Camp Boiro Mémorial


Témoignages
Jean-Paul Alata
Interview accordée en 1977 à Anne Blancard
Radio-France International


Ce témoignage a été recueilli à Paris le 17 février 1977 en vue d'une diffusion radiophonique ou d'une publication.
Jean-Paul Alata est mort à Abidjan en septembre 1978.
Les controverses suscitées par une personnalité complexe, un itinéraire singulier et l'épreuve de la torture et du camp de concentration donnaient à Jean-Paul Alata, plus qu'à tout autre, le droit de s'exprimer librement sur les choix de sa vie.
Il est du devoir du journaliste de faire entendre cette voix qui donne sa version d'un pan important de l'histoire de la Guinée et, au-delà, de l'Afrique d'aujourd'hui.
Anne Blancard (Radio France International)

Jean-Paul Alata, vous avez passé cinquante-quatre mois dans un camp pénal de la République de Guinée. Quel a été le motif de votre arrestation ?

Le motif officiel est que j'étais complice du SDECE, de la CIA et du réseau ouest-allemand baptisé SS-Nazi.

A quelle peine avez-vous été condamné ?

J'ai su, après huit mois de prison, et par des indiscrétions de nouveaux arrêtés, que j'avais été condamné à perpétuité.

Vous étiez au Camp de Boiro. Qui y avez-vous vu ? Comment avez-vous été traité ?

J'y ai vu des centaines de co-détenus qui provenaient de tous les horizons sociaux de la République : des ouvriers, des cultivateurs, des hauts-fonctionnaires, des ministres, des artisans, des chômeurs... et j'y ai été traité, disons, comme un chien n'est pas traité en Europe.

Y avait-il des Européens ?

Oui. Il y a eu jusqu'à... A un moment, jusqu'à trente à trente-cinq Européens de tous les bords puisque j'y ai vu des Tchèques communistes, des Bulgares communistes, des Belges non-communistes mais socialistes, des Francais de tous les bords, des Libanais, etc.

A combien évaluez-vous le nombre des prisonniers qui étaient avec vous durant ces cinquante-quatre mois que vous avez passé dans ce Camp de Boiro ?

Dans l'ensemble du camp de Boiro qui comportait deux sections légerement distinctes, mais interpénétrables, il y avait environ cinq cents détenus en permanence. Et dans l'ensemble des camps de la République de Guinée, il faut compter de deux mille à deux mille cinq cents.

Il y a combien de camps en République de Guinée ? De camps connus ?

Il y a deux camps principaux connus : celui de Boiro à Conakry et celui de Kindia dans la même ville. Mais plusieurs autres : Kankan, Alfa-Yaya, Faranah, Gueckédou, sont renommés pour avoir une population carcérale.

Dans ces camps, dans le camp de Boiro, dans les autres camps, est-ce que ce sont exclusivement des prisonnièrs politiques qui se trouvent là ?

Quand je vous parle de prisonniers, il s'agit de prisonniers politiques. Les prisonniers civils sont dans les prisons civiles et sont largement mieux traités que nous.

Lorsque vous étiez au camp de Boiro, avez-vous vu des prisonniers sortir et être libérés ?

Je ne peux pas vous le dire, étant donné que souvent on venait habiller des gens et on nous disait à nous : « ils sont libérés » et que, après ma propre libération, j'ai appris que ces gens-là, on ne les avait jamais revus en liberté. Donc je ne peux vraiment pas vous dire si j'ai vu sortir en liberté des gens, étant donné que souvent on nous racontait qu'on les libérait alors qu'on les transférait du camp, ou peut-être les tuait-on.

Avez-vous été torturé, Jean-Paul Alata ?

Oui, à deux reprises. Et comme presque tous mes camarades.

Qui êtes-vous, Jean-Paul Alata ?

Je suis un homme d'origine blanche, d'origine corse très exactement, qui s'est voulu Africain parce qu'il est né en Afrique, qui a aimé l'Afrique au-dessus de tout, qui s'est voulu donc Guinéen lors de l'indépendance de la Guinée ; parce qu'en plus de l'amour de l'Afrique, il avait l'amour de la Guinée. Et je suis devenu un Africain, marié à une Africaine, père d'enfants africains. Voilà ce que je suis, c'est tout.

Qu'est-ce que vous êtes allé faire très exactement en Guinée lorsque vous y êtes allé pour la première fois ?

Vivre. Je n'ai pas d'autre réponse à vous faire que vivre là où je me sentais bien. Je me sentais très bien en Guinée. C'était mon pays. J'y ai trouvé une atmosphère et des gens admirables. J'y ai trouvé une ambiance de vie qui me plaisait, j'y ai trouvé un désir d'indépendance qui m'a enchanté et je me suis senti chez moi.

Quelles responsabilités avez-vous exercées en République de Guinée ?

Les plus hautes puisque certains Guinéens me considèrent comme un « super-ministre ». En fait, j'ai été Directeur général des affaires économiques et financières à la Présidence, et à ce titre je coiffais trois ministres de domaine qui coiffaient eux-mêmes sept à huit secrétaires d'État et ministres.

Vous vous êtes converti à l'Islam ?

Oui, mais ça n'a rien à voir avec mon amour de l'Afrique et de la Guinée. Je crois que, même si j'étais resté en France, mon évolution philosophique m'aurait conduit vers l'Islam.

Vous le savez, Jean-Paul Alata, des Guinéens qui ne vous aimaient pas vous considéraient comme un serviteur trop zélé du régime. Ils prétendaient que c'était par ambition, par arrivisme même, que vous vous identifiez aux Guinéens.

Je vous répondrais ce que j'ai répondu déjà à d'autres personnes qui m'ont posé la même question. Je n'ai jamais cherché à convaincre. J'estime que l'évolution d'un homme est quelque chose de purement personnel. J'estime que j'ai agi par conviction totale et que, s'il fallait encore agir, j'agirais dans les mêmes conditions de ême manière. Je ne cherche jamais à convaincre qui que ce soit de ce que je fais. Parce que ce que je fais, je le fais pour moi-même. Je ne le fais pas pour les autres.

Comment avez-vous vécu cette double identité en Guinée, finalement ?

En fait, je n'ai pas vécu de double identité puisque je me sentais très bien dans ma peau d'Africain. Si les autres me trouvaient mal à l'aise, c'était eux qui se sentaient mal à l'aise vis-à-vis de moi. Moi, j'étais très bien dans ma peau d'Africain blanc.

Est-ce que c'est aussi par idéal politique que vous avez choisi la Guinée ?

Oui. Puisque, quand on m'a muté pour raisons politiques du Sénégal où j'avais servi dix ans, j'ai choisi la Guinée par sympathie pour Sékou Touré, avec lequel je devais monter — on était tombés d'accord depuis déjà deux ou trois ans — la CGT africaine, c'est-à-dire une CGT qui échappe à toutes les obédiences métropolitaines, quelles qu'elles soient. Donc c'est effectivement par sympathie politique que j'ai choisi la Guinée en 1955, après dix ans passés au Sénégal.

Les années soixante

Vous êtes socialiste. Vous ne vous en cachez pas. Dans Prison d'Afrique, vous écrivez de la République de Guinée, qui se dit socialiste : « Cette parodie de socialisme qui s'instaurait en Guinée, cette corruption entretenue par le Parti à tous les échelons de commandement, le désastre économique, le désordre social m'avaient indéniablement découragé ces quatre dernières années » ...
... c'est-à-dire autour de 67, n'est-ce pas ? Vous êtes en Guinée depuis 55. Vous avez participé au combat pour l'indépendance. Je dois rappeler que vous avez été le compagnon de Barry Ibrahima, dit « Barry III », qui fut secrétaire général de la Démocratie socialiste guinéenne, qui rallia le PDG au lendemain de l'indépendance. Comment se fait-il qu'il vous ait fallu tout ce temps pour vous rendre compte que- la Guinée n'était pas socialiste et que votre expérience de militant sincère, votre expérience personnelle, était vouée à l'échec ? En fait, très brutalement, qu'est-ce qui vous a fait croire que la Guinée était socialiste ? Qu'est-ce qui vous fait croire qu'elle ne l'est pas ?

Il faut se replacer dans le contexte de 1958. En 1958 : les organisations politiques autres que le RDA ont largement failli à leur mission. Le BAG est resté dans l'obédience de la chefferie traditionnelle. La DSG, à laquelle j'ai appartenu longtemps, avec Barry Ibrahima, dit « Barry III », s'est ralliée en définitive au BAG et a donc abandonné ses options fondamentales socialistes. Que reste-t-il ? Il reste un parti progressiste. C'est le PDG-RDA. Le PDG se trouve, lors du référendum, devant une volonté commune de tous les membres des autres partis : celle de profiter de l'occasion pour acquérir l'indépendance. Car il est faux de dire que le vote du 28 septembre est le vote de Sékou Touré. C'est le vote de toute la nation guinéenne. Tous les membres du BAG, de la DSG et du RDA ont été d'accord pour voter. Il est incontestable que si les opposants avaient voulu dire « Non » à l'indépendance, il n'y aurait pas eu 58 000 voix pour l'accepter, la Constitution, mais 400 ou 500 000. Or il n'y a eu que 58 000 voix seulement pour accepter la Constitution. Il s'agit donc d'un refus de la colonisation par tout le monde. Et donc nous passons dans la pure obédience du PDG. Or, à cette époque-là, que reste-t-il comme voie au jeune parti qui dirige un jeune pays ? Il n'a pas le choix. Ou bien il se déclare libéral — et on voit mal comment il pourrait se déclarer libéral, exclu de la Communauté française —, ou il opte pour une autre voie. Que se passe-t-il ? Sékou nous refuse, à nous socialistes, le droit de parler de socialisme, mais il nous convoque, nous ses amis, nous ses féaux, et il nous dit :
« Je suis favorable au socialisme, vous le savez, mais j'ai affaire à un pays qui est divisé en castes nombreuses. J'ai affaire à une chefferie qui reste encore puissante malgré son démembrement officiel d'il y a deux ans. Il faut donc que je sois très prudent. Je ne parlerai pas de socialisme et je vous interdis de parler de socialisme. Nous irons vers le socialisme à travers deux voies :

Nous approuvons. Et je crois que ce serait à refaire, j'approuverais encore. Nous suivons donc cette ligne pendant quatre, cinq, six ans. A l'actif de cette ligne, au crédit de cette ligne, il y a tout de même certaines réalisations : la monnaie nationale. Quels que soient les inconvénients de cette monnaie et les catastrophes qui sont survenues par la suite, le principe de la monnaie nationale était bon. Il y a la nationalisation du commerce extérieur. Là aussi, il y a eu des abus ahurissants. Mais le principe est bon et socialiste. Il y a eu la nationalisation des banques. Il y a eu la nationalisation du sous-sol. Dans tous ces phénomènes, nous voyons quand même la volonté d'un socialisme. Donc nous croyons que Sékou est vraiment pour le socialisme. Mais, à partir de 1964, nous nous apercevons qu'une bourgeoisie nationale se distingue. Elle devient de plus en plus riche. Et, malheureusement, elle est coiffée par des proches parents du Président lui-même. Nous nous apercevons qu'à côté de cette bourgeoisie commerçante se crée une bourgeoisie... appelons-la « koulak », des paysans riches. Et que cette bourgeoisie paysanne qui n'existait pas — car elle n'existait pratiquement pas avant l'indépendance — est encouragée par la pratique des coopératives agricoles qui sont sciemment détournées de leur objectif : on confie à des paysans aisés le soin de chapeauter des coopératives agricoles. On leur donne des prêts à eux, individuels. Et en définitive, ils se servent de leurs coopérateurs comme d'esclaves. Ils ont tous les bénéfices. Nous dénonçons tout ceci. Nous nous apercevons qu'en plus une bourgeoisie bureaucratique se développe, que les secrétaires fédéraux de région, les secrétaires généraux de section, les présidents de comité — qui sont d'ailleurs, pour la plupart, des anciens chefs féodaux ou des fils de chefs féodaux reconvertis dans le métier fort lucratif de président de comité PDG — sont de plus en plus riches, de plus en plus influents. Quand moi-même je suis nommé Inspecteur général du commerce, je ne peux absolument pas empêcher le commerce d'État de passer entre les mains des comités. Et je m'aperçois...

Les comités du Parti...

Les comités du Parti, oui, les comités du Parti qui s'appelait...

Le parti unique de la République de Guinée...

... qui s'appelait à l'époque Parti démocratique de Guinée. Puisque maintenant il s'appelle le « Parti-Etat ». Je m'aperçois que je ne peux pas empêcher ces comités de prendre en main la répartition des biens et d'user de procédés pour le moins ahurissants en ce qui concerne cette répartition : pressions auprès des femmes, allant très loin, pressions auprès des jeunes, argent ou le reste. Chaque fois que nous protestons, parce que nous sommes. un groupe à protester — n'oubliez pas que nous n'avons pas été, — quoi qu'on croie, des... des spectateurs tacites, des témoins sans paroles. Nous avons protesté à la Conférence de Fulaya, nous avons protesté dans des articles, nous avons protesté à des conférences publiques...

... devant les instances du parti..

... devant les instances du Parti et devant Sékou lui-même. On nous donne raison en apparence, mais on ne fait rien. Au contraire, on aggrave la situation. Et c'est à partir de 1966-67 que nous avons bien conscience que rien ne peut plus être fait pour diriger la Guinée vers une voie normale, qu'en fait, cette voie de développement non-capitaliste est la voie de création d'une petite bourgeoisie favorable à Sékou Touré.

C'est en 1967 que vous vous rendez compte de cela. Vous étiez en Guinée en 1971 encore, avant votre arrestation. Alors ?

Alors rien. Alors ceux qui liront mon livre, car un jour ou l'autre ils le liront, ils y liront la vérité : la peur est humaine. J'ai eu peur. Premièrement je vous répondrai qu'il y a un phénomène... il y a un proverbe chez nous, en pays africain, qui dit qu'on ne tue pas son enfant. Que parfois, il peut arriver que votre enfant vous tue, mais qu'en aucun cas, vous, vous n'avez le droit de tuer votre propre enfant. Le PDG et la République de Guinée née du PDG étaient un peu mon enfant, et j'en revendique la paternité, la petite partie de paternité. Donc je ne m'estimais pas le droit de me désolidariser des erreurs qui avaient été commises. J'ai donc continué. Deuxièmement, j'avais peur.

Vous dites que vous aviez peur. Cela veut dire que c'est un régime policier, le régime guinéen !

C'est pire qu'un régime policier. C'est ce régime de parti unique ahurissant, qui est différent du parti unique soviétique ou d'autres pays, puisqu'il y a obligation pour l'enfant même au berceau d'avoir sa carte. Les parents d'un enfant qui vient de naître sont obligés d'aller prendre la carte de l'enfant. Ce qui fait que tout le monde se trouve enrégimenté dans le parti. Vous vous trouvez à une assemblée obligatoire de parti hebdomadaire, assemblée qui est menée à la trique par la milice qui sort les gens des concessions à coup de bottes, pour les obliger à aller à cette réunion, et vous vous trouvez avec tous les éléments de la population : des bandits, des gens très honnêtes, des anciens chefs féodaux même pas transformés à côté de gens sincèrement communistes ou socialistes. Et vous êtes là, tous, ensemble. Vous vous épiez ; vous ne savez absolument pas ce que l'autre pense, mais ce que vous savez, c'est qu'il a les mêmes droits que vous d'aller moucharder auprès du Président ce que vous, vous allez dire. Et ça, c'est le quadrillage policier premier du parti. Il n'y a pas d'endroit en Guinée où vous soyez à l'abri d'un racontar — et malheureusement, vous devez savoir ce que c'est qu'un racontar... Si encore on ne se contentait que de dire la vérité de ce qu'on a entendu, mais malheureusement, vous ne pouvez pas empêcher quelqu'un de transformer ce qu'il a entendu.

Jean-Paul Alata, il y a eu de nombreux complots en Guinée. Il y a eu celui de 1960, celui « des intellectuels tarés et des forces décadentes ». Celui de 1961, « le complot des syndicalistes et des éléments d'extraction féodale et anarchiste ». Il y a eu, en 1963, le complot des petits commerçants, accusés de trafic sur la monnaie. Il y a eu le complot des grands commerçants, en connivence avec l'impérialisme ; En 1967, il y a eu de nouvelles vagues d'arrestations. En 1969, c'est le complot le plus important : l'armée y est impliquée. Ensuite, eh bien c'est la fameuse invasion — je crois que je n'oublie pas de complots au passage —, c'est la fameuse invasion organisée par les Portugais, à laquelle sont mêlés des membres de l'opposition de l'extérieur et de vulgaires mercenaires. A nouveau il y a des arrestations. Vous avez fait partie de cette vague d'arrestations. Alors, si l'invasion a bien réellement existé, les complots, Jean-Paul Alata, les complots depuis 1960 ? Qu'en est-il ? Vous les avez vu défiler, ces complots, avant de prendre conscience en 1967. ?

La force du régime, c'est de laisser toujours une plage de crédibilité à ce qu'il prétend. En 1960, c'était le complot de Diallo Ibrahima, parce que vous, vous avez donné à ces divers complots les titres, qui sont... Mais chez nous en Afrique, on donne surtout le nom de l'homme qui est à la tête de...

J'ai repris les titres donnés par le Parti démocratique de Guinée...

Mais en fait nous, nous connaissons le complot de 1960 comme le complot Diallo Ibrahima. Or, il y avait quelque chose de crédible dans l'affaire Diallo Ibrahima : c'est que Diallo Ibrahima, ancien responsable de la FEANF en tant que Président de l'UGEEG, s'était toujours opposé violemment à Sékou. Et il ne cachait pas, depuis qu'il était rentré en Guinée, son mépris pour cet homme qu'il considérait comme un analphabète, incapable et indigne d'être président de la République. Ce qui fait que lorsqu'on a su que Diallo Ibrahima était arrêté, ça n'a étonné pratiquement personne. Les attendus de son arrestation, ce qu'on a raconté à l'assemblée territoriale convoquée pour le juger, à l'Assemblée nationale plutôt, puisqu'elle était devenue Assemblée nationale depuis peu, n'ont étonné personne. Certes, on savait très bien qu'il n'y avait pas complot. Aucun des membres de ce jury qu'était l'Assemblée nationale n'a cru à la réalité d'un complot, mais on a cru qu'effectivement Diallo Ibrahima était un opposant...

Et on a accepté les condamnations.

Et on a accepté les condamnations.

Et en 1960 ? « Les intellectuels tarés » ?

C'était celui-là, le complot de 1960, des « intellectuels tarés ». En 1961, c'est le complot des enseignants. Là aussi le complot a été précédé du Congrès des enseignants. Au cours de ce Congrès, il y a eu des phrases très dures pour le régime. Et très dures et très justes. D'autant plus justes qu'avant ce Congrès des enseignants avait eu lieu une conférence à l'Assemblée territoriale, une Conférence des cadres...

A l'Assemblée nationale...

... Oui, à l'Assemblée nationale, où nous avions exposé les mêmes thèmes. Nous avions posé des questions très claires en ce qui concernait notamment la lutte des classes, en ce qui concernait notamment les alliés que la Guinée devait trouver en dehors de ses frontières, des alliés naturels de classe, et non pas des alliés... économiques.

Quand vous partez d'alliés, je me doute des pays dont vous partez : ce sont les pays de l'Est. Mais les pays de l'Est sont mêlés au complot des syndicalistes de 1961.

C'est justement pour ça que nous avons trouvé très crédible que l'on expulse Solod, ambassadeur d'URSS, et qu'on arrête les gens de gauche. Certains d'entre nous, nous sommes allés voir Sékou. Il nous a dit : « Je ne peux pas laisser ces gens-là me précipiter dans un socialisme aventureux avant que j'aie mis sur pied les éléments de ce socialisme. Par conséquent, ils veulent aller trop vite. En fait, ils veulent me renverser. Or je n'accepte pas d'être renversé en l'état actuel des choses. » Mais il nous avait assuré — nous étions 'quelques-uns : une dizaine dont Camara Balla et d'autres — il nous avait assuré que ces gens-là étaient très bien traités. Que c'était une mise à l'écart de la scène politique, mais qu'en aucun cas, il n'y aurait ni mort... ni rien du tout, que ce qui était déclaré à Labé dans de grands discours c'était autre chose... Il nous avait même affirmé que tous les gens du complot allaient être gardés à l'écart et entourés évidemment par la garde, mais qu'ils seraient très heureux, et qu'ils attendraient là l'heure de revenir... Nous y avons cru. Peut-être vous me direz que nous avons voulu y croire...

Oui, Parce que ça ne s'est pas fait comme cela et les condamnations ont été lourdes...

Les condamnations ont été lourdes. Et ce qui est plus dramatique que cela, c'est que les camarades libérés ne nous ont jamais rien dit. Par exemple notre camarade Ray Autra, sorti après trois ans et demi de cette prison, ne s'est jamais plaint. Il a accepté la version officielle. Et il a même accepté après cette version officielle d'être nommé ambassadeur de Guinée en Algérie. Il est allé remplir ses fonctions, et il n'a jamais protesté auprès de nous. C'est maintenant qu'il dit : « Oui, moi j'ai été traité de telle ou telle façon, comme vous... » En définitive les premiers à avoir parlé, c'est nous. Jusque là, ceux qui sortaient se taisaient. je comprends maintenant, ayant passé par là, pourquoi ils se taisaient. Ils avaient peur de tout ce qui pouvait peser sur leur famille, de tout ce qu'il pouvait y avoir comme représailles familiales et autres. Mais le fait est qu'ils se sont tus. Beaucoup d'intellectuels sortis de cette prison en 1966-67 ont repris, je dirais même qu'un d'entre eux (Fofana), ancien magistrat, qui a fait six ans de prison — et je sais maintenant dans quelles conditions il les a faites — est gouverneur en République de Guinée à l'heure actuelle. Il accepte de servir le régime.

L'invasion

Et... Nous n'allons pas entrer dans les détails de tous les complots. Nous arrivons à l'invasion. Je voudrais que très brièvement — parce que c'est une date, l'invasion, puisqu'elle a permis une répression très dure et peut-être la plus violente de l'histoire des dernières années de la Guinée — que très brièvement, vous nous parliez de l'invasion que vous avez vécue. On sait, de source sûre, qu'elle a été montée par les Portugais pour délivrer des prisonniers détenus par Cabral et aussi pour frapper le quartier général de Cabral, le « PAIGC », à Ratoma — c'est une 1 banlieue de Conakry. Comment a-t-elle été vécue par les populations de la capitale et par les responsables ?

Là je vais vous parler comme un Guinéen qui a vécu cette opération, et certainement je ne ferai pas plaisir à certains membres de l'exil guinéen en parlant ainsi. Nous avons été frappés par cette invasion comme par un coup de foudre. Personnellement, je l'ai connue à minuit par des coups de feu qui ont éclaté autour de chez moi. Ma première réaction a été de téléphoner à Sékou Touré, dont j'avais le numéro de téléphone personnel de nuit. Et je lui ai demandé si je devais immédiatement me porter à son secours. Il m'a répondu : « Non, surtout pas ; je te demande une chose comme à tous mes amis intimes : aide-moi à garder les quartiers. » C'était la preuve de sa peur que les quartiers ne bougent. Et je l'ai aidé à garder les quartiers. Comment ai-je vécu cette agression ? Comme une agression idiote et sauvage de gens désorganisés et de gens qui se battaient sous un drapeau étranger qui était abhorré de nous.

Vous parlez des Guinéens qui ont été mêlés à cette invasion.

Je parle de ceux que nous avons pris pendant plusieurs heures comme uniquement des soldats portugais et qui après, effectivement, se sont avérés être des Guinéens. Je parle de ces hommes qui ont accepté de venir combattre sous un uniforme étranger, qui n'ont même pas eu le réflexe de se faire précéder d'un de leurs hommes, qui nous aurait appelés, qui nous aurait parlé, qui aurait pu nous interpeller en Guinéens, nous faire comprendre qu'ils venaient là pour libérer le pays. Je parle de gens qui ont accepté de se battre sans drapeau. Ils n'étaient pas obligés de prendre le drapeau guinéen authentique, mais ils pouvaient prendre le drapeau guinéen et lui mettre un insigne de libération. Je parle de gens qui ont libéré soi-disant les détenus politiques au Camp de Boiro et qui, au lieu de les prendre, de les promener dans les quartiers en disant : « Voilà ce qu'on a fait de vos hommes, de vos femmes, voilà dans quel état nous les retrouvons. Nous, nous sommes venus les libérer car nous sommes vos frères » ... les ont froidement jetés à la rue en disant : « Allez, rentrez chez vous, vous êtes libres ». J'appelle ces gens des assassins. Les gens qui ont débarqué le 22 novembre, pour moi, sont et seront toujours des assassins.

Sur le plan qui nous intéresse... la réaction de la population. Dans votre livre, vous dites que les responsables, les plus hauts responsables sont cachés sous leur lit, sont dispersés dans la ville, qu'on ne voit personne apparaître aux barricades. Et la population ? La population guinéenne, l'ensemble de la population, que fait-elle, que dit-elle ?

La population a été pratiquement amorphe jusque vers dix heures du matin. Cette agression a coupé la ville en trois. Il y a eu le camp Boiro, à Conakry II, il y a eu la SNE, c'est-à-dire l'usine d'électricité occupée par Thiam et il y a eu le camp Samori en pleine ville. Les troupes débarquées ont été totalement maîtresses de la ville. On ne comprend encore pas comment elle a réussi... En fait, c'est la lâcheté des chefs qui a fait que l'opération a échoué.

Vous expliquez l'apathie des populations par l'absence de chefs ?

Oui, j'explique l'apathie de la population par le fait suivant : elle n'a pas vu de chefs guinéens devant elle. Elle s'est aperçue qu'il y avait des troupes dont on se demandait ce qu'elles étaient : si elles étaient portugaises, pas portugaises. On avait vu des officiers blancs, donc on présupposait que c'était des Portugais. La population n'a pas pris parti, ni pour eux, ni contre eux. En fait, dans presque tous les quartiers, elle a continué à vaquer à ses occupations. Elle a même fait des êmes, elle a procédé à des mariages. Elle s'est complètement désintéressée de la question.

Est-ce que, Jean-Paul Alatà, ça ne fait pas réfléchir, qu'une population dite politisée, qui reçoit un enseignement suivi dans les comités du parti, ne réagisse pas ?

C'est justement cela qui a fait réagir Sékou Touré après. Car il s'est bien aperçu que sa population n'avait pas réagi. Et ce qu'il m'a dit à moi, au téléphone, à la première heure :
— Aide-moi à tenir les quartiers, prouve qu'il a été très conscient que la population risquait de basculer.
Or la population aurait basculé si des chefs guinéens s'étaient présentés. Mais aucun chef guinéen ne s'étant présenté, la population ne pouvait matériellement pas prendre parti pour des Portugais.

Est-ce qu'il est exact que les guerrilleros du PAIGC et des Cubains ont tenu front seuls ? Avec quelques Guinéens dont vous faisiez partie ?

En ce qui concerne les Cubains, oui. C'est un groupe de Cubains, qui étaient en stationnement auprès de la station de radio du Boulbinet, qui a empêché le groupe de débarquement d'occuper cette radiotélévision ... euh diffusion (depuis que je suis en France, je parle de télévision alors qu'elle n'existe pas encore là-bas). Du côté cubain, c'est exact. Il y avait une trentaine de Cubains qui ont pris les armes et qui ont empêché les « débarqués » de prendre cette station. En ce qui concerne le PAIGC : zéro. Ils ont été désarmés comme des enfants de choeur. Les troupes portugaises débarquées qui étaient, elles, commandées par un commandant blanc, portugais, ont libéré tous les prisonniers portugais qui étaient au camp du PAIGC de Ratoma, sont reparties tranquillement, sans avoir même à tirer un coup de feu. Et les guérilleros du PAIGC ont été nuls dans cette opération. Les seuls qui ont résisté, ce sont les Cubains de Conakry I et le groupe que nous avons constitué avec Diop Alassane à Conakry II.

Alors, Jean-Paul Alata, après cette invasion, que s'est-il passé ? Une vague d'arrestations ?

Après cette invasion, il n'y avait qu'une seule alternative pour le gouvernement : dans un premier stade, c'est-àdire jusqu'au 10-12 décembre, il a semblé que Sékou allait s'engager dans la première branche de l'alternative qui consistait à dire « l'agression est purement extérieure », magnifier la résistance — symbolique — qui s'était constituée autour des cadres du Parti, essayer d'étouffer le fait que les cadres politiques s'étaient planqués et déshonorés, et souder l'union nationale autour du Parti démocratique de Guinée par cette réussite, en affirmant qu'aucun Guinéen de l'intérieur n'était complice, que tout était portugais. Jusqu au 10 décembre, c'est ce qu'on a fait : on a magnifié les morts, le commandant Condé, tous les camarades officiers qui avaient été blessés lors de l'agression. On nous a félicités, Diop Alassane, Condé Émile, moi. On a glorifié la mort. du Comte de Tiesenhausen, l'expert allemand qui avait été abattu par les Portugais en passant devant le Camp Boiro. Enfin, tout s'est orienté vers là.

Et puis brusquement...

Et puis brusquement, il a choisi l'autre branche de l'alternative.

C'est-à-dire : « C'est l'opposition. » Est-ce qu'il reconnaît... Est-ce qu'il reconnaissait pour la première fois qu'il y avait une opposition ?

Non. Un an ou deux auparavant, dans un discours demeuré célèbre au Congrès, il avait chiffré la disponibilité des différentes classes sociales vis-àvis du Parti et de la révolution et il avait reconnu que dans certaines classes sociales, dans certaines couches sociales, disons, il n'y avait pas plus de 30 % de volontaires pour la révolution. Donc il ne minimisait pas l'importance d'une résistance à ses idées. Mais là, il a choisi l'occasion pour faire porter (comme on dit vulgairement en France) le chapeau à l'opposition de toutes les erreurs économiques, sociales et morales qu'il avait commises depuis des années.

Boiro

Alors, la conséquence de cette invasion, c'est une vague d'arrestations. C'est par la suite quatre-vingt douze condamnations à mort qui ont étéprononcées, soixante-sept condamnations aux travaux forcés à perpétuité et qui ont frappé très souvent — vous le dites dans votre livre, vous citez des noms — ceux qui ont lutté contre les mercenaires et qui ont lutté contre les Portugais qui avaient envahi la Guinée.
Votre ami, et ancien compagnon de route, Barry III, auquel est avez dédié votre livre, et d'autres responsables, sont condamnés à mort, exécutés publiquement, « dans une atmosphère de carnaval », pour reprendre l'expression du speaker de Radio-Conakry.
Jean-Paul Alata, vous faites partie de ces condamnés à perpétuité. Vous... Vous ne le saviez pas lorsque vous avez été arrêté et après des mois passés en prison — vous nous l'avez dit — c'est par de nouvelles arrivées, n'est-ce pas ? de nouveaux venus en prison que vous l'avez appris.
Alors, je vous demande d'aborder la partie peut-être la plus pénible de l'interview : c'est l'interrogatoire, la question, la prison. Bien sûr, nous n'allons pas entrer dans le détail des séances, dans ce que vous appelez la « cabine technique », c'est-à-dire la chambre des tortures. Il suffit que l'on sache que vous avez été cruellement torturé à l'électricité, que vous n'êtes pas le seul à l'avoir été. Ce qui nous intéresse, je crois, parce que cela peut permettre de comprendre la nature du pouvoir en place à Conakry, c'est la nature des interrogatoires, c'est les aveux, c'est le mécanisme de la justice en République de Guinée. Alors ?

La commission d'enquête est présidée — enfin était présidée — quand j'y suis passé, par Ismaël Touré, demi-frère de Sékou Toure. Il a auprès de lui non pas des magistrats de métier, mais uniquement des commissaires, désignés par Sékou Touré lui-même et responsables devant lui seul. C'est-à-dire, ce ne sont pas des gens qui reçoivent un mandat ni d'une assemblée nationale ni du Bureau politique national, mais uniquement du chef de l'État. Parmi ces commissaires — en général toute la famille de Sékou —, vous avez ses beaux-frères, Keita Seydou, ambassadeur à l'heure actuelle de Guinée en France, Keita Mamadi, ministre de je ne sais plus quel domaine, des cousins : Touré Siaka, un autre beau-frère, Diakhité Moussa, enfin, c'est toute la famille. Vous n'avez droit à aucune assistance d'avocat, évidemment. Vous n'avez droit à aucune confrontation. Si vous êtes présenté et qu'on vous dit que vous avez été dénoncé par un de vos co-détenus, ne vous amusez surtout pas à demander à être présenté devant la Commission à ce co-détenu. On va vous rire au nez. Il n'y a pas de confrontation, car la confrontation est « contre-révolutionnaire », comme on vous dit.

Donc le principe de base de l'interrogatoire, c'est tout simplement l'aveu. Dire simplement « Oui ». Si vous refusez, vous passez à la « cabine technique » ; inutile de vous parler de la Commission, de la « cabine technique ». Je crois que depuis l'Inquisition, on n'a pas fait d'innovation majeure, en dehors de l'électricité, pour la torture. Donc je ne m'apesantirai pas sur la torture.

Ce qu'il y a de particulièrement original dans le système guinéen, c'est qu'on ne vous demande pas d'avouer des faits précis, puisqu'on sait très bien que vous êtes totalement innocent de ce qu'on vous accuse. On vous demande simplement de répondre : « Oui, je suis coupable. » Le reste, ils se chargent de le remplir. Donc on vous met en demeure, après différentes pressions physiques et morales, de dire : « D'accord, je fais partie de tel réseau : SS Nazi, CIA, SDECE, Front anti-guinéen, etc. Et j'ai touché » — alors là, ils vous le fixent eux-mêmes, le montant : tu as touché 310 000 dollars, 510 000 dollars, 1 million 375 000 dollars (ça a été ce qui a été reproché à Bangoura Karim).
On a beau leur dire, dans les brefs instants de réflexion qui nous viennent : vous représentez-vous ce que c'est qu'un million de dollars ou 500 000 dollars... Ils vous rient au nez en disant . « Mais ça, on s'en fout, c'est pas là le problème. Le problème, c'est que la masse sache que tu as touché beaucoup, beaucoup d'argent de l'étranger. Alors dis ce qu'on te dit de dire. » Et après, vous revenez devant cette commission, et là, on vous écrit les aveux.
La deuxième spécialité des aveux guinéens, c'est qu'ils sont, disons, « à étages » : un étage apparent, un étage secret, un peu comme les meubles secrétaires à tiroirs secrets que vous trouviez en France autrefois. Il y a l'apparence : vous faites une déposition qui vous est dictée, mais à côté de cette déposition, il existe toujours une partie qu'on « économise » (c'est le terme employé par Ismaël Touré, président de la Commission). Cette partie de déposition concerne des ministres, des membres du BPN, des hauts fonctionnaires, même parfois de simples personnalités de la vie civile guinéenne, qui sont mises en cause nommément. On ne la publie pas. On tronque votre déposition...

C'est en réserve...

C'est en réserve. C'est ce qu'on appelle « économiser ». Ça a été très clair lors du dernier soi-disant complot de Diallo Telli, puisque Sékou s'en est expliqué lui-même dans Horoya. Il a dit lême : « Ne vous étonnez pas : tout n'apparait pas ; car nous attendons, n'est-ce pas. C'est pas très au point. » Ça, c'est la deuxième spécialité de la déposition guinéenne.
La troisième spécialité, la plus cynique et la plus sinistre, c'est celle qui aboutit à la prostitution de l'homme. Car la torture, l'aveu, quand ils ne touchent que vous-même, ça vous humilie, c'est vrai. Mais vous pouvez le surmonter. Moi, personnellement, je ne me suis jamais retrouvé entier depuis qu'on m'a obligé à signer une liste de dénonciations. J'ai beau me dire que je ne pouvais rien y faire, que cette liste était prête, qu'on m'a enjoint de la lire, qu'on m'a enjoint de la signer, sous toujours lêmes menaces (de faire venir ma femme, mes enfants, dans les mêmes conditions que je connaissais, moi), j'ai beau me le dire, je ne peux pas me pardonner.

Quand vous dites « lire », ça veut dire qu'on enregistre vos aveux.

Ça veut dire qu'effectivement on enregistre. D'ailleurs, les trois quarts du temps, on enregistre bien avant de signer, car quand vous sortez de « la cabine technique », vous ne pouvez plus tenir un stylo pendant souvent de trois à huit jours. J'ai même vu des gens qui étaient incapables de se servir de leurs mains pendant deux ou trois mois. Donc, on se contente surtout de vous faire lire, à voix plus ou moins chevrotante, les aveux qui ont été préparés. Et vous les signez après, quand votre... quand vos mains vont mieux.

Alors on vous fait dénoncer une liste de gens. Et il y a un autre aspect, un autre rôle qu'on vous a fait jouer et qu'on a fait jouer à d'autres. C'est celui de conseiller — c'est-d-dîre conseiller d'autres prisonniers — leur conseiller d'avouer.

Ça, c'est un peu spécial : nous n'avons été que deux à avoir rempli ce rôle. En fait, nous avons été trois. Avec moi, il y a eu Bangoura Mohamed Kassori et après Fofana Sékou. Fofana Sékou, gouverneur de Kindia et de Labé. Mais surtout Bangoura Kassori et moi. Nous étions les deux meilleurs amis de Sékou Touré qu'il a mis en prison. Les deux plus vieux tout au moins de cette promotion de Boiro. Et après nos aveux, après que nous ayions été prostitués et avilis, on nous a fait venir et on nous a proposé quelque chose que nous avons considéré comme ahurissant : on nous a dit qu'on était considérés comme « à moitié réhabilités » et qu'il fallait que nous aidions la Commission, non pas dans la recherche de l'aveu — ça, Dieu merci, on ne nous a jamais demandé ça et nous ne l'aurions pas accepté —, non pas dans la recherche de l'aveu, mais dans la mise en forme des aveux. Parce qu'ils s'étaient quand même rendu compte que certains aveux, tels qu'ils avaient été trafiqués par les analphabètes qui s'occupaient de la Commission, notamment les Condé Ousseini et autres.... étaient informes et contenaient tellement d'invraisemblances, tellement de fautes, etc., que c'était monumental. Alors, ils voulaient quelque chose de mieux rédigé. Et ils estimaient que Kassori et moi, on était de bons rédacteurs, qu'on pouvait les aider. Et en plus ils nous ont dit quelque chose de très cynique, qui s'est retourné d'ailleurs contre eux, alors qu'ils ne le croyaient pas. Ils nous ont dit : « En vous voyant, vous qui avez fait des aveux ahurissants, des aveux qui vous conduisaient au poteau, en vous voyant à côté de nous, prêts à les aider, les nouveaux détenus vont se dire : « Bon ben alors, on n'est pas obligatoirement condamné à mort parce qu'on avoue. Donc, on a raison d'accepter de dire ce qu'ils veulent puisqu'on peut se sauver. » Or, ils ne se sont pas aperçus que ça a eu pour résultat en général, le phénomène inverse. Les gens se sont dit : « Ça y est : ils se sont vendus pour avoir la peau... sauvée. » Et on a eu beaucoup plus de réticences. En fait, Dieu merci, on connaissait suffisamment de camarades, et ils avaient suffisamment confiance en nous pour que j'estime avoir évité des tortures inutiles à beaucoup de nos amis.

Quelle est l'idée qui vous soutenait en fait, quand vous conseilliez à ces gens de dénoncer d'autres gens ?

Non, je ne les ai jamais conseillés durant les deux phases pendant lesquelles je n'avais pas à intervenir, pendant lesquelles nous avions réclamé de n'avoir pas à intervenir. On s'était bien mis d'accord là-dessus : nous n'avions rien, nous étions des prisonniers, donc nous ne devions pas intervenir au moment de l'aveu initial. Si les gens ne voulaient pas avouer initialement, il ne nous incombait pas d'intervenir. Donc cela, c'était la première phase. La deuxième phase, c'était les listes de dénonciations. Ça, ça ne nous regardait pas. Nous, nous intervenions pour la mise en ordre de leurs dépositions et pour, éventuellement, les débloquer. Par exemple, après que celui que j'appelle Korka — il est temps maintenant que je dise qu'il s'agit dé Diallo Alpha Abdoulaye Porthos — eut passé treize jours, treize jours de diète, il tenait à peine debout et ça faisait le quatrième soir qu'il passait à « la cabine technique », Ismaël m'a appelé avant qu'il ait accepté de dire oui. Et il m'a laissé avec lui. Il m'a demandé : « Débloque-le parce que sinon, je vais le tuer pour rien, et je ne veux pas le tuer. » Il m'a dit carrément devant lui : « je ne veux pas le tuer, il n'est pas dans ceux que nous voulons tuer. Mais s'il continue, je vais être obligé de le tuer. » Alors je suis resté avec Porthos. Je l'ai regardé et c'est là que je lui ai dit : « Mais est-ce que tu n'avais pas lu Le zéro et l'infini et L'aveu avant de venir ici ? » Il m'a dit : « Mais c'est pas possible, c'est pas vrai. » J'ai dit : « Mais oui, c'est ça, c'est ça ; qu'est ce que tu veux que je te dise ? On est dans cette situation. » Il m'a dit : « Alors, mais tout ce que tu as raconté ? » J'ai dit : « Tout ce que j'ai raconté, c'est ce que tu vas raconter toi, ou alors mourons.»

Vous établissez une comparaison avec les camps de concentration allemands. Vous dites : « C'est à la fois mieux et pire. » Qu'est-ce que cela veut dire ?

C'était mieux en ce sens qu'il n'y a pas eu cette extermination à coups de bêche, comme on l'a vu dans certains camps, a coup de gaz ou de crémation, comme on l'a vu dans d'autres. On n'a pas obligé les gens sous-nourris, mal alimentés à faire des travaux de force. Les kapos ne nous ont pas exterminés sur le bord des routes lorsqu'on nous obligeait à jporter des pierres de 25 ou 30 kg qu'inévitablement nous ne pouvions pas supporter. Donc, le côté positif, si vous voulez, des camps de la mort guinéens, c'est qu'il n'y a pas eu cette recherche systématique de l'affaiblissement physique. Mais c'est pire en un autre sens, car il n'y a eu aucune autogestion : même avoir des kapos, c'est avoir une autogestion. Et certains camps ont pu s'autogérer suffisamment pour faire leur propre police, pour réussir à sauver les gens qu'il fallait qu'ils sauvent, à camoufler des gens dans les « revier ». Ils réussissalent même à monter des postes à galène. Ils ont réussi à avoir un semblant de résistance. Nous, on était inconnus. On n'avait droit à rien. Le détenu politique n'est rien. Il ne peut pas s'autogérer, il ne peut pas se concerter avec le voisin, il ne peut pas s'instruire, il ne peut pas faire de conférences, même secrètes, rien. Et c'est encore pire, car cet isolement intellectuel, cet isolement total des voisins, ce confinement uniquement à la cellule, qu'elle soit solitaire ou qu'elle soit de quatre ou de six, ça finit par vous rendre fou. Vous vous sentez complètement coupés de l'humanité ; donc, je trouve que c'est encore pire. Et rester toute une journée dans l'obscurité, sans rien avoir à faire de physique.... ça vous rend fou.

Le régime

Alors Jean-Paul Alata, vous nous avez parlé du système des interrogatoires, du système de l'aveu. Que veut-on obtenir ? Pourquoi tout cela ? Quelle explication donnez-vous à votre arrestation ? A celle des autres que l'on veut épargner ? On veut simplement qu'ils avouent, qu'ils donnent des noms. Quelle explication ?

Le Parti ne peut pas se tromper. C'est une vieille logique communiste. Mais dans le cas du parti guinéen, c'est devenu beaucoup plus dramatique car ce n'est pas un parti socialiste. C'est un parti dictatorial, baptisé maintenant « le Parti-Etat » et qui recouvre en fait la mentalité, l'esprit d'un seul homme : Sékou. Sékou Touré ne peut pas se tromper. Or, il y a une faillite. Elle est là, elle est claire : faillite économique, faillite morale, faillite sociale. Il faut donc que quelqu'un endosse la responsabilité de cette faillite. Comme le Parti, donc lui, ne peut se tromper, il faut que d'autres l'aient poussé dans des erreurs alors que la ligne était bonne. C'est donc nous... Et qui était un bouc émissaire plus rêvé que moi-même ? Seul, Français d'origine, demeuré auprès de Sékou Touré comme conseiller privé, devenu le Directeur général des affaires économiques et financières, donc censé être au courant de tout ce qui, sur le plan économique, se faisait en Guinée... Le bouc émissaire rêvé pour dire : « Si nous avons échoué dans le domaine économique, c'est Alata, créature des Français, des Allemands, des Américains, qui nous a dirigé vers de mauvaises voies alors que la ligne du Parti — donc de Sékou Touré n'était pas de faire ça.»

Jean-Paul Alata, est-ce qu'il y a des clans ? Est-ce qu'il y a une lutte de clans autour de Sékou Touré?

Il y a son clan familial. Ça, c'est incontestable. Je vous l'ai cité tout à l'heure. Ils se retrouvent autour de la répression. Ils se retrouvent autour du partage des biens du pays, puisque son frère, Amara Touré, secrétaire fédéral inamovible de Faranah, est un des gros paysans de la République. En gros, vous avez donc le clan familial, qui est le clan le mieux structuré, celui qui protège à l'heure actuelle Sékou de tout le monde, qui l'isole. Mais en dehors de cela, vous avez encore des sous-clans : parce que le clan familial est partagé entre le clan d'Ismaël Touré lui-même, celui de Keita Mamadi, et celui de Siaka Touré. Puis, en dehors, vous avez des gens qui s'imaginent encore avoir un rôle à jouer. Parmi eux, quelques pauvres types qui s'accrochent derrière Béavogui et qui ignorent que Béavogui lui-même est presque mort. C'est un... sursitaire.

C'est une « prochaine victime ».

C'est une prochaine victime. Néanmoins, ils se gargarisent encore d'être des parents de Béavogui, du Premier ministre. On ne peut pas appeler ça des clans. Le véritable clan, c'est le clan familial avec ses sous-formations : Ismaël d'un côté, Keita Mamadi, de l'autré, et, en troisième, Siaka Touré.

Il y a une chose que je trouve assez incroyable à la lecture de votre livre, Jean-Paul Alata. Je ne discuterai pas de votre amitié pour Sékou Touré, mais vous en voulez à tout le monde, sauf à lui. Vous dites que vous souffrez dans votre amitié pour le Président, même en prison. Mais enfin, Jean-Paul Alata, pouvez-vous croire que Monsieur Sékou Toure ignore ce qui se passe dans son pays, dans ses services de police, lui qui utilise les uns pour liquider les autres, ignore-t-il comment on liquide ? Et si ce n'est pas lui qui commande, pourquoi laisse-t-il faire ? Alors, je le demande, quelle amitié pouvez-vous encore avoir pour lui, pour un dictateur ? Parce qu'en fait, est-il autre chose qu'un dictateur ?

Il faut d'abord que je vous précise que j'avais écrit ce livre sous forme d'un roman à clé : La Vérité du Ministre. Le Seuil a exigé, étant donné la qualité du témoignage, qu'il soit repris sous forme de témoignage direct à la première personne. Mais nous nous étions mis d'accord avec mes éditeurs pour éviter toute allusion qui risquerait de faire interdire le livre sous prétexte d'insultes à chef d'État. C'est donc dans cette optique que je me suis bien gardé de mettre en cause directement Ahmed Sékou Touré, et que je me suis contenté de relater tous les faits rigoureusement exacts qui se passaient sous l'égide d'Ismaël, son demi-frère. Il y a autre chose qui est parfaitement et rigoureusement exact c'est que les 9/10è des détenus restent persuadés que c'est Ismaël le mauvais génie, que c'est Ismaël l'assassin, que Sékou, au fond, ne serait pas « trop » au courant. Moi, je n'ai pas ces illusions. Je vous dis la vérité et elle est transparente, en réalité, dans le livre, puisqu'à plusieurs reprises je dis que non seulement j'ai reçu un coup de téléphone de lui, mais que j'ai reçu des lettres de lui. Donc, il ne pouvait pas m'écrire, il ne pouvait pas me téléphoner, m'entendre comme il m'entendait, effondré, au bord des larmes au téléphone, après avoir été torturé, sans savoir ce qui s'était passé. Donc il est parfaitement au courant de tout.

Alors, Jean-Paul Alata, qu'est ce qui pousse ces hommes, autour de M. Sékou Touré, à aller toujours de l'avant, toujours plus dans le sang ? Est-ce que c'est la certitude d'avoir l'impunité ? Ou... Est-ce qu'ils ont toute leur raison ? Est-ce que ce sont des paranoïaques ? Qui sont ces hommes ?

Il ne s'agit pas de paranoïa, ni de certitude d'impunité. Il s'agit simplement d'un phénomène extrêmement connu qui est la fuite en avant. Ils ne sont pas fous, justement. Et Sékou est loin d'être foême s'il est atteint de la paranoïa des grandeurs comme tous les dictateurs, il sait très bien qu'il n'y a plus de porte de sortie pour lui. Depuis plusieurs années, il ne peut plus même espérer un renversement paisible de son régime. Il sait, quel que soit le renversement — c'est-àdire que ce soit un coup d'Etat interne du propre Parti-État, que ce soit la faction d'Ismaël ou Keita Mamadi ou n'importe quoi, qui réussisse à le renverser — ou que ce soit — ce que nous espérons — l'opposition, il ne restera probablement pas un centime d'os sous un centime de chair avec un gramme de sang pour recouvrir ce qui va rester de lui à la fin de ce régime. La population ne le laissera pas intact. Même si l'opposition voulait le garder pour pouvoir le juger sainement, proprement, devant des assises internationales, il sait très bien qu'il sera mis en miettes. Par conséquent, il n'a qu'une chance, c'est d'aller toujours de l'avant, plus loin, dans la terreur, dans le sang. Et autour de lui, les autres sont très conscients aussi du phénomène. Un Ismaël sait très bien qu'il ne peut pas échapper à toutes les familles de ceux qu'il a massacrés.

Donc, M. Sékou Touré et son clan règnent par la terreur. On ne peut pas parler d'un soutien populaire.

Absolument pas. Il n'y a aucun soutien populaire en Guinée. Et d'ailleurs la démonstration en est faite par le chiffre des exilés. Si un peuple qui a cinq millions d'habitants peut justifier d'en avoir les deux cinquièmes pour le mininum, deux millions qui vivent dans des conditions dramatiques, misérables, mais qui préfèrent vivre dans ces conditions dramatiques et misérables en dehors de la Guinée... ça ne peut pas être un régime populaire. Il n'y a pas deux millions de cadres dans ceux qui sont en train de vivre au Sénégal, en Côte-d'Ivoire, au Mali, au Liberia. Il y a deux millions d'ouvriers, d'artisans, de commerçants, de cultivateurs... C'est le peuple, donc il ne peut pas avoir le soutien populaire.

Oui, parce qu'il faut encore le dire : la répression touche tous les milieux et non pas seulement la bourgeoisie comme ont voulu le faire croire certains journalistes. Et je crois qu'il faut citer un journaliste, un journaliste écrivain-historien, c'est Jean Suret-Canale, qui a parlé de la répression d'une bourgeoisie qui serait liée à l'impérialisme.

Celui que j'appelais autrefois mon ami, Jean Suret-Canale, parce que j'ai eu beaucoup d'amitié pour lui pendant que nous étions ensemble en Guinée avec un autre communiste, Gastaud, me semble ne pas être d'entière bonne foi quand il parle de répression contre la bourgeoisie. Parce que nous en avons suffisamment discuté en 1963 pour qu'il ait constaté lui-même et qu'il ait dénoncé devant moi, lui-même, très violemment, toutes les erreurs « socialistes » du soi-disant régime socialiste de Sékou Touré.

Jean-Paul Alata, les gens qui sont à l'extéiieur, je parle des gens qui sont à l'extétieur des camps, c'est-à-dire les Guinéens qui vivent en Guinée, est-ce qu'ils savent ce qui se passe dans les camps ? Et croient-ils aux aveux diffusés, par la Voix de la révolution, c'est-à-dire la Radiodiffusion nationale de la République de Guinée ?

Jusqu'à notre « promotion » de prisonniers, c'est-à-dire jusqu'à décembre 1970, janvier 1971, je pense que les gens ne savaient pas. Moi-même, je ne savais pas. J'avais quelques lueurs, car tout ême un frère comme Diallo El Hadj qui avait été arrêté en 1960, au moment du soi-disant complot Diallo Ibrahima, et qui est mort par éclatement du foie des suites de la torture, en France où il était rentré en 1963-64 pour se faire soigner après sa libération, avait quand même eu le courage — parce qu'il avait très confiance en moi — de me révéler certains aspects. Il m'avait dit : « Quand même c'est brutal, c'est inadmissible... » Et même à cette époque, il croyait encore qu'il pouvait y avoir une possibilité de faire le socialisme. Et il s'imaginait que c'était vraiment parce qu'il était communiste, lui, qu'il avait réussi à se sortir de l'affaire. Néanmoins, il condamnait tout ce qui s'était produit comme brutalités policières, comme faux aveux, etc. Donc, moi, je pouvais dire que j'avais quand même une petite lueur. Mais en dehors de ça, la population, non. La population, dans sa grande majorité, s'imaginait que les aveux étaient vrais, et de toute façon, elle voulait se l'imaginer. C'etait beaucoup plus confortable de se dire : « Tout se passe bien. »
Depuis 1971, non. Tout le monde en Guinée sait très bien. Puisque j'ai relaté dans mon témoignage que des enfants jouaient dans le camp à la torture et à l'aveu. Et que le camp résonnait pendant... a résonné de janvier à novembre 71, c'est-à-dire pendant toute une année, des cris des torturés qui se sont entendus dans tout le quartier de Camayenne. Donc les gens savaient très bien. Et maintenant les gens rient, cyniquement même parfois, des aveux. Ils ont très bien compris la valeur qu'on peut leur accorder.

Un dernier mot sur les aveux. Vous le dites dans votre livre : « Il n'y a pas, pour Ismaël Touré, président de cette Commission, pour Monsieur Sékou Touré, il n'y a pas d'opposition de gauche. Tous les gens qui "trahissent" (entre guillemets), trahissent pour de l'argent. »

Oui, c'est exact. C'est ce qui m'a été dit lorsque j'assistais avec Kassori à une commission pour le compte du docteur Diallo Alpha Taran, qui est pour moi un des rares communistes sincères qui étaient en Guinée, qui a été très propre, qui a eu une vie privée remarquablement propre. On ne peut lui reprocher aucune question d'argent, aucune question de femme, rien : c'était un homme qui croyait vraiment à sa mission. Et là, quand nous l'avons vu, Kassori et moi, effondré — il avait signé les aveux puisqu'il était passé à la torture — il nous a dit : « Bon, vous voulez m'aider. Je veux bien accepter votre aide. Alors aidez-moi à leur faire dire que ce n'est pas possible : je ne peux tout de même être un agent de la CIA, moi. Tout le monde me connaît. Tout le monde sait très bien que je ne peux pas supporter les... l'impérialisme, ni rien du tout... » C'est là qu'Ismaël m'a effectivement dit : « Vous n'y comprenez rien du tout : il n'y a pas d'agents de gauche. Il n'y a pas de déviation de gauche. Vous êtes tous des traîtres pour de l'argent. Le seul parti qui est à gauche est notre parti. Un point. Un trait. Vous autres, vous avez trahi, et pour de l'argent. Ne me parlez pas de trahison pour l'esprit, de trahison par spiritualisme ou par volonté idéologique. Vous avez trahi pour de l'argent. Et c'est pour ça — et c'est là qu'il m'a expliqué — c'est pour ça que nous exigeons que vous le reconnaissiez tous comme premier point... La torture, c'est uniquement pour que vous disiez : « J'ai touché de l'argent. » Une fois que vous avez dit ça, on se fout pas mal du reste.

Jean-Paul Alata, je crois qu'il faut aborder un problème qui est très important pour la République de Guinée. C'est le problème ethnique. je le soulève. C'est un problème grave. Lorsque M. Diallo Telli, ancien Secrétaire général de l'OUA, a été arrêté, beaucoup d'observateurs ont dit : « C'est un Peul. » Ensuite ily a eu des discours de M. Sékou Touré mettant en cause les Peul, les accusant de beaucoup des maux que subit la Guinée ?

Oui, bien sûr, le problème peul existe, car c'est un problème de nationalité. La Guinée est un État multinational. Et Sékou ne peut pas l'ignorer puisqu'il n'a pas inventé la Guinée. Il a trouvé un pays multinational. Nous avons 24 ethnies parmi lesquelles les Peul qui représentent de 38 à 40 % de la population. Donc ce problème existe. Doit-on dire qu'il est fondamental ? Il l'est. Il l'est exactement autant que celui des Malinké, que celui des Soussou. Il s'agit de trouver une expression commune à plusieurs nationalités. Mais il y a aussi une réalité : c'est que toutes ces nationalités savent très bien que la Guinee ne peut se faire qu'avec elles. Et qu'aucune d'elles ne peut se retrancher de la communauté nationale. Ce qu'a cherché Sékou dans son attaque contre les Peul, c'est à passer, aux yeux de l'étranger, et aux yeux de son propre peuple, le peuple guinéen, comme le seul rempart contre une éventuelle revanche des Peul ulcérés. C'est faux, absolument faux : aucun Peul du peuple en Guinée, et je pense, aucun Peul de l'exil ne peut penser à se venger sur les autres nationalités car ce sont leurs frères et ils vivent en communauté. Malheureusement, dans nos prisons, sur les 2 500 prisonniers, si nous faisons le décompte, nous avons certainement huit à neut cents Peul, nous avons aussi cinq à six cents Malinké et des Soussou, des Toma, des Guerze et des Coniagui.

Donc la population carcérale ou la population en liberté se retrouvent exactement dans la même proportion. Il n'y a pas du tout de privilège douloureux des Peul par rapport aux autres, quant à la répression. Labé a été très martyrisé par le régime mais Kankan et Siguirî l'ont été au moins autant que Labé : on a pendu publiquement à Kankan, ce qu'on n'a pas fait à Labé.
Donc, nos camarades Peul de l'exil, comme nos camarades Peul de l'intérieur, sont très conscients que c'est un piège de Sékou Touré. Evidemment, s'ils tombent dans ce piège, et si Sékou peut paraître vis-àvis des autres ethnies, même des ethnies qu'il a martyrisées, parce qu'il n'y a pas une famille de Kankan et de Siguiri, il n'y a pas une famille de Koyah, de Dubréka ou de Boké qui ne puisse dire qu'elle a des parents en prison et des parents morts, s'il peut paraître vis-à-vis de ces ethnies comme le seul rempart susceptible de les protéger d'une vengeance massive de l'ethnie la plus puissante, il aura gagné. Mais je ne pense pas que nous soyons assez bêtes pour tomber dans ce piège. Mes camarades de l'exil ont, depuis justement ces fameux discours de Sékou Touré, appels aux génocides, un leitmotiv. Nous disons, nous, que tous les Guinéens sont Peul.

Cela veut dire que vous faites partie de l'opposition, de l'opposition extérieure. On sait qu'elle existe. Est-ce qu'il existe une opposition à l'intérieur ?

A ceci, il serait très maladroit de vous répondre. Il n'y a que des imbéciles qui pourraient vous dire ce qu'ils font à l'intérieur d'un pays aussi martyrisé que celui-là. Dites-vous seulement que mes camarades et moi, nous sommes assez doués pour l'analyse et que nous savons que nous ne pourrons renverser Sékou Touré que par l'intérieur. C'est tout ce que j'ai à vous dire.

Jean-Paul Alata, en quelques mots, quelle est l'essence de ce régime ? Est-ce qu'il a une doctrine ?

Il n'a aucune idéologie, il n'a aucune doctrine. C'est la doctrine personnelle, le pouvoir personnel. D'ailleurs, il n'est que de lire les élucubrations que Sékou a sorties dans ses dix-sept ou dix-huit tomes successifs pour savoir qu'elles se contredisent d'un jour à l'autre. Il est parti en 1958 sur le refus de la lutte des classes. Il est parti sur la voie non-capitaliste et en 1967, il débouche sur la reconnaissance des classes. Donc, c'est de l'aberration. Quand vous lisez ses discours redondants sur la croissance-transcroissante-décroissante, le connu-inconnu, l'inconnu non-connu, etc., il faudrait être absolument fou pour accorder une valeur idéologique quelconque aux élucubrations personnelles de Sékou. Or, le PDG, le Parti-État, pardon, ce n'est plus le PDG maintenant, puisque le masque est jeté, c'est uniquement les livres de Sékou Touré.

Est-ce qu'on peut dire que la constitution d'un parti unique est à l'origine de ces maux que subit la Guinée ? C'est-à-dire de la dictature personnelle de M. Sékou Touré ?

Oui. En fait, dans presque tous les cas, le parti unique est générateur de dictature. C'est exact. Il l'est encore plus quand il s'agit d'un parti unique comme je vous l'ai déterminé tout à l'heure, avec obligation à chacun d'adhérer au Parti dès son enfance, dès sa naissance. Néanmoins, la question reste ouverte, le problème reste largement ouvert en ce qui concerne l'Afrique où il va falloir trouver des modalités de pluripartisme. Il va falloir trouver des modalités de démocratie réelle. Mais il est certain que le parti unique avec, malheureusement, certains abus, quand la démocratie n'est pas réellement instaurée dans le peuple, engendre la dictature personnelle.

En France

Jean-Paul Alata, vous avez été libéré grâce à l'intervention du gouvernement français, de personnalités françaises. Est-ce que les autorités guinéennes, en vous relâchant, ne se doutaient pas que vous alliez témoigner ?

Je pense que les autorités guinéennes ont tablé sur deux choses : d'abord mon amitié réelle pour Sékou Touré, amitié dont je ne me cache pas ; et, deuxièmement, sur la prise d'otages qu'ils ont faite en gardant et ma femme Ténin Kanté, et mon enfant né pendant que j'étais en prison, puisque je l'avais laissée enceinte de cinq mois, et mes deux petits enfants, petits-fils d'un premier lit. C'était très clair puisqu'ils n'ont pas hésité à me faire le chantage, même aux Renseignements généraux français, en me proposant, avant la sortie de mon livre, de me rendre, de s'arranger pour me rendre et ma femme et mes enfants, donc d'arranger ma situation à tous les points de vue en France, à condition que je ne sorte pas le livre. Donc Sékou m'a lâché, mais il a gardé des otages. C'est le principe qu'il utilise généralement vis-à-vis de tout l'exil : quand il ne peut pas empêcher quelqu'un de partir en exil, il menace la famille qui reste là-bas.

Et vous avez écrit...

Oui, j'ai écrit parce, que j'estime que j'ai été... j'ai connu l'humiliation, j'ai connu la prostitution. Car je vais plus loin que ça : je me suis prostitué. J'ai le courage de le dire. je me suis prostitué. Et je ne l'accepterai plus.

Pourquoi, selon vous, ce silence des milieux de gauche sur la répression en Guinée. Ce silence des milieux de gauche en France, en Europe ? Car il faut le dire, on s'est tu. On se tait encore.

C'est là le drame, justement. C'est que ces milieux de gauche s'imaginent encore qu'ils ont affàire à un gouvernement socialiste. Et c'est là que la responsabilité d'un Suret-Canale, par exemple, est énorme : il savait, il avait vu, il connaissait ce qui se passait. Et il n'avait pas le droit de se taire, lui qui ne risquait rien, car il était bien français, il n'était pas en prison, il n'avait pas de famille là-bas. Il devait démystifier ce gouvernement. Il ne l'a pas fait. Et autour de cette légende du socialisme guinéen, autour d'une autre amitié — car il n'y a pas que mon amitié pour Sékou Touré, il y a l'amitié du premier responsable du Parti socialiste français (François Mitterand) pour Sékou Touré — autour de ces amitiés se crée, la légende d'un Sékou Touré socialiste, méme avec des erreurs. Et on ne veut pas toucher le socialisme du pays qui, le premier, a dit « Non ». Mais ce n'est pas Sékou Touré qui a dit « Non » à la France, c'est le peuple guinéen qui a dit « Non » à la France. Et à la France de la colonisation, et non pas à la France de l'amitié. Par conséquent, cette grave mystification se poursuit et notre travail, à nous —socialistes de l'exil— c'est de démontrer que ce gouvernement n'est pas un gouvernement socialiste. Et ce que je dis à mes camarades communistes, chaque fois que j'ai l'occasion de parler avec eux : « Si vous voulez reconnaître qu'il est socialiste — ce qui est faux, car les faits vous prouvent qu'il n'est pas socialiste —, au moins reconnaissez qu'il a en lui toutes les caractéristiques du stalinisme : les goulags, le pouvoir personnel, le culte de la personnalité, l'acculturation de l'ensemble de la population. Alors ce que vous accepter maintenant de dénoncer à l'Est, pourquoi, ne le dénoncez-vous pas en, Afrique ?»

Ce sera la dernière question, Jean-Paul Alata. Les milieux responsables, dirigeants français, ont interdit la sortie de votre livre. Comment expliquez-vous cette interdiction, pourquoi l'ont-ils interdit ? Est-ce parce que les relations entre la France et la Guinée ont repris ? Votre livre gênait-il cette reprise de relations ?

Mon livre tend, non seulement à démontrer ce qui se passe en Guinée, dans l'univers carcéral et concentrationnaire, mais tend aussi à démontrer justement qu'il ne s'agit pas d'un gouvernement socialiste, mais d'un gouvernement en proie à un véritable néo-colonialisme. Et le jour de la première conférence de presse qui a suivi la saisie du livre, j'ai bien annoncé publiquement trois objectifs que j'attribue au gouvernement français :

J'ai eu la grande surprise de constater que, alors que toutes ces négociations étaient gelées depuis un an, eh bien, après la saisie de mon livre, Usinor vient d'avoir 4 % de participation dans le Mont Nimba ; d'autres entreprises françaises viennent d'obtenir la réfection du Conakry-Kankan, ce qui est tout de même énorme, car lorsqu'on a réfection de 800 km de chemin de fer, on a tout le matériel nécessaire à pied d'œuvre pour être les mieux placés pour enlever les adjudications du Transguinéen ; et il ne reste plus que la prise de participation dans Ayékoyé. Les grandes amitiés que Monsieur le Président Valéry Giscard d'Estaing croit entretenir, d'une part, avec Sékou Touré, et, d'autre part, avec les émirs du pétrole vont certainement permettre aux financiers français de prendre part aussi à Ayékoyé. Et ainsi la néocolonisation française de la Guinée sera un fait accompli.

Mémento

FEANF
Fédération des étudiants d'Afrique noire en France.
UGEEG
Union générale des étudiants et élèves de Guinée.
Diop Alassane
ancien ministre des, Postes et des Télécommunications.
Lansana Béavogui
actuel Premier ministre.
Ismaël Touré
ministre des Mines.
Keita Mamadi
ministre de l'Éducation nationale et de la Culture.
Siaka Touré
ministre des Transports.
Diakité Moussa
ministre de l'Urbanisme et de l'Habitat
Condé Émile
ancien ministre.
Diallo Alpha Abdoulaye dit « Porthos »
ancien ministre de la jeunesse
Bangoura M. Kassori
ancien ministre de la justice
Diallo Telli
ancien (et premier) Secrétaire général de l'OUA, ancien ministre de la justice.

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