisation, soient égorgés. » État-major de la marine : « Nous demandons la pendaison publique de tous les coupables découverts et ceux à découvrir, constituant la queue de la cinquième colonne ; l'épuration totale, à tous les niveaux, du Parti-État. » Citations que nous empruntons, non à quelque libelle clandestin, mais au très officiel Horoya, organe central du PDG, dans son no. 2 232 paru à la fin de juillet dernier.

L'affaire n'en reste pas là. A l'occasion d'un « meeting d'information du Comité central », convoqué le 2 août 1976, la liste des conjurés prend de l'ampleur. David Camara, ex-inspecteur du commerce, Alassane Diallo, ex-lieutenant, Sékou Camara, professeur de philosophie, Souleymane Sy Savane, inspecteur général des services d'État à la présidence révèlent, avec la spontanéité que l'on devine, la noirceur de leurs turpitudes. D'autres suivront, promet Sékou : « Dès que vous aurez constaté un écart, par trop voyant, entre le train de vie de tel cadre et son traitement officiel, dénoncez-le pour qu'une vérification soit opérée à son niveau 11. » Dans le collimateur : les intellectuels. D'ailleurs on les surveille de près : « Nous prenons souvent, poursuit le Responsable suprême, les cahiers des étudiants, des élèves, pour savoir ce qui se dit, ce qui s'enseigne,non pas tant pour juger l'étudiant ou l'élève que pour juger les enseignants; et nous connaissons ainsi les insuffisances et les tares de certains enseignants. Ce que l'on enseigne n'est jamais étranger à soi; tous les jours, l'enseignant se projette dans la nudité de sa conscience et de son coeur… »

Une semaine plus tard, l'ennemi numéro 1, dont le nom commençait à circuler, est enfin démasqué : Telli Diallo, ancien ministre de la Justice, ancien secrétaire général de l'OUA, l'un des plus brillants hommes politiques guinéens, le seul susceptible de faire de l'ombre au président. Bien sûr, il a fallu agir vite et le scénario n'est pas tout à fait au point. Sékou, honnêtement, s'en excuse devant les membres du Comité central : « Vous avez dû constater dans la retransmission des dépositions qu'il y a des chapitres annoncés mais non suivis du développement correspondant. Vous voudrez bien excuser le Comité révolutionnaire qui a dû enlever quelques parties afin de pouvoir mener, en toute lucidité, les enquêtes. Mais vous vous rendrez compte de l'authenticité lorsque la retransmission intégrale des dépositions pou ra être faite 12. » Eh oui, les aveux, c'est un travail d'artisan, ça se peaufine, ça se fignole. Fabriqué à la chaîne, ça perd de sa finesse et de sa valeur marchande. Sans compter les fluctuations de la conjoncture. Au départ, les comploteurs étaient censés recevoir les subsides de la République fédérale allemande, de l'Afrique du Sud, de la Côte-d'Ivoire, du Sénégal, du Gabon, du Zaïre, et de la France. A présent, il convient de présenter Telli Diallo comme l'adversaire d'un rapprochement avec cette dernière, comme le saboteur en chef de la diplomatie guinéenne. Même un feuilletoniste émérite y perdrait son latin.

Pourtant, le 22 août, ça y est. Le comité révolutionnaire produit la confession de Telli Diallo, où ce dernier reconnaît avoir été « sondé » par Kissinger, en 1971, lors d'une mission de l'OUA à Washington, puis directement recruté par la CIA à la fin de novembre 1974. Et la liste des traîtres de la « cinquième colonne » s'étire : Hadja Diallo, sœur de Saïfoulaye Diallo, Chaikou Diallo, Tafsir Diallo, etc. Tous Peuls, comme Telli. Car Sékou fait d'une pierre deux coups. Il se procure un alibi pour les renversements d'alliances auxquels l'accule l'incroyable déroute économique du pays. Et il désigne à la vindicte populaire, non seulement une poignée d'hommes et de femmes, mais une ethnie tout entière, indocile, orgueilleuse, accusatrice. « L'on a inculqué au Peul, s'écrie-t-il, l'idée qu'il n'estpas noir, et certains vontjusqu'à la recherche de leur origine en Somalie, en Éthiopie ou ailleurs, et refusent de vivre leur temps ' leur espace, et de comprendre leur peuple. Cet esprit raciste a eu une influence néfaste sur beaucoup d'intellectuels. ( … ) C'est que, intellectuels qu'ils étaient, ils n'étaient pas avec les masses populaires, lesquelles étaient abandonnées à elles-mêmes 13. » Encore une étonnante leçon de dialectique : les racistes, ce sont ceux-là mêmes que l'on s'ête à proscrire. Puisque 360 étudiants ont refusé de rentrer en Guinée, « il ne sera plus attribué de bourses aux Peuls aussi longtemps que ceux restés à l'extérieur n'auront pas rejoint la patrie ». Et Sékou assortit cette menace d'un proverbe terrible : « Lorsque vous dansez avec un aveugle, piétinez-le pour qu'il sache qu'il n'est pas seul ! »

Nous sommes, en avril 1977, sans nouvelle de Telli Diallo et de ses compagnons. Les cadres Peuls survivants ont remercié publiquement le président guinéen de sa vigilance antiraciste. Même Saïfbulaye Diallo, éliminé de la scène politique — on le dit malade —, a dû y aller de son petit compliment. Le témoignage de Jean-Paul Alata demeure, à l'évidence, d'une consternante actualité.

Pourra-t-on tenir longtemps le discours qu'adressait, voici quelques semaines, la grande Myriam Makeba (qui vit à Conakry) à un journaliste de Jeune »ique 14 ? En voici un extrait :
J.A. : Madame Makeba, vous aimez la vérité, vous la proclamez, vous la chantez. Croyez-vous sérieusement qu'un homme comme Diallo Telli, une des fines fleurs de notre continent, ex-secrétaire général de l'OUA, soit un agent de la CIA ?
M.M. : Diallo Telli était en Guinée un juge compétent, le premier juge je crois. Mais qui, en dehors du gouvernement guinéen de Sékou Touré, l'a envoyé à l'étranger pour le faire connaître? Si Sékou Touré ne l'avait pas fait, personne ne connaîtrait Diallo Telli. Il serait comme n'importe quel juge de France, des États-Unis ou d'ailleurs. Un homme respectable, certes, mais sans plus !
J.A. : Les hommes envoyés par leur gouvernement, en Guinée ou ailleurs, ne sont pas tous devenus des Diallo Telli et vous ne répondez pas à ma question : celui-ci est-il devenu ou non un agent de la CIA ?
M.M. : Je ne sais pas, je n'en sais rien, parce que moi-même je peux changer demaiême aujourd'hui. Je peux décider que je ne veux plus faire ça, faire autre chose. Je ne sais pas, je ne dis pas qu'il l'est ou qu'il ne l'est pas.
J.A. : A propos de Diallo Telli, faut-il dire qu'il « est » ou qu'il « était » parce que, selon des sources nombreuses et sérieuses, Diallo Telli serait mort ?
M.M. : Mort ? Je ne sais pas.
J.A. : Moi non plus, mais il y a des craintes très sérieuses.
M.M. (prenant un air bouleversé) : Je dis que moi je ne suis pas au courant de sa mort. Il n'y a aucun Guinéen en Guinée qui sait si Diallo Telli est mort. Je l'ignore alors que je viens de quitter la Guinée où j'habite !
J.A. : C'est tout de même grave. En Guinée, vous n'êtes pas seulement une vedette de la chanson. Comment se fait-il que des gens comme vous, proches des principaux responsables, ne soient pas au courant ? Il y a sûrement des blocages partout.
M.M. : Pour moi, il n'est pas mort !
J.A. : Tant mieux si c'est vrai.
M.M. : Et comment serait-il mort, il n'a pas été jugé ! Comment quelqu'un peut-il être, comment dire le mot … ?
J. A. : … exécuté ?
M.M. : Oui, comment peut-on être exécuté avant d'être jugé, condamné ?
J.A. : Malheureusement, les cas de ce genre ne sont pas rares.
M.M. : Même après l'agression en Guinée, les comploteurs ont été jugés 15.
J.A. : Dans des conditions régulières, normales ?
M.M. : Qu'est-ce qui est normal et régulier ? Chaque gouvernement, chaque pays, a ses lois, ses règles. Ce qui est régulier dans un pays ne l'est pas nécessairement dans l'autre. Regardez l'Afrique du Sud.

Pauvre Myriam Makeba, on ne le lui a pas fait dire…

Achevons cette contre-enquête sur une note franchement burlesque, et moins sanglante. En décembre dernier, le Hafia, l'équipe nationale guinéenne de football, rencontre en finale le Mouloudia algérien pour la coupe N'Krumah. La formation guinéenne s'est assuré trois buts d'avance sur son terrain lors du match aller. Elle perd cependant par quatre à trois, sur un penalty assassin. Le retour à Conakry prend l'allure d'une marche funèbre. Le 23 décembre, le tribunal populaire, réuni sous les espèces d'un « meeting d'information », est appelé à juger ce que Sékou nomme « l'abdication du droit à la victoire ». Le «génial stratège» prononce le réquisitoire. D'abord, expliquetil, la dimension politique du problème ne doit échapper à personne : « S'agissant d'un régime populaire, la jeunesse du pays, en tant que secteur dynamique de la révolution, engage tout le corps social qui l'a engendrée 16. » Il examine ensuite les éventuelles circonstances atténuantes : état du terrain, climat, arbitrage, comportement de l'adversaire, et n'en retient aucune.

Il prend alors la foule à témoin : « Le match avait été joué et perdu avant le premier coup de sifflet. Et si le match avait été ainsi joué et perdu avant le premier coup de sifflet, qu'est-ce que cela signifie en idéologie? Comment cela s'appelle-t-il ? Cela s'appelle trahison! » « (Réponse unanime : oui! », ajoute le procès-verbal). Mais qui a trahi ? Toute l'équipe? Non, car, de même que le peuple est sain dans sa masse mais recèle des comploteurs, de même le Hafia est composé d'ardents militants du mollet chez lesquels se sont infiltrés quelques odieux défaitistes. Il faut donc les démasquer : chaque joueur est contraint de déposer en son âme et conscience. Et, une fois de plus, la vérité triomphe : sciemment, le gardien de but et l'avant-centre ont « refusé la coupe à leur peuple 17 ». Fin de l'épisode. Cette fois, les comploteurs ne sont pas dirigés sur le camp Boiro. On se contente de les priver de leur emploi et de leur honneur.

Nous aimerions en rire, si nous ne craignions de nous mêler à ceux que la dérision des « rois nègres », de ces pantins grotesques mis en scène par le système néo-colonialiste, alimente en sarcasmes revanchards. Est-ce là Sékou ? Est-ce là le grand leader syndical de l'Ouest africain, est-ce là celui qui, contre de Gaulle et contre Houphouët, a rêvé d'une immense fédération indépendante et solidaire ?

Pourquoi, pourquoi cette dégénérescence qu'il nous coûte de dépeindre? Est-ce l'isolement, l'enfermement de la Guinée rebelle qui l'a rendue comme folle? Pourquoi le gouvernement de Conakry en est-il réduit à prier l'ancienne métropole d'empêcher la révélation des crimes dont il s'est entaché ? Et pourquoi la France obtempère-t-elle de si bonne grâce ? Pour dénouer ce paradoxe, pour mettre au jour ce qui a motivé l'interdiction de Prison d'Afrique, nous devons maintenant esquisser un bilan de l'économie guinéenne et des relations diplomatiques entre Paris et Conakry.

Notes
1. Il a été libéré l'an dernier, après six ans de détention.
2. Il est vrai qu'aujourd'hui, les prisons politiques ivoiriennes ont été officiellement fermées, et l'emplacement de Yamassoukro rasé.
3. L'un des mérites du PDG est d'avoir provoqué la fusion d'organisations reproduisant l'éclatement de la Guinée — comme de tous les territoires artificiellement constitués au terme de tractations entre les puissances coloniales — en ethnies distinctes et concurrentes :
— Peuls : 735 000 individus au dernier recensement
— Malinkés : 576 000
— Soussous : 336 000
— Kissis : 192 000
— Guerzés : 108 000
4. Selon B. Ameillon, La Guinée, bilan d'une indépendance, Maspero, 1964.
5. Op. cit., p. 71.
6. Le sili est l'éléphant, emblème du PDG.
7. Mouvement de libération animé par Amilcar Cabral en Guinée Bissau, ex-colonie portugaise.
8. A noter que, malgré la « découverte » des méfaits commis par la CIA, aucun citoyen américain ne sera jamais inquiété.
8b. Erratum. Il s'agit en réalité de la conférence nationale tenue à Foulaya (Kindia), en décembre; 1962. Une majorité s'y dégagea contre le cumul des fonctions politique et présidentielle par Sékou Touré. Décidés à contre-balancer le rôle de Keita Fodeba — l'âme damnée du président —, les délégués se prononcèrent contre son entrée au Bureau politique nationale. Enfin ils votèrent pour l'élection de Saifoulaye au poste de Secrétaire général du PDG. A leur grande surprise, Saifoulaye se désista… En janvier 1963, il fut démis de la présidence de l'Assemblée nationale, et son puissant poste de secrétaire politique du parti fut supprimé.
(Tierno S. Bah, webGuinée/Camp Boiro Memorial)
9. Horoya,organe central du PDG, n° 2 237.
10. Horoya, n° 2 232, « Spécial Complot permanent ».
11. Horoya, n° 2 234, 8 au 14 août 1976.
12. Horoya, n° 2 235.
13. Horoya, n° 2 237.
14. Jeune Afrique, n° 837, 21 janvier 1977.
15. A noter que les procès se sont déroulés en l'absence, la plupart du temps, des accusés. Les dépositions étaient écrites ou enregistrées.
16. Horoya, n° 2 256, 9 au 15 janvier 1977.
17. Sangaré Toumani, ministre de la Jeunesse, est limogé pour « haute trahison ». Depuis 1971, son nom figurait sur maintes « dépositions ».
Nota bene : Arrêté au lendemain de l'élimination, en juillet 1985, de Ismael Touré et des autres proches compagnons de Sékou Touré, Sangaré Toumani fut sommairement exécuté par le Comité militaire de redressement national (Cmrn) du Colonel Lansana Conté.
(Tierno S. Bah, webGuinée/Camp Boiro Memorial).

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