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Camp Boiro Memorial


Hervé Hamon & Patrick Rotman
L'affaire Alata.

Paris. Éditions du Seuil, 1977. 103 pages


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Ce silence est d'or

Il reste, contre ce « dossier Alata », un ultime argument, et non des moindres. Sa publication, en perturbant le jeu diplomatique giscardien, ne va-t-elle pas se retourner contre son objectif lui-même ? Le resserrement des relations politiques, l'accroissement des échanges économiques, n'auront-ils pas pour effet une «libéralisation» — est-il terme plus équivoque ? — du régime guinéen? Alata le premier ne doit-il pas son élargissement aux négociations qui ont abouti, le 14 juillet 1975, à l'entrebâillement, pour les détenus français, des portes du Camp Boiro ? Sans doute. Mais on serait fort naïf de confondre les moyens et les fins. Le geste de Sékou Touré était nécessaire. On le considère, au Quai d'Orsay, comme suffisant.
En voici la preuve. Elle est accablante pour le gouvernement français. Elle est accablante pour son personnel diplomatique.

Notre témoin, cette fois, « ne fait pas de politique », « exige que son cas soit clairement dissocié de celui d'Alata », et se nomme Claudine Touré. Mme Touré, qui est blanche et française, a épousé le 31 août 1950, à Paris, M. Sékou Touré Sadibou, noir et français, né en 1921 à Kita, au Mali. M. Sadibou Touré tenait alors, rue Clément, un commerce de produits tropicaux. Auparavant, il avait été commis des PTT à Dakar, où il avait noué connaissance et amitié avec un militant syndical qui était aussi son homonyme : le futur président de la République de Guinée. Ils étaient même convenus, pour se distinguer, d'ordonner différemment leurs noms : Sékou Touré, le mari de notre témoin, s'appellerait Touré Sékou, afin de ne pas être confondu avec son ami.

Ce dernier, devenu député au Palais-Bourbon, fréquentait régulièrement, lors de ses séjours à Paris, l'appartement de la. rue Clément. Lorsque fut votée la loi-cadre de 1956, il persuada Claudine Touré et son époux de quitter la France pour l'Afrique, et de rejoindre la Guinée plutôt que le Mali. Le 22 mars 1957, Mme Touré, précédant son mari de quelques jours, débarquait à l'aéroport de Conakry. Une voiture l'y attendait pour la conduire auprès du leader du PDG qui lui avait promis de faciliter son installation. Il lui offrit — elle est comptable de profession — un emploi au ministère des Finances.

Après des débuts difficiles, Touré Sékou réussit rapidement dans l'import-export. Gaulliste de cœur, il conserva la nationalité française et observa un silence désapprobateur en 1958. Malien d'origine, il demeura à l'écart de la vie politique guinéenne sans que, pour autant, ses relations cordiales avec le président en fussent affectées. Lorsqu'en 1960, les circuits commerciaux furent étatisés, il entreprit de se reconvertir. Il eut l'idée — géniale, en pays islamique — de monter une fabrique de jus de fruit et se rendit en Hollande pour en étudier la technologie. Avec l'accord exprès du « grand Sili », la production démarra au rythme de machines rudimentaires, actionnées par 16 employés. Quelques années plus tard, 95 personnes travaillaient pour le compte de « Fruitaguinée », desservant non seulement la capitale mais le territoire tout entier.

Le mari de Claudine Touré n'était certes pas un révolutionnaire. Possédant la « bosse du commerce », il avait acquis une jolie fortune, au point de louer un immeuble de trois étages à l'ambassade de Corée et de se faire construire une villa de quatorze pièces. Mais rien dans ses activités ne contredisait les volontés du régime. Les facilités bancaires dont il avait besoin lui étaient octroyées sur la recommandation directe de Sékou Touré. Subventionnant le PDG, il se gardait d'y militer. La perspective, à partir de 1966, d'une nationalisation prochaine, ne l'enthousiasmait pas, mais ne l'incitait pas non plus à prendre le premier avion pour l'étranger.

Aussi désengagé qu'était engagé Jean-Paul Alata, il a subi, le 14 juin 1971, le même sort que l'auteur de Prison d'Afrique. Ce jour-là, à 23 heures, quatre soldats et un commissaire l'ont brutalement emmené vers une destination inconnue. Sa femme et ses quatre enfants ne l'ontjamais revu. « Depuis le 22 novembre, raconte Claudine Touré, nous voyions disparaître un à un nos plus proches amis. Sans comprendre et sans nous méfier. Les jeeps qui, chaque nuit, sillonnaient la ville, nous terrifiaient sans que nous nous sentions vraiment visés. Lorsqueje me suis retrouvée seule dans ma maison pillée, le téléphone coupé, j'ai alerté notre ami Alassane Diop, alors ministre, qui ne semblait pas moins désemparé. Il devait êtreêté troisjours après. Entre le 14 juin et le ler juillet, j'ai dormi tout habillée par crainte d'être subitement interpellée. Ismaël Touré avait prétendu à la radio que 65 000 dollars avaient été découverts dans le coffre-fort de l'usine! On s'est contenté de m'expulser. Le 2 juillet, je suis arrivée à Paris avec mes enfants — que mon mari avait tenu à déclarer à l'ambassade de France. Sinon, ils m'auraient certainement été enlevés. »

Ce 2 juillet 1971, Claudine Touré n'est qu'au début de ses peines. Jusqu'en 1973, elle reste sans nouvelle de son mari. Elle sait seulement qu'il a été condamné comme agent de la « cinquième colonne ». Alors se constitue l'Association des familles des prisonniers politiques français en Guinée, dont le but est d'obtenir la libération des vingt-six Français détenus par Sékou Touré. Des avocats se rendent en Guinée. En vain. Le représentant de la France à Conakry, M. Lewin, négocie. L'attente se prolonge. Et puis, le 15 juillet 1975, ils sont tous là, à l'aéroport, qui cherchent dans la foule le visage des leurs. On s'embrasse, on pleure de joie. Mme Touré pleure aussi. Son mari a été « oublié ».

La raison d'État exigeait que Sékou Touré consentît à libérer ses otages'. La raison d'État exige désormais qu'on n'importune plus le dictateur. Les démarches, les suppliques de Claudine Touré se heurtent à un mur. « Ce n'est pas le bon moment », lui répond-on. Ou bien : « Nous ne saurions mettre les relations diplomatiques en péril. » Nommé ambassadeur en janvier 1976, M. Lewin se dérobe. Mme Touré insiste, à temps et à contretemps. Rien. Elle veut savoir. Elle veut que les autorités françaises prennent au moins sur elles de s'informer de l'existence ou du décès d'un de leurs ressortissants. Silence. Silence jusqu'au début d'octobre 1976. Un matin, par la poste, lui parvient sans autre préalable cette lettre :

Conakry, le 27 septembre 1976.

ATTESTATION

Je soussigné, André LEWIN, Ambassadeur de France en République de Guinée, certifie avoir demandé au Président de la République de Guinée, monsieur Ahmed Sékou Touré, de me fournir des renseignements officiels ou un document administratif émanant des autorités guinéennes, et concernant le sort de M. Touré Sékou Sadibou, afin de permettre à son épouse, Mme Touré, d'accomplir en France diverses formalités administratives.

Le Président de la République de Guinée m'a confirmé l'arrestation de M. Touré Sékou Sadibou, intervenue en juillet 1971, et m'a dit que le Tribunal Populaire Suprême s'était prononcé à son sujet peu après, que les condamnations de cette instance étaient toujours des condamnations à la peine capitale et qu'en conséquence, M. Touré Sékou Sadibou pouvait être considéré comme exécuté. A ma question concernant un document officiel pour en attester, le Président s'est borné à répondre en répétant sa dernière phrase : « Vous pouvez le considérer comme exécuté. » Sur mon insistance, alors que je lui demandais s'il pensait que je pouvais établir une attestation établissant d'une manière ou d'une autre la mort ou la disparition de l'intéressé, le Président Sékou Touré m'a dit : « Vous pouvez l'écrire ou le certifier, vous n'obtiendrez rien d'officiel des autorités guinéennes, mais je vous dis que vous pouvez le considérer comme mort, en tant qu'ennemi du régime et du peuple guinéen. » (…)

Voilà ce dont un diplomate français prend acte sans broncher. Plus grave. Alors que Mme Touré a saisi la Ligue internationale des droits de l'homme, et qu'au nom de cette organisation, M. Ronald Pump a écrit de l'ONU à M. Lewin pour lui demander des éclaircissements, l'ambassadeur de France répond que « M. Touré Sadibou est guinéen » et que, « même s'il est marié à une femme française, cela ne lui donne pas la nationalité française ». Et d'ajouter : « Je ne suis pas en position d'intervenir pour des Guinéens sans être accusé de me mêler d'affaires internes, ce qui serait du reste vrai. (…) La Guinée est complètement fermée à l'opinion publique et les commentaires adverses dans lapresse du monde occidental nepourraient que compromettre les relations avec ce pays 2. » Mensonge pur et simple : Touré Sékou Sadibou est bel et bien citoyen français.

Ou plutôt l'était. Mme Touré apprend de rescapés des camps de Conakry et de Kindia — dont Alata que son mari a probablement été achevé dès le 31 juillet 1971 après avoir eu un œil arraché à l'aide d'uncoup de poing américain. Aussi, lorsque, convoquée à l'annexe du Quai d'Orsay, rue Lapérouse, elle se trouve en présence de fonctionnaires délicats, désireux de lui révéler avec ménagement ce que le courrier lui a fait brutalement découvrir deux semaines plus tôt, elle laisse éclater son indignation et son dégoût. Elle menace de porter sa colère à la connaissance de l'opinion. On s'efforce de l'en dissuader : ce serait maladroit et... cela risquerait de compromettre l'attribution d'une « indemnité morale » par le gouvernement français. Que faire alors ? Écrire au président de la République ? A quoi bon ?, lui rétorquet-on, « la lettre sera interceptée par M. Journiac, chargé des affaires africaines et malgaches auprès de la présidence » !

Cette lettre sera néanmoins écrite. Et restera sans réponse. Les appels téléphoniques adressés au secrétariat de M. Journiac ne seront pas plus fructueux. On conseillera à Mme Touré de retourner rue Lapérouse.

L'ultime péripétie de cette tragédie est sans doute la plus odieuse. Le samedi 15 janvier 1977, M. Lewin reçoit Mme Touré. Mis au courant d'un projet d'ouvrage sur « l'affaire Alata » comportant son témoignage, il déploie des trésors de persuasion pour l'inciter au mutisme. Peut-être, tout compte fait, son mari n'est-il pas morême si cette hypothèse n'a qu'une chance sur un milliard de se vérifier, toute déclaration n'est-elle pas intempestive ? En outre, la résorption négociée du contentieux entre Paris et Conakry ne serait-elle pas -compromise si des rumeurs « malsaines » commençaient à circuler ? Mme Touré, dont les conditions d'existence sont difficiles, n'espère-t-elle pas percevoir une indemnisation en compensation des biens qu'elle a perdus ? Arguments vains et cyniques, mais affectivement efficaces. Quand on touche le fond de la souffrance, comment ne pas douter que, seule, la vérité paie ?

L'interdiction de Prison d'Afrique, l'histoire de Mme Touré nous le confirme, n'est pas une bavure, un lapsus, une exception regrettable. Elle procède d'une logique inquiétante mais rigoureuse. Elle entre dans un dispositif à la fois absurde et cohérent.

Le régime guinéen est un régime qui a exclu de ses frontières la moitié des siens. Sur 5 millions d'habitants,

Cette addition est un verdict.

Contre les vrais « comploteurs », les comploteurs du silence, la fonction de ce livre est de refuser qu'on exclue des idées, qu'on exclue des hommes.

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Notes
1. En fait, il manque quatre citoyens français à l'appel, et la libération des emprisonnés détenteurs de la double nationalité est refusée par les autorités guinéennes.
2. Nous citons ici les extraits d'une lettre, datée du 19 octobre 1976, et traduite de l'anglais. Si la traduction semble laisser à désirer, le sens, lui, ne fait aucun doute. Outre le cas de M. Touré, il y est fait allusion à un autre détenu, M. Keita dont la situation est analogue.