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Mémorial Camp Boiro


Jean-François Alata
Alata, l'Africain Blanc

Paris. Editions L'Harmattan. 1992. 207 pages


Chapitre Quatrième
Procès et pendaison

Les autorités conditionnaient manifestement la population en manipulant les médias en leur possession: la radio, Horoya le journal-organe du parti, la propagande publicitaire et... l'éducation.
Continuellement, à en devenir lancinant et inquiétant, des discours fleuves, des témoignages, des lettres de soutien... Puis des émissions entières sur la retransmission des dépositions des « agents de la 5è colonne ». Pour finir, impossibilité de séparer le vrai du faux.
Les armes prises aux assaillants furent exhibées au Palais du peuple et les photos s'étalèrent en première page du journal. Jean-François reconnut, avec effarement parmi le lot, son pistolet et sa carabine, qu'il se garda bien de réclamer.
Fallait-il rire devant le comique de la situation ou frémir d'angoisse face à cette manipulation et devant la menace sourde qui planait ? Ne trouvant pas la réponse, il se dispensa d'y retourner.
Le procès se déroulait et tout était mis en oeuvre pour que le peuple-mouton encaisse puis accepte le verdict brutal, prévu bien avant l'agression. La mort pour tous les opposants potentiels ou « traîtres en puissance » à la folle politique de Sékou Touré.
Jean-François prit ainsi connaissance des fameuses sommes d'argent encaissées par son père pour ses soi-disant trahison et appartenance aux services secrets étrangers: des centaines de milliers de dollars.
- Au moins, il a mis ses enfants à l'abri du besoin leur vie durant ! pensa-t-il cyniquement. Mais aussi, quelle prétention ! Avancer de telles sommes faramineuses pour un si minable régime !
Il avait toujours un secret espoir de voir Jean-Paul se tirer de ce très mauvais pas mais il appréhendait maintenant sa déposition qui ne semblait pas venir. D'autant que des bruits alarmants se répandaient sur la dureté des interrogatoires. Un allemand de l'ouest, Herman Seiblod alias Bruno Freitag, se serait « suicidé » dans sa cellule. Jean-François pencha plutôt pour l'autre version officieuse qui circulait parallèlement : décédé sous la torture.
Boniface, professeur d'origine dahoméenne, réfugié et exilé politique, habitait une maison à une dizaine de mètres de la sienne. Ils se fréquentaient auparavant et se recevaient mutuellement l'un chez l'autre assez souvent.
Influencé par les médias, il avait été tout d'abord réticent et, peut-être en s'apercevant de la tournure policière que prenaient les événements, chercha de lui-même à renouer les relations d'antan.
Un soir de janvier, ils étaient assis sur deux chaises-longues, sur la petite véranda couverte, à leur côté une table basse supportant un plat de brochettes de viande au fumet odoriférant. Les étoiles, les crissements des insectes, une petite brise, le bruissement des arbres. S'il n'y avait eu l'arrestation de son père, Jean-François aurait été heureux, mais...
— Jean-François, franchement, je ne comprends pas pourquoi tu restes dans ce pays ! Tu ne peux plus prétendre que c'est le tien. Sans vouloir te vexer, ses propres enfants cherchent à s'évader par tous les moyens, donc toi, a fortiori...
— J'ai toujours le secret espoir que mon père sera relâché un jour ou l'autre, que tout ceci n'aura été qu'une grossière erreur. Et puis, où veux-tu que j'aille ? Les Guinéens qui s'exilent à l'étranger y ont de la famille, y ont fait des études et ont pour la plupart une assise financière. Moi, je n'ai rien là-bas... La France, on dit que c'est un beau pays, mais je ne le connais pas. Aucun membre du gouvernement ne peut jurer qu'il n'a pas un repli qui l'attend à l'extérieur, compte en banque ou famille. Il suffit de parvenir à un poste de responsabilité pour construire aussitôt, expédier aussitôt, assurer aussitôt... Le train de vie d'un cadre nouvellement nommé, aussi modeste que soit son extraction, s'emballe. Comme par enchantement !
Il accompagna sa phrase d'une chiquenaude de la main.
— Tu sais très bien que cette corruption est monnaie courante. C'est un secret de polichinelle !
— Je le sais ! répliqua Boniface. C'est une des plaies de l'Afrique et la corruption finit par devenir une seconde nature.
— Mais nous ! Rien ! continua Jean-François sur un ton excédé. Les Guinéens ont vite fait de dire : « C'est un blanc, il peut retourner chez lui ». C'est trop facile. Dans ces conditions, un blanc, aussi sincère soit-il, n'a aucune chance d'être intégré. Toujours mettre cette différence de couleur en avant...
Il se tut un long moment, envahi par une subite appréhension.
— Tu sais, Boniface, je n'ai plus d'avenir. Je me sens vidé ou... comme un ressort brisé en moi. Je n'ai que vingt-cinq ans et pourtant j'ai l'impression d'être fini. La vie ici, je l'ai toujours perçue en couleur, ailleurs, elle me semblerait en noir et blanc, triste, terne. Et cela, malgré les événements.
— Je te comprends ! Tu as un coup de déprime et tu finis par avoir peur de l'avenir. Moi aussi, je suis passé par là, dans mon pays.
Ils passèrent une longue partie de la nuit bavarder à voix basse pour n'être entendu de personne, ce qui était devenu, à la longue, un réflexe ou une seconde nature.
Il lui semblait qu'il venait à peine de s'allonger et de s'endormir quand un bruit de moteur dans la cour le tira de sa somnolence.
Il regarda l'heure à son réveil.
— Quatre heures !
Sa femme, dérangée dans son sommeil, se tourna vers le mur. Il se doutait de l'origine du véhicule vu l'heure matinale et, sans illusions, sortit du lit, enfila en toute hâte pantalon, chemise et mocassin et se dirigea vers la porte d'entrée. Il l'ouvrit d'un geste brusque comme pour conjurer le sort. Le gendarme, surpris alors qu'il allait cogner le battant, resta figé le bras levé, le poing crispé.
— Vous m'embarquez ? N'est-ce pas ?
Plus une constatation qu'une interrogation. Le militaire acquiesça d'un signe de tête et recula pour le laisser sortir. Jean-François se retourna avant d'obtempérer et croisa le regard de sa femme, sur le seuil du couloir. Il lui fit un signe amical de la main et suivit le militaire vers la Jeep immobile telle une ombre menaçante, moteur au ralenti. Il essayait de garder la tête froide, bien que son coeur battait la chamade, et n'espérait qu'une chose : ne pas perdre la face.
— Tu te doutais bien que cela devait arriver, eh bien, te voilà en plein dedans ! s'entendit-il murmurer.
Au carrefour de Madina, face au marché Mbalia, le véhicule emprunta la voie de droite menant à l'aviation.
— Je suis bon pour le Camp Alpha Yaya, cette fois.
Le véhicule pénétra dans le camp sans ralentir au poste de garde, la sentinelle ne jeta qu'un regard furtif à son passage. Le Camp s'étalait sur la plaine étendue. La journée, les bâtiments parsemés comme au hasard ajoutaient à l'impression d'espace.
Jean-François connaissait le camp et pourtant il ne put s'orienter dans l'obscurité. La Jeep s'arrêta devant un bâtiment de plein pied.
Il se retrouva une nouvelle fois dans une pièce obscure. Le battant métallique se referma en résonnant lugubrement derrière lui et le claquement sec de la serrure tinta, longuement à ses oreilles. Il y avait cette odeur caractéristique des cellules après un long usage : une forte odeur amoniaquée.
Il réalisait qu'il avait eu de la chance jusqu'à présent. Il n'avait pas été trop maltraité, un peu pour la forme. Maintenant encore, il ne se trouvait pas dans le quartier des condamnés, il en était certain. A ce petit jeu sans cesse répété, le mental était important, il le fallait bien accroché car un petit rien pouvait rendre fou...
— Mais que me veulent-ils cette fois ? Pourquoi ces parties de cache-cache ?
Il avait le coeur compressé en permanence, par l'angoisse, comme dans un étau. Cette impression d'anxiété ne l'avait pas abandonné depuis sa première arrestation. Il pensait s'y habituer mais le malaise commençait à s'accompagner de brûlures d'estomac assez douloureuses.
— Je suis bon pour l'ulcère !
Il ne voulait pas s'allonger de peur de s'étaler sur une flaque humide. Le temps s'écoulait...
La porte en s'ouvrant le tira de sa torpeur.
— Suis-nous !
Ordre impératif. Il les suivit docilement et longea derrière eux le sempiternel corridor étroit. Il avait les mains libres mais il n'y avait rien d'autre à faire qu'obéir. Où aurait-il pu aller ?
Il pénétra dans une petite salle ne comportant pour mobilier qu'un seul bureau. Un lieutenant arpentait nerveusement la pièce.
— Tu as de la chance, Alata junior. La fédération a appris qu'on t'avait embarqué et te réclame. Ton père nous a déjà filé entre les doigts. Maintenant, c'est ton tour.
— Lieutenant, nous nous connaissons. Vous savez bien que je n'ai rien à me reprocher. Mais enfin, que me voulez-vous ?
Le jeune homme continua sur sa lancée.
— Je m'en doute un peu ! C'est mon père que vous voulez broyer à travers moi.
Le visage impassible mais des éclairs de colère dans le regard, le lieutenant avança. Il s'arrêta, fit un signe du menton aux militaires qui encadraient le prisonnier et se tourna vers laêtre grillagée. Ils le firent pivoter brutalement et un coup de genou dans le bas-ventre le cassa en deux. La douleur fulgurante le transperça et éclata dans son cerveau. Une paire de gifles monumentales le rejeta en arrière.
Quelques secondes après, le lieutenant reprit la parole.
— Ici, c'est moi qui commande. Tu parles quand je te l'ordonne !
L'officier eut une moue dubitative.
— On te ramène à la fédération. Il y a quelque chose d'insolite. Tu étais avec ton père mais quelqu'un semble te protéger... pour le moment.
Jean-François ne comprenait plus rien dans ces va-et-vient incessants entre la fédération et le camp. Des pouvoirs occultes semblaient se disputer leur zone d'influence.
— Garde sous silence ton passage ici. C'est dans ton intérêt, si tu en parles à quelqu'un...
La fin de sa phrase laissée en suspens, le militaire eut une grimace expressive.
— Même pas à ta femme ! N'oublie pas ! Ton beau-frère Zatam est brigadier dans la gendarmerie et garde-du-corps de l'escorte présidentielle, alors méfie-toi !
En sortant de la pièce, heureux et soulagé malgré tout, Jean-François se demanda si la remarque, menace à peine voilée, du lieutenant le visait lui ou bien Zatam ? Son beau-frère le surveillait-il par l'intermédiaire de sa femme, était-il lui aussi surveillé ou bien paierait-il un bavardage intempestif de sa part ? Otage, mouchardage, chantage ? Cette énigme restera éternellement sans réponse.
Jean-François cligna des yeux sur le seuil, le contraste entre l'obscurité de l'intérieur et la clarté du jour. La Jeep était stationnée devant le bâtiment. Trois silhouettes en tenue de couleur verte passaient à proximité du véhicule. Il redressa machinalement la tête et croisa le regard de Blass. Jean-François lut dans ce regard une immense stupéfaction. Poussé en avant par ses gardes, il grimpa dans le véhicule dont le moteur tournait déjà...
Ils traversèrent rapidement la banlieue et parvinrent à la fédération. Un militaire accompagna Jean-François à sa descente et le remit entre les mains d'un gendarme. I1 n'y avait pas foule dans le hall. Le gendarme le fit asseoir dans un des fauteuils de la salle d'attente, juxtaposée au bureau occupé par la commission d'enquête au premier étage.
— Cela me change des petites salles d'attente habituelles sentant l'urine.
Il se retrouvait seul et ce revirement ne l'étonna pas outre mesure. Rien ne l'étonnait avec eux. Simplement, il ne savait pas ce qu'ils lui voulaient et ce qu'ils allaient faire de lui. Sans cesse transbahuter...
— C'est cette incertitude qui m'ennuie !
Une idée lui trottait par la tête, une idée qu'il n'arrivait pas à chasser et qui lui semblait une explication logique à sa mise en condition.
— C'est Jean-Paul qu'ils visent à travers moi. Il n'y a pas de doute ! C'est lui ! Ils doivent lui faire du chantage, cela expliquerait ma « liberté ».
La certitude l'envahissait. Un rien et il aurait été certain que son père avait été spectateur involontaire au camp afin de le fléchir. Il chassa cette image. Son père était détenu au Camp Boiro et non à Alpha Yaya. Il remit ses lunettes qui glissaient sans cesse sur son nez moite. Par la chaleur.
Aucune fenêtre dans la salle d'attente. L'accès donnait directement sur le couloir. Un tube fluorescent au plafond noyait la pièce d'une lumière artificielle blafarde, réfléchie par la blancheur des murs badigeonnés à la chaux.
Une personne entra dans la salle et se laissa tomber dans le fauteuil en face de lui. Il reconnut la stature imposante de Soumparé, un secrétaire d'Etat dans l'actuel gouvernement. Jean-François l'observa du coin de l'oeil. Quelque chose l'intriguait dans son attitude et il en chercha la raison. Il finit par trouver : il transpirait, pas à cause de la chaleur mais de peur. Il en était certain ! Il finissait par avoir l'habitude et aussi l'expérience personnelle de ces signes avant-coureurs. Une peur latente commençait à suinter.
Soumparé le scruta lui aussi longuement puis, les mains bien à plat sur ses cuisses, sembla se décider. Il se redressa légèrement pour lui parler subrepticement. Aucune animosité dans son attitude. Il n'énonça qu'une simple phrase, qu'un fait qui l'intriguait, un fait à l'origine de sa peur.
— Il parle trop ! Il ne s'arrête plus !
I1 hésita une fraction de seconde puis se leva de son fauteuil et disparut dans le couloir.
— Il parle trop ! Il ne s'arrête plus !
La phrase lui trottait par la tête. Soumparé avait peur de la déposition de Jean-Paul, c'était évident. Jean-François se demanda comment ce secrétaire d'Etat avait pu être dans le secret des dieux, ce qui se passait dans les geôles était un secret pourtant bien gardé.
Il eut subitement honte pour son père. Il chassa violemment cette émotion. Il n'avait pas à le juger, non, il n'en avait pas le droit ! Lui était tranquillement assis, sans rien savoir des contraintes, tortures et autres sévices dans lesquelles survivait Jean-Paul.
Il se demanda si Soumparé n'avait pas fait exprès de lui jeter cette phrase sibylline à la figure pour le dérouter. Non ! Il avait trop peur, son attitude était on ne peut plus naturelle.
— Irréel, cela semble irréel ! songea-t-il, mais les charognards s'entre-déchirent.
Un milicien entra dans la salle et braqua sur lui sa Kalashnikov d'un air qui se voulait menaçant.
— Soldat d'opérette ! murmura Jean-François.
Le milicien pivota le canon d'un air significatif.
— Suis-moi !
— Tu ne crois pas qu'il aurait été plus simple de me parler et non d'agiter cette arme sous mon nez ? Tu la manipules comme ton balai ! lui jeta-t-il au passage pour bien lui signifier qu'il n'était pas impressionné.
Il n'observa pas sa réaction et passa devant lui. Il le connaissait, c'était un des domestiques de son oncle Porri. Jean-François se doutait que le petit désirait manifester sa supériorité de cette manière.
— C'est étrange comme le pouvoir leur monte facilement à la tête, songea-t-il.
Le peuple guinéen, le vrai, celui dégagé des contingences bassement matérielles, des luttes intestines pour le pouvoir, celui qui survivait à l'écart, avait conservé sa gentillesse et sa cordialité.
Cette gentillesse, beaucoup de personnes la lui manifestaient à l'abri des regards. C'est ainsi que l'influence pernicieuse et tentaculaire du parti se faisait sentir. Le Baga même, si humain de nature, se transformaitêtre plein d'animosité en présence d'une tierce personne.
Plusieurs nuits de suite, il avait reçu des visiteurs en cachette, dans un coin du jardin. Des personnes qui lui exprimaient leur amitié. Cela partait d'un très ancien domestique de la ville que l'on croyait avoir oublié, au chauffeur en passant par le tablier souvent rencontré... La classe moyenne à laquelle il croyait appartenir, quant à elle, jouait le jeu hypocritement. Elle lui devint hostile et hermétique.
Il pénétra dans le bureau occupé par la commission. Kéita, ancien ambassadeur, était debout derrière la table, penché sur un dossier.
Jean-François n'avait jamais eu affaire à lui auparavant. Kéita redressa la tête à l'entrée des deux hommes et fronça sévèrement les sourcils à la vue de l'arme pointée dans le dos du prisonnier. Le milicien, penaud, baissa le canon de son PM AK et sortit les laissant seuls.
Jean-François remarqua la différence d'attitude entre celle de Kéita et du lieutenant.
— Etait-ce le fait que Sankaré, qui avait organisé la défense de Conakry II contre les agresseurs, ait été arrêté lui aussi comme appartenant à la 5e colonne ? Tant d'autres avaient suivi depuis et allaient suivre.
— Commençait-il à comprendre l'invraisemblance des accusations ? Sentait-il aussi l'étau se refermer autour de lui ?
Autant de questions qui demeurèrent sans réponse, Kéita sera lui aussi arrêté peu de temps après cette entrevue. Jean-François eut subitement pitié de lui car l'ex-ambassadeur agissait comme si de rien n'était et continuait à jouer le jeu à défaut d'autre chose.
— Je vais être franc avec toi. Ton père qui a gardé longtemps le silence a cédé... Tu le sais ! Comment ? interrogea-t-il en voyant son vis-à-vis acquiescer d'un signe de tête.
— Le secrétaire d'Etat me l'a dit dans la salle d'attente. Il l'accuse même de dénoncer des innocents pour se disculper.
Jean-François se garda bien de lui dire que quelques jours auparavant, un gendarme était venu le voir, un soir, pour l'informer que son père tenait le coup. Que c'était bon signe ! Jean-François le connaissait très bien mais il était resté évasif. Il avait craint sur le moment la provocation. La déclaration de Kéita corroborait celle du gendarme. Trop tard !
— Pourquoi Jean-Paul avait-il cédé ? se demanda le jeune homme.
— Pff !! Soumparé a peur comme tout le monde. Bon ! dit Kéita pour reprendre le fil de la conversation un instant interrompue. Tu vas signer cette déposition... Ne t'inquiète pas ! ajouta-t-il en remarquant que le jeune homme se repliait brusquement sur lui-même.
Il lui tendit un simple feuillet dont Jean-François s'empara avec précaution comme s'il allait se brûler les doigts à son contact. Il le parcourut rapidement : il reconnaissait l'éducation révolutionnaire inculquée par son père et n'avait eu connaissance de rien quant à son appartenance à la 5e colonne.
Jean-François examinait cette feuille après lecture, se demandant où était le piège car il lui semblait que le fait de signer ne porterait pas préjudice à son père. A moins que la phrase « ... quant à son appartenance à la 5e colonne ». Kéita le tira de sa songerie.
— Tu ne fais rien contre ton père en signant, au contraire. Mais signe ! insista-t-il. J'exécute à la lettre une instruction du Président. Il a eu un moment de faiblesse à ton égard alors saute sur l'occasion car elle risque de ne plus se présenter. Il y a plusieurs raisons à cette lettre car elle te met aussi à l'abri d'une certaine personne...
Jean-François se doutait bien de quelle personne il s'agissait.
— ... et de la fureur de la population. Il va y avoir une manifestation de soutien. Il faudra que tu te tiennes à l'abri. La population pourrait s'en prendre au fils Alata. Elle connaît votre complicité et des éléments zélés pourraient en profiter, Des gens sont étonnés de te voir toujours en liberté alors que ton père est en prison. Tout le monde est au courant de ta présence sur la plage, à ses côtés. Ta liberté est la négation même de l'accusation portée contre ton père...
Kéita laissa en suspens sa phrase pour donner plus de puissance à son sous-entendu.
— On ne va pas m'accuser de m'être désolidarisé de mon père ? De reconnaître implicitement sa culpabilité pour rester en liberté ?
Kéita eut un geste à la fois de dépit et d'impatience.
— Ne complique pas ma tâche. Tu n'as pas le choix. C'est ça ou la prison à très brève échéance. Tu crois que cela l'aidera moralement de te voir enfermé ?
— Non ! répondit Jean-François d'un air las.
Il prit le stylo que lui tendait le responsable et apposa rapidement sa signature au bas du feuillet. Il le tendit à Kéita en espérant qu'un jour son père ne lui en tiendra pas rigueur.
— Crois-moi ! Tu en as de la chance ! Pourquoi le Président agit comme cela envers toi, je ne sais pas ! Tu es libre !
Il se replongea dans l'étude des dossiers amoncelés sur la table pour bien indiquer que l'entrevue était terminée.
Jean-François croisa le milicien de garde à la porte. Ce dernier hésita une fraction de seconde en le voyant sortir libre alors qu'il n'avait reçu aucune instruction. Jean-François lui jeta un regard moqueur et descendit l'escalier, ne prêtant aucune attention aux personnes qu'il croisa dans le hall. Il les savait étonnées de le voir se promener librement en ces lieux.
Une fois à l'extérieur, il prit une pleine bouffée d'air : il appréciait cette impression fugitive de liberté.
Il était certain qu'ils avaient voulu le mettre à l'abri d'une possible vindicte populaire, la masse était si facilement manipulée. Son assurance frisait peut-être l'inconscience mais il n'avait pas peur. Il avait déjà assisté à plusieurs émeutes populaires. Les souvenirs étaient toujours vivaces et lui offraient certainement un certain stoïcisme :
— Sa famille habitait en 1956 un immeuble à un étage derrière le cinéma Vox. Les « gones » du R.D.A. ou surnommés plus communément les « cons de boy » de Sékou Touré avaient tenté de pénétrer dans leur immeuble mais Jean-Paul, adversaire à l'époque de Sékou, avait réussi à refroidir les plus récalcitrants sous la menace de son fusil.
— En 1957, sa famille habitait le quartier Sandervalia. Il avait onze ans à l'époque. Les « gones » s'étaient acharnés sur un adhérant du BAG de Barry Diawadou non loin de chez eux. Les émeutiers avaient brûlé la maison et lynché le malheureux. Ses parents étaient sortis, ce jour là, au cinéma avec sa soeur aînée, le laissant seul à la maison avec son petit frère. Leur maison donnait de plein pied sur le boulevard. Les deux enfants avaient observé la scène du massacre. La meute excitée et avide de violence se mit à descendre ensuite le boulevard à la recherche de leur prochaine victime. Elle s'était arrêtée devant leur maison : il voyait la foule de manifestants brandissant des torches, des barres de fer, des manches de pioches, des coupe-coupe... juste en face de sa fenêtre et distinguait nettement les rictus et les yeux rouges d'ivresse et de sang.
— A mort Alata ! A mort la D.S.G. ! A mort Barry III...
Il observait le spectacle de cette masse vociférante quelques mètres seulement au travers des persiennes ajourées, les doigts crispés sur les lames de bois horizontales. Son petit frère tremblait de peur et s'agrippait à lui. Jean-François tentait de le rassurer sans rien manquer du spectacle lorsqu'il entendit distinctement une voix lancer :
— Pas lui ! Ce n'est pas un blanc comme les autres !
Il fut certainement entendu car le cercle des émeutiers s'étala en un long ruban pour disparaître en direction du cinéma Vox, à l'autre bout du boulevard et les deux gamins se recouchèrent comme si de rien n'était. Depuis quelques temps, les émeutes étaient monnaie courante en Guinée et surtout à Conakry. Les forces de l'ordre françaises avaient reçu l'ordre de rester l'arme au pied.
De violents spasmes. Plié en deux, il vomit de la bile au pied de l'arbuste, dans la cour.
— Les nerfs, expliqua-t-il à Zohra.
Il y avait un mur dressé entre eux, un mur qu'aucun d'eux ne voulait franchir. Elle ne s'inquiétait pas pour lui mais simplement du marché pour nourrir son petit monde.
Il venait juste d'entendre la déposition de son père, retransmise à la radio et avait été secoué à l'écoute de ce compte-rendu. Tout lui avait été endossé et il semblait être un des leaders de la 5e colonne, sinon le principal, avec tous les qualificatifs usités dans le vocabulaire pseudo-révolutionnaire : éléments caméléons... Le verdict pour la première vague d'arrestations allait être rendu après délibération du tribunal populaire et révolutionnaire. Les arrestations s'effectuant par vagues successives, des bruits sur un procès monumental...
Jean-François ne savait plus quoi penser. Vu l'importance des charges, la logique révolutionnaire voulait que seule la peine de mort soit requise et surtout retenue contre son père. Il était alors sorti dans le jardin, avaler une bouffée d'air frais. La radio, mal nécessaire, le rendait fou.
Un bruit de moteur, étouffé par la distance.
— Non ! Ils m'ont relâché hier. Ils ne vont pas remettre ça !
La silhouette lugubre pénétra dans la cour telle un oiseau de mauvais augure. Résigné, il avança au-devant du véhicule et s'immobilisa à quelques pas, incrédule.
— Blass !
Quatre personnes en tenue militaire verte unie, de type sud-américain, en descendirent. Un instant gêné et hésitant, il sentit sa réserve fondre à leurs sourires amicaux qui illuminèrent leurs visages.
— Tu as une sale mine ! remarqua Blass.
Médecin, c'était un des conseillers militaires Cubains. Jean-François les connaissait et les fréquentait depuis des années au fur et à mesure de leur remplacement, s'effectuant par roulement. Son père avait toujours été un familier de l'ambassade de Cuba. De plus, ces conseillers l'avaient préparé lors de sa formation paramilitaire.
— Sincèrement, Blass ! Je ne pensais plus te rencontrer avec tout ce qui se passe.
— Tu te doutes bien que nous avons été sollicités.
Ils parlaient tous un français correct mais avec un accent prononcé.
Nous sommes au courant de ce qui arrive à ta famille, malheureusement nous n'avons pas notre mot dire dans les affaires intérieures guinéennes...
— Je n'ai rien dit de cela ! se défendit Jean-François. Je pensais seulement que vous m'évitiez parce que... enfin... Ils emploient les qualificatifs tels que « révolution bafouée » et...
— Ça ! Ce n'est pas la révolution ! s'emporta Blass en lui coupant la parole. C'est de la mascarade.
Il se maîtrisa aussitôt. Quand il prononçait le mot révolution, il semblait le caresser du bout des lèvres. Jean-François n'avait jamais mis en doute l'engagement révolutionnaire, pur et sincère, de ses amis Cubains. Ils étaient révolutionnaires dans l'âme, par conviction et leur foi en la révolution était inébranlable.
Pour cela, le jugement sévère et l'emportement de Blass le troublèrent. Les Cubains ne semblaient pas convaincus de la véracité des accusations portées contre Jean-Paul.
— Tu vois que ce n'est pas cela, continua Blass. Nous connaissons ton père depuis des années. La purge que provoque le Président n'est qu'une excuse. Mais je ne me doutais pas qu'ils iraient jusque là pour ta famille quand je t'ai vu au Camp.
Jean-François lui expliqua tout ce qui s'était passé après le 22 et qu'il vivait depuis dans la peur de l'instant à venir...
Après une parodie de procès, l'instant décisif était arrivé, le tribunal révolutionnaire allait rendre son verdict.
Des manifestations avaient été organisées un peu partout dans Conakry. Des différents points de départ, elles avaient convergé vers le Camp Boiro. Un de ces points avait été, pure coïncidence, le marché MBalia, près de son domicile. Ces manifestations « spontanées », bien programmées et à dominante féminine, scandaient des slogans d'appel au meurtre contre les éléments de la 5è colonne et les étrangers. Des cris de haine hurlés jusqu'au délire frisaient l'hystérie collective. Les femmes, principal pilier du régime, lançaient des insanités et cette violence atteignit son paroxysme au Camp Boiro.
Que pouvaient ainsi espérer les détenus ? Certainement aucune clémence ! Ces manifestations étaient la preuve que leur sort avait été fixé bien à l'avance.
Jean-François se souviendra toujours de ce jour. Les verdicts étaient radiodiffusés et dans sa fuite de la réalité, le jeune homme s'était enfermé dans sa chambre, un oreiller sur la tête pour étouffer tout bruit de son ronronnement. Zohra, devant la radio dans le salon, écoutait le lent énoncé monocorde des listes des condamnations.
Elle rentra dans la pièce pour lui rendre compte de la sentence retenue contre Jean-Paul. Jean-François s'était levé du lit et attendait le coeur battant.
— Il est condamné à perpétuité !
Face à toute la haine qui avait envahi la ville et qui pénétrait même jusque dans ses propres rapports avec ses proches, il s'était attendu à la peine maximum. Il fut immensément soulagé.
— Il n'est pas condamné à mort !
Il se détendit telle une baudruche qui dégonfle et se laissa tomber sur le bord du lit. Jean-Paul y avait réchappé.
— C'est le principal, une peine à perpétuité peut se commuer, songea-t-il.
Ce ne fut que bien plus tard, de la bouche même du secrétaire de la fédération de Conakry II, qu'il apprit que le secrétaire d'état Soumparé, qu'il avait croisé à la fédération suintant de peur, avait été un acharné de la peine de mort contre Jean-Paul.
— C'est un Guinéen, seuls les étrangers ne subissent pas la peine de mort...
Oui, dans ce cas, il reconnaissait la nationalité guinéenne de son père. Le Président s'y était opposé, arguant son passé politique. Soumparé avait été arrêté peu de temps après, dans la vague suivante.
Jean-François se demandera toujours qu'elle impression ce dernier avait ressenti en rejoignant ceux contre qui il avait réclamé la peine capitale tout en sachant que d'autres, de l'extérieur, feront preuve du même zèle et la réclameront à son encontre. Logique folle.
Le moment passé et en réalisant la déchéance dans laquelle le régime guinéen voulu, subi et accepté par le peuple de Guinée, avait jeté son père, une haine profonde et viscérale contre les dignitaires l'envahit.
Quelques temps plus tard, au cours d'une discussion familiale, sans réaliser le risque ou bien voulant forcer le destin, Jean-François proféra de vive voix son dégoût du régime et du Président. Une rage incontrôlable, longtemps étouffée, surgissant du plus profond de lui-même l'envahit. Il s'emporta, ne pouvant plus garder pour lui seul ce qu'il ressentait, oubliant que de telles passions ne se partagent pas.
— Si tu insistes, je te dénonce à la police! cria Zohra.
Il s'attendait de sa part à une telle réaction et elle ne s'était pas faite attendre...
Lorsque les gendarmes l'embarquèrent, vers onze heures du soir, Jean-François pensa réellement que ce qu'il avait dit sur le procès et le régime avait été entendu et rapporté à qui de droit.
Il ne comprenait rien aux règles et aux raisons de cette espèce de mise en condition qu'ils lui faisaient sans cesse subir, mais il soupira tout de même de soulagement lorsqu'il réalisa que le véhicule, au lieu de continuer en direction du camp Alpha Yaya, s'engouffrait, sur la gauche, dans la cour de la gendarmerie de Madina, toute proche du marché Mbalia.
Sans un mot et aucune brutalité, ils l'enfermèrent dans une cellule imprégnée de cette sempiternelle odeur. IL s'était laissé embarquer et entraîner avec docilité. Dans l'obscurité profonde, le jeune homme se demanda quand allait se terminer cette histoire et quelle était le but de toute cette mise en scène.
A bout de nerf, il souhaitait par moment et du plus profond de lui-même mourir, obtenir cette paix et cette tranquillité d'esprit auprès de son petit frère.
Il espéra cette paix la nuit durant, rien ! Il savait que ce n'était qu'une forme de lâcheté, de fuite en avant devant le néant de son avenir, en l'appelant tout en sachant qu'elle ne viendrait forcément pas à ce moment.
Il se donnait à ses yeux le beau rôle du désespéré. Romantique ! Qu'aurait-il fait si elle s'était empressée de répondre à son appel et s'était présentée devant lui avec sa terrible faux et son horrible manteau ?
Immobile à la même place de peur de marcher dans des déjections, il passa ainsi la nuit, les minutes s'égrenant sans fin.
La porte s'ouvrit. Il cligna des yeux et regarda sa montre à la lueur de l'extérieur.
— Six heures !
Il était libre. Sans aucune explication. Il rentra directement chez lui à pied, son domicile n'était pas loin. Douche, petite collation et départ pour le bureau.
Tous les accès à l'autoroute qu'il empruntait habituellement pour se rendre à l'office étaient barrés.
— Peut-être une autre manifestation de soutien ?
Intrigué, il fit demi-tour et emprunta la route de Coléah.
La digue de droite, dans le sens Tumbo-Kaloum, était habituellement à sens unique mais il aperçut de loin la voie ouverte aux deux sens. Il en comprit ou crut en comprendre la raison en approchant de Coléah. La bretelle qui rejoignait le pont de Camayenne en direction de Conakry II et la route de Conakry I avait été fermée.
Il emprunta la chaussée étroite de la digue et ne songea à aucun moment à regarder par-dessus son épaule. La circulation à cette heure précoce de la journée était très fluide. Une petite brise venue du large rafraîchissait l'atmosphère et il avait baissé la vitre, offrant son visage aux embruns des vagues s'écrasant avec violence sur les enrochements de protection de la digue.
S'il avait jeté tant soit peu ce regard sur la droite, un spectacle lugubre se serait offert à ses yeux.
Alors qu'il planchait depuis peu sur sa table à dessin, un de ses collègues vint le prévenir que quelqu'un le réclamait dehors.
Jean-François sortit sur la véranda qui courait tout le long du bâtiment. Il reconnut la silhouette mince qui l'attendait à côté d'un des poteaux de la galerie Le jeune homme semblait visiblement bouleversé.
— Alpha ! Tu en fais une tête ! Qu'est-ce qui s'est encore passé ?
Un doute l'effleura insidieusement. Des bruits couraient au sujet des condamnés à mort qui devaient être exécutés publiquement et sur le clan farouchement opposé à la perpétuité de Jean-Paul, clémence inacceptable. Ce clan ne cessait de se battre pour transformer sa peine en peine capitale.
Alpha s'approcha de lui et il lut sur son visage l'immense désarroi d'un être blessé à en perdre la raison.
— Jean-François ! Tu n'es pas encore au courant ? Il faut que tu m'accompagnes au pont de Tumbo. Je n'ai pas la force d'y aller seul.
— Qu'est-ce qu'il y a là-bas?
— Ils ont exécuté des condamnés, pendu cette nuit ! On m'a rapporté que mon père...
Il réprima par fierté un sanglot et se détourna pour ne rien montrer de son chagrin. Une image horrible s'imposa à l'esprit de Jean-François.
— C'est pour cette raison qu'ils ont bloqué l'autoroute et la bretelle... Jean-Paul ?
— Je ne sais pas !
Il grimpa dans sa voiture garée à quelques pas, en compagnie d'Alpha. Un superbe flamboyant ornait le petit parking et à quelques mètres, à l'entrée du port,
un immense fromager lui tenait compagnie, seuls rescapés d'une crise de mysticisme de Sékou Touré qui avait fait abattre tous les fromagers et flamboyants qui ornaient l'avenue de Conakry et en faisaient son charme: un fromager avait eu la malencontreuse idée de s'écrouler, un jour, au passage d'un convoi présidentiel, le tronc consumé de l'intérieur. Pour certains animistes, le fromager est l'habitat des esprits et des génies et en particulier de Mami Wata. Jean-François ne pouvait concevoir que la nature si généreuse offrit en permanence une telle quiétude que les autorités s'évertuaient à troubler.
Le charme fut vite rompu. Lorsqu'ils approchèrent de la digue, la foule devenait si compacte qu'ils furent obligés d'abandonner la voiture en bordure de trottoir, près de l'école primaire de Coronthie. Ils marchaient dans la foule dense, en silence, entraînés par le flot vers le mont Golgotha.
Ils longèrent le Palais du peuple, dépassèrent le coude que la route faisait sur la gauche. La foule était étrangement calme. Pas un commentaire, contraste insolite entre ce silence relatif et cette multitude La masse s'écoulait lentement, en un mouvement rythmé par le bruit cadencé des pas.
Jean-François et Alpha marchaient contre le terre-plein central, fleuri et piétiné par les milliers de pas et le spectacle s'offrit brutalement à leurs regards horrifiés.
Sous le pont inachevé de Tumbo qui enjambe l'autoroute de l'aéroport et qui fait un angle droit avec celui de Camayenne, sous ce tablier... quatre pendus !
Sur les deux plates-formes, des militaires, casqués et armés, imbus de leur apparente importance momentanée. L'armée si décriée auparavant avait repris sa revanche depuis. La foule dense s'amassait et emplissait peu à peu l'espace libre aux alentours.
Silencieuse, toujours, elle observait les quatre silhouettes des suppliciés :

Une corde, non, un câble énorme enserrait leur cou et reliait les corps désarticulés au tablier. L'épaisseur de cette corde était telle qu'elle offrait une image insolite et les têtes, penchées sur le côté, faisaient un angle bizarre avec les cous distendus.
lIs s'étaient approchés aux premiers rangs. Ce qui frappa Jean-Francois de prime abord était le calme apparent affiché par les pendus. Aucun rictus, aucune convulsion, aucune grimace ne déformaient leurs traits et cette sérénité tranchait sur l'horreur du tableau. Revêtus de la tenue bleue des prisonniers, short ou pantalon, seul Baldet Ousmane portait une tenue de ville, chemise-veste trois poches. Ils avaient les bras liés dans le dos et les liens avaient été faits avec brutalité et force à voir les épaules arquées vers l'arrière.
Ce ne fut qu'au bout de quelques instants que Jean-François réalisa qu'Alpha lui broyait le bras pour contenir son cri de douleur au spectacle de son père bafoué dans sa dignité. Les deux jeunes gens restaient figés, paralysés comme toute la foule de spectateurs. Jean-François avait remarqué qu'une scission se faisait imperceptiblement dans la multitude qui les entourait. L'attroupement qui s'était amassé sur le remblai du pont de Camayenne était devenu au fil du temps, insensiblement, à dominante Peulh.
Le soleil montait dans le ciel. Ses rayons tapaient dur en ce mois de janvier mais personne ne semblait le réaliser et les malheureux suppliciés commençaient à gonfler sous l'impitoyable chaleur. Un suintement se faisait sur les corps et ruisselait goutte à goutte sur le sol. Les sanies s'étendaient en une petite flaque et délimitaient sur la chaussée l'emplacement de chaque supplicié. Les chairs des malheureux boursouflaient autour des liens, qui disparaissaient avalés peu à peu.
Aucun vent, la nature habituellement si riche et généreuse, montrait sa désapprobation au spectacle infamant.
Le paroxysme de l'horreur n'était pas encore atteint. La scènecontinuait, destinée à frapper l'imagination. Sous les corps se regroupèrent les femmes du P.D.G , le soutien, le pilier du régime, les égéries de Sékou Touré. Les mégères vinrent en compagnie de griots, joueurs de balafon et de tam-tam, qui s'installèrent contre la culée, à l'abri du soleil sous le tablier, et commencèrent à jouer d'une façon endiablée.
Contraints et forcés ?
Une des femmes, emportée par son fanatisme et sa frénésie, arracha une branche basse d'un arbre d'un terrain avoisinant, lui enleva toutes les feuilles et mit la tige à nu. Elle s'approcha du corps de Barry III et tendit la gaule d'une main, vers le haut. Elle en glissa l'extrémité libre contre la cuisse, puis sous le short de ce dernier et secoua les parties violemment en hurlant :
— Léré, léré ma !!! (elles se balancent).
La haine ?
Relevant son pagne de son autre main libre, elle commença sa farandole en battant des pieds de plus en plus vite au rythme endiablé du tam-tam.
La pression sur le bras de Jean-François allait en s'amplifiant. Alpha à ses côtes, enfoncé dans son mutisme, semblait perdre la raison à la vision de l'honneur bafoué de son pére. Un frémissement sembla onduler dans le groupe à majorité Foulah.
Un groupe de femmes surexcitées sortit de la foule massée en cercle autour du pont. Deux d'entre elles maintenaient étroitement une dame d'un certain âge et la pauvre femme, amorphe, ne luttait pas pour se dégager de leur étreinte. Les furies la placèrent sous le corps de Baldet Ousmane tandis que la musique, sans mélopée, allait s'amplifiant. Les femmes dansaient leurs guinches hystériques et endiablées mais la pauvre femme restait, elle, figée sous le corps, les bras ballants et, le menton dressé, observait désespérément le supplicié.
— Qui était-ce ? se demanda Jean-François.
Les mégères la secouèrent pour l'obliger à se remuer. La malheureuse tomba à la renverse probablement emportée par une syncope.
Dégoûté, il tira Alpha par le bras et le força à faire demi-tour. Il voulait échapper à l'emprise de cette curiosité morbide, au spectacle humiliant qui se déroulait mais humiliant aussi pour ceux qui bafouaient ainsi les corps des torturés. Ces derniers, eux, avaient conservé, dans cette dernière épreuve, leur dignité affiché par la sérénité de leur visage. Mort avant ou par la pendaison ? Etait-ce réellement un problème ? La mort donnée est toujours un meurtre quelles qu'en soient la méthode et la raison.
Ils grimpèrent dans la voiture et ne cherchèrent pas à retourner à leur travail respectif. Cela avait-il un sens après un tel spectacle ?
Jean-François emprunta le remblai, momentanément à double sens. Lorsque la masse imposante du palais ne masqua plus la vision, ils découvrirent les petites silhouettes des suppliciés et l'image les accompagna tout le long du trajet sur la digue.
— Ce n'est pas lui ! C'est un sosie ! Il y a un détenu qui lui ressemblait, il avait la même barbichette grisonnante. Sa photo est aussi dans Horoya. Tall Habib !
Alpha cherchait plus à se convaincre qu'à convaincre son interloeuteur. Il refusait la réalité car c'était un moyen pour lui de se rattacher au souvenir qu'il avait de son père si fier. Jean-François ne chercha pas à le contredire et respectait sa douleur de fils.
Le lendemain, l'autoroute était ouverte de nouveau à la circulation, les corps avaient disparu, enlevés dans la nuit !
L'effet contraire à celui escompté se produisit pour le Président . Sékou Touré voulait casser, briser, anéantir jusqu'au respect que la filiation noble de Barry Ibrahima dit Barry III, le Sérianké imposait. Il le pendit ainsi jusqu'à l'humiliation.
Mais la rumeur, sourde, démarra aussitôt, dès le lendemain, comme pour compenser cette plaie vive : Barry III pressentant, comme ses trois autres compagnons d'infortune apeurés, on le serait moins, l'heure de l'exécution venue, les réconforta en leur demandant de mourir dans la dignité; et de ne pas offrir à leur assassin l'image tant espérée.
Seul le temps pouvait réussir où avait échoué Sékou Touré : l'oubli ! Jean-François s'en doutait, car le peuple de Guinée a la mémoire courte, très courte et, de ce côté, le régime avait réussi. Totalement !


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