Jean-Paul Alata
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Les détenus avaient instauré un système rudimentaire mais
efficace de communication. Les informations étaient échangées
de proche en proche sur chacune des trois longues rangées de bâtiments.
Pour passer d'une aile à l'autre, on utilisait les signes sous les portes.
Henri avait, à ce sujet, paraphrasé le célèbre récit
de Théramène:
— Il était sous sa porte.
Le départ pour les douches, pour le lavage, la promenade aux îles Borromées, même nocturne, étaient autant d'occasions de glaner, au passage, quelques informations, d'apprendre quelques nouvelles arrivées au camp. Un ou deux gardes, plus humains ou plus malléables - souvent ils avaient des parents parmi les détenus acceptaient de transmettre quelque information plus précise.
Quand une communication était surprise, même entre cellules contiguës, la répression était rude. El Hadji Aribot dut endurer trois jours de diète pour avoir échangé quelques mots avec un de ses cousins en allant aux douches. Heureusement, on ne le changea pas de cellule pour sa punition, se bornant à inscrire un grand « D » majuscule sur sa porte pour en éloigner les corvées de café, d'eau et de soupe. Je pus lui faire passer quelques quignons de pain et deux oranges par l'étroit passage sous le toit.
Ce ne fut pas sans mal. Chaque fois qu'un des objets lancés manquait son but, cela faisait un bruit retentissant contre les tôles. Les gamins du camp des gardes s'amusaient, fort heureusement, à chasser les oiseaux dans le quartier et de nombreuses pierres retombaient dans la cour. Les gardiens crurent, à chaque vacarme produit, qu'il était de leur fait et ne s'en alarmèrent pas trop.
L'information la plus démoralisante parvint aux emmurés vers la fin de leur troisième mois de détention. Un nouveau avait été incarcéré au B, dans la cellule en face de la mienne et à côté de Ropin du 4. Henri et Ropin avaient établi un code de signaux très simple sous leur porte. Leurs deux cellules disposaient, en effet, d'un très large espace, les vantaux ne descendant pas jusqu'au sol. L'angle de vision découvert permettait d'assurer une assez bonne protection contre la curiosité des gardes qu'ils voyaient arriver de loin.
Les premiers jours de son arrivée, I'homme fut mis à la diète
d'usage. Il resta sur son quant-à-soi, refusant de répondre aux appels
de ses voisins, même aux coups frappés à ses cloisons. Il suait
la frousse. Tous s'étonnaient de cette terreur, Ropin, pour couper sa diète,
avait cru bon, dès le deuxième jour, de lui envoyer une orange. Il
eut la surprise de la lui voir retourner accompagnée d'un méchant:
— Je n'ai rien de commun avec les traîtres de la 5e colonne. Je ne veux
rien d'eux. Foutez-moi la paix.
C'était pourtant un homme assez connu, Diagne Oumar, d'origine sénégalaise,
directeur d'entreprise d'Etat. De son côté, il pouvait certainement
mettre un nom sur chacun des visages qu'il apercevait. Pourquoi cette terreur? Cet
homme devait savoir quelque chose que tous ignoraient à Boiro, quelque chose
de terrifiant. L'inquiétude gagna l'ensemble des détenus qui apprirent
vite l'étrange attitude de Diagne. Après son deuxième retour
d'interrogatoire et les soins d'usage aux avant-bras, le B fut convaincu, par les
arguments péremptoires de la commission, qu'il appartenait, lui aussi, à la
5e colonne. Il s'humanisa et rechercha, de lui-même, le contact humain.
Ce fut un drame pour le bloc, une nouvelle qui plongea
tout le monde dans la détresse
pour de nombreux jours. La démoralisation commença par Henri qui
demeura, un jour entier, étrangement silencieux. Il ne répondait plus
aux appels réitérés. Finalement, devant la proposition de faire
appel au chef de poste s'il se sentait trop malade pour bouger, il se résolut à s'expliquer:
— C'est trop dur à digérer, Jean. J'ai voulu garder la nouvelle pour
moi mais je me rends compte que je ne le pourrai pas.
Sa voix n'était qu'un souffle. J'insistai:
— Qu' as-tu appris? C'est de Ropin et du nouveau?
— Oui, écoute-moi, mon pauvre vieux. Il faut se préparer à de
mauvais jours. On est tous condamnés à perpétuité. Le
jugement a été rendu le 25 janvier.
Bon Dieu! J'en eus le souffle coupé. Dans la pire hypothèse, j'envisageais une peine de dix ans. Connaissant le système de remise appliqué en Guinée, je réduisais le temps effectif à passer en prison a un peu moins de la moitié: quatre, au plus cinq ans. Mais la perpétuité!
Littéralement, cela ne signifiait rien. En aucun pays du monde, la perpétuité réelle
n'est appliquée. Le prisonnier d'Alcatraz lui-même s'en était
sorti. On est toujours gracié, tôt ou tard,
à condition de tenir le coup physiquement et moralement. Seulement, il n'y
avait plus aucun point de repère possible. Une telle condamnation prouvait
la volonté des autorités politiques guinéennes de ne tirer
les détenus de leur obscurité qu'à une date très lointaine.
Le coeur serré, je calculais qu'il fallait tenir, au moins dix ans. Jamais
je n'en verrais le bout! En trois mois, déjà, j'avais fondu tellement
que je flottais dans ma tenue, autrefois si ajustée. Mes vertiges étaient
continuels. Même couché, toute la cellule dansait autour de moi, comme
aux premiers jours de détention. Peu m'importait d'ailleurs la pauvreté et
la médiocrité de la chère, il ne m'importait plus aucun appétit
et je n'arrivais pas
à absorber la totalité des si maigres rations.
Ce qui me minait c'était cet isolement des miens. Dix ans sans jamais rien savoir de ma femme et de mes enfants! Comment allaient-ils se débrouiller sans moi? Je m'étais marié très jeune, à dix-huit ans. Cela n'avait pas été une réussite mais j'avais toujours voulu assumer mes responsabilités matérielles, pris l'habitude de voir tout un monde vivre par moi.
Tout ce temps sans pouvoir les aider ! Qu'allaient-ils, tous, devenir? Jean-François et ses enfants, Tenin et notre bébé? J'avais lu, autrefois, dans la littérature concentrationnaire qu'en URSS même, les détenus politiques reçoivent des nouvelles et parfois des visites des leurs. En Guinée c'eût été impensable. Le mur qui nous isolait du reste du monde s'élevait plus haut de jour en jour.
Je me souvins d'un entretien passé, il y avait de cela
près de deux
ans: un de mes anciens amis, condamné à cinq ans pour le
«complot
Petit Touré»1 avait été libéré après
trois ans passés à ce même camp. Il m'avait rencontré le
surlendemain de sa libération. L'homme était très discret,
trop visiblement encore apeuré. Il avait toutefois répondu à une
seule question.
— Savais-tu si tu étais condamné, et à combien? Le jugement
t'a-t-il
été signifié?
— Jamais, avait-il jeté très vite. Jamais et heureusement! Nous nous
imaginions n'êtême pas condamnés et nous attendions la libération
de jour en jour. C'est cela qui nous a permis de tenir et cela seul. Si j'avais
personnellement su que j'en avais pour dix ans, je me serais pendu comme l'a fait Kaba
Sory à la cellule contiguë.
Il s'était alors aperçu qu'il en avait trop dit et je ne pus plus
rien lui arracher.
Une nouvelle angoisse me poigna. Dans dix ans, j'aurais
cinquante-six ans. Même
si je tenais physiquement, ce qui n'était pas certain, que ferais-je? Comment
me réinsérer dans un monde qui appartient
à la jeunesse?
— Jean, Jean. J'ai eu tort de t'apprendre cela. J'avais bien promis
à Ropin de ne rien dire mais c'est trop dur à supporter seul. Secoue-toi,
ne fais pas comme moi. Je suis resté assommé depuis hier mais je me
rends compte qu'il faut réagir. Inutile de nous faire encore plus mal.
J'essayais bien de me ressaisir mais un lourd filet m'enserrait de toute part. Mon
coeur battait plus follement. Mes entrailles mêmes se convulsaient. Je fis
un violent effort pour parler d'une voix que je voulais normale et qui devait ressembler
au croassement d'un corbeau.
— Ce n'est rien. Merci de m'avoir prévenu au contraire. Je crois qu'il vaut
mieux savoir. Nous faisions des rêves, nous nous y complaisions. Il est préférable
de voir la réalité en face. Henri, mon vieil Henri,
on va avoir drôlement besoin l'un de l'autre ces jours-ci.
— J'ai bien réfléchi, tu sais, Jean. Après le premier désarroi,
je me suis repris. Nous les reverrons nos femmes. Pour les Guinéens, c'est
un sale coup. Ils sont entièrement entre les mains de ces salauds. Pour nous,
cela ne signifie rien. C'est trop lourd. La perpétuité, cela n'existe
pas. Le monde extérieur va s'élever tout entier comme pour les Basques
en Espagne.
Je comprenais le cheminement de la pensée de mon ami. C'était peut-être
bien raisonné. Une trop lourde condamnation, par son absurdité même,
serait plus aisément révisée qu'une peine moyenne. Peut-être
!
—Henri, tu veux dire que si
on nous avait infligé cinq ans, nous aurions
été obligés de les faire, dans l'indifférence générale
?
— Oui, Jean. Cinq ans, cela n'effraie personne. Nos compatriotes auraient estimé que
c'était un mauvais moment à passer mais que nous nous en sortirions
rapidement. D'autant qu'une remise de peine pouvait intervenir à tout moment,
ramenant la durée à deux ou trois ans. La perpétuité,
pour des innocents surtout, cela prouve une telle haine, un tel système inhumain,
amoral, que cela va faire bondir tout le monde! Gouvernements et peuples vont s'émouvoir!
Je réfléchis longuement à cette théorie.
Les peuples et les gouvernements? Ils ne s'émeuvent que pour ce qui les touche
directement. Qui va donc s'intéresser à des prisonniers dans cette
Guinée dont la presque totalité des Français a oublié
jusqu'à l'existence, quand elle ne la situe pas en Océanie? Quant
aux autres peuples d'Amérique et d'Europe, qui se soucie donc de ce petit
pays. Il faut en être le dirigeant pour se croire le nombril du monde. Les
peuples africains, conscients de l'immense duperie de ce fameux procès, pousseront
quand même à la roue. Faire pièce aux anciens colonisateurs,
c'est leur rêve à tous,
à l'exception de la Côte-d'Ivoire et du Sénégal !
Le Gouvernement français, le principal intéressé ? N'est-il pas encore tout imprégné de la pensée de celui qui a, pour la France, rayé ce pays de la carte du monde le 28 septembre 1958 et interdit depuis qu'on lui rebatte les oreilles de ses problèmes ? Les Français qui ont été arrêtés dans cette affaire ne seront jamais que de mauvais nationaux qui n'ont pas obéi aux ordres et refusé d'abandonner ce navire en perdition.
Enfin, tout ce beau raisonnement n'est valable que pour les autres, Français, Allemands, Libanais, entraînés dans cette aventure! Moi, je suis guinéen. Personne ne se souciera de mon sort!
Il faut seulement survivre. Là est le but à atteindre. Plus facile de se tracer une ligne de conduite que de la suivre ! Par instants, une panique viscérale s'emparait de moi. Perpétuité ! Des années et des années dans cette tombe ! Sans ne jamais rien faire, sans ne jamais rien savoir des siens ! C'était impossible. Que Dieu m'aide ! Et je m'abîmai dans une longue prière.
— Alata! La lumière a été coupée.
J'entends le chuchotement d'Aribot. « Alata, je pense que
vous avez appris la nouvelle ? Je ne vous ai pas entendu de la journée. Vous
savez tout maintenant!
Je m'assis sur mon lit.
— Et vous, El Hadji? Que saviez-vous exactement?
— Un de mes parents, un garde m'avait déjà tout raconté, il
y a quelques jours. Je me suis tu, mais aujourd'hui, je comprends que cela se répand
dans le camp. Quatre malheureux ont été pendus
publiquement, au Pont Tumbo :2
Nous ne nous étions pas trompés il y a trois mois. On a pendu dans toutes les régions, publiquement. Plus de cent exécutions. Tous les autres détenus, nous tous, perpétuité.
L'accablement
se fait plus pesant pour moi.
Je n'avais gardé aucune relation avec Barry
III depuis mon ralliement au RDA, que le chef de la DSG n'avait pas pardonné.
Mais mon ancienne amitié se révolte à l'évocation du
supplice infamant que je sais tellement immérité. Certes, Barry n'avait
jamais été un sincère RDA. Il conservait ses attaches socialistes
mais jamais il n'aurait pris les armes contre son pays. On aurait pu l'écarter
de la vie politique, mais l'exécuter ainsi ?
Il y a trois mois, il s'en est donc bien allé vers la mort. Lui, dont l'ambition était
de diriger son peuple vers la liberté, il s'est balancé au bout d'une
corde, en plein centre de Conakry. Un cercle de voyous et de catins ont insulté son
pauvre cadavre.
J'apprendrai plus tard tous les détails de l'exécution. La mort miséricordieuse
a épargné à son visage la grimace affreuse des suppliciés
de la corde, Ibrahima, vaincu de la politique, est resté vainqueur de son
dernier combat. Il est mort en regardant l'horreur en face. Musulman sincère
il a accepté l'au-delà comme sa demeure choisie. Il est mort en homme.
Qui sait? Les générations futures chanteront-elles, peut-être,
la geste des pendus du Pont Tumbo, des martyrs morts dans l'
ignorance de leur crime. Parmi eux, peut-être, glorifieront-elles
le courage de Barry le Sérianké,3
qui, à l'ultime minute, réconforta ses compagnons et mourut la tête
haute..., la geste de Barry III qui, cette nuit du 25 janvier 1971 et toute la longue
journée du lendemain, se balança sinistrement sur l'autoroute, appelant
la malédiction divine sur ses assassins.
— El Hadji, interrogeai-je après un long silence,
quel effet vous fait la condamnation? Je veux dire, pour notre situation
?
- Pour vous, les Blancs, cela ne change rien. Jamais on ne vous gardera longtemps.
Quelques mois, un an ou deux au plus. Pour nous, nous échappons à la
mort. Dieu nous aidera à sortir d'ici! Peut-être, le président
va-t-il, enfin, s'apercevoir, qu'on le trompe et qu'on élimine ses meilleurs
amis!
J'enviais la résignation totale de mon voisin. Il ne manifestait ni désespoir
ni amertume.
— Mais, El Hadji, cela peut durer des années!
— C'est Dieu qui dispose. Tout est inscrit. Il n'y a qu'à attendre. Si vous êtes
réellement musulman, remettez-vous en à Lui. Priez et attendez!
J'insistai:
— El Hadji, c'est que je suis dans la même situation que vous. Je ne suis
plus français, mais citoyen guinéen. On pourra sortir rapidement les étrangers
de ce tombeau. Moi, je n'ai personne pour me défendre!
El Hadji eut un léger rire.
— La nationalité guinéenne! C'est une plaisanterie pour le président
! S'il veut vous sortir d'ici, il vous l'ôtera plus rapidement qu'il ne vous
l'a octroyée et sans se soucier du droit international!
Je protestai, aussi haut que je le pus, sans danger.
— Mais, El Hadji, je ne veux pas. Il y a Ténin, il y a l'enfant qui va naître.
Je veux les revoir, vivre pour eux. Il y a aussi celui qui est sous terre à Camayenne.
Cette terre est à moi. Je l'aime... C'est ma raison de vivre!
La voix d'El Hadji se fit plus dure:
— C'est vivre que vous devez avant tout. La défense de sa propre vie est
une loi divine pour le véritable croyant. Et vous qui
êtes un révolutionnaire, vos objectifs propres vous imposent aussi
cette défense. Que servirait d'ailleurs un mari guinéen mort à
votre femme.
Je ne pouvais répondre. Se vouloir français, c'était, peut-être,
s'assurer une sortie plus rapide de ce bagne, mais c'était, aussi, l'expulsion,
l'arrachement à ce pays et à ma famille. Je savais ne pouvoir survivre à une
telle amputation.
— Alata? Je vous ai froissé?
- Non, El Hadji. » J'hésitai, repris: « Non, mais avouez que,
comme tous les autres Guinéens, vous n'avez jamais pris au sérieux
mon option. Pour vous, je reste français, avant tout!
— C'était vrai, Jean, c'était vrai, il y a trois mois. Depuis que
je vis à vos côtés, que je vois vos réactions, que j'entends
vos réflexions, maintenant, Jean, vous êtes mon frère. Tu es
mon frère et je te crois quand tu dis te sentir plus africain qu'européen.
Alors, écoute-moi, quand je te supplie de consacrer toutes tes forces à sortir
d'ici à tout prix. Notre seule victoire, ce sera la liberté,
— J'essaierai, El Hadji. Merci de tout ce que tu m'as dit.
En entrant plus avant dans la saison sèche, la chaleur devenait accablante. Dès dix heures du matin, les cellules étaient intenables. Des ondes de chaleur irradiaient des tôles et des parois du fond. Je ne pouvais plus supporter le mince short qui me couvrait. Je restais nu, entre deux corvées. Les détenus, avec ce temps, souffraient du manque d'eau, ils en quémandaient entre les heures pour se faire, en général, rabrouer sèchement.
D'ailleurs, en obtenir et satisfaire son besoin amenait une recrudescence de transpiration qui irritait ce prurit particulier aux Tropiques: la bourbouille. Bourbouille et mycose unies les contraignaient à se gratter au sang, des heures durant.
Je me remémorais tout ce que j'avais appris de la vie aux camps de concentration nazis. Henri et les autres Européens ne se gênaient pas pour faire le rapprochement, en y incluant la torture.
Comme je ne supportais toujours pas qu'on attaquât mon ami, je lui cherchais des excuses. La comparaison, en fait, était très difficile. Les procédés étaient plus insidieux. La torture, déjà, avait revêtu des aspects inconnus de la brutalité nazie, ce qui n'excluait pas sa propre cruauté physique. Ici, la volonté d'extermination n'apparaissait pas clairement, pour l'instant, comme elle avait été évidente à Dachau ou Bergen-Belsen.
On ne pouvait encore juger si un ordre était parvenu de faire périr
le plus gand nombre possible des rescapés de janvier ou si tout ne venait
pas de l'incurie des équipes de gardes.
Par exemple, il n'y avait pas de sévices physiques: les hommes
étaient humiliés en permanence, obligés de se dénuder
publiquement, privés de chaussures, de leurs lunettes. Pour ceux qui n'arrivaient
pas à voir à quelques décimètres, c'était tragique.
L'obscurité
permanente aggravait la déficience. Les quelques rayons lumineux pénétrant
par la lucarne blessaient les rétines aussi cruellement qu'un laser. Des
cécités se préparaient.
On nous traitait en chiens. Nous mangions à la main dans des écuelles
qui n'étaient jamais lavées proprement, simplement rincées.
Nous étions insultés à
longueur de journée mais le pire qui pouvait nous arriver était la
punition du grand « D » apposé à la porte. Il n`y avait
de matraquage que pour les quelques révoltés. Il s'agit durant cette
période de militaires punis pour des fautes contre la discipline ou pour
vol. Boiro servait de pénitencier militaire.
Avec eux, les gardiens n'y allaient pas de main morte. Ils s'abattaient à une
demi-douzaine sur le malheureux, le rouaient de coups de crosse, de godasses, ne
l'abandonnaient qu'inanimé. Alors, seulement, ils le ligotaient au fil électrique
des pieds à la tête et le jetaient comme un colis dans une cellule.
La diète qui les frappait n'était jamais inférieure à cinq
jours. Les pauvres diables priaient, pleuraient de plus en plus faiblement. Certains
réussissant à se glisser, malgré leurs liens, jusqu'à la
porte et à y donner des coups de pied, la garde finit par passer une corde
par le trou d'écoulement des eaux, à la nouer aux liens du détenu
puni et à la fixer à
l'extérieur. Ainsi le malheureux était-il rigoureusement immobilisé
pendant toute sa punition. Il faisait tous ses besoins sous lui.
Au cours de cette période, je ne vis que deux détenus politiques recevoir
ce traitement, tous deux pour acte de révolte contre une vexation qui leur était
faite. Ils survécurent à l'épreuve, mais, quelques mois plus
tard leur affaiblissement en fit les premières victimes parmi les disparus
de Boiro.
La grande brutalité des geôliers était réservée
aux fous. Assez nombreux furent les détenus dont la raison chavira. Ils hurlaient,
des heures entières, des mots sans signification. Par accès, ils avaient
des crises de violence qui les lançaient sur la porte ou les cloisons. On
les rouait de coups pour les calmer puis on les enchaînait par les pieds aux
quelques arbres rabougris ? manguiers ou cacias ? qui croissaient dans les cours
intérieures. Le procédé
était simple. L'arbre était choisi d'une grosseur qui permit au prisonnier
de l'entourer de ses jambes. On menottait les chevilles dans cette position, les
poignets en arrière et on le laissait ainsi des jours et des nuits. L'atmosphère
devenait dantesque. Une nuit, il y eut jusqu'à trois fous hurlant à la
fois. Personne ne pouvait fermer l'oeil et une angoisse indescriptible prenait aux
entrailles.
Tout ceci avait pour effet de briser les nerfs des détenus. Peut-être
aussi était-ce le but? Pourtant, je demeurai persuadé qu'il n'y avait
rien de comparable à l'ambiance d'un camp allemand. C'était
à la fois meilleur et pire.
L'absence de travail forcé était un de ces éléments
ambigus de comparaison. Ne pas dépenser ses maigres forces à porter
des cailloux,
à creuser des tourbières, prolongeait peut-être la vie. C'était
aussi une aggravation de la pression morale. Confinés dans l'atmosphère
pesante de leur cellule, réduits à se poser interminablement les mêmes
problèmes, à ressasser des données probablement fausses ou
incomplètes ? que se passait-il dehors, l'ambiance était-elle
à l'apaisement ou au redoublement de haine ? les malheureux se sentaient
invinciblement attirés vers le néant. Ils avaient l'impression d'avoir
déjà été jetés dans leur tombe et maintenant
chaque jour on pelletait sur leurs têtes une épaisseur croissante de
terre. La seule possibilité qui leur restait était d'échanger
quelques mots à la sauvette avec leurs voisins immédiats en prenant
bien garde aux trois jours de diète qui pendaient à la clef. Parfois
à plat ventre sur le sol devant leur porte ils scrutaient auxieusenlent ce
qu'ils pouvaient apercevoir de leur maigre univers dans un monde curieusement réduit à des
pieds et des mollets.
Chaque bruit inhabituel, chaque rumeur confusément colportée de cellule
en cellule, était prétexte à de longs soliloques, à de
secrets échafaudages conjecturaux. La moindre parole réconfortante
d'un garde, une minute supplémentaire d'ouverture de la porte les lançaient
sur une piste semée de prévisions optimistes. Une insulte grossière,
une bousculade, la privation ou simplement le retard de la douche bimensuelle les
plongeaient dans l'angoisse et les amenaient à la dépression.
Un autre point de comparaison manquait. Il n'y avait aucune autogestion du camp.
Dans toute la littérature dévorée avant mon incarcération,
comme par une sorte de prescience morbide, j'avais constaté que les prisonniers
jouaient un grand rôle dans la direction de leur univers. Kapos, chefs de
blocks ou même de camps, ils avaient eu un pouvoir d'intervention dont certains
se sont amèrement plaints. Ici aucun détenu n'était invité à donner
son point de vue. L'administration
était directe et n'admettait aucun intermédiaire. Pas de rencontre
possible entre prisonniers pour organiser la vie quotidienne. Les promenades elles-mêmes
prévues par tous les régimes pénitentiaires
étaient ignorées. De même on ne procédait à aucun
appel commun. Il y avait des contrôles d'effectif fréquents mais ils
se faisaient
à l'intérieur de chaque cellule. Les prisonniers eurent à répondre
plus de cent fois aux mêmes questions à remplir sous la surveillance
attentive de leurs gardiens totalement analphabètes et parfois incapables
d'épeler leur nom des fiches d'identité. Mais ils ne furent jamais
autorisés à se réunir pour le faire.
Ces fiches, à combien de rêves donnèrent-elles naissance? On
aurait pu penser que c'était là un des objectifs de l'administration
du camp. Parfois on ne recensait que les étrangers, parfois que ceux qui
avaient été interrogés par la commission et les détenus
s'abandonnaient à une affabulation merveilleuse. C'était la libération
pour telle ou telle catégorie, des remises de peine, une amnistie générale...
Je crois, sincèrement, avoir souffert moralement plus que quiconque. A chaque recensement, j'étais obligé de défendre ma qualité de Guinéen et repousser toute inscription portant mention « étranger ». En outre, aucun des problèmes qui se posaient à moi, en liberté, n'avait trouvé de solution ici et ne pouvait en trouver. Au contraire, ils prenaient une acuité terrible. Je me voyais à la veille d'un nouveau choix et me refusais par avance à le faire.
C'est de mon amitié pour le président que je souffrais le plus. Dans ma vie antérieure, elle m'avait marqué au fer rouge. Pour tous, j'étais Alata-Touré. Chacun se méfiait de moi, sachant que j'étais reçu librement à la présidence, que j'étais un des rares Guinéens et le seul Européen à posséder son numéro d'appel direct et à pouvoir le réveiller au milieu de la nuit. Des conversations animées s'éteignaient quand je paraissais. Non pas qu'une animosité quelconque existât entre ceux qui agissaient ainsi et le chef de l'État mais la méfiance était reine, le régime policier implacable. Une phrase mal interprétée, un mot sorti de son contexte pouvait mener loin son auteur. Alors on préférait n'avoir pas de rapports avec ceux qui avaient le plus de facilité à toucher le leader.
Au camp, c'était encore plus marqué. Henri et les autres Européens avaient des réactions épidermiques au seul prononcé du nom du président. Ils le considéraient comme un absurde roi nègre. Le sentiment raciste, sous-jacent aux pensées de tant d'hommes, s'exacerbait en eux avec la conscience qu'ils n'avaient rien fait contre cet homme qui les privait par simple caprice de tout ce qui était leur vie.
Je ne voulais, à aucun prix, renier mon amitié et me voyait obligé à refuser les maigres consolations qu'étaient les contacts verbaux. Dès que la passion montait chez mon interlocuteur, je me repliais sur moi-même.
Je me plongeais ainsi dans mon « cinéma ». Le mot venait d'Henri. Le jour, il s'efforçait de tuer le temps à des occupations sans importance. Il comptait les tours de cellule qu'il faisait et le nombre de pas: quatorze dans le sens de la longueur, dix dans la largeur, autour de son lit de camp placé au milieu de la cellule. Il balayait cent fois au moyen du maigre bouquet de paille mal attaché qu'on nous avait donné à cet effet. L'extinction des feux sonnée, il se ruait à sa projection, se plongeait dans ses souvenirs, ou édifiait sa vie d'homme libre du lendemain, meublant son nouvel appartement, avenue du Prado, ou la maison de campagne de ses parents à Corbigny. C'était son « cinéma ».
Je m'efforçais aussi de le réaliser mais avec moins de bonheur. Tout mon programme était amputé d'une bonne moitié.
Je ne voulais rêver ni à Ténin ni à l'avenir que j'ignorais. Aussi en étais-je réduit à revivre les instants les plus neutres du passé, repoussant le plus fortement possible le souvenir des heures de bonheur vécues avec mon fils disparu ou auprès de ma Malinké. Quand venait me poignarder le rappel des bras de mon Michel m'enserrant le cou quand je lui apprenais à nager à Leybar, au Sénégal, immanquablement lui succédait l'image de Ténin, toute petite, d'un bronze clair, dressée sur ses longues jambes musclées, son jeune corps de sportive portant haut la tête triangulaire au long cou renflé. Alors tout courage m'abandonnait. J'enfouissais la tête sous la couverture pour que mes voisins ne m'entendent pas et sanglotais sans retenue.
Un tel amour peut être d'une aide infinie quand on garde l'espoir de le revivre un jouême lointain, mais quand on craint de l'avoir perdu à jamais, quelle douleur ne ressent-on pas au rappel de chaque mot prononcé, de chaque attitude habituelle, de chaque geste assuré et audacieux à la poursuite du plaisir et de l'entente.
Il fallait se dominer, se transformer profondément pour survivre. Ne pas accepter de faire le jeu des tourmenteurs, de se diminuer. Je réfléchis souvent et profondément à la pensée d' Emmanuel Mounier:
« Il manque une dimension à l'homme qui n'a pas connu la prison. »
Aurais-je le courage de l'atteindre, cette dimension, aurais-je seulement la sagesse de la percevoir?
Les jours devinrent des semaines et des mois dans cette enclave coupée du monde. Je pensais aussi souvent à cette séquence du film le Prisonnier d'Alcatraz, où les feuilles de calendrier s'envolent une à une pour marquer la fuite du temps. Ici, n'existait aucun moyen d'indiquer cette fuite et, pourtant, à notre grand étonnement, les pluies vinrent nous rappeler que nous avions déjà accompli six longs mois.
L'hivernage fut un soulagement par l'abaissement immédiat de la température mais une recrudescence de nos maux par la prolifération des moustiques qui s'ajoutèrent aux voraces punaises pour faire de nos nuits un cauchemar permanent. Pour être juste, convenons qu'une tentative de désinfection avait été faite qui nous avait procuré quelques instants de détente dans la cour pendant qu'on pulvérisait un liquide nauséabond dans les cellules.
Elles étaient loin d'être étanches et des rigoles s'y formaient. Certaines étaient inhabitables. Peu importait aux gardes qui ne répondaient même pas aux appels de ceux qui couchaient à terre et dont la seule couverture était rapidement trempée. Ils passaient alors toute la nuit debout à grelotter.
Ce fut au début de cette période que je perdis un de mes amis.
Un soir, on vint chercher El Hadji Aribot. Conduit au poste, il en revint quelques heures plus tard, un peu avant l'extinction, habillé de pied en cap. On lui avait tout restitué, jusqu'à ses papiers d'identité. Ils étaient quatre dans le même cas. Le chef de poste, les bouclant pour la nuit, leur dit simplement que l'opération était remise au lendemain et, chose qui mit le camp en ébullition, leur souhaita bonne chance. Boiro bourdonna comme une ruche pendant plus d'une heure. Tous croyaient à une libération et chacun se vantait d'avoir vu juste en estimant que le chef de l'État, les yeux enfin dessillés, allait élargir tous les innocents.
Tout joyeux, je l'interrogeai. Il se montra très réservé. Il ignorait les raisons de cette mise en scène et se refusait à tout optimisme. Il se contenta de demander à ses amis de prier pour que ce fut réellement une libération...
Il partit juste après le café, le lendemain matin...
Notes
1. Appelé aussi complot des petits commerçants. Monté pour assurer la rupture souhaitée
avec la France. Célèbre parce que le premier inculpé, appelé « Petit
Touré » descendait directement de Samory. Ancien directeur de magasin
d'Etat qui s'était installé à son compte et avait entrepris
depuis 1962 d'édifier une fortune considérable (ô socialisme
guinéen!), Petit Touré, qui était gênant par l'affichage
de son ascendance « royale », a été, fort astucieusement,
poussé (lors de l'élection au Conseil
économique, provisoirement implanté sous le nom de Chambre économique)
à fonder un parti politique d'opposition.
Une déclaration officielle a encouragé tous ceux qui voulaient créer
un tel parti, à le faire. On leur a même promis véhicules et
subventions.
Le pauvre dupe a établi les statuts d'un tel parti qu'il a baptisé
« de la Liberté ». Il fut immédiatement arrêté,
alors que toutes ses activités étaient au grand jour et constitutionnelles,
avec ses deux frères. Deux des trois frères Touré sont morts
en camp, dont l'un, au moins, des suites de tortures.
2. Nom du lieu sinistrement célèbre, à l'entrée
de l'autoroute qui va de Conakry II à l'aéroport où furent pendus les quatre victimes du 25 janvier 1971 et où se déroula,
le « carnaval de Conakry ».
3. Nom donné à la branche de la famille des Barry
issue de Fodé Séri.
On les appelle aussi Sériyabhe.
Il y a quatre noms d'honneur peul correspondant aux tribus issues d'un ancêtre
commun. Ce sont Barry, Sow, Diallo et Bah,
appelés aussi Baldé.
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Fulbright-Hayes Scholar. Rockefeller Foundation Alumnus. Pioneer member, Internet Society. Smithsonian Institution Research Associate.