webGuinée — Mémorial Camp Boiro
Témoignages


Jean-Paul Alata
Prison d'Afrique

Paris. Editions Le Seuil. 1976. 255 pages


Chapitre 8
Carnaval à Conakry

25 juillet 1971

L'annexe était un groupe d'habitations antérieurement occupées par les cadres subalternes de la gendarmerie et qu'on avait hâtivement transformées en prison. Les fenêtres en avaient été murées pour ne plus laisser subsister que l'étroite ouverture réglementaire de dix centimètres sur quinze. Les portes dont les serrures avaient été ôtées pour être remplacées par des verrous, étaient renforcées de barres de fer.
Les pièces, autrefois, étaient plus grandes, leur sol couvert d'un enduit fraîchement refait. L'isorel des plafonds y assurait, aux heures chaudes, une température plus clémente qu'au bloc.

Oularé m'y conduisit muni d'un équipement neuf dont un lit métallique avec un sommier et oreiller mousse. J'y fus étroitement bouclé. Seul dans cette pièce qui me parut immense, privé de toute compagnie, je me laissai aller à un désespoir profond.
La pluie tombait à torrents, battant le toit de son rythme monotone et assombrissant Conakry. Il faisait noir comme dans un four à l'intérieur de la nouvelle cellule dépourvue d'électricité. Mes réflexions étaient moroses.
J'étais persuadé que toucher directement le président était résoudre bien des problèmes. Avisé par un homme sûr des cruautés exercées en son nom, pour établir des mensonges impudents, il réagirait. Ismaël, maître actuel du jeu, ne pouvait le permettre, ce qui serait ipso-facto sauver Saifoulaye, en le perdant, lui. Je ne pouvais donc espérer une libération sur place, même à longue échéance.
Il fallait ne plus penser au passé avoir le courage d'envisager l'ultime seconde où cessent les années de lutte et de misère. Ces derniers mois avaient été si éprouvants, cette prison était si dure à supporter que je refoulais mon désir de vivre et me croyais capable d'envisager sereinement la fin. Mais comment en finirait-on?

Les visages effroyables des quatre corps se balançant toute la journée sous le Pont Tumbo me terrorisaient et me révoltaient tout à la fois. Les détenus avaient longuement discuté des circonstances dont avaient été entourées les exécutions; pas les derniers instants des condamnés personne n'y avait assisté. On affirmait même qu'on les avait pendus déjà morts car leurs visages ne portaient aucune trace de leur supplice. Pour ceux qui les avaient contemplés, parfois plusieurs heures durant, ils étaient calmes, reposés. Personne n'avait vu leurs dernières et grotesques convulsions, mais tout Conakry avait dû supporter ce qu'un reporter, plus cynique et inconscient que les autres, avait appelé le carnaval de Conakry.
C'est le carnaval à Conakry, s'était-il écrié, pour dépeindre les danses ignobles des mégères sous les corps vite boursouflés par le lourd soleil de janvier et dont s'écoulaient les sanies. Elles piétinaient avec allégresse les larges flaques sur le béton de l'autoroute. Il avait flatté les attouchements obscènes de ces femmes agitant les organes sexuels des suppliciés au bout de longs bâtons. Une vieille femme, obligée par ces furies à danser sous un des corps s'était évanouie. La mère ou une parente proche? Rires et chants s'étaient élevés des heures et des heures pendant qu'immobiles et graves des centaines d'hommes. Un peu en retrait, des Peuls pour la plupart. nourrissaient leur haine à ce spectacle.

Pourtant le peuple de Guinée était foncièrement bon et pacifique.
Jusqu'en 1965, il n'était pas un seul village ou l'étranger ne puisse se sentir en sécurité. L'hospitalité guinéenne était célèbre.
Il avait fallu ces outrances verbales répétées de Radio Conakry, ces incitations au massacre de Horoya, les encouragement sournois d'un Ismaël et de son équipe, pour pousser ces groupes de femmes à extérioriser leur folie. Elles le paieraient très cher.
J'en étais persuadé. Chaque pétroleuse avait été repérée. Les parents des morts n'oublieraient jamais. Les familles en Guinée sont trop étendues, trop complexes, elles sont encore trop claniques pour que les folles puissent échapper à leur châtiment. Déjà devaient se préparer les « cortes 1 » qui apaiseraient l'âme des défunts. La grande masse peule, muselée par la terreur, laissait se répandre en elle la certitude d'être la victime de l'épuration. Trop de ses intellectuels avaient déjà connu la rigueur des camps. Le carnaval sanglant déshonorant les corps de deux Peuls sur quatre suppliciés ne pourrait être oublié de sitôt.
Je craignais, pour l'avenir, l'éveil d'un puissant sentiment séparatiste et vengeur.

Ayant conscience des énormités avancées dans ma dernière déposition, j'admettais l'inéluctabilité de la mort et espérais seulement que ce serait par balles. Ce choix de la mort du soldat n'avait rien de romantique, même une balle dans ta nuque m'était plus acceptable que la potence, Est-ce que l'idée de Dieu allait me soutenir dans les heures qui venaient? J'en doutais. Si je m'en tenais à l'expression de l'Islam, cela devenait plus superstition que conviction sincère Au moins, si je devais mourir, mon corps aurait la tombe que la religion que je professais n'aurait pas reniée.

L'Islam dépouillait la mort de ce mystère dont trop de religions l'entourent. Le corps privé de l'âme n'est plus rien et les ensevelissements musulmans confinent à la simplicité antique. Pas de cris ni de pleurs sur la tombe. Des prières communes dépouillées de pompe. Quelques pelletées de sable sur une dépouille qui retourne au néant. C'est tout, Cela suffit.

Deux fois, au cours de cette nuit interminable où, recroquevillé sous ma couverture, je grelottais de froid, il y eut du bruit à la porte. Les cadenas de l'annexe étaient neufs, les gardes peu habitués à leur manipulation car on entendait un grand ferraillement pour les ouvrir. Chaque fois, j'avais peur. Quelques secondes pas plus, mais à m'en révulser l'estomac. J'avais honte de ne savoir maîtriser cette sensation viscérale. N'était-ce pas la patrouille chargée de mon exécution?
Puis, je me reprenais à espérer. Je n'avais pas encore accepté de fournir mon contingent de nouvelles victimes. Le Moloch ne me dévorerait pas seul !

Comme je m'en voulais d'avoir craqué deux fois à la cabine! Les supplices n'atteignaient pourtant pas l'intensité de ceux décrits dans les ouvrages sur la Gestapo ! On devrait pouvoir tenir ! Ils avaient été nombreux, pendant la Résistance et au cours des guerres coloniales suivantes, à s'être tus sous la torture! Alors, pourquoi, ici, tout le monde abandonnait-il après une défense de principe ! Car tous renonçaient ! Même les morts, Siebold, Baldet Ousmane, et on prétendait que l'Allemand s'était suicidé!
Je pensais que l'humiliation était pour beaucoup dans l'effondrement moral des suppliciés. Même les nazis n'avaient pas abaissé autant leurs prisonniers aux interrogatoires, sauf les Juifs et ceux-là, ils les tuaient. Affaiblie par six jours de jeûne complet, dénudée, pieds nus, presque aveugle si, par chance pour les tourmenteurs elle utilisait des lunettes qu'on lui ôtait, la victime était totalement désarmée. Elle n'appartenait plus aux collectivités sûres d'elles-mêmes, arrogantes qui l'entouraient.

Le petit jour pointa. La pluie avait cessé. La fraîcheur qui m'avait pénétré toute la nuit se dissipa sous le soleil levant. Il faisait maintenant assez clair dans la cellule pour distinguer les objets. Je n'avais rien à lire. Depuis mon internement, malgré toutes les demandes, on ne m'avait prêté qu'un volume dépareillé des Oeuvres du PDG 2. Guère de quoi nourrir l'esprit ou réconforter le moral.
Rien à faire donc qu'à marcher. Il fallait prendre les dimensions de la nouvelle chambre. En bas c'était quatorze et dix, les pas à faire. Ici, hé bien, c'était vingt et quatorze.
Personne ne me réclama de la journée. Plusieurs fois, on ouvrit la porte après de longs palabres et d'imposants remuements de ferraille mais c'était pour les corvées classiques: café, déjeuner, eau. Et la nuit retomba. Je savais que les trois autres cellules qui donnaient sur la salle de séjour étaient occupées, j'avais entendu des bruits de voix quand on les ouvrait, mais ne pus distinguer mes compagnons. La discipline était plus féroce qu'au bloc. Ici, c'était un groupe compact de miliciens qui suivaient le garde de service. Ils s'interposaient entre la porte seulement entrebâillée et la salle de séjour. Tous pointaient la baïonnette sur le ventre des détenus, le doigt sur la gâchette.

Quelques minutes avant que la nuit ne fût totale, il y eut la vidange que j'attendais pour respirer quelques goulées d'air plus frais. Elle fut faite par le garde qui vint chercher le pot de chambre et le rapporta. On était servi à domicile, on ne sortait pas! Sévères précautions ! Il est vrai que l'annexe donnait pratiquement sur la rue dont elle n'était séparée que par une enceinte assez basse et non plus par les hauts murs du pénitencier. Évidemment, il n'y aurait pas un blanc pour tenter la belle! Où serait-il allé? Mais les gardes ne faisaient pas la distinction.
Le répit qui m'était accordé me permit d'établir une ligne de conduite. Plus de baroud d'honneur. J'en avais déjà livré deux, en pure perte, lâcheté ou pas. Je ne tiendrais pas plus cette fois que les précédentes. Quant à sacrifier mon fils, c'était de la littérature! Je n'étais pas romain! J'avais toujours su que je n'accepterais pas de le voir souffrir si je pouvais le lui éviter.
Le plus beau eût été, évidemment, de refuser toute liste. Je comprends bien pourquoi Ismaël tient à cette suprême abjection. Ce sera me déconsidérer à jamais aux yeux de tous et, en même temps, liquider tous les dossiers que j'ai eus en main, depuis dix ans, sauf le sien et celui de ses complices!
Tous les acteurs de détournements, même les simples suspects, on va les qualifier de complices au sein des divers réseaux que je suis censé coordonner.
On y adjoindra des gens dont l'honnêteté est au-dessus de tout soupçon, ainsi la « vérité » apparaîtra plus criante. Tous les ennemis du régime sont des corrompus! Toute action serait télécommandée par les maîtres occidentaux et soumise au dieu Argent.

Si je croyais encore que le Parti n'a pas failli, ni dans l'appréciation des objectifs et des voies et moyens, ni dans son jugement sur les hommes, je me laisserais faire aisément. Le Parti, doté d'une telle infaillibilité, peut prendre le risque d'éliminer qui le gêne. Mais personne n'y croit plus, Ismaël moins que quiconque.

Un exemple: Ismaël a mentionné la CIA dans les dépositions de Diop Alassane. On verra bien combien d'Américains viendront rejoindre la cinquantaine de Français, Libanais, Grecs, Allemands et Tchèques qui sont déjà à Boiro!

—Es-tu décidé à nous fournir la liste de tes complices? Telle fut l'attaque du lendemain matin.
— Je suis résolu à signer tout ce que vous me dicterez, répondis-je le coeur battant à tout rompre. Vous savez mieux que moi je n'ai pas un seul complice. Indiquez-moi ceux que vous voulez sacrifier. Je n'ai pas assez de courage pour vous résister une nouvelle fois et risquer la liberté de mon fils.

Ainsi j'acceptai cette liste qui devait tant peser sur mon esprit. Bien sûr, au fil des mois, j'appris de nombreux faits qui auraient pu alléger mon tourment. Ainsi, sus-je que Siebold était mort sous la torture, sans donner un seul homme et, pourtant, on avait arrêté en son nom. Le ministre Ismaël détenait jalousement son dossier « secret ».

J'appris aussi que le pauvre Baldet Ousmane était fou depuis plusieurs semaines avant sa pendaison. Il n'avait donc pas pu, lui non plus, dresser sa liste de soixante-sept complices!
Il en aurait été de même avec moi. Je devêtre un « donneur ». On obligea, dans les jours à venir, un de nos camarades à dénoncer sa propre mère, acte inqualifiable au regard de la morale africaine plus encore que de toute autre! Seul mon abaissement pouvait satisfaire Ismaël.

Mais rien de tout cela ne m'apaisait, rien ne m'empêchait d'avoir eu le sentiment de cette faille. Il me faudrait vivre la vie entière, avec cette infamie, supporter ma nouvelle image de moi-même.

De retour à la cellule, je dormis un peu mieux, les nerfs brisés. La solitude absolue, comme aux premiers jours de détention, était rendue plus éprouvante par l'isolement de l'annexe. Le bloc était entouré des habitations des gardes. Même aux pires heures d'abattement des prisonniers, quand les gardiens faisaient respecter étroitement les consignes de silence, le bloc restait cerné par cette vie extérieure qui bruissait autour de lui. Il était un îlot de silence mais au sein d'une agitation multiforme. Cris de femmes, d'enfants, bruits familiers du ménage, des pilons et le craquement des feux qui pétillent, entrecoupés des notes du balafon formaient la toile de fond sonore. La nuit, tam-tam et chants s'élevaient très tard. Combien de fois les prisonniers n'avaient-ils pas maudit cette agitation qui leur prouvait que leur monde se passait fort bien d'eux, que la vie continuait au même rythme, avec mêmes peines mêmes joies!

Je trouvais, à présent, le silence total d'un poids effroyable. Marchant des heures entières dans la cellule, je songeais aux loups des parcs zoologiques dont on assure qu'ils meurent, après s'être épuisés d'arpenter inlassablement leur cage de fer, mais, moi, je ne mourrai pas! Enfin, j'allais en terminer avec la commission ! Il ne me restait plus qu'à attendre. C'est tout de même long, la perpétuité, même symbolique!

27 juillet 1971

— Alata?

Je venais de terminer mon enregistrement et restais plongé dans des idées moroses en attendant le signal de Lenaud pour rentrer à l'annexe, je sursautai. Ismaël me tendait, en souriant, le combiné du téléphone.
— Veux-tu parler à ton ami?
— C'est impossible!
—Tiens, donc! Tu le connais suffisamment pour qu'aucune supercherie ne soit possible. Prends.
Je pris l'appareil comme s'il allait m'exploser au visage. Le président? me parler, à moi, détenu?
Et, pourtant, c'était bien sa voix, aux inflexions prenantes et graves, cette voix qui plongeait des milliers d'hommes dans les transes, qui réussissait tant d'opérations « charme ».
Je sentis les larmes me gagner Malgré toute ma colère, toute la haine qui m'envahissait lentement depuis des mois contre Ismaël et sa clique, cet homme-là qui était au bout du fil, je l'aimais toujours, j'étais encore prêt à me battre pour lui, comme le 22 novembre.
– Alata, je voulais te dire moi-même que je suis content de tes dernières dépositions. Tu as aidé la cause et tu sais que tu peux compter sur moi.
– Président?
Ma voix s'étouffait de sanglots. Je maudissais ma sensiblerie et ne pouvais réagir. L'idée me traversa en éclair de lui crier mon innocence. J'y renonçai Ismaël ne me quittait pas d'un pouce, ne me laisserait pas faire!
– Prési .. Tenin et mon enfant?
– Comment ? » Mon interlocuteur protestait, « On ne t'a pas déjà dit que tu avais un garçon?
– Comment l'a-t-on appelé?
– Ta femme a dit que tu aurais voulu qu'il ait mon nom. J'ai accepté le parrainage. Tout a été fait.
– Après tout ce qui a été publié, après mes dépositions? Ah, Président, comment l'enfant a-t-il pu porter ton nom?
– Cela ne change rien à nos sentiments. Tu as été trompé. Tant que tu seras là-bas, je te promets de prendre soin de ta famille. Veux-tu les voir?
– Ce serait possible?
Je m'agrippais au combiné.
– J'arrangerai une entrevue avec ta femme et ton enfant. Calme-toi, Alata, et fais-moi confiance.
J'entendis le déclic dans un rêve. Je restais abasourdi.
Ismaël toujours souriant, me reprit le combiné des mains, le replaça sur son support.
–A t'entendre, j'ai compris que je vais recevoir un savon. Il m'a déjà dit, il y a longtemps, de t'annoncer que tu avais un garçon. J'ai préféré, pour des raisons tactiques, différer jusqu'à ce que ce soit une récompense. Eh bien, es-tu content ?
Je n'étais même pas content. J'étais ahuri. Le président m'avait parlé. Il m'avait abandonné à mes ennemis mais il m'avait appelé, annoncé la naissance d'un fils, mieux encore promis que je verrais ma famille et accepté que l'enfant porte son nom. Mon amitié pour lui était telle que je l'avais voulu cette homonymie. Même en liberté, je me demandais comment il prendrait ma proposition. N'y verrait-il pas de la flagornerie ? Aujourd'hui, on me faisait reconnaître que j'avais voulu le tuer, que je le trahissais dans l'ombre depuis des années et il considérait tout naturel que mon fils s'appelât de son nom! C'était fou et étais-je fou?
– Camarade ministre, le président m'a promis d'organiser une entrevue avec ma femme. La crois-tu possible?
– Tu connais ton ami aussi bien que moi. Tout lui est possible. Il est capable des choses les plus imprévisibles! Mais avant il faudra que tu changes un peu d'aspect.
Changer d'aspect? Il était devenu si normal pour moi d'être cette loque recouverte de haillons puants que j'en fus surpris.
Il fit appeler Lenaud.
– Il faut remonter très vite notre ami. Le président lui a promis une entrevue avec sa famille. Faites-lui donner double ration, lavez-le, changez-le de tenue.
Pardon, pauvres pendus de Tumbo. Je n'ai pas le courage de vous rejoindre. Pardon, tous ceux qui pourrez souffrir de ma faiblesse, je n'ai pas eu le courage de mourir.
Et, en effet, j'eus droit à tous ces miracles: une nourriture, sinon bonne, du moins abondante, du lait, un peu de sucre et un paquet de cigarettes hebdomadaire. En outre l'infirmier vint s'occuper de moi, me retaper par des injections de Vitamine B-12.
Je pus me laver aussi. Moins drôle, beaucoup moins drôle! L'opération se passa dans la salle de séjour. Un simple trou d'écoulement des eaux avait été creusé dans le mur. Je restai face à deux miliciens à l'air farouche qui ne cessèrent de me garder sous la menace de leurs armes. Tout le temps du lavage, puis du rasage opéré par un garde, les baïonnettes restèrent à quelques décimètres de mon ventre.
Les deux semaines qui suivirent furent marquées par l'évacuation nocturne de mes voisins. On les remplaça par de très nombreux occupants. J'avais réussi à agrandir un trou, à l'emplacement de l'ancienne serrure, avec la cuillère enfin reçue après sept mois. L'observatoire était suffisant. Avec l'électricité que la garde avait fait installer dans la salle de séjour pour en faire son poste, je pouvais tout voir.
Je pus, ainsi, dénombrer dix-sept hommes dans la pièce qui me faisait face. Dix-sept pauvres bougres, entassés dans une chambre qui n'excédait pas dix-huit mètres carrés.
Et trois seaux hygiéniques communs! Je les comptai, à la vidange, toujours effectuée par un garde.

Finalement, quinze jours après mon installation à l'annexe, ce bâtiment comptait dans ses trois autres cellules, respectivement dix-sept, treize et huit détenus. J'avais une angoisse quand je songeais à leurs conditions d'existence. Pas d'aération autre que la mince lucarne. Les seaux, pleins en quelques heures, ajoutaient leur puanteur à celle des corps entassés. Ils couchaient tous à terre avec une seule couverture; ils avaient le choix: s'en servir de natte et grelotter dans le froid et l'humidité, ou s'en couvrir et coucher directement sur le ciment humide et l'urine.
Bien que la maison ainsi transformée ait la population d'une ruche avec ses cinquante détenus, aucun bourdonnement ne s'en élevait. Quelques violents mais très rares éclats rompaient seulement un silence lourd. On s'attendait à un bruit persistant, fait des conversations de ces prisonniers. Rien. Chacun restait emmuré dans sa pensée, se repliait sur lui-même, ne faisait plus confiance à personne. Parfois, naissaient et mouraient, avec la soudaineté de l'éclair, des querelles brutales au sein de ces groupuscules. La chaleur, l'étouffement, la promiscuité.
Il arrivait aussi que la rage des détenus s'exerçât contre les gardiens. La vidange et l'eau en étaient les détonateurs les plus fréquents. Il fallait attendre toute une longue journée que le garde de corvée vienne vider les quelques seaux hygiéniques Avec des gaillards alimentés normalement, c'eût été déjà fort difficile. La qualité de la nourriture déclenchait chez les malheureux des crises intestinales graves. Quand une cellule de dix-sept devait supporter trois ou quatre diarrhéiques, non seulement l'atmosphère y devenait irrespirable mais plus personne ne pouvait assouvir ses besoins.
Les hommes tapaient à leur porte. C'était un jeu de sourds qui commençait. Par mon observatoire, je voyais très bien le manège des gardes. Affalés sur leur lit de camp, ils ne bougeaient pas, ne signalant même pas leur présence par le moindre grognement Les prisonniers s'énervant graduellement, appelaient à tue-tête. Cela durait parfois une demi-heure, et ne cessait qu'à l'arrivée du chef de poste. Ce n'était pas la fin de l'attente pour les détenus. En de très rares occasions, le chef prit parti pour les malheureux et envoya un garde à la vidange. D'ordinaire il n'y avait même pas de dialogue mais une engueulade homérique du chef reprochant de « déranger ses hommes en plein travail ».
Un jour, je l'entendis répondre: « Si tu as envie de chier, c'est ton cul, pas le mien, mets-y un bouchon. »
A d'autres moments, les cellules manquaient d'eau. La réaction de la garde-chiourme étaient pire. Si j'assistai à quelques vidanges supplémentaires, je ne vis, jamais, un gobelet d'eau accordé en dehors des corvées réglementaires.
J'organisai donc mon temps autour des ouvertures régulières de la porte y assujettissant les trois cigarettes que je m'autorisais à fumer.
J'étais relativement riche en tabac, Oularé m'en avait laissé deux paquets à mon retour de l'enregistrement. Depuis l'appel téléphonique du président, une timide assurance naissait en moi. Peut-être ne mourrais-je pas? Or, si j'acceptais le joug de la prison, j'en sortirais dépersonnalisé, amoindri. Il me fallait lutter contre moi-même en premier et l'attirance qui me saisissait de rester allongé, à ne rien faire. Je m'obligeais donc à revoir en esprit tout ce que j'avais appris, à en faire le tri, à philosopher. La religion était un de ces thèmes favoris. J'étais de plus en plus perplexe. La simplicité de l'Islam m'avait attiré, la langue arabe m'irritait. Pourquoi prier en cette langue totalement étrangère! Je connaissais la signification des sourates mais il m'était pénible de les dévider mécaniquement, en une langue qui m'était absolument fermée. Et ces multiples prosternations? Je pensai, un temps, abandonner toutes ces manifestations physiques qui me heurtaient. Seulement, je demeurais imprégné de logique. Une religion forme un tout. J'avais quitté le christianisme pour ses complications et en grande partie ses prêtres. Philosophie et pratiques matérielles sont inséparables. Pouvais-je me prétendre musulman et me refuser de communier avec les gestes de centaines de millions de croyants?
Et puis, ces pratiques avaient l'avantage d'occuper les longues journées.
Restaient les nuits qui devinrent rapidement le cauchemar. La troisième ou quatrième après l'enregistrement, un cri violent me fit sursauter. Assis, j'entendis encore « N'Ga », et des sanglots, des hurlements qui ne cessèrent plus. L'arrêt des pluies, ce soir-là, l'absence de vent, avaient-ils rendu l'atmosphère du camp mieux porteuse? Cris et gémissements du supplicié m'arrivaient comme si la cabine technique fût contiguë à la cellule. Ils emplissaient la pièce. Révulsé, repris par ma haine, je suivais la montée de la douleur chez ce frère inconnu. Je voyais les électrodes, le long fil et le sourire du garde maniant le rhéostat et la manivelle. A certaines accalmies, je me crispais, croyant recevoir le souffle saccadé du malheureux en pleine figure. On ne l'avait pas encore détaché, on préparait une nouvelle phase. Bientôt ce serait la pendaison par les coudes ou la plongée dans l'eau puante des pneus entassés. Et quand les cris reprenaient sur un diapason plus aigu, mes nerfs se relâchaient d'un seul coup, me faisant mal au ventre.
Aucune possibilité d'évaluer le temps, je priais ardemment pour le pauvre gars abrégeât son supplice. « Ça ne te sert à rien, monologuais-je. C'est foutu, tout est foutu. Dis-leur tout ce qui te passe par la tête, accepte tout. Sauve ta peau. Ne joue pas au héros! »
Les tornades cessèrent dans les quelques jours suivants. Le temps s'était remis au beau pour une courte période. On était en plein coeur de l'hivernage.
Ce qui se passait à la cabine fut facilement audible de la cellule. Quand un peu de vent soufflait dans la bonne direction, je vivais les angoisses des malheureux. A leurs intonations, l'intensité de leurs cris et de leurs pleurs, je constatai que chaque nuit passait une moyenne de cinq interrogatoires. Certains se débattaient un long temps, la plus grande partie ne poussaient que les longs hurlements qui suivaient le ligotage des bras dans le dos.
On vint, à plusieurs reprises, chercher des détenus dans les cellules du pavillon et ils commençaient à crier dans la demi-heure qui suivait leur départ.
Une pensée s'imposait à mon esprit. Le développement de l'affaire prenait des dimensions démesurées. J'avais cru à une épuration qui éliminerait certains cadres, une centaine au plus. On en était loin... Dans cette seule maisonnée croupissaient une quarantaine de détenus et, au total, l'annexe comptait sept pavillons
Le bloc devait avoir été rempli, au maximum puisque l'administration du camp s'était rabattue sur cet emplacement destiné initialement à mettre quelques favorisés dans de meilleures conditions. A mon estimation, les deux centres pouvaient abriter maintenant plus de cinq cents détenus. Je savais que d'autres camps existaient, en ville à Alpha Yaya, à Kindia, Kankan, sans compter les localités mystérieuses où depuis plusieurs années on chuchotait que des détenus politiques étaient au secret. Dès maintenant le total des arrestations devait dépasser deux mille. Le rythme ne cessait de s'accroître. Malgré les prélèvements journaliers, l'effectif des cellules voisines était maintenant de dix-sept, quinze et douze. Chaque interrogé partant était remplacé dans l'heure qui suivait.
J'enregistrais aussi, avec consternation, la dégradation physique de mes voisins. Bien que les circonstances aient empêché de leur appliquer la « diète » d'usage et qu'on les ait laissés avec leurs habits civils, quelques jours suffisaient à les transformer en clochards.
Ils restaient en pantalons, européens ou locaux, et en sous-vêtements ou petits boubous. En quelques jours, cêtements étaient devenus des loques crasseuses. La barbe enrichissait leurs visages virés uniformément au gris. Ils fondaient littéralement. Quand on leur apportait eau ou café, certains, pour venir quelques secondes dans l'embrasure de la porte, avaient peine à tenir leur équilibre. Enfin, malgré l'exiguïté de l'ouverture pratiquée dans la porte et qui était la seule donnant sur la salle commune, l'odeur émanant des trois autres cellules envahissait la mienne, rendant le séjour aussi pénible qu'au bloc.
Je constatais que les arrestations portaient sur un éventail très large de la population. En janvier [1971], il n'y avait eu que des responsables politiques ou administratifs. Aujourd'hui, dans cette nouvelle vague, ils étaient la minorité. Un grand nombre de petits commerçants, des ouvriers, des artisans, de petits travailleurs manuels et même une très forte proportion de cultivateurs arrachés à leur coin de brousse et tout ahuris
En fait, sous mes yeux, s'étalait un échantillonnage complet de la société guinéenne, femmes exclues. Tout le pays était donc visé dans la vague de terreur et non plus seulement les anciens bourgeois ou féodaux.

Pourquoi? Je n'y comprenais rien. L'agression avait été une merveilleuse occasion de souder l'unité nationale. Malgré l'absence de réaction de la masse, demeurée totalement amorphe les 22 et 23 novembre, le Parti pouvait se servir du thème de l'invasion pour créer l'illusion de cette unité, donner aux peuples étrangers l'image d'une collectivité nationale, en entier soulevée, et unanime autour de son Parti. Reconnaître par des arrestations massives qu'une grande partie de la population était suspecte était une erreur. Y inclure des éléments des classes laborieuses était un crime. Déclencher l'opération sept mois après les événements était une faute.
En politique, ne suffit-il pas souvent de créer l'illusion pour toucher la réalité ?
Le Parti savait qu'attaquer paysans et ouvriers était ouvrir une brèche irréparable dans l'édifice. Jamais ces hommes n'oublieraient. Il est beaucoup plus facile à un intellectuel d'effacer la prison qu'à un manuel. Ceux qui croient le contraire se trompent étrangement. L'intellectuel puise un certain enrichissement dans son épreuve, et y fortifie sa détermination de poursuivre sa voie. L'homme qui n'a jamais réfléchi aux problèmes sociaux ou politiques, qui s'est toujours contenté d'obéir, ne peut comprendre qu'on l'arrache à son travail et aux siens. La prison lui ôte tout, ne lui apporte que souffrances injustifiées. Il en conserve un ressentiment qui, souvent, le transforme de robot en homme, lui fait ouvrir les yeux sur son entourage. Ce travailleur manuel, hier absorbé par ses occupations matérielles, devient un intellectuel beaucoup plus intelligent que ceux qui le dédaignaient hier parce qu'à la connaissance du travail quotidien il ajoute la perception des injustices à réparer. Il a pris conscience.
Ces paysans de Boké, de Labé, ces ouvriers de Fria étaient, plus sûrement encore que ce docteur, cet administrateur, cet ingénieur, autant de foyers d'infection dont crèverait le Parti
Comment le président, si attaché au peuple, si décidé à ne jamais perdre le contact avec les masses, avait-il laissé Ismaël agir ainsi? Le ministre aurait voulu détruire la popularité de son leader qu'il n'aurait rien fait d'autre!
Une autre question me hantait. J'étais heureux de voir, ne fût-ce que quelques minutes Tenin et notre bébé, mais pourquoi le président, décidément, avait-il accepté le parrainage? Mme Doumer aurait-elle compris que la veuve de Gorguloff appelat leur enfant posthume Paul et aurait-elle assisté au baptême, tout sourire dehors? Plongé dans le bain de souffrances du camp, j'oubliais l'onde de joie qui m'avait envahi à la promesse faite pour revenir à ma seconde réaction, m'interroger sur les mobiles? Pouvais-je me souvenir d'un seul prisonnier politique guinéen recevant la visite de sa femme au cours des années passées en prison? Non!
Tous ceux qui avaient souffert, ici, non seulement n'avaient reçu aucune nouvelle mais avaient vu, le plus souvent, leur ménage rompu. J'allais être mis en présence de ma femme et de mon fils. Tenin se trouverait, par là, encouragée à me demeurer fidèle. Pourquoi?
L'amitié du président? J'y croyais, certes, mais je n'avais pas été son seul ami à connaître la geôle guinéenne! Plusieurs de ses anciens intimes et de ses parents avaient été jetés au secret. Il y a deux ans, un homme qui lui était lié par des liens affectifs remontant à leurs grands-parents n'avait bénéficié d'aucune faveur. Les services que son aïeul maternel avait rendus au grand ancêtre du président étaient tels que les anciens de sa région avaient supplié le président de ne pas rompre le pacte du sang, de l'épargner. Personne n'avait su ce qu'il était devenu.
... Pauvre Keita Fodéba !
Combien de malheureux avaient, comme moi, laissé une femme enceinte pour retrouver un enfant grandelet cinq ans plus tard sans qu'ils n'aient jamais rien appris de lui.
Le détenu politique guinéen était un mort. On encourageait sa femme à divorcer et à refaire sa vie. Si elle refusait, on la brimait. Les enfants étaient humiliés, dispersés aux quatre vents.
Pourquoi cette immense faveur? Qu'espéraient-ils? Quelle lâcheté m'attendait encore? Je ne trouvais aucune réponse. De nouvelles dépositions, je n'entrevoyais pas la possibilité. Sur quel thème ? L'éventail de mes crimes était assez large pour ne rien oublier, la liste de victimes clôturant ma prose délirante suffisamment imposante pour qu'on ne puisse plus rien exiger!
Alors la simple amitié! Pourtant « Jean, Jean, nous sommes si méchants que tu me haïras un jour! ».
Si Tenin s'était trompée en croyant que je puisse jamais l'assimiler à mes ennemis, elle avait vu clair en préjugeant le mal qui m'allait être fait.
Généraliser est une erreur inadmissible pour un homme politique. Dire que le Noir est méchant est aussi ridicule que dire que toutes les Françaises sont rousses, mais une chose est certaine: Quand un Africain, élevé au sein de sa famille, ayant conservé ses concepts claniques, se décide au mal, il ne s'embarrasse d'aucune forme.
Ismaël et Seydou, pour ne parler que d'eux, étaient aussi foncièrement cruels que les SS Nazis d'Oradour.

L'amitié du patron ne pouvait, à elle seule, obliger le ministre à se plier à l'entrevue familiale autorisée. Il y avait donné son accord. Là était le piège, mais je me sentais incapable de l'éviter et je m'avouais que, pour voir les miens une seule minute, j'y entrerais la tête baissée.


Notes
1. Nom donné aux pratiques magiques « jetant des sorts » sur des adversaires. En fait, il y a bien souvent à la base des « kortè » des préparations bien réelles et très efficaces. Certaines causent des empoisonnements d'autres la cécité, d'autres encore des maladies de peau absolument inguérissables autrement que par des remèdes traditionnels locaux.
2. Sous ce délicat euphémisme est présentée, en fait, la totalité de la production littéraire du président.