Paris. Karthala, 1983. 154 pages
En ce mois de décembre 1976, Fadama Condé fît désinfecter nos cellules. Le produit utilisé à dose trop élevée était toxique et obligea nos geôliers à nous laisser sortir dans la cour.
Bonne occasion pour respirer à pleins poumons ! Les occupants du grand hangar
se retrouvèrent donc devant leurs cellules. Fadama Condé, la
méfiance toujours en éveil, craignait que nous ne profitions de l'occasion que nous offrait cet assainissement pour nous rassembler autour des trois ministres
du « groupe Telli ». Pour parer à cette
éventualité, le Dr Alpha Oumar
Barry et Alioune Dramé furent envoyés
chacun à une extrémité de l'arrière-cour de la prison
sous la surveillance d'agents. Quant à Telli, en tricot et caleçon,
il
était resté devant sa cellule, évitant par son attitude de
provoquer tout incident. Malgré cela, d'une manière spontanée,
nous nous sommes tous retrouvés autour de l'ancien secrétaire général
de l'OUA. Paniqué, Fadama nous fit disperser et nous ordonna de rejoindre
nos cellules. Cet intermède ne se renouvela pas.
Il n'était pas facile d'obtenir, des anciens responsables politiques guinéens,
des propos directs, même lorsque les hasards réels ou provoqués
auraient pu le leur permettre. En général, ils répugnaient
à parler. Ce ne fut pas le cas d'Alassane
Diop, ancien ministre des Postes et Télécommunications, arrêté en
1971, et qui, pendant les presque dix ans passés en prison, s'est comporté d'une
manière digne et ouverte. Il savait inspirer confiance et accordait la sienne
sans réticence. Il a toujours essayé, dans la mesure où
il le pouvait, d'apporter aux jeunes un soutien moral. C'est sur ses conseils que
plus tard j'ai accepté le titre dérisoire de
« chef adjoint » de la porcherie, aux côtés de Sékou
Camara dit Philo, ancien ambassadeur de la Guinée en Algérie. Étant
prisonnier, je ne voulais pas travailler. Alassane sut me convaincre de faire preuve
de sagesse et d'accepter. J'ai fait ce qu'il me disait parce que je respectais cet
homme dont l'amour pour la Guinée et ses habitants est resté sans
faille.
Je rappelle ici qu'à sa libération en 1979 il a été jeté dans
un avion en partance pour le Sénégal dont il est originaire. Il a
tout laissé en Guinée : sa maison, sa plantation, sa sueur, son passé.
Il n'a emporté de la terre guinéenne que le vêtement blanc dont
il était affublé et que le patron de la Guinée lui avait offert
pour la circonstance. J'ai eu l'occasion d'échanger des propos avec Alassane
au cours de corvées dites ordinaires. Il m'a parlé de lui, de ses
relations avec Sékou Touré.
En 1967, Diop a voulu s'opposer à la mise en route de la « Révolution
Culturelle Socialiste » qui s'est épanoui en 1968. Cette Révolution
n'a eu en effet pour résultat que de renforcer le culte de la personnalité,
de politiser l'armée avec la création des CUM (Comités d'Unités
Militaires), en fait de permettre la mainmise du chef' de l'Etat, secrétaire
général du Parti, sur toutes les institutions de la République
et de réduire la mince marge de liberté dont certains ministères
bénéficiaient encore. Son opposition, Alassane
Diop l'a exprimée publiquement devant les instances du Parti, sous forme
de remarques au cours d'une conférence du Bureau Politique National. Séance
tenante, il s'est vu retirer son portefeuille de ministre des Postes et Télécommunications.
« J'ai été très déçu, m'a confié Diop. Non pas tant parce que je n'étais plus ministre cela s'inscrivait dans la logique du système mais à cause des conseils qu'ont cru devoir me prodiguer certains de mes collègues ministres qui se sont proposés de m'accompagner immédiatement à la Présidence pour demander
pardon à Sékou
Touré que, selon eux, j'avais offensé, et de plaider en ma faveur afin que je retrouve mon poste de ministre. Même si pour des raisons philosophiques et politiques je me suis senti guinéen, à part entière, je ne me suis jamais fait d'illusions : dans l'esprit de beaucoup je restais un étranger. Dans ces conditions, songer
à entreprendre quoi que ce soit contre le régime aurait été suicidaire et ridicule. Personne ne m'aurait suivi. Pourtant, lorsqu'en 1969 Keita
Fodéba et Diawadou Barry ont été arrêtés, j'ai abordé le
problème avec Sékou
Touré. Je crois avoir été le seul ministre
à le faire. Je lui ai demandé d'épargner la vie de ces hommes. Il m'a rassuré. C'est seulement après mon arrestation que j'ai compris que Sékou m'avait menti. J'ai appris ici que ces deux infortunés avaient été assassinés atrocement. »
Trente jours après sa dernière lettre datée du 12 janvier 1977 et adressée à Telli, Sékou Touré prend la décision qui leur sera fatale. Samedi 12 février 1977, aux environs de quinze heures, heure locale, l'adjudant-chef Mamadou Fofana, messager du Comité Révolutionnaire, ordonne l'arrêt de toute circulation dans l'enceinte de la prison et la fermeture de toutes les cellules. Il rassemble les hommes de garde et leur fait lecture d'un document émanant des instances supérieures :
« Les détenus dont les noms suivent sont mis à la diète noire, c'est-à-dire qu'ils sont privés totalement de nourriture et d'eau jusqu'à nouvel ordre. Ce sont :
Prêt pour la Révolution !
Le Haut Commandement. »
Il faut savoir qu'en Guinée les libérations comme les assassinats
politiques sont décidés par Sékou Touré et organisés
par son neveu Siaka Touré. Il est donc impossible d'imaginer un seul instant
qu'une telle décision ait pu être prise à l'insu du maître
de la Guinée et du petit maître de Boiro.
Mamadou Fofana ordonne au chef de poste de fouiller systématiquement
les cellules des cinq prisonniers nommés. S'apercevant que ses hommes se
montrent réticents, i! tente de les mobiliser en leur tenant un petit discours
émaillé de slogans révolutionnaires ; il conclut en demandant
à tous les agents de se tenir aux côtés du chef de poste pour
exécuter la mission du Comité Révolutionnaire. Lui-même
reste dans le bureau du chef de poste pendant le déroulement de l'opération.
Les cellules sont vidées de leur maigre contenu. Les occupants ne doivent
garder que le pot de cellule, leur tenue de détenu et une couverture. Tous
les objets, dont les lunettes de Diallo Telli, sont rassemblées et enfouies
dans un grand sac. Le tout se passe en trente minutes. La réouverture des
cellules et le rétablissement d'une relative liberté de circulation
d'un certain nombre de détenus permettent de constater que cinq portes du
bâtiment hangar baptisé « La Morgue-Afrique du Sud » portent
la lettre D (diète) et la date du 12-2-77. Sur la porte de la cellule de
Diallo Telli a été ajouté : « jusqu'à nouvel ordre ».
| Liste des condamnés à mort de février 1977 | ||
| 49 | Dr Alpha Oumar Barry, Ministre | Août 1976 |
| 53 | Sy Savané Souleymane, Inspecteur d'Etat | Juillet 1976 |
| 54 | Boubacar Telli Diallo, Ministre | Juillet 1976 |
| 60 | Lamine Kouyaté, Commandant de la 1re zone militaire de Kindia | Juillet 1976 |
| 62 | Alassane Diallo, Lieutenant, ministère de la Défense Camp Samory | Juillet 1976 |
| Liste du 14 février 1977 | ||
| N° de cellule | Occupant | Date d'arrestation |
| 49 | Dr Alpha Oumar Barry, Ministre | Août 1976 |
| 58 | Alioune Dramé, Ministre | Juillet 1976 |
| 54 | Boubacar Telli Diallo, Ministre | Juillet 1976 |
| 60 | Lamine Kouyaté, Commandant de la 1re zone militaire de Kindia | Juillet 1976 |
| 62 | Alassane Diallo, Lieutenant, ministère de la Défense Camp Samory | Juillet 1976 |
Quarante-huit heures plus tard, l'adjudant-chef Fadama
Condé reçoit de l'adjudant-chef Bembeya, membre du Comité Révolutionnaire,
une nouvelle note modifiant la première liste.
Sy Savane est remplacé par Alioune
Drame.
Cinq jours après le début de la diète noire, l'adjudant-chef
Fadama Condé transféra Diallo Telli de la cellule 54 à la 52.
Cette décision, il la prit parce que le bas de la porte de la cellule 54,
rongé
par la rouille, laissait passer trop d'air et de que ce fait l'agonie de Telli pouvait
en être prolongée.
| Les condamnés à mort de février-mars 1977 | ||||||
| N° de cellule | Date de la mise en diète | Nom du détenu | Fonction | Date d'arrestation | Date et heure du décès | Noms d'Agents de l'enterrement |
| 49 | 12/2/1977 15h | Dr Alpha Oumar Barry | Ministre | Août 1976 | 26/2/1977 14h 30 min | Fadama Condé Ibrahima Camara |
| 60 | 12/2/1977 15h | Lamine Kouyaté | Commandant de la 1re zone militaire de Kindia | Juillet 1976 | 28/2/1977 9h 30 min | |
| 62 | 12/2/1977 15h | Alassane Diallo | Officier ministère de la Défense | Juillet 1976 | 28/2/1977 9h 30 min | |
| 52 | 12/2/1977 15h | Boubacar Telli Diallo | Ministre | 24 Juillet 1976 (nuit) | 1/3/1977 9h 45 min | Moustapha Kalo Khadafi Fagba Traoré |
| 58 | 12/2/1977 15h | Alioune Dramé | Ministre | Août 1976 | 1/3/1977 10h 30 min | |
La seule inquiétude que l'adjudant retirait de la nouvelle disposition
résidait dans le fait que la nouvelle cellule de Telli n'était séparée
de la mienne que par un simple mur et il craignait que nous communiquions trop aisément.
Pour parer à cette éventualité, il fit en sorte que mon compagnon
de cellule Fofana Boubacar soit plus souvent présent et exerce une
surveillance accrue. Je prends alors Boubacar par les sentiments. Je lui dis que
sa position de force à l'intérieur de notre bloc est un don de Dieu.
Et que chaque fois que Dieu délègue une parcelle de son vaste pouvoir
à un individu, cela signifie que cet individu a obligation d'assistance et
de protection vis-à-vis des faibles. Je lui rappelle qu'il a été le
seul à avoir le privilège de masser Telli, que c'est un honneur pour
lui, mais que cela signifie aussi qu'il mérite la confiance des autorités
pénitentiaires en accomplissant certaines missions. Par exemple, en rapportant
les propos et les agissements des détenus. Je lui dis aussi que depuis longtemps
je suis au courant de la liaison qu'il a pu établir avec sa famille grâce
à la complaisance des petits chefs à qui il rend service et que j'aurais
pu, à mon tour, le dénoncer à un échelon plus élevé,
mais qu'entre les intérêts du pouvoir et ceux des prisonniers j'ai
choisi ceux de mes compagnons de misère. Je comprends que j'ai atteint mon
objectif lorsque je vois couler ses larmes.
Il m'a laissé libre de m'entretenir avec Telli tant que ce dernier eut la
force de parler. J'obtins même de lui que nous retirions de notre vaisselle
tout objet métallique qui nous aurait rendus bruyants afin d'épargner à notre
voisin condamné à une mort atroce tout rappel de la vie.
De cette tragédie des derniers moments, je retiens deux choses qui m'ont
fortement impressionné.
Tout d'abord, l'attitude de l'ancien secrétaire général face à
la mort. Il m'a chargé de transmettre un message à tous ses compagnons
: qu'ils s'aident de leur foi en Dieu pour mériter la mort qu'Il leur impose
par le truchement de Sékou
Touré. Qu'ils oublient l'existence de ce dernier pour se tourner entièrement
vers Dieu. Qu'ils consacrent leurs derniers instants à la prière.
Telli me demanda de lui communiquer la date et l'heure de la mort d'Alpha
Oumar. Car, selon lui, ce dernier de faible constitution,
épuisé par son hospitalisation et surtout par sa tentative de suicide,
serait la première victime. C'est une des rares missions confiées à moi
par Telli que j'ai refusé d'accomplir. Je n'ai pas eu le courage lorsque
le moment fut venu de lui annoncer la terrible nouvelle. Ainsi jusqu'au lundi matin
28 février, date
à laquelle il perdit la voix, chaque fois que le secrétaire général
de l'OUA me demandait des nouvelles de son ami, je lui ai répondu qu'Alpha
Oumar était vivant.
L'autre chose qui m'a frappé, c'est l'endurance de Telli par rapport aux
militaires. Le décès des deux officiers intervint en effet vingt-quatre
heures avant celui de Telli. Cela est partiellement dû à la dépense
d'énergie qu'ils firent pour tenter de sortir de leurs cellules. Ils s'acharnèrent
tant sur leurs portes que l'adjudant-chef Fadama Condé en fit renforcer
la fermeture au moyen de cadenas et de fil de fer.
Au mois de février en Guinée, c'est la saison sèche avec des
températures de 45° à l'ombre. Au camp Boiro, dans les cellules
calfeutrées des condamnés à mort, on peut évaluer entre
45° et 50° la température ambiante.
Le secrétaire général de l'OUA, se préoccupant davantage
de l'état physique de son compagnon que du sien, m'avait supplié d'essayer
d'obtenir des gardes qu'ils arrosent le couloir devant la cellule du Dr Alpha Oumar
Barry. Il me fut impossible d'accéder à ce vu, les gardes endoctrinés
par leurs chefs m'ayant opposé un refus catégorique.
Alpha Oumar était un fumeur, je l'ai dit ; la cigarette lui était
un réconfort en « temps normal », aussi pendant ' la diète
l'envie de fumer a dû devenir pour lui une véritable torture. Je l'ai
entendu, chaque fois que les gardes ouvraient la porte de la cellule afin de constater
son état, demander une cigarette. Demande à
chaque fois rejetée. Au fil des jours, la voix d'Alpha Oumar sombrait jusqu'à ne
devenir qu'un faible murmure. Peu avant le 26, date de son décès,
il perdit la voix et c'est d'un geste de la main qu'il réclamait la cigarette
tant souhaitée. Une sorte de geste machinal et faible. Debout sur le seuil
de ma cellule à chaque visite des gardes, j'essayais de ne rien perdre de
ce qui se passait. Le 26, je sus que le Dr Alpha Oumar Barry était mort lorsque
je n'aperçus pas, comme le jour précédent, son bras esquisser
le geste de requête. J'écoutai de toutes mes forces. J'entendis le
chef de poste réclamer la venue du major. Celui-ci vint. On referma la porte
de la cellule derrière lui. Quelques instants après tous ressortirent.
Tout s'était déroulé dans un grand silence. Un peu plus tard,
des agents sont venus chercher le cadavre.
On dit que privé de nourriture et de boisson un homme perd peu
à peu la faculté de voir et d'entendre. Je pense que Telli ne perçut
pas le 26 février 1977 que son compagnon l'avait quitté. Lui-même était
sans doute dans un état semi-comateux. J'entendais sa respiration, surtout
pendant la nuit lorsque le calme s'abattait sur « La Morgue-Afrique du Sud ».
Elle était haletante.
A partir du 28 au matin, je perçus distinctement un bruit que je ne parvins
pas à identifier tout de suite. C'était un bruit régulier,
organique. Un bruit de déglutition. Il dura toute la journée et les
jours suivants. C'était insupportable. Je m'arrangeai pour passer plusieurs
heures à l'infirmerie. A chaque retour, je constatais que le bruit était
moins régulier, plus faible. Le ler mars, à 8 h 30 du matin, le bruit
avait cessé. Une demi-heure après, Fadama Condé et ses agents
rirent leur apparition. Depuis que les cinq hommes avaient été mis à la
diète noire, la garde
était renforcée et les contrôles plus fréquents. Il devait
donc
être 9 h lorsque le chef de poste se fit ouvrir la cellule du secrétaire
général de l'OUA. Un silence. Puis j'entendis Fofana demander, sans
doute à l'un des gardes, de retourner le corps. Il insista : « As-tu
peur d'un cadavre ? » Un silence. Il envoya quelqu'un chercher le major. La
suite se déroula comme pour le Dr
Alpha Oumar Barry. Comme pour les deux officiers décédés
le 28, selon les informations que l'on me donna.
J'appris plus tard que, comme de coutume à Boiro, les corps, après
une toilette sommaire, avaient été enveloppés dans trois mètres
de percale et qu'une ambulance militaire conduite par un certain El Hadj Ndiaye et
escortée de plusieurs militaires était venue les chercher pour les
emmener à Kaporo, banlieue de Conakry, où
se trouve un cimetière militaire disposant de fosses. creusées d'avance.
Les cinq hommes y furent successivement ensevelis. Nulle cérémonie
religieuse, nul rituel ne les accompagna dans leur dernière demeure.
A Boiro même, les détenus se sont recueillis. Seuls ou par petits groupes,
au hasard des corvées, ils prononcèrent les paroles du Livre. De mon
côté, je ne manquai pas d'informer l'infirmier Kandia, prisonnier comme
nous mais enrôlé à l'infirmerie, du décès des
compagnons. Le docteur Alpha Oumar Barry lui était
un proche parent.
L'adjudant-chef Fadama Condé avait entassé les effets et les
objets personnels des cinq hommes dans un grand sac de toile. Quelque temps; après
leur mort, voulant récupérer le sac pour réparer des matelas,
il fit un tri. Il s'empara de ce qui pouvait être utilisé : les lunettes
de Telli, les vêtements, les chaussures, les draps, une couverture du Dr
Alpha Oumar Barry, l'argent de poche des suppliciés, puis il livra aux
flammes tout ce qui lui parut inutilisable : les versets du Coran écrits
de la main de Telli, son modeste chapelet. A ma connaissance, il ne reste rien des
objets dont disposa Diallo Telli.
Au fur et à mesure que j'avais reçu quelque chose de Telli ou du Dr
Alpha Oumar Barry, je l'avais recopié intégralement. J'avais gardé l'original
dans mon pot de cellule et conservé la copie dans les tomes de la doctrine
du Parti afin de l'étudier chaque fois que c'était possible. J'avais
choisi le pot de cellule parce que j'avais remarqué que cet objet passait
au travers des fouilles, y compris les plus systématiques. Ayant informé un
aîné de l'existence de ces documents, l'ayant convaincu de leur importance,
j'avais obtenu de lui la garantie qu'il les ferait placer en lieu sûr. En
attendant j'avais pris le risque d'organiser la sortie des copies par petit nombre.
Ignorants du contenu, moyennant finances, certains agents acheminaient mes petits
colis, un à un, en ville. Diallo Telli et
ses compagnons enterrés, cet aîné revint sur sa promesse et
m'annonça que des détenus, des notables, à qui il s'était
confié, lui avaient déconseillé catégoriquement de s'engager
à faire sortir et à mettre en lieu sûr l'héritage spirituel
de Telli. Par ailleurs, mon camarade de cellule rompit notre « contrat
» en révélant à l'adjudant-chef Fadama Condé que
je détenais certains
écrits émanant de l'ancien secrétaire général
de l'OUA. Un agent m'avertit du danger que je courais. Profitant d'un laps de temps
résultant d'une convocation de l'adjudant-chef par la direction, je détruisis
les originaux et préparai ma défense. En fait, je pris les devants
: j'adressai à Siaka
Touré une lettre dans laquelle j'accusai les petits adjudants d'être
de connivence avec mon compagnon de cellule, et moyennant de menus services de permettre à ce
dernier de correspondre avec l'extérieur. Je fis appel au sens de la justice
de Siaka Touré. Bref,
j'écrivis une lettre de dénonciation ! Fadama, inquiet par
ma contre-attaque, nous convoqua pour trouver une solution. En fait, il obtint que
je sois mis dans une cellule fermée. Cette conclusion qui, à une autre époque,
m'aurait paru difficile à admettre, me donna presque satisfaction. J'avais
besoin en effet de me trouver seul pour mettre de l'ordre dans mes idées.
C'est ainsi que j'ai occupé successivement les cellules 72, 52, 53, 67, 37,
18, 9 et 4.
Vers la fin de l'année 1979, j'ai obtenu de Fadama d'être transféré
dans la cellule 9 et d'avoir la porte ouverte. Le jeu, selon moi, valait la chandelle
car cet isolement m'a sans doute protégé. Peu de temps après
l'assassinat de Telli, un de mes amis chers a subi le même traitement que
Telli et ses compagnons. Il s'agit du commandant Sylla, chef d'Etat-Major
de l'Armée de l'Air. Sylla aurait tenu des propos subversifs sur le régime
et se serait promis devant témoins d'encourager, à sa sortie, tout écrit
contre Sékou Touré.
Selon certains notables emprisonnés à Boiro à la même époque, Sylla aurait été dénoncé par
deux hommes : Barry Kandia et l'Imam de Boiro, Thierno Mamadou Saliou
Diallo.
La délation encouragée sur toute J'étendue du territoire guinéen
s'exerce aussi dans les camps de la mort, prenant le dessus sur tout sentiment de
solidarité.
Je dois pourtant à la vérité de dire que, pendant ces dures
années, le courage de certains hommes, les risques qu'ils ont accepté de
prendre ont sauvé beaucoup d'entre nous du désespoir. Ainsi cet homme,
dont je tairai le nom, un Guinéen de la savane, qui a tenté de faire
sortir de Boiro un objet volumineux dont Telli avait disposé peu avant sa
mort. Cet objet, il avait conscience qu'il devait se trouver un jour dans un musée,
un sanctuaire à
la mémoire des meilleurs fils de ce pays livré à la barbarie
d'une dictature. Je ne sais s'il a pu y parvenir. Bien après la tempête
qui secoua la prison, après l'assassinat de Diallo
Telli, des hommes de peu de foi qui avaient découragé la sortie
de l'héritage me demandèrent de leur montrer ce qui restait des documents
qu'avait laissé le secrétaire général de l'OUA. A tous,
je répondis que je n'avais rien reçu de Telli.
Gracié par Sékou Touré, le 22 novembre 1980, j'ai récupéré toutes
les notes que j'avais pu faire sortir afin de les réunir en une sorte de
répertoire qui m'a servi de document de travail dès mon arrivée à Abidjan
en Côte d'Ivoire, très exactement deux mois après ma sortie
du camp Boiro.
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