webGuinée — Mémorial Camp Boiro
Témoignages


Jean-Paul Alata
Prison d'Afrique

Paris. Editions Le Seuil. 1976. 255 pages


Chapitre Sept
La carotte et le bâton

12 juillet 1971

C'était la première fois que je passais devant la commission de jour. L'impression en était toute différente. Devant un tribunal classique, l'apparat est fait pour troubler: robes des magistrats, attitude, majesté des lieux si dépouillés qu'ils puissent être.
Tout le mystère du comité révolutionnaire venait de la nuit. Privée de son obscurité au sein de laquelle les voix des commissaires semblaient à celles de zombies venus du royaume des Morts pour vous y conduire, la salle, toute petite, devenait ridicule. Ces deux hommes en battle-dress, dont l'un était affligé d'un visage d'une vulgarité écrasante, ne pouvaient vous en imposer. Je ne compris pas pourquoi le ministre avait accepté de se priver de cet atout. Bien plus tard, je saisis la finesse d'Ismaël dans son jeu de douche écossaise.

Il m'était difficile de prendre au sérieux les visages que je regardais ce matin-là. Malgré tout ce qu'on sait des hommes, de leur passé, la physionomie d'un Noir n'acquiert que très difficilement un aspect inquiétant à des yeux européens. Banania a intoxiqué notre jeunesse. Il y a bien les histoires des anthropophages mais les dents limées en pointe de certains forestiers nous paraissent mieux faites pour s'exhiber dans un sourire bon enfant que pour trancher une jugulaire au corps à corps.

Hélas, je n'étais point exempt de paternalisme, douteux reliquat du racisme profondément enfoui au tréfonds de chacun de nous. Il me faudrait encore des mois de souffrance pour comprendre l'exclamation de pitié de ma femme. Un soir où elle avait déploré toutes les avanies dont j'étais couvert en Guinée par ceux mêmes dont je défendais la cause, elle m'avait dit en fondant en larmes:
— Jean, Jean, les Noirs vont te faire tant de mal. Nous sommes si méchants que tu me haïras un jour. Mon amour, je ne serai plus pour toi qu'une négresse.

D'autres commissaires entrèrent, prirent place. C'était tous des amis, enfin des hommes auxquels j'avais rendu des services. Voici Conté Luceny, commissaire de police, qui ne peut pas avoir oublié qu'un mot de moi l'aurait envoyé en prison, il n'y a même pas un an. Et là encore Keita dont j'avais encouragé la nomination comme inspecteur des Affaires financières et qui m'avait chaleureusement remercié. Le ministre est très détendu, enjoué. Il me met d'emblée à l'aise en m'offrant et allumant une Dunhill. Je n'aime pas le tabac « jaune » comme on l'appelle ici, mais ne me montre plus difficile et ne fais pas la fine bouche pour rien de ce qui se mange ou se fume! Je tête donc mon tube et me relaxe. Tout juste si je ne me crois pas au salon et ne croise pas les jambes!
— Notre camarade nous pose un gros problème, affirme brusquement Ismaël Touré en regardant alternativement ses assesseurs.
Ceux-ci jusque-là tout miel, se redressent, leurs visages se ferment. Keita interroge:
— Vous nous aviez dit que tout allait bien avec lui?
— Oh, tout va bien! » Ismaël eut un geste lénifiant de la main droite. « Mais il a honte et ne peut pas nous aider comme nous le voudrions.
— Pourquoi encore cela, camarade ministre? Il n'y a pas de honte qui me retienne. C'est votre analyse, pas la mienne. Je ne peux rien faire parce qu'il n'y a rien à dire, c'est pourtant clair.
Comme dans un ballet bien réglé — et je saurai plus tard que rien n'est improvisé dans ces débats où tous ont appris et répété leur leçon —, chacun se jette en avant dans la discussion, place sa banderille.
— Tous les rapports de police ont prouvé, dit Conté, qu'Alata était en relation avec les membres du Front 1. Même les parties de soi-disant belote qu'il organisait camouflaient des réunions. Qu'il nous donne les noms de ses partenaires, c'est simple.

De tous, c'est lui que je méprise le plus. Intendant du palais présidentiel, pris en flagrant délit de détournement, il m'avait imploré quand j'avais été chargé, par le président, de faire la lumière. Il avait invoqué des liens de parenté avec ma femme pour me supplier de le faire pardonner. Submergé par des cas identiques, convaincu qu'il aurait fallu arrêter la moitié des fonctionnaires si on voulait faire la chasse à la corruption et aux vols, j'avais cédé contre restitution des sommes prélevées et lui avais épargné la prison. Et il était là, me jugeant! Keita renchérit:
— Sa maison ne désemplit pas de diplomates étrangers. Il était au coeur du mouvement!

Pour lui, c'était plus triste. C'était sa femme qu'il m'avait dépêchée pour les remerciements, une très jolie femme, parfaitement disposée à récompenser l'homme qui permettait à son mari de lui offrir de jolies tenues et une voiture de fonction. Tenin, point dupe, en avait bien ri et, fort aimablement, proposé de nous laisser le champ libre!

J'explosai:
— Tous ceux qui me fréquentaient étaient donc des ennemis de la Révolution! Je vous ferai remarquer deux choses: premièrement, si je suis bien avec certains diplomates de l'Ouest, dont des Américains et des Italiens, je reçois, en amis, l'ambassadeur de Cuba, des conseillers soviétiques, tchèques, yougoslaves, DDR [Allemagne de l'Est] et même chinois. Deuxièmement, vous-mêmes: Conté, Keita, Guichard, vous étiez très fréquemment à la maison: il faut donc vous arrêter sur-le-champ!
— Pas du tout, balbutie Conté. Le ministre sait bien pourquoi je te voyais. J'allais chez toi pour raison de service. Chaque fois je faisais un rapport à mon ministre. C'est grâce à moi qu'on a commencé à se méfier de toi. J'ai dénoncé tes agissements au président en personne.
— Tu mens, espèce de voleur, grondai-je, perdant toute patience.
— Qu'est-ce que tu oses me dire, toi un espion, un mercenaire ?
— Je te dis que tu mens. Si tu parles du président, il sait bien combien tu as détourné. Pas loin de deux millions, que tu as remboursés à ma demande, d'ailleurs. Cela ne t'enlève rien du qualificatif !
— Calmez-vous tous les deux, jeta Ismaël. Conté, n'attaque pas Alata sur un terrain où il est imbattable. Mais qu'Alata nous donne les raisons pour lesquelles il a camouflé tes vols au lieu de te faire emprisonner.
— Je n'ai rien camouflé. Il a rendu l'argent et j'ai plaidé sa cause auprès du patron, c'est tout!
— Ça, c'est le mobile apparent: la noble générosité. En réalité, tu voulais te servir de la reconnaissance de Conté pour atteindre plus facilement ton ami. Un agent de la Sécurité attaché à sa personne, c'était plus tentant pour tous vos plans machiavéliques. Conté, acheva Ismaël, tu devrais remercier Dieu. A quelques semaines près tu te serais trouvé aux côtés d'Alata au lieu de nous aider à le juger. Quant à tes amis diplomates que tu crois révolutionnaires, nous sommes beaucoup plus renseignés que tu le penses, Carlos le Cubain, par exemple, est très suspect. Ami de Baidy Gueyé, de Kaman Diaby, nous ne désespérons pas, au cours de cette enquête, de prouver qu'il est vendu à l'impérialisme, tout cubain qu'il est!
Si j'étais trop stupéfait pour relever quoi que ce soit de cette étrange affirmation, Conté voulut encore protester:
— Jamais, camarade ministre, jamais il ne m'aurait fait accepter. Ma fidélité au Parti...
— Laisse, laisse, le coupa Seydou. Les plus vieux amis du président, des hommes qui mangent au même plat que lui depuis trente ans, des membres fondateurs du Parti, on trouve tout cela dans cette affaire, alors fous-nous la paix avec ta fidélité ! Elle ne se présume plus. Elle se prouve !
Ismaël leva la main. Il souriait. Visiblement la scène le ravissait.
— Voyons, Conté, n'oublie pas que Sagno Mamadi, hier encore ministre de la Défense, et membre de la commission Alpha Yaya, a été mis hors d'état de nuire depuis trois jours! N'as-tu pas été son chef de Cabinet assez longtemps? Un aussi bon révolutionnaire que toi qui as omis de nous signaler les agissements de cette vipère?... Non rassure-toi... » Ismaël constatait la décomposition à vue d'oeil du visage de son assesseur... « Je te rappelle le fait pour te prouver que, dans ce procès, nous ne pouvons juger de rien ni de personne. Avant que le dossier ne soit clos, qui peut savoir combien de cadres seront encore en place parmi nous qui assistons, en ce moment-même, aux dépositions des accusés ?
Je comprenais que cette comédie se jouait à mon intention. Quelle part de réel y avait-il? Et pourquoi le maître de jeu acceptait-il de me montrer les loups se dévorant entre eux? C'était un avertissement qui m'était donné, avertissement de ne m'étonner plus de rien. Le ministre avait terminé sa démonstration, il se tourna vers moi.
— Nous allons maintenant passer aux actes Tu as lu, hier, les dépositions de Baba. Tu as appris le plan diaboliquement ourdi par les impérialistes. Nous en connaissons maintenant les lignes directrices. Nous voulons tous les détails. Il nous faut savoir comment étaient organisées les connexions entre les quatre organismes impliqués: Services Français, SS nazis, CIA et Front. Nous voulons connaître les chefs du Front, surtout ceux qui se sont camouflés dans nos rangs, ici même. C'est en tout cela que tu vas nous aider.

Je me sentis presque défaillir. Ils étaient fous!
— Vous voulez parachever votre oeuvre! protestai-je d'une voix qui devait avoir la même résonance que celle de Conté, tout à l'heure. Vous m'avez fait enfermer à vie, et maintenant vous me passez la corde au cou!
— Enfermé à vie? Qui t'a raconté cela? demanda Seydou. Tu n'es même pas condamné!
Je haussai les épaules, ébauchai un très pale sourire:
— Il ne faut pas nous prendre pour des cons! Les exécutions de Tumbo et la condamnation à perpétuité, nous connaissons tout.
— Je le savais bien, dit Conté. Il fallait les mettre tous au secret absolu pour empêcher les bruits de se répandre dans la prison.
Je tenais une petite vengeance, bien minime mais qui me mettait du baume au coeur. La tête que faisait Ismaël me plaisait. Plus moyen d'utiliser les arguments qu'il avait préparés! On ne peut pas faire miroiter une libération immédiate à des bonshommes qui se savent bouclés à vie! Je poussai mon avantage:
— C'est pendant que nous étions isolés que nous avons tout appris. Même le vent sait apporter des nouvelles au prisonnier!
— Laissons cela, coupa Ismaël. Je te parlerai de ta condamnation un autre jour. Que sais-tu des responsables du Front?
— Je n'ai jamais appartenu au Front. Je n'ai jamais eu aucune liaison avec aucun d'eux. Ma réputation à Conakry était telle qu'ils n'auraient jamais osé s'ouvrir à moi de leurs projets.
— Je ne dis pas que tu aies appartenu au Front. C'est une accusation qui a été abandonnée. Mais il est impensable que les Services français auxquels tu appartiens — cela, du moins, depuis ta déposition de janvier, tu ne peux le nier — ne t'aient pas demandé de leur fournir le maximum de renseignements sur la composition de cette organisation et son fonctionnement.

Je continuais de sourire. Ces gens agissaient comme des fourmis mais, comme elles, se faisaient prendre à leur propre routine:
— D'après ce que vous avez toujours déclaré, par la radio, les journaux, au cours de l'instruction de janvier, partout, le Front est une création de Foccart et de ses services secrets. Quel besoin auraient-ils eu de demander des renseignements sur leur propre chose?
Le ministre pinça les lèvres.
— Laissons cela, une fois encore. Au moins peux-tu nous renseigner sur les liaisons, à l'échelon état-major, entre les Services français, SS et américains ?
— Mais vous êtes fous, tous, complètement fous!
— Tiens ta langue, gueula Seydou reprenant sans efforts son ancienne attitude.
— Je ne peux pas vous appeler autrement. Parce que j'étais officier français de réserve vous m'avez obligé, en janvier, à reconnaître que j'appartenais au SDECE. Cela ne vous suffit pas?
— Justement, un officier supérieur est au courant de beaucoup de choses. Si un minus comme Baba connaissait les grands projets, tu ne peux pas, toi, prétendre que tu ignores tout.
— Je ne suis pas officier supérieur, un simple lieutenant de réserve. Évidemment, pour vous, capitaine, c'est quelque chose. Dans l'armée française, lieutenant ou capitaine ce sont de très petits grades et, dans la réserve, il y en a des dizaines de milliers!
— Possible, dit Ismaël. Mais cela ne change rien au fait que tu sois officier, que tu sortes de l'École militaire interarmes de Coëtquidan et le plus haut gradé, réserve ou non, des Européens que nous avons arrêtés! Il y en avait un autre qui était commandant mais il s'est enfui à temps. Si tu connais toutes les condamnations tu dois savoir qu'il a été condamné a mort par contumace.
Je connaissais le cas de cet ingénieur, chef d'escadron de réserve et sur le clos duquel la Guinée faisait reposer le plus clair de ses accusations contre la France.
— Même en l'admettant, repris-je, m'efforçant de conserver mon calme, cela devient une garantie. Je ne puis appartenir à la fois à plusieurs réseaux. Dans les romans seulement on voit des agents secrets doubles!
— Voudrais-tu insinuer que la déposition de Baba soit un roman? Il a reconnu appartenir à trois services! C'est un faux, selon toi?
Je ne pouvais m'engager sur ce terrain.
— Sa déposition le concerne. Je la trouve invraisemblable, mais lui seul peut connaître ses propres raisons.
— Et les SS? demanda doucereusement Seydou.
— Quels SS?
— Le réseau monté par Seibold à Kankan était un réseau SS nazi. Clauzels nous en a fourni la preuve.
— Ou bien ce type est fou ou bien vous l'aurez incité à vous raconter des âneries! SS nazis! S'il y a eu une action montée par la République fédérale en Guinée, elle n'est certainement pas SS.
— Sais-tu comment nous avons obtenu les aveux complets de Siebold? demanda Guichard qui me regardait depuis le début de l'entretien avec l'air détaché du pêcheur qui suit son bouchon titillé par un gros poisson.
Je fis un signe d'ignorance.
— Hé bien, dit Ismaël, il avait résisté déjà à de très fortes pressions. Très courageux, en vérité, quand Clauzels nous a conseillé de faire appel à son honneur d'officier SS. Dès que nous l'avons entrepris sur ce terrain, il s'est levé, a fait le salut nazi, a crié « Heil Hitler ». Et librement il nous a donné tous les renseignements que nous désirions.

J'avais une forte envie de lui pouffer au nez. Pourtant cet homme était redoutable, intelligent et fin. Il ne manquait pas de culture mais il était évident que son processus mental n'avait rien conservé du vernis qui lui avait été imposé dans les écoles françaises, évident également qu'il ignorait tout des Européens, ignorance aussi complète et définitive que celle d'un Henri ou d'un Ropin vis-à-vis des Africains.
— Je suis assez à l'aise sur ce thème, essayai-je d'avancer le plus posément que je pus. La résistance en France, bien que je n'y aie participé que très modestement, m'a marqué pour la vie entière. Je mais tous les fascismes et, particulièrement, je crains profondément la renaissance de cet esprit chez les Allemands. Tous mes familiers, mes enfants que j'ai élevés dans ces idées, ma femme même, Tenin, peuvent témoigner que mes sympathies peuvent aller à des Allemands à titre individuel, jamais a une collectivité germanique. J'ai encore refusé à ma femme l'an dernier, de rendre visite à l'ambassade de la DDR. Elle était toute fière d'y présenter son mari puisqu'elle a fait un stage de deux ans à Leipzig mais elle a renoncé à me faire fréquenter des Allemands en groupe. Je leur suis allergique. Qu'ils soient de l'Est ou de l'Ouest, ils resteront toujours pour moi ceux qui ont brûlé Oradour, ceux qui ont scié un de mes camarades de combat attaché sur une planche!
— Hé bien, triompha Ismaël. Tu apportes de l'eau à notre moulin!
— Non justement, j'en détourne! Jamais les Fédéraux ne toléreront la renaissance officielle d'un mouvement nazi. S'ils ont organisé l'agression de novembre, s'ils l'ont fait, c'est officiellement par leur réseau officiel, non par une clownerie baptisée SS nazi! Vous les croyez assez fous pour donner des verges pour les fouetter?
Seydou frappa la table du poing
— Siebold, dont ce n'était pas le véritable nom, a fait la guerre comme capitaine SS.
— Il était sturmbannführer, commandant, rectifiai-je tranquillement. Mais cela, le président le savait parfaitement et vous aussi. La DDR a fait parvenir à tous les hauts responsables guinéens un exemplaire de son livre blanc sur les anciens nazis camouflés dans des emplois administratifs, militaires ou industriels de la République fédérale! Entre parenthèses, elle avait oublié ceux qui étaient dissimulés et dédouanés chez elle. Les Fédéraux ont immédiatement répliqué en rétablissant l'équilibre! Toute la vie du sturmbannführer Siebold, croix-de-fer de première classe, y était retracée. Est-ce que quelqu'un, en Guinée a, alors, demandé son expulsion?
— Nous n'avions rien contre les SS à ce moment-là. C'était pour nous une histoire du passé qui vous regardait, vous autres Européens. Une simple liquidation de vos querelles. Allemands et Français ont été colonisateurs de l'Afrique. Leurs luttes intestines ne nous concernaient pas.
— Elles l'auraient dû si vous étiez de vrais marxistes. Socialisme, marxisme et fascisme sont des antinomies qui ne peuvent laisser indifférent un convaincu. S'isoler du reste du monde n'est pas, non plus, une attitude révolutionnaire consciente, mais laissons cela. En fait, il y avait déjà eu l'affaire Laville qui prouvait qu'effectivement vous, camarade ministre, vous n'étiez pas, du tout, l'ennemi des anciens SS.

Ismaël blêmit, son front se plissa. Il fait de très gros efforts pour rester calme.
— Que vas-tu chercher là? Qu'est-ce que Laville vient voir dans cette histoire?
— Rien dans l'opération de 1970, camarade ministre, mais Laville a été deux ans durant, de 1958 à 1960, votre conseiller le plus écouté. Vous ne pouviez pourtant pas ignorer que l'obersturmführer SS Laville avait servi à la division des Waffen SS Charlemagne et qu'il avait été condamné, par contumace, à vingt ans de travaux forcés par le tribunal militaire de Metz. Évidemment, quand la Sécurité française a fini par le cueillir à Paris, un jour que, fort de votre confiance et enhardi par l'impunité, il s'y est hasardé, vous n'avez pas protesté et vous l'avez laissé purger sa contumace.

Une lueur étrange brillait dans les yeux du président de la commission. Intérêt, sympathie ou haine, je n'aurais su le dire. Pour moi, je parlais dans le brouillard, désespéré, me battant comme un chien sur un os.
— Nous perdons notre temps, se borna-t-il à murmurer. En clair, tu refuses toute collaboration? Ton ami va être très déçu !
— Je ne puis accepter de nouveaux mensonges. Si vous continuez comme vous le faites, vous vous assiérez tous, ici, tôt ou tard...
Et j'indiquais mon tabouret de prisonnier.
Seydou bondit. N'eût été la table il m'aurait empoigné au collet.
— Tu dévoiles tes batteries ! Tu souhaites le triomphe de nos ennemis !
— Je ne le souhaite pas. Mon amitié pour le président reste intacte. Ce ne sont pas les contre-révolutionnaires qui vous placeront ici, vous y réussirez bien vous-mêmes. Vous tissez un réseau de mensonges si serré que l'un après l'autre, vous vous y engluerez tous !
Les quatre assesseurs étaient très visiblement hors d'eux-mêmes. Seul Ismaël conservait un calme marmoréen.
— Tu es un mauvais élève, aujourd'hui, Alata. Nous te rappellerons dans quelques jours. Réfléchis bien. Tu peux encore changer d'attitude.

Et je rejoignis ma cellule. L'hivernage suivit son cours. La pluie tombait à verse, transformant en lacs les cours intérieures. Elles nous obligeait à faire la vidange dans la tenue d'Adam puisque nous n'avions rien pour nous changer à notre retour.
Aussi, courions-nous aux latrines, entièrement nus et, après, nous frottions-nous l'un l'autre avec les vestes qui avaient le temps de sécher tant bien que mal, jusqu'au lendemain.

Du moins, tant qu'il n'y eut pas de femmes au bloc. Un beau soir, avec l'accompagnement habituel de bruits de déménagement, nous vîmes évacuer les trois cellules qui nous faisaient face et y être bouclées des silhouettes féminines enroulées dans des pagnes. Les ampoules du chemin de ronde les éclairèrent au passage furtivement.
— Les as-tu reconnues? me demanda Henri, en se relevant.
— Deux: la plus forte, la plus belle aussi, c'est Mariama, la femme gouverneur. La plus mince, Aminata, une hôtesse d'Air-Guinée.
Mariama Touré? Mais c'est une des grandes favorites du régime. Une des rares femmes qui ait obtenu des emplois élevés: ambassadrice, gouverneur. C'est bien elle? — Tu n'as pas l'air étonné?
— Non. Elles figuraient toutes deux sur la liste de Baba. Ce qui m'étonne, c'est qu'on les boucle avec nous. Pas de prison spéciale pour les femmes? Ça va être gai!
Ce le fut! Les détenus étaient réduits aux pires extrémités pour le linge; les douches et le lavage étaient encore plus espacés depuis l'afflux des nouveaux. Ils s'étaient habitués à faire fi de toute pudeur, restaient le plus longtemps possible nus dans leurs cellules dès que la pluie cessait et que le soleil se déchaînait sur les tôles. Ils n'enfilaient même pas leurs shorts loqueteux pour prendre leur eau ou leur gamelle. Pour la vidange, nous savons que c'était devenu une nécessité s'ils ne voulaient pas attraper une bronchite ou pire.

Il fallut, par décence, renoncer à ces facilités. Les visages des trois nouvelles surgirent bien vite sous leurs portes assez hautes. Elles apparaissaient également à leur lucarne. Les cellules qui avaient été dégagées à leur effet avaient été spécialement conçues pour des détenus favorisés, Elles étaient six dans tout te camp à être munies deêtres normales, grillagées mais non obturées. En plus, l'emplacement d'une douchière avait été aménagé dans chacune d'elles si les tuyaux d'arrivée d'eau n'y avaient pas été placés.
Les prisonniers se seraient battus pour obtenir une de ces cellules où la claustration était plus supportable. Elles étaient réservées jusque-là aux militaires punis et à trois Européens qui ne s'en étaient pas plaints.

Dès que ces visages, encore agréables à regarder, parurent, ce fut l'émoi dans le camp. On put constater alors que de tous les espoirs celui de connaître l'amour à nouveau était le mieux enraciné au coeur des hommes. Certains tentèrent de leur envoyer des messages, rivalisant d'esprit et d'adresse pour parvenir à leurs fins. Il faut peu de chose pour que l'envie de vivre, et, à sa suite, le désir, ne refleurisse.

A quelques jours de cette arrivée, mon cousin métis, Porri, disparut à son tour à l'interrogatoire. Ce départ m'attrista. Porri, dans le système de parenté africain, devait être considéré comme mon frère, c'est ainsi que nous nous appelions.
En réalité, c'était le fils naturel d'un de mes oncles. Administrateur des colonies, il l'avait eu d'une jeune guinéenne, avait vécu dix ans avec elle, laissant en France une épouse légitime et acariâtre. Il avait emmené Madeleine dans tous les territoires où il avait servi: Gabon, Oubangui Chari, Moyen-Congo, où naquit René, deux ans après que j'y avais vu le jour moi-même. Il ne s'en était séparé qu'à l'arrivée tumultueuse de l'épouse blanche avisée par de bonnes âmes de son infortune et du danger qu'elle courait de se voir définitivement supplantée par une belle négresse. Pouah!

L'hypocrisie de la morale bourgeoise fait un triste sort aux bâtards, un plus triste encore aux enfants adultérins et tous les sourires des nouvelles lois ne sont pas près de changer le mépris des possédants à leur égard et le solide ressentiment que ces parias cultivent, en secret, contre une société sans honneur. Que dire, à cette époque, de la législation coloniale? Un haut commissaire plus humain se décida à assurer une « possession d'État » qui permit, au moins, aux pestiférés qu'étaient alors les métis, de porter le nom de leur père putatif. Avant lui, on se bornait à les regrouper dans des « foyers de métis » où leur étaient distribuées une instruction sommaire et une éducation qui renforçait encore l'ostracisme dont ils étaient victimes de chacune des deux races qui leur avaient donné le jour.
Ils ne devenaient pas des hommes, européens ou africains. Ils s'ancraient dans leur qualité de métis. Ils devenaient « les Métis ». Méprisés par les Européens, ils n'étaient que très difficilement acceptés par certaines coutumes quand ils le désiraient car, en fait, la mentalité spéciale qu'on leur façonnait les tenait à l'écart de toute communauté qui ne soit pas « métisse ».

Dès mon arrivée en Guinée, j'avais appris que mon cousin y vivait, l'avais recherché et avais eu a coeur de lui manifester ma réprobation de la lâcheté morale de mon oncle. J'en avais fait mon frère, sans arrière-pensée. Ignorant le problème, nombreux furent les Européens et même les Africains, à crier à la démagogie.
Je n'en avais cure. René Porri était bien mon frère et le demeurerait. Le malheureux avait été arrêté vingt-quatre heures avant moi, en janvier. Il faisait partie de la fournée des condamnés à perpétuité.

20 juillet 1975

Oularé et la Jeep. Pourtant, je croyais bien avoir persuadé mes tourmenteurs de l'inutilité de leurs questions. Deux semaines s'étaient écoulées depuis notre dernière entrevue et je commençais à espérer n'avoir plus qu'a suivre le cours normal de ma détention
« Ils sont têtus, pensais-je, en prenant place tristement dans le véhicule, comment vont-ils s'y prendre maintenant? Je ne leur connais guère d'arguments. Je les ai tous réfutés. »

C'était tout oublier et bien mal les connaître. Il suffisait d'un retour au tout premier scénario. Avant de pénétrer au bureau de la commission, clic-clac, je me retrouvai menotté et fis mon entrée poussé sans plus de ménagements qu'en janvier.
Debout dans la lueur du projecteur qui m'aveuglait, dans l'incapacité de dire si c'était mes commissaires habituels qui me traitaient ainsi, je m'entendis interpeller par la voix d'Ismael.
— Les plaisanteries sont finies, Alata. Nous avons désormais en main les preuves irréfutables que tu nous a trompés depuis le premier jour. Tu as truqué tes aveux. Tu nous a aiguillés sur une fausse piste et caché les activités de tes complices dans ton métier d'agent double. Pis encore, tu les as protégés. Jusqu'en prison, tu as poursuivi ta sale besogne de contre-révolutionnaire en permettant à ces hommes de se livrer à de nouveaux sabotages et de préparer de nouveaux attentats contre le chef de l'État.
Comme j'esquissais un geste de protestation de mes deux mains enchaînées, la voix de Seydou Keita se fit entendre.
— Chien, laisse parler le ministre. S'il m'avait écouté en janvier, nous n'en serions pas là. Nous saurions déjà toute la vérité.
— J'ai terminé, dit Ismaël. Tu vas entendre lecture d'une première déposition. Elle t'accable. C'est celle de Diop Alassane.
Une déposition de Diop? Qu'est-ce qu'ils avaient encore manigancé? L'homme qui avait sauvé la situation le 22 novembre, arrêté? Ils ne seraient pas allés si loin!
Je compris rapidement. En quelques pages, Diop démolissait tout ce qui avait été sa vie. Agent des Services français bien avant l'Indépendance, hé oui! acquis au réseau SS nazi dès sa création et puis, pourquoi pas, membre appointé de la CIA, il avait fait bonne mesure en devenant le chef du Front intérieur.
L'agression? Il en connaissait le schéma, les plans détaillés, jusqu'à la date. Son rôle au cours des journées des 22 et 23 novembre? Oh, pas du tout ce qui avait été si apparent! Non, il devait assurer le triomphe des agresseurs.
Devant « l'élan populaire » qui s'était emparé de la masse et l'avait entraînée spontanément à la lutte armée, il avait pris peur et décidé de tourner casaque. Ainsi m'avait-il convaincu, moi dont le rôle exact eut été de guider les groupes d'assaut débarqués sur la plage jusqu'à la chancellerie d'Allemagne fédérale et de là à la prise du palais présidentiel, de combattre ceux que nous étions venus accueillir et aider.

J'entendais ces énormités, la rage au coeur. Je ne ressentais plus d'angoisse. Cette déposition, arrachée au bout de combien de tortures, était si ridicule que je ne tins aucun compte des violentes bourrades reçues et ricanai le plus grossièrement possible.

Seydou explosa. Frapper du poing sur la table était une manie chez lui. Encore heureux qu'il n'imite pas une des femmes responsables du Parti qui singeait Khrouchtchev et ôtait sa chaussure à tout moment pour tambouriner avec.
— Arrête tes singeries, Alata. Tu riras moins tout à l'heure!
— A qui voulez-vous faire admettre ce tissu de mensonges. Il y avait des diplomates à Conakry en novembre. Ils ont vu le travail accompli par Diop, en ont rendu compte à leur gouvernement.

Une rage froide s'emparait de moi. J'avais besoin de les insulter. Je pris une profonde inspiration, ignorant le dernier coup de crosse dont on m'avait gratifié, poursuivis:
— La masse? Vous osez en parler? La milice aussi? Impossible de les armer. Partout où on réussissait à en placer, ils se défilaient en abandonnant leurs fusils. Sur la plage quand Diop Alassane, oui, lui-même, le seul qui ait fait quelque chose de positif à là fédération de Conakry II, a réussi à m'envoyer dix-sept hommes pour contenir les mercenaires qui tentaient de s'infiltrer, au bout d'une heure de combat, nous avions un mort, un blessé et douze fusils abandonnés par ces vaillants combattants de la liberté!
J'étais ivre de colère et de coups, tombai sur les genoux sur un coup plus violent, m'entêtai.
— Vous voulez que je vous dise qui est le chef du Front anti-guinéen'? C'est la masse, elle-même, qui murmure depuis des années son nom. Celui qui est contre le patron, qui lutte contre lui, c'est toi, camarade ministre.
Ismaël Touré se rejeta en arrière, fit signe à l'adjudant de me relever, de m'asseoir, m'invita du geste à continuer.
— Peut-être voulez-vous aussi que je vous dise où vous étiez le jour de cette agression?
Maintenant, je tremblais convulsivement, la réaction et aussi la douleur des coups qui agissait.
— Ne crois pas me vexer, Alata. Personnellement, je dis bien haut que j'étais sous mon lit. Tout Conakry le sait mais je ne l'ai jamais caché! Un vrai révolutionnaire est celui qui protège sa vie quand sa tête est mise à prix. L'héroïsme tel que tu le conçois appartient à l'imagerie d'Epinal de la bourgeoisie. C'est un luxe que nous ne pouvons nous permettre. Vous avez cherché à nous abattre ce jour-là; comme vous n'y êtes pas parvenus, vous avez changé vos batteries.
—Vous insultez les révolutionnaires, camarade ministre. L'héroisme n'est pas un privilège bourgeois. Comment vient de tomber le Che [Guevara]? Comment tombent tous les jours des centaines de guérilleros en Amérique latine? Vous, vous êtes un lâche, c'est possible mais ce n'est pas au nom de la Révolution que vous vous cachez.
Cette fois je ne pus éviter le coup qui m'envoya à terre.
— Ta ta ta... Oularé. Pas de ces brutalités ici. Alata a le droit d'exprimer ce qu'il pense, d'autant qu'il changera bientôt d'avis. Et puis, je m'en fous! Assieds-le.
— Tu refuses toujours de reconnaître le témoignage de Diop, me demanda Guichard. Il l'a pourtant apporté spontanément!
J'arrivais péniblement à reprendre mon souffle. Au moins, cette fois-ci, les masques étaient baissés.
— Oh, spontanément! Comme pour moi en janvier?
Seydou Keita tendit la main vers moi.
— Ne t'y trompe pas. Pour nous, la cabine technique délie les langues mais ne les force pas ! Elle ne modifie en rien la vérité, elle permet de la connaître plus tôt et mieux. D'ailleurs, un vrai révolutionnaire, s'il est innocent, ne doit-il pas accepter la mort plutôt que de mentir? Dès donc qu'un aveu est obtenu, il ne peut être que fondé!
Que pouvait-on répondre? Il aurait été préférable de mourir. C'était profondément exact, mais combien pouvaient aller jusque-là ? Le ministre soupira profondément, se laissa aller en arrière sur son siège, saisit une cigarette du paquet rouge et or toujours placé devant lui, l'alluma; le tout très lentement, décomposant ses mouvements.
Il se donne le temps de réfléchir, pensais-je. C'est bon signe. Il n'a plus d'arguments. Ils m'ont déjà torturé en janvier, ils ne peuvent pas recommencer !

— Bien, dit Ismaël. Tu connais Porri? On m'a dit que tu l'appelais ton frère?
— René, c'est mon frère, mon cousin en France si vous préférez. Que vient-il faire là-dedans?
— Tu vas le savoir. Connais-tu sa signature?
Ismael tendit une liasse de documents dont la dernière ligne bien visible portait le nom de Porri surmonté de sa signature tremblée.
Guichard, lis la déposition.
Les faits étaient encore plus sinistres dans cette version. Agent recruteur des réseaux français et allemand, j'étais en outre, chargé de l'introduction et de la distribution des armes! Nouveaux ricanements de ma part provoqués par les nombreuses erreurs sur des événements familiaux dont le récit était truffé, allant jusqu'à des invraisemblances, probablement volontaires, de dates.
— Vas-tu finir tes pitreries? hurle Seydou.
— Rien ne se tient dans ces conneries! Par exemple, vous faites dire à René qu'en 1968, alors que j'étais à...
— On s'en moque. Les dates, les strictes concordances, ce sont des conceptions qui ne peuvent nous être opposées. On cherche à établir l'existence d'un fait. La déposition suffit. Les détails, on s'en fout. Tu n'as pas un avocat payé avec l'argent de ta trahison pour faire état de ces détails !
— Alors faites venir Diop et Porri! Qu'on nous confronte!
Ma proposition fut accueillie par un éclat de rire. Qu'avais-je donc dit de si drôle? Même Oularé et Lenaud se tordaient!
— Une confrontation, hoqueta Seydou. Tu es bourré de conceptions bourgeoises! Qui allons-nous confronter et pourquoi? D'un côté nous avons des militants qui ont fait de graves erreurs mais qui ont le courage de le reconnaître et veulent réparer leurs fautes. De l'autre, un saboteur qui s'entête. Pourquoi vous confronter ? Pour que tu essayes de les intimider? Pêtre voudrais-tu profiter de ta parenté pour en imposer à ce pauvre Porri? Autant perdre tes dernières illusions. Tu t'es toujours demandé pourquoi nous t'avons arrêté en janvier. C'est Porri qui t'avait signalé à notre attention dès son arrivée au camp. Il avait demandé au chef de poste le droit de communiquer une nouvelle importante. Il ne voulait pas que tu puisses continuer ton sale boulot. Aujourd'hui, il n'a fait que poursuivre ses explications sur son rôle exact.
« Tiens, pensais-je. Cela m'explique la présence de René ici. Ils l'ont arrêté uniquement pour me coincer à mon tour, et aussi l'air gêné qu'il avait aux rares occasions où j'ai pu le croiser au bloc. Le pauvre vieux! C'était lui qui était le plus à plaindre. Il payait en définitive très cher sa pauvre parenté européenne.
— Alors, insista Seydou Keita. T'avoues-tu vaincu? Il n'est pas encore trop tard pour te sauver? L'amitié du président te reste acquise.
« Et nous y revoilà! Décidément, ils ne varient pas beaucoup », pensai-je.
— Vous m'avez déjà assuré de cette amitié en janvier. J'ai tout accepté, vous me demandez l'impossible. La moindre analyse sérieuse relèvera cent erreurs grossières dans ces exposés.
— C'est ce que tu crois, affirma le ministre. Oularé, emmenez-le et, cette fois, ne le ménagez pas. Chauffez-le bien!

Je croyais bien, pourtant, en avoir fini avec cette sinistre pièce. De nouveau, les bras ligotés en arrière et, aujourd'hui, sans difficulté car j'ai beaucoup maigri.
Encore les orages dans la tête et sur la rétine. Je hurle ma détresse. Il n'y a donc rien de propre sur cette putain de terre. Amitié, amour, confiance, tout cela, foutaise!
A un moment je sens qu'on me passe une corde entre les coudes, si serrés pourtant. Je bascule tête en bas. Les épaules me font un mal atroce. Je décolle, mes talons pointent vers le plafond, Impossible de respirer, je ne peux prendre que quelques bouffées d'air, entre deux cris. Les muscles, relâchés par la longue inaction, n'opposent aucune résistance à la traction. Les ligaments supportent toute la distension. Je n'y vois plus, le sang afflue à la tête et j'ai l'impression, un moment, qu'il me pisse par le nez

Partout, j'ai mal. Traits de feu au bas ventre. Mes parties éclatent. Ai-je encore une verge? Respirer, je ne peux plus! J'étouffe. Quelque chose me coule sur la figure, ça pique sur les lèvres, je passe la langue. J'ai pissé sur moi!
Les gardes lâchent brutalement la corde. Je reste nu, souillé des pieds à la tête, hébété.
— Alors, tu insistes? Il y a mieux, tu sais!
Je distingue vaguement des pneus empilés, déjà aperçus à mon premier passage.
— On va te foutre là-dedans pour continuer. Il y a de l'eau. Quand on passe le jus, tu le sens bien mieux. Tu vas voir!
Il fait signe à son acolyte, m'empoigne. A deux, ils me transportent au-dessus de l'amas, m'y laissent choir. Tendu en arrière par les bras entravés, j'ai maintenant le cul coincé au fond de cette cuve nauséabonde avec les jambes à quarante-cinq degrés. En quelques secondes, la position devient intenable. La nuque, les épaules, les reins, tout me fait mal. Mes jambes sont de longs bouts de bois.
Une colère blanche s'est emparée de moi. Je me sentais devenir un bloc de haine. Sortir de là, récupérer les miens et faire payer à ces salauds leur infamie. Pour cela, il fallait revoir le jour.
Passer pour un lâche? Qu'ai-je à en foutre? Il y a belle lurette que je ne me préoccupe plus de l'opinion d'autrui. De toute façon, je pars toujours perdant dans ce genre de course!
— Alors? » Conté s'approchait. « Vas-tu nous obliger à remettre le courant ou à passer à côté?

Je fis un signe d'assentiment de la tête.
— D'accord, je suis prêt à signer tout ce que vous voudrez mais qu'on en finisse vite!
Le commissaire donna un ordre. Les gardes me tirèrent du trou, me déposèrent à terre. Le plus grand se baissa pour commencer à me détacher. Conté fit un signe négatif.
— Attendez, camarades. je vais voir le ministre, lui dire qu'il est d'accord. Je reviens.
Son absence ne dura que quelques minutes. Il tenait un panier à la main, et, la mine grave, s'approcha de la loque toujours affalée dans ses liens et qui souffrait le martyre.
— Es-tu d'accord pour reconnaître que tu as adhéré en 1968 au réseau SS nazi?
Sur mon signe d'assentiment, il poursuivit:
— Tu devais recevoir 200 000 dollars de prime.
Malgré ma douleur, l'inconfort de la position, je fus saisi d'une douce gaieté. Ces pantins cruels n'avaient aucune notion de la valeur de l'argent. Les dollars ou le franc guinéen, pour eux, c'était tout comme. Pourtant, ils savaient bien les croquer les pots de vin!
— Et 5000 dollars mensuels de solde!
— Je veux bien tout ce que vous me direz. Vous ne croyez pas que c'est un peu gros, non?
Conté eut un geste d'agacement
— Ne recommence pas à ergoter. Nous connaissons tous les barêmes de ce réseau. Dalen, Diop et Porri nous les ont fournis.

— Alors, pourquoi 5000 pour moi?
— Parce que tu coiffais plusieurs ministres à la présidence. Vas-tu discourir pour quelques sous?

Je ne pouvais rien dire. J'étais lié et trop fatigué. Puis, j'en avais marre, reconnaissais bien là la hargne d'Ismaël. Jamais le bonhomme n'avait digéré les inspections inopinées de ses services pourtant effectuées sur ordre du patron. Jamais il ne m'avait surtout, pardonné de mettre le nez dans les affaires de timbres avec la firme germano-américaine à laquelle il avait concédé un quasi-monopole de nos émissions!
Il fallait m'en sortir!
— Je t'ai dit que j'accepte tout, tout! J'en ai assez! Fais-moi délier. Je n'en puis plus. Tout cela ne sert à rien.
Conté se redressait, resplendissant de fierté. Sur un geste de lui, les gardes s'empressèrent. Quand la circulation se rétablit dans mes membres, la souffrance se fit intolérable.
Je ne sentais plus rien au-dessous du nombril. Ma tête était prise dans un étau et je clignais des yeux pour accommoder tant bien que mal. Mes mains gonflées pendaient, comme deux objets, au bout d'avant-bras sanguinolents. Aucune réaction, pire qu'en janvier. Je tentais de les mouvoir mais il y avait comme rupture du circuit nerveux à la hauteur des poignets. Sensation angoissante de paralysie. Oularé fit apporter de l'eau mais je ne pouvais me laver. Les gardes m'aspergèrent rapidement, m'ôtant le plus gros des maculations dont j'étais couvert. Il me fallut également leur aide pour franchir les quelques mètres qui séparaient la cabine du bureau.
Seydou Keita était parti. Seuls restaient Ismaël et Conté souriants. Le premier tendit son paquet de cigarettes. Conté se leva, m'en planta une à la bouche, l'alluma.
Quel délice! Pour une pareille bouffée, après un tel traitement, j'aurais donné dix ans de ma vie. Il est vrai que sa cote devait être au plus bas! Je m'arrangeais avec le dos des mains pour saisir la cigarette, comme je le fis pour dévorer le morceau de pain chaud et les arachides grillées qu'on m'apporta.
— Pourquoi t'es-tu laissé abîmer? demanda Ismaël d'un air apitoyé. C'était inutile. Enfin je suis heureux de constater que tu es devenu plus raisonnable.

Je tentais de mettre un plan au point. Il y avait deux choses à sauver, ma peau et la liberté de Jean-François et Tenin. Ils étaient tous d'eux en danger, pas d'illusion à se faire. Un seul moyen : abonder dans la comédie qu'on préparait.
— Es-tu prêt?
Je compris immédiatement la raison profonde de mon internement. Trop longtemps, j'avais servi aux côtés de Saifoulaye Diallo, le dauphin possible du régime et surtout le seul Peul qui ait une chance de survivre au RDA. J'avais été son confident et son directeur de Cabinet de longs mois. Je dus signer une déposition qui, non seulement accusait mon appartenance, contre finances — 360 000 dollars! — au réseau SS nazi mais encore dénonçait vigoureusement les activités contre-révolutionnaires de mon ancien patron et son affiliation au Front.
La lutte sourde menée depuis plusieurs années par Ismaël contre Saifoulaye était connue. Pour la masquer, il avait donné le nom de son rival à son fils aîné . J'apprendrai bientôt que c'était là monnaie courante dans la famille Touré. Saifoulaye était un obstacle sur sa route au pouvoir. J'étais le moyen de le rendre définitivement impuissant. Ma déposition, dont j'étais bien certain qu'elle ne serait jamais rendue publique, dormirait dans les dossiers secrets du régime, jusqu'au moment opportun d'une nouvelle purge. Je crois que c'est à cette minute précise que je compris qu'on ne me laisserait jamais vivre en Guinée, à moins d'avoir, avant ma libération, pu liquider Saifoulaye Diallo.
Dès que j'en eus terminé, Ismaël ordonna de me soigner. Le major fut appelé, s'exécuta sur-le-cllamp, puis le ministre termina.
Nous allons te transférer à l'annexe. Ceux des prisonniers que nous estimons pouvoir encore servir la Révolution, après leur réhabilitation, y sont placés dans de meilleures conditions
Dans la Jeep, au retour, je fus la cible des générosités de Lenaud. Cigarettes et même une bouteille de gin tonic.
— Ce qui m'inquiète, en profitais-je pour lui glisser, c'est cette question d'annexe.
Il me regarda ironiquement. Je n'étais plus à l'arrière, entre les deux gardes, mais à l'avant, comme un grand garçon, sorti de page.
— J'ai déjà reçu les ordres du ministre de préparer une cellule pour vous. Vous n'avez pas à vous inquiéter. Vous serez tranquille là-haut. Les conditions n'y sont pas du tout comparables.
Henri, très inquiet, ne dormait pas, bien que l'aube soit proche. Quand il vit les pansements, il s'effondra.
— Je croyais que tu en avais terminé avec eux! Mais qu'est-ce qu'ils te voulaient encore?
— Tout, mon pauvre vieux. En janvier, c'étaient les hors-d'œuvre. J'ai été gardé en réserve pour le gros coup. Je ne sais même pas si je m'en tirerai malgré leurs assurances. Jamais ils ne me libéreront !
— Ne dis pas cela, protesta Henri en me prenant amicalement les mains et essayant de les masser. S'ils avaient voulu te supprimer, ils l'auraient fait en janvier. C'est fini maintenant.
— Je voudrais te croire mais crains bien que cela ne fasse que commencer, la grosse affaire !
Henri hésitait à poser sa seconde question.
— Et les toubabs ? Tu crois qu'on va repasser là-bas ?
Que lui répondre? Le désespérer? Pourtant, j'avais l'intuition que la carte européenne, non plus, n'était pas entièrement abattue. Une accusation d'agression, basée exclusivement sur des déclarations de « gros nègres » et d'un « renégat », ne pourrait servir qu'à usage interne. Logiquement, le régime devait rechercher d'aussi fracassantes déclarations auprès des Blancs pour confondre l' « impérialisme » Henri insistait:
— Tu ne me réponds pas. Donc tu crois qu'ils vont remettre la gomme pour nous aussi ?
— Je n'en sais vraiment rien. Ils prendront peut-être des gants mais ils chercheront, certainement, des dépositions complémentaires.

Le lendemain, ou plus exactement, quelques heures plus tard, je comparaissais devant la commission au grand complet . Les honneurs de la guerre! Même le tabouret était remplacé par un fauteuil. Confort! Paquet de cigarettes à portée de main, café au lait chaud servi par Oularé empressé sous les regards souriants des commissaires. Encore un coup fourré!
— Maintenant, dit Ismaël Touré. Nous allons reconstruire ensemble ta déposition. Conté a préparé un plan, il servira pour toutes les déclarations. Méthodique! Nous te posons dix questions. Chacun répondra à celles qui le concernent. Évidemment, selon l'importance des fonctions exercées, une partie des questions ou toutes seront intéressantes.
Conté tendit les feuilles. Mes mains commençaient à me répondre et je réussis à m'en emparer. Ahurissant !

Il y avait bien dix questions allant de l'adhésion aux divers réseaux et au Front, jusqu'à l'agression de novembre. Elles traitaient de tous les complots depuis 1960, du trafic d'armes et du sabotage économique.
Je reposai les feuillets, totalement abasourdi, levai sur le ministre rayonnant de fierté un regard où devait se lire la plus profonde incompréhension.
— Mathématique? Non? On nous reproche toujours, à nous nègres, de manquer de logique. Je crois que nous répondons à tout avec ce plan.
Le cynisme de ces hommes, dont la certitude d'impunité confinait à la folie, les poussait à de telles exagérations qu'ils se préparaient eux-mêmes une solide corde pour les pendre. Quel imbécile ne s'apercevrait-il pas, à la lecture de dizaines de dépositions identiques qu'elles étaient dictées? Tant mieux, cela me rendait la tache plus facile. Il suffisait de glisser dans la rédaction qui serait soumise quelque grossière invraisemblance de date ou de personne pour que tous, à l'étranger, puissent remettre les faits dans leur contexte réel.
— Mais ma déclaration d hier ?
— Je peux te dire que ton ami la considère comme une aide inestimable à la Révolution. Elle est entre ses mains, mais, pour des raisons d'opportunité politique, que tu devines, elle ne sera pas publiée. Il faut maintenant bâtir une déclaration ordinaire de ce type.
Nous travaillâmes ensemble jusqu'à dix-sept heures. Il me fut aisé de glisser dans le texte que j'avais été recruté par le commandant Thiessenhausen qui était violemment visé par Ismaël et sa clique. Ce malheureux expert allemand de la Fritz Werner avait trouvé la mort au cours de l'agression. D'abord traité en héros par le gouvernement guinéen, il était maintenant couvert d'opprobre. Le piquant dans mon affaire était qu'il m'eût recruté en 1967 pour les SS nazis alors que son premier séjour guinéen datait de 1969 !
Tout se compliqua quand il fallut donner les noms de mes « complices ».
Baldet Ousmane nous a indiqué soixante-sept noms, m'affirma benoîtement le ministre. Nous en voulons une cinquantaine de toi.
Je tiquai sèchement.
— Merci du rapprochement. Le malheureux qui vous a dénoncé soixante-sept complices, vous l'avez branché; avec cinquante noms, que me ferez-vous? Vous me pendrez par les pieds seulement?
Ismaël Touré me reprit patiemment:
— Le président compte sur toi désormais, comme autrefois. Ne le déçois pas. Tu as notre parole, à tous, que la mort n'est au bout du chemin pour personne, tu entends, pour personne et surtout pas pour toi. N'oublie pas aussi que nous connaissons maintenant ton activité réelle au cours de l'agression. Le problème de ton fils reste posé. Qui t'accompagnait sur les lieux du débarquement? Qui a soi-disant pris les armes avec toi ? Nous le protégeons, mais la population va se poser des questions. La masse est surexcitée par la révélation de vos crimes. Quel sort peuvent lui réserver des patriotes dont nous ne pourrions plus empêcher la vengeance légitime ?
J'étais un rat qui tournait dans sa cage. Ces salauds, ils avaient bien tout grillagé !
— La décision est lourde, même si la liberté de mon fils est en jeu. Déjà, en janvier, j'ai faibli pour P. D.; hier, c'était Saifoulaye Diallo. Jamais je ne me pardonnerai de nouvelles dénonciations. L'honneur me l'interdit et je vais être lâche.
— Et tu te dis révolutionnaire, tu te prétends marxiste! Avec ton passé, tout ce que tu avais fait pour le pays et que nous reconnaissons, nous pensions que c'était un instant de lassitude qui t'avait entraîné. C'est beaucoup plus grave ! Nous ne parlons plus le même langage. Ton honneur est allié à ta conscience. Il n'y en a pas d'autre que la conscience de classe. Tu dois aider la Révolution. Tout ce que tu fais pour elle satisfait ton honneur, tout acte qui lui porte entrave est déshonorant. Ce qui serait infamant, ce serait de taire au peuple le nom de contre-révolutionnaires qui veulent l'asservissement des ouvriers et des paysans. Tu as une conception petite-bourgeoise de l'honneur, Alata, et même en me plaçant sur ce terrain, est-il honorable de laisser des attentats se perpétrer contre ton ami quand tu peux les éviter ? Soit, je te laisse jusqu'à demain. Sans cet additif, ta déposition ne vaut rien, nous n'en tiendrons aucun compte. Je suis si certain que tu te reprendras que j'ai maintenu l'ordre de te transférer à l'annexe. Repose-toi bien et réfléchis.

Note
1. Nom pris par une partie de l'émigration guinéenne, luttant de l'étranger contre le régime du PDG.