webGuinée — Mémorial Camp Boiro
Témoignages


Jean-Paul Alata
Prison d'Afrique

Paris. Editions Le Seuil. 1976. 255 pages


Chapître X
Tenin

7 août 1971

s

Ismaël vit, avec grande satisfaction, Korka enregistrer sa déposition. Il était très conscient des multiples invraisemblances, mais comptait une victoire de plus.

Après l'avoir renvoyé, il me regarda seul, semblant me jauger, me soupeser du regard. Finalement, il dut me juger présentable et avança:
— Tu verras ta femme et ton enfant, demain après-midi. Es-tu content?
Si j'étais content! La fièvre s'empara de moi. J'avais envie de rire et de pleurer! Ma femme, Tenin et le bébé ! Demain, ce n'était qu'un rêve. Il enchaîna:
— On te préparera. Le capitaine ou son représentant assistera à l'entretien. Inutile de te recommander de ne rien dire des conditions de vie au camp, ni des autres détenus que tu y as rencontrés.
Je protestai:
— Je ne suis pas fou. Tout le reste m'indiffère. Ce qui me concerne, c'est voir ma femme et mon gosse. Le reste n'est pas mon affaire.
— Je sais que tu es raisonnable, Alata. Aussi vais-je te faire une offre. Te trouves-tu bien dans ta cellule?
J'hésitai quelques secondes. La solitude commençait de me peser. Quoiqu'elle soit interrompue, bien souvent maintenant, par les convocations de la commission, je passais tout de même le plus clair de mes journées, isolé, dans une pénombre déprimante.
C'était pénible. D'autre part, me retrouver entassé avec dix ou quinze compagnons, comme mes voisins de « palier », ce serait encore plus difficile à supporter.

Il comprit mon hésitation.
— Tu crains qu'on ne te mette dans une cellule avec de trop nombreux compagnons? Il n'en est pas question. Je fais aménager pour certains qui méritent, disons, des conditions plus confortables, des locaux particuliers. Vous serez quatre ou cinq. Vous pourrez vous laver tous les jours. Nous assouplirons les heures de fermeture. Pour toi, un seul problème. I1 y aura des Européens qui seront mis en conditions 1. Pas mal ont compris nos problèmes et nous aident comme tu le fais, évidemment pas avec ton efficacité. Veux-tu aller avec eux?
Je n'hésitai pas une seconde:
— Tu sais très bien que je suis guinéen. Je ne veux pas être classé avec les toubabs.
Ismaël me fit remarquer:
— La discipline sera, peut-être, plus douce pour eux. Nous reprendrons, tôt ou tard, le dialogue avec la France et l'Allemagne. Ils en bénéficieront. Avec nos frères, je ne puis m'engager trop loin. Réfléchis bien.
— C'est tout réfléchi. Si je suis avec les étrangers, je serai expulsé avec eux. J'aime ce pays, j'aime ma femme et mon enfant. Il n'est pas question que je les abandonne. Je veux être avec des Guinéens.
— Soit, je donne les ordres. Demain, après ton entrevue, tu seras transféré.

Je revins à mon pavillon transporté de joie. Il n'y avait plus qu'une chanson dans mon coeur. Ma femme, mon enfant ! Je ne cherchais pas à imaginer comment serait l'enfançon que je n'avais jamais vu. Il ne saurait être que beau, puisqu'il était d'elle et qu'elle, c'était mon petit cygne noir, au long cou renversé, ma belle pouliche. J'allais la retrouver avec sa taille fine de Kankan.
Comment allait-elle réagir à ma vue? M'aimait-elle toujours? Tout ce qu'on avait dit et écrit sur moi, mes dépositions, tout cela ne l'avait-il pas écartée, n'avait-il pas éteint son amour? L'avait-elle cru? Non, ce n'était pas possible. Elle était fière et loyale. D'ailleurs, je comprendrai au premier coup d'oeil. Je saurai lire dans ses yeux si je pouvais vivre encore, si je devais m'accrocher ou disparaître. Demain? C'était si loin et ce serait si vite dépassé. Un instant où le temps n'accepterait pas de se laisser suspendre.

Que ce demain arrive et qu'il s éternise! Hélas, quelques minutes et je redeviendrais le loup solitaire qu'ils avaient fait de moi. Je ne pus rien absorber et pas davantage fermer l'œil de la nuit. Les bruits inquiétants du camp ne m'ont pas touché. Je demeure incapable de dire s'il a plu, cette nuit-là, si j'ai perçu des plaintes si même la garde a ouvert ma porte. Peu m'importait. J'étais très loin de Boiro et préparais l'instant merveilleux de nos retrouvailles. Je voulais le retenir de toute la force de mon esprit, le savourer à loisir, que chaque seconde restât marquée dans mon souvenir d'un détail précis. Je me jurais d'ouvrir les yeux, de tout noter. Jusqu'à mon dernier soupir, je saurais comment Tenin serait vêtue, les moindres boucles de sa coiffure, la pose de ses mains. Ce serait le Chemin de Croix que je gravirais le lendemain, le Calvaire de notre amour. La matinée se passa dans le mêêve. On ne m'imposa pas l'humiliation de la douche prise sous le regard des miliciens. On me conduisit à un autre pavillon où j'utilisai une véritable douchière. Je me rasai seul, pour la première fois depuis mon internement car on ne craignait pas que je me coupasse la gorge, à cette heure.

Le greffe m'envoya un grand boubou, une paire de moukés. Ni l'un ni l'autre ne m'appartenaient. Depuis dix ans, au grand scandale de la colonie blanche, j'avais adopté le vêtement africain et n'eus aucun scrupule à les utiliser.
Je fus heureux de retrouver le confort et la douceur fraîche du grand vêtement.
Je fus vite prêt. L'entrevue se déroula dans le bureau même du capitaine, celui où je vivais des heures tragiques.
Elle était là, toute petite, notre bébé serré dans les bras. Elle me regarda descendre du véhicule, la bouche ouverte, au bord des larmes, les yeux agrandis. Je ne vis qu'eux dans son visage, immenses dans ce fin triangle doré. Tout était en eux, son amour et sa peine, toutes les souffrances de ces sept derniers mois et sa joie de cette minute, sa fierté du fardeau qu'elle tenait. Tout était là.

Je pleurais sans honte ni retenue, murmurant, sans cesse « si tu savais comme je t'aime, si tu savais ».
Je ne trouvais pas d'autre expression.
Dressée, sans un cri, elle me tendit des deux bras l'enfant que je ne pouvais me résoudre à lui enlever. Elle était si belle ainsi!
Nos bras se nouèrent sous ce fardeau qui nous liait. Nous étions seuls et toutes nos sensations se réfugiaient dans notre regard. Plus rien au tour de nous. La triade était reconstituée avec ce petit corps qui était notre prolongement.
Comme je t'aime, mon amour.
— Moi aussi, Jean-Paul, moi aussi, je t'aime, murmurait ma femme-enfant le visage tout défait, les yeux rivés aux miens.
Je connaissais sa pudeur profonde pour toute manifestation verbale d'amour. Elle ne m'avait pas dit dix fois qu'elle m'aimait. Mon coeur s'emplit de fierté.
Kourouma qui remplaçait le capitaine intervint:
— Asseyez-vous et calmez-vous. Vous ne disposez que de quelques minutes.
Je pris enfin l'enfant, la plus belle offrande jamais reçue, la plus belle qu'elle ait jamais faite à quiconque... Je pus aussi le regarder enfin. Il était beau. Son teint était plus bronzé que noir, sa mère étant très claire, souvent prise pour une Peul. Ses traits très fins ne rappelaient que très peu l'ascendance noire dont pourtant j'étais très fier. Tout était de moi, front, yeux, nez et même la bouche, vilaine et trop mince.
Je souris à travers mes larmes.
— Petite copieuse, pas d'originalité.
Elle en était toute fière.
— C'est tout ton portrait, même ta vilaine lèvre supérieure. Il est tout de toi.

L'enfant regardait avec étonnement cet homme blanc qui le manipulait. Son petit visage se crispait, les pleurs s'annonçaient,
— Non, non, supplié-je. Ne pleure pas dans mes bras. Oh non! Je t'ai avec moi, pour la première fois, et pour combien de temps? Mon petit amour, ne pleure pas.
Il parut interloqué par cette voix, plissa son minuscule front et, soudain, éclata de son plus joli gazouillis. Le rire remplaçait les pleurs.

Tenin, elle, n'avait pu se contenir. Penchée au-dessus du bébé, son front touchait ma main et ses joues étaient humides.
— Il a ri pour la première fois, il y a deux jours. C'est un bon présage qu'il rie dans tes bras. C'est ton papa, mon mari, ton papa, mon bébé!
Je la contemplais intensément, la prenais toute du regard. De ses hauts cheveux relevés à ses orteils nus qui sortaient des chaussures découvertes, elle serait à moi, pour toute la nuit de Boiro.
— Tenin, si c'est très long, m'attendras-tu, mon amour? Tu es si jeune, tu as besoin de vivre!
Elle releva la tête. La colère, presque, naissait dans son regard.
— Jean-Paul, je t'ai dit que je t'aimais. Je t'attendrai, je t'attendrai .

Kourouma intervint encore.
— C'est fini. Il faut rentrer!
Nous n'avons échangé qu'un seul baiser au cours de cette entrevue. J'en garde encore la douceur sur les lèvres. Rien ne pourra l'effacer, jamais. Il avait le goût du sel de ses larmes et de son wusulan 2 que j'aimais. Peut-être était-ce l'espoir, peut-être la seule consolation qui devait me rester pour l'éternité.
Tenin, ma Tenin, personne ne peut jurer de son partenaire. Peut-être m'as-tu oublié maintenant, mais tu m'aimais, ce 7 août 1971 avec le courage insensé de la femme noire qui sait se battre comme une amazone. Moi, je t'ai définitivement donné mon âme ce jour-là. Pour ta beauté, pour notre fils dont tu étais si fière et aussi pour la vaillance qu'il t'a fallu pour accomplir ce trajet de la ville à Boiro.
Ici, où j'écris, personne ne saura mesurer ton acte. N'est-il pas normal qu'une femme aille rendre visite à son mari?
Oh, ma négresse, au milieu de ces chiens racistes d'Ismaël, oh, la mère de ce bel enfant métis alors qu'on faisait la chasse à ses frères qu'on jetait en prison par dizaines, tu as eu le cran de revendiquer ton amour, de proclamer ta maternité d'une autre race en présentant l'enfant au père, ce maudit de la 5e colonne, cet assassin du peuple, ce bourreau... ce Blanc, digne héritier des coloniaux d'autrefois! Tu lui as dit, devant ses geôliers que tu l'aimais, que tu l'attendrais!

La dernière vision que j'ai eue de toi, par la lucarne arrière de la Jeep, elle est encore sur ma rétine, elle y restera jusqu'à ce que ton retour puisse l'effacer. Tu étais là, debout, sur le seuil de ce maudit coupe-gorge du capitaine Siaka, et tu tendais, des deux bras, l'enfant qui riait dans un rayon de soleil, vers le véhicule qui s'enfuyait déjà, emportant son père. Oh, Tenin !


Notes
1. La mise « en conditions » recouvrait bien des aspects au camp Boiro. On appelait ainsi aussi bien les conditions « favorables » accordées à des prisonniers à quelques semaines de leur libération, que la « préparation physique et psychologique », à un interrogatoire et comportant le jeune complet, parfois le ligotage et le dénudage.
L'auteur a entendu un officier de santé du camp, crier « mettez-le en conditions » au sujet d'un malade qui se plaignait trop amèrement. Il ne s'agissait pas, comme vous pourriez le croire, d'ouvrir sa porte et de lui donner du lait mais de l'attacher et de le placer à la « diète » !
2. Encens préparé en Haute-Guinée.