Jean-Paul Alata
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Le problème redevenait le même que deux ans auparavant. Tenir, tenir à tout prix. Chaque jour pouvait donner la victoire ou coûter la vie. Tenir pour sortir, tenir pour témoigner.
Les dissemblances s'accentuaient au sein de cette étrange prison. Dans
un pays dont la religion officielle était le socialisme et la primauté accordée à la
race noire, richesse et couleur de peau jouaient un rôle primordial à Boiro.
Le bas peuple des Noirs inconnus donnait ses sacrifiés qui dépérissaient à vue
d'oeil tandis qu'étrangers blancs et favorisés de la fortune obtenaient
mille avantages.
La plus dure bataille se livra pour la possession des « O ». Ce sigle
se mit à fleurir, au charbon ou à la craie, sur bien des portes. « O » signifiait
aussi bien « officiel» qu'« ouvert ». Ce qui importait était
que la porte qui l'arborait restât ouverte du café du matin au soir.
Chaque garde se méfiait du voisin à un point tel qu'une porte ouverte
par l'un était presque immanquablement refermée par un autre quelques
minutes plus tard. Il était difficile d'obtenir un régime continu
pour la journée. La relève s'effectuait à trois heures de l'après-midi
et la garde montante voulait ignorer les décisions de la descendante. Les
portes devaient, en principe, être toutes refermées à la passation
des consignes. Un chef de poste astucieux ou aiguillonné par les bakchichs
reçus de détenus étrangers, largement pourvus en colis, inscrivit
un « O » sur eurs portes. A partir de ce jour, le règne des « O » s'étendit.
On se battit comme de beaux diables pour les obtenir, à coup de pourboires:
sous-vêtements, sandales, chocolat, eau de Cologne, cigarettes des colis,
mensonges et délations: tout fut bon. Ce fut une lutte sournoise qui conduisit,
certains jours, à faire fermer tout le monde, certains préférant
la misère générale au plaisir d'un petit nombre.
Ce fut aussi la période des révoltes, bien modestes, et à la
mesure de ce camp misérable.
Celle de Clauzels d'abord, un homme bien amaigri, affaibli mais toujours
aussi arrogant avec les gardes et qui n'acceptait décidément pas que
des Guinéens aient eu le front d'emprisonner le ressortissant d'un pays qui
les aidait depuis leur indépendance.
Il exprimait son opinion à tout propos reprochant aux gardes de tourner leurs
armes, qu'ils n'avaient acquises que de ses compatriotes, contre leurs propres amis.
Vous n'avez rien, râlait-il. Vous êtes un pauvre payême vos pistolets, vous les obtenez de nous et vous ne voulez même pas vous en servir ! Seulement les voitures américaines et les dollars, vous connaissez
bien !
Les gardes en riaient, comme ils rirent à ma propre révolte. Une histoire
d'une bêtise affligeante. J'explosai un soir, ulcéré qu'on me
refusât la lumière. La lubie d'un petit milicien qui m'avait dans le
nez. La nuit tombait. C'était l'heure tant attendue des cellules. Dans la
journée, il faisait si sombre qu'on ne pouvait rien faire dans les chambrées,
que rester allongés et baver aux corneilles.
Dès que l'électricité était allumée, on jouait
aux cartes ou on relisait avidement les quelques lettres reçues par ceux
qui avaient eu ce bonheur. Le garde, en allumant la rangée, sauta délibérément
le 13. Aux appels répétés, il répondit par des rires,
De fil en aiguille des injures furent échangées. Je m'emportai, frappai à m'en
meurtrir les poings contre la porte, insultai le milicien et toute la garde.
J'en fus pour une « diète » symbolique de quelques heures.
L'énervement faisait maintenant partie de l'état d'esprit général.
La cohabitation devenait difficile. Supporter les rots, les borborygmes, les flatulences
et les pets d'un codétenu quand on n'a que quelques minutes d'air quotidien
vous ferait prendre en haine votre propre père.
Parmi les Européens, il y avait deux frères. Enfermés dans
la même cellule, ils s'y disputèrent très souvent.
Les mois passaient, rien ne changeait. La Cour des Miracles
se renforçait
de jour en jour. Les éclopés se multipliaient si les fous disparaissaient
peu à peu, discrètement éliminés.
Les vols aussi fleurissaient. « Poubelle » chipa plusieurs fois le plat
de riz d'un voisin. « Poubelle » était le surnom d'un étranger
si vorace qu'il pleurait à tout bout de champ des « renforts ».
Il acceptait même, au matin, qu'on lui donne les plats froids que de trop
grands malades n'avaient pu finir et qui sortaient manifestement de cellules où régnait
la tuberculose.
Avec un bâton ramassé dans la cour des latrines, il finit par attirer à lui
la gamelle déposée par la corvée devant la cellule voisine
et à la faire glisser sous sa propre porte. Les corvéables avaient,
en effet, pris l'habitude de déposer devant chaque cellule, le nombre de
plats nécessaires et la garde passait ouvrir et faire entrer les gamelles
quand la distribution était terminée. Le drame fut que les hommes
de corvée, conscients d'avoir bien distribué le nombre exact de rations,
refusèrent d'en donner une supplémentaire.
Il y eut aussi quelques révoltes du genre de celle de Kaba Lamine.
Très simple. Onze heures. Le matin, il fait très chaud. Depuis deux
mois, l'ancien gouverneur de Guéckédou se plaint de vertiges et de
douleurs dans le bras gauche. Pourquoi l'écouterait-on? de quoi le soignerait-on?
avec quoi?
Tout disparaît maintenant au camp. Depuis le
capitaine et ses trop nombreuses maîtresses jusqu'aux chefs de poste,
il y a tant d'affamés à nourrir ! Kaba, debout, proteste encore. Le
garde lui a quand même ouvert la porte. Il a l'air trop malade. Son corps
décharné ne pèse pas plus de quarante kilos.
Brusquement, il n'y a plus personne. Aux pieds du gendarme étonné,
un long corps démantibulé. Personne ne pourra le faire revenir à la
vie.
Il n'avait pas quarante ans et sept enfants qui devaient l'attendre
toujours à Kankan. On va jeter son cadavre à la fosse commune, nuitamment. Kaba
Lamine était dénoncé sur la liste de Yakoun.
Pour quelle obscure raison avait-on obligé Bama à y
porter le nom de son meilleur ami ?
Je ne l'ai jamais su, ayant seulement constaté l'acharnement d'Ismaël à obtenir
ce nom.
Dans l'univers concentrationnaire, il faut se garder de se plaindre de son sort. Boiro est,
paraît-il, un camp privilégié ! On trouve des prisons pires.
Dans la cellule contiguë, Traoré Idrissa vient d'entrer. Haut
responsable politique de la Jeunesse nationale, on l'a démis du secrétariat
général d'une instance internationale pour le jeter, il y a trois
ans, à Kindia.
Il vient d'être transféré, pour soins. Presque aveugle, ce qu'il
raconte des conditions des prisons de l'intérieur fait dresser les cheveux
sur la tête. La
famine y est endémique. La première année, ils ont eu une
louche de riz par jour, pas de café, de pain ni de sauce. Quelques comprimés
d'aspirine pour tout le camp constituaient le stock pharmaceutique. Il a compté les
morts par centaines. Chaque matin, dans la grande salle commune où une soixantaine
de détenus couchaient sur les bat-flanc de ciment, on sortait deux ou trois
cadavres. Il dresse une liste impressionnante pour ceux qui l'écoutent.
Diop, le
joyeux Sénégalais, restaurateur célèbre à Conakry,
mort de dysenterie, Touré l'ancien
gouverneur de Dinguiraye, encore un des fondateurs du Parti, également emporté par
la diarrhée... Affamés, ne tenant plus sur leurs jambes, les prisonniers
redoutent ces violentes coliques qui les vident, à tous les sens, en deux
jours.
Traoré leur a apporté une autre nouvelle tragique. Les transférés
d'octobre 1971, les quelque deux cents prisonniers qu'on croyait envoyés à Kindia,
du moins selon les assurances des gardes, n'y sont jamais parvenus. De son côté,
Traoré s'attendait à retrouver,
à Conakry, une bonne centaine de compagnons enlevés nuitamment de
Kindia à la même date et qu'on prétendait descendus à Boiro.
Jamais on n'en a entendu parler, ni au bloc, ni à l'annexe. Où sont-ils
? ? Dans quelle géhenne ou vers quelle mort sont-ils partis ? Personne ne
le saura. Où sont Barry Sory, Paul Abbas, Diallo « m'en
parler » , Tounkara Tibou ?
Traoré se
trouve heureux à Boiro. Il y a, au moins, un peu plus de riz qui colmate
l'estomac.
Ce n'est pas le riz qui sauvera Fassou à la 46. Enlevé en
deux jours il n'arrêtait pas de faire sous lui. Ses compagnons de cellule
devaient se borner à empêcher qu'il ne se salisse trop. Une plainte
continuelle s'échappait de ses lèvres, faible comme un gémissement
d'enfant. Il est mort, sans avoir repris connaissance, éteint. A la fosse
commune, ce lieutenant de gendarmerie de trente-quatre ans, jamais interrogé,
ignorait encore ce qu'on avait décidé de lui reprocher.
Cette fin ressemblait si étrangement à celle d'un cholérique
que le capitaine a pris
peur. Il se souvient qu'il y a un an, une épidémie a enlevé plus
de cent détenus, en huit jours, à Kankan et qu'on a été obligé de
répartir la poignée de survivants entre Boiro et Kindia. Il décide
une vaccination générale.
Le rythme des disparitions par «dysenterie » sera largement enrayé après
cette mesure mais quelques mois seulement, il reprendra ensuite.
On mourra quand même tous les jours. Les détenus savent exactement
le nombre des morts. Tout s'arrête de la vie du camp dès qu'un cadavre
est signalé. Si les gardes avaient quelque menue corvée à exécuter,
ils stoppent. Les portes sont toutes bouclées, même celles des « O ».
Mais ces imbéciles n'ont pas encore remarqué que la lucarne de la
cellule 23 donne sur la porte de la morgue 50. Aux aguets pour tous
ses compagnons, l'occupant de la 23 renseigne le camp. Le cadavre est enlevé de
la cellule où on l'a trouvé, On le transporte à la 50.
Une toilette sommaire lui est faite au tuyau d'arrosage, par les hommes de corvée,
on l'enveloppe dans quelques mètres de mauvaise percale . L'ambulance vient
le chercher. Il disparaît. Personne ne saura jamais où il repose. Ses
proches ne pourront pas se recueillir sur sa tombe. Le nombre des disparitions s'accroissant,
on décidera plus tard de dresser une table en ciment dans le jardin potager
pour faire plus commodément la toilette mortuaire.
La quatrième année, les gardiens ont affecté une deuxième cellule de l'arrière, les métalliques, comme on les appelle, car leur porte est en fer, à un usage non moins sinistre. Ceux que le médecin considère comme perdus y sont transportés. Personne n'assistera à leur fin que d'autres moribonds. Et c'est plus près de la 50 !
Le principe du paravent des hôpitaux. Les prisonniers ont vite compris.
Ils refusent, s'ils ne sont pas entièrement inconscients, de se laisser transporter.
Quand ils sont vaincus, ce n'est plus très long. En général
deux jours suffisent pour qu'ils fassent le dernier voyage.
Pendant ces « enterrements » la vie du camp est suspendue: « Il
y a du travail », disent les hommes de garde quand on les interpelle.
« Un mort », soufflent les prisonniers de corvée.
Le rythme s'accroît car la morgue du bloc sert à l'annexe. La disposition
des pièces au château ne permet pas une manipulation discrète
des corps.
Or la mort des détenus politiques en Guinée est secrète. Il faut la leur voler comme on a volé leur vie. Ils n'ont pas davantage le droit de mourir que celui de penser. Personne ne doit savoir qu'ils sont morts. Personne ne doit, jamais, prévenir les familles, qui attendront toujours le retour de ceux qu'on a jetés, un soir, à la fosse commune.
N'est-ce pas normal, d'ailleurs ? Si les parents sont bons révolutionnaires, ils doivent les avoir déjà oubliés, ces malheureux ! S'ils ne le sont pas, si un père, une mère, une femme ou des enfants s'obstinent à croire le disparu innocent, alors qu'ils meurent d'angoisse à petit feu. Quelle importance !
Les morts de l'annexe sont donc ramenés à la 50 pour
y être
préparés.
Un jour, il y eut le ressuscité. Déclaré un peu trop rapidement
décédé par le médecin du camp, Dramé s'est éveillé au
moment où
on le jetait à la fosse. L'étrange est qu'on l'ait ramené au
camp. Il s'en est tiré ! Par lui on sait désormais où se situe
le charnier et l'odeur épouvantable qu'il dégage!
Comment conserver l'espoir dans ces conditions? Aussi étrange que cela paraisse,
c'est Michel Émile qui, à cette époque,
réussit à le rendre au camp.
J'avais été stupéfié en apprenant sa présence
au camp Boiro. Je connaissais trop bien les sentiments d'Ismaël à son égard.
N'avait-il pas dit, en ma présence, qu'il regrettait de ne pas pouvoir
le faire tuer deux fois ? Sa haine exigeait sa disparition physique après
l'élimination politique.
Et il renvoyait Michel Émile au
bloc alors que tant d'autres étaient partis pour l'inconnu. D'après
un calcul sommaire, j'estimais
à deux mille le nombre des arrestations constatées à Boiro
seulement de juin à novembre 1971. Il restait moins de quatre cents détenus
entre le bloc et l'annexe, et parmi eux de nombreuses entrées postérieures
!
En estimant à cinq cents les libérations opérées,
cela faisait plus de mille cinq cents départs. Michel
Emile ne cadrait pas avec ces prévisions.
Tous ceux qu'on voyait à Boiro entraient
dans la catégorie des « récupérables » du ministre.
La protection du président avait-elle
quand même joué ? Après nous avoir abandonnés aux stryges,
avait-il limé les dents aux vampires ? Pour l'instant, Michel Émile maintient
une certaine bonne humeur autour de lui malgré la haine compacte qu'il soulève
encore.
Des hommes comme Kantara étaient physiquement bouleversés à sa
vue. Ils ne pouvaient oublier le tortionnaire de Kindia. Les insultes fusaient de
tous côtés quand il passait pour la vidange. Cela ne suffisait pas
aux malheureux de le voir partager leurs souffrances. Ils avaient applaudi à son
arrestation; deux ans s'étaient écoulés, ils l'auraient voulu
mort.
Et il avait le sourire, promenant son inconscience parmi la colère.
Je me sentais attiré par lui. Ne souffrais-je pas du même ostracisme
? Sans avoir jamais, dans le passé, dirigé ni même participé à aucune
répression politique, n'étais-je pas tenu pour responsable de trop
d'actes ? Mon amitié pour Sékou ne
me poursuivait-elle pas encore ? Un autre intime
du chef de l'État s'affaiblissait
de jour en jour. Kassory.
Descendu du château en mauvaise condition physique, on le croyait atteint
d'hydropisie. Son ventre devenait énorme, gonflant juste sous l'estomac.
Le pauvre Bangoura prenait l'allure d'une reine termite à l'abdomen démesuré.
Il pouvait à peine se traîner. Ses compagnons de cellule le soutenaient
pour aller à la douche, lui faisaient sa vidange.
Lui aussi ne s'accrochait qu'a l'idée qu'Il ne
le laisserait pas mourir ici. Chaque jour, son ventre s'arrondissait un peu, chaque
jour, il éprouvait un peu plus de peine pour se lever mais il croyait toujours
impossible que le vieil ami des
années de lutte, celui auquel il avait cédé son lit quand il était
poursuivi par la police coloniale, ne fit pas le geste sauveur.
Michel Emile était le meilleur informateur de Radio 77 qui était
là pour remonter le moral. Il y avait soixante-seize cellules au camp, la
77 étant les latrines.
De Radio 77, nous parvint l'heureuse nouvelle de la venue en Guinée du vieil
empereur Hailé Sélassié. Le vieux tyran sanguinaire,
qui avait fait pendre sans sourciller, aux portes de son palais, des centaines de
mutins, se serait ému de la répression guinéenne. Au nom de
l'OUA il serait venu implorer la clémence du président. C'était
certain et gagné d'avance. Chacun savait que Sékou ne
refusait rien au vieil Éthiopien.
De Radio 77, la retransmission des discours de Fidel Castro. Deux fois, mes
amis, deux fois, le vaillant Cubain est venu à Conakry. Oyez les précisions,
bonnes gens, elles vous convaincront ! Il a conseillé dans son discours du
stade d'ouvrir les prisons, de laisser les véritables contre-révolutionnaires
s'en aller librement du territoire et de remettre les autres au travail!
Voyons! Tout à fait dans leur manière à tous deux, à l'un
de prêcher la modération, à l'autre d'accepter des conseils
publics !
De Radio 77, le renversement du gouvernement sénégalais hostile au
président Sékou
Touré et son remplacement par de vieux amis à lui.
De Radio 77, l'amnistie politique proclamée au Mali et la libération
de Modibo Keita. Comment voulez-vous qu'après cela, on hésite à nous
amnistier tous ?
En attendant ce beau jour, voici qu'on jette de nouvelles
victimes au Moloch. Le glaive a frappé au hasard chez les Européens. Il ne restait plus
qu'un Allemand au camp. Le Germain était bien mal en point mais tout le poids
de la République fédérale pesait pour le maintenir en vie.
Les autorités allemandes s'étaient exprimées sans ambiguïté.
« Évitez l'irréparable » avait câblé un haut
responsable au chef de l'État guinéen. Et on l'évitait ! Les
gardes, après avoir accablé Adolf Marx de sarcasmes, se confondaient
en amabilités pour qu'il consente seulement à manger. Le sort lui
envoya des compagnons. Les Allemands ont toujours eu la bougeotte. Deux d'entre
eux faisaient du tourisme en Afrique, l'un à pied à travers la Côte-d'Ivoire,
l'autre à bicyclette par la Mauritanie et le Sénégal.
Il leur prit fantaisie de passer par la Guinée. Des frontières où on
ne les refoula pas et par où on les laissa pénétrer tranquillement,
on les projeta à Boiro. Comme détente internationale, il n'y avait
pas meilleure preuve! Il est vrai que deux otages supplémentaires font du
poids dans une discussion !
Chez les Guinéens, pas de détente apparente
non plus. Le commandant
Khalil avait été mis en valeur par l'agression. A la tête
du bataillon de Labé, accompagné de Michel
Emile, commissaire politique, il s'était porté au secours de
la capitale attaquée. Son quatrième galon et le poste de chef d'état-major
l'en avaient récompensé
à moins de trente ans. Honneurs qui ne précédèrent que
de quelques mois la déclaration d'appartenance à la 5e colonne et
le plongeon aux oubliettes.
Miraculeusement épargné car presque tous les officiers avaient disparu
dans le mois de leur arrestation, Khalil espérait finir son temps tranquille.
Après deux ans de détention on le soumit
à nouveau à la « diète » absolue.
Huit jours... A l'issue de cette épreuve, on l'invita à collaborer
avec la Révolution en dénonçant deux de ses anciens collègues
qui avaient passé à travers les mailles du filet.
Ils le rejoignirent au camp. Ce qui prouvait que les méthodes n'avaient pas
changé et que le ministre, battu dans l'affaire L. B. Z., restait encore
maître du jeu.
Le flot des arrivants, un instant ralenti, reprit sa vigueur. Chaque jour, les morts étaient
remplacés par de nouveaux détenus. Guère de cadres parmi ces
recrues, une grande majorité de petits paysans. Le Sénégal
avait refoulé un grand nombre de Guinéens qui paralysaient son économie,
en se mêlant en plus de prôner la politique de Sékou.
Ils crurent être accueillis à bras ouvert au pays natal. Mais, n'était-ce
pas un coup monté pour introduire des espions ? Le coup du Cheval de Troie,
on ne le fait pas à Ismaël !
On les essaima dans toutes les prisons, y compris Boiro. Ils y moururent comme des
mouches. Très mal nourris avant leur incarcération, ils ne résistèrent
pas au régime de la prison.
J'attaquais maintenant ma quatrième année. Tous les jours, je voyais
partir un ou deux de mes compagnons.
Adieu. Djibril, professeur de lettres, rongé par la tuberculose, qu'on
n'a même pas isolé de tes compagnons effrayés de tes quintes.
Adieu Moussa Condé, jeune étudiant venu de Côte-d'Ivoire
pour une cérémonie familiale et qui es mort, paralysé, en quelques
mois. Adieu. Sow et Diallo, paysans de Boké qui aviez des femmes
trop jolies et Bah, jeune combattant du PAIGC, qu'une tragique
« méprise » a fait jeter dans ce camp maudit.
Adieu, Fillois, infirmier, membre du Bureau fédéral de Mamou
depuis sa création, qui as diagnostiqué ta propre maladie et avais
prédit ta mort. Adieu Cissé Fodé et le capitaine
Tounkara.
Mais il n'y a pas que des politiques à Boiro. Aux militaires punis s'est
ajoutée une nouvelle catégorie de détenus, suprême humiliation
réservée par le ministre.
Le camp s'est, peu à peu, habitué aux cris et hurlements des fous.
Certains d'ailleurs sont morts d'épuisement, d'autres se sont, en quelque
sorte, enlisés dans la routine. Tel « Mohamed Bande 1 »
qu'on entend, cent fois par jour, jouer au muezzin et qui profite de la vidange
pour disserter des mérites du plat de riz qu'il attend en salivant, d'où son
surnom.
Un soir, s'élèvent des cris tout différents. Il s'agit de peur
plus que de souffrance. On vient d'isoler, à la diète, un homme et
il hurle, comme si on l'égorgeait. Après plusieurs heures de ce vacarme,
le chef de poste se décide à lui rendre visite. Il fait jeter sur
le trottoir les couvertures souillées d'excréments. Le prisonnier
fait sous lui sans discontinuer, comme un animal blessé au ventre. Les voisins
l'entendent qui hoquète entre deux longs cris de bête: « J'ai
commis un crime. On veut me tuer. C'est pour cela qu'on m'a mis là. »
Le gendarme gueule. Il secoue rudement la loque affalée dans ses déjections: « Tu
n'as pas honte ! Sois un homme ! Si tu dois mourir, attends en silence ! »
Il ressort, laissant le type nu. Il lui faudra trois jours pour se maîtriser.
Les autres cellules apprennent alors son histoire. Un milicien de Coyah. Au cours
d'une rixe avec des camarades de beuverie, il a abattu deux d'entre eux à coups
de pistolet. Le crime a paru si horrible qu'on l'a conduit immédiatement à Boiro.
Le camp a une telle réputation que le misérable est persuadé qu'on
l'a enfermé là pour l'exécuter sans jugement. Il est tout étonné,
quand il reprend ses esprits, d'être entouré de gens qu'il croyait
morts depuis fort longtemps. Cela ne le rassure qu'à moitié!
Cela n'apaise pas davantage les politiques. C'est donc une sanction complémentaire
pour les criminels d'être conduits ici. Les exemples, c'est à Boiro
qu'on les donne. Même les assassins ont une peur bleue du camp !
Voleurs et criminels de tout poil sont maintenant mêlés aux politiques.
Des voleurs, y en a-t-il de pires que dans le personnel du camp ? Jamais le pillage
n'a été mieux organisé. De haut en bas de l'échelle,
tous les geôliers volent. Des quantités énormes de riz, de lait
en boîte, de sucre, de conserves de tomate, d'huile entrent au magasin, deux
cellules désaffectées, sous notre oeil attentif. Tout était
pillé par le personnel, des chefs de poste au capitaine en
passant, bien entendu, par Fofana. Pour la forme, quelques boîtes de
lait sont distribuées une fois par mois aux malades. Le reste part.
Partent les cartons de cigarettes. La ration officielle était d'un paquet
par semaine. Fofana fit tomber la distribution au rythme d'un paquet tous
les dix-huit jours !
Voleurs à l'extérieur, voleurs à l'intérieur, tel était
l'environnement de Boiro. Les détournements de denrées atteignaient
un volume ahurissant. On volait « cru », on volait « cuit » !
Chaque jour sortaient trois cents kilos de riz, le quart à peine aboutissait
aux gamelles. La cuisine ne portait pas trace des tomates, de l'huile et des condiments
accordés. Tout était subtilisé
sans que les prisonniers n'en aient le goût.
Tout était matière à pillage, même les tenues pénitentiaires
! Fofana préférait laisser les détenus nus plutôt que
faire tailler et coudre des tenues qu'il revendait par « pièces » intactes.
Les draps, les couvertures, le savon, disparaissaient par la même voie. Jusqu'aux
assiettes d'aluminium et aux seaux hygiéniques ! Il est vrai que les gardes
avaient une excuse. Comme ils le disaient aux prisonniers « Ici, vous avez
au moins un peu de riz. En ville, on ne trouve plus rien ! »
Dans ces conditions, chaque jour aggravait la misère.
Les Européens étaient à peu près groupés. Rares étaient
ceux d'entre eux mêlés aux Africains. Dans les cellules « blanches »,
l'effectif ne dépassait pas quatre, mais dans les « nègres » ils
se massaient
à six, parfois plus.
A terre, sans grabats ni matelas, les plus favorisés obtenaient de vieux
cartons pour les isoler un peu de l'humidité et de la dureté du ciment.
Le sol n'était jamais lavé, seulement vaguement balayé. Les
seaux hygiéniques étaient entassés dans le coin opposé à celui
réservé
aux
gobelets d'eau potable, La chaleur écrasante, la vermine, poux et punaises,
une puanteur effroyable, les hommes pratiquement nus à l'exception d'un lambeau
servant de slip restaient affalés toute la journée, dans l'obscurité,
priant, égrenant leur chapelet ou discutant à perte de vue sur des
sujets anodins qui ne provoquent pas de sanctions.
Vous aviez un compagnon qui paraissait encore solide. Il parlait, comme vous, chantait
même, le soir, les chants du Foutah ou
de Siguiri, se battait comme un diable pour obtenir quelques cuillers de « renfort ».
Brusquement, il s'effondrait, perdait tout appétit, cessait de vous répondre,
se repliait sur lui-même, se recroquevillait. En quelques jours, ils dépérissait
totalement, devenait une ombre et, rapidement, on transportait son cadavre à la 50.
Grâce à Henri,
je pus tenir le coup. J'eus plusieurs attaques cardiaques. Pour la seconde
fois dans ma vie au camp, je me réveillai sur mon lit, inconscient de m'être écroulé.
Je surmontai ce malaise par l'amitié d'Henri et
devant le beau sourire des photos de Marie-Rose.
La garde prenait n'importe quel prétexte pour durcir le régime. Un
fou tenta de s'évader, un gamin de dix-sept ans, petit cultivateur, qui avait
perdu la raison en se voyant enfermé sans mêêtre interrogé.
Jeté dans une cellule avec six autres occupants, il
était battu par eux tous les jours parce qu'il avait perdu le contrôle
de ses sphincters et urinait sur eux comme sur lui. Il essaya un beau jour de sauter,
par les arbres de la cour, dans la concession voisine. Tôt repris, battu presque à mort,
ligoté
dans une cellule, il empêcha tout le camp de dormir, hurlant comme un chien,
des heures sans discontinuer.
Pourtant, même les geôliers savaient qu'il n'avait plus sa raison Cela
ne les priva pas d'utiliser sa tentative pour supprimer les
« O » et faire régner la terreur, plusieurs semaines durant.
Les morts s'accumulaient. Malgré tout, Michel Émile s'efforçait
d'entretenir les illusions de tous. Étonnant personnage qui ne perdait pas
courage. Je le voyais donner des cours à des gardiens,
économie ou mathématiques. Nous échangeames souvent nos appréciations.
Rien ne nous permettait plus d'espérer. Pourtant, il croyait toujours
à une libération très proche. L'ennemi était Touré Ismaël
et il l'espérait vaincu puisqu'il avait échoué sur son dernier
objectif l'arrestation de L. B. Z. Il s'attendait à son élimination.
En attendant cette heureuse échéance, il restait le plus acharné
propagateur de Radio 77 et d'une naïveté déplorable pour interpréter
chaque événement mineur de notre propre vie.
La similitude de nos infortunes nous rapprochait. La haine était surtout
destinée à l'agent d'exécution des décisions du parti,
non à l'homme lui-même, assez brillant et attachant.
J'ai fait ce qu'il fallait pour sensibiliser les masses, me dit-il un jour
de lessive où nous nous étions retrouvés côte à
côte pour quelques minutes.
Elles n'étaient pas concernées, se démobilisaient, vivaient
en dehors de la Révolution. Tout avait été trop facile. L'Indépendance
acquise par un simple bulletin de vote, le dégagement des structures féodales
par une décision autoritaire qui n'avait rencontré aucune opposition.
Il fallait un drame pour les intéresser.
Mais ce sont des innocents qui ont payé la mise en scène, protestai-je.
Regarde autour de nous. Y a-t-il un seul coupable ?
Il n'y a jamais d'innocents dans un drame historique. Nous sommes tous coupables.
Tous ces hauts fonctionnaires sont coupables à
des titres divers. Ils ont tous, plus ou moins, trahi l'Idée. Ils ne recherchaient
plus que le bien-être matériel.
Alors, ne te plains pas d'être ici.
Je ne m'en plains pas. J'enrage que ce soit un Ismaël qui m'y ait jeté au
seul profit des Etats-Unis.
C'était la grande idée de Michel Émile.
Tout ce qui était fait pour détruire l'union, un instant soudée
autour du président, venait du ministre à la solde des Américains.
Il était certain que plusieurs de ses arguments étaient troublants.
Dans sa propre déposition, il avait accusé la CIA, cité des
noms de pseudo-agents. Aucun d'eux n'avait été arrêté ni
même inquiété
alors que tous les autres dénoncés se retrouvaient en prison. La crainte
de la 6è Flotte ne pouvait paralyser à ce point un gouvernement qui
n'avait pas hésité à expulser un ambassadeur soviétique.
L'éviction de Diallo Taran et
de toute l'aile gauche du Parti arrangeait bien les affaires de ceux qui regardaient
vers Washington.
Le parti pro-francais était entièrement liquidé. Presque tous
les ménages mixtes guinéo-français avaient été dissous
dans la tourmente, leurs enfants dispersés.
La place était libre pour les intérêts américains.
L'idée paraissait folle, elle méritait d'être examinée.
Seuls les biens et les intérêts des USA n'avaient jamais été lésés
en Guinée. Jamais un de leurs citoyens n'avait été molesté ni
spolié.
Quand on avait expulsé les gens du Peace Corps, on les avait invités
à revenir quelques années plus tard. Mieux, leur ancien directeur
avait obtenu les honneurs d'une présentation à la foule de Conakry
par le chef de l'État lui-même.
En attendant, les mois s'accumulaient dans le dénuement, la faim et la
mort. Sur la liste des disparus, les noms s'alignaient, interminablement, dont les
parents ne sauraient jamais la fin misérable.
La prison se clivait de plus en plus et très apparemment. D'un côté,
quelques Blancs et favorisés, encore assez bien portants, de l'autre des
crève-la-faim assurant les départs quotidiens pour la morgue.
Bientôt le quatrième hivernage allait battre son plein avec son cortège
de maladies, sa recrudescence de dysenterie et de paludisme. Combien allaient pouvoir
survivre à ces mois de pluie, de froid, d'humidité ?
La nourriture s'était encore amoindrie. Les gardes pillaient ouvertement
les magasins. Hommes de corvée comme détenus logés en face
des locaux pouvaient les observer qui ne se gênaient plus, embarquant chaque
jour, riz, sucre, lait , huile et cigarettes.
Le
capitaine Siaka n'osait plus se montrer au camp. Autrefois, il y faisait,
trimestriellement, une visite éclair. Depuis deux ans on ne le voyait plus.
Il comptait trop de connaissances qui y souffraient. Il leur avait fait trop de
promesses qu'il ne tiendrait jamais. Avec un ami d'enfance, comme Kantara,
inutile de ruser. Il lui fallait baisser la tête.
Cet officier qui n'avait de militaire que le nom, formé exclusivement en
politique par l'URSS, dénué du moindre courage physique, avait déjà donné deux
fois sa mesure morale.
Quelques mois avant l'agression, il avait enlevé la femme de son cousin alors
que celui-ci purgeait une peine de cinq ans dans ce même camp. Ce sont des
choses qui ne s'oublient nulle part et en Afrique moins qu'ailleurs.
La famille entière s'était estimée offensée et ne le
lui pardonnerait pas.
Le 22 novembre il avait montré une peur encore plus abjecte que celle du
ministre. Commandant du camp, cible principale des assaillants, il avait fui
son logement. Ne s'estimant à l'abri que dans un hôtel et en tenue
civile, il s'était fait oublier deux jours entiers.
Siaka ne vivait que
pour les femmes. Pour les obtenir, tout lui
était bon : menaces, chantage, corruption, dons de denrées volées
aux détenus. Tel était le geôlier qui avait droit de vie et
de mort sur trois mille détenus politiques car son rayon d'action couvrait
la totalité des prisons guinéennes.
Après que le choléra, pudiquement baptisé diarrhée,
eut encore fait de nouvelles victimes, Siaka vint, nuitamment, visiter l'état
des lieux. Il avait attendu l'extinction des feux n'osant pas se faire reconnaître.
Les détenus le suivirent à la voix.
Pour une fois, le chef de poste qui avait insisté pour sa venue, un Malinké de
Siguiri, fut courageux. Peut-être comptait-il trop de ses parents emprisonnés
ou eut-il brusquement conscience de ses responsabilités ? Les prisonniers
l'entendirent faire un exposé
clair de toutes les insuffisances du régime pénitentiaire, réclamer
meilleure pitance, meilleur couchage et des soins avant que l'hivernage n'accroisse
le nombre des victimes.
Cet adjudant de gendarmerie, Alceny, était assez bizarre. Comme tous, il
volait suffisamment à ce poste pour vouloir s'y accrocher durement. Ainsi
avait-il fait effectuer des « travaux » occultes par des détenus
considérés comme de bons « marabouts ». Par contre, il
avait le courage de ses actes et reconnaissait ses propres malversations.
Tenin étant de son village paternel, il me traitait en biranké 2 et
venait souvent me parler.
Biranké, ici les officiels volent tous mais ils ne comprennent pas
qu'ils ont un sac de sel. Pour bien faire, on doit mouiller le bout du doigt, le
tremper dans le sel et recommencer. Cela donne bien le goût et ne fait pas
beaucoup baisser le niveau. Eux, ils volent des
deux mains, comme des charognards qui crochent dans un cadavre et ne peuvent plus
dépêtrer leurs serres.
Alceny avait-il suffisamment piqué le capitaine au vif ? Toujours est-il
qu'au cours d'une visite médicale, quelques jours après, nous eûmes
la surprise de le voir arriver. Quelle belle collection d'éclopés,
nous présentions alors!
Aveugles, comme Traoré, ancien responsable dc la Jeunesse; paralytiques
comme Yalani avec ses jambes monstrueuses de béribérique ou
simple impotent comme Kassory qu'il
fallait porter. J'eus la satisfaction de voir la gêne envahir son visage quand
il fut devant cette assemblée de squelettes, puants dans leurs loques bleuâtres.
Le Dr Tchékov venait de déplorer auprès de l'infirmier
major qu'aucune de ses prescriptions ne soit jamais suivie d'effets.
Les régimes qu'il établissait n'étaient jamais respectés
par l'ordinaire du camp.
L'arrivée de Siaka fit
sensation. Il fut entouré de la bande grouillante. Traoré et Michel Émile,
qui était également du voyage, lui demandèrent s'ils étaient
condamnés à mort pour ne recevoir aucun des soins ordonnés
par Tchékov. Siaka eut un bien joli mouvement du menton.
Je n'ai pas reçu l'ordre de vous tuer, affirma-t-il. Et si je le recevais,
ce n'est pas de faim que je vous ferais périr!
Le docteur eut un geste et un sourire désabusés, montrant du doigt
le squelette allongé sur la couchette devant lui et qui avait
été quelques mois auparavant, un être plein de vie et de forces.
Siaka s'enferra dans ses promesses.
Docteur, j'en prends l'engagement devant vous. Tout régime que vous
attribuerez, tout médicament que vous prescrirez, sera distribué.
Ces hommes ne sont pas condamnés à mort. Ils doivent vivre. D'ailleurs,
dès le début du mois prochain, ils auront une amélioration
sensible de l'ordinaire.
Pressé de questions, il promit d'adjoindre au riz, une « sauce
» réconfortante: « mafé tiga » ou « bourakhé » 3 ainsi
que la renaissance d'un véritable « B » pour les Européens
et les malades. Des crédits suffisants lui avaient été alloués.
Les détenus jugeraient par eux-mêmes.
Que s'est-il passé ce jour-là ! Nous n'eûmes jamais aucune explication
valable. Les canailles les plus endurcies deviennent, par moments, fleur bleue. Siaka était-il
de bonne foi, comme il le paraissait aux dix détenus qui le pressaient à cette
visite ? Avait-il simplement perdu tout contrôle en constatant à quel
point ils étaient prés de la mort ?
Michel Émile, Yalani, Traoré revinrent
enthousiasmés, colportèrent les promesses de Siaka.
Tous se mirent à croire ferme en cette
« sauce » qui leur faisait venir l'eau à la bouche.
J'étais plus réservé. Siaka,
comme Ismaël, était
de l'espèce des vipères des sables, ces horribles bêtes larges
et plates qui dévorent sur place leurs victimes Pourquoi abandonneraient-ils
une proie presque achevée?
Le Dr Tchékov tira le premier les conséquences de cette entrevue.
Conscient que les promesses faites ne seraient pas tenues, il démissionna,
avec l'appui inconditionnel de son ambassade.
Aucune autre mission étrangère n'accepta de prêter un médecin
à cette parodie de système sanitaire. Il fallait trouver un Guinéen.
Quelle confiance accorder à un homme qui pourrait informer les familles de
l'état de leurs prisonniers ? Finalement, Siaka décida
de désigner un détenu comme médecin des prisonniers.
Ce fut le Dr. Keita Ousmane, mon malheureux compagnon du 22 novembre.
Avec un tel médecin, les détenus allaient être bien lotis ! Tchékov en
imposait un peu au major Sako. Keita, pas du tout. Il devint un infirmier
supplémentaire, dépouillé de tout droit. Il lui était
interdit d'entrer seul dans une cellule, d'ausculter seul un malade, de prescrire
quoi que ce soit sans l'avis du major.
Il n'obtint que des avantages personnels : aération de sa cellule, amélioration
sensible de sa nourriture et de son couchage. Même la clef des médicaments
de première urgence restait avec Sako. Pittoresque personnage que ce major,
mélomane par surcroît. Il faisait partie de la clique de la garde républicaine.
Celle-ci
était mobilisée à chaque visite officielle ; le major était
plus souvent occupé jouer du trombone qu'à soigner les petites misères
du camp.
Pour pallier son absence, les détenus disposaient d'une gamme inépuisable
de volontaires. Tous les gardes voulaient devenir infirmiers. Il ne fallait pas
voir dans cet empressement un désir de formation scientifique !
Dans les campagnes, un infirmier avait la possibilité de devenir un gros
monsieur et de gagner pas mal d'argent. Le Guinéen a la manie des piqûres
et, par-dessus tout, des antibiotiques. A tort ou à raison, il se fait administrer
des millions d'unités de pénicilline, le plus souvent dérobée
aux pharmacies d'État.
Tous ces beaux miliciens ne conservaient guère d'illusions sur leur avenir
militaire, ils se reconvertiraient plus volontiers en infirmiers paysans clandestins.
Quel meilleur champ d'expérience que le camp où aucune règle
d'asepsie n'était exigée ? Du jour au lendemain, ces hommes plantaient
des aiguilles dans les fesses ou les veines de leurs cobayes. Je vis la même
aiguille servir à une dizaine d'injections diverses. J'en vis désinfecter à l'eau,
au robinet de la cour. Le plus étonnant
était que ces apprentis n'étaient pas pires que les autres et qu'il
n'y eut pas de cas de tétanos reconnus.
Avec tout cela, il fallait un optimisme délirant pour s'accrocher
à des illusions de liberté. Pourtant, Michel Émile trouvait
chaque jour une raison nouvelle pour annoncer la fin de nos tourments.
Était-il sincère, voulait-il s'étourdir?
Pauvre Michel Émile. Il faut croire que sa fameuse lettre avait
été interceptée par Siaka qui avait partie liée avec Ismaël. Il terminait sa troisième année et conservait un moral de fer bien que le capitaine n'eut jamais tenu ses promesses d'amélioration de l'ordinaire et que, chaque jour, il y ait des départs pour Ratoma. La foudre le frappa brutalement. Un bel après-midi, Alceny,
prenant son service vint le séparer de ses compagnons, lui retirer grabat et couvertures et inscrire un monumental « DR » sur sa porte.
Demi-ration! Au pauvre qui se gendarmait, le chef ne sut que répondre.
— Tu dois savoir ce que tu as fait. Je viens de recevoir les ordres du capitaine. Il les tient du haut-commandement 4. Demi-ration et porte fermée
jusqu'à nouvel ordre.
Demi-ration, cela signifiait très exactement une ration de riz, tous les deux jours, sans café ni pain, le régime qui avait fait plier W.
G.
Tout le camp vit Michel Émile entrer en « DR » le 15 novembre 1973. Il y resta cent treize jours! C'était désormais une ombre de Dachau, un sac d'os brinquebalant sur des jambes claudicantes, avec la tête de mort nettement sculptée sous la peau. Il gardait encore le moral, mendiait aux rares occasions où un garde compatissant lui parlait, quelque mégot, sa seule consolation.
Au cours d'une nuit de mars 1974, on vint le chercher pour le placer au jeûne
complet dans une des cellules métalliques à côté de la
morgue. Après cent treize jours de famine, on l'acheva : il tint huit jours.
L'ancien bourreau de Kindia racheta ses faiblesses, paya sa cruauté par une
mort courageuse, sans une plainte, dans la dignité d'une fin acceptée.
Michel Émile mourut
le 13 mars 1974. Ses derniers voisins l'entendirent, plusieurs fois, répondre
au chef de poste qui venait vérifier, à intervalles réguliers,
son état de santé :
Pas encore mort. Un peu de patience. Cela va bientôt finir.
Vers onze heures du soir, ils surprirent un long raclement à la muraille,
comme s'il avait voulu mourir debout, puis le bruit sourd d'un corps qui tombe à terre,
On enleva son cadavre quelques minutes après.
Le ministre l'avait eue, au moins, cette tête.
Un mois avant d'être placé en demi-ration, le malheureux avait
confié à un de ses compagnons de cellule :
« Je n'ai pas toujours cru en Dieu. J'y crois maintenant. S'il doit me faire sortir d'ici pour continuer à commettre les mêmes erreurs, je préfère y mourir. »
Notes
1. Bande signifie « plat préparé » en
sosokui.
2. Beau-père en langue maninka, correspond a bitãnyi [sosokui] et à esiraaɓe [pular].
3. Termes de cuisine
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