webGuinée — Mémorial Camp Boiro
Témoignages


Jean-Paul Alata
Prison d'Afrique

Paris. Editions Le Seuil. 1976. 255 pages


Chapitre Six
La nouvelle vague

Janvier 1971

Une nuit, peu avant l'extinction des feux, il y eut grand branle-bas. On entendait des bruits de chalits traînés, de gamelles et de pots heurtés.
Tout à coup, la porte du 23 s'ouvrit, Cissé passa la tête.
— Pousse ton lit le long du mur, fit-il. Il faut la place de l'autre côté.
Puis il disparut laissant la porte ouverte. Ce fut au tour du 24 et, quelques minutes plus tard, je vis apparaître deux hommes de corvée porteurs d'un lit. Ils le déposèrent dans la cellule ainsi qu'un pot de chambre, une gamelle à eau et, enfin, tout éberlué, apparut Henri, tenant sa couverture serrée sur sa poitrine.
On regroupait les détenus en pleine nuit. Si les Européens se retrouvèrent, après l'opération, à deux par cellule, les Africains furent entassés à quatre et jusqu'à six. L'isolement de ces six derniers mois avait été si éprouvant que personne ne songea, sur le moment, à se plaindre. Tous manifestèrent leur joie d'avoir un compagnon à qui parler sans plus craindre la mise à la diète.
Cependant les conditions matérielles venaient ainsi d'empirer de telle manière qu'elles devaient coûter la vie à plusieurs d'entre nous. L'aération, déjà difficile pour un seul occupant, devint un problème insoluble. La lucarne de deux décimètres carrés était insuffisante pour renouveler l'air qui prit une épaisseur presque matérielle. Que dire des chambres à cinq ou à six? Les occupants furent contraints à se coucher têêche, le nez sous leurs déjections.
Les odeurs dégagées par l'entassement de ces corps toujours aussi peu lavés, du linge sale et envahi par la vermine et des seaux hygiéniques sans couvercles, formaient un remugle ignoble dont je sus qu'il me poursuivrait toute ma vie.

Mais je n'étais plus seul et croyais encore en la vertu de l'amitié. J'avais besoin d'un camarade à mes côtés et me laissai aller à mon désir profond de m'épancher. Je trouvai, en Henri, un auditeur complaisant, et crus, enfin, édifier une amitié solide dans cette géhenne.
L'entassement était rendu necessaire par l'afflux de nouveaux prisonniers — plus d'une centaine — qu'il fallut empiler, eux aussi, dans des cellules libérées de leurs anciens occupants.
Il y avait une différence d'essence entre les deux catégories de détenus. Les arrivants n'avaient pas encore été interrogés, et contrairement à ce qui s'était passé depuis janvier, on ne les mit pas d'office à la diète. Ils se croyaient tous innocents et on leur avait interdit de communiquer avec les anciens. Ils eurent la naiveté, au reçu de cette consigne, de penser: « Bien entendu, ce sont des criminels qui ont avoué. Nous les avons entendus à la radio, nous avons lu leurs dépositions dans Horoya, alors que nous, nous n'avons rien fait! »
Il fallait, en réalité, éviter que les anciens ne les mettent trop vite au courant de la triste réalité.

Le train-train si monotone du camp se trouva bouleversé. La discipline revêtit une vigueur nouvelle. Le réglement était appliqué à la lettre. Distributions d'eau et d'aliments se faisaient sur le pas de chaque porte ouverte; chacune, après fermeture de la précédente. Il était strictement interdit d'essayer de jeter un regard sur les occupants des autres cellules. Les conversations entre cachots voisins furent plus surveillées. Les rondes se firent fréquentes.
Pourtant, ces excès de précautions avaient des conséquences imprévues. Pour commencer, la garde-chiourme dut abandonner la pratique de la vidange nocturne. Elle aurait pris beaucoup trop de temps. Le dérangement imposé aux prisonniers n'entrait pas en ligne de compte mais le maintien sur pied, toute la nuit, d'une équipe importante de surveillants aurait perturbé le fonctionnement normal du camp. Il était tout de même plus agréable de faire cette petite « promenade » en plein soleil, plus facile aussi de capter au passage les appels des camarades, de surprendre leurs noms, les menues informations.
Les douches se prenaient par cellule. On y éprouvait plus de plaisir et, curieusement, moins de gêne. Un homme qu'on oblige à se dénuder, seul, devant un aréopage gouailleur, se sent profondément blessé, humilié. En compagnie restreinte, on se raille l'un l'autre et on essaie d'oublier cet abaissement. On pouvait bavarder sous la douche ou au cours du lavage de linge.

Un clivage s'était opéré instinctivement parmi la population du camp. Comme chez les potaches, au régiment, il y avait désormais les anciens, et les bleus. Ce n'était pas seulement l'illusion de leur innocence affichée par ces malheureux qui les séparaient des anciens condamnés, c'était un curieux sens du « home » que ceux-ci avaient inconsciemment acquis. Il se créait une complicité bizarre entre les détenus de janvier et les gardes. Nous avions la même tendance à rire des erreurs des bleus et les surveillants se mirent à favoriser cette partition en accordant ouvertement de petits avantages aux anciens.
J'en pris conscience avec un profond dégoût et en fis part à Henri.
Ma parole, on se sent « chez nous »! Nous réagissons comme des gens gênés dans leurs petites habitudes par des touristes encombrants.
— C'est une réaction naturelle, me répondit mon compagnon. Dans quelques jours tout va s'uniformiser. Les deux groupes s'intégreront.

L'osmose souhaitée était retardée par notre connaissance à nous, anciens, du processus judiciaire adopté au camp. Tant qu'il n'y aurait pas eu interrogatoire, les nouveaux, eux-mêmes, refuseraient tout contact. Il était inutile de chercher à provoquer leur confiance.
La frontière de l'innocence passait ici par la cabine technique! Quant à nous, nous n'avions plus qu'à attendre les événements. Toute cette agitation ne nous concernait plus. Aux malheureux bleus à connaitre la diète prolongée et la technique des aveux spontanés.
D'où naquit donc l'angoisse? Personne ne put jamaix dire qui posa le premier, la question. Peut-être la réflexion mûrit-elle, en même temps, chez tous. Toujours est-il qu'un jour le problème se trouva unanimement posé. Cette relance des arrestations ne correspondait-elle pas à une aggravation de notre propre situation? Certains demeuraient optimistes; ils utilisaient l'argument le plus noir, celui de la condamnation à perpétuité pour objecter que rien désormais ne pouvait nous affecter mais la menace était en l'air et tous la sentaient. Si le pays s'était engagé dans l'apaisement qui suivait normalement toute grande affaire judiciaire, les autorités auraient été incitées à la clémence. Le renouveau répressif remettait sine die cet espoir.
— Ces six mois d'enfer que nous venons de vivre ne comptent plus, me disait Henri. Nous sommes revenus au point de départ!
Deux convois portèrent l'angoisse à son comble. Ce fut, d'une part, des Européens de toutes les nationalités qui doublèrent l'effectif des prisonniers blancs et, d'autre part, de grands noms de la politique guinéenne. En deux semaines, les prisonniers virent entrer au bloc plus de trente ministres et ambassadeurs, sans compter de nombreux hauts fonctionnaires de tout rang.
Notre nouveau voisin, ancien ministre, me confia, un soir:
— C'est très mauvais pour nous, tout ça, Alata. Du moment que les arrestations continuent, on ne prendra plus de gants avec personne. Il y a trop d'Européens arrivés au camp. Chez nous, j'ai compté déjà quatorze ministres; en janvier nous n'étions que quatre.
— C'est peut-être la grande purge annoncée depuis trois ans, lui répondis-je. Mais, à nous autres, que peuvent-ils faire? Ils ne vont pas transformer notre condamnation. S'il y a de nouveaux éléments ce sera en notre faveur. Il y aura peut-être révision?
—Tu rêves tout éveillé, fut la réponse brutale. Cela m'étonne de toi. Tu es suffisamment proche du président pour savoir que rien ne l'arrête, jamais. Ils ne peuvent pas transforrner notre condamnation. lls se soênés pour condamner à mort les rescapés de 1969 qui étaient ici lors de l'agression?

Deux semaines encore s'écoulèrent, plus lentement qu'autrefois, trop marquées de cris et de hurlements. Nombreux étaient maintenant les révoltés. Ils commençaient à abandonner leur candeur naive et à soupçonner qu'ils n'avaient aucune pitié à attendre d'avoir assisté, étant en liberté, à la pendaison publique d'une centaine d'hommes et de femmes et d'avoir entendu prononcer la condamnation à perpétuité de tous les autres détenus leur laissait augurer peu de bien de leur avenir. Dès que leur sens politique se réveillait, après le choc causé par l'arrestation, ils se savaient perdus, se voyaient déjà promis au pire. Le sort des pendus du Pont Tumbo les hantait.
Autrefois lors des précédentes « promotions » comme les qualifiaient en ricanant leurs gardiens, les échelles de peines étaient larges. Tous pouvaient conserver des illusions. Maintenant, les plus obtus perdaient espoir. Il n'y avait aucun moyen terme entre la liberté immédiate et la détention à vie. La potence finissait par apparaitrc comme un soulagement.
Les nouveaux Européens se dégelèrent aussi. Ils confièrent à leurs frères de race ce qu'ils craignaient confusément : aucune des grandes puissances n'avait pris leur défense. lls gardaient tous, peuples et gouvemements, de Conrart le silence prudent. Ils étaient abandonnés du monde entier.

5 juillet 1971

Brusquement, les anciens s'apercurent, un beau jour, avec stupeur d'abord, consternation ensuite, que tous les premiers appelés à la reprise des interrogatoires appartenaient à leur groupe. Les bleus ne furent même pas mis à la diète. Un à un, dans 1a première semaine de juillet, disparurent une dizaine de nos compagnons. Disparurent est le terme exact car ils ne revenaient pas de la commission.

Tous savaient qu'ils y partaient car tout secret avait été brutalement aboli et les interrogatoires, jadis houleusement cachés par la nuit, appartenaient désorrnais à la vie diurne et officielle du camp. Les cris, gémissements, hurlements provenant de la cabine tcchnique s'entendaient fort bien et glaçaient de terreur les anciens condamnés s'ils ne signifiaient encore rien pour les nouveaux.

Nous attendions en vain leur retour. Quelques heures après leur convocation, le chef de poste pénétrait dars leur cellule et y enlevait leurs affaires personnelles sans vouloir répondre aux questions angoissées des co-détenus. Où étaient-ils? Personne n'en savait rien. Malgré les ordres de silence, les craintes pour l'avenir, plus puissantes que la peur d'une sanction immédiate poussèrent le bloc à bourdonner. Sans plus se soucier des gardes impuissants devant l'unanimité du mouvement, les longues rangées de cellules échangeaient les moindres informations recueillies de proche à proche ou même se les hurlaient d'une file de bâtiments à l'autre.
Comme toujours, et malgré les cris de la cabine qu'il se refuse à entendre, le clan des optirnistes réagit à sa manière:
— Vous ne comprenez donc pas qu'ils sont libérés ?
Et, à l'appui de leur dire, d'avancer que le fait de passer les premiers — eux déjà condamnés, prouvait qu'on les libérait. Une vague avait chassé l'autre. Le président avait du s'apercevoir qu'ils étaient innocents. Avec l'arrestation des vrais coupables qui venaient d'arriver au camp, leur libération, à tous, n'était plus qu'une question d'heures.
Je m'émerveillais de constater avec quelle facilité des malheureux — souffrant depuis de longs mois de conditions rendues encore plus atroces par le sentiment de leur innocence — s'entendaient pour condamner sans appel d'autres pauvres hères.
Les pessimistes étaient scindés en deux fractions. Les uns croyaient à un transfert dans un autre camp, soit à Alpha Yaya de Conakry, soit à Kindia ou encore Faranah, Kissidougou. Les autres, au bord de la dépression — et c'étaient les plus nombreux — annoncaient carrément leur exécution:
— On y passera tous! Il faut de la place pour les nouveaux et, ici, ils ne connaissent qu'un moyen de faire de la place ...

La cellule était calme. Une forte tornade avait éclaté à la tombée du jour, abattant la grande chaleur qui avait régné toute la journée. La pluie avait persisté plusieurs heures, battant les tôles avec un bruit assourdissant qui interdisait toute conversation entre les deux occupants. La cour s'était transformée en marigot tumultueux. Couverture ramenée au menton, nous tardions à nous endormir.
L'ampoule s'alluma soudain et la porte s'ouvrit.
— Alata? » C'était la voix du gros Cissé. Il ajouta : « La commission! »
Je sentis la peur se réinfiltrer en moi. Henri s'était assis à croupetons sur son lit et me regardait enfler ma veste.
— Que te veulent-ils encore?
Je hasardai un geste que je voulais fataliste.
— On verra bien! Pour moi, comme pour tous ceux qui ont été rappelés ces derniers temps. Disons-nous plutôt adieu.
— Pourquoi adieu?
— Tu sais très bien qu'on ne les revoit jamais ici. Autant ne pas garder d'illusions.
Après une poignée de main, je suivis Cissé. Près du portail. nous attendait Lenaud.
— Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, monsieur Alata? Vous allez bien? Terriblement maigri à ce que je vois? Et votre moral?
Je le regardai d'un tel air que l'autre finit par détourner les yeux.
— Vous osez me demander cela alors que j'ignore si ma femme a accouché, que je n'ai aucune nouvelle ni d'elle ni de mon fils ainé ?
— Peut-être allez-vous en avoir aujourd'hui!
L'adjudant me fit signe de prendre place entre les deux gardes habituels, à l'arrière de la Jeep qui démarra.
— Où me conduisez-vous?
— Le ministre veut vous parler. Je crois qu'il a une bonne nouvelle pour vous. L'homme des cachots est une si étrange créature, si encline à la crédulité, que mon coeur se mit à battre sur un rythrne plus vif. De bonnes nouvelles! Peut-être allait-on m'en donner de Tenin? Ou encore allait-on m'annoncer une très prochaine grâce.

Le véhicule stoppa devant le bureau de Siaka Touré. Après le cérémonial d'usage — courte attente entre les deux hommes en armes, descente sous la menace des PM — je pénétrai dans la salle.
Ismaël Touré et Seydou Keita sont là, sourire aux lèvres.
— Asseyez-vous, cher camarade.
Ils m'indiquaient le tabouret d'un geste large, plein d'urbanité. Remarquant mon étonnement, Seydou enchaina:
— Nous n'avons plus aucune animosité contre toi. La Révolution est satisfaite de ta déposition et elle compte encore sur toi. Ne me crois-tu pas'?
Ismael le coupa :
— Du moins, resterons-nous amis si tu continues à faire preuve d'esprit révolutionnaire, comme en janvier dernier.
Réellement inquiet, je les regardai tour à tour. Qu'est-ce que c'était que ce cirque? Que mijotaient-ils? Ils n'allaient pas remettre la gomme, non? Il me semblait bien qu'on me préparait un nouveau coup fourré et je n'arrivai pas à deviner lequel
Le ministre leva une main apaisante.
— Vous avez l'air inquiet, camarade. Il ne faut pas. Nous sommes réellement des amis et allons vous aider. Mais, auparavant, y a-t-il quelque chose qui vous fasse vraiment plaisir?
Celle-là était bien bonne. J'avalai difficilement ma salive. Sacrée mise en boite. Tant pis, il fallait jouer le jeu.
—Des nouvelles de ma femme, de mes enfants. J'ai quand méme l' impression que je dois en avoir un de plus.
—Ne t'inquiète pas, coupa Seydou, ta femme n'a pas eu d'ennuis. Tu as un bel enfant.
— Garçon ou fille? Où sont-ils maintenant tous les deux? Et Jean-François?
La main d'Oularé, revenu dans le bureau sur les pas de Lenaud, me ramena à l'aplomb sur mon tabouret.
Les deux compères parurent se consulter du regard. Ismaël reprit:
— Tu le sauras bientôt. Peut-être te montrerons-nous la mère et l'enfant.
— Ce n'est pas possible! Je pleurais sans retenue... Quand? mais quand?
Quand nous en aurons terminé avec ces formalités.
Et le ministre remua du doigt un épais dossier placé devant lui.
Je sentais mes tempes bourdonner. Tout résonnait autour de moi tant mon coeur battait l Voir Tenin et mon enfant! Bon Dieu, ils me mentaient! Que ne feraisje pas pour cette minute de bonheur!
— Mais qu'attendez-vous encore de moi ? »
Il fallait bien se décider à poser la question puisque mes interlocuteurs jouaient au chat et à la souris. « J'ai déjà déposé et enregistré! J'ai avoué tout ce que vous exigiez! Je ne peux plus rien! »
Ismael poussa le dossier à travers la table.
— Non, Alata, non. Tout ce que tu as pu avouer, c'est annulé. Cela ne vaut pas tripette.
— Annulé? Comment cela annulé?
Je me crus fou.
— De nouvelles révélations ont été faites. Un des prisonniers — tu le connais bien, Camara Baba — a eu des remords de conscience. Personne ne s'occupait plus de lui, quand il y a deux mois, il a tapé comme un fou à sa porte. Il voulait se libérer. Tout ce qu'il avait caché à l'interrogatoire l'étouffait! Ainsi nous a-t-il spontanément dénoncé la véritable envergure de ces projets. Tu y es intimement mêlé.
Camara Baba. C'était l'homme du BAG , laissé pour mort sur son lit d'ordures après la nuit sanglante de Conakry en 1956. On ne l'avait pas interrogé à Conakry. Un des tout premiers arrétés de 1971. Ancien ennemi acharné du Parti sous la colonisation, rallié lors de l'Indépendance.
Mon scepticisme dut se lire nettement sur mes traits. Ismaël reprit le dossier, le feuilleta, en tira une liasse, me la tendit
— Tu as l'air de douter. Tu le croyais mort ? Regarde la date de cette pièce.
Je baissai la tête, eus du mal, sans mes lunettes, à distinguer.
« Kindia, le 4 juin l971 », finisje par lire en tête de la première page.
Baba n'est pas mort, reprit le ministre. Malgré tout ce qu'on dit de nous, nous n'aimons pas le sang. Pour faire progresser la Révolution, il faut des exemples. Nous n'hésitons pas à les faire mais sans exagérer. Et tu vois, poursuivit-il en riant, cela a du bon de se conduire humainement. Si nous avions exécuté Baba en janvier, comme il le méritait largement, il n'aurait pas pu nous faire toutes ces révélations. Nous regrettons même de nêtre un peu pressés avec certains. Sans nul doute, nous saurions beaucoup plus de choses si nous avions attendu. Allons, prends connaissance!
Il me tendit la liasse.
— Nous avons tout le temps! Oularé, ajouta-t-il à l'adresse du gendarme, passez à côté avec notre ami. Installez-le et laissez-le lire tranquillement ce dossier. Nous allons procéder à d'autres interrogatoires en attendant qu'il ait fini.

Je me retrouvai dans une pièce voisine, meublée aussi sobrement que le tribunal populaire d'une table, et de quelques tabourets. Les fenêtres étaient à barreaux. Oularé s'assura que la seconde porte était bien bouclée. Il me laissa m'installer avec le dossier à compulser et ressortit, refermant à clef.
La déposition ou plutôt les dépositions de Baba étaient époustouflantes. Je me demandai cent fois si je rêvais ou s'il n'avait pas voulu faire un mauvais roman d'espionnage. Tous les poncifs de ce genre de littérature y étaient: la belle espionne blanche aux cuisses accueillantes aux si robustes nègres, la subtilisation de documents « top secret », l'or, les devises répandues à profusion, jusqu'aux réunions clandestines de conjurés avec mots de passe et manteaux couleur de muraille. Ce n'était pas vrai! Baba avait voulu se payer la tête de ses juges! Où avait-il été chercher un tel tissu de conneries? Cela pouvait être du Seydou! Son niveau intellectuel ne dépassait pas l'élémentaire et son âge mental avoisinait cinq ans!
J'avais sous les yeux un très mauvais « Fleuve noir ». Aux invraisemblances habituelles de ces modestes époptes, s'ajoutaient des erreurs dans lesquelles les Coplan et autres Bonnisseur de La Bath ne tombaient pas, telles que faire appartenir des agents secrets à trois réseaux différents: SDECE, réseau ouest-allemand et CIA ou encore de payer un renseignement, aussi ridicule que le tonnage de palmistes exportés par la région de Guéckédou, cinquante mille dollars!
Tout était à l'avenant. Ils se connaissaient tous dans ce réscau « secret ». A l'origine allemand, puis tellement imbriqué avec les Américains et les Français que les liens en devenaient inextricables. On discutait à huit ou dix de la moindre action. Tout y était d'ailleurs étroitement mêlé: renseignements et attentats. Chaque agent était polyvalent et parfaitement instruit de tout ce qui se tramait à Conakry, à Kankan. Les réunions se copiaient comme des soeurs sur les assemblées générales des cellules populaires de Belleville. D'ailleurs, par un lapsus révélateur, l'unité de base de ce très curieux organisme portait le nom de « cellule ».
In cauda venenum... Après cinquante pages d'élucubrations aussi délirantes, le pauvre Baba (je voyais d'ici les pressions « amicales » qu'il avait pu subir pour sa spontanéité) dressait une liste d'une trentaine de ses complices, parrni lesquels une bonne dizaine d'étrangers, Français et Libanais.
Quand j'en eus fini avec cette prose démentielle, une heure au moins s'était écoulée et je me retrouvais étrangement calme. Je ne me sentais pas concerné. Non seulement Baba ne me citait à aucun moment dans son récit mais c'était encore plus ridicule que mon propre délire de janvier. Qui pourrait croire cet amas de bêtises?

J'attendis patiemment qu'on vienne me délivrer. La régle du jeu devant Ismaël Touré — je commençais à bien le savoir — était de paraitre avoir tout oublié des conditions dans lesquelles vous aviez fait vos déclarations.
Soit, il fallait démarrer en souplesse, mais, après six mois de cette fosse à serpents, saurais-je encore me battre?
— Alors, camarade, qu'en pensez-vous?
Le ministre tendait la main pour que je lui restitue les feuillets.
— Je suis consterné, camarade ministre. Jamais je n'aurais imaginé qu on puisse aller si loin!
— Hé bien, êtes-vouêt maintenant à nous aider?
— Tout à fait prêt, mais je me demande en quoi? Je n'étais pas au courant de ces tractations, vous devez bien vous en douter. Non seulement, mon nom ne figure pas dans cette déposition mais Baba ne parait, à aucun moment, imaginer que j'aie pu avoir, aussi, une activité clandestine.
Les deux commissaires se regardèrent avec le sourire.
— Simple omission facile à réparer! Baba a pensé nous éclairer sur les activités de ceux de ses complices restés en liberté et susceptibles de causer encore du tort. Il n'est que de lui demander son opinion sur vous, Alata. Dans les quarante-huit heures, nous recevrons de Kindia un fort édifiant témoignage. » Le ministre réfléchit, enchaîna « Ce n'est pas ce que nous espérons. En fait ..
Il prit délicatement une Dunhill dans le paquet rouge et or qui était sur la table...
— Oh... excusez-moi... je crois que vous fumez?
Il me tendit le paquet et je m'en saisis avidement.
Il m'alluma la cigarette de son Dupont-or, tira lui-même quelques longues bouffées.
— En fait... Alata, tu es un cas... un cas!
— Je ne vois pas en quoi.
La fumée m' enivrait. Cinq mois et demi maintenant sans une goulée et je sentais le tabac s'emparer de tous mes nerfs, ramper jusqu'à mes orteils. C'était une delicieuse griserie, trop dangereuse dans un tel moment.
— Vous êtes un cas... reprit-il, repassant au vouvoiement (j'avais remarqué qu'il aimait cette alternance et n'y prenais plus garde), parce que je sais, maintenant, que vous êtes réellement un ami du président.
La cigarette faillit m'en tomber des lèvres . Si mon ennemi reconnaissait le fait, qu'avait-il à tenter de m'engager encore plus avant dans cette comédie?
— Et, poursuivit le ministre, vous vous êtes créé un complexe de culpabilité. Vous en êtes presque amnésique de remords. Voyez-vous, il faut vous résoudre à rendre au président amitié pour amitié. Inutile de vous le dissimuler plus longtemps, nous étions nombreux à vouloir votre tête en janvier. Nous avons fait son siège. C'était pour nous un symbole; l'exécution d'un Européen. Elle prouvait notre indépendance d'esprit, notre résistance à toute pression étrangère. Il a refusé avec acharnement. C'est à cela que vous devez d'être encore en vie. Payez-lui votre dette. Il a droit à cette reconnaissance.
Je me permis de compléter sa pensée.
— Il faut ajouter que vous auriez prouvé cette indépendance à peu de frais. Vous saviez parfaitement que j'étais déchu de ma nationalité, qu'aucun pays ne me revendiquerait comme sien. Mon exécution n'aurait soulevé aucune émotion!
— Croyez-moi ou non. nous n'y avons pas songé. D'ailleurs, votre ami a finalement interdit de faire allusion à cette fin. Que lui répondrez-vous?
— Que je ne comprends toujours pas en quoi il peut avoir besoin de moi.
— Pense à l'authentification que tu peux apporter à la déposition d'un Baba. . et des autres, car, ajoute-t-il, il n'y a pas que lui qui ait eu des crises de conscience.
— Alata, interrompit Seydou à sa manière abrupte, connais-tu Barry Sory?
— Le ministre délégué?
— Il est ici, au camp. Lui aussi s'est libéré. Nous avons également l'appui d'un révolutionnaire authentique, Clauzels.
— Le Tchèque de Kankan? demandai-je interloqué.
— Lui-même. Tu apprendras tout cela dans les jours qui viennent. Tu le sais déja, d'ailleurs, puisque tu es mêlé intimement à tous ces événements mais tu veux nous faire marcher. Tant pis, dans ton cas, notre nouvelle amitié prendra le pas sur notre impatience. Nous attendrons que tu te décides. N'est~e pas, camarade ministre?
— Mais oui, mais oui, Oularé, raccompagnez notre ami. Vous nous le ramènerez bientôt, disons demain à onze heures. Peut-être sera-t-il plus conscient qu'en pleine nuit. Au fait (il avait surpris mon regard sur son paquet de Dunhill) prenez donc une cigarette. Oularé, faites-lui donner des Milo 3 au poste. Vous lui en donnerez un paquet. Je veux qu'il ne manque de rien, qu'il comprenne qu'on ne cherche pas à lui forcer la main. Que veux-tu encore? me demanda-t-il, me voyant résister à la main de l'adjudant.
— Ma femme, mes enfants?
— Bientôt, bientôt. Nous n'avons plus le temps d'en parler. Peutêtre demain matin.
« Aucune pression, n'est-ce pas? pensai-je pendant le retour au bloc, sauf la plus lourde, ma famille! »


Notes
1. Nom donné au seul journal paraissant en République de Guinée. Signife « liberté » en maninka mais la traduction exacte est controversée, les puristes estiment le terme impropre.
2. Voir note explicative particulière sur les partis politiques en Guinée à la veille de l'lndépendance, p. 250.
3. F1euve du pays malinké, affluent du Niger. Également nom donné aux cigarettes fabriquées à Conakry, par Enta (Entreprise nationale des tabacs et allumettes). Usine montée par la République populaire de Chine et la seule qui fonctionnât correctement encore, du moins tout autant qu'on soit capabie d'assurer son ravitaillement en matières premières !