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Camp Boiro Memorial


Hervé Hamon & Patrick Rotman
L'affaire Alata.

Paris. Éditions du Seuil, 1977. 103 pages


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Une tache rouge sur un tapis vert

La comparution des joueurs du Hafia devant le tribunal populaire après la défaite d'Alger ne sanctionne évidemment pas leur incapacité à mettre le ballon dans les filets adverses. Totalitaire, le régime guinéen possède, comme ses nombreux semblables, l'art de faire dévier la colère populaire vers des boucs émissaires sur lesquels s'exorcisent les frustrations, les injustices et les souffrances quotidiennent ressenties. Tandis que les passions se concentrent sur les fautes de placement du gardien de but, les réalités beaucoup plus sordides s'estompent.

Aujourd'hui, la réalité, pour le peuple guinéen, c'est la misère généralisée. Les chiffres officiels apportent la preuve irréfutable que les sujets du « grand Sili » sont à la limite de la survie. Selon les statistiques de la Banque mondiale, la Guinée fait partie des nations les moins développées du monde avec un produit national brut de 120 dollars par habitant pour l'année 1974, ce qui la range parmi les dix ou quinze pays les plus pauvres de la planète.

La pauvreté n'est certes pas une tare. Mais était-elle inévitable, du moins dans d'aussi terribles proportions ?

Prédominant, le secteur agricole — qui emploie 85 % de la population — suffit tout juste à la consommation locale, puisque le riz est importé. L'agriculture n'intervient que pour un, tiers dans la formation du PNB, et pour 7 % dans le total des exportations. Fait remarquable dans un pays où les structures de production et les réseaux de commercialisation ont été organisés sur des bases collectives, la productivité reste très faible, l'une des plus basses d'Afrique. L'écart entre le rendement des activités agricoles, qui nécessitent une main-d'œuvre pléthorique, et celui des secteurs industriels de pointe, ne cesse de grandir. L'envoi à la campagne de brigades d'étudiants, conformément au modèle chinois, n'a contribué qu'à introduire de nouveaux facteurs de déséquilibre dans le monde rural, sans améliorer en rien la production.

Même là où celle-ci marque un progrès, comme dans le FoutaDjalon, l'essor en est limité par l'insuffisance des moyens de transport qui renchérissent considérablement le prix des cultures maraîchères sur les marchés. Ce coût élevé freine la production, car les agriculteurs, assurés de trouver des débouchés à haut prix dans la clientèle de la capitale, se contentent de travailler juste assez pour subsister. Aussi les industries alimentaires souffrentelles d'un manque de matières premières. Le professeur Suret-Canale, qui a étudié surplace l'agriculture guinéenne, rapporte' l'exemple des conserveries de Mamou et de Kankan. Celles-ci furent construites sans que les conditions d'un approvisionnement suffisant en fruits et légumes aient été étudiées et réunies. Pour vendre des boîtes de concentré de jus de tomate à un prix concurrentiel sur le marché international, il faudrait acheter la tomate 20 francs le kilo, alors que le prix moyen s'élève jusqu'à 200 francs. Résultat : les usines tournent très en dessous de leur capacité et leur production ne permet pas les rentrées de devises escomptées.

Passant en revue l'ensemble de l'agriculture guinéenne, on verrait se multiplier les exemples de ce type. Prévisions erronées, incohérence, gaspillage : tel semble bien être le lot commun.

L'industrialisation est encore très embryonnaire. De la colonisation française, seuls ont subsisté quelques vestiges : brasserie, savonnerie, ateliers divers qui n'ont pas eu la possibilité de se développer. Depuis l'indépendance, ce sont les investissements étrangers qui ont permis la création d'industries nouvelles : outillage agricole à Mamou, conditionnement du thé à Macenta avec l'aide de la Chine, atelier de confection à Conakry dû à l'apport de capitaux ouest-allemands, autre usine textile à Sanoya grâce au concours de la Grande-Bretagne, entreprise de céramique dans la capitale financée par la Corée du Nord. Aide soviétique pour une imprimerie et une chaîne de montage de camions dont l'assemblage s'effectue avec le soutien des États-Unis, contribution yougoslave à la mise sur pied d'une scierie et d'une fabrique de meubles... le rôle prépondérant de la pénétration étrangère est plus qu'évident. Depuis leur création, la plupart de ces entreprises nouvelles ont été prises en charge par l'État guinéen et sont gérées par des organismes publics. Mais leur productivité est très faible et elles ne fonctionnent parfois qu'à 5 ou 10 %. de leur capacité. A plusieurs reprises, Sékou Touré a d'ailleurs dénoncé cette gestion déplorable.

Victime du boycott français, le régime guinéen s'est, à partir de 1960, adressé tour à tour à plusieurs nations « amies ». Mais, à chaque occasion, la coopération n'a pas réussi à sortir le pays du sous-développement, malgré l'ampleur des moyens mis en œuvre.

C'est vers l'Union soviétique et les pays de l'Est européen que se tourne d'abord Sékou Touré. Malheureusement, l'aide, jamais gratuite, dispensée par les États socialistes, ne tient aucun compte des besoins réels du pays. La célèbre affaire des chasse-neige soviétiques, qui ont achevé de rouiller sur les quais du port de Conakry, a fait le tour du monde. Vraie ou fausse — des témoins dignes de foi affirment qu'il s'agissait en fait de bulldozers —, cette histoire symbolise parfaitement les rapports de coopération entre l'URSS et la Guinée.

Dans une série de reportages prophétiques intitulés : « Guinée an IV, voyage au bout de la nuit », que publia le journal Le Monde en décembre 1961, Philippe Decraene cite plusieurs exemples de cet ordre : « Des milliers d'appareils sanitaires qui auraient leur place en Europe dans une salle de bains resteront longtemps entreposés sous un hangar, dans un pays qui ne dispose d'un réseau de distribution d'eau que dans la seule ville de Conakry. L'Union soviétique continue d'envoyer en Guinée — dépourvue de routes — des milliers de camions, copies conformes du GMC américain, tout à fait inadaptés aux transports guinéens et que les autorités stockent dans de gigantesques parkings proches de la capitale. Les Allemands de l'Est ont installé à Conakry, pour un prix prohibitif, un réseau de haut-parleurs destinés à l'écoute collective: il n'est déjà plus utilisé. » Comme pour les grands États capitalistes, l'objectif de la coopération, pour les pays du bloc de l'Est, n'est pas d'aider une nation en difficulté, mais de vendre, par tous les moyens. Aujourd'hui, l'Union soviétique exploite directement les richesses guinéennes par l'intermédiaire notamment de l'Office des bauxites de Kindia (OBK) que le petit peuple, qui sait reconnaître ses amis, a aussitôt rebaptisé « wo be kana ». La traduction littérale du soussou donnerait quelque chose comme « détruisez ici »…

La mine de Kindia, en effet, qui est entièrement exploitée par les Soviétiques, est entrée en activité en 1974. Elle peut fournir 2 millions de tonnes de bauxite par an. Plus des neuf dixièmes de la production partent vers l'URSS, afin de contribuer à l'amortissement de la dette contractée envers ce pays. N'est-ce pas là une nouvelle forme de pillage colonial ?

Dès 1961, Sékou Touré sollicite les États-Unis. C'était le bon moment. John Kennedy venait d'être élu président et l'administration américaine était convaincue que le colonialisme « de papa » conduisait directement au communisme. La présence américaine devait se faire plus « sociale » et combattre la tentation « rouge » sur son propre terrain, celui de linjustice. Sans oublier, toutefois, le précepte numéro 1 : ce qui est bon pour les grandes sociétés est bon pour l'Amérique. Les ÉtatsUnis, en Guinée, ne lésinèrent pas sur les dollars. Avec, à présent, un résultat notable : ils tiennent entre leurs mains l'économie du pays.

La bauxite ! Les formidables gisements de bauxite — deux tiers des réserves mondiales — qui sommeillent sous le sol guinéen auraient dû fournir à l'État de substantielles rentrées de devises. La vérité est plus amère. L'exemple du complexe de Fria est, à cet égard, fort significatif de la dépendance économique de la Guinée. En 1958, la moitié seulement des ' investissements nécessaires à l'exploitation des gisements de bauxite avaient été engagés. Plutôt que de renoncer, la jeune Guinée fit appel à des capitaux privés. Aujourd'hui, Fria est géré par une société d'économie mixte dans laquelle l'État guinéen détient 49 % des parts. Le minerai est traité sur place, à l'usine de Friguia, et les 650 000 tonnes d'alumine ainsi produites sont réparties entre les différents actionnaires :

Bien que minoritaire, le groupe Péchiney assure la direction technique et détient la présidence. Fria fournit à la Guinée plus de la moitié de ses exportations, mais le bénéfice financier, bien que représentant un pourcentage important des rentrées de devises, est négligeable au regard des possibilités offertes. De surcroît, l'industrialisation de la région de Fria n'aide en rien à résoudre les problèmes du sous-développement. Relié directement par chemin de fer au port minéralier de Conakry, Fria est une véritable enclave industrielle dans la brousse africaine. L'équipement et les approvisionnements sont importés par Péchiney, si bien que la région ne bénéficie nullement de la présence d'un millier d'employés. Au contraire, le mode de vie, très supérieur à celui des Guinéens, dont jouissent les techniciens étrangers, accentue les déséquilibres en fournissant aux populations locales un exemple qu'il est impossible de généraliser.

L'étude de l'exploitation du gisement de Boké appelle des remarques similaires. La Compagnie des bauxites de Guinée (CBG), créée en 1973, est, elle aussi, une société d'économie mixte dont les des actions sont ainsi réparties :

[Les partenaires étrangers] se partagent 45 % des bénéfices. Bien que ces conditions soient relativement plus satisfaisantes qu'à Fria, la Guinée ne tire pas tout le profit envisageable de ce gisement qui est l'un des plus importants et des plus avantageux du monde.

Propriétaire et responsable de la gestion, l'État guinéen a dû consentir à s'endetter pour mettre en place l'infrastructure nécessaire. En 1974, la mine de Boké a produit 2 millions de tonnes de bauxite brute, un chiffre très en deçà des potentialités réelles et du seuil de rentabilité. Comme l'écrit Jean Suret-Canale, un auteur peu suspect de malveillance à l'égard du régime de Sékou Touré, « des énormes richesses tirées de son sol, il ne revient pas grandchose à la Guinée ».

Ajoutons à ce tableau de l'exploitation de la première richesse du pays la fondation, le 27 juillet 1976 à Tripoli, de la Société guinéo-arabe d'alumine et d'aluminium (Alugui) - dont l'État guinéen contrôle la moitié du capital. Les autres parties intéressées sont la Libye, l'Égypte, le Koweit, l'Arabie Séoudite et les Émirats arabes réunis. Le projet prévoit la transformation, sur place, de la bauxite en alumine.

Au total, la Guinée exporte à l'heure actuelle près de 9 millions de tonnes de bauxite et 650 000 tonnes d'alumine par an. La plus grande partie des devises est utilisée pour le remboursement des prêts de financement et ne procure guère une entrée d'argent frais. Loin de contribuer à l'indépendance économique du pays, la bauxite l'a engagé pour de longues années dans un cycle angoissant endettement/remboursement. Pour augmenter la rentabilité de l'exploitation, force serait de faire appel à de nouveaux investissements, donc d'accentuer encore la mainmise des sociétés multinationales.

Or, aujourd'hui, l'endettement de la Guinée, aussi bien à l'égard des pays socialistes qu'envers les nations occidentales, atteint des proportions astronomiques. Le volume de la dette publique extérieure se chiffre à 929 millions de dollars, auxquels il convient d'ajouter 150 millions de dollars de dettes privées et 40 millions de dollars de fournitures récentes en armement soviétique. Outre l'URSS et les pays de l'Est, les principaux créanciers sont la Grande-Bretagne, l'Allemagne fédérale, la Belgique, l'Italie, les États-Unis et la Banque mondiale. Selon le bulletin de la Barclays Bank daté d'août 1976, la dette extérieure guinéenne s'alourdit au rythme de 23 %. par an. Chaque année, et pour longtemps, l'État guinéen devra ainsi rembourser 100 millions de dollars. Autant dire que, pour plusieurs générations, les richesses disponibles sont hypothéquées.

Grave, ce constat n'est pas le seul élément du désastre.

Le Plan quinquennal (1973-1978) est financé pour une bonne part en faisant fonctionner la planche à billets. La Banque centrale crée de la monnaie et consent ainsi des avances aux entreprises d'État. En douze ans, la masse monétaire a été multipliée par huit. Cette prolifération délirante a entraîné, naturellement, une dépréciation accélérée de la monnaie nationale, le sili.

Défenseurs et détracteurs du régime de Sékou Touré, qui s'accordent sur un constat d'échec économique, divergent sur l'analyse de ses origines. Les premiers soulignent l'ampleur des difficultés qu'a provoquées la rupture avec la métropole, source d'une sorte de blocus, d'encerclement. Petit pays de 3 millions d'habitants en 1958, isolé, éloigné des grandes nations susceptibles de lui prêter assistance, la Guinée ne possédait pas beaucoup d'atouts pour tenir sur le terrain économique l'audacieux pari de l'indépendance.

Ses frontières mêmes sont des frontières artificielles qui, avant 1958, ne comportaient aucune barrière douanière, la Guinée appartenant à un ensemble fédéral. Si l'on ajoute à cela l'extrême difficulté à contrôler des frontières que ne traverse aucune route carrossable, on comprend aisément que le monopole du commerce extérieur ne saurait être inviolé. En pratique, la contrebande sévit sans qu'il soit possible de la combattre. Dans les années 1959-1960, par exemple, le sucre et le riz, produits de première nécessité délibérément vendus à bas prix en Guinée, s'en allaient alimenter les marchés des pays voisins.

Autre handicap : la faiblesse de la consommation intérieure. 3 millions de personnes aux ressources plus que modestes, au pouvoir d'achat extrêmement restreint, n'offrent pas de débouchés appréciables aux entreprises. Ces dernières, si elles s'adaptent à une demande insuffisante, courent le risque de ne pas atteindre le seuil de rentabilité. Et si elles produisent plus que ne l'exigent les besoins intérieurs, elles s'engagent dans une voie aux issues incertaines et attisent la concurrence.

A ces données incontestables — il faudrait, et ce n'est pas le lieu ici, dresser le bilan économique et social de la colonisation — s'adjoignent d'autres facteurs d'interprétation, mis en lumière par les adversaires du régime de Sékou Touré. La planification imposée par en haut, sans réelle participation de la population, fixapt des objectifs fantaisistes, décrétant des options incohérentes, avançant des priorités absurdes, la prolifération d'une bureaucratie d'État, omniprésente, tatillonne et parasite, investie de privilèges matériels exorbitants, un discours « socialiste » masquant mal sous le rituel l'essor d'une bourgeoisie affairiste, dépourvue de scrupules, misant sur la pénétration du capitalisme étranger. Gabegie, corruption, incapacité. La liste serait trop longue, l'énumération trop fastidieuse, les exemples trop nombreux, qui montreraient à quel point le régime guinéen s'est laissé aller sur la pente de la plus grande facilité.

Maintenant, au bord de l'asphyxie, la Guinée se tourne vers son ancienne puissance coloniale que démange, justement, l'envie de reprendre pied dans cette région du monde. Ce qui nous ramène, après un indispensable détour, à « l'affaire Alata ».

Car ce n'est évidemment pas une coïncidence si la libération de ce dernier, puis l'interdiction de son livre, interviennent au moment où se normalisent, après dix-sept années d'« incompréhension », les relations entre la France et la Guinée. Mieux, cette libération et cette interdiction participent directement du règlement du contentieux entre Paris et Conakry. Pour le percevoir, il convient de regarder en arrière.

Rupture, rapprochement, nouvelle rupture, nouveau rapprochement. Ainsi peut-on résumer les relations francoguinéennes depuis qu'à l'occasion du référendum de septembre 1958, la Guinée opta pour l'indépendance. Seul territoire d'outre-mer à rejeter la « Communauté française », la Guinée n'entendait pas rompre pour autant toute relation avec l'ancienne métropole. Dès la proclamation de l'indépendance, le nouveau chef de l'État multipliait les télégrammes au président Coty et au général de Gaulle, afin de rechercher l'ouverture d'une négociation. Mais, alors que Sékou Touré déclarait : « L'indépendance de la Guinée est la meilleure chance pour les intérêts français dans ce pays », le gouvernement français décidait de suspendre toute aide financière.

Le jeune régime de Conakry était acculé à assumer une rupture qu'il n'avait pas souhaitée si profonde. Le contentieux s'alourdit encore lors du vote sur l'admission de la Guinée à l'ONU. Sékou Touré avait demandé au général de Gaulle de parrainer la candidature de son pays, mais la France préféra s'abstenir.

Mars 1960. Le président Sékou Touré annonce la création d'une monnaie nationale, le franc guinéen, remplaçant le franc CFA dans un rapport d'un à un. Dans le même temps, une zone monétaire est délimitée tandis qu'une Banque de la République de Guinée se voit confier l'exclusivité des émissions. Cette réforme qui, en principe, rend impossible l'évasion des capitaux et le rapatriement des bénéfices réalisés sur le territoire guinéen par les sociétés étrangères, provoque une très vive réaction du gouvernement français, qui prend des mesures de rétorsion :

Du jour au lendemain, la Guinée se trouve dans l'incapacité de se procurer en France les fournitures et le matériel d'équipement nécessaires. De plus, la charge des pensions vient grever le budget.

La guerre d'Algérie détériore, immédiatement après, des relations déjà mal en point. A plusieurs reprises, et avec une netteté particulière, Sékou Touré proclame son soutien au FLN.

Il condamne très vertement, par ailleurs, l'explosion au Sahara de la première bombe A française. Radio-Conakry annonce en cette circonstance : « Nous n'aurons de cesse que la France soit balayée du continent africain. » En avril 1960, Sékou Touré révèle la découverte d'un « complot » dans lequel s'est manifesté « l'acharnement aveugle du colonialisme français ». Six Français sont expulsés. Un pharmacien français est condamné à vingtcinq ans de travaux forcés. En août, les succursales de quatre banques françaises établies en Guinée sont fermées. Ni la reprise des échanges financiers ni la nomination d'un ambassadeur à Conakry, M. Jean-Louis Ports, ne ralentissent l'escalade. En décembre 1961, en effet, l'ambassade de France est mise en cause pour son « attitude contrerévolutionnaire » lors du fameux « complot des enseignants ».

La signature des accords d'Évian, en mars 1962, débloque pourtant la situation. Sékou Touré déclare : « A la suite du changement radical de la politique française en Algérie, la Guinée modifie sa ligne de conduite à l'égard du gouvernement français. » Quelques jours plus tard, le pharmacien Rossignol, détenu depuis le mois d'avril 1960, est libéré. En juillet et encore en août, plusieurs éloges très appuyés du général de Gaulle sont publiés dans Horoya. Aboutissement logique de ces efforts : en novembre, des négociations économiques entre la France et la Guinée s'engagent à Conakry. Elles se poursuivent l'année suivante à Paris. Une importante délégation, conduite par Saïfoulaye Diallo et Ismaël Touré, vient en mai 1963 examiner l'apurement du passif. Les discussions se concluent par la signature d'un accord de coopération. Sékou Touré s'en félicite publiquement : « Aucun différend ne subsiste entre la France et la Guinée1. » Les cinq années de brouille semblent définitivement révolues.

En mai 1965, le chef de l'État guinéen déclare souhaiter la reprise de l'aide financière française. Et sans tarder, il offre un nouveau gage de bonne volonté en acceptant d'indemniser les Français dont les biens ont été nationalisés. Mais, en novembre, coup de théâtre. A la suite de la découverte du énième «complot», Léon Maka, président de l'Assemblée nationale de Guinée, accuse deux ministres du gouvernement français, MM. Triboulet et Jacquinot, d'avoir été en contact avec les instigateurs de la conspiration. Le lendemain, ces accusations sont réitérées devant les chefs de mission diplomatique, convoqués pour la circonstance. Aussitôt, le gouvernement français rappelle son ambassadeur et invite Conakry à en faire autant dans les plus brefs délais. Deux ans après une fugitive lune de miel, c'est encore une fois la rupture entre la France et son ancienne colonie. Elle va durer — officiellement — près de dix ans.

Pourtant, en octobre 1967, Sékou Touré esquisse un premier geste de rapprochement. Il affirme, au cours du congrès du Parti unique : « Nous désirons rétablir avec la France une coopération honnête et fructueuse. » Déclaration accueillie avec un certain scepticisme par le général de Gaulle, qui n'aime guère le supplice de la douche écossaise. En outre, l'hégémonie économique des États-Unis, solidement ancrée en Guinée, n'est pas de nature à encourager un revirement diplomatique. Sékou en est pour ses frais.
Il se lance alors dans une curieuse valse-hésitation; les accusations les plus extrémistes succèdent aux plus souriantes ouvertures. Mars 1969 : Radio-Conakry accuse la France d'avoir fomenté un nouveau complot et, un mois plus tard, se réjouit sans nuance du départ du général de Gaulle. En novembre de la même année, Sékou Touré proclame sa ferme volonté de négocier avec la France, mais en février 1970, une crise de « complotite » aiguë le dévore. Ce qui ne l'empêche pas de garantir en mai : « Notre peuple n'a que de l'amitié pour le peuple de France ! »

A Paris, Georges Pompidou a succédé au général de Gaulle, et son gouvernement décide de jouer la carte de la conciliation. En novembre 1970, une mission française part pour Conakry, mais l'agression portugaise bouleverse ses plans. Les services spéciaux français sont soupçonnés d'avoir trempé dans l'opération manquée, et Jacques Foccart est désigné comme le grand recruteur de la « cinquième colonne ». Le secrétaire général pour la Communauté et pour les Affaires africaines et malgaches constitue manifestement, pour les Guinéens, l'obstacle majeur à une normalisation des rapports.

Dans une interview à l'agence britannique de télévision « Visnews », Sékou Touré s'en prend, en mai 1971, très violemment à ce dernier, « responsable numéro 1 de toutes les subversions organisées en Afrique, et particulièrement en Guinée ». Et le « grand Sili » ajoute : « Ce serait prétentieux et même une aberration de ma part de penser que le gouvernement se séparerait d'un Français parce que la Guinée le veut. Mais c'est aussi honnête de notre part que de dire qu'étant convaincu que M. Foccart est dans tous les complots contre la Guinée, nous ne sommes pas prêts à collaborer avec l'équipe Foccart. » Il lui faudra attendre trois ans pour que cette claire revendication soit satisfaite. Entre-temps, Sékou aura encore eu l'occasion de dénoncer, pendant une visite de François Mitterrand qui lui arrache trois Français détenus, « l'abandon de la Guinée par l'ancien État colonial ».

Mai 1974. Valéry Giscard d'Estaing s'installe à l'Élysée. Dès lors, les choses vont se précipiter. En juillet, au retour d'un voyage privé à Conakry, M. Bettencourt est persuadé que « la Guinée et la France sont faites pour coopérer ». En août, Pierre Abelin, ministre de la Coopération, confirme que « des contacts sont en cours ». Et en octobre, le président Giscard d'Estaing consent à reprendre le versement des pensions des anciens combattants guinéens. « Les circonstances, affirme-t-il, permettent d'envisager une normalisation des relations franco-guinéennes. »

Au centre des pourparlers menés par le truchement des Nations unies : la question des ressortissants français internés en Guinée. Pour rétablir des relations diplomatiques suivies, la France exige leur libération. De son côté, elle manifeste sa bonne volonté en interdisant la publication de Guinée-Perspectives nouvelles, organe du « Regroupement des Guinéens à l'extérieur» qui rassemble les opposants de droite au régime de Sékou. Auparavant avait été proscrit l'Étudiant guinéen, journal — marqué à gauche — qui, du reste, ne paraissait plus depuis un an ! Paris va jusqu'à reconnaître implicitement que des citoyens français ont été impliqués dans l'agression armée de novembre 1970. On efface tout et on repart. « Une page pénible est tournée, commente Valéry Giscard d'Estaing. Les perspectives nouvelles de coopération sont désormais ouvertes entre deux pays qui ont en commun beaucoup de souvenirs et beaucoup d'intérêts. »

Et le premier des Français conclut par ces mots qui iront droit au cœur des morts-vivants du Camp Boiro : « Le président Sékou Touré a voulu que la date choisie pour ces retrouvailles soit celle du 14 juillet, non seulement parce que c'est la fête nationale française, mais parce que c'est la fête de la liberté dans le monde. » Dix-huit prisonniers, dont Alata, ratent de peu les bals populaires. Libérés par Sékou, qui respecte ses engagements, ils arrivent à Paris le 15. Plus rien ne s'oppose à l'échange d'ambassadeurs. Celui de Guinée présente ses lettres de créance à l'Élysée en février 1976. Il s'agit, on s'en souvient, de Seydou Keita, le tortionnaire de Jean-Paul Alata.

Pas étonnant que les révélations de ce dernier aient indisposé les autorités françaises. Un ambassadeur porté sur la « gégène », voilà qui jette une petite tache rouge sur le tapis vert…

Le rétablissement des relations entre la France et la Guinée ne s'explique pas seulement par un désir réciproque de liquider un contentieux par trop encombrant. De part et d'autre ont pesé de puissants intérêts économiques et politiques. La Guinée, nous l'avons souligné, place quelques-uns de ses derniers espoirs pour sortir de l'asphyxie dans les investissements français. Et pour la France, il importe de reprendre pied dans une ancienne colonie qui n'est pas dépourvue d'attraits.

A la fin de 1975, les seules entreprises françaises effectivement présentes en Guinée se réduisaient à Péchiney, qui participe à l'exploitation de la bauxite de Fria, et à l'entreprise Jean Lefèvre, spécialisée dans les travaux routiers. Mais le dégel s'amorce. Rassurés sur le sort ultérieur de leurs investissements, les industriels français mettent les bouchées doubles. Plusieurs contrats importants sont conclus au cours de l'année 1976 avec :

La liste est inachevée. La Guinée représente pour les capitaux français une terre à demi vierge qu'il est loisible de cultiver sans retard.

Enfin, les deux plus importantes firmes sidérurgiques françaises, Usinor et Solmer, détiennent désormais une participation de 4 % dans la Société d'économie mixte Mifergui-Nimba, qui exploite le gisement de fer du mont Nimba. Ce gisement, constitué par un bloc de 2,5 kilomètres de long sur plusieurs centaines de mètres de profondeur, possède l'une des teneurs en fer les plus riches du monde. Des études exploratoires estiment les réserves à 600 millions de tonnes !

Mais les intérêts économiques évidents se doublent de préoccupations politiques et stratégiques. Le continent noir est devenu le champ clos où s'affrontent, par relais interposés, les grandes puissances. Quelle aubaine, pour l'un des joueurs, que de pouvoir pousser ses pions sur une case (partiellement) vide ! Une telle opportunité ne se laisse pas passer. Or l'emplacement de la Guinée est particulièrement favorable. Dans cette partie de l'Afrique, en effet, les cartes sont brouillées depuis de longues années par l'antagonisme qui oppose la Guinée, d'un côté, le Sénégal et la Côte-d'Ivoire, de l'autre. Les présidents Senghor et Houphouët-Boigny, qui sont de vieux alliés de la France, n'ont jamais caché leur hostilité envers Sékou Touré, mais ne dissimulent pas non plus leur souhait de voir la Guinée réintégrer le marché africain.

Que Valéry Giscard d'Estaing rêve, non sans quelque naïveté, de réconcilier ces trois pays francophones et de restituer à la France une tutelle diplomatique sur l'Afrique occidentale, ne fait aucun doute. Ce projet, qui occupe une place importante dans la politique africaine de l'Élysée, explique pourquoi Paris tente méthodiquement d'aplanir toutes les difficultés avec Conakry, voire de les prévenir. Il se profile derrière tout cela l'entrecroisement de tactiques complexes, l'idée de confier aux pays africains « modérés » et amis de la France une fonction de « bons offices » dans le conflit du Moyen-Orient et dans le dialogue Nord-Sud. Ce qui vaudrait à ces pays les subsides des États arabes « raisonnables », notamment l'Arabie Séoudite.

L'échange d'ambassadeurs, au début de 1976, n'a cependant pas été suivi d'effets spectaculaires et immédiats. Le président Sékou Touré semblait escompter une mesure supplémentaire de Paris : qu'il soit mis fin, non seulement aux publications, mais aux activités des réfugiés politiques guinéens. Ceux-ci, nous l'avons dit, avaient créé, en 1966, le « Front de libération nationale de Guinée », mué en « Regroupement des Guinéens de l'extérieur » (RGE). Il paraît établi que le RGE n'ait pas été très regardant sur le choix de ses partenaires dans ses offensives contre Sékou Touré. On retrouve, en tout cas, plusieurs de ses éléments, dont le commandant Diallo, engagés dans la tentative de débarquement de novembre 1970. Noyauté, soutenu par les services spéciaux, le RGE était devenu l'instrument de plusieurs pays occidentaux. Ainsi a-t-on entendu parler de lui en Angola et en Guinée-Bissau, où il a combattu les partisans de l'indépendance.

Est-ce un hasard s'il a fallu attendre le départ du gouvernement de Jacques Chirac, dont les accointances avec Jacques Foccart ne sont nullement un mystère, pour que la France accède à la demande de la Guinée ? Par un arrêté paru au Journal officiel le 23 octobre 1976, Michel Poniatowski interdisait le « Regroupement des Guinéens de l'extérieur », ainsi que toutes les organisations avec lesquelles ce mouvement pouvait entretenir des rapports organiques.

Coïncidence? Cette interdiction intervenait le lendemain de la saisie du livre d'Alata, comme si le gouvernement avait voulu frapper un coup à droite, pour gommer un passé compromettant, et sanctionner, à gauche, un livre dont l'auteur ne dissimule pas ses options socialistes. Ceux pour qui l'histoire n'est qu'une succession de séquences sans relations de cause à effet entre elles noteront toutefois qu'après cette double opération, les rapports franco-guinéens s'améliorent à une cadence accélérée. Le 26 janvier 1977, au terme de dix jours d'entretiens qualifiés de « francs », N'Faly Sangare, ministre guinéen du Plan et de la Coopération économique, et Michel Durafour, ministre délégué à l'Économie et aux Finances, signent à Paris un protocole d'accord qui apure le contentieux financier en souffrance. C'est la première fois depuis quinze années que deux membres d'un gouvernement, l'un français l'autre guinéen, apposent leur signature sur le même document. La délégation guinéenne a pris des contacts avec les milieux patronaux français. Et la France, qui est déjà le second partenaire commercial de la Guinée, « aborde l'avenir avec confiance ».

L'hiver prochain, le président Giscard d'Estaing se rendra en visite officielle à Conakry pour sceller cette amitié. Espérons que son attachement indéfectible au pluralisme l'incitera à visiter le camp Boiro, afin de constater de visu comment Sékou Touré traite ses opposants politiques.

Que pèsent la torture et l'humiliation, la souffrance et les sévices, en regard des grandioses projets diplomatiques et des vastes possibilités d'investissements ? Le livre de Jean-Paul Alata n'a qu'un défaut : il dénonce un régime dont le gouvernement français a besoin.

A la trappe, donc, Prison d'Afrique !

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Note
1. Mais le chef d'État guinéen refuse d'entériner les conventions signées, à Paris !