webGuinée — Mémorial Camp Boiro
Témoignages


Jean-Paul Alata
Prison d'Afrique

Paris. Editions Le Seuil. 1976. 255 pages

Jean-Paul Alata

Chapitre XIII
La frontière de l'innocence

Octobre 1971

Après la déposition de Sékou Fofana, les activités de la commission ralentirent. J'avais parlé au seul Korka de mes problèmes mais n'en avais retiré aucun réconfort. Pour oublier, je m'efforçai de participer aux exercices religieux de mes compagnons. Je fis même leême complet, épreuve très pénible car, mieux traités que la majorité, nous restions encore très sous-alimentés.

Rien ne me permettait de m'évader de mes inquiétudes. Même les quelques nouvelles de Tenin, obtenues de Conté, ne me détournaient pas de mon obsession.
Puis arriva le miraculé de Kindia. Dans un état effrayant, le corps littéralement couvert de plaies qui saignaient encore, Émile Kantara était incapable de se tenir debout. Les gardes le portèrent au pavillon sur une civière. Ses camarades furent obligés, une semaine durant, de l'alimenter à la cuillère. La nuit venue, il restait dans la salle de garde, sur sa civière. Aucun risque d'évasion. Il venait de Kindia où il avait passé deux mois. Le traitement qu'il y avait supporté de là part de Michel Emile était effroyable. L'exposé des conditions faites aux prisonniers atterrait ses auditeurs.
L'interrogatoire par le gouverneur rappelait les pires pratiques de la Gestapo.

'Là-haut, ils ne recevaient qu'une louche de riz blanc par jour. Le matin, un quart de « jus » sans sucre et sans pain. Aucun soin. Les cas les plus graves étaient traités à l'aspirine s'ils obtenaient l'agrément de Michel Emile. Depuis sa nomination à la tête de la région, il fallait son accord pour tout ce qui était destiné aux détenus politiques. Distribution de nourriture, vêtements, literie, soins, tout passait par lui. Kantara ne pouvait donner avec certitude le nombre d'hommes qui avaient trouvé la mort dans ces conditions mais, trop souvent, quand on lui posait une question sur un camarade qui y avait été interné, il répondait par un hochement de tête.

J'appris ainsi la disparition de dizaines d'hommes par dysenterie aiguë, crise cardiaque ou simplement inanition. En proie aux affres d'une faim permanente, les prisonniers dévoraient tous les déchets qui traînaient dans les cours, herbes, rares épluchures de fruits jetées par les gardes.
Jusqu'aux procédés d'interrogatoire qui n'avaient rien de commun avec ceux de Boiro.
–De toute façon, demandais-je, là-bas, comme ici, la frontière de l'innocence passe bien par la cabine technique!
– Encore faut-il que tu la distingues, cette ligne symbolique, répondit Kantara. A Kindia, l'interrogatoire est précédé aussi d'une période de jeûne mais c'est dans une sorte de souille à cochons puante, pieds et mains entravés qu'on est jeté. Puis nous sommes entièrement ligotés au fil électrique avant même d'arriver à la cabine A terre, comme un colis, devant Michel Emile qui parade, tout de blanc vêtu. Tu parles de frontière ? Ici, si je comprends bien, le ministre vous la trace lui-même. La commission se substitue au détenu pour la rédaction. A Kindia, Michel Emile exige que tu fasses ta confession, entièrement seul. Tu es innocent, tu ne connais rien à rien. On ne te tend aucune perche et il faut parler. La magnéto ? Tu y passes des jours entiers, et les coups de chicote, les piétinements des gendarmes. Pendant ce temps, tu restes attaché, ta circulation s'arrête
Il se tut, incapable de poursuivre. Avec un coup d'oeil éloquent aux autres compagnons, Yakoun se pencha vers lui, l'encouragea à continuer. Il n'était pas étonné. C'est bien ce qu'il avait affirmé. Le pire, ils ne le connaissaient pas!
– Les mots te sont arrachés un à un, reprit Kantara. Heureux ceux qui avaient pu lire les dépositions dans Horoya avant leur propre arrestation. Ils connaissaient la trame de l'affaire. Ils y puisaient de quoi contenter Michel Emile. Pas toujours d'ailleurs, car ce salaud exigeait du neuf ! Mais enfin, ils abrégeaient leurs tourments. Moi, je n'ai pas eu cette chance. Aucune déposition n'avait été publiée quand on m'a coffré, sauf celles de janvier, pas grand-chose, quoi ! Aucun repère, Je voulais bien être coupable mais qu'inventer? Quand je disais « d'accord, je suis d'accord » aux gardes, ce pourri d'Emile se penchait flegmatiquement sur la table « d'accord sur quoi? précise exactement » et... merde!

Son supplice avait duré trois jours. Plusieurs fois, il s'était évanoui. Il avait assisté à la mort, dans ces conditions, d'un des meilleurs amis du groupe, Paul Stephen, un créole, solide et beau gars qui n'avait pas quarante ans, licencié en économie comme Korka. Il avait succombé à un arrêt du coeur sous les brutalités des gendarmes qui ne s'étaient pas aperçus qu'ils frappaient un cadavre.

Kantara se croyait perdu, lui aussi, quand un miracle survint. Le capitaine du camp Boiro était venu inspecter la prison politique de Kindia. Il l'avait trouvé ligoté dans sa souille, attendant sa quatrième comparution. Il l'avait fait détacher, soigner sous ses yeux sans qu'on ose lui parler d'exiger la signature du gouverneur sur le bon de médicaments. Le soir même, il était transporté en ambulance à Conakry.
Arrivé à ce stade de son récit, le miraculé expliquait la réaction du capitaine par leur vieille amitié d'enfance. Quand je lui eus confié ce qu'il en était réellement, la volonté du ministre Ismaël d'avoir la tête d'Emile, il réussit à se soulever sans aide sur son brancard. Ses yeux brillaient de joie.
– Enfin, il y a une justice. Que ce chien connaisse le sort qu'il a réservé aux autres.
– Mais ce n'est pas pour ces cruautés qu'on l'arrête!
– Je m'en fous. Cela vengera quand même les morts dont il est responsable.
Ce cri du coeur aurait-il du soulager ma conscience?

'Michel Emile était dépeint comme un véritable démon. Sa disparition ne pouvait être qu'un bien.
Il n'en fut rien. Ma logique me poussait à considérer cette nouvelle arrestation comme un crime. Il aurait été juste que ce tortionnaire fût poursuivi pour ses actes. Ce n'était pas le cas. Ce ne serait pas pour avoir torturé, pour avoir obtenu des aveux faussés qu'on obtiendrait sa tête. En aucun cas, la fin ne peut justifier les moyens.

J'entrevoyais maintenant trop bien les buts poursuivis méthodiquement par Ismaël. Ce brutal règlement de comptes, ouvrant la route au pouvoir, était encore un déni de justice.
Le pauvre Kantara était soulevé d'espoir. Il s'attendait à être libéré d'un jour à l'autre. Mama, Yakoun et lui estimaient que le capitaine avait préfiguré sa libération en le ramenant à l'annexe. Il ne pouvait pas le rendre à sa famille dans cet état physique. Les soins constants dont il était entouré, les prévenances particulières de la garde-chiourme l'encourageaient dans cette confiance.
Avec Korka, nous étions bien moins optimistes.

La tension montait d'heure en heure au camp. La garde était visiblement reprise par son ancien énervement, rudoyait à nouveau tout son cheptel. Les règles d'ouverture des portes furent oubliées assez souvent et les prisonniers avaient beau frapper et hurler, aucun garde ne se dérangeait plus.
L'annexe était comble. La cellule voisine était occupée par cinq nouveaux dont Sékou Fofana.

Un matin , le camp était exceptionnellement calme. Des enfants jouaient dans la cour, sous les yeux des prisonniers qui se relayaient à la lucarne. Hélas, ce n'était pas le frais spectacle rêvé ! Ces gosses, entre huit et douze ans, jouaient à l'interrogatoire. Rien n'y manquait. La copie des aînés était fidèle. Il y avait le prisonnier attaché avec des bouts de ficelle ; on le couchait à terre, le bourrait gaillardement de coups de pieds, heureusement nus. Un enfant tournait une manivelle imaginaire. L'attaché hurlait. Comble d'ironie, les détenus entendaient le chef de bande claironner gaiement: « La vérité. Je veux la vérité. »
Toute la ville était donc parfaitement renseignée sur les conditions dans lesquelles se déroulaient les interrogatoires.
Nous restâmes songeurs. Cela aurait dû nous réconforter de savoir que le secret n'avait pu être gardé, que nos tourments étaient connus. L'apathie de la population, au contraire, nous terrifiait. Elle n'avait même plus l'excuse de l'ignorance.
La peur ne saurait tout justifier, affirmait Korka.
Je ne pouvais plus juger. Depuis bientôt un an, j'agissais sous l'emprise de la peur et elle régnait désormais en maîtresse sur moi: peur de perdre mes minces avantages, les quelques bribes de nouvelles arrachées à Conté, peur plus insidieuse encore d'être physiquement liquidé parce que j'en savais trop.
Je ne portais aucune confiance en Ismaël et ses promesses.

17 octobre 1971

Mon découragement, mon dégoût de moi-même s'accrurent encore après le transfert d'une dizaine de détenus qui s'opéra brutalement une nuit d'octobre.
Après l'extinction des feux, le camp se préparait au sommeil. Exceptionnellement, la cabine technique ne travaillait pas. Aucun interrogatoire. Des bruits de moteur dans la cour, de gros camions à Diesel, firent se dresser les occupants du pavillon 2 dans le noir. Vite Mama, dont le lit était sous la lucarne, grimpa sur les montants.
– Un très gros camion bâché. Un sept-tonnes Berliet, militaire. Il a manoeuvré et se présente de cul. Tiens, les gardes sont en alerte. Casqués et armés. Voilà Kourouma, un papier à la main. Attention ! Il désigne le 5 en face. Le chef de poste et des hommes y vont. Ce n'est pas fini, au 6, c'est l'adjoint. Voilà des gars qui sortent des cases.
–Tu les reconnais ? souffla Yakoun, la voix angoissée.
– Des petits, dit Mama, je les reconnais tous, des petits commerçants, des paysans, un marabout de Labé, rival de Gbeléma. Tiens, Djibril d'Agrima ! Il y en a huit, non neuf! Oh !
– Qu'y a-t-il? interrogea Korka.
– Ça va mal pour eux. On les attache. Pas aux menottes, au fil, les bras et les jambes. On les hisse dans le camion. Ils ne peuvent pas faire un geste. Ça y est, tout le monde est monté.
J'avais une mauvaise peur au ventre. Mes entrailles se tordaient et je croyais mon coeur prêt à lâcher. Tous devaient être comme moi, je le devinais à leur voix devenue un filet rauque où la crainte glissait son chevrotement. « Pourvu que cela s'arrête là. » Je récitai la Fatiha, absurdement.
Mama restait aux aguets, attentif à ce que le haut de son visage ne lut pas visible au cas où un des gardes s'avise de balayer la lucarne d'un coup de lampe électrique.
Allah Man Demena ! Kourouma regarde encore sa liste! Il parle au chef lui montre le 4.
C était le pavillon de Kassory, au fond de la cour.
– Merde, Alata. Ton frère!
Porri?
– Il n'est pas brillant. Il a une sacrée trouille. Devant lui, il y a Condé qui marche droit mais ton frère, il tremblote ! Ça y est, ils sont montés aussi. Peut-être est-ce terminé ? Zut !
Il dégringola brutalement du lit, se jeta dessus, chuchota:
– Attention, ils viennent par ici!
Nos coeurs battaient la chamade. Nous nous enfonçâmes sous les couvertures comme si la minceur du coton pouvait s'interposer efficacement entre les gardiens et nous. Les pas sèchement martelés passèrent devant notre porte, s'arrêtèrent à la cellule voisine. Il y eut des bruits divers. Personne n'osait plus bouger ni parler.

'Les pas revinrent, accompagnés, semblait-il, de glissements de pieds nus. Un silence. Personne n'osait encore croire à son bonheur. Puis de nouveau, les pas lourds. Cette fois, c'est pour eux. La lumière inonde la pièce. Le chef de poste est sur le pas de la porte, mitraillette aux poings.
Bama Yakoun ! appelle-t-il, d'une voix haute.
Yakoun se dresse lentement sur son lit. Son visage est décomposé. Il tremble.
– Dépêche-toi. Ne prends rien.
Comme Bama ne se presse pas, un des hommes entre dans la pièce, le secoue rudement par le bras. Ils sortent tous. La porte se referme. La lumière s'éteint.
Quelques minutes. Le moteur gronde plus fortement, s'emballe. Le camion est parti. C'est fini...

Un silence de tombe règne dans la pièce. Il y a une heure, on jouait aux dames avec Bama; il y a quelques minutes, il parlait. Maintenant où est-il ? Peut-être sera-ce rapide?
La voix de Korka:
– Demain matin, je ferai l'appel de la prière à haute voix si vous le voulez bien.
Personne ne lui répondit. Dieu sera-t-il le suprême recours?
Yakoun aussi priait avec ferveur. Et mon ancien compagnon d'armes, le mort du Pont Tumbo, Barry III. Il était d'une famille renommée pour sa piété. Dieu n'empêchait jamais aucun mal. Les véritables croyants ont tous une bonne raison d'admettre cette impassibilité. Fatalistes ou non, ils se retrouvent tous pour affirmer que les voies de Dieu sont impénétrables.
Avoir confiance. Oui mais en quoi?
Les prières des emmurés de Boiro auront-elles plus de chances d'être agréées que celles des Purs de Montségur ou des Juifs de Fez? Sur terre non plus, on ne pouvait faire confiance en personne, ni en rien. En cet instant de détresse, même l'espoir en Tenin vacillait. Tout n'était que trahison. Le tribunal révolutionnaire avait bien affirmé que ceux qui accepteraient sa loi avec le minimum de contrainte seraient sauvés. C'était le cas de mon frère Porri, encore davantage celui de Yakoun.
Et on les embarquait comme du bétail, ligotés comme des moutons promis au sacrifice. Il n'y avait vraiment rien à attendre de cette équipe qui ne cessait de mentir, au sein même de l'enfer!
Un immense désespoir me saisissait. J'allais disparaître sans laisser rien derrière moi, qu'un nom souillé par cette ignoble liste. Le rat courait de partout. Rien, aucune issue. La mort ? Siebold était bien mort. Avait-il empêché de dresser des listes de proscription en son nom ? La mort même ne m'aurait pas dégagé de cette ignominie voulue par Ismaël.
Si de tels systèmes obtiennent des aveux de héros bolchéviques de 1917, que peut espérer un Alata?

Une nouvelle courut l'annexe en un temps record. Personne ne sut jamais comment elle s'était propagée. Le gouverneur Michel Emile était un des hôtes de marque du camp. Il y était arrivé, menotté, et avait, immédiatement, été jeté au secret.
L'homme est cruel. Ces prisonniers qui, pour la plupart, n'avaient plus d'espoir, furent soulevés d'une véritable poussée de joie.
Il était clair qu'ils ne réagiraient jamais contre le président, tout désigné pourtant comme seul artisan de leur malheur. Ils continuaient à l'entourer, en prison, de leur vénération. Si certains, en leur for intérieur, pensaient autrement, ils le dissimulaient suffisamment pour ne provoquer aucune fausse note dans ce concert de louanges.
La colère, les critiques violentes, les promesses de vengeance étaient dirigées contre Ismaël, Tristan l'Hermite et Olivier le Daim, et les nutres tourmenteurs jurés: Michel Émile, Gbeléma Fodé, ou Seydou Keita.
Aucun détenu n'entretenait l'illusion que l'arrestation de Michel Émile puisse modifier son propre sort mais tous étaient heureux que le bourreau de Kindia goûte, à son tour, les tristes délices des geôles révolutionnaires.
Il est vrai qu'après Émile, le miraculé, plusieurs prisonniers avaient été, ensuite, ramenés de Kindia à Boiro et y avaient répandu les détails les plus précis sur le comportement de leur juge. La nouvelle ragaillardit si fort Kantara qu'il en oublia sa déconvenue.
La commission l'avait convoqué l'avant-veille. Son « ami d'enfance », le capitaine, lui avait posément fait comprendre que les seuls remerciements qu'il pouvait recevoir pour l'avoir tiré des griffes de Michel Émile étaient de ne pas l'obliger à le faire passer, ici aussi, à la cabine.
Il comprit sur-le-champ et fit une croix sur ses illusions. A lui, le manteau d'opprobre. Réellement, nous confia-t-il ensuite, il ne se sentait plus le courage de repasser par ce genre d'épreuves.
A Kindia il se résignait à mourir puisque Émile attendait impassiblement le récit d'une fable dont il ne connaissait pas un traître mot. Avait-il repris goût à la vie ? Ou bien, à Boiro, en avait-il appris suffisamment pour débiter sa récitation sans erreur ? En tout cas, il n'avait plus aucun désir de se laisser maltraiter.
L'arrestation de l'ancien gouverneur marqua la fin de mon utilisation directe par le ministre. A mon grand soulagement, il respecta le caractère de sa nouvelle victime. Émile couvait un racisme exacerbé. Son enfance avait été extrêmement malheureuse. Son père, un gros commerçant libanais, avait refusé de le reconnaître. Pis encore, il l'avait fait débouter d'une action en reconnaissance de paternité. Émile en était resté traumatisé. Il avait des amis européens, mais en pays blanc. En Afrique, il était allergique à toute tentative d'un Blanc à se mêler des problèmes locaux. Cela nous avait maintes fois opposés autrefois.
Dans ces conditions, Ismaël estima que ma présence à la commission fouetterait l'orgueil du prisonnier à tel point qu'il faudrait des mesures extrêmes pour le briser. Or, s'il voulait ête, il désirait, tout autant, l'amener à accepter sa défaite. L'homme devait être écarté de la vie politique, presque élégamment. On ne se priverait pas du plaisir de l'humilier et de le maltraiter mais, une fois sa défaite consommée.
Il me remplaça donc par Sékou Fofana, son pion maître dans cette partie d'échecs. Une résistance trop acharnée pouvait encore donner le pas à son adversaire. Il n'en était pas question dans ses plans.

Je pus donc me dégager de la plus lourde hypothèque. Il ordonna à ses adjoints des sous-commissions de m'utiliser, mais avec un Fodé Bérété ou un Mouctar Diallo, je prenais appui sur mon passé. Malgré leur position présente, ils ne pouvaient marquer aucun point sur moi. Mon duel avec Ismaël durait depuis près de quinze ans, dont les travaux actuels n'avaient été qu'un prolongement. Contre lui, je n'avais aucune arme puisque le président n'avait pas accepté d'utiliser encore celles que je lui avais fournies.
Avec les autres commissaires, il n'en allait pas de même. Toute cette prise de conscience, m'intégrant plus étroitement au régime dans ce qu'il avait de plus dégradant, m'affligeait.
– Je n'ai plus d'âme, criai-je un jour à Korka. Je suis perdu. J'ai honte de moi, de ma peur. Que faire ? De quelle étoffe sont faits les héros? Je ne suis qu'un lâche. Je n'ai plus d'âme!
Korka sourit.
– Nous en sommes tous là, du moins ceux qui veulent peser leurs actes et qui ne se contentent pas de les subir. C'est ce que voulaient ceux qui nous ont plongés ici : nous dépersonnaliser, nous déshumaniser, nous ravaler au rang de la bête. Que tu aies honte de toi, que tu pleures après ton âme enfuie, n'est-ce pas la réaction qu' ils n'attendaient plus de toi ? Jean, tout à l'heure, voulais-tu signifier que tu t'efforcerais de refuser si on te proposait encore le choix ?
– Je ne le referais pas. Ou moins, j'essaierais de refuser. Je regrette d'avoir cédé à leur chantage et à la peur physique. Parce que j'ai combattu, que j'ai tiré sur des hommes, je me croyais courageux. Par Dieu qui m'entend, je voudrais surtout n'avoir jamais accepté de cautionner cette liste qui termine ma déposition!
Korka se leva brusquement, vint m'embrasser chaleureusement.
– Maintenant, tu es réellement mon ami. J'ai tellement souffert d'avoir moralement renoncé et je craignais que tu n'aies définitivement abandonné le combat, que tu te sois « installé ». J'ai bien réfléchi. Nous n'avons rien à regretter. Nous ne pouvions agir autrement. Qui a triomphé d'eux ? Qui a pu résister ? Même les morts ont parlé selon leur volonté ! Malheureusement, les raisons, les mobiles d'un acte mauvais en soi ne peuvent qu'expliquer pourquoi il a été commis, ils ne le justifient jamais. Il nous faudra vivre avec les souvenirs de notre faiblesse, la surmonter et dépasser notre honte. Il faut, un jour, témoigner!
Fofana assista donc à l'interrogatoire d'Émile Cissé. Nouveau voisin de cellule il nous en rapporta fidèlement le déroulement.

Le gouverneur était assez subtil pour comprendre qu'il avait perdu la partie mais trop engagé pour renoncer à préparer sa revanche. C'était un battant. Dans un élan de naïveté touchante, il essayait d'informer le président de la situation. Comme si le ministre vainqueur allait permettre de telles communications . Il glissa des messages à chaque gardien; ne s'apercevant même pas qu'il ne disposait de crayon et de papier qu'avec l'assentiment d'Ismaël. Toutes les missives aboutissaient au bureau de ce dernier qui s'en régalait avec des mines de chat gourmand.

Les scènes qui se déroulèrent à la cabine furent ignobles. Le clou en fut une sorte de reconstitution de la « cellule » d'espionnage dont Michel Émile était le chef. Tous les détenus censés en avoir fait partie et dont les dépositions avaient permis l'arrestation du responsable, reçurent la promesse formelle d'une libération immédiate. Pour les mettre en conditions le ministre les avait rassemblés au pavillon 4 , leur avait fait rendre leurs habits civils, jusqu'à leurs portefeuilles. On les avait officiellement classés parmi les hommes gardés à vue, non plus parmi les prisonniers. En contrepartie, ils accablèrent Émile de déclarations qui en faisaient un agent français antérieurement à 1958.

Fofana alla jusqu'à exiger qu'il lui restituât les primes en dollars qu'il l'accusait d'avoir détournées à son profit. Le bouquet de ce feu d'artifice fut le geste de Gbeléma Fodé ôtant un de ses moukés et chargeant un prisonnier d'en frapper au visage le détenu ligoté. Il faut savoir qu'il n'y a pas pire insulte en pays malinké que menacer un adversaire de ses souliers. Le mari qui veut répudier sa femme n'a qu'à faire le simulacre de ce geste devant témoins. Aucune femme bien née n'acceptera plus de rester sous son toit.

Fofana nous affirmait que Cissé vivait dans un rêve. Il devait espérer qu'un de ses messages, au moins, parvienne à son destinataire. Il exagérait sa docilité pour déjouer la surveillance. Le ministre qui le manipulait avec méthode en profita pour avancer la solution de son dernier problème... ll lui fit charger L. B. S, à fond et, sans plus attendre, lança son ultime offensive.

La véritable physionomie du procès se révélait aux yeux de quelques initiés et je m'épouvantais d'en être.
Pour assurer sa dernière victoire qui nettoyait la place autour du président, Ismaël fit recueillir les témoignages de détenus européens.

Il y avait, alors, au camp deux professeurs dont le dévouement à la jeune République n'avait jamais été mis en cause. L'un d'eux surtout, Caron, servait depuis plusieurs années à l'Éducation nationale en refusant tout avantage matériel. lI se contentait d'un salaire modique, d'un logement misérable. Il refusait toute devise, n'acceptait que la monnaie guinéenne. Avec tout cela, il travaillait quinze heures par jour. Fort mal, d'ailleurs. Très intelligent et cultivé mais passablement brouillon et se croyant la science infuse, il touchait à tous les problèmes. Devenu l'intime de L.B.Z., il le poussait à intervenir, au nom de l'idéologie, dans des domaines qui lui étaient bien étrangers. Son désintéressement et son fanatisme politique ne faisaient aucun doute si son incapacité d'organiser n'était pas moins claire. Le ministre passa avec lui son marché habituel : une déposition contre L.B.Z. , accablant Michel Émile au passage, contre la promesse d'une libération à très brève échéance.
Une courte visite à la cabine technique où étaient, justement, suspendus quelques « régimes de bananes » convainquit Caron de l'inéluctabilité du marché.
Leblanc, un magnifique athlète de trente ans, s'exécuta tout aussi bien. Professeur de lettres, ce jeune licencié s'était voué de toute son âme à l'Afrique dont il appréciait les paysages, les habitants et apprenait la culture.
Brutalement projeté de ses spéculations intellectuelles aux abîmes du camp, il avait tenté de se suicider le cinquième jour de son incarcération. Sa très grande taille lui avait permis de nouer aux fentes de la charpente métallique des lanières arrachées à sa couverture. Le choc de ses talons contre la porte avait alerté la garde. Immédiatement dépendu, ranimé après une longue période d'inconscience, Leblanc avait été attaché au soleil, au pied d'un arbre. pendant un jour entier. Puis Ismaël l'avait incorporé à son plan, transféré à l'annexe, pavillon des étrangers.
Le rescapé n'avait pas opposé grande résistance avant d'orienter sa déposition contre L.B.Z. Ce qui lui était arrivé l'avait traumatisé et il ne pouvait retrouver son équilibre. Le monde s'écroulait autour de lui. Peu lui importait qu'un juste de plus fût emporté par la tourmente.

L'offensive du ministre contre le dernier conseiller du président était rudement menée. Les dépositions s'accumulaient contre L.B.Z. Toutes les possibilités d'en obtenir étaient méticuleusement prospectées auprès des détenus.
En liberté, je m'étais toujours bien entendu avec Bérété, moins bien avec Guichard. Le premier n'était pas une lumière mais faisait preuve d'une grande honnêteté intellectuelle. Fanatique du régime, il savait rester dans des limites saines, n'excédant pas la démagogie courante. Guiton était plus difficile à vivre. Comme tous les métis guinéens, il était extrêmement méfiant. Les complexes de ces malheureux s'accentuaient tragiquement depuis l'Indépendance.
Leur petite communauté avait payé un lourd tribut aux épurations successives. Depuis dix mois, pratiquement les deux tiers des « mulots » avaient été éliminés.

Toutes ces dépositions orchestrées délièrent les lèvres de Bérété. Il me convoqua plusieurs fois pour le simple plaisir de discuter. C'est ainsi que je pris connaissance des dépositions et du comportement des étrangers détenus. Environ la moitié d'entre eux était passée devant le comité. La proportion des réticents était identique à celle constatée chez les Guinéens. Les hommes se valaient. Certains, de ceux que je vis, par la suite, plastronner effrontément, refusèrent de se laisser même lier les mains. Ils allèrent, avec une bonne volonté touchante, au-devant des désirs de leurs bourreaux. D'autres monnayèrent assez sordidement leur « confession » contre des avantages matériels solides : double ration, porte ouverte, douche quotidienne, et exigèrent que l'accord du ministre ne restât pas verbal mais soit consigné sur le livre de poste.
Par contre, l'un d'eux, surtout, fit l 'admiration des tortionnaires et mérita l'estime de tous.
Ami intime de Naby l'exilé, W. G. refusa de renier cette amitié. Invité à pondre sa petite histoire drolatique, il sut imposer le respect au ministre lui-même. Quand on lui demandait quelque précision, il répondait d'un ton posé: « Vous ne désirez certainement pas de moi un faux témoignage, n'est-ce pas? »
Mais tout a une fin et sa déposition fut rendue nécessaire par la nature même des liens qui l'attachaient à l'ennemi juré du régime. Le prisonnier, de constitution très fragile, qui surmontait déjà, avec un courage remarquable, le lourd handicap d'une déformation accidentelle de la colonne vertébrale, supporta stoïquement les tortures habituelles. Il stupéfia les gardes par son calme mais on l'affama.
Il fut laissé près de deux mois à un régime alimentaire de misère. Il ne put tenir et dut accepter, comme tout le monde, de se plier aux exigences de ses bourreaux. Il le fit avec dignité. Bérété me rapporta ses moindres paroles, s'émerveillant d'un tel cran dans un corps physiquement amoindri.
– C'est l'âme qui commande, lui dis-je. Cet homme a une âme de fer. Il est profondément religieux. C'est une arme remarquable qu'il sait utiliser. C'est un être exceptionnel.
– Toi aussi, tu es croyant et tu as tout de même résisté à pas mal de pressions!
– Oh moi, je n'ai plus d'âme. L'Afrique me l'a enlevée, il y a quarante ans. J'ai cru que c'était pour me la conserver enrichie mais la Guinée vient de me la briser. Je n'ai qu'un amour au coeur et ce n'est pas suffisant pour pouvoir se dépasser.
Bérété me regarda pensivement.
– Il n'y a rien de vrai dans toute ta déposition. N'est-ce pas, Jean-Paul ?
Pour une fois' je me départis de ma prudence. Je laissai parler mon coeur.
– Y a-t-il seulement dix mots de vrai dans l'ensemble de toutes ces déclarations?
Guiton, debout près de la table, entre nous deux, protesta mollement. Il était visiblement apeuré.
– Tout de même! L'existence des réseaux n'est plus à démontrer. Qu'il y ait eu de l'exagération, d'accord, mais les Services secrets étrangers ont organisé leurs bases, ici.
– Il n'y a aucun pays au monde où n'existent pas de Services de renseignements. La Guinée, elle-même, a ses propres réseaux dans les pays voisins et prie ses ambassadeurs de la renseigner dans les autres. Mais ce ne sont pas les malheureux qui sont ici qui les constituaient sur son sol. A mon avis, les véritables espions courent encore et se moquent bien de la comédie jouée qui ne touche que des innocents !
La conversation s'arrêta là ; Guiton était trop effrayé.

Elle reprit deux jours plus tard. Je venais d'en terminer avec la déposition d'un Européen que j'avais aidé de mon mieux malgré ma répugnance. L'affaire de cet homme m'attira par pitié. Il était le doyen des détenus, approchant les soixante-dix ans. Passe encore qu'il fût emprisonné à cet âge. Ce n'était guère un honneur pour le pays qui jetait des vieillards dans de telles geôles mais quand on m'appela, on l'avait déjà maltraité...
Ce n'était pas le fait de Bérété. Je fus toujours persuadé qu'il n'aurait pas accepté de le faire passer à la salle de torture, autrement que pour l'impressionner. Tormin avait été interrogé à la 4è sous-commission par un policier particulièrement ignoble qui y sévissait. Son moindre défaut était de procéder lui-même aux arrestations et de dépouiller le prisonnier de tous ses objets de valeur avant de le présenter au greffe. Ce voleur qui était doté par la nature d'une véritable face de belette, au menton fuyant et au long nez charnu et mobile des narines, s'acharna à obtenir une déposition suffisante. Cruellement ligoté, Tormin s'était incliné mais sa déclaration n'avait pas plu au ministre qui avait chargé Bérété de la reprendre.
Le pauvre vieux ne pouvait plus se servir de ses mains. C'était sa seule richesse. Il était serrurier. La vue de ce vieillard qui souffrait d'une diarrhée persistante me révolta. Cela dépassait toutes les bornes, ne pouvait servir en rien une cause quelconque. Il n'y avait, dans cette arrestation d'abord, puis dans cette torture, aucune justification. L'homme n'était pas un expert travaillant pour un autre gouvernement. C'était un artisan installé à son compte dans le territoire, depuis trente ans!
C'était aussi l'avis de Bérété qui s'arrangea pour rester seul avec moi. Il devait être près de minuit. La nuit était très calme. Il venait de déplorer que de telles exagérations aient été commises. Même en cas de culpabilité, le vieillard aurait dû être expulsé par le premier avion et non incarcéré.
Une voix s'éleva dans la pièce voisine. C'était l'enregistrement d'une nouvelle déposition. Au début, aucun de nous ne fut frappé par les paroles, puis le nom de Behanzin nous alerta. Nous nous tûmes, d'un commun accord, écoutâmes.
Je voyais le visage de mon vis-à-vis s'altérer, virer au gris, ses traits se creuser, ses mâchoires saillir et me souvins qu'il était des intimes de L.B.Z. à qui il devait sa formation intellectuelle. L'alter ego du Dahoméen était Keita Mamadi qu'on ne voyait plus que rarement à la commission. Je compris que l'affaire atteignait un sommet.
Si le ministre obtenait la tête de sa victime, il déclencherait également une nouvelle vague d'arrestations. La place à investir auprès du président devenait libre, au prix de milliers d'hommes. Quand la voix de Leblanc s'éteignit, Bérété releva la tête. Il s'était peut-être écoulé une heure où chacun s'était concentré sur l'exposé du professeur en y interférant ses propres pensées.
Je soupirai :
— Hé bien, je crois que je ne suis pas seul à craindre pour ma vie ! Si le président admet cette déposition, vous allez être fatigués !

Bérété articula lentement :
Il veut notre peau mais nous avons un avantage sur vous. Nous, nous le savons. Après Kassory et toi, il a eu Michel Émile, mais nous, jamais ! Nous ne nous reverrons guère. Je vais être très occupé à la présidence, trop occupé pour venir à cette commission. D'ailleurs ce travail ne me plaît pas. Tu le sais déjà. Bon courage Alata. Tu t'en tireras.
Je haussai les épaules.
– Je n'en sais trop rien. Physiquement, rester quatre ans ou plus dans un pareil enfer semble difficile ; moralement, c'est pire. Rien à faire, sans nouvelles des siens, rester allongé toute la journée dans l'obscurité à ruminer ses pensées, savoir qu'on a tout perdu, même sa femme !
Bérété me coupa :
– Tu n'as pas le droit de parler ainsi. Tu n'as pas perdu ta femme. Elle ennuie le président pour obtenir une nouvelle entrevue avec toi. Elle ne pense qu'à toi. Tiens le coup. Nous sommes nombreux à mesurer les fautes commises. Peut-être pourrons-nous réparer. Je sais que tu es resté révolutionnaire et le président est toujours ton ami, malgré tout !

Ce furent les derniers mots que nous échangeâmes. Moins de trois jours après, les travaux du Comité révolutionnaire étaient suspendus. On prit prétexte de la visite de nombreux chefs d'État étrangers. Plus de la moitié des détenus n'avaient pas été interrogés.
Ils avaient tous été pris brutalement, il y avait maintenant plus de quatre mois et personne ne s'était soucié de leur sort.
Les travaux ne reprirent jamais. Ismaël n'eut pas L.B.Z. On enterra la fin du procès pour le sauver. Pour autant on ne libéra pas les milliers d' innocents qui croupissaient en prison. Cela signifiait-il que le patron avait vu, enfin, clair dans le jeu de son ministre ? S'il avait deviné où était le véritable complot, pourquoi n'absolvait-il pas les malheureux, un instant sacrifiés à la raison d'État ? Nous demeurâmes un an à l'annexe, ignorant tout du monde mais relativement bien traités.

10 janvier 1973

Le jeune professeur Leblanc, après l'échec de sa tentative de suicide, avait été conduit à un pavillon où une dizaine d'Européens avaient été groupés à l'annexe. Il ne vivait que dans l'espoir que le ministre tiendrait sa promesse. Sa déposition surprise par Bérété chargeait Louis Behanzin comme on l'avait exigé, Qu'on le libère! D'autant que l'autre avait été épargné ! Il s'était fixé un délai.
Au soir de la Fête nationale du 2 octobre, il estima tout perdu. Parmi les multiples avantages du pavillon, il y avait une provision de médicaments de première urgence, introuvables au camp et même parfois en ville. Leblanc avala, dans la nuit , suffisamment de quinine pêtre emporté sans trop de souffrances.
Cinquante jours après, un leader de la gauche française, en visite en Guinée, en repartait avec, dans ses bagages, deux Européennes et Caron. Le ministre avait tenu sa promesse. Trop tard pour le pauvre Leblanc!
« Philosopher, c'est apprendre à mourir », aimait-il à rappeler.
Il avait trop bien retenu sa leçon.
Son suicide avait affolé l'administration du camp. Le capitaine annula tous les avantages accordés. Les Européens ouvrirent la marche de retour au bloc. Quelques jours après, c'était le tour des occupants du 2.
Restaient au château les femmes et environ deux cents détenus qui n'avaient jamais bénéficié du moindre privilège et qui continuèrent à souffrir. La dysenterie faisait ses ravages dans leurs rangs. Quelques semaines encore et la mort allait faucher.
Je passai ma première nuit isolé. On m'avait séparé de mes compagnons qui avaient été regroupés dans deux cellules. Le lendemain matin, nouveau dispatching. Je me retrouve avec mon ancien ami Henri. Nous occupions une cellule avec un Français, Naman. Né en Guinée d'origine syrienne, parlant le maninka comme un Africain, ce vieil homme considérait Kouroussa comme le pays où serait élevé son tombeau. Un beau jour, sans plus de raisons que les autres, il s'était retrouvé au camp. Trop riche et aussi trop autoritaire pour plaire au régime. Si autoritaire qu'on l'avait surnommé depuis fort longtemps le « roi de Kouroussa ». Ismaël y avait mis bon ordre. Naman était un parfait honnête homme qui n'avait jamais fait de tort à personne et qui se remettait difficilement d'une arrestation qui brisait sa vieillesse. Que ferait-il après ? Il n'avait plus rien nulle part, n'ayant jamais envisagé de s'installer en Europe.
Les gardes avaient eu raison. La discipline, ici, n'avait rien de comparable à celle du château. Le surnom avait été bon. Les rescapés avaient mené, un an, la vie de château et maintenant se retrouvaient confrontés avec les multiples tracasseries de la garde. Claustration absolue comme autrefois, pas de douche ni de lavage, rations de famine et la vidange quotidienne.
Les cellules étaient autant de petites sociétés où la mésentente aboutissait trop rapidement à de très violents éclats. Emaciés, tenant à peine debout, les détenus se battaient comme des chiffonniers pour un simple mot déplacé.
La surveillance était rigoureuse. La mort de Leblanc avait mis en exergue la corruption qui régnait à l'annexe. Le capitaine et Fofana n'avaient pu couvrir tous leurs subordonnés et pour se sauver eux-mêmes, en avaient sacrifié plusieurs. Pour être certains qu'au bloc ne se produiraient pas de phénomènes analogues, trois services différents déléguaient des hommes à la garde. A part égale, gendarmerie, garde républicaine et milice composaient l'effectif de chaque poste. S'ils étaient placés sous un commandement unique et la responsabilité du commandant du camp Boiro, chaque homme continuait à relever de son corps d'origine. Il ne se privait pas de lui signaler les anomalies. La jalousie interarmes aidant et la délation sévissant de manière endémique dans tout le pays, les trois groupes se surveillaient plus que les prisonniers.
Désormais on devait trouver souvent des gardes en tenue pénitentiaire passer de longs mois en cellule pour un délit, réel ou supposé, mais toujours rapporté par un de ses collègues.
Nous avions des tas de choses à nous communiquer. J'allais expliquer les travaux de la commission que j'avais suivis si intimement, Henri me dit comment ils vivaient au pavillon des Blancs. Seul Naman qui avait passé toute cette longue dernière année au bloc n'avait rien à dire, qu'à ressasser la rigueur de la discipline et l'affaiblissement général.
– Mon trésor! m'annonça soudain Henri en me tendant un petit paquet soigneusement emballé.
Trois lettres et deux photos. Trois lettres de sa femme, Marie-Rose et deux photos qui la représentaient avec leur fils, au pied de l'arbre, à Noël dernier.
J'eus une curieuse impression. C'était l'image de ma propre femme, de mon propre enfant qu'on me donnait. Avec la confiance de ce que je pris pour la véritable amitié, Henri insistait pour que je lise les feuillets tant de fois manipulés.
C'est à moi que sont adressés ces mots de réconfort, c'est pour moi que jaillit cet amour, que se morfond cette angoisse, Marie-Rose, je t'aime, à la seconde même, d'une grande flambée. Tu es la Femme qui patiente, qui guette, l'épouse qui n'oublie pas, qui ne vit que pour le jour du retour. Tu es jeune, ardente et sage, pleine de regrets et de promesses. Chacune de tes lignes s'appelle espoir.
D'autres femmes peuvent écrire à leurs maris mais elles seront laides ou vieilles, leurs phrases n'auront aucun esprit et leurs messages seront sans sel, comme leur vie. Toi, tu es une jeune flamme, tu brûles chaque verbe que tu lances.
– Comment les as-tu reçues? demandai-je, rendant son dépôt à regret. Il était si bon de tenir en main ce cordon ombilical avec la vie.
– Nous sommes officiellement des détenus politiques depuis six mois. Ne le savais-tu pas ?
Je secouai négativement la tête.
– C'est l'avocat de W. G. qui l'a obtenu, avec le droit de correspondre une fois par mois et de recevoir un colis.
– C'est bien la première fois, dis-je très étonné, qu'un détenu guinéen est autorisé à prendre un avocat. Il est vrai qu'il n'a pas pu présenter sa défense à la commission. La qualification de détenu politique est une sale blague ! Nous aurions eu mille fois plus de chance en obtenant celle de criminels de droit commun ! Mais le droit de recevoir des colis et de la correspondance est important. En reçois-tu régulièrement ? Est-ce pour tous les étrangers ou seulement quelques-uns?
Naman répondit pour lui.
– L'avocat de W. G. a obtenu ce droit pour tous les étrangers européens mais c'est très inégalement appliqué. Depuis six mois, sur trente Blancs que nous sommes au bloc, trois ont reçu régulièrement leurs colis, une dizaine en ont eu deux ou trois. Les autres, rien.
– Et les lettres?
– Encore plus irrégulier. Quant à répondre, rien à faire !
– Et toi, Henri. Tes lettres et tes photos, c'est officiel ?
– A moitié. Marie-Rose les a glissées dans les colis. Fofana n'avait rien à nous refuser au château. On lui a assez graissé la patte ! Il n'a pas chicané. J'espère qu'ici, où nous n'avons plus de monnaie d'échange, il me laissera la lettre du prochain colis. En attendant, goûte ça.
« Ça », c'était une tranche de pain d'épices.
C'était la première « sucrerie » en deux ans. Elle me parut un régal des dieux.
– Essaie donc d'écrire, toi aussi, à ta femme me dit Henri. Ou à ton fils. En as-tu eu des nouvelles?
– Rien de lui, non plus, Conté m'a dit à la commission qu'il avait demandé à rentrer en France mais cela m'étonne. Ce n'est pas son genre. Il est atteint du virus africain. Puis, il m'avait promis de veiller sur Tenin et l'enfant à naître. Les abandonner serait une lâcheté incompréhensible de sa part.
– Peut-être l'a-t-on expulsé?
– Impossible. Il est guinéen, comme moi. Le droit international ne permet pas d'expulser des nationaux !
Le vieux Naman éclata de rire.
– Le droit international, Sékou s'assoit dessus. La nationalité guinéenne, c'est un chiffon qu'il donne et enlève aussi facilement qu'un pagne. Il n'a aucune parole, aucun honneur !
Henri connaissait trop bien mes sentiments. Inquiet, il s'apprêtait à intervenir mais je restai calme, regardai le vieux en souriant.
– Mooba 1, je vous comprends. Etre ici sans avoir jamais rien fait pour le mériter et depuis deux ans déjà, cela vous révolte mais il ne faut pas rendre le président responsable de tout . C'est le ministre qui a tout machiné. Peut-être Sékou est-il prisonnier de son entourage, est-il impuissant à intervenir!
Le vieux haussa les épaules, me regardant avec mépris. presque avec colère.
Encore un avec qui je ne copinerais pas !
Si seulement je pouvais, moi aussi, recevoir des nouvelles. Tout serait transformé ! J'avais laissé Henri abattu, je le retrouvais courageux, enjoué. Chaque lettre de Marie-Rose avait été un coup de fouet.

Il faisait une chaleur accablante dans les cellules, la journée. Le 13 était assez bien placé, de nombreux trous dans la porte permettaient de surveiller toute la cour. Le vantail était si déglingué qu'en le secouant sur ses gonds avec persévérance, on faisait glisser le verrou en arrière et, parfois, on parvenait à l'ouvrir. Les gardiens ne se donnaient plus la peine de cadenasser ni même de rabattre les leviers dans leurs logements. Ouvrir la porte, c'était la hantise. L'air était plus nécessaire que la nourriture. Par contre, les nuits étaient froides et le camp, pour l'instant, très calme: pas de cris de fous.
Aussi dormions-nous à poings fermés, tant que nous le pouvions. Il le fallait pour nous maintenir en vie. L'état sanitaire du bloc était alarmant. Après deux ans, il ne nous restait plus qu'une trentaine des premiers compagnons de janvier. Tous étaient atteints de diverses maladies: béribéri aux oedèmes monstrueux aux jambes ou à la face, paralysie des membres inférieurs. Le scorbut déchaussait les gencives. Des hommes perdaient leurs dents sans y prendre garde. Un vieux quignon, crac, une dent y restait…
L'obscurité dans laquelle les détenus étaient plongés depuis longtemps aggravait les cécités carentielles. Le bloc devenait, au moment de la vidange, une Cour des Miracles avec ses éclopés, hésitant à marcher, trébuchant, squelettiques, couverts d'abcès sans pansements. Avec le retour du château des quelques privilégiés et, peut-être, pour ne pas accentuer leur désarroi, une légère amélioration du régime fut consentie aux Européens. Le « B » fut rétabli. On leur ouvrit la porte quelques minutes tous les jours.
Le « B », c'était, théoriquement un « bifteck » destiné aux « Blancs ». Le beefsteack s'était réduit à quelques os, puis, simplement à deux feuilles de salade sans assaisonnement. Réservé, en principe, aux étrangers, il avait été étendu aux cadres puis aux grands malades.
Les vols de la garde-chiourme le réduisaient à un symbole.
La porte ouverte était un remède plus efficace à leurs maux. Ce qu'on désignait par « porte ouverte » au bloc, était l'entrebâillement de quelques centimètres d'un vantail bloqué par une pierre. Malheur à qui repoussait plus largement sa porte. Quelque garde survenait toujours assez tôt pour la boucler rageusement.
Un soir, dans le silence total, claquèrent plusieurs rafales d'armes automatiques qui éveillèrent tout le camp. Puis, alors que tous attendaient anxieusement vinrent trois coups, espacés : pistolet?
De nouveau le silence. Pendant la période d'énervement de 1971 il y avait eu plusieurs alertes générales du camp pour des motifs futiles, certain jour un voleur traversant le groupe d'habitations avait essuyé des rafales sans dommage, une autre fois, un python avait effrayé la garde. Qu'était-ce aujourd'hui? L'angoisse m'avait ressaisi.
Que se passait-il ?

Le matin arriva. La corvée de café passa, casquée et armée. Des mitrailleuses partout, des baïonnettes pointées, on était encore sur le pied de guerre.
Dans les cellules, en face du 13 qu'on avait hâtivement débarrassées, une trentaine de Noirs en tenue de combat mais dépouillés de leurs chaussures, furent entassés. On les entendait rire et se congratuler. Le bruit courut le bloc.
C'étaient les meurtriers de Cabral. Le héros de la résistance de Bissao venait d'être tué à Conakry même à la veille d'une victoire tant attendue.
D'après les rebelles arrêtés et qui se vantaient hautement de cette exécution, les rafales entendues la nuit marquaient la fin de son meurtrier abattu par les gendarmes guinéens à son arrivée au camp Boiro. Ces hommes étaient tous des Noirs, aucun métis parmi eux. Ils levaient haut la tête, plastronnaient, très fiers d'eux. Cabral, à ce qu'ils disaient à leurs voisins de cellule dont beaucoup, des paysans de Boké, comprenaient le créole portugais, était un métis que jamais la population de Bissao n'avait accepté à la tête des mouvements de résistance. Elle voulait un authentique fils du pays. Ils n'avaient aucune confiance en lui, l'accusant, tout ensemble, d'accointances avec les ministres du Portugal pour des négociations secrètes et de vouloir livrer le pays à la Chine.
Leur groupe avait décidé de le liquider. Ils étaient venus le faire dans son repaire, à Conakry, où il se croyait bien à l'abri. C'était fait et ils se déclaraient prêts à recommencer s'il le fallait, déniant à Sékou Touré tout droit de les juger,
Tout cela puait l'action des Services secrets. Ces tueurs avaient été manipulés.
Je fus, à la fois, révolté par cet attentat et inquiet de ses conséquences possibles.
Révolté parce que disparaissait une figure attachante de la Révolution africaine.
Cabral était à I'Afrique ce que le Che avait été à l'Amérique latine: un lutteur, un révolutionnaire et un nationaliste ardent qui avait payé de sa personne. Peu d'hommes pouvaient en dire autant dans un continent où les luttes prenaient trop souvent l'allure de règlements de comptes entre truands
Avec Jomo Kenyatta, Cabral avait été un des rares leaders à défendre ses idéaux, l'arme à la main, à ne pas s'être contenté des tribunes internationales. Sa disparition était une lourde perte pour l'Afrique.
Mais mon inquiétude était aussi faite d'égoïsme.
Je craignais les réactions du président. Cabral était son poulain. Il l'avait aidé de son mieux, lui ouvrant largement les régions proches de la Guinée-Bissao, acceptant que ses bases soient implantées en territoire guinéen et les représailles armées des Portugais de Boké à Koundara. Il le fournissait en armes, matériel et argent, assurait tout son transit par Conakry.
La mort de Cabral allait raviver la colère de l'éléphant, blessé et humilié le 22 novembre 1970. Les prisonniers politiques risquaient de faire les frais de son amertume.

Note
1. Terme de respect en maninka: littéralement, grande personne.