webGuinée — Mémorial Camp Boiro
Témoignages


Jean-Paul Alata
Prison d'Afrique

Paris. Editions Le Seuil. 1976. 255 pages


Chapitre XI
Les terreurs de Yakoun

On me conduisit de l'autre côté de la petite cour qui séparait les habitations des gradés de la gendarmerie transformées en annexe du bloc. Cette rangée de bâtiments était adossée au mur d'enceinte qui donnait sur une grande artère de Conakry II. Le pavillon où je fus introduit comprenait deux chambres et une salle de séjour. Au fond de celle-ci, deux pièces sans portes. Je les reconnus plus tard comme une salle d'eau et une buanderie. Les deux chambres avaient été transformées en cellules. Il n'y avait qu'un verrou ordinaire pour supporter le cadenas et non les barres de fer moyenâgeuses.

Je fus poussé dans la première des chambres où se trouvaient deux prisonniers que je connaissais tous deux: Korka et un dénommé Fofana Mama. Beaucoup moins sympathique, ce dernier, bien qu'apparenté à ma femme. On m'apporta mes bagages: lit, couverture, gamelle et gobelet. Je réclamai mon seau hygiénique. Mama m'arrêta.
— Pas besoin, ici. On a droit à la salle de bains. On tape.
— Même la nuit?
— La nuit, on garde un seul pot pour uriner. Pour le reste, en cas de besoin, ils ouvrent.
Devant mon scepticisme, il affirma:
— Ce n'est pas du tout comme en face. Tu verras. Ici, on est très bien traités. Ils ont beaucoup d'égards.
— Et la porte?
La claustration devenait mon souci majeur.
Mama haussa les épaules.
— Pour çà, ils ne sont pas si généreux, mais, de temps en temps, ils la laissent ouverte une heure ou deux, à condition qu'on ne sorte pas dans la salle commune.
— Elle sert à quoi, cette salle?
— Comme en face, de salle de police pour les gardes mais la nuit seulement. La journée, elle reste vide.
— Qui est dans l'autre cellule?
— Pour l'instant, deux femmes.
Je m'exclamai.
— Des femmes? Côte à côte? Avec la même salle d'eau?
— Oh, tu sais, c'est presque toujours fermé. On n'a pas le droit de leur parler; enfin, en principe! Je te dis qu'ils sont très coulants avec nous. Ils nous laissent un peu bavarder. C'est Rokhayna et Mariama.

Deux responsables du Parti. Je souris malgré moi en entendant leurs noms. Elles appartenaient à la garde sacrée du patron, une cinquantaine de militantes — de tout âge qui se disputaient, en permanence, le droit de lui plaire. Pour lui-même, initialement, car il était toujours un bel homme au charme prenant. Depuis quelques années, l'ambition les avait toutes mordues. Elles se seraient battues à mort pour un sourire, un mot aimable du chef. Et ces fidèles odalisques étaient jetées en prison.

Korka qui avait manifesté une joie très sincère à mon entrée, surprit le sourire. Il hocha la tête, s'assit à mes côtés.
— Oui, même elles, Jean. Comment en est-il arrivé là ? Elles ont tout fait pour lui. Elles ont gâché leur ménage, elles ont dénoncé, faisant régner une véritable terreur dans leur entourage, parfois au sein de leur propre famille. Le mari de Rokhayna est un de mes cousins. Il m'a avoué qu'il n'avait plus de relations avec sa femme depuis cinq ans. Il ne peut plus la contrôler. Elle passe des semaines hors de chez elle, sans jamais s'occuper des enfants dont le dernier n'est d'ailleurs pas de lui. Pour un mari africain, c'est particulièrement pénible.
Je lui saisis la main, la serrai.
— On s'en tirera, Korka. L'arrestation de ces femmes nous ouvre, peut-être, une possibilité.
— Que veux-tu dire ?
— Nous aurons le temps d'en discuter.

Mama s'activait à balayer la pièce. Il sifflotait. Ce n'était pas un intellectuel, Mama. Son premier métier de camionneur n'avait guère contribué à lui donner un vernis suffisant. Pour lui aussi, sa présence au camp était un mystère. Aucun doute sur ses sentiments pour le Parti et son chef. Les mauvaises langues, je l'avais appris à mon passage au Commerce, affirmaient qu'il était un agent secret du président. Il devait y avoir quelque vérité puisqu'on l'avait, malgré son insuffisance intellectuelle, intégré dans la police officielle.

La nuit était tombée. L'électricité me fit sursauter. Mama rit.
— Je t'ai dit qu'ils nous traitaient bien, ici. Ils nous ont installé l'électricité. Même la journée, quand il fait trop sombre, ils allument.
Korka s'aperçut vite que j'étais plus joyeux qu'un simple transfert de cellule le permettait.
— Je viens de voir Tenin et l'enfant, lui confiai-je. Ils ont tenu parole, comme ils me l'avaient promis il y a trois semaines. L'enfant est beau et, tu sais, elle m'a dit qu'elle m'attendrait.
Mama fit remarquer tranquillement:
— Tu as peu de chance de la revoir. Je ne veux rien dire de mal, mais en prison, entre camarades de malheur, on se doit la vérité.
— Laquelle? dit Korka. Il y en a tant. Tiens! continua-t-il en se tournant vers moi, il faut que je te raconte. La veille du jour où nous nous y sommes rencontrés, cela faisait trois heures, qu'à la commission, le gros Doumbouya essayait de me faire avouer que j'avais participé à la tentative d'assassinat du président en 1969. Fatigué, je refusais de répondre. Il se pencha brusquement sur moi pour me glisser, à voix très basse:
— Monsieur le Ministre, il ne faut pas faire le con. Moi, je t'aime bien. J'ai souvent servi chez toi et ta jeune femme m'a toujours très bien traité. Tu vois, j'essaie de ne pas te faire trop de mal. Dis-nous la vérité. » Évidemment, j'ai protesté:
— « Doumbouya, si tu me connais, tu sais que c'est la vérité que je ne connais rien ! Je n'ai rien fait de tout cela ! » Doumbouya m'a regardé, presque avec tendresse.
— Mais ce n'est pas cette vérité-là qu'il me faut. C'est la VÉRITÉ DU MINISTRE! »

La vérité du ministre ! Le membre de phrase sonna clair dans la pièce. Nous en restâmes, tous trois, pensifs. C'est avec cette idée en tête que je m'allongeai pour trouver le sommeil. Malgré tous les délices que je m'étais promis de mes souvenirs tout frais de Tenin, la petite phrase menaçante planait sur nous. La vérité du ministre ? Qu'était-elle? Combien de fois changerait-elle encore? Avec la lumière allumée et à trois, la cellule était plus supportable. D'autant qu'il n'y avait plus ces odeurs nauséabondes qui semblaient, à la longue, sourdre des murs. Nous ne nous ennuyions plus. Trop de choses à se raconter!

Nous n'eûmes pas le temps d'établir des plans. Oularé vint me chercher pour me ramener à un Ismaël tout enjoué.
— Alors, rassuré ? Ton fils te ressemble ?
Je ris.
— Je n'en ai jamais douté!
— Impossible effectivement. La rumeur publique prétend que tu ne quittais pas ta femme d'une semelle Tu m'excuseras mais je n'ai jamais compris l'amour. Moi, c'est le Parti et le peuple qui m'intéressent. Les femmes m'indiffèrent.
— Moi aussi, je crois aimer le Parti et le peuple mais j'espère pouvoir mener aussi une vie de famille.
— Tu sais que Lénine a dit qu'un révolutionnaire n'a rien en propre, même pas son nom. Et ton idole, le Che ? N'a-t-il pas tout abandonné?
— Je n'ai jamais cherché à être un Lénine ni un Che. Mes ambitions sont plus modestes !
— Ne te fâche pas, Alata, je plaisante, mais c'est un sujet tabou. Laissons-le. Je t'ai appelé pour te communiquer une bonne nouvelle. Ton ami désire que tu nous aides, en permanence, à la commission.
La foudre ne m'aurait pas plus secoué. Qu'entendait-il par là ? Mon ahurissement le fit sourire.
— N'est-ce pas une bonne nouvelle? Tu seras un auxiliaire de la commission. Bien entendu, tu n'es pas gracié, tu restes, pour l'instant, prisonnier mais ta réhabilitation est en bonne voie. Comme tu as pu le savoir, les arrestations sont très nombreuses. Le Bureau politique a décidé de débrider largement l'abcès. Il faut absolument que le dossier complet soit présenté au peuple dans les six mois. Nous sommes débordés par la confection des dépositions. Nous ne pouvons en enregistrer que quatre ou cinq par jour. A ce rythme, il faudra un an pour interroger tous les détenus. Vous avez été deux à être choisis pour nous aider. Uniquement pour les récupérables.
— S'il te plaît. Tu parles d'un autre détenu. Qui est-il?
Bangoura Kassory. Il a déposé et sa déclaration a tellement touché le président qu'il lui a rendu, comme à toi, toute sa confiance.

De tous ceux qu'on appelait « les amis du président », Kassory était le plus ancien. Leur amitié remontait à plus de trente-cinq ans. Les deux hommes avaient couru le guilledou ensemble, couché bien souvent dans le même lit. Depuis l'accession au pouvoir du président, jamais Kassory n'avait relâché sa ferveur, épousant toutes ses thèses, imitant ses phrases, le défendant contre ses propres parents, de vieux féodaux rétrogrades.
Bien qu'Ismaël me l'ait fait coucher sur ma liste, il y avait un mois, je n'aurais jamais pensé que le président aurait abandonné ce vieil ami.
Ismaël suivait sur mon visage le travail de mon esprit :
— Tu ne dois pas t'étonner. Le président est trop sincèrement engagé pour épargner ses plus vieux amis. Il les enlèvera au pied de la potence mais les laissera condamner. Tiens, lis...
La déclaration de Kassory: nouveau tissu d'incohérences. Le pauvre homme, foulant aux pieds trente-cinq ans d'amitié, déclarait n'avoir cherché qu'à l'exploiter, sur l'ordre de l'étranger.
— Vous ne comptez pas sur nous, lui dis-je en rendant la liasse, pour vous aider à des opérations comme celles qui se passent là-bas...
Et je désignais du doigt la direction de la cabine.
Il rit.
— Non, ça, c'est notre travail. Le vôtre ne commence qu'après que nous avons obtenu l'aveu. Je te précise encore que nous ne vous utiliserons que pour les récupérables. En présentant vos deux cas à ceux que nous voulons faire sortir de l'impasse où ils se sont fourvoyés, nous leur prouvons que rien n'est désespéré. Cela les fera réfléchir, comme cela a fait réfléchir Korka. Tu es d'accord? On commence demain.

Je ne pouvais me débarrasser d'une impression de malaise. Cette proposition dépassait l'entendement. Y avait-il, jamais, des détenus associés aux travaux d'un tribunal? Si encore on nous avait proposé des rôles de « mouton », j'aurais compris, j'aurais pu me révolter en toute bonne foi. Mais là, cela n'avait rien de comparable. Si j'avais bien saisi, nous serions des secrétaires, des sortes de greffiers, et en même temps, un symbole de réhabilitation.
Je revins à la cellule perdu dans le brouillard. Je ne réalisai que difficilement qu'Oularé me chargeait d'une cartouche de Milo, d'une boite de lait, d'un kilo de sucre et d'un pain entier.
— Le ministre a dit de continuer à vous retaper.
J'avais l'air si emprunté avec toutes ces richesses que le chef de poste s'empressa de m'aider, le même chef qui proposait si aimablement une opération de « fermeture » à mes anciens voisins.
L'entrée avec victuailles et tabac fut un triomphe, surtout quand Oularé eut ordonné de nous laisser la porte ouverte jusqu'à dix-huit heures. Quelques minutes plus tard, nous fumions tous à qui mieux-mieux, mais mon air intriguait Korka qui m'interrogeait du regard.
— Oui, finis-je par reconnaître. J'ai un drôle de problème. La commission veut m'utiliser, avec Kassory. Au fait, savais-tu qu'il était arrêté?
— Nous sommes arrivés en même temps au camp. Il occupait une cellule voisine au bloc. Il n'a pas accepté d'être tripoté à la cabine. Il a tout de suite cédé.
J'exposai alors la proposition d'Ismaël.
Les yeux de Mama brillaient d'enthousiasme.
— Tu es sauvé, mon vieux. En attendant de sortir, et vite, tu ne manqueras de rien, ni de boustifaille, ni de tabac!
Korka était plus réservé.
— Oui, finit-il par dire. Cela pose de sacrés problèmes.
Protestations de Mama:
— Mais, quels problèmes? Puisque le ministre a affirmé que la cabine technique n'était pas de leur ressort, qu'ils restaient des prisonniers, le reste, ils s'en foutent. Ils éviteront simplement à des copains de se faire chauffer les fesses trop longtemps.
— Ce n'est pas si simple, continua Korka. Sur le plan matériel, il n'y a rien à redire. Tout est avantageux. Il faut examiner maintenant si on ne va pas les conduire à jouer les moutons, justement. Et même en admettant qu'on ne pousse pas les gens à des confidences réelles, est-on certain que les contraindre à s'aligner est leur rendre le meilleur service? Enfin, pour les détenus qui vont les trouver assis à cette table, quelle impression va-t-il se dégager?
C'était bien là, à mes yeux, la question cruciale. Ismaël m'avait habilement piégé.
— Oui, nous sommes en droit de nous poser la question à leur place. Il y a encore un autre problème. Malgré nos déclarations sommes-nous coupables ? Non. On nous impose, au sein même de la prison une nouvelle sujétion, au nom de la Révolution. Cela nous oblige à nous demander si nous restons, à nos propres yeux, des révolutionnaires. Enfin, si nous répondons par l'affirmative, ceux qui nous pressent de les servir, le sont-ils eux-mêmes?

Je réfléchis fort avant dans la nuit. On ne m'offrait aucun choix, on m'imposait une voie. Je sentais bien qu'aucun refus ne serait toléré. La haine qui m'avait soulevé en juin, qui avait grandi au cours de ces dernières semaines, ne m'animait plus autant. Elle m'avait abandonné en partie à la vue de Tenin. Pour haïr, il faut de l'énergie et je consacrais toute la mienne à aimer. Ismaël et son équipe cherchaient à désorienter leurs victimes, à les partager entre la révolte et l'assentiment. Avec moi, c'était gagné!

Je devais reconnaître que je bénéficiais d'un traitement de faveur. La visite de ma femme en était l'illustration la plus parfaite. Que cherchait donc Ismaël ? Les fidèles du président se retrouvaient au camp, l'un après l'autre. Le ministre était au centre de cette affaire, paisible araignée au milieu de sa toile. Je me sentais ligoté, chaque jour, un peu mieux. D'autres moucherons se laissaient engluer autour de moi. Pourquoi ?

De l'engagement total du président dans la voie révolutionnaire, je n'avais jamais douté. Il empruntait au marxisme une phraséologie sans rapport avec l'esprit des réformes projetées. L'échec patent du système ne venait pas entièrement des erreurs de conception. La grande majorité des cadres étaient hostiles à toute réalisation du PDG.
Les uns respectaient les convictions traditionnelles, qui les éloignaient de tout socialisme, même simplement apparent comme c'était le cas. Les autres dénonçaient l'imperfection des demi-mesures adoptées, et ce, au nom d'un marxisme intransigeant.

Où se situait Ismaël ? Voulait-il aider le président ou oeuvrait-il pour son propre compte ? Mon élimination, moi, seul Européen qui ait réellement obtenu l'amitié du leader, l'arrestation de Kassory, isolaient un peu plus un chef, si fier, il y avait seulement quatre ans, de pouvoir se promener sans gardes du corps partout en Guinée.

Je pensais que travailler pour la commission, c'était aider Ismaël, bien plus que Sékou. Le devais-je? Je me faisais d'amers reproches. Ainsi, pour une simple faveur, j'étais prêt à tout oublier : tortures, humiliations, faim, misère. Tout cela, pour un sourire de Tenin. Alors, s'il était si facile de tirer une croix sur huit mois de souffrances, qui donc se dresserait, un jour, pour témoigner?
Restais-je socialiste? Mon expérience personnelle n'avait pas à interférer avec la foi en une doctrine qui peut sauver l'humanité.
En Guinée, on ne suivait pas la voie socialiste mais un sentier très particulier, semé de tant d'embûches, qui n'aboutissait nulle part. Demeuré fidèle à mes convictions, devais-je aider Ismaël à consolider un régime qui les trahissait ? Un homme ne mérite pas de lui sacrifier une foi. Je comprenais que je m'étais enferré dans l'expérience guinéenne par amitié personnelle. Je n'en avais pas le droit, c'était choisir un homme contre un peuple, même si cet homme, je le croyais incarner ce peuple.

Aurais-je le courage de refuser demain toute collaboration qui allait m'engager plus avant dans une voie sans issue? Dans l'obscurité, j'eus un sourire moqueur à ma propre adresse. Je n'oserais plus me rebeller. Plutôt, ne chercherais-je pas de bonnes raisons, telles qu'aider les malheureux aux prises avec les bourreaux.
Foutaises, tout cela. La réalité était autre et sinistre : demain je serai greffier auxiliaire parce que j'avais la trouille, parce que j'espérais ainsi retrouver ma femme. J'aiderai le ministre à la recherche de sa Vérité.
Je ne pouvais pas refuser après avoir tant accepté. Oh, Ismaël ne me ferait pas exécuter, mais tout repartirait à zéro.
C'était « oui » qu'il fallait dire demain ; un « oui » reconnaissant. Le rat n'avait pas trouvé de trou dans son grillage mais obtenu un morceau de fromage.

12 août 1971

Bama Mato Marcel dit Yakoun, le premier « client ». Encore un fanatique, créature du Parti. Sans le PDG il ne serait toujours resté que petit instituteur de campagne. Le Parti en avait fait un responsable politique, bien qu'il n'ait jamais assimilé aucune donnée économique ou sociale. Il l'avait introduit dans le système administratif. Yakoun était devenu gouverneur, à moins de trente ans, pour finir ministre. Il s'était montré odieux. Arrogant, sûr de lui, il s'était fait détester de ses collègues et de la population pour laquelle il ne professait que mépris. Comme un trop grand nombre de responsables guinéens, Yakoun aimait l'argent et les femmes. Si d'aucuns prenaient quelque précaution pour les obtenir, il agissait au grand jour. L'argent, il l'arrachait aux commerçants libanais qu'il pressurait sans vergogne. Pour les femmes, tous les moyens lui étaient bons. Le plus courant était de faire de leurs faveurs un moyen d'échange contre les avantages qu'il pouvait leur procurer. Bons d'achat de tissus, d'aliments, laissez-passer pour l'étranger, avancements administratifs, tout s'obtenait chez Bama très facilement si on était une jolie fille au pagne facile. Ce genre de vie était commun en Guinée mais il était condamné par tous, surtout par les femmes qui en étaient les premières victimes.

Ce faisant, Yakoun avait amassé un solide capital de ressentiments. Je ne fus donc pas étonné de le retrouver sur le tabouret d'infamie. Pour lui, l'épuration paraissait motivée. Nous n'intervinmes pas mais assistâmes à la première partie de l'interrogatoire.

Assis un peu à l'écart des commissaires, entre le côté «détenus » et celui « jury », sur des sièges confortables, une pile de papiers blancs et des Bics devant nous, nous vîmes l'action rapide du ministre.
Yakoun, tu as toi-même présidé un comité révolutionnaire. Tu sais que nous ne traduisons jamais à sa barre que ceux que nous savons déjà coupables. Epargne-nous du temps et dis-nous tout ce que tu sais.

L'homme était un bel athlète de taille moyenne, à la carrure solide. Le nez aquilin, la bouche médiocrement charnue et avec de très beaux yeux marron, il présentait actuellement l'image du désarroi.
Je remarquai son teint exceptionnellement gris. Cette couleur est l'incarnat des Noirs, elle marque la peur ou la colère.
Yakoun avait le visage couleur de cendre, ses lèvres se crispaient, ses bajoues tremblaient. ll était atterré. Cependant, il essaya de discuter
— Monsieur le Ministre, je vous en prie. J'ai été formé par le Parti. Je suis conscient de tout lui devoir. Je ne puis pas l'avoir trahi, pas moi !
Ismaël fit un simple geste à l'intention de Lenaud qui vint cueillir par le bras un Mato désorienté. Le ministre sourit à ses assesseurs, Guichard et Conté.
— Ce ne sera pas bien long si je connais bien mon Yakoun.

Cependant le temps passait. Aucun bruit à la cabine technique dont le silence paraissait anormal. Ismaël s'impatientait, envoya un garde à la recherche de Lenaud.
L'adjudant revint, hilare.
— Qu'y a-t-il de si amusant? Cela fait bien un quart d'heure. Avec Yakoun, jamais cela ne devait prendre ce temps.
— Cela n'a pas pris trois minutes, monsieur le Ministre, mais il est en train de le laver.
— Le laver ? Vous êtes fous!
Lenaud donna libre cours à son hilarité et, malgré l'ambiance sinistre des lieux, Kassory et moi, finimes par rire nerveusement à la description de l'odyssée de Yakoun.
— Il a presque fallu le traîner; il ralentissait le pas en vue de la cabine. Quand on est entré, qu'il a vu la poulie, la corde, les pneus, Doumbouya qui s'avançait pour le prendre par le bras... une odeur épouvantable s'est répandue. C'est incroyable. J'ai vu des hommes pisser dans leurs liens quand on leur passait le courant mais un gars qui lâche tout, devant et derrière, sans même qu'on l'ait attaché, c'est la première fois! On est tous restés idiots à le regarder et ça dégoulinait sur ses jambes. « Il faut me ramener là-bas, pas la peine de m'attacher » qu'il nous a dit. C'est Doumbouya qui riait ! Yakoun, quand il était son ministre, lui a refusé le galon d'adjudant ! Il n'a pas pu s'empêcher de lui dire: « Tu te rappelles, monsieur le Ministre? L'année dernière, tu étais assis derrière cette table et c'est toi qui posais les questions! Tu la connais toi, la vérité! »
— Mais, conclut Lenaud, revenu à un peu plus de sérieux, on ne pouvait pas vous le ramener dans cet état. Ça puait ferme. Je lui ai fait donner deux seaux d'eau et une nouvelle tenue. Il sera là dans quelques minutes.

Je n'avais plus aucune envie de rire. Yakoun devait avoir vu de drôles de choses pour avoir eu si peur. Cet homme n'était pas spécialement poltron. Ce que je connaissais jusque-là de la cabine technique était terrible, avilissant, douloureux, mais ne justifiait pas un tel effondrement. Se pouvait-il que Bama, ancien président de comité révolutionnaire, connaisse des secrets qui l'aient ainsi fait flancher ?
La déposition de l'homme fut aisée à monter. Il était paralysé de peur, si disposé à tout accepter que c'en était gênant. Son âge mental ne dépassait pas dix ans, et ce fut à nous, les greffiers, de mettre en forme les élucubrations qui firent de lui un pilier de l'agression.
Il en sortit l'image d'un homme au courant, depuis plusieurs mois, des desseins secrets allemands, un comploteur qui avait élaboré avec les services spéciaux ennemis les plans d'assassinat du président. Quand tout fut terminé, Yakoun obtint sa récompense.

Ismaël, s'adressant à moi, me le désigna de la main :
— Que dirais-tu de prendre Yakoun avec toi ? Vous n'êtes que trois dans votre cellule. Il a besoiêtre remonté.
Question qui n'attendait aucune réponse. D'ailleurs, Bama m'intéressait. Au-delà du désarroi et de la peur qui l'habitaient, devait se cacher une réalité que j'aurais aimé connaître.

Yakoun intégra donc la cellule, accueilli avec une certaine réserve par mes compagnons. Je n'avais pas cru devoir faire état de son écroulement pour faciliter l'intégration. Bama se montra reconnaissant de mon attitude amicale. Il avait visiblement besoin de se confier, peut-être de se justifier. Il ne fut pas difficile de le faire parler. Il en mourait d'envie.
— Je sais que vous devez me juger le dernier des lâches. Il faut me comprendre. Moi, je sais!
Aucun ne posa de question ; il poursuivit de lui-même:
— Je sais, oui. Président de commission deux ans, j'ai vu trop de choses. Ne croyez pas, parce que vous êtes passés au travers, que ce soit ainsi pour tout le monde !
Ces paroles soulevèrent un tollé général.

Je protestai le premier. Montrant mes avant-bras qui gardaient les stries de la torture.
Je demandai:
— Passer à travers. Tu trouves ?
Korka enchérit:
— Treize jours de diète, comment appelles-tu cela ?
Yakoun haussa les épaules.
— C'est bien ce que je dis. Vous n'avez rien vu. La magnéto? Toi, Alata, tu te sers de tes mains, tu écris!
— Après plus d'un mois de traitement et je n'ai pas récupéré l'intégralité de mes mouvements!
— J'ai vu des hommes qui ont eu la gangrène sèche pour être restés ligotés deux jours entiers au fil électrique. Tu connais la gangrène sèche ? Les membres deviennent tout noirs. Ils pourrissent, ressemblent à des souches racornies. On ne les a ni soignés ni amputés. Ils sont morts en quelques jours. Pas une belle mort ! Pour toi, Korka, tes treize jours de diète, dis-moi la vérité. A un moment donné, une nuit quelconque, un garde n'est-il pas venu t'apporter, en cachette, un peu de café chaud, en te recommandant de n'en rien dire à personne?
Korka hésita, avoua:
— C'est vrai. A deux reprises, le sixième et, je crois, le dixième jour. On m'a réveillé et, à la lueur d'une lampe électrique, un garde m'a passé un quart de kinkeliba 1. Il m'a supplié de n'en rien dire quand je passerai à la commission. Sinon, il serait envoyé au bloc à son tour.
— Comédie, comédie montée par Ismaël lui-même ! Croyez-vous que, dans notre système, un garde puisse passer outre à des ordres et avoir un geste humanitaire ? Vous trois, ajouta l'ancien ministre de l'Intérieur, en nous englobant du même geste, je vous savais à l'abri des grosses catastrophes. Ni le président, ni même Ismaël ne veulent votre mort. Mais je sais comment on fait disparaître quelqu'un. J'ai vu, de mes yeux, des gars mourir de faim. D'après vous, sans absolument rien à manger ni à boire, combien de temps faut-il pour passer l'arme à gauche?
Nous nous regardâmes, une moue aux lèvres.
« Dix jours », hasarda l'un ; « Douze ou quinze », proposa Mama.
Yakoun eut un rire grelottant :
— Vous êtes loin du compte. Les toubibs se gourent étrangement sur la résistance du corps humain. J'ai vu quelqu'un tenir vingt-trois jours entiers, Après le vingtième, on venait vérifier, toutes les six heures, si ce n'était pas fini. Evidemment, il n'y avait pas de garde pour lui apporter du kinkeliba la nuit!
Le silence se fit sur la chambrée remplaçant le chuchotement antérieur. Vingt-trois jours de diète totale! Chacun se remémorait avec terreur sa propre période de jeûne, les souffrances qu'il avait subies et les multipliait par le coefficient approprié pour obtenir vingt-trois jours! Il est vrai qu'à partir du quinzième, on ne devait plus rien sentir. Yakoun semblait lire dans nos pensées.
— Ne croyez pas qu'on soit inconscient si vite ! Les derniers jours, personne ne peut plus rien affirmer mais on en a entendu parler, le vingtième jour de jeûne, et ils souffraient !
Après un instant de réflexion, il reprit.
— Et cela, c'est la méthode douce ! J'ai vu battre à mort des prisonniers à Alpha Yaya. J'ai vu, aussi, descendre les mercenaires à Kindia. On leur avait fait creuser une grande fosse et on les a tirés à la mitraillette. Je me souviendrai toujours d'un d'entre eux. Il s'appelait Barry Alpha. A l'interrogatoire, il avait prétendu posséder un gris-gris contre les balles ct nous avait suppliés de le faire pendre. Ce jour-là, quand je l'ai vu encaisser sa rafale en plein ventre, tomber et se relever, je devenais fou. « Donnez-moi un coup de couteau, il gueulait, mon gris-gris m'empêche de mourir comme ça. » Vous ne me croirez pas et, pourtant, c'est vrai, un sergent s'est approché, lui a collé deux balles à bout portant, l'a rejeté dans la fosse à coups de pied. Hé bien, je vous jure, il s'est encore relevé en gueulant, en suppliant qu'on l'égorge. Quand on a pelleté la terre sur les cadavres, on entendait encore sa voix!

La cellule, après l'exposé de Yakoun, était étrangement calme. Il fallut que Korka nous secoue, nous oblige à réagir. Rien de tout cela, nous disait-il, ne nous concerne plus. Nous étions passés au travers. La morale égoïste des camps commandait la survie.
S'occuper, tuer les longues journées fut l'objectif de la quinzaine qui suivit. Dames, échecs, cartes, le tout fabriqué avec des moyens de fortune, cartons de sucre, paquets de Dunhill vides rapportés de la commission.

Cette période fut éprouvante pour les nerfs des « greffiers auxiliaires ». Nous sympathisions. Kassory était doué d'un heureux caractère. Les mauvaises langues lui prêtaient une ambition démesurée et estimaient sa bonhomie toute de surface. A la lueur de ma propre et récente expérience, je ne portais plus de jugement de valeur et mettais la plupart de ses réactions sur le compte de son amitié pour le président ; pour lui, il aurait vendu son âme. Mais si on avait affaire à lui dans un autre domaine, s'il vous savait partager son idolâtrie, il devenait un aimable compagnon. Comme Yakoun, il passait pour aimer argent et femmes mais usait de plus de scrupules pour se les procurer. Sa légende de générosité courait Conakry et les jeunes femmes qui gravitaient autour du pouvoir savaient toujours recueillir quelques miettes grâce à lui.

Notre rôle à la commission était pénible. Il fallait surmonter le handicap de la stupéfaction des prisonniers à notre vue. Malgré le speech, soigneusement mis au point par Ismaël, la surprise se transformait rapidement en suspicion.
Dans son raisonnement cauteleux, il avait tout basé sur la jalousie qu'éprouveraient nos compagnons devant nos privilèges. Malheureusement ils envisageaient plutôt une connivence entre le Parti et nous. C'était notre amitié pour le président qui nous désignait tout naturellement aux soupçons. Même ma condamnation de janvier était portée au crédit d' une machination ou de mon dévouement insensé.
Établir le contact humain dans ces conditions était très difficile. Nous le réussîmes parfois, y renonçâmes le plus souvent, nous bornant à éviter un renvoi à la cabine aux détenus les plus têtus.

Il y eut des moments tragiques. Tel fut l'interrogatoire de Diallo Alpha Taran. J'avais été révolté en apprenant son arrestation. De tous les cadres politiques que je connaissais en Guinée, il était le plus convaincu. Entièrement dégagé de toute contingence matérielle, il ignorait superbement l'argent et, cas rarissime, se désintéressait totalement du beau sexe... Il ne vivait que pour la révolution, Marxiste-léniniste, il était soupçonné d'avoir, autrefois, appartenu au PCF mais n'en parlait jamais. Tout le passé était effacé à ses yeux. Seul demeurait le PDG.
Haut fonctionnaire, puis ministre, il n'avait à se reprocher aucune action douteuse. Il n'avait pas particulièrement brillé. C'était dû à la médiocrité générale, peut-être aussi à ses scrupules de ne rien modifier aux consignes reçues.

Alpha Taran était accusé d'appartenance au Front et à tous les réseaux possibles. Sa seule réponse à toutes les questions en était une et toujours la même: « Pourquoi? ».
Il était trop intelligent pour n'avoir pas compris qu'il était sacrifié à la raison d'Etat mais s'obstinait à chercher ce que son élimination pouvait apporter au Parti.
« Expliquez-moi les avantages ce que le PDG tirera de ma disparition et je serai d'accord sur tout . Nous sommes si peu nombreux à croire au socialisme. Si l'épuration nous touche, ce sont les cadres bourgeois qui en seront renforcés. »
Il n'en sortait pas. Personne ne put le faire fléchir. Depuis trop longtemps, il accordait sa vie matérielle à ses convictions politiques, il ne voulait accomplir aucun acte qu'il ne jugerait pas conforme à la ligne.

Il alla donc à la cabine technique, en toute sérénité. Il ne croyait pas à l'existence de telles pratiques.
Inventions de bourgeois pour déconsidérer le prolétariat vainqueur ! La torture, tout le monde le savait, était affaire de fascistes: Gestapo. PIDE. Police politique espagnole. OAS.
Jamais un parti socialiste au pouvoir n'utiliserait de tels moyens! Taran partit donc, l'âme en paix.
Il était de constitution extrêmement faible et très peu préparé à la douleur. Quelques minutes seulement s'écoulèrent avant qu'on vienne prévenir Ismaël de sa capitulation.
De retour à la commission il put échanger quelques mots avec nous sans que le ministre parut y prêter attention.
— C'est cela que vous vouliez me faire comprendre?
— Oui, lui répondit Kassory. Nous savions que tu ne pourrais pas tenir.
— Non, je ne crois pas avoir peur de la mort mais cette douleur, pour rien, je ne l'ai pas supportée. Etre dénudé devant ces gardes qui se foutaient de moi, comme un chien, non, je n'ai pas pu.

Il accepta donc ce qu'Ismaël lui imposa. Son visage reflétait son désespoir quand il comprit qu'il allait s'accuser d'être un agent de l'impérialisme.
J'essayai de l'aider:
— Camarade ministre, tout le monde connaît sa vie. Ses opinions sur les puissances occidentales sont affirmées. Sa vie matérielle est si dépouillée qu'il sera très difficile de faire admettre qu'il ait été agent secret. Ne pourrait-on pas, dans son cas, parler uniquement d'appartenance au Front? Il aurait alors agi par idéal gauchiste. Ce serait plus plausible.

Ismaël ne répondit pas sur-le-champ mais le fit emmener dans une autre pièce et resta seul avec nous.
— Je crois que vous avez très mal compris certains aspects de nos problèmes. Il n'y a aucune impossibilité liée à des aspects matériels ou moraux de votre vie. Toi, Alata, tu as perdu ta nationalité pour devenir Guinéen? N'as-tu pas reconnu appartenir aux Services français? Toi, Kassory, n'es-tu pas l'intime du président depuis trente ans ? N'as-tu pas avoué avoir voulu sa mort ? Les positions officielles de Diallo Taran ne l'empêchent paêtre un agent de l'Occident. Ceci étant réglé, passons à un autre aspect de la question. Il ne peut y avoir de déviationnisme de gauche. C'est le Parti qui mène la politique la plus progressiste, adaptée aux réalités du pays. Le comité révolutionnaire ne laissera pas s'accréditer la légende que certaines éliminations ont eu lieu parce que les coupables reprochaient aux dirigeants de trahir la Révolution. Tous les détenus ont trahi. Tous, vous avez trahi pour de l'argent, pas par idéal.
Il laissa passer quelques minutes, nous regarda dans les yeux, puis demanda:
— Est-ce clair?
Alpha Taran fut ramené et Ismaël lui fit admettre son point de vue. Ce fut très dur :
— Est-ce que cela servira la Révolution de dire que j'ai trahi pour de l'argent?
Kassory avança:
— Tout ce qui maintient l'unité d'un mouvement le sert. Nous avons été sacrifiés. Il faut que notre disparition soit utile. Si nous laissons planer un doute, que d'autres puissent exploiter, notamment sur la légitimité de l'action politique du PDG et sur sa pureté révolutionnaire, notre effacement servira nos adversaires.
— Mais c'est purement du chantage, protesta Alpha.

Dans sa tenue pénitentiaire, le malheureux avait pauvre allure. Maigre, chétif, les épaules en avant, le torse creusé, Les yeux, privés de lunettes lui dévoraient le visage, Ses cheveux avaient grisonné en l'espace de quelques jours.
— Si encore, tu pouvais tenir le coup, lui dis-je, mais tu sais bien que tu n'y arriveras pas.
Taran était asthmatique et les longues journées passées dans l'atmosphère confinée des cellules étaient un cauchemar pour cet homme qui se sentait s'affaiblir d'heure en heure
Il accepta donc tout ce qu'on exigea de lui, pleurait de honte en signant sa déclaration. Lui dont l'intégrité morale et matérielle était reconnue par tous, il affirmait avoir reçu des milliers de dollars sur des comptes tenus à Genève !

Notes
1. Feuilles d'un arbuste utilisé pour lutter contre les maux de reins. comme diurétique. Est souvent pris au petit déjeuner, en guise de café. Egalement antipaludéen.