webGuinée — Mémorial Camp Boiro
Témoignages


Jean-Paul Alata
Prison d'Afrique

Paris. Editions Le Seuil. 1976. 255 pages


Chapitre XV
L'exil

Janvier 1974

La fin de Michel Émile m'aurait marqué plus durement si elle n'était intervenue à une période de transition. Quelques jours avant Noël 1973, un jeune Français avait été libéré sans aucun signe précurseur. Ignoré toute une journée, on l'avait convoqué, un soir, au poste et habillé. Le lendemain matin, il avait été rasé, douché et à trois heures partait du camp pour l'aérodrome et la liberté. Avec lui, un des plus vieux étrangers partait également. Geste politique, ce dernier. Il était le seul détenu dont on soit certain qu'il ait appartenu au parti communiste. Il n'avait pas franchi le seuil de la cabine technique et pouvait continuer de proclamer son innocence Le PCF n'avait pas abandonné ses amis. Il le fit bien voir en faisant libérer le gendre de ce militant quelques mois plus tard.

Ces libérations soulevèrent les étrangers d'espoir. Des échos en arrivèrent bientôt par les lettres de Marie-Rose. Les rapatriés lui avaient donné des nouvelles de son mari et les termes de sa lettre furent extrapolés ferme à la 13.

Brusquement, le 1er mai 1974, alors que le camp s'engourdissait à l'approche de l'hivernage, il fut la proie du plus grand branle-bas qui l'ait agité depuis quatre ans. Dès potron-minet, la garde fit sortir tous les étrangers, les conduisit en groupe compact et sans leur interdire les bavardages à la douche, au rasage. On leur annonça qu'ils étaient regroupés dans la seconde file de bâtiments, du 21 au 30.
Ils recevraient une nourriture spéciale, double ration de pain, un véritable « B ». Leurs portes resteraient ouvertes du matin au soir et on leur promettait même douche et rasage quotidiens! Le camp bruissait comme une ruche qui a reçu un pavé. Tous manifestaient leur joie.

Malgré leurs portes fermées, les Guinéens participaient à l'euphorie des Blancs. Un départ massif se préparait. Les moeurs pénitentiaires étaient trop bien connues pour qu'un supplément de nourriture et un traitement particulier n'annoncent pas une libération prochaine. Dans cet enchaînement de misère, qu'un seul maillon saute et tous pouvaient voir tomber leurs chaînes.
Que les étrangers partent les premiers, les Africains pouvaient se croire sauvés.
La découverte d'un journal, astucieusement dissimulé par la femme d'un détenu dans son colis, cristallisa les espoirs sur une date précise.
Le président Pompidou venait de mourir. Dans quelques jours, les élections allaient probablement porter Mitterrand, intime de Sékou Touré, au pouvoir. Tout s'expliquait ! On « conditionnait » les Français avant leur libération. Les esprits s'enflammaient.
On ne relevait plus les invraisemblances. Qu'à l'occasion d'élections françaises, on puisse libérer des Allemands et des Libanais, voire un monseigneur africain ne choquait personne!
Que la réussite d'un candidat de gauche qu'on disait être venu, personnellement, apporter son soutien au président et condamner les « agents de la 5e colonne » (sans savoir d'ailleurs qu'il en faisait partie, son nom étant cité dans plusieurs dépositions étouffées) puisse maintenant entraîner leur sortie de l'enfer, ne les étonnait pas!

Deux Blancs continuaient de marquer leur pessimisme dont l'Allemand Marx, survivant de la petite phalange de 1970. Siebold avait craqué, Marx tenu. Pourtant les geôliers ne l'avaient pas épargné ! Il était passé douze fois à la cabine, en était revenu dans un état proche de la folie.
Depuis deux ans, il avait sombré dans une demi-léthargie que d'aucuns appelaient démence et d'autres, simulation. Il refusait toute manifestation de vie.
Allongé toute la journée sur son lit, il faisait le moins de gestes possible, ne se lavait plus, s'isolant de tout et de tous. Les gardes avaient voulu rompre sa solitude et lui imposer des compagnons; il coupa tout contact, allant jusqu'à tendre autour de lui un vieux drap, à se bander les yeux et se boucher les oreilles. Il ne communiquait plus que par signes.
A ce régime il était presque paralysé et l'empressement des gardes alla it croissant avec sa propre indifférence.
Marx manifestait le plus entier mépris pour eux, Fofana en tout premier. Les seuls mots qu'il consentit à prononcer devant lui étaient « voleur » et « menteur ».
Dès le regroupement effectué, il fut le centre d'une véritable cour qui accrédita tous les bruits de libération. Fofana lui faisait porter des oranges, de la salade, des citrons, des oeufs même ! Un jour, il se dérangea pour lui demander ce qu'il désirait manger car il refusait pratiquement toutes ces offres. Il répondit « de la viande grillée » On lui en apporta ! Cela faisait trois ans qu'on n'en voyait plus dans le camp, à l'exception de quelques « sacrifices » rituels. Il la refusa dédaigneusement. Elle était sautée, et non grillée!
En fait, il ne voulait plus rien de ses tourmenteurs, attendait de mourir, ne croyant plus à rien.

Pour ma part, j'entrevoyais bien la possibilité de ce départ mais l'étageais plus avant dans le temps. J'étais tenté de la repousser d'ailleurs, comme la pire des éventualités personnelles. Une expulsion se préparait. Malgré la désastreuse expérience du château je me sentais toujours plus proche des Guinéens. En dix-huit mois de souffrances au bloc, j'avais repris le contact, me sentais plus à l'aise dans une discussion avec un Korka, Kassory ou Barry qu'avec un Naman et même Henri pour lesquels je resterais toujours le renégat. Pour l'instant, j'avais été classé « Blanc », Blanc pauvre. La prison se clivait toujours plus profondément. Une aile entière était maintenant réservée aux Européens auxquels on avait joint monseigneur de Conakry.

Les autres ailes étaient occupées par les Africains mais, face aux toubabs, avaient été regroupés, ministres, ambassadeurs, responsables politiques et hauts-fonctionnaires qui bénéficiaient de cellules relativement propres, de mauvais lits et de couvertures. Le commun des mortels restait entassé à 6 ou 7, parfois plus, dans des pièces puantes, fermées du matin au soir.
Parmi les privilégiés même, il y avait une sérieuse graduation. Comme partout, les riches se groupèrent entre eux. La garde-chiourme avait fait confiance à monseigneur pour organiser les cellules blanches, bien qu'il soit du plus beau noir. On partait du principe que les Blancs étaient catholiques! Drôle de raisonnement Avec les Libanais et moi il y avait une majorité musulmane, sans compter quelques athées résolus. Il n'oublia pas la règle absolue des églises bien établies: que les riches aillent avec les riches et prennent leur pasteur avec eux !
Quant aux Blancs pauvres, ceux qui paraissaient oubliés des leurs, il leur resta à prélever sur la nourriture des Africains les compléments promis. Si une amélioration avait été décidée en leur faveur, elle n'avait pas eu pour résultat, du moins d'après Fofana, une augmentation de crédits.
Il rogna donc sur les Noirs ce qu'il donnait aux Blancs.

Est-il possible que le gouvernement ait pu ordonner de prélever sur des rations déjà symboliques de quoi renforcer l'ordinaire des étrangers, déchaînant ainsi les pires instincts raciaux ?
Je préfère croire que, là encore, on trouvait la main du ministre. Que les Erynies aient pitié du responsable de ce nouveau crime.
Le « B » qu'on supprima, un temps, à tous les malades africains, se meubla non de biftecks mais de têtes de poissons. Il était étrange, comme le faisait remarquer un détenu, que les poissons guinéens ne soient constitués que de têtes !
La douche et le rasage furent oubliés mais la porte resta ouverte. Avec l'air, la santé chancelante des détenus étrangers se maintint un peu. Il était temps !
Sur les trente Blancs, une dizaine tenait bien le coup, grâce aux colis. Leurs femmes astucieuses ne se contentaient pas des trois kilos mensuels mais leur adressaient des paquets par fret aérien: des monstres de trente kilos !
Quand l'ambassade d'Italie, chargée des intérêts français, commença de faire parvenir des colis bimestriels, ce fut la fête dans certaines cellules.

Des camarades étaient moins fortunés : les Noirs d'abord qui, parallèlement, connurent une faim croissante, le développement de leurs maladies et l'affaiblissement constant ; des Blancs déshérités ensuite qui ne reçurent pas un seul envoi de toute leur détention.
Non que leur famille les oubliât !
Siaka et Fofana volèrent tout bonnement les pauvres colis que femmes et enfants leur adressèrent. Pourquoi ? Et pourquoi eux. Personne ne le sut jamais. Aucun critère valable ne pouvait être fourni pour cette sélection. Ni par la qualité ou la quantité de leurs déclarations extorquées par la commission, ni par leur vie antérieure en Guinée, on ne pouvait justifier ce choix. Il fallait toutefois remarquer que ceux qui étaient à l'aise, financièrement, en liberté, furent très bien traités en prison.
Intervint-il, une nouvelle fois, un problème d'argent dans ce bizarre socialisme guinéen ?
Les Blancs pauvres crurent un moment à la disparition des leurs et en furent réduits aux hypothèses car, pas de colis, pas de nouvelles!

Décembre 1974

On mourait, certes ! En coup de tonnerre, à n'importe quel moment, les gardiens se précipitaient, fermaient toutes les portes. Alors avec d'autres, nous montions sur les barreaux de notre lit, regardions vers la morgue et comptions les cadavres. Pauvres morts décharnés descendus de l'annexe où vous étiez entassés, au défi de toute humanité, sortis des cellules empuanties du bas du camp, près des latrines où vous croupissiez depuis tant d'années, avec une poignée de riz. Morts d' inanition, morts du choléra, de dysenterie, de béribéri, morts aveugles, paralytiques, sans pouvoir dire votre dernière prière, vos frères vous demandent pardon d'avoir survécu.
Dans cet univers à la Ubu roi, je vis pire encore. Je vis un chef de poste refuser le droit de distribuer aux affamés le riz dont certains Européens ne voulaient plus.
Depuis peu, les gardiens s'étaient mis en tête de faire prospérer un élevage de porcs. Pour conserver le riz à leurs bêtes, ils refusèrent qu'on passât les gamelles aux malheureux !

Janvier 1975

La libération approchait peut-être mais la mort libérait plus vite. Kassory tint presque quatre années. C'était un cancer qui le rongeait. Il ne fut pas soigné. Ses souffrances ne furent même pas adoucies. Le ventre distendu à l'extrême, informe et squelettique, le reste de son corps ressemblant à celui d'un enfant, il disparut sans maudire son ami. Jusqu'à la dernière seconde, il rendit Ismaël seul responsable de son malheur.

Et le commandant Khalil, un des très rares officiers rescapés de l'hécatombe, se vida en quelques jours.
Et Sow, cultivateur à Daramagnaki; Bangoura, mécanicien; Diallo éleveur à Pita; Keita le bana-bana maninkamori 1 ...

En trois mois, depuis la 23, nous comptâmes plus de cent trente départs pour l'ossuaire de Ratoma.
Le séjour au camp, malgré le regroupement, paraissait s'éterniser.
L'hivernage était bien entamé. Il y eut la visite du ministre B., un Français de haut rang. La garde s'agita autour des élus, choisis pour être présentés à cet hôte de marque. Leur retour, tête basse, alors qu'ils avaient espéré être embarqués à sa suite, fit pitié. Les Allemands firent moins d'embarras ou utilisèrent des arguments plus probants puisque Marx et les deux globe-trotters partirent les premiers.

Mais, comme chacun sait, les Français sont très forts en psychologie africaine !

Même les Libanais enlevèrent une grande partie de leur contingent de Boiro, y laissant croupir les détenus français.
En attendant le grand jour, tout s'endormait à nouveau. Chaque jour, quelque détenu africain renonçait à la lutte même dans les « beaux quartiers ». Tel homme, un jour encore vaillant et combatif, ne quittait plus son grabat le lendemain, était évacué aux métalliques le surlendemain et prenait la direction du 50.

Les autorités firent un singulier effort. Pour la première fois depuis trois ans, les prisonniers eurent le goût de la viande. On leur distribua, un soir, quelques débris d'os agrémentés d'une sauce noirâtre. C'était un « sacrifice » 2.
En distribuant l'holocauste aux détenus, le capitaine espérait se concilier les divinités infernales, il acquit les malédictions de ses cobayes. Malgré la faim atroce, certains qui connaissaient bien la signification de ces pratiques refusèrent d'en absorber la moindre parcelle.

La comédie bat désormais son plein à Boiro. Devant les Africains qui continuent à mourir, on cherche à soigner les étrangers, à leur laisser une belle image de ce camp comme si, même pour les plus favorisés d'entre eux, quelques mois d'adoucissement pouvaient faire oublier quatre ans de vie perdue.
Je passai mes derniers mois dans une cellule africaine. Décidément, je ne pouvais m'entendre avec d'autres Blancs qu'Henri. Je ne me sentais plus européen, pensais trop africain. Malgré l'âge qui venait je ne pouvais me résoudre à hurler avec les loups.
Mon ressentiment contre Sékou Touré n'était pas de la même essence que celui des autres détenus blancs.
Si je lui en voulais, c'était

Si je lui en voulais, c'était d'avoir plié devant Ismaël, de l'avoir laissé maître du jeu, mais quand on le traitait devant moi de tyranneau nègre, de primitif, de Cro-Magnon, je voyais rouge, m'emportais à sa défense. Seul Henri comprenait certaines de mes réactions mais, sagement, il avait choisi la solution qui lui assurait la survie. Il avait rejoint une « bonne cellule » en attendant de retrouver sa femme. Je lui donnais raison. Aucune amitié ne doit conduire au suicide et c'était se suicider que de vouloir me défendre.

Avril 1975

En milieu guinéen, je suis désormais à l'aise. Après tant d'années et au moment où je renonçais, je suis admis. Des hommes qui m'avaient battu froid, qui tournaient la tête à mon passage à mon retour du château, même des hommes de « ma liste » recherchent maintenant mon entretien, proposent leur amitié.
La misère s'aggrave chaque jour parmi mes compagnons noirs. Moi qui étais bien un des plus mal lotis des Européens, je suis encore favorisé par rapport à mes autres compagnons.
Pourtant, je pouvais à peine me traîner, la paralysie me gagnait, montant au bassin. Ma faiblesse était telle que je tombais dix fois par jour.
Mais tous les Africains étaient malades, tous! Yalani, le pilier du Parti aux heures chaudes de Conakry était totalement aveugle. D'autres ne pouvaient plus avancer qu'en prenant leurs jambes à pleines mains, l'une après l'autre et les lançant en avant. Aucun ne désespérait vraiment. Ils voulaient tous s'en sortir. Ils voulaient témoigner un jour, pour les milliers de disparus, témoigner de la confiance qu'ils n'avaient cessé de garder envers la Guinée mais aussi des tortures et des départs pour la fosse anonyme de Ratoma, de la faim et des vols, de Fofana et de Siaka, de l'infamie d'Ismaël qui a éliminé tant d'hommes pour faire place nette à ses ambitions.
C'était là ce qu'ils me demandaient tous.
« Si, comme Blanc, tu parviens à t'en sortir avant nous, ne nous oublie pas. Que le monde sache ce qui se passe ici. Il ne faut pas que tous soient morts en vain. »

14 Juillet 1975

C'est fini. Conakry est déjà loin sous le DC 8 de la Sabena. Abruti de fatigue, de chagrin, souffrant atrocement des jambes, je suis écroulé dans le fauteuil qui me change tant du grabat de la 23.
Devant moi, le plateau du déjeuner étale ses richesses oubliées: beurre, confiture, viande, pain.
Mes pauvres amis, Barry, Conté, Keita ou Bangoura, quand aurez-vous droit à tout cela? Quand connaîtrez-vous le sourire de la jolie hôtesse qui s'empresse avec tant de pitié dans ses yeux d'or?

Où est Tenin? Je suis brusquement traversé d'un trait de feu. On m'a embarqué sans me laisser parler à ma femme, sans la voir, sans même en parler. Tenin ni mon fils n'existent plus pour moi. Je suis pestiféré, rejeté de la communauté.
Sékou, Sékou, est-ce cela que tu fais de tes amis ? Crois-tu possible qu'on oublie si facilement l'amour ? Ismaël t'a-t-il si bien gagné au mépris de l'humain que tu ne saches plus mesurer l'abîme qui a patiemment grandi sous tes pieds?
Boiro est déjà loin. Ses puanteurs, ses souffrances, sa dalle aux morts, sa chambre de tortures, mais il reste dans mon coeur. Aucun homme ne peut oublier le message de désespoir des milliers de morts vivants, les zombis du maléfique Ismaël Touré.
Je ne réalise pas entièrement. Dans ma torpeur, traversé par des élans de révolte, je ne comprends pas. Je ne suis plus rien, Français déchu, je vole vers une métropole qui m'est devenue étrangère où je sens que je n'ai plus de place.
Guinéen exclu, on me chasse de la terre où fils, mort et vivant, ont plongé leurs racines. Qu'ai-je donc fait ? Sinon trop aimer. Aimer déraisonnablement un pays qui n'était pas le mien, un homme qui a abandonné ses meilleurs amis au pire de ses frères.
Pourquoi me sépare-t-on de Tenin ? Elle est ma femme. D'autres peuvent mentir, il y a des cris qui ne trompent pas. Jamais on ne pourra me l'arracher. Personne ne pourra faire que son ventre n'ait pas conçu par moi, que son fruit ne soit pas de mon sang.
Veut-on me faire taire en la gardant en otage ? On m'imposerait l'exil avec le bâillon de l'amour ?

Alors Khalil, mort de misère, Kassory, dévoré par le cancer ; Paul Stephen, mort sous la torture et toi, Michel Émile, qui péris de la plus atroce des morts après quatre mois de supplice, vous serez morts pour rien.
Personne ne se dressera jamais pour crier:

« J'ai vu ! Peu m'importe les intérêts économiques des grandes puissances. J'ai vu ! On tue en Guinée! On tue des innocents! Un ministre fou d'ambition se fraie un chemin vers le pouvoir dans le sang ! »

Il faudra toujours se taire par peur des représailles car il y aura toujours des otages, toujours.
Trahiras-tu tes frères qui t'ont fait confiance? Pour le seul espoir de connaître encore un jour les bras de ta femme, les sourires de ton enfant, te tairas-tu?
Que l'exil est déjà amer! Il n'y aura pas de rocher pour contempler la terre d'Afrique. Dans les brumes et la neige, il faudra vivre avec le souvenir des plages de soleil.

Mais tu témoigneras!
Tous les mensonges que tu as entendus, tu les dénonceras ; les machinations du comité révolutionnaire, tu les dévoileras ; la lente quête du ministre Ismaël, sa chasse à L. B. Z., sa traque sournoise du grand Peul qui se cache effrayé dans l'ombre de Sékou et qui sent le couteau de l'égorgeur, tu les révéleras.
Sa patiente recherche du pouvoir affolera-t-elle suffisamment l'éléphant pour qu'il devienne rogue et se laisse chasser du troupeau ?
L'avion de la Sabena va toucher Bruxelles. J'ai pris ma décision : j'ai trop fui devant mes responsabilités jusqu'à ce jour ; mon amitié m'a trop longtemps bâillonné ; devant les arrestations injustifiées, les faux complots on ne doit pas conserver le silence.
Même si le témoignage doit m'arracher le coeur, je parlerai ; même s'il doit me couper de Tenin, je parlerai, pour elle, pour notre amour, pour notre fils.
Pour mon amitié avec le vieux Sily aussi, je parlerai. Pour qu'on sache, pour que l'homme du 28 septembre ait une dernière chance de reprendre la barre et de chasser le ministre félon.
Mon cri aura-t-il des échos ? Qu'importent des milliers de nègres mourant en Guinée ? Quelques combattants tombés sous les balles fascistes à Madrid soulèveront les foules de Paris et de Londres, bien plus que dix mille nègres torturés, affamés, trois millions d'esclaves et un million d'exilés !

La jolie hôtesse approche, interrompant le cours de mes réflexions. La Sabena s'est montrée particulièrement compréhensive et généreuse envers les dix-huit rescapés français qu'elle a choyés.
– Nous arrivons à Bruxelles, messieurs, ne bougez pas de vos sièges. On viendra vous chercher. Votre président de la République a envoyé son avion personnel vous prendre pour vous ramener à Paris. La Sabena se réjouit de votre libération et, au nom de tout l'équipage, je vous souhaite bonne chance et bonheur pour votre nouvelle vie!
Bonne chance et bonheur!
En descendant péniblement l'échelle de coupée, j'ai un triste sourire. Le fin avion de liaison est là qui brille sous le soleil matinal. Les trois couleurs de la Liberté éclatent de vie sur son fuselage. Et je pense que les trois couleurs de mon drapeau guinéen sont bien belles aussi ! L'or du soleil africain, le vert de ses forêts, le rouge de son sang qui continue à se répandre sur tout son sol.
L'exil a commencé... Avec lui, une longue, très longue lutte...

Notes
1. Commerçant Malinké de Kankan.
2. Sadaka ou sacrifices.
Quand on veut obtenir la réalisation d'un souhait ou au contraire qu'on veut empêcher un événement désagréable de se produire, on est invité à offrir des « sacrifices ».
Cela ira d'une simple noix de cola à un boeuf adulte Les sacrifices sont connus de toutes les religions. Il est simplement dramatique que dans certaines régions de Guinée, des charlatans poussent des familles trop crédules à se ruiner dans leurs pratiques.