webGuinée — Mémorial Camp Boiro
Témoignages


Jean-Paul Alata
Prison d'Afrique

Paris. Editions Le Seuil. 1976. 255 pages


Chapitre XIV
Le règne des « O »

Janvier 1973

Le problème redevenait le même que deux ans auparavant. Tenir, tenir à tout prix. Chaque jour pouvait donner la victoire ou coûter la vie. Tenir pour sortir, tenir pour témoigner.

Les dissemblances s'accentuaient au sein de cette étrange prison. Dans un pays dont la religion officielle était le socialisme et la primauté accordée à la race noire, richesse et couleur de peau jouaient un rôle primordial à Boiro.
Le bas peuple des Noirs inconnus donnait ses sacrifiés qui dépérissaient à vue d'oeil tandis qu'étrangers blancs et favorisés de la fortune obtenaient mille avantages.
La plus dure bataille se livra pour la possession des « O ». Ce sigle se mit à fleurir, au charbon ou à la craie, sur bien des portes. « O » signifiait aussi bien « officiel» qu'« ouvert ». Ce qui importait était que la porte qui l'arborait restât ouverte du café du matin au soir.
Chaque garde se méfiait du voisin à un point tel qu'une porte ouverte par l'un était presque immanquablement refermée par un autre quelques minutes plus tard. Il était difficile d'obtenir un régime continu pour la journée. La relève s'effectuait à trois heures de l'après-midi et la garde montante voulait ignorer les décisions de la descendante. Les portes devaient, en principe, être toutes refermées à la passation des consignes. Un chef de poste astucieux ou aiguillonné par les bakchichs reçus de détenus étrangers, largement pourvus en colis, inscrivit un « O » sur eurs portes. A partir de ce jour, le règne des « O » s'étendit. On se battit comme de beaux diables pour les obtenir, à coup de pourboires : sous-vêtements, sandales, chocolat, eau de Cologne, cigarettes des colis, mensonges et délations: tout fut bon. Ce fut une lutte sournoise qui conduisit, certains jours, à faire fermer tout le monde, certains préférant la misère générale au plaisir d'un petit nombre.

Ce fut aussi la période des révoltes, bien modestes, et à la mesure de ce camp misérable.
Celle de Clauzels d'abord, un homme bien amaigri, affaibli mais toujours aussi arrogant avec les gardes et qui n'acceptait décidément pas que des Guinéens aient eu le front d'emprisonner le ressortissant d'un pays qui les aidait depuis leur indépendance.
Il exprimait son opinion à tout propos reprochant aux gardes de tourner leurs armes, qu'ils n'avaient acquises que de ses compatriotes, contre leurs propres amis.
– Vous n'avez rien, râlait-il. Vous êtes un pauvre payême vos pistolets, vous les obtenez de nous et vous ne voulez même pas vous en servir ! Seulement les voitures américaines et les dollars, vous connaissez bien !
Les gardes en riaient, comme ils rirent à ma propre révolte. Une histoire d'une bêtise affligeante. J'explosai un soir, ulcéré qu'on me refusât la lumière. La lubie d'un petit milicien qui m'avait dans le nez. La nuit tombait. C'était l'heure tant attendue des cellules. Dans la journée, il faisait si sombre qu'on ne pouvait rien faire dans les chambrées, que rester allongés et baver aux corneilles.
Dès que l'électricité était allumée, on jouait aux cartes ou on relisait avidement les quelques lettres reçues par ceux qui avaient eu ce bonheur. Le garde, en allumant la rangée, sauta délibérément le 13. Aux appels répétés, il répondit par des rires, De fil en aiguille des injures furent échangées. Je m'emportai, frappai à m'en meurtrir les poings contre la porte, insultai le milicien et toute la garde.
J'en fus pour une « diète » symbolique de quelques heures.
L'énervement faisait maintenant partie de l'état d'esprit général. La cohabitation devenait difficile. Supporter les rots, les borborygmes, les flatulences et les pets d'un codétenu quand on n'a que quelques minutes d'air quotidien vous ferait prendre en haine votre propre père.
Parmi les Européens, il y avait deux frères. Enfermés dans la même cellule, ils s'y disputèrent très souvent.

Les mois passaient, rien ne changeait. La Cour des Miracles se renforçait de jour en jour. Les éclopés se multipliaient si les fous disparaissaient peu à peu, discrètement éliminés.
Les vols aussi fleurissaient. « Poubelle » chipa plusieurs fois le plat de riz d'un voisin. « Poubelle » était le surnom d'un étranger si vorace qu'il pleurait à tout bout de champ des « renforts ». Il acceptait même, au matin, qu'on lui donne les plats froids que de trop grands malades n'avaient pu finir et qui sortaient manifestement de cellules où régnait la tuberculose.
Avec un bâton ramassé dans la cour des latrines, il finit par attirer à lui la gamelle déposée par la corvée devant la cellule voisine et à la faire glisser sous sa propre porte. Les corvéables avaient, en effet, pris l'habitude de déposer devant chaque cellule, le nombre de plats nécessaires et la garde passait ouvrir et faire entrer les gamelles quand la distribution était terminée. Le drame fut que les hommes de corvée, conscients d'avoir bien distribué le nombre exact de rations, refusèrent d'en donner une supplémentaire.
Il y eut aussi quelques révoltes du genre de celle de Kaba Lamine. Très simple. Onze heures. Le matin, il fait très chaud. Depuis deux mois, l'ancien gouverneur de Guéckédou se plaint de vertiges et de douleurs dans le bras gauche. Pourquoi l'écouterait-on? de quoi le soignerait-on? avec quoi?
Tout disparaît maintenant au camp. Depuis le capitaine et ses trop nombreuses maîtresses jusqu'aux chefs de poste, il y a tant d'affamés à nourrir ! Kaba, debout, proteste encore. Le garde lui a quand même ouvert la porte. Il a l'air trop malade. Son corps décharné ne pèse pas plus de quarante kilos.
Brusquement, il n'y a plus personne. Aux pieds du gendarme étonné, un long corps démantibulé. Personne ne pourra le faire revenir à la vie.
Il n'avait pas quarante ans et sept enfants qui devaient l'attendre toujours à Kankan. On va jeter son cadavre à la fosse commune, nuitamment. Kaba Lamine était dénoncé sur la liste de Yakoun.
Pour quelle obscure raison avait-on obligé Bama à y porter le nom de son meilleur ami ?
Je ne l'ai jamais su, ayant seulement constaté l'acharnement d'Ismaël à obtenir ce nom.
Dans l'univers concentrationnaire, il faut se garder de se plaindre de son sort. Boiro est, paraît-il, un camp privilégié ! On trouve des prisons pires. Dans la cellule contiguë, Traoré Idrissa vient d'entrer. Haut responsable politique de la Jeunesse nationale, on l'a démis du secrétariat général d'une instance internationale pour le jeter, il y a trois ans, à Kindia. Il vient d'être transféré, pour soins. Presque aveugle, ce qu'il raconte des conditions des prisons de l'intérieur fait dresser les cheveux sur la tête. La famine y est endémique. La première année, ils ont eu une louche de riz par jour, pas de café, de pain ni de sauce. Quelques comprimés d'aspirine pour tout le camp constituaient le stock pharmaceutique. Il a compté les morts par centaines. Chaque matin, dans la grande salle commune où une soixantaine de détenus couchaient sur les bat-flanc de ciment, on sortait deux ou trois cadavres. Il dresse une liste impressionnante pour ceux qui l'écoutent.
Diop, le joyeux Sénégalais, restaurateur célèbre à Conakry, mort de dysenterie, Touré l'ancien gouverneur de Dinguiraye, encore un des fondateurs du Parti, également emporté par la diarrhée... Affamés, ne tenant plus sur leurs jambes, les prisonniers redoutent ces violentes coliques qui les vident, à tous les sens, en deux jours.
Traoré leur a apporté une autre nouvelle tragique. Les transférés d'octobre 1971, les quelque deux cents prisonniers qu'on croyait envoyés à Kindia, du moins selon les assurances des gardes, n'y sont jamais parvenus. De son côté, Traoré s'attendait à retrouver, à Conakry, une bonne centaine de compagnons enlevés nuitamment de Kindia à la même date et qu'on prétendait descendus à Boiro. Jamais on n'en a entendu parler, ni au bloc, ni à l'annexe. Où sont-ils ? ? Dans quelle géhenne ou vers quelle mort sont-ils partis ? Personne ne le saura. Où sont Barry Sory, Paul Abbas, Diallo « m'en parler » , Tounkara Tibou ? Traoré se trouve heureux à Boiro. Il y a, au moins, un peu plus de riz qui colmate l'estomac.

Ce n'est pas le riz qui sauvera Fassou à la 46. Enlevé en deux jours il n'arrêtait pas de faire sous lui. Ses compagnons de cellule devaient se borner à empêcher qu'il ne se salisse trop. Une plainte continuelle s'échappait de ses lèvres, faible comme un gémissement d'enfant. Il est mort, sans avoir repris connaissance, éteint. A la fosse commune, ce lieutenant de gendarmerie de trente-quatre ans, jamais interrogé, ignorait encore ce qu'on avait décidé de lui reprocher.
Cette fin ressemblait si étrangement à celle d'un cholérique que le capitaine a pris peur. Il se souvient qu'il y a un an, une épidémie a enlevé plus de cent détenus, en huit jours, à Kankan et qu'on a été obligé de répartir la poignée de survivants entre Boiro et Kindia. Il décide une vaccination générale.
Le rythme des disparitions par «dysenterie » sera largement enrayé après cette mesure mais quelques mois seulement, il reprendra ensuite.

On mourra quand même tous les jours. Les détenus savent exactement le nombre des morts. Tout s'arrête de la vie du camp dès qu'un cadavre est signalé. Si les gardes avaient quelque menue corvée à exécuter, ils stoppent. Les portes sont toutes bouclées, même celles des « O ».
Mais ces imbéciles n'ont pas encore remarqué que la lucarne de la cellule 23 donne sur la porte de la morgue 50. Aux aguets pour tous ses compagnons, l'occupant de la 23 renseigne le camp. Le cadavre est enlevé de la cellule où on l'a trouvé, On le transporte à la 50. Une toilette sommaire lui est faite au tuyau d'arrosage, par les hommes de corvée, on l'enveloppe dans quelques mètres de mauvaise percale . L'ambulance vient le chercher. Il disparaît. Personne ne saura jamais où il repose. Ses proches ne pourront pas se recueillir sur sa tombe. Le nombre des disparitions s'accroissant, on décidera plus tard de dresser une table en ciment dans le jardin potager pour faire plus commodément la toilette mortuaire.

La quatrième année, les gardiens ont affecté une deuxième cellule de l'arrière, les métalliques, comme on les appelle, car leur porte est en fer, à un usage non moins sinistre. Ceux que le médecin considère comme perdus y sont transportés. Personne n'assistera à leur fin que d'autres moribonds. Et c'est plus près de la 50 !

Le principe du paravent des hôpitaux. Les prisonniers ont vite compris. Ils refusent, s'ils ne sont pas entièrement inconscients, de se laisser transporter. Quand ils sont vaincus, ce n'est plus très long. En général deux jours suffisent pour qu'ils fassent le dernier voyage.
Pendant ces « enterrements » la vie du camp est suspendue: « Il y a du travail », disent les hommes de garde quand on les interpelle.
« Un mort », soufflent les prisonniers de corvée.
Le rythme s'accroît car la morgue du bloc sert à l'annexe. La disposition des pièces au château ne permet pas une manipulation discrète des corps.

Or la mort des détenus politiques en Guinée est secrète. Il faut la leur voler comme on a volé leur vie. Ils n'ont pas davantage le droit de mourir que celui de penser. Personne ne doit savoir qu'ils sont morts. Personne ne doit, jamais, prévenir les familles, qui attendront toujours le retour de ceux qu'on a jetés, un soir, à la fosse commune.

N'est-ce pas normal, d'ailleurs ? Si les parents sont bons révolutionnaires, ils doivent les avoir déjà oubliés, ces malheureux ! S'ils ne le sont pas, si un père, une mère, une femme ou des enfants s'obstinent à croire le disparu innocent, alors qu'ils meurent d'angoisse à petit feu. Quelle importance !

Les morts de l'annexe sont donc ramenés à la 50 pour y être préparés.
Un jour, il y eut le ressuscité. Déclaré un peu trop rapidement décédé par le médecin du camp, Dramé s'est éveillé au moment où on le jetait à la fosse. L'étrange est qu'on l'ait ramené au camp. Il s'en est tiré ! Par lui on sait désormais où se situe le charnier et l'odeur épouvantable qu'il dégage!
Comment conserver l'espoir dans ces conditions? Aussi étrange que cela paraisse, c'est Michel Émile qui, à cette époque, réussit à le rendre au camp.
J'avais été stupéfié en apprenant sa présence au camp Boiro. Je connaissais trop bien les sentiments d'Ismaël à son égard. N'avait-il pas dit, en ma présence, qu'il regrettait de ne pas pouvoir le faire tuer deux fois ? Sa haine exigeait sa disparition physique après l'élimination politique.
Et il renvoyait Michel Émile au bloc alors que tant d'autres étaient partis pour l'inconnu. D'après un calcul sommaire, j'estimais à deux mille le nombre des arrestations constatées à Boiro seulement de juin à novembre 1971. Il restait moins de quatre cents détenus entre le bloc et l'annexe, et parmi eux de nombreuses entrées postérieures !
En estimant à cinq cents les libérations opérées, cela faisait plus de mille cinq cents départs. Michel Emile ne cadrait pas avec ces prévisions.
Tous ceux qu'on voyait à Boiro entraient dans la catégorie des « récupérables » du ministre.
La protection du président avait-elle quand même joué ? Après nous avoir abandonnés aux stryges, avait-il limé les dents aux vampires ? Pour l'instant, Michel Émile maintient une certaine bonne humeur autour de lui malgré la haine compacte qu'il soulève encore.
Des hommes comme Kantara étaient physiquement bouleversés à sa vue. Ils ne pouvaient oublier le tortionnaire de Kindia. Les insultes fusaient de tous côtés quand il passait pour la vidange. Cela ne suffisait pas aux malheureux de le voir partager leurs souffrances. Ils avaient applaudi à son arrestation; deux ans s'étaient écoulés, ils l'auraient voulu mort.
Et il avait le sourire, promenant son inconscience parmi la colère.
Je me sentais attiré par lui. Ne souffrais-je pas du même ostracisme ? Sans avoir jamais, dans le passé, dirigé ni même participé à aucune répression politique, n'étais-je pas tenu pour responsable de trop d'actes ? Mon amitié pour Sékou ne me poursuivait-elle pas encore ? Un autre intime du chef de l'État s'affaiblissait de jour en jour. Kassory. Descendu du château en mauvaise condition physique, on le croyait atteint d'hydropisie. Son ventre devenait énorme, gonflant juste sous l'estomac. Le pauvre Bangoura prenait l'allure d'une reine termite à l'abdomen démesuré. Il pouvait à peine se traîner. Ses compagnons de cellule le soutenaient pour aller à la douche, lui faisaient sa vidange.
Lui aussi ne s'accrochait qu'a l'idée qu'Il ne le laisserait pas mourir ici. Chaque jour, son ventre s'arrondissait un peu, chaque jour, il éprouvait un peu plus de peine pour se lever mais il croyait toujours impossible que le vieil ami des années de lutte, celui auquel il avait cédé son lit quand il était poursuivi par la police coloniale, ne fit pas le geste sauveur.

Octobre 1973

Michel Emile était le meilleur informateur de Radio 77 qui était là pour remonter le moral. Il y avait soixante-seize cellules au camp, la 77 étant les latrines.
De Radio 77, nous parvint l'heureuse nouvelle de la venue en Guinée du vieil empereur Hailé Sélassié. Le vieux tyran sanguinaire, qui avait fait pendre sans sourciller, aux portes de son palais, des centaines de mutins, se serait ému de la répression guinéenne. Au nom de l'OUA il serait venu implorer la clémence du président. C'était certain et gagné d'avance. Chacun savait que Sékou ne refusait rien au vieil Éthiopien.
De Radio 77, la retransmission des discours de Fidel Castro. Deux fois, mes amis, deux fois, le vaillant Cubain est venu à Conakry. Oyez les précisions, bonnes gens, elles vous convaincront ! Il a conseillé dans son discours du stade d'ouvrir les prisons, de laisser les véritables contre-révolutionnaires s'en aller librement du territoire et de remettre les autres au travail!
Voyons! Tout à fait dans leur manière à tous deux, à l'un de prêcher la modération, à l'autre d'accepter des conseils publics !
De Radio 77, le renversement du gouvernement sénégalais hostile au président Sékou Touré et son remplacement par de vieux amis à lui.
De Radio 77, l'amnistie politique proclamée au Mali et la libération de Modibo Keita. Comment voulez-vous qu'après cela, on hésite à nous amnistier tous ?

En attendant ce beau jour, voici qu'on jette de nouvelles victimes au Moloch. Le glaive a frappé au hasard chez les Européens. Il ne restait plus qu'un Allemand au camp. Le Germain était bien mal en point mais tout le poids de la République fédérale pesait pour le maintenir en vie. Les autorités allemandes s'étaient exprimées sans ambiguïté.
« Évitez l'irréparable » avait câblé un haut responsable au chef de l'État guinéen. Et on l'évitait ! Les gardes, après avoir accablé Adolf Marx de sarcasmes, se confondaient en amabilités pour qu'il consente seulement à manger. Le sort lui envoya des compagnons. Les Allemands ont toujours eu la bougeotte. Deux d'entre eux faisaient du tourisme en Afrique, l'un à pied à travers la Côte-d'Ivoire, l'autre à bicyclette par la Mauritanie et le Sénégal.
Il leur prit fantaisie de passer par la Guinée. Des frontières où on ne les refoula pas et par où on les laissa pénétrer tranquillement, on les projeta à Boiro. Comme détente internationale, il n'y avait pas meilleure preuve! Il est vrai que deux otages supplémentaires font du poids dans une discussion !

Chez les Guinéens, pas de détente apparente non plus. Le commandant Khalil avait été mis en valeur par l'agression. A la tête du bataillon de Labé, accompagné de Michel Emile, commissaire politique, il s'était porté au secours de la capitale attaquée. Son quatrième galon et le poste de chef d'état-major l'en avaient récompensé à moins de trente ans. Honneurs qui ne précédèrent que de quelques mois la déclaration d'appartenance à la 5e colonne et le plongeon aux oubliettes.
Miraculeusement épargné car presque tous les officiers avaient disparu dans le mois de leur arrestation, Khalil espérait finir son temps tranquille. Après deux ans de détention on le soumit à nouveau à la « diète » absolue.
Huit jours... A l'issue de cette épreuve, on l'invita à collaborer avec la Révolution en dénonçant deux de ses anciens collègues qui avaient passé à travers les mailles du filet.
Ils le rejoignirent au camp. Ce qui prouvait que les méthodes n'avaient pas changé et que le ministre, battu dans l'affaire L. B. Z., restait encore maître du jeu.

Le flot des arrivants, un instant ralenti, reprit sa vigueur. Chaque jour, les morts étaient remplacés par de nouveaux détenus. Guère de cadres parmi ces recrues, une grande majorité de petits paysans. Le Sénégal avait refoulé un grand nombre de Guinéens qui paralysaient son économie, en se mêlant en plus de prôner la politique de Sékou. Ils crurent être accueillis à bras ouvert au pays natal. Mais, n'était-ce pas un coup monté pour introduire des espions ? Le coup du Cheval de Troie, on ne le fait pas à Ismaël ! On les essaima dans toutes les prisons, y compris Boiro. Ils y moururent comme des mouches. Très mal nourris avant leur incarcération, ils ne résistèrent pas au régime de la prison.
J'attaquais maintenant ma quatrième année. Tous les jours, je voyais partir un ou deux de mes compagnons.
Adieu. Djibril, professeur de lettres, rongé par la tuberculose, qu'on n'a même pas isolé de tes compagnons effrayés de tes quintes. Adieu Moussa Condé, jeune étudiant venu de Côte-d'Ivoire pour une cérémonie familiale et qui es mort, paralysé, en quelques mois. Adieu. Sow et Diallo, paysans de Boké qui aviez des femmes trop jolies et Bah, jeune combattant du PAIGC, qu'une tragique « méprise » a fait jeter dans ce camp maudit.
Adieu, Fillois, infirmier, membre du Bureau fédéral de Mamou depuis sa création, qui as diagnostiqué ta propre maladie et avais prédit ta mort. Adieu Cissé Fodé et le capitaine Tounkara.
Mais il n'y a pas que des politiques à Boiro. Aux militaires punis s'est ajoutée une nouvelle catégorie de détenus, suprême humiliation réservée par le ministre.
Le camp s'est, peu à peu, habitué aux cris et hurlements des fous. Certains d'ailleurs sont morts d'épuisement, d'autres se sont, en quelque sorte, enlisés dans la routine. Tel « Mohamed Bande 1» qu'on entend, cent fois par jour, jouer au muezzin et qui profite de la vidange pour disserter des mérites du plat de riz qu'il attend en salivant, d'où son surnom.
Un soir, s'élèvent des cris tout différents. Il s'agit de peur plus que de souffrance. On vient d'isoler, à la diète, un homme et il hurle, comme si on l'égorgeait. Après plusieurs heures de ce vacarme, le chef de poste se décide à lui rendre visite. Il fait jeter sur le trottoir les couvertures souillées d'excréments. Le prisonnier fait sous lui sans discontinuer, comme un animal blessé au ventre. Les voisins l'entendent qui hoquète entre deux longs cris de bête: « J'ai commis un crime. On veut me tuer. C'est pour cela qu'on m'a mis là. »
Le gendarme gueule. Il secoue rudement la loque affalée dans ses déjections: « Tu n'as pas honte ! Sois un homme ! Si tu dois mourir, attends en silence ! »
Il ressort, laissant le type nu. Il lui faudra trois jours pour se maîtriser. Les autres cellules apprennent alors son histoire. Un milicien de Coyah. Au cours d'une rixe avec des camarades de beuverie, il a abattu deux d'entre eux à coups de pistolet. Le crime a paru si horrible qu'on l'a conduit immédiatement à Boiro. Le camp a une telle réputation que le misérable est persuadé qu'on l'a enfermé là pour l'exécuter sans jugement. Il est tout étonné, quand il reprend ses esprits, d'être entouré de gens qu'il croyait morts depuis fort longtemps. Cela ne le rassure qu'à moitié!
Cela n'apaise pas davantage les politiques. C'est donc une sanction complémentaire pour les criminels d'être conduits ici. Les exemples, c'est à Boiro qu'on les donne. Même les assassins ont une peur bleue du camp !
Voleurs et criminels de tout poil sont maintenant mêlés aux politiques. Des voleurs, y en a-t-il de pires que dans le personnel du camp ? Jamais le pillage n'a été mieux organisé. De haut en bas de l'échelle, tous les geôliers volent. Des quantités énormes de riz, de lait en boîte, de sucre, de conserves de tomate, d'huile entrent au magasin, deux cellules désaffectées, sous notre oeil attentif. Tout était pillé par le personnel, des chefs de poste au capitaine en passant, bien entendu, par Fofana. Pour la forme, quelques boîtes de lait sont distribuées une fois par mois aux malades. Le reste part.
Partent les cartons de cigarettes. La ration officielle était d'un paquet par semaine. Fofana fit tomber la distribution au rythme d'un paquet tous les dix-huit jours !
Voleurs à l'extérieur, voleurs à l'intérieur, tel était l'environnement de Boiro. Les détournements de denrées atteignaient un volume ahurissant. On volait « cru », on volait « cuit » !
Chaque jour sortaient trois cents kilos de riz, le quart à peine aboutissait aux gamelles. La cuisine ne portait pas trace des tomates, de l'huile et des condiments accordés. Tout était subtilisé sans que les prisonniers n'en aient le goût.
Tout était matière à pillage, même les tenues pénitentiaires ! Fofana préférait laisser les détenus nus plutôt que faire tailler et coudre des tenues qu'il revendait par « pièces » intactes. Les draps, les couvertures, le savon, disparaissaient par la même voie. Jusqu'aux assiettes d'aluminium et aux seaux hygiéniques ! Il est vrai que les gardes avaient une excuse. Comme ils le disaient aux prisonniers « Ici, vous avez au moins un peu de riz. En ville, on ne trouve plus rien ! »
Dans ces conditions, chaque jour aggravait la misère.
Les Européens étaient à peu près groupés. Rares étaient ceux d'entre eux mêlés aux Africains. Dans les cellules « blanches », l'effectif ne dépassait pas quatre, mais dans les « nègres » ils se massaient à six, parfois plus.
A terre, sans grabats ni matelas, les plus favorisés obtenaient de vieux cartons pour les isoler un peu de l'humidité et de la dureté du ciment.
Le sol n'était jamais lavé, seulement vaguement balayé. Les seaux hygiéniques étaient entassés dans le coin opposé à celui réservé aux gobelets d'eau potable, La chaleur écrasante, la vermine, poux et punaises, une puanteur effroyable, les hommes pratiquement nus à l'exception d'un lambeau servant de slip restaient affalés toute la journée, dans l'obscurité, priant, égrenant leur chapelet ou discutant à perte de vue sur des sujets anodins qui ne provoquent pas de sanctions.
Vous aviez un compagnon qui paraissait encore solide. Il parlait, comme vous, chantait même, le soir, les chants du Foutah ou de Siguiri, se battait comme un diable pour obtenir quelques cuillers de « renfort ». Brusquement, il s'effondrait, perdait tout appétit, cessait de vous répondre, se repliait sur lui-même, se recroquevillait. En quelques jours, ils dépérissait totalement, devenait une ombre et, rapidement, on transportait son cadavre à la 50.

Grâce à Henri, je pus tenir le coup. J'eus plusieurs attaques cardiaques. Pour la seconde fois dans ma vie au camp, je me réveillai sur mon lit, inconscient de m'être écroulé. Je surmontai ce malaise par l'amitié d'Henri et devant le beau sourire des photos de Marie-Rose.

La garde prenait n'importe quel prétexte pour durcir le régime. Un fou tenta de s'évader, un gamin de dix-sept ans, petit cultivateur, qui avait perdu la raison en se voyant enfermé sans m&ecircêtre interrogé. Jeté dans une cellule avec six autres occupants, il était battu par eux tous les jours parce qu'il avait perdu le contrôle de ses sphincters et urinait sur eux comme sur lui. Il essaya un beau jour de sauter, par les arbres de la cour, dans la concession voisine. Tôt repris, battu presque à mort, ligoté dans une cellule, il empêcha tout le camp de dormir, hurlant comme un chien, des heures sans discontinuer.
Pourtant, même les geôliers savaient qu'il n'avait plus sa raison Cela ne les priva pas d'utiliser sa tentative pour supprimer les « O » et faire régner la terreur, plusieurs semaines durant.
Les morts s'accumulaient. Malgré tout, Michel Émile s'efforçait d'entretenir les illusions de tous. Étonnant personnage qui ne perdait pas courage. Je le voyais donner des cours à des gardiens, économie ou mathématiques. Nous échangeames souvent nos appréciations. Rien ne nous permettait plus d'espérer. Pourtant, il croyait toujours à une libération très proche. L'ennemi était Touré Ismaël et il l'espérait vaincu puisqu'il avait échoué sur son dernier objectif l'arrestation de L. B. Z. Il s'attendait à son élimination. En attendant cette heureuse échéance, il restait le plus acharné propagateur de Radio 77 et d'une naïveté déplorable pour interpréter chaque événement mineur de notre propre vie.
La similitude de nos infortunes nous rapprochait. La haine était surtout destinée à l'agent d'exécution des décisions du parti, non à l'homme lui-même, assez brillant et attachant.
– J'ai fait ce qu'il fallait pour sensibiliser les masses, me dit-il un jour de lessive où nous nous étions retrouvés côte à côte pour quelques minutes.
Elles n'étaient pas concernées, se démobilisaient, vivaient en dehors de la Révolution. Tout avait été trop facile. L'Indépendance acquise par un simple bulletin de vote, le dégagement des structures féodales par une décision autoritaire qui n'avait rencontré aucune opposition. Il fallait un drame pour les intéresser.
– Mais ce sont des innocents qui ont payé la mise en scène, protestai-je. Regarde autour de nous. Y a-t-il un seul coupable ?
– Il n'y a jamais d'innocents dans un drame historique. Nous sommes tous coupables. Tous ces hauts fonctionnaires sont coupables à des titres divers. Ils ont tous, plus ou moins, trahi l'Idée. Ils ne recherchaient plus que le bien-être matériel.
– Alors, ne te plains pas d'être ici.
– Je ne m'en plains pas. J'enrage que ce soit un Ismaël qui m'y ait jeté au seul profit des Etats-Unis.
C'était la grande idée de Michel Émile. Tout ce qui était fait pour détruire l'union, un instant soudée autour du président, venait du ministre à la solde des Américains. Il était certain que plusieurs de ses arguments étaient troublants.
Dans sa propre déposition, il avait accusé la CIA, cité des noms de pseudo-agents. Aucun d'eux n'avait été arrêté ni même inquiété alors que tous les autres dénoncés se retrouvaient en prison. La crainte de la 6è Flotte ne pouvait paralyser à ce point un gouvernement qui n'avait pas hésité à expulser un ambassadeur soviétique.
L'éviction de Diallo Taran et de toute l'aile gauche du Parti arrangeait bien les affaires de ceux qui regardaient vers Washington.
Le parti pro-francais était entièrement liquidé. Presque tous les ménages mixtes guinéo-français avaient été dissous dans la tourmente, leurs enfants dispersés.
La place était libre pour les intérêts américains.
L'idée paraissait folle, elle méritait d'être examinée. Seuls les biens et les intérêts des USA n'avaient jamais été lésés en Guinée. Jamais un de leurs citoyens n'avait été molesté ni spolié.
Quand on avait expulsé les gens du Peace Corps, on les avait invités à revenir quelques années plus tard. Mieux, leur ancien directeur avait obtenu les honneurs d'une présentation à la foule de Conakry par le chef de l'État lui-même.

En attendant, les mois s'accumulaient dans le dénuement, la faim et la mort. Sur la liste des disparus, les noms s'alignaient, interminablement, dont les parents ne sauraient jamais la fin misérable.
La prison se clivait de plus en plus et très apparemment. D'un côté, quelques Blancs et favorisés, encore assez bien portants, de l'autre des crève-la-faim assurant les départs quotidiens pour la morgue.
Bientôt le quatrième hivernage allait battre son plein avec son cortège de maladies, sa recrudescence de dysenterie et de paludisme. Combien allaient pouvoir survivre à ces mois de pluie, de froid, d'humidité ?
La nourriture s'était encore amoindrie. Les gardes pillaient ouvertement les magasins. Hommes de corvée comme détenus logés en face des locaux pouvaient les observer qui ne se gênaient plus, embarquant chaque jour, riz, sucre, lait , huile et cigarettes.
Le capitaine Siaka n'osait plus se montrer au camp. Autrefois, il y faisait, trimestriellement, une visite éclair. Depuis deux ans on ne le voyait plus. Il comptait trop de connaissances qui y souffraient. Il leur avait fait trop de promesses qu'il ne tiendrait jamais. Avec un ami d'enfance, comme Kantara, inutile de ruser. Il lui fallait baisser la tête.
Cet officier qui n'avait de militaire que le nom, formé exclusivement en politique par l'URSS, dénué du moindre courage physique, avait déjà donné deux fois sa mesure morale.
Quelques mois avant l'agression, il avait enlevé la femme de son cousin alors que celui-ci purgeait une peine de cinq ans dans ce même camp. Ce sont des choses qui ne s'oublient nulle part et en Afrique moins qu'ailleurs.
La famille entière s'était estimée offensée et ne le lui pardonnerait pas.
Le 22 novembre il avait montré une peur encore plus abjecte que celle du ministre. Commandant du camp, cible principale des assaillants, il avait fui son logement. Ne s'estimant à l'abri que dans un hôtel et en tenue civile, il s'était fait oublier deux jours entiers.
Siaka ne vivait que pour les femmes. Pour les obtenir, tout lui était bon : menaces, chantage, corruption, dons de denrées volées aux détenus. Tel était le geôlier qui avait droit de vie et de mort sur trois mille détenus politiques car son rayon d'action couvrait la totalité des prisons guinéennes.
Après que le choléra, pudiquement baptisé diarrhée, eut encore fait de nouvelles victimes, Siaka vint, nuitamment, visiter l'état des lieux. Il avait attendu l'extinction des feux n'osant pas se faire reconnaître. Les détenus le suivirent à la voix.
Pour une fois, le chef de poste qui avait insisté pour sa venue, un Malinké de Siguiri, fut courageux. Peut-être comptait-il trop de ses parents emprisonnés ou eut-il brusquement conscience de ses responsabilités ? Les prisonniers l'entendirent faire un exposé clair de toutes les insuffisances du régime pénitentiaire, réclamer meilleure pitance, meilleur couchage et des soins avant que l'hivernage n'accroisse le nombre des victimes.
Cet adjudant de gendarmerie, Alceny, était assez bizarre. Comme tous, il volait suffisamment à ce poste pour vouloir s'y accrocher durement. Ainsi avait-il fait effectuer des « travaux » occultes par des détenus considérés comme de bons « marabouts ». Par contre, il avait le courage de ses actes et reconnaissait ses propres malversations.
Tenin étant de son village paternel, il me traitait en biranké 2 et venait souvent me parler.
– Biranké, ici les officiels volent tous mais ils ne comprennent pas qu'ils ont un sac de sel. Pour bien faire, on doit mouiller le bout du doigt, le tremper dans le sel et recommencer. Cela donne bien le goût et ne fait pas beaucoup baisser le niveau. Eux, ils volent des deux mains, comme des charognards qui crochent dans un cadavre et ne peuvent plus dépêtrer leurs serres.
Alceny avait-il suffisamment piqué le capitaine au vif ? Toujours est-il qu'au cours d'une visite médicale, quelques jours après, nous eûmes la surprise de le voir arriver. Quelle belle collection d'éclopés, nous présentions alors!
Aveugles, comme Traoré, ancien responsable dc la Jeunesse; paralytiques comme Yalani avec ses jambes monstrueuses de béribérique ou simple impotent comme Kassory qu'il fallait porter. J'eus la satisfaction de voir la gêne envahir son visage quand il fut devant cette assemblée de squelettes, puants dans leurs loques bleuâtres.
Le Dr Tchékov venait de déplorer auprès de l'infirmier major qu'aucune de ses prescriptions ne soit jamais suivie d'effets.
Les régimes qu'il établissait n'étaient jamais respectés par l'ordinaire du camp.
L'arrivée de Siaka fit sensation. Il fut entouré de la bande grouillante. Traoré et Michel Émile, qui était également du voyage, lui demandèrent s'ils étaient condamnés à mort pour ne recevoir aucun des soins ordonnés par Tchékov. Siaka eut un bien joli mouvement du menton.
– Je n'ai pas reçu l'ordre de vous tuer, affirma-t-il. Et si je le recevais, ce n'est pas de faim que je vous ferais périr !
Le docteur eut un geste et un sourire désabusés, montrant du doigt le squelette allongé sur la couchette devant lui et qui avait été quelques mois auparavant, un être plein de vie et de forces. Siaka s'enferra dans ses promesses.
– Docteur, j'en prends l'engagement devant vous. Tout régime que vous attribuerez, tout médicament que vous prescrirez, sera distribué. Ces hommes ne sont pas condamnés à mort. Ils doivent vivre. D'ailleurs, dès le début du mois prochain, ils auront une amélioration sensible de l'ordinaire.
Pressé de questions, il promit d'adjoindre au riz, une « sauce » réconfortante: « mafé tiga » ou « bourakhé » 3 ainsi que la renaissance d'un véritable « B » pour les Européens et les malades. Des crédits suffisants lui avaient été alloués. Les détenus jugeraient par eux-mêmes.
Que s'est-il passé ce jour-là ! Nous n'eûmes jamais aucune explication valable. Les canailles les plus endurcies deviennent, par moments, fleur bleue. Siaka était-il de bonne foi, comme il le paraissait aux dix détenus qui le pressaient à cette visite ? Avait-il simplement perdu tout contrôle en constatant à quel point ils étaient prés de la mort ?
Michel Émile, Yalani, Traoré revinrent enthousiasmés, colportèrent les promesses de Siaka. Tous se mirent à croire ferme en cette « sauce » qui leur faisait venir l'eau à la bouche.
J'étais plus réservé. Siaka, comme Ismaël, était de l'espèce des vipères des sables, ces horribles bêtes larges et plates qui dévorent sur place leurs victimes Pourquoi abandonneraient-ils une proie presque achevée?

Novembre 1973

Le Dr Tchékov tira le premier les conséquences de cette entrevue. Conscient que les promesses faites ne seraient pas tenues, il démissionna, avec l'appui inconditionnel de son ambassade.
Aucune autre mission étrangère n'accepta de prêter un médecin à cette parodie de système sanitaire. Il fallait trouver un Guinéen.
Quelle confiance accorder à un homme qui pourrait informer les familles de l'état de leurs prisonniers ? Finalement, Siaka décida de désigner un détenu comme médecin des prisonniers.
Ce fut le Dr. Keita Ousmane, mon malheureux compagnon du 22 novembre.
Avec un tel médecin, les détenus allaient être bien lotis ! Tchékov en imposait un peu au major Sako. Keita, pas du tout. Il devint un infirmier supplémentaire, dépouillé de tout droit. Il lui était interdit d'entrer seul dans une cellule, d'ausculter seul un malade, de prescrire quoi que ce soit sans l'avis du major.
Il n'obtint que des avantages personnels : aération de sa cellule, amélioration sensible de sa nourriture et de son couchage. Même la clef des médicaments de première urgence restait avec Sako. Pittoresque personnage que ce major, mélomane par surcroît. Il faisait partie de la clique de la garde républicaine. Celle-ci était mobilisée à chaque visite officielle ; le major était plus souvent occupé jouer du trombone qu'à soigner les petites misères du camp.
Pour pallier son absence, les détenus disposaient d'une gamme inépuisable de volontaires. Tous les gardes voulaient devenir infirmiers. Il ne fallait pas voir dans cet empressement un désir de formation scientifique !
Dans les campagnes, un infirmier avait la possibilité de devenir un gros monsieur et de gagner pas mal d'argent. Le Guinéen a la manie des piqûres et, par-dessus tout, des antibiotiques. A tort ou à raison, il se fait administrer des millions d'unités de pénicilline, le plus souvent dérobée aux pharmacies d'État.
Tous ces beaux miliciens ne conservaient guère d'illusions sur leur avenir militaire, ils se reconvertiraient plus volontiers en infirmiers paysans clandestins.
Quel meilleur champ d'expérience que le camp où aucune règle d'asepsie n'était exigée ? Du jour au lendemain, ces hommes plantaient des aiguilles dans les fesses ou les veines de leurs cobayes. Je vis la même aiguille servir à une dizaine d'injections diverses. J'en vis désinfecter à l'eau, au robinet de la cour. Le plus étonnant était que ces apprentis n'étaient pas pires que les autres et qu'il n'y eut pas de cas de tétanos reconnus.
Avec tout cela, il fallait un optimisme délirant pour s'accrocher à des illusions de liberté. Pourtant, Michel Émile trouvait chaque jour une raison nouvelle pour annoncer la fin de nos tourments.
Était-il sincère, voulait-il s'étourdir?

Novembre 1973-Mars 1974

Pauvre Michel Émile. Il faut croire que sa fameuse lettre avait été interceptée par Siaka qui avait partie liée avec Ismaël. Il terminait sa troisième année et conservait un moral de fer bien que le capitaine n'eut jamais tenu ses promesses d'amélioration de l'ordinaire et que, chaque jour, il y ait des départs pour Ratoma. La foudre le frappa brutalement. Un bel après-midi, Alceny, prenant son service vint le séparer de ses compagnons, lui retirer grabat et couvertures et inscrire un monumental « DR » sur sa porte.
Demi-ration! Au pauvre qui se gendarmait, le chef ne sut que répondre.
— Tu dois savoir ce que tu as fait. Je viens de recevoir les ordres du capitaine. Il les tient du haut-commandement 4. Demi-ration et porte fermée jusqu'à nouvel ordre.
Demi-ration, cela signifiait très exactement une ration de riz, tous les deux jours, sans café ni pain, le régime qui avait fait plier W. G.
Tout le camp vit Michel Émile entrer en « DR » le 15 novembre 1973. Il y resta cent treize jours! C'était désormais une ombre de Dachau, un sac d'os brinquebalant sur des jambes claudicantes, avec la tête de mort nettement sculptée sous la peau. Il gardait encore le moral, mendiait aux rares occasions où un garde compatissant lui parlait, quelque mégot, sa seule consolation.
Au cours d'une nuit de mars 1974, on vint le chercher pour le placer au jeûne complet dans une des cellules métalliques à côté de la morgue. Après cent treize jours de famine, on l'acheva : il tint huit jours.
L'ancien bourreau de Kindia racheta ses faiblesses, paya sa cruauté par une mort courageuse, sans une plainte, dans la dignité d'une fin acceptée.

'Michel Émile mourut le 13 mars 1974. Ses derniers voisins l'entendirent, plusieurs fois, répondre au chef de poste qui venait vérifier, à intervalles réguliers, son état de santé :
– Pas encore mort. Un peu de patience. Cela va bientôt finir.
Vers onze heures du soir, ils surprirent un long raclement à la muraille, comme s'il avait voulu mourir debout, puis le bruit sourd d'un corps qui tombe à terre,
On enleva son cadavre quelques minutes après.
Le ministre l'avait eue, au moins, cette tête.
Un mois avant d'être placé en demi-ration, le malheureux avait confié à un de ses compagnons de cellule :

'« Je n'ai pas toujours cru en Dieu. J'y crois maintenant. S'il doit me faire sortir d'ici pour continuer à commettre les mêmes erreurs, je préfère y mourir. »

Notes
1. Bande signifie « plat préparé » en sosokui.
2. Beau-père en langue maninka, correspond a bitãnyi [sosokui] et à esiraaɓe [pular].
3. Termes de cuisine

4. Le haut-commandement désignait la présidence de la République.