webGuinée — Mémorial Camp Boiro
Témoignages


Jean-Paul Alata
Prison d'Afrique

Paris. Editions Le Seuil. 1976. 255 pages


Chapitre Quatre
Les longs couteaux

25 janvier 1971, dans la nuit

D'une seule flambée, le camp s'embrase, comme à la période la plus ardente des interrogatoires. Les portes claquent, les verrous grincent partout. Des piétinements et des galopades soulignent les cris et les hurlements des gardes. Des noms, des numéros fusent dans la nuit sur toute la surface de la prison.

La 21 s'ouvre à son tour, puis, après un temps, comme si cette ouverture avait été un signal, tout retombe dans le silence. Les seuls bruits sont concentrés autour du poste de police et les détenus prêtent l'oreille, essayent de reconstituer des phrases cohérentes avec les quelques mots qu'ils ont surpris. Au loin, le grondement d'un moteur de camion s'amplifie maintenant. Les portes d'accès au bloc gémissent de toutes leurs tôles. Le camion est tout proche, son moteur rugit quelques secondes, puis est coupé. Le silence se refait pesant. L'angoisse, une angoisse indéfinie, plane sur le camp. J'ai laissé s'éteindre mon mégot après le départ du 21. L'air plus frais de ma cellule, m'indique que cette porte est restée ouverte.
— Pourquoi, me demandé-je, saisi d'anxiété, ces enlèvements en pleine nuit? Ce ne sont pas des interrogatoires, ils sont beaucoup trop nombreux Et pourquoi le 21? C'est Dalen qui y est, un Ivoirien réfugié politique en Guinée (?). Il a déjà été interrogé, Que se passe-t-il? Le moteur du camion est remis en marche. Nous suivons l'emballement, entendons la porte du bloc se refermer bruyamment. Quelques minutes se passent, puis des pas sur le trottoir préfacent à de gros rires et au claquement de la porte du 21 où la lumière a été rallumée. Un faible halo me parvient jusqu'ici.
— Alata, Alata...
C'est la voix d'El Hadji. Il me hèle précautionneusement.
— Que voulez-vous?
— Une cigarette, s'il vous plait.
El Hadji ne fume pas. Ce n'est donc pas pour lui mais pour son voisin. Je ne reponds pas, glisse dans une boite d'allumettes vide ramassée en fraude au retour de la vidange une de mes précieuses cigarettes coupée en deux et quelques brins. Au troisième essai, car la nuit rend difficile ce genre d'exercice, la boîte passe par le triangle sous le toit. Je l'entends atterrir dans la cellule d'El Hadji. Quelques petits bruits facilement perceptibles dans le lourd silence soulignent de nouveaux échecs de transmission, puis un léger choc. Le colis est arrivé à destination.
— Ce n'était pas pour moi, pour Dalen, fait la voix d'Aribot.
— C'est bien lui qui est revenu à la 21? Pourquoi l'ont-ils promené ainsi?
— Je vous dirai cela tout à l'heure. Pour l'instant, il avait un sacré besoin de votre cigarette.
Dix minutes au moins s'écoulèrent. Je ne pouvais m'endormir. J'entendis encore El Hadji. Le bruit portait si bien dans le silence de Boiro que mon voisin parlait dans un murmure.
— Dalen vous remercie. Sans votre cigarette, il n'aurait pas pu récupérer son calme dans la nuit. Il a eu une sacrée frousse. On l'a pris pour un autre.
Ils l'avaient emmené au poste, saucissonné des pieds à la tête et s'apprétaient à le jeter dans un camion. Heureusement, l'adjudant Oularé avait une lampe de poche. Quand il l'a reconnu, il a engueulé Bangoura le chef de poste ivrogne. C'était une erreur, il n'etait pas sur la liste. On l'a reconduit à la cellule.
El Hadji s'interrompit, puis conclut très bas :
— Mais le camion est parti avec au moins dix malheureux sur la plate-forme.
Un long silence. La gorge serrée, je pose la brûlante question:
— On les a (…) tués, d'après vous El Hadji?
L'autre respire lentement et profondément. Sa voix s'étrangle quand il répond :
— Il y avait un très gros personnage, visé depuis le début de l'instruction, Kaba Laye. Alors, vous pensez que c'est fini.

Allah man demena! Que Dieu ait pitié. Les pauvres gens! Je m'imagine leur départ pour le supplice. Je crois entendre le claquement du coup de feu qui fera sauter la cervelle. Je ressens, dans tout le corps l'horreur du dernier sursaut. Ma pensée se cristallise soudain sur Barry III qui a été interrogé au camp Alpha Yaya. Tous, en ville, le considéraient déjà comme mort. Il a dû quitter le camp à la même heure!
Henri appelle, rompant l'envoûtement qui pèse sur le camp. Il veut savoir ce qui s'est passé. Pour le mieux renseigner, j'interroge encore El Hadji qui reprend le récit que lui a fait son voisin.
— On est venu le chercher. Il a eu peur, tout de suite. Les gardes n'étaient pas comme d'habitude. Ils avaient tous l'air soûls et le bourraient de coups de crosse pour le faire avancer plus vite. Arrivé au poste, on lui a arraché sa veste, on l'a jeté à terre et il s'est trouvé ficelé en moins de deux. Il pouvait à peine respirer tant c'était serré. Il a pu reconnaitre

qui sont arrivés après lui et ont subi le même traitement. A terre, il y avait déjà plusieurs prisonniers. Il y en avait qui pleuraient. Dalen a reconnu la voix de Baldé de la 13, en face de chez nous. La plupart ne disaient rien, ne bougeaient même pas. Puis on a amené le camion à cul à la porte du poste et les gardes ont commencé à charger tout le monde, comme des sacs, par les pieds et la tête et sans s'occuper comment ils tombaient sur la plate-forme. Quelqu'un leur éclairait le visage au moment où on les jetait dans le véhicule. C'est comme cela que Dalen a été sauvé. Oularé a engueulé sec Bangoura. Après il ne sait plus rien. Il s'est à peine rendu compte qu'on le détachait, qu'on lui remettait sa veste. Littéralement abruti de peur; les gardiens, qui le reconduisaient à la cellule, riaient tout le long du parcours. Un d'eux lui a même dit: « Tu vivras vieux. Tu reviens de loin! »
Je transmis le récit sans le modifier et entendis le murmure:
— Il n'y avait pas d'Européen parmi eux?
Dalen consulté affirma qu'il n'en avait vu aucun. Tous les malheureux étaient africains.

Le calme nous revint en apparence. Chacun restait plongé dans ses pensées. Il y avait en nous un étrange sentiment: peur et soulagement mêlés. Puisque ceux qui venaient de nous être enlevés étaient certainement partis vers la mort, alors nous qui restions, étions épargnés! Combien de temps de prison aurions-nous à subir? Des optimismes délirants s'élevaient en certains. Nous serions reconnus innocents, relâchés dans les jours qui viennent? D'autres restaient abattus, se voyaient enfermés dans ce cloaque à vie.

Les souvenirs continuent d'affluer. Il ne fallait attendre aucune pitié de ces hommes. Je me rappelais trop bien les bagarres de 1956. Barry III est en France, il poursuit son stage d'avocat car l'administration l'a pratiquement contraint à demissionner par mille vexations et menaces de mutation. Je suis pratiquement seul à la tête de la DSG qui s'est lentement affirmée au cours de la dernière année.

Le torchon brûle entre le RDA et le BAG de Barry Diawadou. On s'attend à du vilain, une réédition des émeutes de Côte-d'lvoire. Les « gones » du PDG, sous la conduite de leur « général » Momo Joe, une petite gouape, brutale et délurée s'exercent, jour et nuit. Organisés en brigades de vingt, ayant de solides liaisons cyclistes, ils sont tous ouvertement armés de matraques et de barres de fer. Leurs groupes déambulent dans les rues de Conakry, agressifs et provocants. En culotte courte et maillot de corps, ils ont bien l'air des gamins malfaisants qu'ils sont. Pour l'instant, ils se bornent à convertir de force les récalcitrants. Ils envahissent, en groupe, les concessions, exigent la présentation de la carte du Parti, obligeant ceux qui ne l'ont pas exhibée à la prendre immédiatement. Ils sont, hélas, souvent aidés par les femmes des malheureux qui ne jurent que par le jeune et beau leader dont les succès féminins ne se comptent plus et qui a fait reposer l'essentiel de sa propagande sur leur libération. Certaines se vantent de se refuser systématiquement à leurs époux jusqu'à leur ralliement. Mais tout cela ne suffit pas. L'air est lourd sur la ville.

Des Peuls alarmés sont venus me rendre compte. Par des indiscrétions de leur parentèle, ils ont appris que l'action ne s'arreterait pas au BAG. Le RDA veut profiter, parait-il, de l'occasion pour liquider, Sily Yorè, surnom de la DSG, dont la popularité montante le gêne. D'assez solides bastions socialistes sont désormais implantés dans la capitale et le PDG veut en finir avec l'ambiguité des deux programmes.

Je ne peux y croire. Jamais rien ne nous a opposés au RDA. Nous nous sommes toujours gardés de faire de la propagande dans les régions où nous le savions suffisamment implanté. Au Foutah, certes, notre Parti est désormais assez puissant mais notre clientèle a été arrachée aux féodaux, au BAG et sur des bases de propagande qui permettront tôt ou tard une fusion loyale des deux partis.

Dans l'après-midi, je me rends au domicile du chef RDA. Ayant rallié syndicalement la CGT-A qu'il avait fondée l'an dernier, j'entretiens sur ce plan des relations suivies, et que j'ai toujours crues sincères et cordiales, avec lui.

Je le trouve entouré de ses commensaux habituels. Le vieux pharmacien Diallo Abdourahmane, son chef des « gones » Momo Joe, Yansané Sékou Yalani, responsable de la section de Conakry.
Le leader était détendu. Il plaisantait avec son entourage et m'accueillit avec l'amabilité souriante qu'il me réservait.
J'attendis le départ des autres pour lui poser ma question:
— Est-il exact que les ordres ont été donnés de liquider les socialistes?
Sékou se montre offusqué, presque offensé:
— En quel honneur? Tu fais le jeu de nos adversaires en reprenant leur thème. Nous n'attaquons personne. Nous sommes obligés de protéger nos adhérents des provocations de l'administration coloniale et de ses séides du BAG. C'est tout. Tes adhérents n'ont donc rien à craindre de nous s'ils ne se joignent pas aux hommes de Diawadou pour agresser les nôtres.
Il y avait beaucoup à dire sur cette affirmation mais je n'étais pas venu pour engager une polémique. J'acceptai donc l'assurance qui m'était ainsi donnée.
— D'ailleurs, conclut le leader, je dois me préparer et te quitter. Je prends l'avion de dix-huit heures pour Dakar. Tu vois que je ne m'attends à rien de grave à Conakry dans les heures qui viennent.
Je communiquai le contenu de notre entretien au seul cadre socialiste qui restait en place au siège. Fall Abdoulaye Kounta, secrétaire de la Jeunesse, était un homme calme, d'un courage moral et physique remarquable et d'un désintéressement absolu. Une amitié sincére et spontanee était éclose entre nous dès notre premier contact. Il se mit à rire, sans gaieté.
— Alors, préparons-nous au pire. Quand il a arrangé un mauvais coup, il part à Dakar ou à Paris. Ce n'est donc jamais lui qui peut avoir orchestré les opérations. Cela retombe toujours sur l'administration ou le BAG. Cette fois-ci, pour changer un peu, je gagerais que cela retombera sur nous!

Malgré ma sympathie profonde pour Sékou, je me méfiai. Avec Fall et Kane, notre trésorier, nous profitâmes des quelques heures de jour qui restaient encore pour regrouper, au mieux, nos adhérents des quartiers menacés. Nous choisîmes quelques concessions aisément défendables, y massâmes les familles, organisâmes des tours de garde et plaçâmes des guetteurs.
Les informateurs avaient vu juste.
Au début de la nuit, les groupes d'assaut du « général Joé » attaquèrent partout leurs ennemis politiques. Les socialistes ne furent pas épargnés. Les précautions prises empéchèrent le pire. Les « gones » furent repoussés partout où une organisation solide leur fut opposée. A Coronthie, notamment, ils ne purent pas envahir les concessions où les familles s'étaient réfuygiées. Mais les isolés étaient encore nombreux et ils furent impitoyablement traqués. J'avais été alerté dès vingt-trois heures. L'administration coloniale ne prenait aucune disposition. Je me rendis sur les lieux de la principale échauffourée et constatai que c'était bien la bande à Momo Joé qui avait pris l'initiative du désordre. Je ne pus rien de plus. Mon véhicule, une modeste 2 CV, était connu et des groupes menagants convergeaient immédiatement sur elle dès qu'elle paraissait dans un quartier. Partout des maisons à sac, des portes béantes, du feu et de la fumée. Sur la chaussée, des paillasses éventrées auxquelles on avait mis le feu et sur lesquelles brûlaient documents et meubles. Partout aussi, des corps à terre, immobiles ou remuant encore faiblement. Des appels auxquels personne ne répondait.
Des épaves de véhicules, vitres cassées, pneus lacérés, carrosseries cabossées. Autour des corps étendus, les hommes de Momo Joé montaient la garde empéchant qu'on les secourut ou les enlevât.
Les « gones » tentèrent vers les trois heures du matin de pénétrer dans l'immeuble dont j'occupais le premier étage. Je n'eus qu'à passer le canon de mon fusil de chasse par la fenêtre et à leur expliquer très clairement qu'il était chargé à chevrotines pour les voir refluer à l'autre extrêmité de la rue.
Le jour se leva sur une ville attercée où des foyers brûlaient encore. De nombreuses cases avaient été incendiées. La banlieue était ravagée. Un seul quartier était intact: Dixinn, traditionnellement habité par des Peuls et appelé pour cela Dixinn Foulah. Je passai la journée avec Fall à essayer de regrouper les familles dispersées et à reconnaitre les morts. Nous eûmes de sales moments à passer. A Coronthie, dans un coin où la campagne formait encore un îlot au milieu des cases, nous aperçumes un rassemblement hurlant. Un policier français en civil, assisté de deux agents en uniforrne, contemplait la scène, d'une centaine de mètres, sans intervenir. Je l'interrogeai.
— Un blessé qu'ils sont apparemment en train d'achever, fut sa réponse.
— Hé bien, vous n'intervenez pas?
—J'ai ordre de ne provoquer aucun incident avec le RDA. Ce sont des règlements de compte entre Noirs, cela ne nous regarde pas. Aucun Européen n'est menacé. Tant que l'ordre n'est pas autrement troublé, nous ne bougerons pas.
J'eus envie de l'insulter, me tournai vers Fall qui me fit un signe de tête approbateur et nous nous dirigeâmes tous deux vers la masse hurlante.
Dans la foule, les femmes étaient majoritaires. Déchaînées, elles s'efforçaient toutes de s'approcher du corps à terre, de lui cracher dessus, de le piétiner. Leur acharnement même protégeait la victime.
A quelques mètres, j'entendis mon nom prononcé avec haine. J'étais fou de rage. Certes, j'avais peur mais la colère me dominait. Le blessé était ensanglanté. Je le reconnus : un de nos militants, Sow, ancien combattant, simple planton aux TP. Sous les menaces et les invectives, nous primes le blessé et le ramenâmes à la voiture. Notre calme, tout apparent, finit par impressionner les manifestants qui se turent peu à peu.
Le policier blanc n'avait pas bougé. Au passage du blessé, porté par les pieds et la tête, il eut un étrange sourire, trés gêné et murmura simplement: « Chapeau, il fallait le faire. » Personne ne lui répondit.
Sow survécut à ses nombreuses fractures. Jusqu'à ma récente arrestation, il se précipitait sur mes mains chaque fois qu'il me rencontrait en ville.
Nous ne pûmes rnalheureusement pas sauver tous ceux que nous eûmes à reconnaitre à l'hopital dont la morgue était pleine de corps brisés, déformés à coups de barre à mine. C'étaient des cadavres hideux, méconnaissables. En quelques heures, la décomposition ajoutait ses ravages à ceux des coups reçus et les familles, elles-mêmes, hesitaient à mettre un nom sur ces pauvres gens.
Si étrange que cela paraisse, c'est de ces abus que naquit l'obligation pour moi de rallier le RDA. Les sympathies que je nourrissais pour ce parti et son leader avaient souffert au cours des évènements. J'avais assisté à trop de scènes d'une cruauté navrante. J'avais vu un homme, déjà battu à mort, recouvert de paille et brûlé et aussi un corps jeté nu sur un tas d'ordures après que les femmes surexcitées se soient acharnées sur son sexe.
Tout devait donc m'écarter de l'homme capable de laisser s'accomplir de tels actes. Pourtant, la réaction des troupes socialistes m'éloigna definitivement de Barry III et de la DSG. Elle fut exclusivement raciste. Non seulement, il y eut un appel à la vengeance, appel que je réprouvais, les abus commis ne faussaient pas la justesse des objectifs poursuivis par le RDA, mais on ne fit aucune distinction. Pour les hommes de la DSG comme pour ceux du BAG, les Peuls avaient été les grandes victimes des tueries et ils se retrouvèrent en une sorte d'union sacrée pour exercer des représailles contre les autres ethnies. Descendus du Foutah nuitamment par des camions appartenant à des transporteurs de leur race, les Peuls vengèrent leurs morts aussi atrocement qu'ils avaient été tués. Jusqu'à maintenant, je connais des puits, dans certaines concessions de Dixinn Foulah qui ont été comblés de Sosso fléchés dans le dos, de nuit, et jetés aux oubliettes sans se prooccuper s'il ne s'agissait pas de leurs propres sympathisants.
Ce que je craignais se réalisait. Trop exclusivement axé sur le Foutah, le parti socialiste se transformait en un prolongernent périmé de l'ancienne Amicale Gilbert-Vieillard.
Malgré ma profonde désapprobation des méthodes utilisées par les troupes de choc du RDA, je devais reconnaitre que leur esprit était plus révolutionnaire. Cependant, j'avais pu mesurer la cruauté sous-jacente à leur action.
Comment s'étonner maintenant du départ nocturne pour le supplice de dix malheureux prisonniers probablement innocents?
Oui, songeais-je encore. C'est cette tranche de vie que Sékou ne m'a jamais pardonnée et qu'il me fait payer. Il n'oublie jamais rien. De là, son surnom, l'éléphant à la mémoire prodigieuse et rancunière. Pour lui, je reste le socialiste de 56 qui a demandé des comptes au général de ses « gones ». Barry III a certainement payé aujourd'hui de sa vie son opposition de l'époque.
Et pourtant, à nos côtés, combien de ses anciens compagnons de lutte de cette période? Yalani, un des fondateurs du Parti, El Hadji Aribot, Magassouba Moriba qui a connu les poursuites des colons et a assuré le triomphe du parti à Kankan !

6 février 1971

La nuit maudite est désormais loin. Le camp sombre dans la routine mais il nous semble que la discipline se renforce de jour en jour. Nous espérions tout le contraire. Le brave Billy, lui-même, n'ose plus nous gratifier du moindre sourire. L'ouverture des portes, lors des diverses corvées, est de plus en plus mesurée. Certains gardes n'acceptent plus de nous laisser sortir de la cellule avec nos quarts. Ils nous servent à l'intérieur.
Et voilà qu'une nuit, vers trois heures du matin, alors que je dormais profondément, je suis réveillé par le claquement familier, Cela reprend partout. Encore des interrogatoires? Le bruit a l'air bien régulier. Chaque cellule s'ouvre l'une après l'autre, à quelques minutes d'intervalle et le vacarme se rapproche.
Henri, au 22, est le premier à comprendre. Il m'alerte à mi-voix:
— La vidange !
— A cette heure ? Ils sont fous!
Puis je transmets l'information à Aribot qui se borne à répondre
— Normal !
— Comment cela ?
— C'est l'ancien système qui reprend. Ils faisaient la vidange de nuit, J'ai eu un parent qui a passé trois ans ici et qui me l'a dit. La nuit vous ne pouvez pas parler, cela s'entend de loin, ni essayer de reconnaitre les occupants d'autres cellules.
En outre, cela nous coupe le sommeil. Rien à faire pour dormir avec tout ce potin. La nuit est coupée en deux. Ils ne prennent pas de gants avec nous.
— Bah, dis-je philosophe, on n'est pas là pour bien vivre. Il faut seulement s'accrocher!
Et ainsi fut perturbée la journée des prisonniers. La nuit, seul instant où les pauvres gens pouvaient oublier, fut tronçonnée de telle sorte qu'aucun repos véritable ne put être pris. Les détenus, isolés et enfermés toute la journée, n'arrivaient jamais, avec ce système, à préserver un laps de temps suffisant pour se détendre. Intervenait toujours un fait banal, corvée d'eau, distribution de soupe ou simplement erreur d'un gardien qui interrompait le repos prévu.

Il y eut des malades. Des paludéens se plaignirent d'accès violents.

A d'autres, le riz, seul aliment distribué aux Africains, provogua des constipations de plusieurs semaines et des souffrances intestinales atroces. Des plaies dues aux interrogatoires s'envenimèrent , formant abcès et déclenchant une forte fièvre. Le béribéri, enfin, fit son apparition.
— Chef, chef, au 17. Je suis malade !
— Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?
— J'ai trop de fièvre, je vais mourir, chef !
— Tu es là pour ça. Crève !
Combien de fois dus-je entendre cette réplique!
Les conditions sanitaires étaient atroces. Cela faisait maintenant vingt-trois jours d'internement et je n'avais jamais pu me laver. Avec deux litres d'eau pour une journée entière, quand le soleil brûle les tôles et vous cuit à l'étouffée, vous en réservez la plus grande partie pour boire. Le peu qui reste ne peut guère servir qu'à se rafraichir. D'ailleurs nous n'avions rien pour nous laver, ni savon, ni chiffon quelconque pour nous essuyer.
Comme les détenus africains, je n'avais reçu ni cuillère ni fourchette et mangeais à la main. Cette pratique était normale pour le pays. Epoux d'une Africaine, intégré à sa vie familiale, j'y étais habitué.
Mais quand on ne trouve pas plus de papier hygiénique que d'eau supplémentaire, il faut sacrifier un peu de la si précieuse boisson à cet usage. Se passer les mains à l'eau, plusieurs fois par jour, était d'une impérieuse nécessité.
Ainsi, les mains seules restaient-elles à peu près propres. Je suffoquais à ma propre odeur. En trois sernaines, j'avais perdu une dizaine de kilos. Ma nouvelle tenue, plutôt juste quand je l'avais reçue, commencait à flotter sur moi mais je restais encore assez corpulent et transpirais abondamment. La mycose, due à l'absence d'hygiène intime, me dévorait les cuisses et les bourses, me contraignant à me gratter au sang. Toute recouverte d'une croûte de crasse, ma peau prenait une teinte grisâtre.
Pour couronner le tout, les prisonniers furent la cible de milliers de punaises. Des régiments partaient à l'assaut de leurs corps dès l'extinction des feux, Ils étaient, au matin, couverts de cloques et leurs couvertures marquées de centaines de points rougeâtres. Impossible de chasser ces infernales bestioles qui se réfugiaient aussi bien dans les moindres interstices de la muraille que dans le bois des lits. En frappant le sol des montants de leurs couches, ils faisaient choir des dizaines de voraces petits agresseurs. Encore fallait-il pouvoir les apercevoir, ce qui n'était possible qu'à l'éclairage du bâtiment, le soir. C'était donc devenu l'heure d'ouverture quotidienne de la chasse et toutes les cellules retentissaient alors de coups sourds.
Le pauvre Henri était bien malheureux. Il était daltonien et incapable de distinguer les punaises. Il les faisait bien tomber à terre mais ne les reconnaissait plus suffsiamment à leurs contours.
Les détenus demandèrent bien aux gardiens d'être autorisés à battre leurs lits au grand jour, sur le trottoir. Seul le gros Cissé, décidément plus humain accéda, une fois, à leur requête. Le second chef de poste fut trop heureux de refuser.

Le néant s'installe maintenant en maître. Ne penser à rien, agir mécaniquement, s'endormir était l'objectif de la majorité. Les journées se ressemblent toutes. Surtout, il y a ces silences pesants où le camp entier retient son souffle, silence qui n'est rompu que par les pas et les hurlements des gardes. Chacun se retrouve seul avec lui même. J'ai beau prier Dieu, l'invoquer cent fois par jour; je ne suis pas plus avancé qu'au premier jour de la détention.
J'envie mes voisins de cellule. Henri ne se reproche rien. Il a vécu vingt ans à Conakry comme il l'aurait fait à Lille ou à Nantes, peut-êtême plus impersonnellement. Pendant douze années d'indépendance de ce pays, il ne s'est jamais mêlé à la vie publique ni privée des habitants. Il n'a aucun ami guinéen, n'a jamais goûté la cuisine du pays, ignore les coutumes et jusqu'au moindre mot courant d'aucun des sept dialectes.

Il respectait les nouvelles institutions guinéennes en se gardant bien de porter le moindre jugement de valeur. En fait, il aurait ainsi vécu sur Mars ou au fond des océans, sans y être plus dépaysé. Presque tous les Européens actuellement au camp étaient dans ce cas. Ridicule devenait toute accusation de complot à l'encontre de tels éléments exogènes de la population. Et pourtant, les voilà au camp. lls en ont meilleure conscience pour protester contre l'arbitraire qui les frappe.

El Hadji Aribot a Dieu et son Parti. Fanatique musulman, tout ce qui lui arrivera aura été écrit et il s'y résignera. Il ne juge pas son sort, il le subit et ne veut méme pas en préjuger. Son attachement au Parti qu`il a tant contribué à élever reste intact. Les hommes ne faisant que ce que Dieu dans leur destinée leur a réservé, I'injustice dont il est victime ne peut entamer sa confiance dans le parti démocratique de Guinée et de son chef.

Moi, je suis seul et comprends que je le resterai définitivement. Européen ou Africain, aucun de mes compagnons ne peut avoir mes motivations. Les Blancs m'ont très aisément classé : je suis le renégat qui au sein même de la prison, se préoccupe davantage du sort des Africains que de celui de ses frères de race. Je suis aussi celui qui cherche encore des excuses au tyran qui vient de nous plonger tous dans la misère. Les moindres propos échangés entre les cellules sont captés par les voisins et retransmis, souvent avec les déformations attachées à toute transmission orale et il est vrai qu'à chaque occasion je trouve des excuses au président. Je n'arrive pas à le condamner. Seul, El Hadji qui affirme également son admiration et sa fidélité à son chef peut me comprendre.

Or tout se brouille en moi. Je me sens à la fois entièrement français et guinéen. Les Africains m'ont toujours heurté quand ils attaquaient la France, les Européens, encore plus, dans leurs appréciations mesquines sur le monde et la culture noirs.
Si je devais me définir, je me dirais devenu un « métis moral » écartelé entre deux civilisations à deux compréhensions. Ici, ma souffrance vient de la recherche de ma propre estime qui me fuit. Depuis plusieurs années, j'avais le pressentiment que tout était faussé dans les procès intentés aux « comploteurs ». L'an dernier encore, lors de l'arrestation d'un de mes meilleurs amis, Camara Balla, un homme cultivé et brillant, nationaliste ardent et personnellement attaché au chef de l'État, j'avais eu un sursaut de révolte. Pour la première fois, je m'étais hasardé à demander la grâce de cet homme au président. Néanmoins, j'ai continué à oeuvrer aveuglément. Pourquoi ? Quand j'étais libre, je voulais que ce fût par conviction et par amitié pour le plus grand homme d'État que l'Afrique ait jamais produit. Dans la tombe de Boiro et après avoir connu les affres des aveux, je me dis que c'était par égoisme et par peur. Je ne suis qu'un lâche et rien ne peut désormais me masquer cette réalité.

Aussi me suis-je réfugié dans la prière. Aux cinq obligatoires : le lever du jour, deux heures de l'après-midi, cinq heures, le crépuscule et la nuit , j'ajoute d'interminables chapelets. Pour ne pas perdre le compte des sourates, récitées parfois mille cent onze fois de suite, j'ai gardé les pépins des quelques oranges qu'on distribue de temps à autre pour lutter contre le scorbut. Ainsi puis-je, dans l'obscurité les faire passer de la gauche à la droite. Je me plonge, des nuits entières, dans ces pratiques mécanisées, en leur consacrant particulièrement les nuits de dimanche à lundi et de jeudi à vendredi réputées saintes par l'Islam.

Mais ma recherche est vaine. Aucun apaisement ne se fait en moi. J'en arrive à ne plus demander à Dieu de me sortir de cet enfer mais prie pour qu'il n'y ait plus de mensonges dans cette sordide affaire dont je pressens qu'elle est très loin de sa fin.

Parfois, je m'endors en priant et c'est la corvée de café qui me réveille et me trouve accroupi au sol, la tête appuyée au lit picot. El Hadji m'a indiqué de très nombreuses formules. A mon entrée au camp, je ne connaissais réellement que la Fatiha, seule prière réellement indispensable pour se dire musulman, avec le célèbre

« Laa il'Allah il Allaahu Mohamadu Rassoul Allah ».

J'ai appris depuis d'autres sourates dont le Qulh Allahou, la sourate de l'Unité de Dieu, celle qui divisera à jamais chréliens et musulmans.

Mon me pourrait se fortifier dans ces croyances mais, insensiblement, une déformation se fait dans mes pensées.

Dieu existe. Il est derrière toute cette agitation nuisible de ses créatures. Cela, je le crois malgré ma culture marxiste, mais, m'affirme une voix intérieure qui ne cesse de croître en résonance, « Dieu existe. Dieu est grand, Dieu est puissant mais aussi Dieu est insensible. Dieu n'est ni bon ni mauvais. Dieu se désintéresse de ses créatures, sauf à leur dernier soupir ».

Les maladies se sont multipliées. La mycose a pris des proportions telles que certains Guinéens se traitent à l'extrait d'orange. D'autres se couchent nus en travers de la porte pour que le mince courant d air scelle leurs plaies.

Il est onze heures du matin, le soleil est accablant. La cellule est une fournaise. Je suis affalé sans forces, incapable de bouger. J'ai encore perdu du poids et transpire moins. La corvée d'eau est passée et je tente de rejoindre mes pensées. Au moment où je viens de sélectionner dans ma mémoire un passage anodin qui ne me « collera pas le bourdon », j'entends ouvrir la porte. Billy, sur le seuil, me fait un grand sourire.
— A la douche, patron !
La douche! Pour la première fois! Voilà donc pourquoi on nous a distribué, hier, du savon. Je me redresse joyeusement, empoigne ma savonnette toute neuve ct emboîte le pas au garde.

Près des latrines où nous allons effectuer notre vidange. nous avons remarqué des cases douchières. C'est donc par là que je crois aller. Pas du tout! Me voici bientôt au milieu du grand jardin, derrière la dernière rangée de cellules. Ce jardin fait à peu près un hectare et, au passage, tous ont remarqué qu'il était couvert de cultures maraîchères piments, maniocs, salades. Çà et là quelques manguiers, papayers et avocatiers. De cette production, tous ont au moins compris que rien ne serait destiné aux prisonniers. Ce sont les chefs de poste et leurs adjoints qui y font travailler, à leur compte, les hommes de corvée et qui arrondissent leurs fins de mois besogneuses.

A quelques mètres seulement des dernières cellules dont les lucarnes ouvrent de ce côté, l'installation des douches est rudimentaire. Un tuyau en caoutchouc amène l'eau du robinet central à une vieille pomme d'arrosoir suspendue aux basses branches d'un manguier. A terre, un cube de ciment émerge de quelques centimètres. Je distingue, gravé dans le ciment: « 1962. Ecole de la vie. » Un philosophe des premières fournées! Oui, c'est bien l'école de la vie! Je jette un coup d'oeil autour de moi dans l'espoir de trouver quelque couverture à suspendre pour m'isoler.

Billy et deux gardes, en armes, pistolet mitrailleur braqué sur mon ventre, contemplent curieusement mon manège.

— Vas-y, m'encourage le brave Billy. Accroche tes affaires à l'arbre. Qu'est-ce que tu attends? Il faut te dépêcher. Nous devons laver tout le bâtiment avant midi.

Drôle d'impression. Nous sommes réellement des meubles, on doit nous « laver »! Hé bien allons-y, comme ils le disent. Je me dénude et passe sous la pomme d'arrosoir qui laisse filtrer une forte modeste pluie. J'apprécie cependant la douceur de me sentir redevenir propre. Billy me voit tendre la main vers mon short suspendu à l'arbre. Je voudrais profiter de l'aubaine pour le laver aussi. Le tissu en est devenu rêche, imprégné de sueur et de sang.

— Non, proteste le garde. Seulement la douche. Le lavage, une autre fois.
— Fais-moi donner une autre culotte, alors. Celle-là est toute sale. Je ne vais pas remettre cette ordure maintenant que je suis propre!
L'homme a un geste de regret.
Pas d'autre. Il faut attendre. Bientôt.

Nu comme un ver, je tiens le short infect à la main. J'ai peur de l'enfiler et crains même que des poux s'y soient déjà nichés. Je préfère revenir à la cellule dans le plus simple appareil. D'ailleurs je n'ai pu me faire sécher et compte sur le soleil pour le faire. Billy m'en laisse profiter quelques minutes. Au lieu de me boucler immédiatement il m'abandonna sur le trottoir, fit aller Henri à la douche et ne me renferma qu'à son retour.

La reprise de contact avec l'atmosphère du cachot fut pénible. C'était la première fois depuis l'interrogatoire que je quittais la pièce pour une durée appréciable. Malgré l'aération dont elle avait bénéficié mes poumons réoxygénés eurent du mal à accepter ce qui devait être leur aliment normal des mois à venir.

Quant à mon odorat il ne s'y fit jamais. Cette odeur abominable d'excréments, d'ammoniaque, de corps mal lavés, suractivée par l'action du soleil, allait être le principal supplice de ma détention. J'ai par la suite assez facilement supporté la faim et la soif. Jamais je ne pus admettre la puanteur de ma bauge.

Ainsi par une immense « faveur » la direction du camp avait-elle décidé que les détenus devaient être douchés au moins une fois par quinzaine. Il y eut bien des retards, des incompréhensions de la part de certaines équipes et beaucoup attendirent près de deux mois de prendre leur premier bain.

Il y avait aussi des graduations dans les faveurs. Quand c'était le tour de l'équipe du forestier, il n'était pas question de laisser le détenu même quelques secondes au soleil. Les gardes le conduisaient et le ramenaient au pas de course. La cellule restait fermée pendant l'opération pour interdire toute aération

Les Africains furent les plus défavorisés. Les gardiens donnèrent la priorité aux Européens. Rongés de mycose, dévorés par les punaises, ne bénéficiant même pas pour la majorité de lits et couchés à terre sur une simple couverture, les Noirs souffraient en silence. Tout au contraire de ce que croient d'eux la plupart des Européens les Africains sont parmi les hommes les plus propres du monde et leur saleté les humiliait terriblement.

Mais il fallait que tout le monde comprit bien que la douche êtait une « faveur ». Comme était une « faveur » le lavage de linge strictement minuté auquel on admettait une fois par mois les détenus. Ils n'avaient guère le temps que de mouiller leur tenue, la savonner grossièrement. Il fallait faire attention car très souvent l'eau se raréfiait au tuyau et on restait encombré d'un linge encore plus sale qu'à l'arrivée au « lavoir ».

Il est vrai que la nourriture elle-même était devenue une « faveur » depuis qu'un sinistre individu, membre du Bureau politique national, dans l'espoir de gravir un échelon dans la hiérarchie du Parti, avait tout récemment déploré qu'un seul grain de riz si précieux puisse être consacré à l'alimentation des contre-révolutionnaires,

L'énorme présidente des femmes, Bangoura Mafory, analphabète promue ministre, avait emboité le pas en regrettant d'avoir sortir de ces prisons trop de gaillards bien nourris.


Notes
1. Le Petit Eléphant (en langue sosso)
2. Nom choisi par les intellectuels peuls, au lendemain de la Seconde Guerre, pour une association destinée, en fait, à constituer le noyau d'un parti pour l'indépendance — en hommage à un administrateur de la France d'outre-mer à l'époque encore qualifié « des colonies » qui fut une sommité dans l'étude de la langue et des coutumes peuls. Il a publié des études remarquables.
3. Sourate CXII. Donnée à La Mecque en quatre versets appelés l'Unité de Dieu.

« Au nom de Dieu Clément et Miséricordieux
Dis: Dieu est Un. C'est leDieu éternel.
Il n'a point enfanté et n'a point été enfanté.
Il n'a point d'égal.»
Cette sourate réfute le principe de la Trinité, comme celui de la divinité du fils de l'homme.

4. Le PDG, devenu depuis peu Parti-État, comportait une organisation féminine qui désignait une présidente nationale des femmes.