webGuinée / Camp Boiro Memorial
Victimes — Témoignagnes


Almamy Fodé Sylla
L'itinéraire sanglant

Paris. ERTI. 1985. 192 pages


Chapitre Deuxième
Les faits

Previous Home Next

1. Prostitution

A. Il ne s'appelait pas Camp Boiro

En construisant en 1944 le Camp de Camayenne ou Camp des gardes-cercles, le gouverneur de la Guinée française, Jacques Fourneau (25 mars 1944 - 30 avril 1946), ne pensait pas que son oeuvre, si utile au départ, servirait un jour (16 ans plus tard) à détruire la vie de milliers de guinéens et guinéennes tous innocents les uns que les autres. En effet, de retour d'une mission de bonne volonté en Chine et au Viet-Nam, la délégation guinéenne insiste auprès du Chef de l'Etat sur la nécessité de créer un camp d'internement et de tortures pour servir d'épée de Damoclès au régime de terreur mis en place par le Parti unique, le P.D.G. Le choix fut porté sur le camp des gardes-cercles, dont les agents assureraient sans difficultés la garde des futurs prisonniers politiques. Les travaux de construction de cette gigantesque prison comptant onze bâtiments principaux furent engagés et terminés en 1960 sous la surveillance du Ministère de la Défense et de la Sécurité.

  1. Bâtiment abritant les bureaux de la Commission d'enquête.
  2. Tête de mort : où les détenus sont parqués comme des animaux. Ils y meurent par dizaine tous les jours.
  3. Poste X : autre lieu de regroupement, d'entassement des pauvres détenus que la mort enlève par pitié mettant ainsi fin au supplice des malheureux.
  4. Cabine technique : avec ses appareils de torture.
  5. Bâtiment administratif à l'intérieur du Bloc : où sont entassés les effets volés aux domiciles des détenus au moment de leur arrestation.
  6. Bâtiment no. 5 : métallique comprenant 16 cellules d'un mètre de large sur deux de long, numérotées de 47 à 62.
  7. Bâtiment no. 6 métallique comptant 14 cellules de 63 à 76.
  8. Bâtiment no. 4 portes en bois massif réunissant 16 cellules de 31 à 46.
  9. Bâtiment no. 2 portes en bois massif avec 10 cellules de 11 à 20.
  10. Bâtiment no 1 : portes en bois comptant 10 cellules de 1 à 10.
  11. Bâtiment no 3 : portes en bois comprenant 10 cellules de 21 à 30.

En attendant les résultats des travaux de la commission nationale d'enquête, nous sommes en droit de supposer que le Parti Social Démocrate allemand et son leader Adolf Hitler ont créé plus de camps de concentration avec des moyens de destruction de l'homme plus perfectionnés, et tué plus d'hommes, de femmes et d'enfants que les cas qui nous préoccupent, cependant Sékou Touré et son P.D.G. n'ont pas fourni moins d'effort dans la compétition sanglante.

A la chute du nazisme, l'humanité a été scandalisée devant 5 phénomènes ssentiels :

  1. La cruauté de l'équipe nazie
  2. La monstruosité des crimes commis à l'échelle internationale
  3. La perfection des machines de destruction
  4. La détermination d'un groupe de racistes à supprimer des races entières
  5. L'existence trop longue (3 à 4 ans) de ces camps de la mort, dont la nouvelle de la tragédie n'a point filtré jusqu'à leur destruction par les forces alliées.

Si l'on perd le souffle devant les horreurs de quatre ans, c'est possible qu'on meure en apprenant tout ce qui s'est passé à Boiro et… pendant 24 ans…

En étudiant le mécanisme de fonctionnement de cette machine infernale, l'on saura pourquoi le mystère a trop longtemps entouré le Camp Boiro (1960-1984, soit 24 ans de silence).

De son avènement à sa mort, Sékou Touré a usé d'une seule technique pour s'imposer au peuple de Guinée. Cette technique est celle de la violence, appuyée sur la mobilisation de citoyens marginaux (voyous sans adresse, femmes ambitieuses, fainéants de tous bords).

Les premières manifestations de cette violence datent de février 1955 pour se poursuivre en octobre 1956, en avril 1957 et en mai 1958 à Conakry entre les formations de choc du P.D.G. (Parti Démocratique de Guinée) créé le 14 mai 1947, comme section guinéenne du R.D.A. (Rassemblement Démoratique Africain dont Félix Houphouët-Boigny est le Président depuis sa constitution à ;amako en 1946) et les militants des autres partis politiques du territoire. Ces bagarres ont fait beaucoup de morts (200 morts la nuit du 2 mai 1958 à Conakry).

Ces victimes, déjà anonymes, dont le souvenir doit être associé à celui de outes les autres victimes jalonnant l'histoire du P.D.G., doivent être recensées pour une meilleure comparaison entre Hitler et Sékou. Le travail de statistique ne sera pas aisé car, toutes ces innocentes victimes des bagarres entre partisans, n'ont subi aucune forme de détention. Elles ont été purement et simplement massacrées dans leurs maisons ou pourchassées et égorgées dans les rues de Conakry. Certains cadavres furent rassemblés à la morgue de l'hôpital Ballay, mais d'autres ont été jetés dans des puits inutilisés et à la mer. Que le Tout-Puissant Allah ait l'âme de ces sacrifices de la liberté.

Pour le peuple de Guinée et pour tous ceux qui s'intéressent à son histoire, ces violences étaient le fait d'un homme aux fins d'une politique sanglante du début à la fin. C'est à partir de la fusion réalisée des principaux partis politiques et de la proclamation de l'indépendance le 2 octobre 1958, cette situation nouvelle rendant impossible ce prétexte de violences incontrôlées, que le nouveau secrétaire général du P.D.G., Sékou Touré trouvera un nouveau cheval de bataille qu'il appellera le complot permanent.

En effet, plus de vingt complots ont ravitaillé les Camps Boiro, Alpha Yaya, Kindia et Kankan.

Notre propos n'est pas de décrire chacun de ces complots qui ont présenté les mêmes caractéristiques générales mais, pour saisir le sens de la démocratie, de la liberté Sékou Touréennes, un résumé substantiel de ces fameuses manifestations, fruit de l'imagination fertile d'un groupe hitlérien, est nécessaire.

Premier « complot » dit Ibrahima Diallo, 1959-1960

Ibrahima Diallo, tout comme la plupart des intellectuels guinéens, dans l'euphorie de l'Indépendance nouvellement proclamée, rentre en Guinée, décidé à mettre à la disposition du jeune état son expérience et ses connaissances. Exploitant les dispositions de la constitution, il envisage de créer le parti progressiste de Guinée, P.P.G., en accord avec d'autres jeunes cadres dont Jean-Marie Yattara, avec qui il rédige un manifeste : la démocratie à l'ombre de Sékou Touré. Diallo voulut envoyer imprimer ce document en Suisse, mais il fut saisi à l'aéroport de Conakry. A une conférence du P.D.G. à Kankan en février 1960, une affaire est évoquée au tribunal concernant le non paiement d'indemnités de déguerpissement versées par la compagnie des Bauxites de Kassa à un syndicat représenté par Sékou Touré. Diallo Ibrahima plaide pour les déguerpis et prouve la malhonnêteté du « grand syndicaliste » Sékou Touré qui se fait passer pour le plus grand saint.
Ça y est ! le prétexte est tout trouvé. Voici un complot qualifié de crapuleux par le P.D.G. contre le gouvernement. Les arrestations commenceront à partir du 20 avril 1960. Elles ont lieu de nuit, les victimes étant trouvées généralement en plein sommeil. C'était déjà une atteinte très grave au droit d'inviolabilité du domicile du citoyen pendant la nuit (du coucher au lever du soleil). Diallo Ibrahima, arrêté, torturé aurait été fusillé au sommet du mont Kakoulima le 17 mai 1960.

Deuxième « complot » dit des Enseignants, 1961.

Trois ans de souveraineté mais aussi de difficultés socio-économiques sans solution satisfaisante.
En août 1961, lors d'une conférence nationale du Parti, la question scolaire avait fait l'objet d'un désaccord entre la Direction du P.D.G. et celle du Syndicat des enseignants. Le gouvernement, ne tenant aucun compte de ses promesses, publie un texte « statut particulier de l'Éducation nationale », le 30 septembre 1961, où, au lieu d'améliorer leurs conditions salariales, les enseignants sont plutôt brimés. Un mémoire est ainsi rédigé et communiqué au gouvernement. Une rencontre eut lieu entre la direction du Syndicat et le gouvernement ; celui-ci chercha à réfuter le mémoire mais cela était plutôt malaisé car il s'agissait de cas très concrets. Après l'exposé du Président Sékou Touré, la séance fut levée sans que le syndicat ait dit son point de vue. Il devait exprimer celui-ci dans une lettre où il constatait n'avoir pas été convaincu par le gouvernement.
Voilà que s'ouvre le 16 novembre 1961 une conférence de la C.N.T.G. (Confédération nationale des travailleurs de Guinée) qui entend ses sections exposer en grand nombre leur appui au mémoire des enseignants. La direction du P.D.G. y trouve une occasion à ne pas manquer ; celle de frapper l'imagination des masses, de les terroriser, de mettre fin aux velléités de revendications salariales. L'opération consistait surtout à éliminer de la scène publique M. Keita Koumandian, Secrétaire général du Syndicat des enseignants de l'Afrique noire, membre du bureau de l'U.G.T.A.N. (l'Union générale des travailleurs de l'Afrique Noire). En effet, un homme aussi moralement sain que politiquement honnête, grand syndicaliste africain, M. Keita Koumandian, anti-thèse de Sékou Touré, ne pouvait être qênant pour le leader du P.D.G. dont on ne saura les véritables intentions qu'à partir de 1961.
L'arrestation et la condamnation des dirigeants syndicalistes enseignants secoua profondément les esprits des élèves et étudiants qui réclamèrent leur libération immédiate et inconditionnelle ; ce qui eut pour résultat de durcir la Direction du P.D.G., c'est-à-dire Sékou Touré qui était de facto « Responsable Suprême de la Révolution ».
L'arrestation des dirigeants syndicalistes enseignants et les mouvements d'opinion et de masse qui en résulteront conduisirent la direction du P.D.G. à approfondir le « complot » qui devient celui des intellectuels.
Ainsi, bien des intellectuels de la diaspora actuelle se sont enfuis à l'époque, rejoignant ceux qui avaient décidé de s'exiler tant que sera au pouvoir le régime du P.D.G. en Guinée. Cependant, d'autres, des opportunistes saisirent cette occasion pour faire une planque dans l'appareil d'État pour jouir et non pour servir. Cette mentalité se forgera un slogan qui fera fortune et qui fera bien du mal à la Nation et à l'État guinéens, à savoir que l'engagement politique d'un cadre est plus important que sa compétence professionnelle (ce qu'ils appelaient engagement politique n'étant en fait qu'une subordination verbale ostentatoire à Sékou Touré dans le but d'obtenir de lui des nominations de faveur).

Troisième « complot », l'affaire des femmes, octobre 1964

Au cours de la rentrée scolaire d'octobre 1964, un grand nombre d'enfants avaient été refusés dans les écoles de Conakry. Les mères manifestèrent leur mécontentement en organisant une marche de protestation sur la Présidence. Le cortège fut intercepté par Mafory Bangoura, alors Présidente des femmes du P.D.G., dispersant les femmes après les avoir calmées.
Mais ce n'est pas fini ! Pour M. Sékou Touré, c'est le 3e complot contre le gouvernement. Et, pour mater l'esprit ainsi né et affirmé, il ordonne une rafle de femmes devant les entreprises d'État et dans les rues de Conakry. Les malheureuses femmes en très grand nombre furent envoyées au Camp Alpha Yaya où elles subirent les pires traitements.
Elles furent déshabillées et, toutes nues, obligées de marcher du camp au Palais de la Présidence (15 km). Certaines en moururent de honte, alors que d'autres s'exilèrent. Cette affaire eut une terrible impression au sein du public et, c'est après ce travail psychologique de terreur qu'il inventa sa fameuse loi-cadre du 8 novembre 1964.

Quatrième « complot » dit complot Petit Touré, 1965

Cette autre violence est la suite logique de l'affaire du 8 novembre 1964 qui avait été dirigée contre les commerçants privés. Puisque la population n'avait pas accepté les thèses de novembre 1964, le dictateur devait préparer un autre complot plus monstrueux, faisant plus d'effet par sa cruauté et sa dimension que les précédents.
Mamadou Touré dit Petit Touré, riche commerçant précédemment installé en Côte-d'Ivoire, Kélétigui Touré et Moussa Touré sont trois frères, fils de Bô Touré, lui-même fils de Kèmé Kourema, frère de Samory. Le rappel de leur naissance n'est pas inutile car c'est un alibi valable et suffisant pour leur arrestation et leur liquidation, car Sékou Touré a juré d'éliminer systématiquement trois catégories de personnes :

Mais écoutons plutôt Kinsan Sylla, fils d'Almamy Bakary Sylla, ex-chef de canton de Kinsan (Kindia), un ami de Petit Touré, expliquer le mécanisme qui a emporté tout le peuple de Guinée :

« Nous avons fermement cru en l'homme qui, par ses déclarations convaincantes, passait pour le plus grand défenseur des intérêts des masses populaires opprimées. Nous avons pris pour argent comptant tout ce qu'il disait avec force dans ses meetings. Nous nous sommes littéralement jetés dans les bras de l'hypocrite qui tournait autour de nous comme un vautour affamé. Il était effectivement un carnassier avide de sang. C'est, fort des dispositions de notre constitution qui stipule la liberté de parole, d'association, de presse, de créer un parti, que Petit Touré décida de créer le parti de l'Unité Nationale Guinéenne. Le 11 octobre 1965 à 10 h, Petit Touré, son frère Kélétigui, Kémoko Samake dit Kolatambi, Sékou Touré un commerçant et moi-même, sommes rendus au Ministère de l'Intérieur pour déposer les statuts de notre Parti. Petit Touré remit un exemplaire au Président de la république et des exemplaires à la presse. »

Voilà ce que Sékou Touré appelle le grand complot des commerçants qui a fournit le prétexte d'arrêter et tuer tous les grands commerçants qui avaient survécu à la loi-cadre du 8 novembre 1964.

Les trois frères Touré sont arrêtés, comme des centaines de commerçants, de fonctionnaires, de privés, d'étrangers, d'africains et de militaires trop vises l'époque.
Petit Touré et son frère Kélétigui sont tués par la diète noire (mort par privation totale d'eau et de nourriture) ; ils sont morts respectivement le 21 octobre et le 2 novembre 1965.
Quelques jours plus tard les familles des deux frères tués sont expulsées .e leurs maisons, tous les biens confisqués, du balai aux bâtiments. Diao Diallo, frère d'une des femmes expulsées reçoit chez lui les membres des deux familles « reniées ». Il sera lui-mêmeêté quelques jours après, interné à Boiro, puis menotté et escorté jusqu'à N'Zérékoré où il purgera cinq ans de détention sans aucune forme de procès. Alamdia, l'épouse de Petit Touré, une nigérienne, sera également arrêtée, alors qu'elle était en grossesse de 4 mois. Elle accouchera en prison d'un garçon qui fera lui-même la prison jusqu'à l'âge de trois ans, avant d'être rendu à la famille de son père tandis que sa mère continuera à purger sa peine jusqu'en 1970, date à laquelle, elle sera renvoyée à Niamey sa ville natale. Kadiatou Diallo, l'épouse de Kélétigui, sera arrêtée le 19 décembre 1965 à 2 h du matin et emmenée en prison avec son bébé de 20 jours.

Cinquième « complot », non baptisé, 1968

D'humbles citoyens, pour la plupart des mécaniciens, chauffeurs, manoeuvres, exploitent les dispositions de la constitution qui autorise tout citoyen majeur d'être électeur et éligible, pour présenter un candidant à la présidence de la République, un certain Fofana Boubacar qui sera immédiatement arrêté avec 13 autres partisans. Ils seront accusés de crime de lèse-majesté et gardés longtemps en prison pour ceux qui n'ont pas été tués.

Sixième « complot » dit Complot Kama-Fodéba, 1969»

Quelques jours après le coup d'État du Mali, Sékou Touré redoutant la contagion en Guinée du fait des relations amicales existant entre les nouveaux dirigeants de Bamako et certains officiers guinéens (compagnons de stages de formation ou d'études dans les académies militaires), décide de prévenir toute velléité de putch en Guinée.
Pour ce faire, il nomme à la tête de quelques entreprises d'État certains officiers très populaires, et le Colonel Kaman Diaby, en qualité de Secrétaire d'État à la milice, en vue de les éloigner des camps.
Le détonateur sera au camp militaire de Labé où certains parachutistes font un petit mouvement de revendication interne sans importance. Sékou Touré s'en saisit pour trouver moyen d'inventer un complot, celui qu'il a toujours redouté et dont il imaginé si bien le scénario. Ce complot prétendûment ourdi par les officiers et les Ministres très populaires, tendant à assassiner le Chef de l'État », fournit le prétexte pour arrêter les meilleurs parachutistes de la jeune armée nationale : Namory Keita, Aboubacar Camara dit M'Bengue, Mouctar Diallo, etc. Une commission d'enquête est dépêchée à Labé où elle procède à l'arrestation de plusieurs officiers, sous-officiers et hommes de troupe (10 mars 1969). Ainsi naquit le fameux « complot Kaman-Fodéba » qui emporta les cadres sursitaires des « complots » précédents :

Pour la première fois est organisée une parodie de tribunal dit révolutionnaire. L'on passe les bandes magnétiques des accusés qui sont condamnés sans être entendus ni défendus. Verdict :

Ces malheureux prisonniers, tous innocents, détenus dans des sordides cellules du triste Camp Boiro, seront libérés par les Portugais le 22 novembre 1970. Repris quelques heures après, ils seront transférés à Kindia et, au cours du transfert, le Capitaine Pierre Koivogui sera tué d'une balle tirée par des agents de la sécurité routière. Signalons deux faits troublants : Sékou Touré était décidément un « grand stratège ». Il fait exécuter des prisonniers le 3 janvier 1971 sous le mont Gangan à Kindia alors que le tribunal chargé de les juger est convoqué pour le 2 janvier à Conakry. On vient donc juger des cadavres dont Sékou seul sait la mort. Il se moque de qui ?
C'est ainsi que le Ministre Balla Camara, l'ambassadeur Achkar Marof et Koivogui Charles, frère de Pierre Koivogui tué sur la route de Kindia, sont exécutés avant cette parodie de jugement.

Septième « complot » dit complot Tidiane Keita, 1969

Dans la matinée du 26 mai 1969, au cours de la visite officielle du Président Kenneth Kaunda de Zambie, Sékou Touré est agressé dans sa voiture par un certain Tidiane Keita, qui est aussitôt tué par un officier de l'escorte présidentielle. Les responsables opportunistes, saisissent cette occasion pour se tailler une place de choix dans le cœur du tyran, en rasant la concession du père de Tidiane. Le pauvre vieux Lancéï, père de Tidiane se retrouve en prison, avec deux chauffeurs de taxi, Diallo Alpha Oumar et Bah Boubacar, arrêtés pour avoir commenté l'incident de l'agression de Sékou par Tidiane Keita.
Ce coup Tidiane sera marié aux précédents complots imaginaires et rattaché aux suivants, surtout celui de 1970-71, et occasionnera de nombreuses arrestations et exécutions.

Huitième « complot », cas Almamy David Sylla, 1969

Un des plus prestigieux chefs de canton de la Guinée, Almamy David Sylla est choisi comme bouc-émissaire, étant entendu qu'en s'opposant à un homme d'envergure, le P.D.G. passait pour puissant aux yeux du peuple qu'il cherchait à mystifier. En l'accusant de l'assassinat d'une femme en grossesse avancée, M'Balia Camara que Sékou proclame héroïne nationale, le leader du P.D.G. trouve le moyen politique le plus sûr pour mobiliser les masses et galvaniser leur énergie combative. Comme tous les cadres politiques grands patriotes, Yacine Diallo, Mamba Sano, Koumandian Keita, Karim Bangoura, Barry Diawadou, etc. Almamy David Sylla a été de tout temps la bête noire de Sékou Touré. Arrêté le 27 septembre 1969 avec son fils Almamy Dédé Sylla, il mourra le 12 juillet 1970, laissant 4 veuves et 47 enfants vivants dont 20 garçons et 27 filles. Les cérémonies funèbres d'Almamy David Sylla serviront de prétexte à l'arrestation de Madame Hadja Loffo Camara, membre du Bureau Politique National (organisme suprême du P.D.G.), ministre des Affaires Sociales, un des cadres fondateurs du Parti Démocratique de Guinée. Mme Loffo Camara sera exécutée le 25 janvier 1971 et jetée dans une fosse commune avec quatre hauts fonctionnaires pendus en plein centre-ville à Conakry. Il s'agit des Ministres Baldet Ousmane, Barry III, Magassouba Moriba, et le commissaire de Police Keita Kara.

Neuvième « complot », agression du 22 novembre 1970

Voici l'opération qui a le plus réussi de tous les feux complots inventés par la matière grise de Sékou Touré avec le concours technique de ses demi-frères IsmaŽl et Siaka Touré. En effet, un seul instant le peuple de Guinée n'a pu douter de l'authenticité des déclarations tonitruantes de Sékou à propos de l'agression « impérialo-portugaise » du 22 novembre 1970.

Le peuple de Guinée sera donc surpris d'apprendre la réalité sur cette agression qui, au départ n'en était pas une.

En effet, selon un marché de dupe conclu entre Sékou Touré et les autorités portugaises, il est convenu que celles-ci pouvaient venir chercher le fils du maire de Lisbonne détenu par le P.A.I.G.C. (Parti Africaîn de l'Indépendance de la Guinée Bissau et des Iles du Cap Vert) comme prisonnier de guerre au cours d'un de ses affrontements avec l'armée portugaise a fait prisonnier le fils unique du maire de Lisbonne qui a entrepris, avec le concours du gouvernement portugais des négociations en vue de récupérer son héritier. Sékou Touré exige le paiement d'une forte rançon dont la nouvelle filtre et tombe dans les oreilles d'Amilcar Cabral, Secrétaire Général du P.A.I.G.C.

Homme intransigeant, Amilcar Cabral se brouille avec Sékou Touré pour plusieurs autres raisons politiques et financières dont notamment, la possibilité d'annexion de la Guinée Bissau indépendante par la République de Guinée, la gestion unilatérale (par Sékou Touré) des fonds du P.A.I.G.C. qu'il considère et traite comme une section du P.D.G. Ces raisons ont créé une réelle tension entre les deux hommes politiques aux idéaux totalement différents. L'un, Cabral, a des objectifs nobles à atteindre , l'autre, Sékou, des buts à atteindre par tous les moyens . Plusieurs fois ils élèveront le ton à propos d'argent du P.A.I.G.C. que Sékou veut coûte que coûte régenter.

Sékou, très patient, a attendu le moment propice pour abattre son hôte trop « têtu », qui entend gérer les fonds de son Parti sans en laisser le soin à son « grand frère ». Pour le moment, Sékou laisse Cabral et s'occupe de négociations avec le maire de Lisbonne. Les choses semblent bien marcher car, de Mamou, le jeune prisonnier portugais est transféré à Conakry sur ordre de Sékou et ce, à la veille de l'agression. Les autorités portugaises, de concert avec un certain mouvement dissident, organisent le débarquement du 22 novembre 1970 qui servira de prétexte à Sékou Touré pour commettre le plus grand crime de son règne.
Des milliers de personnes sont arrêtées dans toutes les préfectures — paysans, élèves, ouvriers, commerçants laissés en 1964, 1965-1969, fonctionnaires, militaires, membres du gouvernement, dirigeants du Parti — alimenteront tous les camps de concentration.
Le 21 janvier 1971, une seconde parodie de tribunal populaire est ouverte pour enfanter la 5e colonne ou la grande purge Sékou Touréenne d'une envergure jamais connue.
En effet, l'emploi populaire de ce terme en République de Guinée date des premiers mois de l'année 1971.
Nous le devons à l'imagination fertile de l'artiste Emile Cissé, dont Sékou a malheureusement utilisé l'intelligence au service du mal. Malgré les arrestations successives depuis 1959, Sékou Touré et ses adeptes trouvent qu'il y a encore trop de cadres formés à l'École d'hier, qui sont donc des ennemis potentiels de la « Révolution ». Il faut trouver moyen de les « liquider sans pitié ni remords », comme l'a proposé un fondateur du P.D.G. en réunion du Bureau Politique National dès l'année 1958, quelques mois seulement après la proclamation de l'Indépendance. Sékou Touré, certainement plus « malin » aurait demandé à ce cadre-là, la patience jusqu'à ce que tous les adversaires politiques oublient qu'ils ont des comptes à rendre au P.D.G. victorieux, selon ses propres termes. « L'ennemi ancien est aussi le nouvel ennemi », aimait à répéter Sékou Touré invitant ses collègues à la vigilance : « Nous les frapperons au moment où ils ne s'y attendent plus ».
Voilà quelques propos précurseurs des nombreux complots conçus, préparés, exécutés par Sékou Touré, sa famille et leurs complices contre le peuple de Guinée.
Pour des prétextes, ayant trait plus aux problèmes de femmes, de place et de querelles de familles qu'au complot, Sékou Touré saisira la balle au bond pour arrêter tous les anciens adversaires politiques, les membres des principales familles de l'ex-féodalité, les officiers supérieurs de l'armée, toutes les personnes pécunièrement nanties, tous les cadres politiques ayant des assises populaires, les universitaires, opposants potentiels, les ménages mixtes, de nombreux ressortissants étrangers (français, allemands, libanais, grecs, syriens), qui jouissaient d'une certaine notoriété publique.
Les arrestations estimées à plus de douze mille, ont entraîné la mort de plus de 9 000 (neuf mille) détenus dont le recensement ne sera jamais exact. En perdant ses meilleurs cadres dans tous les domaines, le peuple de Guinée a enregistré la plus amère mais aussi la plus exaltante des leçons de l'histoire. Il a su « qui est qui dans quoi pour faire quoi en faveur de qui ». Que Sékou Touré fasse de tout un peuple ce qu'il veut, le traîne dans la boue, l'humilie, l'affame, le corrompt et le décapite en tuant les « génîes qui l'éclairent ainsi que les meilleures mains qui le servent » est une douloureuse expérience, mais une expérience quand même.
Que Sékou Touré commette tous ces crimes sous l'oeil complice de prétendus amis guinéens d'Afrique et d'ailleurs et qu'aucun n'ait levé le petit doigt en signe de protestation contre les monstruosités, cela a donné et donne encore une grande leçon aux Guinéens qui ne cessent de recevoir, depuis le 3 avril 1984, des frères, amis, cousins, grands pères, oncles, tontons et tanties qui viennent s'appitoyer sur leur état et proposer des solutions-miracles aux douloureux problèmes de développement économique de la nation.
Que Sékou Touré accuse par des tribunaux d'exception non seulement les cadres nationaux mais de nombreux ressortissants étrangers, lance des défis aux plus grands services secrets du monde (CIA, FBI, SCOTLAND YARD, KGB, SEDEC), crie sur tous les toits la coalition de toutes les puissances contre sa personne et son petit pédégé (Parti Démocratique de Guinée), lance des injures grossières toutes les 72 heures contre les gouvernements, les hommes politiques éminents, les partis politiques, les syndicalistes, les charlatans, les marabouts les plus craints, les intellectuels, les hommes d'affaires, les savants, les industriels, les artistes, les sportifs, les commerçants, les religieux les plus prestigieux (imams, prêtres, papes), en un mot, que Sékou Touré insulte brillamment tous les grands de ce monde et impunément, comportement invraisemblable mais vrai qu'il a « affiché » comme une arme contre son peuple, continue d'étonner les historiens, les politiciens, les sociologues et d'autres spécialistes.
Que Sékou Touré brave les États-Unis d'Amérique, première puissance économique du monde, en les menaçant d'entrer en conflit armé avec eux, saccage leur ambassade à Conakry, n'est pas seulement l'affaire des États-Unis, mais aussi et surtout celle du malheureux peuple de Guinée que Sékou Touré cherchait à intimider en s'attaquant au plus géant du monde. « Si les plus grands de la terre n'osent pas s'attaquer à lui, c'est parce qu'il est plus fort qu'eux, donc le peuple de Guinée a intérêt à se tenir tranquille ».
C'est l'analyse et la conclusion que recherchait Sékou Touré. Qu'aucun gouvernement, surtout de l'Occident n'ait répondu de quelque manière que ce soit à Sékou Touré a été considéré par la plupart des Guinéens comme une trahison du devoir de solidarité vis-à-vis d'un peuple martyr.
Les idéalistes ont mis tout ce qui est arrivé sur le compte de la fatalité. « Est arrivé, ce qui devait arriver ». « On ne peut rien contre le destin ». « D'ailleurs, le peuple de Guinée, comme le peuple hébreu sous Saül, mérite parfaitement l'oppression et les privations dont il est victime de la part du P.D.G. pour lequel il a tué, pillé, saccagé les édifices religieux, détruit les livres saints ».
Pour les hommes politiques, si l'Occident et l'Amérique ont laissé Sékou agir pendant un quart de siècle, c'est parce qu'ils ont voulu donner une leçon au peuple de Guinée considéré comme cobaye en Afrique. En effet, en laissant Sékou Touré prostituer le Socialisme dans un pays d'où sont parties les premières idées revendicatrices (Maurice Voisin n'a-t-il pas annoncé 20 ans plus tôt le ton des Indépendances africaines à partir de la Guinée), les capitalistes et leurs alliés n'ont souhaité que longue vie à chacun de nous pour pouvoir assister à la décomposition de ce socialisme fantôme. La réussite d'une telle politique est infaillible car, voyons aujourd'hui ce qui se passe en Guinée !
Qui ose parler, pour le moment de Parti, encore moins de socialisme, de Révolution et aussi des nombreux slogans qui ont déformé le style du Guinéen ! Voilà le résultat de la patience. Il est vraiment beau !

Dixième « complot », l'affaire Wanda à Faranah, 1973

Malgré le poids de la dictature, le peuple de Guinée a quelquefois réagi devant les exactions du président stratège. En voici un exemple : lors du renouvellement des organismes dirigeants du Parti en 1973, un mouvement spontané de la jeunesse de Faranah porte un militant du nom de Wanda à la tête de la Fédération, remplaçant ainsi par le jeu de la démocratie, l'intouchable Amara Touré, grand frère de Sékou Touré. En effet, depuis son imposition aux populations de Faranah par son demi-frère Sékou Touré, l'analphabète Amara Touré, aussi rustre que grossier, plus dictateur que son frère, a régné en véritable potentat disant à qui veut l'entendre qu'il s'est partagé le territoire politique de la Guinée avec Sékou : « l'un à Conakry, l'autre à Faranah et pas de conflit de compétence, ni d'ingérance dans les états de l'autre ». Amara Touré ne peut pas digérer son échec politique, car le P.D.G. est avant tout la « chose » des Touré et non celle des Diallo ou des Sylla. Sékou Touré informé, envoie un détachement de la force publique à Faranah pour « mater », a-t-on dit à l'époque, un soulèvement contre-révolutionnaire.
Comme les autres « complots », là aussi le prétexte est trouvé pour arrêter tous ceux qui étaient inscrits pour la prochaine purge. Ainsi une centaine d'hommes et de femmes connaîtront à leur tour les géôles de Boiro. Nos vives félicitations au courageux Wanda et nos souhaits de réussite totale sous la 2e République.

Onzième « complot », baptisé « Cheytane 1975 »

Les militants du P.R.L. de Kaîté, section de Kakossa dans la fédération de Forécariah protestent contre le paiement double de la norme (fourniture obligatoire de grains). Comme à Faranah, Sékou Touré dirige un petit détachement d'agents de la force publique sur l'île ou n'existe entre autre inconvénient, aucune possibilité d'échapper au contrôle si les embarcations sont amarrées et gardées. Guidés par les responsables locaux du P.R.L., les agents prennent d'assaut tous les points susceptibles de servir de refuge aux populations effarouchées, réveillées par des coups de feu d'armes de guerre. Les pauvres citoyens, hommes, femmes et enfants sont pourchassés comme des singes et abattus froidement dans cette obscurité et même dans l'eau où ils s'étaient jetés pour échapper à la mort. Bilan : plus de 200 prisonniers et six tués par balle comme à la guerre :

Douzième « complot » dit Telly Diallo, 1976

Nous sommes au 12e complot, et la purge n'est pas encore totale. Beaucoup de cadres existent sur le chemin ! Il faut donc continuer à les pourchasser jusqu'à l'élimination totale de tous ceux des générations 1910-1920-1930-1940.
Alors que ceux nés entre 1950 et 1960, présentant moins de danger pour le régime — car ce sont des hommes nouveaux fabriqués par Syli-Sékou et le P.D.G. —, peuvent sursitairement vivre. Ils seront les futurs sujets du « Prince Mohamed », que son père a des velléités de désignation comme roi de Guinée afin que l'alliance avec une certaine princesse du Mahgreb ait lieu.
Mais attention, Sékou Touré connaît bien le peuple de Guinée ! Il ne fait rien au hasard. S'il craint les Soussous pour leur dynamisme, leur clairvoyance et leur disposition naturelle au combat, il a une peur bleue des Peulhs pour leur nombre, leurs qualités intellectuelles, leur prudence et leur discrétion. Diallo Telli, premier Secrétaire général de l'O.U.A. (Organisation de l'Unité Africaine), faisait la fierté de l'Afrique depuis l'École primaire élémentaire de Porédaka.
Éminemment intelligent, lucide et clairvoyant, ce Peulh du Fouta Djallon a fait l'admiration de tous ceux qui l'ont connu.
Pour ce compatriote victime de la jalousie d'un homme qui n'avait de qualité sociale que celle de protéger sa famille (limitée et étendue), nous demandons au Tout-Puissant Allah la clémence et la miséricorde. Qu'il l'accueille parmi ses élus : Abraham, Noé, Moïse, Jésus, Mahomet… (Amen).
A l'annonce de l'arrestation de ce fin diplomate, une dame roumaine est tombée en syncope au bord de la Mer Noire, où elle prenait un bain de soleil. Pourtant, toute enquête faite, elle n'a jamais vu Telli Diallo qu'en photo, mais elle l'admirait à cause de ses nombreuses qualités connues du « monde civilisé ».
Certains n'ont-ils pas condamné Telli d'être rentré en Guinée après tant d'intrigues faites par Sékou Touré en vue de son éviction du Secrétariat Général de l'O.U.A., poste qu'il a si honorablement occupé, si dignement dirigé, surtout pendant cette période de balbutiement du bébé qu'il a entretenu, soigné pour le laisser beau, luisant avec un langage développé, un enfant âgé de dix ans ?
Il ne serait pas rentré en Guinée s'il se reprochait quelque chose. Mais blanc comme neige, Telli Diallo, ce grand patriote devait-il vendre ailleurs ses compétences dont le peuple de Guinée avait le plus besoin ? Nous pouvons supposer sans trop de risques que si Sékou Touré avait eu pour compatriote Toussaint-Louverture, Blaise Diagne, Lamine Guèye, il les aurait tués ou éliminés de la scène politique au même titre que Karim Bangoura, Koumandian Keita, Barry Diawadou, Mamba Sano, Diallo Abdoulaye, et autres.
Si Sékou Touré a toujours réussi dans sa politique de « diviser pour régner » en opposant systématiquement des ethnies, des groupes sociaux, des hommes aux femmes, des époux aux épouses, des enfants aux pères, des élèves aux maîtres, pour la première fois, à notre connaissance, il échoue lamentablement en 1976 dans l'incitation des Soussous contre les Peulhs.

A ses slogans criés au Palais du Peuple :
— « A bas les Peulhs », les Soussous répondent :
— « Non ».
— « A bas le racisme peulh »
— « Non ».
— « A bas la situation particulière du Fouta »
— « Non ».

Sékou, constatant avec amertume son échec à opposer désormais deux frères, comme il l'avait réussi en 1957-58, emploie sans retenue la violence propre à son état d'âme. Car il n'a pas réussi cette fois-ci a faire adhérer le Peuple à son complot contre les Peulhs.
Il s'acharne donc avec hargne contre l'ethnie peulhe mais, « grand stratège », « le Responsable Suprême de la Révolution », fera arrêter d'abord quelques éléments des autres groupes ethniques, tournant longtemps autour des malheureux cadres peulhs. Là, se confirme une déclaration qu'avait faite un jour un membre du B.P.N. (Bureau Politique National du P.D.G.) s'agissant des opérations de ratissage qu'organise périodiquement le Parti. « Pour prendre le gros poisson visé, nous jetons le filet sur mille petits et moyens poissons innocents victimes de notre haine mortelle ». « Il vaut mieux sacrifier mille innocents que de laisser échapper un prétendu coupable ». Propos de Damantang Camara. Ainsi, pour arrêter Telly Diallo et tenter de convaincre l'opinion sur sa culpabilité, il faut prendre des personnalités telles que Docteur Alpha Oumar Barry, membre du Bureau Politique National du PDG, deux membres du gouvernement, deux ambassadeurs, une dizaine d'officiers de l'armée, une centaine de cadres politiques et administratifs, sans compter plusieurs centaines de parents et amis aux principaux arrêtés, des centaines de marginaux, surtout Peuhls.
Avec cette crise d'une exceptionnelle gravité réglée par le feu et le fer, tout le monde s'attend à l'intérieur à l'explosion très prochaine de cette situation qui couve depuis février 1975. De quel côté partira l'étincelle. La suite des événements nous le dira.

Treizième « complot », le mouvement des femmes du 27 août 1977

A notre connaissance, voici le mouvement qui mérite exactement la dimension, le caractère et la raison que Sékou Touré et son Parti ont bien voulu lui donner. En effet, mouvement spontané d'explosion de colère générale provoqué par le marasme économique dans lequel végètent les populations guinéennes depuis le 2 octobre 1958, l'événement du 27 août 1977, est sans conteste, celui de la libération du peuple martyr de Guinée. Sékou Touré luimême l'a qualifié de plus grand complot anti-gouvernemental depuis l'indépendance nationale. S'il a eu tort de l'appeler « complot » comme les précédents fruits de son imagination, il a cependant eu raison d'affirmer que c'est le mouvement qui a fait plus de mal au Parti que toutes les manifestations jusqu'ici connues. Sékou ne dit pas pourquoi les 27 et 28 août ont fait plus de mal à son Parti. La raison est très simple : le mouvement des femmes de Conakry a d'habitude un caractère de soutien « dansant et chantant » au père de la nation. Que celui des matinées des 27 et 28 août 1977 sorte de l'ordinaire pour signifier avec force la désapprobation du P.D.G. et de son leader, c'est du nouveau auquel le premier jeune, l'idole et le mari de toutes les femmes de Guinée l'incorruptible, l'intransigeant Syli (éléphant) Sékou, guide incontesté et leader bien aimé, ne s'attendait pas du tout. Démystifié, le gros « éléphant » de Guinée est tombé, son invincibilité démentie.
Un dicton soussou nous avertit que le mourant est têtu. Sékou en donnera la preuve dans la soirée du 27 août 1977, quand certains cadres sont allés lui déconseiller le meeting précipitamment convoqué le 28 août au Palais du Peuple. « Convoquez-moi le meeting pour 10 heures. Quel que soit l'état d'esprit des femmes soussoues, ma seule apparition sur la tribune leur fait changer d'opinion », voilà la réponse de « l'homme-éléphant », toujours sûr de lui, qui enseigne cependant qu'en politique il ne faut minimiser aucune situation. Pour cette fois-ci il oublie son propre enseignement comme ce cycliste qui s'abstient, une seule fois de fermer son vélo en le garant devant le cinéma Matam : à la fin du film, il constate qu'un voleur ayant eu besoin de rentrer à la maison, a été obligé, malgré lui, d'utiliser la seule bicyclette qui n'a pas présenté de résistance. Les bonnes habitudes sont garantes de notre sécurité.
Le meeting est donc convoqué par un communiqué radio-diffusé du B.P.N. pour la matinée du 27 août 1977 au Palais du Peuple.
En grand boubou blanc, le Secrétaire Général du P.D.G. (pour l'avènement de qui les femmes de Conakry avaient demandé à leurs maris en 1954 de leur « céder le pantalon » s'ils étaient hésitants), arrive à la tribune du Palais conduisant une délégation du B.P.N. et du gouvernement. Il n'est pas ovationné comme d'habitude. Çà ! ce n'est pas clair ! quelque chose doit clocher quelque part ! Mais, on verra bien !
— Pour la Révolution !
— A bas !
— L'impérialisme ! »
— Qu'il vienne maintenant !
Brusque arrêt du tonnerre des slogans par le Président, qui n'a pas bien compris la réponse de la foule surexcitée…
— « Le colonialisme ! »
— On l'attend impatiemment !
Le Président tend bien l'oreille en se penchant même de son « bon côté » pour capter les termes soussous qu'emploient les femmes.
— Gloire !
— Au Peuple !
— Victoire !
— Au Peuple !
— Honneur !
— Au Peuple !
Par ces réponses justes, le président est quelque peu encouragé. Il continue donc :
— Vive la Révolution !
— Au tombeau !
Entre l'étonnement et la colère, Sékou Touré ne sait pas où donner de la tête quand, comble de désespoir, il entend les femmes fredonner un chant populaire très significatif :
« Ce n'est pas la convention établie entre nous. Tu nous as trahies. Nous en avons assez, crois-nous, Sékou ! Sékou ! as-tu oublié tes promesses » !
Les femmes se rendent compte que le « sans-peur » a pris peur.
En le voyant prendre la fuite de la tribune vers la porte de sortie, les insurgées redoublent d'ardeur en se ruant vers le politicien humilié dont le salut résidera dans sa course effrénée. Les milliers de femmes le poursuivront, du Palais du Peuple au Palais de la Présidence, lui, en voiture, elles à pied, chantant et dansant dans la rue.
Caché dans les méandres de son palais « labyrinthe », le grand tribun prend le micro et donne ordre aux forces publiques de tirer sur les pauvres femmes et, dans la seule ville de Conakry, l'on enregistrera 67 blessés graves et 12 morts.
A Fria, Coyah, Forécariah, Kindia comme une traînée de poudre, les femmes se sont levées comme une panthère blessée pour suivre l'exemple de leurs soeurs de Conakry, en se rebellant contre toute autorité de l'État et du Parti.
Si les fois précédentes, Sékou faisait une purge en arrêtant surtout les cadres, cette fois-ci, c'est une véritable arrestation massive, car c'est le peuple lui-même qui s'est levé les 27 et 28 août 1977 pour lui dire non, définitivement non. Pour se venger de cette grave indiscipline, il fait arrêter plus de mille femmes et enfants dont un grand nombre périt dans le camp de concentration tristement célèbre de Boiro. Cependant si la leçon a été durement payée, on reconnaît unanimement que les événements du 27 août 1977 ont signé deux actes de décès et un de naissance.
Sékou et son P.D.G. sont politiquement morts tandis que naissait la liberté du Peuple de Guinée. Événement réellement douloureux mais décisif qui influencera de façon heureuse la vie politique, économique et sociale de la nation. Le Peuple de Guinée s'incline pieusement devant la mémoire de ces autres martyrs dont le sacrifice a précédé à coup sûr la mort de Sékou Touré.

Quatorzième « complot », « l'ennemi utilise une poignée de femmes contre la Révolution » 1978

Sékou n'est pas à sa première manifestation d'hostilité contre les enfants. Déjà en 1968 (?), il ordonne au Ministre de la Défense et de la Sécurité d'organiser une rafle d'enfants sous le prétexte de faux chômeurs. Sékou devait annoncer lui-même, un an plus tard, le nombre de 300 enfantsêtés et tués par asphyxie dans une cellule hermétiquement fermée du camp Alpha Yaya par la faute de ce Ministre, avait-il dit pour se disculper.
Comme il n'y a pas de crime parfait, la répétition de ce crime dix ans plus tard, met cette fois-ci à nu sa responsabilité toble et entière. En effet, lors d'une rencontre internationale de foot-ball organisée au stade du 28 septeinbre, en 1978, Sékou Touré en mal de sacrifices humains, fit ramasser une cinquantaine d'enfants de 7 à 13 ans qui, engouffrés dans un gros camion cellulaire, sans orifice d'air, seront étouffés jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Cette regrettable situation déclencha une marche de protestation vive des femmes de Conakry I qui seront malheureusement dispersées par les forces de police.
Ce qui est intéressant comme leçon à retenir c'est que Sékou n'est plus ce « fascineur » d'antan dont les tonitruants discours résolvaient tout, jusqu'au douloureux problème de pénurie alimentaire. Il n'est plus craint surtout des femmes qui sont désormais prêtes à lui régler les comptes.

Quinzième « complot », l'affaire d'un professeur mercenaire, 1979

Un jeune professeur du nom de Bah Mahmoud, résidant en France depuis 1962, originaire de Labé, décide de rentrer en Guinée suivant l'itinéraire Paris-Dakar-Bissau-Boké-Conakry.
Il est réceptionné à la frontière de Boké par les hommes de main de Siaka Touré et conduit au Camp Boiro sans autre forme de procès. Les personnes l'ayant hébergé tout le long du parcours, ainsi que ses guides, au total une vingtaine d'hommes dont deux grands marabouts, ont été tous appréhendés, ligotés et envoyés à Boiro comme des colis de marchandises rares. Sékou est un assassin endurci, mais s'il avait « vu de ses propres yeux » les neuf (9) jeunes hommes, qu'il a ordonné de tuer par diète noire dans cette affaire du professeur Bah, il les aurait certainement épargnés à cause de leurs qualités physiques : tous, jeunes peuhls de 18 à 25 ans, teint très clair, belle stature, nez aquilin, dents blanches, cheveux longs et lisses, bref, le type de Peuhl aux traits fins, du Fouta-Djallon au Macina, du Mali au Niger, du Cameroun au Nigeria. Plus que tous les crimes que Sékou a déjà commis, la mort de ces neuf jeunes hommes nous a si profondément marqués à Boiro que tous les détenus en gardent un triste souvenir.
Dieu les accueille dans son paradis… Amen.

Seizième « complot » : attentat par la grenade, 1980

Sékou Touré se moquait royalement du Peuple de Guinée en le jugeant incapable de réfléchir tant soit peu sur les problèmes de la vie. C'est pourquoi il a inventé toutes sortes de complots même ceux qui ne convainquaient personne, avec un scénario mal monté. C'est le cas de cette fameuse affaire de grenade. En effet, c'est au cours d'une manifestation artistique organisée au Palais du Peuple, pour commémorer la fête anniversaire du 14 mai, qu'une grenade défensive éclata aux pieds du « Responsable Suprême de la Révolution ». Cette explosion causa la mort d'une femme et de nombreux blessés.
Selon les témoins qui étaient dans la salle au moment de l'incident, ainsi que les renseignements fournis par les spécialistes de l'armement et munitions, il semble que les choses ont été montées de toutes pièces, car, qui ne sait pas la vigilance du leader du P.D.G. qui ne vient dans la salle des congrès du Palais du Peuple qu'après avoir fait fouiller tous les coins et recoins, et d'être parfaitement sûr de la sécurité des lieux ! Connaissant l'homme, l'opinion publique a exprimé sa surprise en apprenant que le coupable de l'attentat a réussi à glisser deux grenades dans les pochettes des rideaux, dont le Secrétaire Général du P.D.G. s'assure de la parfaite sécurité, garantie que lui donnent ses hommes de confiance, avant de prendre place dans la salle. L'on dira comme version officielle « Le Responsable Suprême de la Révolution, le Camarade Président A.S.T., par un réflexe révolutionnaire a évité de justesse la grenade dégoupillée ; il s'est saisi de cet engin fumant, l'a propulsé à 30 mètres où il devait éclater quelques secondes plus tard ! » La propagande venimeuse du Parti consiste à déifier le leader, à mystifier ses faits, gestes et propos qu'on dira relevant d'une inspiration divine.
Le scénario de la grenade a voulu prouver l'invulnérabilité de Syli-Sékou sur le plan physique, car au plan politique, l'événement du 27 août 1977, l'a complètement tué. Le côté qui lui reste c'est accréditer l'idée que Sékou Touré est anti-balle, anti-fer, aucune arme ne pouvant pénétrer son corps. Malheureusement, il ne donnera aucune occasion de vérifier cela. Mais, comme on le sait, jamais Sékou n'échoue totalement dans ses affaires : s'il perd la face d'un côté, il gagnera infailliblement de l'autre. Si l'opinion a banalisé cette affaire de grenade, Sékou lui, n'écoutera que son coeur pour agir conformément à son programme habituel de purge périodique. Ainsi, plus de 200 personnes, dont plusieurs officiers de la milice, de la gendarmerie, de l'armée, accompagneront au Camp Boiro, toute la police en service au Palais le jour de l'incident. Beaucoup y mourront alors que les autres resteront en prison jusqu'au 3 avril 1984.

Dix-septième « complot » : l'affaire des tracts à l'aéroport, 1981

Depuis l'événement du 27 août 1977, le régime de Sékou Touré est aux abois. Tout mouvement est un complot. Tout coup de feu est une tentative d'assassinat du Chef de l'État. Il faut cependant reconnaître que si la plupart des complots sortaient de l'usine à complots Ahmed Sékou Touré, la fin du règne de dictature et de misère a été sérieusement marquée par des soulèvements populaires spontanés, qui se succédaient à une cadence effrayante pour le « Responsable Suprême de la Révolution ».
En effet, l'année 1981 commence avec des explosions à l'aéroport international de Conakry le 22 février, suivies de distribution de tracts dénonçant le régime de Sékou Touré. C'est le « complot de l'aéroport ». Comme d'habitude, on rafle tous les travailleurs civils et militaires de l'aéroport, tous les habitants proches de l'aéroport, et même les gens qui étaient de passage. Le nombre d'arrestations varie entre 300 et 350 personnes. De ce groupe important tant par le nombre que par la qualité de ceux qui sont arrêtés, on n'a dénombré que 41 rescapés dont une partie n'a été libérée de Boiro que par l'armée le 3 janvier 1984. L'année 1981 sera également marquée par bien d'autres affaires dont le retentissement sera moindre mais dont la portée dépassera les frontières guinéennes. C'est le cas de Chelck Mohamed Kone, un ressortissant guinéen qui a commis le crime d'écrire dans un journal libérien un article dénonçant le régime dictatorial de Sékou Touré. Ce dernier le fera arrêter par la police libérienne, dont le gouvernement en fera livraison au Premier Ministre Beavogui, dépêché sur les lieux par son ami le tyran. La technique consistait à fournir au pays extradiant, une accusation entrant dans le cadre du droit commun. Dans le cas de Kone, c'est un chauffeur guinéen en chômage au Libéria qui sera son accusateur.

Dix-huitième « complot » : Affaire des rêves, 1982

En 1974, un jeune paysan, lettré arabe, du village de Posséah, dans la sous-préfecture de Tondon/Dubréka, et en janvier 1982, un autre jeune étudiant de la ville de Pita, perdent leur liberté (le premier son innocente vie) à la suite de cauchemar dont le récit a été rapporté falsifié aux autorités. En effet, chacun, au réveil d'un sommeil troublé annonce aux siens s'être vu, êve, Président de la République. Quel sacrilège ! « Il faut éviter de faire de tels rêves » , car ces rêves avaient ouvert, en 1974 et en 1982, des affaires tristement connues d'affaires de Posséah et de Pita qui emportèrent un nombre important de cadres intellectuels, politiques, civils et militaires. Le recensement a permis de dénombrer 19 rescapés de cette affaire de Pita alors que six seulement de Posséah végètent actuellement dans des maladies contractées en prison politique pour avoir été mis au courant d'un tel rêve et n'avoir pris aucune disposition dans le cadre de la « vigilance du Parti ».

Dix-neuvième « complot », dit des jeunes lybiens, 1982

Une lettre anonyme (c'est la règle au sein du P.D.G.) déclencha le « complot » des jeunes lybiens. (Il s'agit des jeunes miliciens du parti formés en Lybie).
Un « révolutionnaire vigilant » qui a un petit problème anodin avec un jeune militaire formé en Lybie, informe par lettre anonyme, les autorités comme quoi les « jeunes lybiens » sont en train de préparer un coup pour renverser le « Responsable Suprême de la Révolution », Commandant en chef des Forces armées populaires et révolutionnaires, le Stratège Président Ahmed Sékou Touré ». Le principal accusé, le caporal Sidiki Kaba, malgré toutes les tortures (dont celles des aiguilles sur les paupières), ne dénoncera aucun officier de l'armée. Il mourra donc le 29 décembre 1982 (Paix à son âme). L'on a recensé 25 rescapés de cette affaire.

Vingtième « complot » dit de la Présidence, 1982

En avril 1982, une sentinelle est assassinée à la Présidence. Un chauffeur, nommé Aly Camara, de la C.B.G. est accusé, arrêté torturé et gardé au secret à la cellule 49 du Camp Boiro pour mourir en septembre 1983. Beaucoup d'arrestations auront lieu à cette occasion, bien préparée par Sékou, le « fervent musulman » qui, selon des témoignages dignes de foi, aurait personnellement mis le couteau à la gorge de la pauvre sentinelle, lui fermant ainsi définitivement la bouche, car celle-ci, au cours d'une ronde régulière le long de la clôture du Palais de la Présidence, aurait à sa perte, surpris Sékou et un de ses agents complices, en train d'immoler une fille comme sacrifice humain.

Vingt et unième « complot » dit des élèves gendarmes, 1982

De mai à juillet, ils seront onze (11) avec leur directeur et les encadreurs à répondre de la « tentative de renversement du régime ». Ces pauvres jeunes, à l'exception de trois, ne recouvreront la liberté qu'à la prise du pouvoir par l'armée le 3 avril 1984.
L'année 1982 comme toutes les années du règne du dictateur, sera également marquée par plusieurs arrestations d'individus ou de petits groupes, pour « activités subversives, propos malveillants ou intelligence avec l'ennemi ». Mis au banc des accusés par l'O.N.U. à travers ses institutions humanitaires et par certaines organisations non gouvernementales comme Amnesty International, complètement démasqué et acculé pour ses nombreux crimes politiques depuis son accession au pouvoir, Sékou Touré change de méthode : sous l'inculpation de délit de droit commun, il fera arrêter désormais tous ceux et toutes celles qu'il aurait bien voulu accuser de complot.

C'est ainsi qu'en mai 1982, la situation de Macenta n'est pas qualifiée de complot. En effet, la population de Macenta, excédée par les exactions du régime de la vie chère, se révoltera et ira saccager le commissariat de police et la Maison du Peuple, résidence officielle du Secrétaire Fédéral du Parti, qui ne devra la vie sauve qu'à la protection de l'armée. Cette affaire passera aux assises et tous les inculpés, à l'exception d'une femme et d'un garçon mineur, seront condamnés à de lourdes peines d'emprisonnement.

Année 1983

L'année 1983 connaîtra plusieurs cas isolés, dénotant l'emballement total de Sekou car, il ne se passera pas un mois sans qu'il y ait une arrestation pour « tentative de sabotage de la prochaine conférence de l'O.U.A. », mercenariat et tentative d'assassinat du Chef de l'État, sortie ou entrée illégale ».
Il n'est pas bon recevoir la visite ou héberger un ami ou un parent venant de l'extérieur. Tout est matière à suspiscion. Un chasseur du nom de Namory Berete est arrêté le 15 juillet 1983 pour détention illégale de munitions de chasse. Cinq militaires de Sérédou (Macenta) sont arrêtés pour « détention illégale de munitions de guerre ». Deux moururent au camp Boiro sans jugement. L'on est surpris d'apprendre qu'un militaire autorisé de porter une arme soit inquiété par ce qu'on a trouvé des munitions sur lui. Par ailleurs, si Sékou Touré est mort avec une idée force, celle de la réunion à Conakry du sommet de l'O.U.A., la mort l'a emporté avec 25 ans de retard ; mais l'essentiel est fait : Sékou qu'on croyait éternel est mort. Et sa mort intervient au moment où tout le monde s'y attend le moins. Le dictateur de Conakry, après tant d'ombrages, voulait redorer son blason en organisant l'un des sommets de l'O.U.A. les plus réussis, celui de Conakry (où l'on ne trouvait que l'air pour respirer et les dispositions prises pour assurer le succès des assises). Aussi, voulait-il faire place nette de tous les « troublions » susceptibles de rencontrer tous ces journalistes indépendants, fouineurs et trouble-fait qui allaient envahir lit Guinée pendant quelques jours. Il prépara donc fiévreusement un « complot » chargé d'assainir le climat socio-politique guinéen. Au cours des meetings qu'il baptisait « Conseil Régional de la Révolution » (C.R.R.), il mettait en garde les cadres de son parti contre, disait-il, les menées subversives de l'impérialisme et de certains responsables africains (Lybie et Algérie) qui voulaient faire échouer le vingtième sommet de l'O.U.A. prévu à Conakry. Sékou Touré prétend que le pays est menacé en cinq points de ses frontières et à Conakry. Le scénario était en place, les acteurs aussi. Les gouverneurs des régions frontalières devaient servir de détonateurs : il s'agissait pour eux d'exacerber un peu plus les populations déjà exténuées.

Année 1984
Affaire des normes, Benty (Forécariah), janvier 1984

C'est cette manoeuvre subtile qui conduira, en janvier 1984 les autorités de Forécariah à exiger des populations de Benty de payer deux fois les normes (quantité donnée de produits agricoles que chaque paysan doit obligatoirement fournir annuellement au gouvernement).
Les malheureuses populations à bout de force refusent cette fois-ci de s'exécuter. Conakry informé, donne l'ordre de « faire feu » et les autorités administratives et politiques rendues sur les lieux exécutent l'ordre reçu de tirer sur les populations. Elles ne trouveront le salut que dans la force de leurs jambes, laissant sur le carreau un commissaire de police.
L'ordre est impérativement donné à l'armée de « ceinturer » la région concernée et de « mater » sans pitié la « rébellion ». On dénombrera 52 arrestations dont 44 transferts au Camp Boiro. Un inculpé a été immédiatement jugé, condamné à mort et exécuté sur place. Parmi les transférés au Camp Boiro, deux mourront d'hémorragie interne due aux coups de crosse reçus au cours de la bagarre. Une femme en grossesse avancée, pourchassée, se réfugiera en brousse où elle accouchera de jumeaux prématurés. La mère et les deux nouveau-nés devaient mourir quelques heures plus tard. Des coups de feu et l'émotion violente provoqueront de nombreux avortements dans beaucoup de villages de Benty. Les rescapés, au nombre de 40, tous cultivateurs, n'ont été libérés de Boiro, des maisons de force de Forécariah et de Kindia, que le 3 avril 1984 à l'avènement du C.M.R.N.

Affaire de Seinko (Beyla), février 1984

Pendant que l'affaire de Benty est en cours, éclate en février 1984, celle très douloureuse de Seinko (Beyla) à la frontière guinéo-ivoirienne. Ici, le gouverneur de région, exaspéré par l'attitude des femmes qui déclarent n'avoir plus de produits pour la commercialisation, après avoir fourni les normes exigées, ordonne à la police de tirer dans le tas. Trois femmes tombent aussitôt après les premiers coups de feu. La population n'arrivent pas à mettre la main sur le Gouverneur qui met ses jambes au cou jusqu'à sa jeep. Arrivé à Beyla il envoie un message à Conakry signalant un soulèvement populaire à Seinko. Ici encore on dépêchera une troupe pour, dit-on « maintenir l'ordre ». Après de nombreuses arrestations, Lansana Diané est chargé de superviser un jugement sommaire qui aboutit à une condamnation à mort par fusillade.

Les fusillés de Mamou, mars 1984

A Mamou, en mars 1984, un contrôle de police aboutit à l'arrestation d'un citoyen pour faute de non présentation de pièce d'identité. Les traitements violents infligés à ce pauvre citoyen par la police exaspèrent la population qui exige sa libération immédiate. Bagarre déclenchée, la population saccage le commissariat de police , on procède à de nombreuses arrestations.
Cherif Sékou, Ministre de l'intérieur beau-frère de Sékou, qui avait fait intervenir la troupe, supervise un jugement à la « P.D.G. » qui condamne cinq citoyens à mort.
Les 4 condamnés présents dont un handicapé, le 5e étant en fuite, sont fusillés publiquement à Mamou.
Avant d'être fusillée une des malheureuses victimes sollicite des autorités, la permission d'adresser la dernière prière à Allah le Tout-Puissant. Diallo, imam des fidèles musulmans de la Mosquée de son quartier, après la prière, prononce les dernières paroles à l'adresse de Sékou, le cruel :
— Allez dire de ma part à celui qui vous envoie nous fusiller, que nous sommes et demeurons ses dernières victimes ; il ne tuera plus personne en Guinée, nous sommes les derniers sacrifices humains, c'est tout ce que j'avais à dire à Sékou et, aux miens, mon innocence totale. Wassalam.
Après ce discours pathétique, le peloton d'exécution déchargea sur les pauvres innocents le contenu des 12 armes de guerre qui étaient braquées sur eux.

Mais Sékou n'a toujours pas frappé son dernier grand coup. En règle générale, tout Africain entrant en Guinée est considéré comme un mercenaire et, arrêté, il est traité comme tel à Boiro.
Trois jeunes ivoiriens (Alphonse Dally, Honoré Gaye et Merlin Antoine) avec quatre ressortissants Sierra-léonais, en feront la triste expérience.
Tous les nationaux recevant des parents ou des amis venant de l'étranger sont arrêtés comme agents de la 5e colonne (l'artiste Siaka Diabaté de l'orchestre Bembeya Jazz, Charles Durand et Mady Kaba, en ont fait l'amère expérience). Tout cela ne peut être considéré que comme hors-d'oeuvre, avant le grand et dernier coup que le dictateur et ses hommes de main vont savamment préparer dans les laboratoires de Boiro

Préparation du dernier complot

En effet, au cours d'une séance du fameux Conseil régional de la Révolution tenue au Palais du Peuple, Sékou annonce à l'auditoire que la révolution avait encore « mis hors d'état de nuire les têtes de file d'un vaste complot anti-guinéen sérieusement préparé tant à l'intérieur qu'à l'extérieur ». Il fera écouter les aveux extorqués d'un certain Karifa Kourouma, magistrat de son état, récemment rentré en Guinée et qui serait la tête de ce complot, presque avorté. La bande suivante décline l'identité d'un ivoirien envoyé pour faire du sabotage…
Mais dès les premières phrases, Sékou Touré fait arrêter la bande en disant : « Arrêtez cette bande, vous aurez l'occasion de l'entendre lorsque nous aurons mis à l'ombre tous ceux qu'elle dénonce, car il y est question de personnes très proches de moi ».
Voilà une méthode très chère au dictateur : paniquer pour mieux préparer le terrain des futures arrestations.
Sur la bande de Karifa, il est question de Côte-d'Ivoire, d'ambassadeur de France à Dakar, des membres influents du gouvernement sénégalais, qui sont nommément cités.
On saura plus tard que Sékou Touré avait décidé de profiter de cette nouvelle phase du « complot permanent » pour reprendre tous les anciens détenus politiques qui avaient été libérés. Cela est d'autant vrai que Karifa dénonçait certains d'entre eux, comme Jean Faragué, ancien ministre dont lui et sa famille totalisent déjà 12 ans de Boiro répartis comme suit :

C'est au cours de cette autre gigantesque opération de purge nationale, une sorte de résumé de tous les complots imaginaires que le champion des changements brusques, Dieu d'Abraham, de Jésus et de Mohamed, qui eut raison de Namrod, d'Hérodote, des pharaons d'Égypte, des empereurs romains ; qui vainquit Hitler, Mussolini, Tschombé, Idi Amine, Bokassa, Mao, rappela à lui cet autre champion de la suppression de la vie, contre qui l'ange de la mort portera plainte pour usurpation de fonction, le jour du jugement dernier, le très célèbre Sékou Touré, Président de la République de Guinée.

2. La répression

Toutes les séquences du « complot permanent » ont été violemment réprimées de la même manière et présentent les traits caractéristiques suivants :

B. Modes d'arrestation

Tous les modes d'arrestation pratiqués par Sékou sont en violation flagrante du respect des droits de l'homme et du citoyen, tels que définis dans les chartes de l'O.N.U. et de l'O.U.A. De l'avis des anciens détenus politiques qui ont connu la sanglante répression et le séjour des tristes camps de concentration, on dénombre les modes d'arrestation suivants :

Procédé de kidnapping ou d'enlèvement par des agents de la force publique non nantis de mandat d'arrêt ni de mandat d'emmener.

Ce procédé est généralement pratiqué entre 0 h et 6 h du matin. Les agents investissent le domicile, s'emparent des biens (argent, bijoux, appareils, pierres précieuses, etc.), laissent la famille éplorée sans abri (elle sera, les jours suivants, renvoyée de la maison) et sans moyen de subsistance. Ligoté dans le plus normal des cas ou menotté, le malheureux « agent de la contre révolution » est conduit dans l'un des camps de la mort.

Enlèvement par les comités du Parti

A la suite d'une dénonciation calomnieuse sur les antennes de la radio, une compétition s'ouvrait aussitôt entre les militants du comité ou P.R.L. de résidence du dénoncé pour s'emparer de lui et de ses biens, à qui mieux, mieux, le lyncher et le conduire, dans un rythme battant de chants populaires, devant le Comité révolutionnaire. Durant le parcours, il sera rué de coups, mais le souvenir le plus triste qu'il gardera de ces instants héroïques est l'injure qu'il reçoit ainsi que le crachat à la figure de la part de personnes qui lui doivent gratitude et reconnaissance (ancien domestique par exemple).

Arrestation après une présentation volontaire

Un citoyen qui ne sait pas ce qui se passe au Camp Boiro, qui n'imagine pas un seul instant les méthodes utilisées pour monter les scénarios et préparer les acteurs des complots, qui ne se reproche absolument rien, qui croit profondément en la sagesse du Président Ahmed Sékou Touré son leader bien aimé, est dénoncé par voix de radio. Il ne sait pas que c'est un arrangement pour mettre main sur lui. Dès qu'il entend donc son nom sur les antennes de la « Voix de la Révolution », il se lève, gaillardement et innocçmment, se rend au siège du Comité Révolutionnaire pour exiger une confrontation avec son accusateur. Quelle naïveté ! Quel naturel ! Il se fait tout bonnement « cravater », sans effort par la commission d'enquête dont le président l'accueille « fraternellement » en le mettant à la disposition de M. Fadama Conde, chef de poste central du bloc.

Arrestation par perfidie

La perfidie est la règle d'or de conduite du « Responsable Suprême de la Révolution », de son P.D.G., donc du Comité Révolutionnaire, appareil répressif dont les membres sont désignés en fonction de leur disponibilité pour commettre les crimes les plus odieux, les plus ignominieux.
En effet, assis à son bureau, dans son salon ou couché dans sa chambre à une heure avancée de la nuit, tel haut cadre, programmé, pour ce jour, reçoit un coup de téléphone l'invitant à se rendre immédiatement au Camp Boiro où la commission a besoin de ses bons offices. Il interrompt ses activités ou son repos, et dans une confiance totale, se présente au Comité Révolutionnaire, fier d'avoir été correct et discipliné. Malheureusement pour lui, car il ne doit plus jamais revoir sa famille, pour la plupart des cas, ou alors il purgera plusieurs années de prison dans le triste Camp Boiro.
Sékou Touré, champion de la trahison, envoie ou fait envoyer des coups de téléphone.

A Emile Condé, Ministre des T.P.
— Alors, Êmile il paraît que le bac sur la Fatala est en panne. Je te demande de te rendre immédiatement à Boffa pour le dépanner. Mais pas question de te faire remplacer. Va, toi-même constater les maux et, aussitôt, adresse-moi un rapport circonstancié.
— D'accord Camarade Président. J'y vais de ce pas !
Pauvre Émile ! Il sera « cravaté » par les gendarmes entre Conakry et Boffa. Déposé à Boiro, il ne verra la lumière que le jour où un peloton d'exécution le reçoit avec tous les honneurs dus à son rang.

A Balla Camara
— Allo ! Zoumanigui ! Bonjour.
— Bonjour Camarade Ministre.
— Je suis Président et non Ministre
— Excusez-moi mille fois ! Je ne suis qu'un idiot pour n'avoir pas reconnu votre voix !
— Bien ! compris ! Maintenant va voir le Ministre Balla Camara, ton parent, mets-le en confiance en bon flic et dis-lui de se préparer pour un petit voyage avec moi sur Labé. Le départ est prévu pour 15 h, dans une heure donc !
—A vos ordres Camarade Responsable Suprême de la Révolution. Balla se prépare rapidement et, dehors, à quelques mètres de chez lui, des agents envoyés par Sékou-traître le saisissent violemment pour l'embarquer dans une jeep. Au lieu de Labé, le voyageur se retrouve à Boiro où il vivra tant que l'Almamy Ibrahima Sory de Mamou n'intercédera pas en sa faveur auprès de Sékou, qui promettra sa libération mais le tuera la nuit-là même.

A Yansane Sékou Yalani
Affecté à Conakry, ce cadre fondateur du Parti, premier Gouverneur de la région administrative de Conakry, tente vainement de rencontrer Sékou Touré qui n'attend plus rien désormais pour monter un scénario de kidnapping.
— Demande à Yansané d'aller, de ma part, voir le Ministre de l'Intérieur.
Ordre transmis et nécessaire fait !
En effet, dans un couloir obscur du Ministère de l'Intérieur, deux agents, subitement tendent des menottes à Yansané qui n'en revenait pas. Malheureusement, le Ministre ne l'a pas reçu, mais plutôt Fadama du bloc central du Camp Boiro, où il fera 10 ans avec le triste bilan d'être devenu complètement aveugle.

Courrier diplomatique

Dans l'anarchie du pouvoir en place, les ambassades de Guinée à l'étranger avaient été transformées en commissariats de police, procédant aux arrestations de citoyens guinéens résidant à l'extérieur comme bon leur semble. Ces victimes étaient expédiées à Conakry par courrier diplomatique et livrées aux bourreaux Sékou Touré, Ismaël Touré, Siaka Touré, Fadama Condé, et autres.

Extradition illégale

Si Sékou Touré a réussi à tromper tout le monde et partout, c'est surtout dans sa politique étrangère qu'il faut lui enlever le chapeau. En effet, par naïveté ou par complicité active, des gouvernants des pays voisins ont été très directement mêlés aux cruautés du régime sanguinaire de Sékou Touré. Sur commande spéciale, ils ont régulièrement livré aux bouchers de Conakry d'importants colis de ressortissants guinéens, exilés politiques ou simples navetanes.
Sur ce chapitre, rendons un hommage sincère aux Présidents Houphouët de Côte-d'Ivoire 1 et Senghor du Sénégal pour leur sagesse qui a sauvé les millions de Guinéens réfugiés dans leurs pays dont Sékou Touré exigeait la tête comme condition de « toute reprise avec son beau pays ».

C. Arrivée et séjour au Camp Boiro

1. Réception et accueil dans le camp

Si c'est un haut cadre du Parti et de l'État, les derniers honneurs lui seront rendus mais de façon un peu spéciale à Boiro ; si c'est un humble citoyen, pour une fois de sa vie, et la dernière aussi, il passera dans une haie d'honneur constituée d'agents de la force publique, en tenue de combat, baïonnettes au canon, mimant une phase de guerre. Bouleversé, traumatisé par des comportements qui lui sont tout à fait étrangers, le pauvre inculpé se sent si petit, si menacé de mort qu'il peut en devenir fou s'il manque tant soit peu de la bénédiction des parents. Mais tenez-vous bien ! ce psycho-choc n'est qu'un prélude à d'autres actes d'avilissement : déshabillement complet de la tête aux pieds, sans oublier les montres et les alliances, le rasage de ête sans eau mettent la dernière main à cette préparation psychosomatique qui finit par une humiliante photographie, ornement macabre du fameux livre blanc dont ce recueil de témoignages est l'antithèse. Le prisonnier ainsi traité, ahuri, abruti, est jeté dans une cellule sordide et sombre où commencent pour lui, s'il n'est pas mort quelques semaines plus tard, parfois de longues années de méditation.
Durant cinq jours au moins — c'est le minimum — ou 12 à 15 jours — c'est le maximum — le prisonnier entame une diète d'accueil (privation totale d'eau et de nourriture) devant l'affaisser moralement et le lessiver physiquement en vue de la Ire rencontre avec la commission d'enquête du Comité révolutionnaire.

2. Comparition devant la fameuse commission d'enquêtes

La diète a mis le détenu « en condition » selon les propres propos du Président de la Commission. Famélique, décharnu (les os seuls indiquent les différentes parties du corps), humilié, découragé de la vie qui ne signifie plus rien pour lui, au comble du désespoir, tel est l'état physique et moral général du prisonnier.
C'est justement l'état qui était attendu pour engager avec lui le combat héroïque de taureau qui finira de l'assommer ou le couronnera agrégé ès-résistances aux tortures, breveté du feu et du goudron chaud. Il est donc enchaîné et conduit sous escorte devant la commission d'enquêtes. La salle dans laquelle siège celle-ci est si vivement éclairée que le détenu est ébloui dès la porte, et torturé surtout par la vue d'une table garnie de toutes sortes de mets succulents, et du contenu d'un frigidaire sciemment exposé, plein de fruits, de glaces et d'eau fraîche. Mais un fumeur affamé est moins torturé par la présence de toutes ces nourritures qu'en recevant en pleine figure, des bouffées asphyxiantes de fumée de cigarette dont l'envie le torture depuis son arrestation. Le pauvre détenu, debout ou assis sur un petit tabouret, corps nu, écoute, désespéré, l'acte d'accusation que le président de la commission commence en ces termes :
— Maintenant qu'il est établi que tu es un élément des différents réseaux d'espionnage étrangers, la commission te demande de décharger ta conscience en "aidant la Révolution" qui compte encore sur toi, sur ce qui reste de guinéen en toi, malgré ta "haute trahison".
Voilà qui est dit et bien dit ! quel procureur ! quel tribunal ! quels magistrats qui n'ont aucune différence avec ce policier célèbrement connu à Conakry, du nom de « dis la vérité » qui prétendait connaître le carnet secret de tous les citoyens mêlés de près ou de loin à telle ou telle situation judiciaire dont il était chargé. Il recevait, dès la porte, tout accusé avec les propos suivants :
— Ah oui ! tu es là ! comme tu es salaud ! tu m'as échappé la fois dernière mais te voilà encore devant moi. Vous connaissez ce bandit mon adjudant ? c'est un membre actif des « mains noires » qui commettent tous les crimes dans la haute banlieue de Conakry. Ce sont ces éléments qui ont tué la jeune fille de Dixinn. Voilà l'affaire et voici l'un des coupables. Et toi, tu vas dire la vérité ! tais-toi ! menteur ! voleur ! tueur ! ».
Le pauvre accusé, sidéré ne fait que s'exclamer, en allant de surprise en surprise, car il n'est pas du tout l'homme à qui « dis la vérité » tient coûte que coûte à l'assimiler. Le problème pour lequel il a été arrêté n'a rien de commun avec tout ce que « dis la vérité » raconte. Il s'efforce donc vainement de faire comprendre à l'assistance l'erreur de « dis la vérité ». Mais il ne sait pas que ce monde de policiers qui emplissent la salle sont tous complices conscients et actifs de « brigadier-chef » dont le manège a bien fini un jour par être découvert. De la même manière que cet accusé de la police judiciaire, le détenu politique commence à réagir, à s'agiter, en essayant, pour la plupart des cas, de prouver son innocence. Au cas où le détenu est averti des méthodes de travail à Boiro, il évitera toutes les tortures en s'alignant immédiatement, comme on dit « derrière » le président de la commission, en reconnaissant ipso facto, tous les maux dont on l'accuse.
Une dépositiontype lui est donc présentée et, après lecture, il y apposera sa signature.
Mais le pourcentage est très minime de détenus qui échappent ainsi aux tortures par ralliement automatique. Les 95 % des détenus rejetteront les accusations portées contre eux.
La monstruosité de la trahison du Peuple par Sékou Touré et son équipe se passe de tout commentaire.
Oh ! quelle déception plus grave, plus insupportable pour le détenu politique qui entend un féroce coup de poing sur la table et, avec un ton extrêmement menaçant, le président de la commission, l'invitant à « collaborer » s'il tient à sa vie.
— Et, puisque tu veux prouver que tu es un dur à cuir, eh bien ! tant pis pour toi. Oularé ! prends-le (Oularé, cet agent fidèle au régime et surtout au président de la commission dont il est le plus grand complice, s'exécute sans « discussion ni murmure »).

Il se saisit de cette loque humaine, l'enlève comme un petit chat mouillé et, allez ! en voiture. Une jeep bâchée, garée dans l'obscurité conduira le détenu à la cabine technique où il est réceptionné comme un colis précieux, car, Cissé le ministre des tortures et ses quatre gorilles l'attendent avec impatience.
Le « cuisinage » commence donc avec les meilleures techniques apprises auprès des plus grands spécialistes en la matière.
— Il faut dire la, vérité du Ministre », précise le ministre Cissé. « Cette vérité-là, tu la diras bon gré, mal gré. Conditionnez-le, mon vieux ! il y a du calme dans la cabine ! Le président de la commission va « m'engueuler » s'il n'entend pas de cris, de pleurs, de gémissements de comploteurs. Il me taxera de faible ou de complice et me traitera comme tel.
L'action continue par une série de tortures, toutes aussi douloureuses les unes que les autres. Entre 0 h et 5 h du matin, si rien n'est obtenu du détenu tout en sang, de la tête aux pieds, respirant à peine, l'ordre est donné de le renvoyer dans sa cellule avec interdiction de soigner les plaies béantes faites sur plusieurs parties de son corps.
Après cette dose suffisante de tortures, couché à même le sol, complètement nu, le détenu n'a de bon que son esprit alors que le moral est à zéro. Le lendemain, à la même heure ou un peu plus tard, ême opération recommence. Et ainsi va la vie jusqu'au jour où, arrivé à la limite de la résistance humaine, le détenu, n'en pouvant plus, accepte de signer n'importe quelle « salade » en vue de sauver le « sauvable ».

3. Principales tortures

Les tortures pratiquées dans les camps de concentration sont de deux ordres : les tortures morales et les tortures physiques.

D. Tortures morales

  1. La séparation injuste et insupportable d'avec la famille, surtout des enfants de 3 à 5 ans, très turbulents, amis de leur père, est la forme de torture la plus pénible pour le détenu politique.
  2. Une épouse laissée en grossesse avancée cause des soucis permanents à un mari qui sait, par expérience, les accouchements suivis de complications d'une femme délicate.
  3. Les injures grossières proférées par le président de la commission d'enquêtes dans l'intention de choquer, d'énerver et de révolter le détenu ont amené beaucoup d'hommes de cœur à signer la fameuse déposition dans l'espoir que ce faux document compromettant une fois signé permettra la pendaison ou la fusillade immédiate de son prétendu auteur, mettant ainsi fin à cette douleur insupportable.
  4. Séances de torture de personnes très proches, l'une en présence de l'autre et inversement (mère en présence de son fils, fille abusée en présence du père, mère abusée en présence du fils, etc.).
  5. Une mère séparée d'avec son nouveau-né pleure son bébé qu'elle ne reverra d'ailleurs jamais, car, quelques semaines après son arrestation, celui-ci a tranquillement rejoint ses ancêtres qui voudront bien s'occuper de son éducation en attendant l'arrivée très prochaine de ses parents dont Sékou se charge de préparer le voyage.
  6. Longues détentions sans interrogatoires.
  7. Attitudes, comportements et propos discriminatoires des geôliers visà-vis des détenus.
  8. Traitements humiliants identiquement infligés à des personnes moralement débitrices l'une de l'autre (des beauxparents, des frères de mêmes parents, un jeune homme et une vieille personne à qui il doit égards et considération).
  9. Vaine attente en prison dans l'espoir d'être libéré la veille d'une fête quand on voit partir d'autres détenus, arrêtés pour le même motif que vous.

E. Tortures physiques

  1. La diète noire ou privation totale de nourriture et d'eau jusqu'à ce que mort s'ensuive.
  2. La diète limitée au cours de laquelle le détenu assiste à des séances d'exhibition de mets pour exciter son appétit.
  3. Ligotage des deux bras au dos et les deux jambes jointes, le tout lié au cou pour : être hissé, suspendu comme un régime de bananes, plongé dans un pneu 900 x 20, plongé dans un fût d'eaux usées.
  4. L'électro-choc avec des appareils électro-mécaniques produisant du courant à l'aide d'électrodes branchés sur les parties les plus sensibles du corps.
  5. La danse du feu : un amas de papiers allumé dans lequel on invite un groupe de détenus à danser.
  6. Brûlure par gouttes de caoutchouc allumé dont on laisse tomber les particules goutte à goutte sur le corps du détenu.
  7. Bain de la plante du pied dans du goudron chaud.
  8. Brûlure par feu de chalumeau et mégots de cigarettes sur les joues et d'autres parties sensibles du corps.
  9. Séance de placage sur un amas de gravillons et de tessons de bouteille.
  10. Bastonnade de femmes en grossesse jusqu'à avortement.
  11. Empoisonnement à mort de nourrice avec son bébé.
  12. Injection de produits toxique pour provoquer la mort.
  13. Séances d'interrogatoires perlées, répétées la même nuit ou non, avec force bastonnade au fouet, surtout pour ceux qu'on appelle les « durs à cuir».

Toutes ces méthodes apprises au cours de stage dans certains pays étrangers, dénotent la recherche et la subtilité des instruments de destruction dont usait le régime tribal, féodal et dictatorial de Sékou Touré.

A titre d'exemple, nous citons le cas du professeur de Vincent Jean-Paul Rossignol, torturé avec un appareil appelé manette à balais, à système électrique. L'interessé, jusqu'ici en porte de grandes plaques cicatrisées de brûlures sur le corps.

F. Régime de détention

Terreur, horreur, insécurité, humiliation, privation de liberté, de nourriture, d'eau, de soins, de visite, voilà ce que tous les détenus politiques de Guînée connaissent et gardent des camps de concentration, justement rendus célèbres par toutes ces caractéristiques.
D'autre part, les faits qui paraissent anodins ou tout à fait normaux dans le cadre normal de la vie en liberté, passent ici pour importants ou même singuliers, tant le régime de détention est sévère, rigoureux. Par exemple la discrimination raciale instaurée et entretenue au sein des détenus, par la différence de traitement entre Blanc et Boir, relève d'un complexe que Sékou a cultivé dans les faits quotidiens pour démentir ses propres déclarations, très compromettantes aux yeux du monde.
En effet, un Blanc, dès son arrestation a droit au lit, à la couverture, à un régime alimentaire spécial (salade, viande, pain), à la douche journalière et à la porte ouverte. Alors qu'un Africain, de quelque rang social qu'il soit, doit coucher à même le sol, enfermé tout le temps, mangeant du riz fade à la sauce d'eau claire sans viande ni poisson.
De même, les diètes de sanction sont généralement réservées aux Africains pour la moindre pécadille. Est servi à chaque détenu un litre d'eau par jour à la fois pour la boisson et pour la toilette : chacun peut aisément comprendre le besoin dans lequel ont survécu les rescapés des tristes geôles du Camp Boiro et d'ailleurs.
L'absence de soins médicaux jusqu'au moment où la maladie frise le seuil de non retour, nous a fait perdre, en plus des tués, beaucoup de codétenus dont certains ont crié au secours pendant plusieurs jours avant de rendre l'âme.
Le manque de conditions hygiéniques (un pot de chambre par cellule, pas d'effets de toilette, pas de chaussures) a été la source de pas mal de maladies. Mais, pour celui qui sait l'importance du sport, du travail créateur et libérateur, Sékou n'a tué les prisonniers politiques que de ce côté là surtout car, ce régime de réclusion totale (pas de contacts entre détenus, pas de visites de familles, pas de correspondances, pas d'information, pas de radio, de journaux, de livres), a tué ces centaines de détenus politiques.
Mais Sékou trompait-il en jouant son jeu par sa mise en scène à cacher a Amnesty International en 1982 le véritable régime de détention que subissaient les détenus du camp Boiro ?

G. Renseignements sur les charniers

On ne saurait parler de charniers sans indiquer les différentes formes de liquidation physique, que pratiquaient Sékou et ses bourreaux dans le cadre de leur plan machiavélique d'élimination systématique de tous les Guinéens capables de contribuer tant soit peu à l'accélération du processus de développement de la nation guinéenne.

1. Formes de liquidation

  1. Les liquidations accidentelles ou volontaires des suites de tortures à la cabine technique sont si tragiques que les agents chargés de cette salle besogne sont aussi responsables des crimes que leurs maîtres. Il faut être sans cœur pour tuer aussi froidement l'homme, cette créature parfaite qui a la vie difficile à prendre.
  2. La pendaison publique est la forme qui a le plus terrorisé les populations guinéennes depuis que Sékou Touré a pendu en 1971, 4 hauts cadres dont 2 Ministres à Conakry et 73 marginaux dans les régions, pauvres navetanes extradés d'un pays africain.
  3. L'exécution, par les armes est la forme classique de liquidation que tous les détenus préfèrent à toute autre forme, mais comme tout choix, l'exécution par les armes a ses inconvénients en Guinée de Sékou Touré où la balle du peloton d'exécution n'atteint pas tous les condamnés à mort. Poussés dans la fosse commune, ceux qui ne sont même pas blessés, demandent avec insistance le coup de grâce, s'il faut l'appeler ainsi, pour qu'ils ne soient pas enterrés vivants. «
    — Tuez-nous s'il vous plaît, nous ne sommes pas morts ! Nous ne sommes pas atteints par les balles ! «
    — Allez ! envoyez la terre ! leur bouche sera bientôt fermée .
    Le conducteur du bulldozer fait le nécessaire en mettant dans le ventre de cette innocente et silencieuse terre, morts, blessés et vivants.
  4. La liquidation par la diète noire a tout naturellement remplacé la forme classique qui requérait trop de dispositions. Cette forme 'moderne' ne coûte rien, même pas une balle. Il s'agit d'enfermer le détenu dans une cellule requise et de n'ouvrir la porte que pour retirer son cadavre. S'il gémit trop fort parce que tenaillé par la faim et la soif, Fadama Condé n'acceptera pas d'être « tympannisé », il fera ligoter le malheureux supplicié pour accélérer sa mort en empêchant le sang de circuler normalement. « Attachez-le ! il se taira et mourra bientôt, dira-t-il ».
  5. La liquidation après une injection de produits toxiques est une preuve du cynisme de Sékou Touré dont aucune mort n'a ébranlé la vie, même pas celle de son ami Saïfoulaye…
  6. L'ensevelissement de personnes vivantes a été considéré par l'opinion comme une ignoble exécution de sacrifices humains par le dictateur. Le cas du garde républicain enterré vivant à Dixinn a profondément marqué les populations de Conakry.
    Les pelotons d'exécution étaient communément appelés « corvée bois » par les services de sécurité et les agents de la force publique dont Sékou a sali la main de la plupart. De même, ils désignaient le Camp Boiro par Coyah, rien que pour cacher les tristes réalités que le monde sait aujourd'hui.

2. Charniers connus

  1. Bloc Boiro
    A l'intérieur du bloc, sous l'enceinte même de la prison, a été enterré le corps de Seibold, citoyen allemand arrêté en 1970.
  2. Nongo
    Quartier situé dans la 8e sous-préfecture de Conakry II, Nongo a cet avantage d'abriter l'un des plus grands cimetières de la capitale. Sékou Touré a profité du retrait de cette zone, presque rurale, pour y enterrer quelques cadres tués au Camp Boiro. Les fouilles, encore insuffisantes ont permis de découvrir, grâce à des témoins occulaires, les tombes des personnes suivantes :
  3. Champ de tir Sangoyah
    On a découvert à cet endroit trois fosses communes. La première pourrait comprendre entre autres, les corps suivants : Le cas de cette dame, Mme Hadja Loffo Camara, membre fondatrice du P.D.G., sage-femme principale de son état, membre de la Direction Nationale du Parti unique, Ministre des Affaires Sociales, est très douloureux, quand on sait les conditions de traitement infligées à cette respectueuse personne durant sa détention. Son calvaire ne devait prendre fin que le 25 janvier 1971, jour où elle a été retirée du Camp Boiro pour être exécutée à côté d'une fosse dont elle a personnellement apprécié des yeux non bandés, les dimensions. Aussitôt abattue, elle a été précipitée dans sa dernière demeure où elle repose.
    La deuxième fosse contiendrait les corps des personnes qualifiées de mercenaires arrêtées lors de l'agression du 22 novembre 1970, dont le célèbre Thiam Mamoudou, l'assaillant principal de l'usine électrique la nuit du 22 novembre 1970.
  4. Kindia
    Sous le mont Gangan
    Il existe là deux fosses communes situées côte à côte et, les témoins affirment que les corps suivants sont enterrés dans la première fosse : Dans la deuxième fosse, reposent les parachutistes de Labé arrêtés en 1969.
  5. La forêt de Fissa
    Cette célèbre forêt renferme des fosses communes avec les corps des détenus de 1969 et ceux des extradés d'un pays africain, complices de Sékou. Ces victimes ont été nuitamment transportées sur ces lieux après avoir été étouffées dans des sacs d'emballage et traînées par les membres pour être jetées dans les fosses comunes. Ce massacre, mal opéré, a dû attirer l'attention des populations avoisinantes qui ont ainsi suivi toute l'opération. Cette mésaventure a conduit les prochaines opérations vers Kouradi sur la route de Gomba, mais toujours dans la préfecture de Kindia.
    Le Comité révolutionnaire était composé d'hommes réellement astucieux : avant de lancer cette vaste opération, une mission était dépêchée de Conakry pour prendre contact avec les autorités de Kindia qui, à leur tour, passaient prévenir les villageois de l'organisation prochaine dans leur contrée de séances de combat de nuit de l'armée.
    A cet endroit l'existence de trois fosses communes a été prouvée.
    D'ailleurs à ce jour, et sur ces lieux, le sol est encore jonché d'étuis vides de cartouches de FM, AK et PA, confirmation des tueries massives dans ces bois lointains que la mission d'Amnesty International a visités en octobre 1984.

Note
1. Félix Houphoüet-Boigny ne mérite pas un tel hommage pour trois raisons :

Previous Home Next

Facebook logo Twitter logo LinkedIn Logo

[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Bibliothèque | Recherche | BlogGuinée ]


Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial, webAfriqa © 1997-2014 Afriq Access & Tierno S. Bah. All rights reserved.