Jean-Paul Alata
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Après la déposition de Sékou Fofana, les activités de la commission ralentirent. J'avais parlé au seul Korka de mes problèmes mais n'en avais retiré aucun réconfort. Pour oublier, je m'efforçai de participer aux exercices religieux de mes compagnons. Je fis même leême complet, épreuve très pénible car, mieux traités que la majorité, nous restions encore très sous-alimentés.
Rien
ne me permettait de m'évader de mes inquiétudes. Même les quelques nouvelles de Tenin, obtenues de Conté, ne me détournaient
pas de mon obsession.
Puis arriva le miraculé de Kindia.
Dans un état effrayant, le corps littéralement couvert de plaies
qui saignaient encore, Émile
Kantara était incapable de se tenir debout. Les gardes le portèrent au pavillon sur une civière. Ses camarades furent obligés, une semaine durant, de l'alimenter à la cuillère. La nuit venue, il restait dans la salle de garde, sur sa civière. Aucun risque d'évasion.
Il venait de Kindia où il avait passé deux mois. Le traitement qu'il y avait supporté de là part
de Michel Emile était effroyable.
L'exposé des conditions faites aux prisonniers atterrait ses auditeurs.
L'interrogatoire par le gouverneur rappelait les pires pratiques de la Gestapo.
Là-haut, ils ne recevaient qu'une louche de riz blanc par jour. Le matin, un quart de « jus » sans sucre et sans pain. Aucun soin. Les cas les plus graves étaient traités à l'aspirine s'ils obtenaient l'agrément de Michel Emile. Depuis sa nomination à la tête de la région, il fallait son accord pour tout ce qui était destiné aux détenus politiques. Distribution de nourriture, vêtements, literie, soins, tout passait par lui. Kantara ne pouvait donner avec certitude le nombre d'hommes qui avaient trouvé la mort dans ces conditions mais, trop souvent, quand on lui posait une question sur un camarade qui y avait été interné, il répondait par un hochement de tête.
J'appris ainsi la disparition
de dizaines d'hommes par dysenterie aiguë, crise cardiaque ou simplement inanition. En proie aux affres
d'une faim permanente, les prisonniers dévoraient tous les déchets qui traînaient dans les cours, herbes, rares épluchures de fruits jetées
par les gardes.
Jusqu'aux procédés d'interrogatoire qui n'avaient rien de commun avec
ceux de Boiro.
De toute façon, demandais-je, là-bas, comme ici, la frontière
de l'innocence passe bien par la cabine technique!
Encore faut-il que tu la distingues, cette ligne symbolique,
répondit Kantara. A Kindia, l'interrogatoire est précédé aussi d'une période de jeûne mais c'est dans une sorte de souille à cochons puante, pieds et mains entravés qu'on est jeté. Puis nous sommes entièrement ligotés au fil électrique avant même d'arriver à la
cabine A terre, comme un colis, devant Michel Emile qui
parade, tout de blanc vêtu. Tu parles de frontière ? Ici, si je comprends bien, le ministre vous la trace lui-même. La commission se substitue au détenu pour la rédaction.
A Kindia, Michel Emile exige
que tu fasses ta confession, entièrement seul. Tu es innocent, tu
ne connais rien à rien. On ne te tend aucune perche et il faut
parler. La magnéto ? Tu y passes des jours entiers, et les coups
de chicote, les piétinements des gendarmes. Pendant ce temps,
tu restes attaché, ta circulation s'arrête
Il se tut, incapable de poursuivre. Avec un coup d'oeil éloquent
aux autres compagnons, Yakoun se pencha vers lui, l'encouragea
à continuer. Il n'était pas étonné. C'est bien ce qu'il avait affirmé.
Le pire, ils ne le connaissaient pas!
Les mots te sont arrachés un à un, reprit Kantara. Heureux
ceux qui avaient pu lire les dépositions dans Horoya avant leur propre arrestation. Ils connaissaient la trame de l'affaire. Ils y puisaient
de quoi contenter Michel Emile.
Pas toujours d'ailleurs, car ce salaud exigeait du neuf ! Mais enfin, ils abrégeaient leurs tourments. Moi, je n'ai pas eu cette chance. Aucune déposition n'avait été
publiée quand on m'a coffré, sauf celles de janvier, pas grand-chose, quoi ! Aucun repère, Je voulais bien être coupable mais qu'inventer? Quand je disais « d'accord, je suis d'accord » aux gardes, ce pourri d'Emile se penchait flegmatiquement sur la table « d'accord sur quoi? précise exactement » et...
merde!
Son supplice avait duré trois jours. Plusieurs fois, il s'était évanoui. Il avait assisté à la mort, dans ces conditions, d'un des meilleurs amis du groupe, Paul Stephen, un créole, solide et beau gars qui n'avait pas quarante ans, licencié en économie comme Korka. Il avait succombé à un arrêt du coeur sous les brutalités des gendarmes qui ne s'étaient pas aperçus qu'ils frappaient un cadavre.
Kantara se croyait perdu, lui aussi, quand un miracle survint.
Le capitaine du camp Boiro était
venu inspecter la
prison politique de Kindia. Il l'avait trouvé ligoté dans sa souille, attendant sa quatrième comparution. Il l'avait fait détacher, soigner sous ses yeux sans qu'on ose lui parler d'exiger la signature du gouverneur sur le bon de médicaments. Le soir même, il était transporté en ambulance à Conakry.
Arrivé à ce stade de son récit, le miraculé expliquait la réaction
du capitaine par leur
vieille amitié d'enfance. Quand je lui eus confié ce qu'il en était réellement, la volonté du ministre Ismaël
d'avoir la tête d'Emile,
il réussit à se soulever sans aide sur son brancard. Ses yeux brillaient
de joie.
Enfin, il y a une justice. Que ce chien connaisse le sort qu'il a réservé aux
autres.
Mais ce n'est pas pour ces cruautés qu'on l'arrête!
Je m'en fous. Cela vengera quand même les morts dont il est
responsable.
Ce cri du coeur aurait-il du soulager ma conscience?
Michel Emile était dépeint comme un véritable démon. Sa disparition ne pouvait être
qu'un bien.
Il n'en fut rien. Ma logique me poussait à considérer cette nouvelle arrestation comme un crime. Il aurait été juste que ce tortionnaire fût poursuivi pour ses actes. Ce n'était pas le cas. Ce ne serait pas pour avoir torturé, pour avoir obtenu des aveux faussés qu'on obtiendrait sa tête.
En aucun cas, la fin ne peut justifier les moyens.
J'entrevoyais
maintenant trop bien les buts poursuivis méthodiquement par Ismaël.
Ce brutal règlement de comptes, ouvrant la route au pouvoir, était encore un déni
de justice.
Le pauvre Kantara était soulevé d'espoir. Il s'attendait à être libéré d'un jour à l'autre.
Mama, Yakoun et lui estimaient que
le capitaine avait
préfiguré sa libération en le ramenant à l'annexe.
Il ne pouvait pas le rendre à sa famille dans cet état physique.
Les soins constants dont il était entouré, les prévenances particulières
de la garde-chiourme l'encourageaient dans cette confiance.
Avec Korka, nous étions
bien moins optimistes.
La tension montait
d'heure en heure au camp. La garde était visiblement
reprise par son ancien énervement, rudoyait à nouveau tout son
cheptel. Les règles d'ouverture des portes furent oubliées assez
souvent et les prisonniers avaient beau frapper et hurler, aucun
garde ne se dérangeait plus.
L'annexe était comble. La cellule voisine était occupée par
cinq nouveaux dont Sékou Fofana.
Un
matin , le camp était exceptionnellement calme. Des enfants
jouaient dans la cour, sous les yeux des prisonniers qui se relayaient
à la lucarne. Hélas, ce n'était pas le frais spectacle rêvé !
Ces gosses, entre huit et douze ans, jouaient à l'interrogatoire.
Rien n'y manquait. La copie des aînés était fidèle. Il y avait
le prisonnier attaché avec des bouts de ficelle ; on le couchait
à terre, le bourrait gaillardement de coups de pieds, heureusement
nus. Un enfant tournait une manivelle imaginaire. L'attaché hurlait.
Comble d'ironie, les détenus entendaient le chef de bande claironner gaiement: « La vérité. Je veux la vérité. »
Toute la ville était donc parfaitement renseignée sur les conditions dans lesquelles se déroulaient
les interrogatoires.
Nous restâmes songeurs. Cela aurait dû nous réconforter de savoir que le secret n'avait pu être gardé, que nos tourments étaient connus. L'apathie de la population, au contraire, nous terrifiait. Elle n'avait même
plus l'excuse de l'ignorance.
La peur ne saurait tout justifier, affirmait Korka.
Je ne pouvais plus juger. Depuis bientôt un an, j'agissais sous
l'emprise de la peur et elle régnait désormais en maîtresse sur moi: peur de perdre mes minces avantages, les quelques bribes de nouvelles arrachées à Conté, peur plus insidieuse encore d'être physiquement liquidé parce
que j'en savais trop.
Je ne portais aucune confiance en Ismaël et ses promesses.
Mon découragement, mon dégoût de moi-même s'accrurent encore après le transfert d'une dizaine de détenus qui s'opéra
brutalement une nuit d'octobre.
Après l'extinction des feux, le camp se préparait au sommeil. Exceptionnellement, la cabine technique ne travaillait pas. Aucun
interrogatoire. Des bruits de moteur dans la cour, de gros camions
à Diesel, firent se dresser les occupants du pavillon 2 dans le
noir. Vite Mama, dont le lit était sous la lucarne, grimpa sur
les montants.
Un très gros camion bâché. Un sept-tonnes Berliet, militaire. Il a manoeuvré et se présente de cul. Tiens, les gardes sont en alerte. Casqués et armés. Voilà Kourouma, un papier à la main.
Attention ! Il désigne le 5 en face. Le chef de poste et des hommes
y vont. Ce n'est pas fini, au 6, c'est l'adjoint. Voilà des gars
qui sortent des cases.
Tu les reconnais ? souffla Yakoun,
la voix angoissée.
Des petits, dit Mama, je les reconnais tous, des petits commerçants, des paysans, un marabout de Labé, rival de Gbeléma.
Tiens, Djibril d'Agrima ! Il y en a huit, non neuf! Oh !
Qu'y a-t-il? interrogea Korka.
Ça va mal pour eux. On les attache. Pas aux menottes, au fil,
les bras et les jambes. On les hisse dans le camion. Ils ne peuvent
pas faire un geste. Ça y est, tout le monde est monté.
J'avais une mauvaise peur au ventre. Mes entrailles se tordaient
et je croyais mon coeur prêt à lâcher. Tous devaient être comme moi, je le devinais à leur voix devenue un filet rauque où la crainte glissait son chevrotement. « Pourvu que cela s'arrête là. » Je récitai
la Fatiha, absurdement.
Mama restait aux aguets, attentif à ce que le haut de son visage
ne lut pas visible au cas où un des gardes s'avise de balayer
la lucarne d'un coup de lampe électrique.
Allah Man Demena ! Kourouma regarde encore sa liste! Il parle
au chef lui montre le 4.
C était le pavillon de Kassory, au fond de la cour.
Merde, Alata. Ton frère!
Porri?
Il n'est pas brillant. Il a une sacrée trouille. Devant lui,
il y a Condé qui marche droit mais ton frère, il tremblote ! Ça
y est, ils sont montés aussi. Peut-être est-ce terminé ? Zut
!
Il dégringola brutalement du lit, se jeta dessus, chuchota:
Attention, ils viennent par ici!
Nos coeurs battaient la chamade. Nous nous enfonçâmes sous les
couvertures comme si la minceur du coton pouvait s'interposer
efficacement entre les gardiens et nous. Les pas sèchement martelés
passèrent devant notre porte, s'arrêtèrent à la cellule
voisine. Il y eut des bruits divers. Personne n'osait plus bouger ni parler.
Les pas revinrent,
accompagnés, semblait-il, de glissements de pieds nus. Un silence. Personne n'osait encore croire à son bonheur. Puis de nouveau, les pas lourds. Cette fois, c'est pour eux. La lumière inonde la pièce.
Le chef de poste est sur le pas de la porte, mitraillette aux poings.
Bama Yakoun ! appelle-t-il, d'une voix haute.
Yakoun se dresse lentement
sur son lit. Son visage est décomposé. Il tremble.
Dépêche-toi. Ne prends rien.
Comme Bama ne se presse pas,
un des hommes entre dans la pièce, le secoue rudement par le bras. Ils sortent tous. La porte se referme. La lumière s'éteint.
Quelques minutes. Le moteur gronde plus fortement, s'emballe. Le camion est parti. C'est fini...
Un
silence de tombe règne dans la pièce. Il y a une heure,
on jouait aux dames avec Bama;
il y a quelques minutes, il parlait. Maintenant où est-il ? Peut-être
sera-ce rapide?
La voix de Korka:
Demain matin, je ferai l'appel de la prière à haute voix si
vous le voulez bien.
Personne ne lui répondit. Dieu sera-t-il le suprême recours?
Yakoun aussi priait avec ferveur. Et mon ancien compagnon d'armes,
le mort du Pont Tumbo, Barry III.
Il était d'une famille renommée
pour sa piété. Dieu n'empêchait jamais aucun mal. Les véritables
croyants ont tous une bonne raison d'admettre cette impassibilité.
Fatalistes ou non, ils se retrouvent tous pour affirmer que les
voies de Dieu sont impénétrables.
Avoir confiance. Oui mais en quoi?
Les prières des emmurés de Boiro auront-elles
plus de chances d'être agréées que celles des Purs de Montségur ou des Juifs de
Fez? Sur terre non plus, on ne pouvait faire confiance en personne,
ni en rien. En cet instant de détresse, même l'espoir en Tenin
vacillait. Tout n'était que trahison. Le tribunal révolutionnaire
avait bien affirmé que ceux qui accepteraient sa loi avec le minimum
de contrainte seraient sauvés. C'était le cas de mon frère
Porri, encore davantage celui de Yakoun.
Et on les embarquait comme du bétail, ligotés comme des moutons
promis au sacrifice. Il n'y avait vraiment rien à attendre de
cette équipe qui ne cessait de mentir, au sein même de l'enfer!
Un immense désespoir me saisissait. J'allais disparaître sans
laisser rien derrière moi, qu'un nom souillé par cette ignoble
liste. Le rat courait de partout. Rien, aucune issue. La mort
? Siebold était bien mort. Avait-il empêché de dresser des listes
de proscription en son nom ? La mort même ne m'aurait pas dégagé
de cette ignominie voulue par Ismaël.
Si de tels systèmes obtiennent des aveux de héros bolchéviques
de 1917, que peut espérer un Alata?
Une
nouvelle courut l'annexe en un temps record. Personne ne sut jamais comment
elle s'était propagée. Le gouverneur Michel Emile était un des hôtes de marque du camp. Il y était arrivé, menotté,
et avait, immédiatement, été jeté au secret.
L'homme est cruel. Ces prisonniers qui, pour la plupart, n'avaient
plus d'espoir, furent soulevés d'une véritable poussée de
joie.
Il était clair qu'ils ne réagiraient jamais contre le président,
tout désigné pourtant comme seul artisan de leur malheur. Ils
continuaient à l'entourer, en prison, de leur vénération. Si certains,
en leur for intérieur, pensaient autrement, ils le dissimulaient
suffisamment pour ne provoquer aucune fausse note dans ce concert
de louanges.
La colère, les critiques violentes, les promesses de vengeance
étaient dirigées contre Ismaël, Tristan l'Hermite et Olivier le
Daim, et les nutres tourmenteurs jurés: Michel Émile, Gbeléma
Fodé, ou Seydou Keita.
Aucun détenu n'entretenait l'illusion que l'arrestation de Michel
Émile puisse modifier son propre sort mais tous étaient heureux que le bourreau de Kindia goûte, à son tour, les tristes délices des geôles révolutionnaires.
Il est vrai qu'après Émile, le miraculé, plusieurs prisonniers
avaient été, ensuite, ramenés de Kindia à Boiro et y avaient répandu
les détails les plus précis sur le comportement de leur juge.
La nouvelle ragaillardit si fort Kantara qu'il en oublia sa déconvenue.
La commission l'avait convoqué l'avant-veille. Son « ami d'enfance », le capitaine, lui avait posément fait comprendre que les seuls remerciements qu'il pouvait recevoir pour l'avoir tiré des griffes de Michel Émile étaient de ne pas l'obliger à le faire passer, ici aussi, à la
cabine.
Il comprit sur-le-champ et fit une croix sur ses illusions. A lui, le manteau
d'opprobre. Réellement, nous confia-t-il ensuite, il ne se sentait plus le courage de repasser par ce genre d'épreuves.
A Kindia il se résignait à mourir puisque Émile attendait impassiblement le récit d'une fable dont il ne connaissait pas un traître mot. Avait-il repris goût à la vie ? Ou bien, à Boiro, en avait-il appris suffisamment pour débiter sa récitation sans erreur ? En tout cas, il n'avait plus aucun désir
de se laisser maltraiter.
L'arrestation de l'ancien gouverneur marqua la fin de mon utilisation
directe par le ministre. A mon grand soulagement, il respecta
le caractère de sa nouvelle victime. Émile couvait un racisme
exacerbé. Son enfance avait été extrêmement malheureuse. Son père,
un gros commerçant libanais, avait refusé de le reconnaître. Pis
encore, il l'avait fait débouter d'une action en reconnaissance
de paternité. Émile en était resté traumatisé. Il avait des amis
européens, mais en pays blanc. En Afrique, il était allergique
à toute tentative d'un Blanc à se mêler des problèmes locaux.
Cela nous avait maintes fois opposés autrefois.
Dans ces conditions, Ismaël estima
que ma présence à la commission
fouetterait l'orgueil du prisonnier à tel point qu'il faudrait
des mesures extrêmes pour le briser. Or, s'il voulait ête,
il désirait, tout autant, l'amener à accepter sa défaite. L'homme
devait être écarté de la vie politique, presque élégamment. On
ne se priverait pas du plaisir de l'humilier et de le maltraiter
mais, une fois sa défaite consommée.
Il me remplaça donc par Sékou Fofana, son pion maître dans cette
partie d'échecs. Une résistance trop acharnée pouvait encore donner
le pas à son adversaire. Il n'en était pas question dans ses plans.
Je pus donc me dégager de la plus lourde hypothèque. Il ordonna
à ses adjoints des sous-commissions de m'utiliser, mais avec un
Fodé Bérété ou un Mouctar Diallo, je prenais appui sur mon passé.
Malgré leur position présente, ils ne pouvaient marquer aucun
point sur moi. Mon duel avec Ismaël durait depuis près de quinze
ans, dont les travaux actuels n'avaient été qu'un prolongement.
Contre lui, je n'avais aucune arme puisque le président n'avait
pas accepté d'utiliser encore celles que je lui avais fournies.
Avec les autres commissaires, il n'en allait pas de même. Toute
cette prise de conscience, m'intégrant plus étroitement au régime
dans ce qu'il avait de plus dégradant, m'affligeait.
Je n'ai plus d'âme, criai-je un jour à Korka.
Je suis perdu. J'ai honte de moi, de ma peur. Que faire ? De quelle étoffe sont
faits les héros? Je ne suis qu'un lâche. Je n'ai plus d'âme!
Korka sourit.
Nous en sommes tous là, du moins ceux qui veulent peser leurs
actes et qui ne se contentent pas de les subir. C'est ce que voulaient
ceux qui nous ont plongés ici : nous dépersonnaliser, nous déshumaniser,
nous ravaler au rang de la bête. Que tu aies honte de toi, que
tu pleures après ton âme enfuie, n'est-ce pas la réaction qu'
ils n'attendaient plus de toi ? Jean, tout à l'heure, voulais-tu
signifier que tu t'efforcerais de refuser si on te proposait encore
le choix ?
Je ne le referais pas. Ou moins, j'essaierais de refuser. Je
regrette d'avoir cédé à leur chantage et à la peur physique. Parce
que j'ai combattu, que j'ai tiré sur des hommes, je me croyais
courageux. Par Dieu qui m'entend, je voudrais surtout n'avoir
jamais accepté de cautionner cette liste qui termine ma déposition!
Korka se leva brusquement, vint m'embrasser chaleureusement.
Maintenant, tu es réellement mon ami. J'ai tellement souffert
d'avoir moralement renoncé et je craignais que tu n'aies définitivement
abandonné le combat, que tu te sois « installé ». J'ai bien réfléchi.
Nous n'avons rien à regretter. Nous ne pouvions agir autrement.
Qui a triomphé d'eux ? Qui a pu résister ? Même les morts ont
parlé selon leur volonté ! Malheureusement, les raisons, les mobiles
d'un acte mauvais en soi ne peuvent qu'expliquer pourquoi il a
été commis, ils ne le justifient jamais. Il nous faudra vivre
avec les souvenirs de notre faiblesse, la surmonter et dépasser
notre honte. Il faut, un jour, témoigner!
Fofana assista donc à l'interrogatoire d'Émile Cissé. Nouveau
voisin de cellule il nous en rapporta fidèlement le déroulement.
Le gouverneur était assez subtil pour comprendre qu'il avait perdu la partie mais trop engagé pour renoncer à préparer sa revanche. C'était un battant. Dans un élan de naïveté touchante, il essayait d'informer le président de la situation. Comme si le ministre vainqueur allait permettre de telles communications . Il glissa des messages à chaque gardien; ne s'apercevant même pas qu'il ne disposait de crayon et de papier qu'avec l'assentiment d'Ismaël. Toutes les missives aboutissaient au bureau de ce dernier qui s'en régalait avec des mines de chat gourmand.
Les scènes qui se déroulèrent à la cabine furent ignobles. Le clou en fut une sorte de reconstitution de la « cellule » d'espionnage dont Michel Émile était le chef. Tous les détenus censés en avoir fait partie et dont les dépositions avaient permis l'arrestation du responsable, reçurent la promesse formelle d'une libération immédiate. Pour les mettre en conditions le ministre les avait rassemblés au pavillon 4 , leur avait fait rendre leurs habits civils, jusqu'à leurs portefeuilles. On les avait officiellement classés parmi les hommes gardés à vue, non plus parmi les prisonniers. En contrepartie, ils accablèrent Émile de déclarations qui en faisaient un agent français antérieurement à 1958.
Fofana alla jusqu'à exiger qu'il lui restituât les primes en dollars qu'il l'accusait d'avoir détournées à son profit. Le bouquet de ce feu d'artifice fut le geste de Gbeléma Fodé ôtant un de ses moukés et chargeant un prisonnier d'en frapper au visage le détenu ligoté. Il faut savoir qu'il n'y a pas pire insulte en pays malinké que menacer un adversaire de ses souliers. Le mari qui veut répudier sa femme n'a qu'à faire le simulacre de ce geste devant témoins. Aucune femme bien née n'acceptera plus de rester sous son toit.
Fofana nous affirmait que Cissé vivait dans un rêve. Il devait espérer qu'un de ses messages, au moins, parvienne à son destinataire. Il exagérait sa docilité pour déjouer la surveillance. Le ministre qui le manipulait avec méthode en profita pour avancer la solution de son dernier problème... ll lui fit charger L. B. S, à fond et, sans plus attendre, lança son ultime offensive.
La
véritable physionomie du procès se révélait aux yeux de quelques
initiés et je m'épouvantais d'en être.
Pour assurer sa dernière victoire qui nettoyait la place autour
du président, Ismaël fit recueillir les témoignages de détenus européens.
Il
y avait, alors, au camp deux professeurs dont le dévouement
à la jeune République n'avait jamais été mis en cause. L'un d'eux
surtout, Caron, servait depuis plusieurs années à l'Éducation
nationale en refusant tout avantage matériel. lI se contentait
d'un salaire modique, d'un logement misérable. Il refusait toute
devise, n'acceptait que la monnaie guinéenne. Avec tout cela,
il travaillait quinze heures par jour. Fort mal, d'ailleurs. Très
intelligent et cultivé mais passablement brouillon et se croyant
la science infuse, il touchait à tous les problèmes. Devenu l'intime
de L.B.Z., il le poussait à intervenir, au nom de l'idéologie,
dans des domaines qui lui étaient bien étrangers. Son désintéressement
et son fanatisme politique ne faisaient aucun doute si son incapacité
d'organiser n'était pas moins claire. Le ministre passa avec lui
son marché habituel : une déposition contre L.B.Z. , accablant
Michel Émile au passage, contre la promesse d'une libération à
très brève échéance.
Une courte visite à la cabine technique où étaient, justement,
suspendus quelques « régimes de bananes » convainquit Caron de
l'inéluctabilité du marché.
Leblanc, un magnifique athlète de trente ans, s'exécuta tout aussi
bien. Professeur de lettres, ce jeune licencié s'était voué de
toute son âme à l'Afrique dont il appréciait les paysages,
les habitants et apprenait la culture.
Brutalement projeté de ses spéculations intellectuelles aux abîmes
du camp, il avait tenté de se suicider le cinquième jour de son
incarcération. Sa très grande taille lui avait permis de nouer
aux fentes de la charpente métallique des lanières arrachées à
sa couverture. Le choc de ses talons contre la porte avait alerté
la garde. Immédiatement dépendu, ranimé après une longue période
d'inconscience, Leblanc avait été attaché au soleil, au pied d'un
arbre. pendant un jour entier. Puis Ismaël l'avait incorporé à
son plan, transféré à l'annexe, pavillon des étrangers.
Le rescapé n'avait pas opposé grande résistance avant d'orienter
sa déposition contre L.B.Z. Ce qui lui était arrivé l'avait
traumatisé et il ne pouvait retrouver son équilibre. Le monde
s'écroulait autour de lui. Peu lui importait qu'un juste de plus
fût emporté par la tourmente.
L'offensive du ministre contre le dernier conseiller du président
était rudement menée. Les dépositions s'accumulaient contre L.B.Z. Toutes les possibilités d'en obtenir étaient méticuleusement prospectées auprès des détenus.
En liberté, je m'étais toujours bien entendu avec Bérété,
moins bien avec Guichard. Le premier n'était pas une lumière mais faisait
preuve d'une grande honnêteté intellectuelle. Fanatique du régime,
il savait rester dans des limites saines, n'excédant pas la démagogie
courante. Guiton était plus difficile à vivre. Comme tous les
métis guinéens, il était extrêmement méfiant. Les complexes de
ces malheureux s'accentuaient tragiquement depuis l'Indépendance.
Leur petite communauté avait payé un lourd tribut aux épurations
successives. Depuis dix mois, pratiquement les deux tiers des
« mulots » avaient été éliminés.
Toutes
ces dépositions orchestrées délièrent les lèvres
de Bérété.
Il me convoqua plusieurs fois pour le simple plaisir de discuter.
C'est ainsi que je pris connaissance des dépositions et du comportement
des étrangers détenus. Environ la moitié d'entre eux était passée
devant le comité. La proportion des réticents était identique
à celle constatée chez les Guinéens. Les hommes se valaient. Certains,
de ceux que je vis, par la suite, plastronner effrontément, refusèrent
de se laisser même lier les mains. Ils allèrent, avec une bonne
volonté touchante, au-devant des désirs de leurs bourreaux. D'autres
monnayèrent assez sordidement leur « confession » contre des avantages
matériels solides : double ration, porte ouverte, douche quotidienne,
et exigèrent que l'accord du ministre ne restât pas verbal mais
soit consigné sur le livre de poste.
Par contre, l'un d'eux, surtout, fit l 'admiration des tortionnaires
et mérita l'estime de tous.
Ami intime de Naby l'exilé, W. G. refusa
de renier cette amitié.
Invité à pondre sa petite histoire drolatique, il sut imposer
le respect au ministre lui-même. Quand on lui demandait quelque
précision, il répondait d'un ton posé: « Vous ne désirez certainement
pas de moi un faux témoignage, n'est-ce pas? »
Mais tout a une fin et sa déposition fut rendue nécessaire par
la nature même des liens qui l'attachaient à l'ennemi juré du
régime. Le prisonnier, de constitution très fragile, qui surmontait
déjà, avec un courage remarquable, le lourd handicap d'une déformation
accidentelle de la colonne vertébrale, supporta stoïquement les
tortures habituelles. Il stupéfia les gardes par son calme mais
on l'affama.
Il fut laissé près de deux mois à un régime alimentaire de misère.
Il ne put tenir et dut accepter, comme tout le monde, de se plier
aux exigences de ses bourreaux. Il le fit avec dignité. Bérété
me rapporta ses moindres paroles, s'émerveillant d'un tel cran
dans un corps physiquement amoindri.
C'est l'âme qui commande, lui dis-je. Cet homme a une âme de
fer. Il est profondément religieux. C'est une arme remarquable
qu'il sait utiliser. C'est un être exceptionnel.
Toi aussi, tu es croyant et tu as tout de même résisté à pas
mal de pressions!
Oh moi, je n'ai plus d'âme. L'Afrique me l'a enlevée, il y a
quarante ans. J'ai cru que c'était pour me la conserver enrichie
mais la Guinée vient de me la briser. Je n'ai qu'un amour au coeur
et ce n'est pas suffisant pour pouvoir se dépasser.
Bérété me regarda pensivement.
Il n'y a rien de vrai dans toute ta déposition. N'est-ce pas,
Jean-Paul ?
Pour une fois' je me départis de ma prudence. Je laissai parler
mon coeur.
Y a-t-il seulement dix mots de vrai dans l'ensemble de toutes
ces déclarations?
Guiton, debout près de la table, entre nous deux, protesta mollement.
Il était visiblement apeuré.
Tout de même! L'existence des réseaux n'est plus à démontrer.
Qu'il y ait eu de l'exagération, d'accord, mais les Services secrets
étrangers ont organisé leurs bases, ici.
Il n'y a aucun pays au monde où n'existent pas de Services de
renseignements. La Guinée, elle-même, a ses propres réseaux dans
les pays voisins et prie ses ambassadeurs de la renseigner dans
les autres. Mais ce ne sont pas les malheureux qui sont ici qui
les constituaient sur son sol. A mon avis, les véritables espions
courent encore et se moquent bien de la comédie jouée qui ne touche
que des innocents !
La conversation s'arrêta là ; Guiton était trop effrayé.
Elle
reprit deux jours plus tard. Je venais d'en terminer avec la déposition d'un Européen que j'avais aidé de mon mieux malgré
ma répugnance. L'affaire de cet homme m'attira par pitié. Il était
le doyen des détenus, approchant les soixante-dix ans. Passe encore
qu'il fût emprisonné à cet âge. Ce n'était guère un honneur pour
le pays qui jetait des vieillards dans de telles geôles mais quand
on m'appela, on l'avait déjà maltraité...
Ce n'était pas le fait de Bérété. Je fus toujours
persuadé qu'il
n'aurait pas accepté de le faire passer à la salle de torture,
autrement que pour l'impressionner. Tormin avait été interrogé
à la 4è sous-commission par un policier particulièrement ignoble
qui y sévissait. Son moindre défaut était de procéder lui-même
aux arrestations et de dépouiller le prisonnier de tous ses objets
de valeur avant de le présenter au greffe. Ce voleur qui était
doté par la nature d'une véritable face de belette, au menton
fuyant et au long nez charnu et mobile des narines, s'acharna
à obtenir une déposition suffisante. Cruellement ligoté, Tormin
s'était incliné mais sa déclaration n'avait pas plu au ministre qui
avait chargé Bérété de la reprendre.
Le pauvre vieux ne pouvait plus se servir de ses mains. C'était
sa seule richesse. Il était serrurier. La vue de ce vieillard
qui souffrait d'une diarrhée persistante me révolta. Cela dépassait
toutes les bornes, ne pouvait servir en rien une cause quelconque.
Il n'y avait, dans cette arrestation d'abord, puis dans cette
torture, aucune justification. L'homme n'était pas un expert travaillant
pour un autre gouvernement. C'était un artisan installé à son
compte dans le territoire, depuis trente ans!
C'était aussi l'avis de Bérété qui s'arrangea
pour rester seul avec moi. Il devait être près de minuit. La nuit était très calme.
Il venait de déplorer que de telles exagérations aient été commises.
Même en cas de culpabilité, le vieillard aurait dû être expulsé
par le premier avion et non incarcéré.
Une voix s'éleva dans la pièce voisine. C'était l'enregistrement
d'une nouvelle déposition. Au début, aucun de nous ne fut frappé
par les paroles, puis le nom de Behanzin nous alerta. Nous nous
tûmes, d'un commun accord, écoutâmes.
Je voyais le visage de mon vis-à-vis s'altérer, virer au gris,
ses traits se creuser, ses mâchoires saillir et me souvins qu'il
était des intimes de L.B.Z. à qui il devait sa formation intellectuelle.
L'alter ego du Dahoméen était Keita Mamadi qu'on
ne voyait plus que rarement à la commission. Je compris que l'affaire atteignait
un sommet.
Si le ministre obtenait la tête de sa victime, il déclencherait
également une nouvelle vague d'arrestations. La place à investir
auprès du président devenait libre, au prix de milliers d'hommes.
Quand la voix de Leblanc s'éteignit, Bérété releva
la tête. Il
s'était peut-être écoulé une heure où chacun s'était concentré
sur l'exposé du professeur en y interférant ses propres pensées.
Je soupirai :
Hé bien, je crois que je ne suis pas seul à craindre pour ma
vie! Si le président admet cette déposition, vous allez être fatigués
!
Bérété articula lentement :
Il veut notre
peau mais nous avons un avantage sur vous. Nous, nous le savons. Après Kassory et toi, il a eu Michel Émile, mais
nous, jamais ! Nous ne nous reverrons guère. Je vais être très
occupé à la présidence, trop occupé pour venir à cette commission.
D'ailleurs ce travail ne me plaît pas. Tu le sais déjà. Bon
courage Alata. Tu t'en tireras.
Je haussai les épaules.
Je n'en sais trop rien. Physiquement, rester quatre ans ou plus
dans un pareil enfer semble difficile ; moralement, c'est pire.
Rien à faire, sans nouvelles des siens, rester allongé toute la
journée dans l'obscurité à ruminer ses pensées, savoir qu'on a
tout perdu, même sa femme !
Bérété me coupa :
Tu n'as pas le droit de parler ainsi. Tu n'as pas perdu ta femme.
Elle ennuie le président pour
obtenir une nouvelle entrevue avec toi. Elle ne pense qu'à toi. Tiens le
coup. Nous sommes nombreux
à mesurer les fautes commises. Peut-être pourrons-nous réparer.
Je sais que tu es resté révolutionnaire et le
président est toujours
ton ami, malgré tout !
Ce furent les
derniers mots que nous échangeâmes. Moins de trois
jours après, les travaux du Comité révolutionnaire étaient suspendus.
On prit prétexte de la visite de nombreux chefs d'État étrangers.
Plus de la moitié des détenus n'avaient pas été interrogés.
Ils avaient tous été pris brutalement, il y avait maintenant plus
de quatre mois et personne ne s'était soucié de leur sort.
Les travaux ne reprirent jamais. Ismaël n'eut
pas L.B.Z. On enterra la fin du procès pour le sauver. Pour autant on ne libéra
pas les milliers d' innocents qui croupissaient en prison. Cela
signifiait-il que le patron avait vu, enfin, clair dans le jeu
de son ministre ? S'il avait deviné où était le véritable complot,
pourquoi n'absolvait-il pas les malheureux, un instant sacrifiés
à la raison d'État ?? Nous demeurâmes un an à l'annexe, ignorant
tout du monde mais relativement bien traités.
Le jeune professeur Leblanc, après l'échec de sa tentative de suicide, avait été conduit à un pavillon où une dizaine d'Européens
avaient été groupés à l'annexe. Il ne vivait que dans l'espoir
que le ministre tiendrait sa promesse. Sa déposition surprise
par Bérété chargeait Louis Behanzin comme on l'avait exigé, Qu'on
le libère! D'autant que l'autre avait été épargné ! Il s'était
fixé un délai.
Au soir de la Fête nationale du 2 octobre, il estima tout perdu.
Parmi les multiples avantages du pavillon, il y avait une provision
de médicaments de première urgence, introuvables au camp et même
parfois en ville. Leblanc avala, dans la nuit , suffisamment de
quinine pêtre emporté sans trop de souffrances.
Cinquante jours après, un leader de la gauche française, en visite
en Guinée, en repartait avec, dans ses bagages, deux Européennes
et Caron. Le ministre avait tenu sa promesse. Trop tard pour le
pauvre Leblanc!
« Philosopher, c'est apprendre à mourir », aimait-il à rappeler.
Il avait trop bien retenu sa leçon.
Son suicide avait affolé l'administration du camp. Le capitaine
annula tous les avantages accordés. Les Européens ouvrirent la
marche de retour au bloc. Quelques jours après, c'était le tour
des occupants du 2.
Restaient au château les femmes et environ deux cents détenus
qui n'avaient jamais bénéficié du moindre privilège et qui continuèrent
à souffrir. La dysenterie faisait ses ravages dans leurs rangs.
Quelques semaines encore et la mort allait faucher.
Je passai ma première nuit isolé. On m'avait séparé de mes compagnons
qui avaient été regroupés dans deux cellules. Le lendemain matin,
nouveau dispatching. Je me retrouve avec mon ancien ami Henri.
Nous occupions une cellule avec un Français, Naman. Né en Guinée
d'origine syrienne, parlant le maninka comme un Africain, ce vieil
homme considérait Kouroussa comme le pays où serait élevé son
tombeau. Un beau jour, sans plus de raisons que les autres, il
s'était retrouvé au camp. Trop riche et aussi trop autoritaire
pour plaire au régime. Si autoritaire qu'on l'avait surnommé depuis
fort longtemps le « roi de Kouroussa ». Ismaël y avait mis bon
ordre. Naman était un parfait honnête homme qui n'avait jamais
fait de tort à personne et qui se remettait difficilement d'une
arrestation qui brisait sa vieillesse. Que ferait-il après ? Il
n'avait plus rien nulle part, n'ayant jamais envisagé de s'installer
en Europe.
Les gardes avaient eu raison. La discipline, ici, n'avait rien
de comparable à celle du château. Le surnom avait été bon. Les
rescapés avaient mené, un an, la vie de château et maintenant
se retrouvaient confrontés avec les multiples tracasseries de
la garde. Claustration absolue comme autrefois, pas de douche
ni de lavage, rations de famine et la vidange quotidienne.
Les cellules étaient autant de petites sociétés où la mésentente
aboutissait trop rapidement à de très violents éclats. Emaciés,
tenant à peine debout, les détenus se battaient comme des chiffonniers
pour un simple mot déplacé.
La surveillance était rigoureuse. La mort de Leblanc avait mis
en exergue la corruption qui régnait à l'annexe. Le capitaine
et Fofana n'avaient pu couvrir tous leurs subordonnés et pour
se sauver eux-mêmes, en avaient sacrifié plusieurs. Pour être
certains qu'au bloc ne se produiraient pas de phénomènes analogues,
trois services différents déléguaient des hommes à la garde. A
part égale, gendarmerie, garde républicaine et milice composaient
l'effectif de chaque poste. S'ils étaient placés sous un commandement
unique et la responsabilité du commandant du camp Boiro, chaque
homme continuait à relever de son corps d'origine. Il ne se privait
pas de lui signaler les anomalies. La jalousie interarmes aidant
et la délation sévissant de manière endémique dans
tout le pays, les trois groupes se surveillaient plus que les prisonniers.
Désormais on devait trouver souvent des gardes en tenue pénitentiaire
passer de longs mois en cellule pour un délit, réel ou supposé,
mais toujours rapporté par un de ses collègues.
Nous avions des tas de choses à nous communiquer. J'allais expliquer
les travaux de la commission que j'avais suivis si intimement,
Henri me dit comment ils vivaient au pavillon des Blancs. Seul
Naman qui avait passé toute cette longue dernière année au bloc
n'avait rien à dire, qu'à ressasser la rigueur de la discipline
et l'affaiblissement général.
Mon trésor! m'annonça soudain Henri en me tendant un petit paquet
soigneusement emballé.
Trois lettres et deux photos. Trois lettres de sa femme, Marie-Rose
et deux photos qui la représentaient avec leur fils, au pied de
l'arbre, à Noël dernier.
J'eus une curieuse impression. C'était l'image de ma propre femme,
de mon propre enfant qu'on me donnait. Avec la confiance de ce
que je pris pour la véritable amitié, Henri insistait pour que
je lise les feuillets tant de fois manipulés.
C'est à moi que sont adressés ces mots de réconfort, c'est pour
moi que jaillit cet amour, que se morfond cette angoisse, Marie-Rose,
je t'aime, à la seconde même, d'une grande flambée. Tu es la Femme
qui patiente, qui guette, l'épouse qui n'oublie pas, qui ne vit
que pour le jour du retour. Tu es jeune, ardente et sage, pleine
de regrets et de promesses. Chacune de tes lignes s'appelle espoir.
D'autres femmes peuvent écrire à leurs maris mais elles seront
laides ou vieilles, leurs phrases n'auront aucun esprit et leurs
messages seront sans sel, comme leur vie. Toi, tu es une jeune
flamme, tu brûles chaque verbe que tu lances.
Comment les as-tu reçues? demandai-je, rendant son dépôt à regret.
Il était si bon de tenir en main ce cordon ombilical avec la vie.
Nous sommes officiellement des détenus politiques depuis six
mois. Ne le savais-tu pas ?
Je secouai négativement la tête.
C'est l'avocat de W. G. qui l'a obtenu, avec le droit de correspondre
une fois par mois et de recevoir un colis.
C'est bien la première fois, dis-je très étonné, qu'un détenu
guinéen est autorisé à prendre un avocat. Il est vrai qu'il n'a
pas pu présenter sa défense à la commission. La qualification
de détenu politique est une sale blague ! Nous aurions eu mille
fois plus de chance en obtenant celle de criminels de droit commun
! Mais le droit de recevoir des colis et de la correspondance
est important. En reçois-tu régulièrement ? Est-ce pour tous les
étrangers ou seulement quelques-uns?
Naman répondit pour lui.
L'avocat de W. G. a obtenu ce droit pour tous les étrangers
européens mais c'est très inégalement appliqué. Depuis six mois,
sur trente Blancs que nous sommes au bloc, trois ont reçu régulièrement
leurs colis, une dizaine en ont eu deux ou trois. Les autres,
rien.
Et les lettres?
Encore plus irrégulier. Quant à répondre, rien à faire
!
Et toi, Henri. Tes lettres et tes photos, c'est officiel ?
A moitié. Marie-Rose les a glissées dans les colis. Fofana n'avait
rien à nous refuser au château. On lui a assez graissé la patte
! Il n'a pas chicané. J'espère qu'ici, où nous n'avons plus de
monnaie d'échange, il me laissera la lettre du prochain colis.
En attendant, goûte ça.
« Ça », c'était une tranche de pain d'épices.
C'était la première « sucrerie » en deux ans. Elle me parut un
régal des dieux.
Essaie donc d'écrire, toi aussi, à ta femme me dit Henri. Ou
à ton fils. En as-tu eu des nouvelles?
Rien de lui, non plus, Conté m'a dit à la commission qu'il avait
demandé à rentrer en France mais cela m'étonne. Ce n'est pas son
genre. Il est atteint du virus africain. Puis, il m'avait promis
de veiller sur Tenin et l'enfant à naître. Les abandonner serait
une lâcheté incompréhensible de sa part.
Peut-être l'a-t-on expulsé?
Impossible. Il est guinéen, comme moi. Le droit international
ne permet pas d'expulser des nationaux !
Le vieux Naman éclata de rire.
Le droit international, Sékou s'assoit dessus. La nationalité
guinéenne, c'est un chiffon qu'il donne et enlève aussi facilement
qu'un pagne. Il n'a aucune parole, aucun honneur !
Henri connaissait trop bien mes sentiments. Inquiet, il s'apprêtait
à intervenir mais je restai calme, regardai le vieux en souriant.
Mooba 1, je vous comprends. Etre ici sans avoir jamais rien
fait pour le mériter et depuis deux ans déjà, cela vous révolte
mais il ne faut pas rendre le président responsable de tout .
C'est le ministre qui a tout machiné. Peut-être Sékou est-il prisonnier
de son entourage, est-il impuissant à intervenir!
Le vieux haussa les épaules, me regardant avec mépris. presque
avec colère.
Encore un avec qui je ne copinerais pas !
Si seulement je pouvais, moi aussi, recevoir des nouvelles. Tout
serait transformé ! J'avais laissé Henri abattu, je le retrouvais
courageux, enjoué. Chaque lettre de Marie-Rose avait été un
coup de fouet.
Il faisait une chaleur accablante
dans les cellules, la journée.
Le 13 était assez bien placé, de nombreux trous dans la porte
permettaient de surveiller toute la cour. Le vantail était si
déglingué qu'en le secouant sur ses gonds avec persévérance, on
faisait glisser le verrou en arrière et, parfois, on parvenait
à l'ouvrir. Les gardiens ne se donnaient plus la peine de cadenasser
ni même de rabattre les leviers dans leurs logements. Ouvrir la
porte, c'était la hantise. L'air était plus nécessaire que la
nourriture. Par contre, les nuits étaient froides et le camp,
pour l'instant, très calme: pas de cris de fous.
Aussi dormions-nous à poings fermés, tant que nous le pouvions.
Il le fallait pour nous maintenir en vie. L'état sanitaire du
bloc était alarmant. Après deux ans, il ne nous restait plus qu'une
trentaine des premiers compagnons de janvier. Tous étaient atteints
de diverses maladies: béribéri aux oedèmes monstrueux aux jambes
ou à la face, paralysie des membres inférieurs. Le scorbut déchaussait
les gencives. Des hommes perdaient leurs dents sans y prendre
garde. Un vieux quignon, crac, une dent y restait...
L'obscurité dans laquelle les détenus étaient plongés depuis longtemps
aggravait les cécités carentielles. Le bloc devenait, au moment
de la vidange, une Cour des Miracles avec ses éclopés, hésitant
à marcher, trébuchant, squelettiques, couverts d'abcès sans pansements.
Avec le retour du château des quelques privilégiés et, peut-être,
pour ne pas accentuer leur désarroi, une légère amélioration du
régime fut consentie aux Européens. Le « B » fut rétabli.
On leur ouvrit la porte quelques minutes tous les jours.
Le « B », c'était, théoriquement un « bifteck » destiné aux «
Blancs ». Le beefsteack s'était réduit à quelques os, puis, simplement
à deux feuilles de salade sans assaisonnement. Réservé, en principe,
aux étrangers, il avait été étendu aux cadres puis
aux grands malades.
Les vols de la garde-chiourme le réduisaient à un symbole.
La porte ouverte était un remède plus efficace à leurs maux. Ce
qu'on désignait par « porte ouverte » au bloc, était l'entrebâillement
de quelques centimètres d'un vantail bloqué par une pierre. Malheur
à qui repoussait plus largement sa porte. Quelque garde survenait
toujours assez tôt pour la boucler rageusement.
Un soir, dans le silence total, claquèrent plusieurs rafales d'armes
automatiques qui éveillèrent tout le camp. Puis, alors que tous
attendaient anxieusement vinrent trois coups, espacés : pistolet?
De nouveau le silence. Pendant la période d'énervement de 1971
il y avait eu plusieurs alertes générales du camp pour des motifs
futiles, certain jour un voleur traversant le groupe d'habitations
avait essuyé des rafales sans dommage, une autre fois, un python
avait effrayé la garde. Qu'était-ce aujourd'hui? L'angoisse m'avait
ressaisi.
Que se passait-il ?
Le matin arriva. La corvée de café passa, casquée et armée. Des
mitrailleuses partout, des baïonnettes pointées, on était encore
sur le pied de guerre.
Dans les cellules, en face du 13 qu'on avait hâtivement débarrassées,
une trentaine de Noirs en tenue de combat mais dépouillés de leurs
chaussures, furent entassés. On les entendait rire et se congratuler.
Le bruit courut le bloc.
C'étaient les meurtriers de Cabral. Le héros de la résistance
de Bissao venait d'être tué à Conakry même à la
veille d'une victoire tant attendue.
D'après les rebelles arrêtés et qui se vantaient hautement de
cette exécution, les rafales entendues la nuit marquaient la fin
de son meurtrier abattu par les gendarmes guinéens à son arrivée
au camp Boiro. Ces hommes étaient tous des Noirs, aucun métis
parmi eux. Ils levaient haut la tête, plastronnaient, très fiers
d'eux. Cabral, à ce qu'ils disaient à leurs voisins de cellule
dont beaucoup, des paysans de Boké, comprenaient le créole portugais,
était un métis que jamais la population de Bissao n'avait accepté
à la tête des mouvements de résistance. Elle voulait un authentique
fils du pays. Ils n'avaient aucune confiance en lui, l'accusant,
tout ensemble, d'accointances avec les ministres du Portugal pour
des négociations secrètes et de vouloir livrer le pays à la
Chine.
Leur groupe avait décidé de le liquider. Ils étaient venus le
faire dans son repaire, à Conakry, où il se croyait bien à l'abri.
C'était fait et ils se déclaraient prêts à recommencer s'il le
fallait, déniant à Sékou Touré tout droit de les juger,
Tout cela puait l'action des Services secrets. Ces tueurs avaient
été manipulés.
Je fus, à la fois, révolté par cet attentat et inquiet de ses
conséquences possibles.
Révolté parce que disparaissait une figure attachante de la Révolution
africaine.
Cabral était à I'Afrique ce que le Che avait été à l'Amérique
latine: un lutteur, un révolutionnaire et un nationaliste ardent
qui avait payé de sa personne. Peu d'hommes pouvaient en dire
autant dans un continent où les luttes prenaient trop souvent
l'allure de règlements de comptes entre truands
Avec Jomo Kenyatta, Cabral avait été un des rares leaders à défendre
ses idéaux, l'arme à la main, à ne pas s'être contenté des tribunes
internationales. Sa disparition était une lourde perte pour l'Afrique.
Mais mon inquiétude était aussi faite d'égoïsme.
Je craignais les réactions du président. Cabral était son poulain.
Il l'avait aidé de son mieux, lui ouvrant largement les régions
proches de la Guinée-Bissao, acceptant que ses bases soient implantées
en territoire guinéen et les représailles armées des Portugais
de Boké à Koundara. Il le fournissait en armes, matériel et
argent, assurait tout son transit par Conakry.
La mort de Cabral allait raviver la colère de l'éléphant, blessé
et humilié le 22 novembre 1970. Les prisonniers politiques risquaient de
faire les frais de son amertume.
Note
1. Terme de respect en maninka: littéralement, grande personne.
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