webGuinée / Camp Boiro Memorial
Victimes — Témoignagnes


Almamy Fodé Sylla
L'itinéraire sanglant

Paris. ERTI. 1985. 192 pages


Chapitre Premier
Considérations générales

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1. Les courants historiques du XXe siècle en Afrique de l'Ouest

Dans l'évolution humaine à travers les âges et les continents, il est des dates fatidiques qui, telles des lames de fond, bouleversent et brassent la vie des peuples de façon inattendue, infléchissent et précipitent la marche des événements qu'elles jalonnent de faits marquants : ce sont les grands relais de l'histoire.

Il est ainsi de l'an 1 du Christianisme, de l'Hégire pour l'Islam (622), de l'invention de l'imprimerie (1440) et de la découverte de l'Amérique (1492) pour le progrès de la civilisation universelle, de 1789 pour la liberté et l'humanisme démocratiques, de 1914-1918 et 1939-1945 pour les affreuses calamités connues et de la conférence de Bertin (1885) pour la tragique agonie de l'Indépendance Africaine sous les coups de boutoir de lEurope conquérante et dominante. En effet, cette conférence décida du sort de l'Afrique, en réunissant quatorze États européens dont l'Angleterre, la France, l'Allemagne, la Belgique, le Portugal, l'Espagne, la Russie, les Pays-Bas. Mais, pour éviter tout conflit possible entre concurrents avides de se servir, on arreta les règles de partage suivantes : tout pays parcouru par un Européen est, en puissance, destiné à tomber sous le contrôle de l'État auquel appartient l'explorateur toute occupation de côte signifie que l'hinterland est également destiné à appartenir à la puissance qui a le contrôle de la côte, il ne sera tenu aucun compte des limites entre peuples et Etats africains, toute annexion doit être suivie d'une prise de possession effective et immédiatement notifiée aux autres puissances, une colonie est un bien qu'on peut échanger, abandonner ou transformer dans l'intérêt exclusif du colonisateur, l'action européenne se justifie par la mission de civilisation dont se charge l'Europe. Telle est l'économie de la fameuse rencontre qui décréta en doctrine de colonisation, le postulat de la supériorité du Blanc sur le Noir, pour disposer souverainement de tout un continent, de ses immenses ressources matérielles et humaines sans autre forme de procès que la force armée contre la légitime résistance de l'habitant spolié à l'envahisseur menaçant.

Et, de 1885 à 1890, la ruée commence par une course de vitesse effrénée entre rivaux, une cascade de missions de reconnaissance, de prise de contact, de signature de traités d'amitié et de commerce plus ou moins justifiés, pour s'adjuger le plus de zones d'influence possible afin de dresser au plus vite l'inventaire des réalités économiques et humaines exploitables.

En 1881, Gallieni est dépêché auprès d'Ahmadou de Ségou qui ne le reçoit pas mais lui envoie à distance un traité sans valeur. De 1887 à 1889, Binger va à travers une contrée inconnue, de Kayes à Grand Bassam en Côte d'Ivoire pour explorer, étudier et fixer la géographie physique, politique, économique, linguistique et militaire de la boucle du Niger. En 1888, l'allemand Krause, voyageant seul, visite le Soudan ou Mali actuel, le Mossi et rentre par la Côte-d'Ivoire avec une riche moisson de renseignements sur l'itinéraire suivi. De 1891 à 1893, le Colonel Monteil traverse le Soudan et l'Afrique Centrale jusqu'au Tchad en passant par Sokoto, Kano, Kouka, Bilma et Tripoli ; il rentre avec un dossier redoutable de précision sur les pays prospectés.

En 1888, le Colonel Audéoud se rend de Benty à Siguiri en Guinée. Par le Soudan, le Capitaine Cazemajou arrive à Zinder où il est tué en 1898. Decoeur, Toutée et Band, venus du Dahomey ( 1898), atteignent le Niger à Boussa. En 1893, le Capitaine Quinquandon est installé comme résident à Sikasso auprès du roi Tiéba pour empêcher celuici de se réconcilier avec Samory, cet autre champion de la résistance africaine.

Ainsi donc, les défauts de la cuirasse repérés, les possibilités de réaction pesées et soupesées, le géant est dépecé sur papier avant d'être abattu : c'est une situation minée que présente l'Afrique quand sonna l'hallali de sa conquête concertée , son hospitalité confiante lui aura été fatale, l'aura divisée, aura accentué les zizanies dans son sein. Les luttes fratricides vont la déchirer, empêchant lêtes couronnées de réaliser un front uni. Ce qui facilitera leur liquidation successive et l'immixtion étrangère dans leurs affaires intérieures.

Techniquement, matériellement, la disproportion est frappante entre la puissance de l'assaillant et l'armement moyenâgeux de l'assiégé qui n'oppose que des flèches, des lances, des sabres, des fusils à pierres, aux canons et armes automatiques de l'adversaire.

Que se serait-il passé si, en 1887, Tiéba et Samory avaient suivi le conseil de réconciliation que leur avait proposé le Capitaine Binger ?

Supposons Samory lançant un appel pathétique pour l'unité, supposons le sens national patriotique profond de cet appel entendu et compris par Mamadou Lamine sur la Falémé, Ahmadou de Ségou, Tiéba ou son successeur Babemba de Sikasso, Aguibou Tall de Dinguiraye, les Almamy du royaume théocratique du Fouta-Djalon, le Moro Naba du Burkina Faso (Haute-Volta), le terrible Béhanzin du Bénin (Dahomey), le Djermakoye de Dasso (Niger), les sultans de Zinder, Sokoto, Kano jusqu'aux Lamidats peulhs SAdamaoua et du Cameroun, joints à l'immense domaine de Rabah au Tchad vers le Douzan égyptien ; supposons pareille nouvelle « muraille de Chine » constituée, galvanisée et dressée contre l'envahisseur, pour défendre la liberté de la patrie en danger ! Eh bien ! qui ne voit l'invincibilité d'une telle puissance matérielle, militaire, morale et humaine ? Elle nous aurait épargné près de trois siècles d'asservissement en jugulant au départ la bête de la colonisation. Ç'aurait été la conférence d'Addis-Abeba de mai 1963 anticipée de 87 ans, et la « guerre de Troie » n'aurait pas eu lieu. Quel formidable manque à gagner pour l'Afrique. La leçon a été trop chèrement payée pour qu'on l'oublie. Je la dédie à nos dirigeants actuels. Que cette leçon soit leur point de mire.

Mais revenons aux affrontements, à la conquête elême qui bat son plein de 1890 à 1900.

Le Sénégal quoique devenu colonie depuis Faidherbe nétait cependant pas entièrement occupé. Ses successeurs Pinet Laprade, Vallière Brière de l'Isle poursuivent ce qu'on appelle la pacification qui est en réalité une série d'actions armées contre le Fouta Toro, le Coyor, le Djolof, le Baol, le Siné-Saloum et autres principautés, dressant leurs rois les uns contre les autres pour ensuite les éliminer successivement et installer l'autorité française par la création de cercles d'administration directe avec les Chefs de Canton remplaçant les souverains liquidés. Cette période prend fin en 1895 par l'institution du gouvernement général que l'on appellera plus tard Fédération de l'A.O.F. Au reste, depuis la République de 1849, le Sénégal est représenté au parlement français, et depuis Faidherbe, Saint-Louis, puis Kayes deviennent les points de départ de toutes les grandes opérations militaires levées contre le Soudan (Mali) et l'Almamy Samory. N'oublions pas que le premier bataillon des tirailleurs sénégalais est créé par Faidherbe en 1857 et que cette formation militaire sera le noyau de l'armée noire dont l'organisateur et le chantre sera plus tard le général Mangin dans son livre intitulé « Force Noire ». De Saint-Louis à Kayes une série de postes édifiées, constituent les bases, les assises de roc d'où voleront les troupes françaises à l'assaut des pays de la boucle du Niger et des États de Samory. Aussi, dit-on avec raison que l'Afrique a été, hélas conquise par les africains, simplement encadrés par des officiers européens. En réplique, à l'instar du risorgimento italien de 1830-1870, tendant à l'unification des petits Etats de la Péninsule issue de l'épisode Napoléonien et gouvernés par des princes étrangers abhorés, également le risorgimento africain, soulevé par un sentiment identique, fait surgir de grands chefs généralement fils de leurs œuvres pour tenir tête à l'agresseur et tenter de sauver le patrimoine sacré de leurs ancêtres. Mais tant le risorgimento italien plus cohérent aboutit à l'unité désirée, tant le risorgimento africain handicapé par son insuffisance technique et les manoeuvres dissolvantes de l'adversaire, succombe, malgré des prodiges d'héroïsme et d'abnégation et, sa défaite sonne le glas de l'indépendance africaine en ouvrant la voie à l'occupation militaire préparatoire de l'installation du régime colonial en Afrique occidentale. Les acteurs du drame entrent bientôt en scène et donnent la parole à la poudre. Les dés sont jetés, il faut défendre son bien et son honneur.

Or, on y est tenu ! De 1885 à 1887, entre la Falémé et la Gambie, le Colonel Gallieni détruisit la puissance naissante de Mamadou Lamine : en voilà un de moins. Le Colonel Archinard s'attaque à un plus gros morceau : Ahmadou de Ségou. Il commence par l'affaiblir en le coupant de son père1 Aguibou de Dinguiraye dont il place l'Etat sous le protectorat français en 1888. Puis, il pourchasse Ahmadou lui-même, le bat successivement à Ouassébougou, dont le défenseur, Bandiougou Diara, se fait sauter à la poudre (1890), puis à Nioro et Ségou (1891) pour le rejeter ensuite dans le Macina où il le déloge à nouveau en 1893, l'obligeant à se réfugier au pays Haoussa, vers l'Est. Ségou, Nioro, Bandiagara, Djenné, sont annexés et érigés en postes français. Et l'Empire d'Ahmadou, fils d'El hadj Oumar a vécu ! l'installation à Dinguiraye d'un résident coupe désormais Samory des Almamy du Fouta Djallon et le prive à jamais de leur précieux concours en cas de besoin. Pour consommer cette rupture, un traité de protectorat est imposé aux Almamy en 1896 et un résident installé auprès d'eux dans leur capitale à Timbo.

Les lieutenants Voulet et Chanoine guerroient à travers le vaste pays Mossi, obtiennent des soumissions à coups de fusils, puis entrent à Ouagadougou où le Moro Naba est obligé de traiter pour éviter le carnage et les déprédations. Cet empire millénaire, contemporain de la dynastie carolingienne de France tombe ainsi sous l'influence étrangère.

Sikasso est célébré dans les annales maliennes. Son mur d'enceinte qui a cinq mètres d'épaisseur à la base est imprenable sans artillerie. Samory l'assiège de 1887 à 1888, pendant 16 mois sans pouvoir le prendre. Il y perd la crème de son armée et se remettra difficilement de cet échec jusqu'à la fin de sa vie. Cette erreur coûta très chère à l'Afrique. Puissions-nous toujours nous en souvenir dans l'intérêt supérieur de l'unité africaine qui s'édifie à l'heure actuelle ! Après ce blocus échoué, Tiéba inquiet pour l'avenir, se met sous la protection de la France en 1890 et meurt en 1893. Son frère Babemba qui le remplace est sommé de recevoir le Capitaine Quinquandon comme résident. Babemba ne peut pas se réconcilier avec Samory. Mais à son tour, à la suite d'une altercation avec le Capitaine Morisson, dernier résident, Babemba est cerné. Sikasso bombardé par le Colonel Audéoud du 15 avril au 1er mai 1898. Le roi se tue pour ne pas se laisser prendre. Tout est perdu. Sikasso. C'est le Verdun du Mali 2. Et le terrible Béhanzin ? Il n'est pas oublié, car, par sa puissance, son autorité îndiscutée, la valeur guerrière de son armée, il est seul capable d'en imposer à lenvahisseur qui craint une alliance possible entre le roi du Dahomey (Béhanzin) et Samory : ce qu'il faut éviter à tout prix. Et Béhanzin est accusé de violation de convention.

Aussitôt, en deux expéditions 1 mpressionnantes et meurtrières, le Colonel Dodds l'attaque, mettant son pays à feu et à sang. Il résiste héroïquement et ne se rend que devant la trahison coupable de son propre frère. Il aura farouchement tenu tête à l'envahisseur de 1892 à janvier 1894. Éxilé à la Martinique, puis en Algérie, le grand Béhanzin meurt en 1906. Par ce film rapide saute aux yeux, le processus d'éliminations successives des rois africains.

Seul Rabah du Tchad, si loin de Samory, restera debout et ne sera tué qu'en 1900 à Koussri par les forces combinées de trois missions françaises : Jealland-Meunier venant du Soudan (Mali) par Zinder (Niger), Foureau Lamy venant du Sud algérien et Gentil venant du Congo.

2. Bref aperçu sur la situation de l'Afrique sous le régime colonial

Après le partage du gâteau à Berlin, il suffit maintenant de le manger sans craindre la colique ou l'indigestion : populations taillables et corvéables à merci, dornination totale, exploitation systématique des richesses du soi et du sous-sol, fournitures obligatoires de denrées et produits agricoles dans l'effort de guerre, travail forcé : cependant, à l'intérieur de toute cette situation malheureuse mûrissent en même temps que la contradiction, les idées progressistes issues des différentes révolutions à travers le monde, notamment celles de la révolution française de 1789. La 2e guerre mondiale viendra déborder le vase déjà trop plein. L'Afrique prendra une part décisive a ce conflit entre puissances impérialistes avec l'espoir qu'une fois la guerre terminée, les populations africaines verront leur sort amélioré. En effet, si dures qu'ont été ses conséquences pour l'humanité, la 2e guerre mondiale (1'939-1945) a eu des implications heureuses pour les peuples sous domination étrangère. La participation de ceux-ci à la lutte contre le nazisme et le fascisme a accéléré leur prise de conscience face à leur état de colonisés.

Ainsi, avec l'évolution de la conscience internationale, les puissances impérialistes commencent à reconnaître que la civilisation n'est l'apanage d'aucun peuple et que la liberté que les africains venaient de défendre aux côtés de leurs frères européens est aussi chère aux uns qu 1 aux autres.

De la conférence de Brazzaville (1944) au congrès constitutif du R.D.A. à Bamako (1946) en passant par l'historique conférence de Yalta en 1945, que de chemin parcouru par cette idée de liberté aux Peuples coloniaux !

Lit-on les chapitres évocateurs de cette liberté dans le manifeste de Bamako :

Mais la triste réalité des pays coloniaux et semi-coloniaux demeure les territoires d'outre-mer étaient classés en quatre catégories principales :

Cette simple énumération suffit à prouver l'extrême complexité géographique, politique, juridique, économique, sociale et culturelle du problème.

3. Naissance et développement de la vie politique en Guinée

Après la 2e guerre mondiale, la France restaurée, le gouvernement provisoire de la République française céda la place à la 4e République. L'empire colonial s'intégra dans la République française et l'étiquette de « colonie » tomba pour laisser la place à celle de territoires d'Outre-mer. C'est ainsi qu'en 1945 avec le système de double collège, la Guinée put, pour la première fois élire un député. Ce fut Monsieur Yacine Diallo (1897-1954). Et, à partir de 1944 diverses organisations politiques se partagèrent la population guinéenne. En voici les principales :

Viennent compléter ces grandes associations correspondant aux quatre régions naturelles de Guinée, celles du Foyer sénégalais, du Foyer des Métis, de l'Union des Toucouleurs, des Insulaires, etc., etc.

Les idées de Bamako circulent partout au sein des populations et, avec la création en mai 1947 de la section guinéenne du R.D.A., le P.D.G., Parti Démocratique de Guinée, s'ouvre en Guinée une véritable ère d'activités politiques qui s'ajoutent au dynamisme syndical déjà inquiétant pour le colonialisme depuis la création du syndicat des P.T.T. en 1944.

Toutes les organisations politiques et syndicales vont lutter dans l'ensemble :

Quelle femme quel homme, quel citoyen tout court ne donnerait sa vie pour l'accomplissement d'un tel programme ? C'est ainsi que tous les hommes politiques et les leaders syndicalistes se sont donné la main pour conduire la Guinée à réaliser cet idéal.

La répartition politique du territoire de la Guinée entre les quatre grands groupements ethniques obligea les cadres du Parti Démocratique de Guinée (section guinéenne du Rassemblement démocratique africain « R.D.A. » créé en octobre 1946 à Bamako) à élire un non guinéen à la tête du P.D.G., en la personne de Mamadou Madeira Keita, un malien.

Sékou Touré, simple syndicaliste à l'époque, assumait les fonctions de secrétaire permanent de la C.G.T. (Centrale Générale du Travail).

En avril 1947, visite du premier président socialiste en Guinée, Vincent Auriol, reçu en grande pompe à Conakry. Barthe, un socialiste intransigeant est gouverneur général à Dakar, alors qu'Édouard Terrac, ancien maire de Conakry, est gouverneur de la Guinée française.

Marius Moutet, un autre socialiste, est ministre des colonies. Au meeting convoqué à l'occasion de la visite de Vincent Auriol, l'on écoutera avec intérêt deux discours : le premier celui de Monsieur Yacine Diallo, député socialiste, est court mais plein de vérités. Le second, de Monsieur Mamba Sano, donne le programme du R.D.A. dans les moindres détails.

En 1949, éclatent les incidents de Madagascar. Une consigne générale est donnée pour combattre le R.D.A., jugé dangereux pour l'avenir du système colonial. En France on assiste à la rupture entre les socialistes et les communistes. Georges Marrane fut le dernier Ministre communiste à démissionner du gouvernement par solidarité avec ses copartisans. Il était l'un des sénateurs à ne pas prendre part au vote de l'Assemblée Nationale désapprouvant l'attitude du gouvernement à Madagascar. Les communistes sont renvoyés du gouvernement par Paul Ramadier, Président du conseil des Ministres et père de Jean Ramadier, un des derniers gouverneurs de la Guinée française.

Désormais il faut tout mettre en œuvre pour liquider le R.D.A. En application de cette décision, une consigne formelle est donnée aux gouverneurs choisis pour leur intégrité et leur hostilité à ce vaste mouvement panafricain de libération et d'émancipation des peuples coloniaux.

L'on assistera à la dislocation de l'équipe dirigeante du R.D.A. : MM. Ray-Autra et Madeira Keita sont affectés au Dahomey (Bénin), M. Saïfoulaye au Niger. Il faut signaler un petit détail intéressant : victime de ces représailles (affecté arbitrairement et suspendu de ses fonctions) M. Madeira Keita perdit onze kilos sur son poids. Sékou, « assis sur l'argent » de la C.G.T., est épargné par l'administration coloniale. M. Amara Soumah dut succéder à M. Madeira à la tête du Parti Démocratique de Guinée (P.D.G.)

En 1950 donc, le R.D.A. fait un repli tactique : c'est la période de désapparentement du R.D.A. avec le Parti communiste français.

René Pleven, président du conseil reçoit le suffrage du R.D.A. par le député du Moyen Congo, Félix Tchicaya. A partir de ce moment, il y a un changement. On nomme deux gouverneurs pour les deux colonies totalement dominées par le R.D.A.

C'est à ce moment là seulement que Sékou Touré est élu Secrétaire général du P.D.G. Il était alors matériellement et financièrement soutenu par Félix Houphouët-Boigny, président du R.D.A. sur le plan africain, Mamadou Konaté du Soudan (Mali), Ouezzin Koulibaly de Côte-d'Ivoire, Gabriel Darboussier, Philippe Yace, etc. C'est ce soutien qui a grandement profité à Sékou Touré et qui manquait aux autres partis et aux autres leaders guinéens.

En Guinée, le R.D.A. bénéficiait également du soutien de Doudou Guèye un sénégalais, celui d'un antillais, chef de la subdivision des T.P. de Dubréka (ville côtière située à 50 km de Conakry), l'appui des Français, MM. Guy Tirolien, Maurice Pougon et d'autres encore. L'action mobilisatrice de personnalites locales : Amara Soumah, Moustapha Soumah, à qui s'ajoute l'Almamy Kâla, le chef du canton de Conakry, surtout l'action salvatrice de M. Barry Diawadou, le leader du Bloc Africain de Guinée (B.A.G.), a été déterminante pour le succès du R.D.A., malgré l'opposition systématique de M. Yacine Diallo de prendre part à l'action conjuguée des partis en faveur du P.D.G.-R.D.A. de Sékou Touré.

Au congrès constitutif de l'U.G.T.A.N. (Union Générale des Travailleurs l'Afrique Noire), furent élus :

Sékou sera élu Président de l'U.G.T.A.N. au congrès de janvier 1959.

A. Sékou Touré luttait-il pour l'indépendance de la Guinée ?

Tous les anciens cadres de la Guinée, les syndicalistes africains, les animateurs et leaders des mouvements et partis politiques savent, de façon indéniable que Sékou Touré a été un catégorique opposant à l'idée d'Indépendance de la Guinée.

En voici les preuves :

Jean Lacouture écrit, en parlant de Sékou Touré et de son régime :

« Une sorte de démocratie populaire naît progressivement au sein de la République. Mais jamais l'équipe dirigeante ne paraît remettre en question son attachement à la nation française. En toutes occasions le leader affirme son appartenance à la République française ».

Et, en mai 1958, Van Den Reysen résuma dans le journal « l'Étudiant d'Afrique Noire » l'opinion des observations politiques :

« Le Sékou Touré de la communauté Franco-Africaine, le Sékou Touré ministre de la loi-cadre, grassement payé avec l'argent des travailleurs, le Sékou Touré qui pousse les guinéens au meurtre… parle de liquidation du système colonial, de lutte pour l'émancipation, de décolonisation, mais il évite de prononcer le mot-clef de notre temps : indépendance ».

Sékou Touré dit clairement :

« Notre idée n'est nullement celle d'une séparation avec la France, mais la signification de la confiance, de l'amour que nous portons à la France ».

Mais c'est surtout le 17 février 1958, à la conférence dite de Regroupement des Partis Africains à Paris, que la thèse anti-indépendantiste sékou-touréenne est admise :

Citons André Blanchet qui écrit :

« Il est important qu'à l'égard des problèmes fondamentaux de la communauté franco-africaine, les soixante hommes réunis au Palais-Bourbon n'avaient eu à surmonter, semble-t-il que des divergences mineures pour s'entendre sur une définition de base… ».

Il faut plutôt rendre hommage à la mémoire de Modibo Keïta qui, accueillant le Ministre de la France d'Outre-Mer, Gérard Jaquet en mars 1958, donnera un cachet officiel au mot indépendance, en déclarant : « Si la France laisse échapper l'occasion de réaliser la communauté Franco-africaine, l'Afrique s'engagerait inévitablement sur la seule voie libre et compatible avec sa dignité, la voie de l'indépendance ».

Sékou Touré saisira cette balle au bond, et dira quelques jours plus tard à Conakry : « Si la France ne savait pas choisir à temps, l'Afrique se résignerait à ce seau dans l'inconnu ».

L'indépendance est donc pour Sékou Touré à la veille du référendum, un « saut dans l'inconnu », vers lequel cependant le poussent irrémédiablement, les étudiants, les jeunes, les travailleurs, et les prises de position sans équivoque de ses concurrents.

Et, sentant le retard qu'il commençait à accuser sur cette idée d'indépenlance, Sékou Touré, homme pratique, réaliste, prend les devants en se faisant passer pour le plus grand chantre, l'intransigeant apôtre de l'indépendance africaine en général et guinéenne en particulier.

C'est ainsi qu'il lira avec toute l'aisance requise devant le Général De Gaulle, le discours rédigé par d'autres…

Le discours a été si précis et si clair sur le point de vue guinéen face au referendum du 28 septembre 1958, que le Général dut répondre par un défi.

« On a parlé d'Indépendance. Je dis ici plus haut encore qu'ailleurs que l'indépendance est à la disposition de la Guinée. Elle peut la prendre. Elle peut la prendre le 28 septembre en votant non à la proposition qui lui est faite. Et dans ce cas, je garantis que la métropole n'y fera pas obstacle, elle en tirera bien sûr des conséquences, mais d'obstacle elle n'en fera pas et votre territoire pourra, dans les conditions qu'il voudra, suivre la route qu'il voudra ».

Oh ! parole prophétique ! les Guinéens ont effectivement suivi cette route, mais quelle route ! En tout cas elle ne fut pas enchantée !

Si Hamani Diori du Niger avait accepté la trahison à cause de l'argent contre Bakary Djibo, ce ne fut pas le cas en Guinée, où MM. Barry Diawadou, Keita Koumandian, Barry III, ont tous composé avec Sékou Touré pour voter non au referendum gaulliste.

Pour éviter les désordres à l'arrivée du Général De Gaulle à Conakry, M. Keita Koumandian consigna à domicile tous ses militants, pendant que Sékou ordonnait de faire des émeutes dont celle du 2 mai 1958, avec ses 200 morts et ses nombreux blessés, a été la meilleure illustration de cette violence sékoutouréenne.

B. Du paradis au purgatoire

Les grandes religions enseignent qu'après la mort, l'homme ressuscite et passe devant le tribunal suprême du Tout-Puissant créateur qui récompense les bonnes actions par l'envoi de leurs auteurs au Paradis, lieu de repos et de quiétude éternels, et punit les hommes injustes en les condamnant au supplice de l'enfer éternel. Les religions précisent également qu'une fois admis au paradis, l'on n'en sort plus sous quelque prétexte que ce soit : c'est donc le purgatoire avant le paradis en règle générale. Sauf en Guinée où l'histoire nous a réservé le contraire.

En effet, les historiens nous ont appris qu' avant l'intrusion coloniale, les populations guinéennes vivaient en grandes sociétés évoluées n'enviant rien à la lointaine Europe. Les premiers navigateurs portugais qui abordèrent les côtes guinéennes furent émerveillés par l'organisation politique et religieuse des populations noires. Par exemple, situés bien au-delà de la zone d'influence des musulmans arabes et berbères, les peuples Ashanti et Yorouba ont su créer et développer des civilisations remarquables. Les Yorouba furent de grands bâtisseurs et de grands artistes ; aujourd'hui l'art yorouba est célèbre dans le monde entier ; les villes de Bénin et d'Ifé, furent de grands centres artistiques avant l'arrivée des européens ; grands sculpteurs, les Yorouba ont laissé des œuvres remarquables par la finesse du travail et par le souci des artistes de représenter avec exactitude les traits des personnages.

L'intrusion européenne mit donc fin à cette vie paisible africaine pour entraîner de force toute l'Afrique — le continent et ses hommes — dans un purgatoire immérité qui durera pour la Guinée, [plus de] 60 longues années (1898-1958) [en réalité de 1896 à 1958].

C. Du purgatoire à l'enfer

Les premiers navigateurs portugais qui atteignirent la Guinée lui donnèrent le nom de Rivières du Sud. Sur ses côtes les marchandises s'y échangeaient contre des produits précieux. L'or de Bouré et d'ailleurs, et peut être déjà les diamants (??) de la forêt, l'ivoire des éléphants, et aussi contre des hommes, car la Guinée s'est, hélas, rendue célèbre par le trafic de ses esclaves.

Mais qui dit « esclaves », dit aussi « pirates » et ceux-ci furent très nombreux sur les côtes des rivières du Sud. C'est dans une île en face de Conakry, l'Ile Room que le romancier anglais Stevenson a placé l'action de « l'Ile au trésor » qui a sans doute, dans une édition illustrée, éveillé votre jeunesse aux récits des corsaires3.

C'est pour les combattre, et réduire à la fois l'esclavage et assurer la protection de leurs ressortissants que les européens ont, au siècle dernier, amené leurs soldats et leurs marins le long des côtes de Guinée. Le Portugal, l'Angleterre, l'Allemagne et la France se disputèrent longtemps ces morceaux de terre africaine qui changèrent de main au gré des victoires et des défaites en Europe. C'est parce que la France accède par le Sénégal et le Soudan (Mali) aux hauts plateaux guinéens qu'elle reste en définitive dans ce pays jusqu'au 2 octobre 1958, date de la proclamation de l'indépendance guinéenne.

Toutes les entreprises humaines doivent avoir pour but de rendre l'homme et le peuple heureux. C'est ainsi que l'indépendance guinéenne trouvée au fond des urnes en 1958 a suscité de grands espoirs chez le peuple, mais malheureusement vite déçus. Voyons donc si le peuple de Guinée a eu raison ou tort de regretter la colonisation française pendant le quart de siècle de son indépendance du 2 octobre 1958 au 3 avril 1984.

En effet il a été victime de :

De tous ces crimes, voyons quelques exemples économiques.

En 1958, la France a laissé son ancienne colonie, la Guinée avec une production agricole contrôlée à la sortie, représentant un tonnage brut exporté de 101 326,500 tonnes pour une valeur totale de 3 863 122 dans lesquels entrent les fruits frais (bananes, ananas, agrumes) et transformés (conserves, huiles essentielles). 26 ans plus tard, cette production est tombée à zéro.

D'autre part, dans le cadre de l'industrialisation de la Guinée coloniale, il faut retenir que la prospection a permis de découvrir les plus importants gisements de bauxite de l'Afrique de l'Ouest.

D. Travaux envisagés par les autorités coloniales

Cette production ne peut être atteinte que si l'énergie nécessaire à la fabrication est elle-même fournie par un barrage dont la construction est prévue à 40 km de Fria, à Souapiti, sous la forme d'une immense montagne de terre. Cette montagne dont les terrassements mis bout à bout, permettraient la construction d'une route de 6 000 km, retiendra derrière elle un lac dont la superficie représente à elle seule les deux tiers de celle du lac de Genève : l'énergie fournie — plus de 3,2 milliards de kWh sera aussi importante que celle des deux barrages français réunis de Génissiat et Donzère- Mondragon.

Tous les projets de la deuxième étape sont encore au stade de projets où les a laissés la France en 1958.

Des Rivières du Sud, de la Suisse africaine ou de la Guinée Conakry tout court, les 26 ans d'indépendance ont laissé un pays gravement menacé par la sécheresse, avec une population affamée, malade de tous les maux dont les meilleurs cadres sont soit tués en prison soit détenus de longues années dans des camps de concentration.

« Il pleut trop à Conakry » : 4,5 m de pluie en 1958.
« Nos cultures manquent gravement d'eau » : 1,45 m de pluie à Conakry en 1983.

Appréciez vous-mêmes !

Jusqu'en 1958, la Guinée exportait les produits suivants : agrumes, ananas, autres fruits : arachides en coque, bananes fraîches, bananes séchées, café, cire d'abeille clarifiée, colas, conserve de fruits, jus, essence d'orange autres essences, miel naturel, noix de coco, palmiste, peaux et cuirs divers, piments et épices, sésame, tabac brut, huile de karité, écorces de quinquina, animaux vivants, produits végétaux, poissons, légumes frais. En 1983, de tous ces produits, dont les guinéens nés entre 1958 et 1984 ignorent l'importance économique, la Guinée n'exportera qu'après l'avènement du C.M.R.N.

Conakry : village… ville… ruine !

En ce mois d'août 1889, Conakry n'est qu'un petit village d'une vingtaine de cases, qui disputait à Boulbinet, autre village situé à 800 m environ, la prédominence sur l'île de Tumbo. A Conakry, on ne comptait guère qu'une maison française.

Élevée au rang de capitale, mieux placée, mieux équipée, la cité de l'île Tumbo ne tarde pas à se construire, à se développer et à surclasser les vieilles enclaves des « rios ». En 1901 fut construit l'hôpital Ballay et, les trois grandes œuvres qui allaient donner à Conakry son véritable couronnement comme capitale du pays furent la réalisation de la conduite d'eau, la route vers le Niger et le chemin de fer. Les deux premiers projets furent réalisés et terminés en 1903 et le dernier en 1914.

De petit village en 1890, lisez la description de Conakry par Georges Poiret.

E. Une ville nouvelle : Conakry

« Le 1er janvier 1890, l'île Tumbo fut choisie comme capitale : des roches volcaniques formant brise-lames, une plage de sable fin, des cocotiers échevelés ; en arrière, la grande futaie dont les verdures trempées ont des scintillements d'émeraude.

Conakry passe pour la plus belle ville de la côte occidentale d'Afrique sous ses avenues bordées de manguiers géants, formant voûte épaisse, l'insolation n'est plus à craindre. Les boulevards n'attendent plus les édifices ; de coquettes villas se cachent parmi des bosquets de lianes et de fraîches verdures. Une eau pure jaillit des fontaines et des bassins, et, sur la corniche qui borde l'île, des pousses élégantes se succèdent : c'est l'heure de la promenade le soleil, maintenant inoffensif, se borne à enluminer les fresques de nuages ; les îles de loos, au loin, se pourprent de rayons changeants une apaisante brise marine passe sur la ville ; dans l'écartement des palmes, on voit de courtes vagues mordorées se poursuivre sur la mer. Conakry n'a plus rien à envier aux autres villes poétiques de l'archipel malais qui enchantèrent la jeunesse de Marcel Monnier et qu'il proposait en exemple aux édiles dévastateurs de Conakry. »

Après Conakry la capitale ou perle de la Côte d'Afrique, le gouverneur de la Guinée, Parisot, écrit en 1953 :

« La Guinée française n'a longtemps été considérée que comme une région d'élection de l'Afrique Occidentale où touristes et ethnographes pourraient contempler des paysages dignes d'une imagination romantique et assister aux manifestations de civilisations primitives conservées dans toute leur pureté. La Guinée française offre au visiteur et au chercheur la diversité constamment renouvelée de ses paysages, de ses populations, de son folklore. Mais la Guinée française n'est pas que cela ; c'est aussi un pays qui, depuis dix ans, s'éveille à une vie économique intense ; ses ressources agricoles et pastorales traditionnelles sont venues s'ajouter à la prospection et l'exploitation méthodique de son sous-sol, l'aménagement de barrages, la création de nombreuses industries, l'extension et l'amélioration de son réseau routier. A cette contrée qui naguère encore, retenait surtout l'attention par son charme désuet et sa grâce alanguie, la présence française a donné une nouvelle jeunesse et ouvert les plus belles perspectives d'avenir.

Notes
1. Correction. Aguibou était un frère cadet, et non le père de Ahmadou Shaykh. De surcroît, en 1885-87, Elhadj Umar Tall, le père de Ahmadou, n'était déjà plus puisque sa mort remonte à 1865 à Jegembere (Mali). — T.S. Bah
2. Appelée Haut-Niger au début de la conquête militaire française, le territoire colonial du Soudan n'existait pas à l'époque. C'est lui qui prit le nom de république du Mali en 1960. Tierno S. Bah
3. Voir également Un weekend à Conakry. Tierno S. Bah