Paris. Karthala, 1983. 154 pages
Quelques jours après avoir donné à Telli les
renseignements qu'il m'a demandé d'obtenir, le voici qui me fait savoir qu'il
a une mission à me confier. Je lui dis alors que je ne souhaite pas continuer à bénéficier
d'un régime de faveur qui me désigne aux yeux de l'ensemble des détenus
comme un mouton, alors que, d'un autre côté, je suis surveillé par
mon compagnon de cellule qui est chargé de faire des rapports sur mon comportement à Siaka
Touré. Telli me répond que la mission qu'il va me confier est
grande et doit me permettre de surmonter toutes ces contingences. Qu'il sait qu'il
ne sortira pas vivant de Boiro et que par conséquent je dois recueillir ses
dernières pensées afin de les transmettre,
à ma sortie, au peuple de Guinée. Je lui oppose que je ne me sens
pas digne d'accomplir cette mission. Après tout, je ne suis qu'un fils de
paysan muni d'un bagage intellectuel fort modeste. Par ailleurs, il n'est pas du
tout sûr que je sortirai un jour de Boiro. Mais Telli se montre persuadé que
je recouvrerai la liberté.
« Ta facture, me dit-il, sera de cinq ans environ » et il ajoute qu'il
a les mêmes origines paysannes que moi, que ses parents
étaient des terriens, que les diplômes n'ont de valeur qu'en fonction
de la personne qui les incarne. Quant à la surveillance dont nous sommes
l'objet, il faut utiliser mes yeux pour la tromper. Telli insiste : « Tu dois
rester avec nous (lui-même et le Dr Alpha
Oumar Barry), jusqu'à ce que la mort nous sépare. Cette mort nous
guette tous les jours. Je ne veux plus que tu prennes prétexte de tes origines
paysannes pour refuser un travail qui te désigne du doigt. Tu as le même âge
que Thierno, mon fils. Je suis ton père. Entends-tu. » J'essaie
encore d'arguer que peut-être le chef de l'Etat ne me graciera pas mais visiblement
il n'y croit pas.
Telli pense que le régime l'a utilisé pour se maintenir envers et
contre tout. Il avait quitté la position brillante qu'il occupait avant l'indépendance
pour se mettre au service de la Guinée. Il avait cru aux objectifs que s'était
fixé le PDG, il avait eu foi en la nature progressiste du régime,
il avait rempli son rôle de secrétaire général de l'OUA
avec enthousiasme, soutenu par son pays dont les positions en matière de
politique africaine lui avaient paru toujours justes. Puis il était rentré,
persuadé
que sa place se trouvait dans son pays et que, quelles que fussent les difficultés,
on ne pouvait s'attaquer aux problèmes qu'en
étant à l'intérieur. Il n'avait pas compris à temps
que pour Sékou Touré son rôle était terminé et
que le régime voulait le supprimer pour effacer ce qu'il représentait
aux yeux de nombreux Guinéens de l'intérieur et de l'extérieur
: une sorte de point de ralliement d'une opposition non exprimée mais néanmoins
réelle. Cela il le comprend aujourd'hui. Trop tard. Il me demande de m'organiser
pour être en mesure de recueillir ce qu'il appelle son testament. C'est à ma
demande, et surtout à celle du Dr Alpha
Oumar Barry à qui je rapportais ces propos, qu'il accepta de changer
la désignation de ce qu'il allait laisser aux générations à venir.
C'est ainsi qu'il l'appela sa « déclaration authentique ».
Avant de la restituer telle que ma mémoire l'a conservée, je me dois
de donner des explications sur la manière dont je l'ai recueillie, à la
barbe des tortionnaires de Boiro. Je dois aussi faire état d'une correspondance
que Diallo Telli et le Dr Alpha Oumar Barry ont eue avec le maître de la Guinée.
Correspondance qui précéda leur exécution.
En ce qui concerne les moyens - pauvres moyens - mis en oeuvre pour recueillir la
parole de Diallo Telli, voici comment nous avons procédé : j'avais
réclamé un certain nombre de livres édités par le Parti
afin de pouvoir méditer sur la pensée politique de Sékou
Touré (il est l'unique auteur-théoricien du PDG !). Muni de feuilles
de papier et d'un bic que les autorités pénitentiaires me remirent
officiellement, je recopiais les textes de Telli tels qu'il me les faisait parvenir
par petits extraits entourant quelques cigarettes. Je les noyais dans des commentaires
et écrits théoriques pris dans les tomes du Parti. Je pris la précaution
de ne jamais faire figurer le nom de Telli. Pour accomplir ce travail, je profitais
de l'absence quotidienne de mon voisin de cellule, Aboubacar Fofana,
à qui l'administration avait confié un certain nombre de corvées
régulières, notamment celle de réparer les véhicules
officiels du camp Boiro ainsi que la voiture personnelle de Mamadou Fofana,
le gestionnaire
des magasins d'alimentation, qu'il était chargé de maintenir en bon état
de marche. Il savait bien que j'écrivais, le bic et les feuilles de papier
en témoignaient, mais il croyait que je transcrivais des extraits de la bible
du Parti. Quant aux lettres qui vont suivre, il m'a été possible de
les transcrire à une virgule près, grâce au hasard et à la
volonté irréductible de Telli.
Un matin, Siaka en personne
apporte les lettres présidentielles. Il informe le chef du poste que la 49
et la 54 viennent de recevoir des questionnaires à remplir et qu'il est possible
que les détenus réclament du papier et des bics, auquel cas il faudra
accéder
à leur demande. Il précise qu'il viendra lui-même reprendre
le courrier. Nous comprenons que Siaka tient à ce qu'un certain secret entoure
l'opération afin que les geôliers ne se mettent pas en tête que
Telli et son compagnon peuvent encore entretenir des liens avec le chef de l'Etat.
Siaka craignait sans doute qu'une telle conviction de la part de ces hommes frustres
entraîne un comportement plus humain envers les deux prisonniers. Diallo Telli,
ayant appris par moi que le Dr Alpha Oumar Barry a reçu la même enveloppe
que lui, décide de recopier intégralement sa lettre et de la faire
parvenir à son compagnon. Ce dernier agit de même. Tous deux voulant
se concerter ils décident de ne remettre leur réponse au chef de l'Etat
que le lendemain. Pour les deux hommes, l'occasion est venue de faire savoir à Sékou
Touré dans quelles dispositions d'esprit ils se trouvent et comment ils
souhaitent mourir.
Le travail de liaison auquel je participe est facilité par un ancien planton
de Telli qui, par hasard, fait partie du staff des gardes. Cet homme prend le risque
de faire la navette entre leurs deux cellules et la mienne puisqu'il me remet, sur
les instructions de Telli, les deux copies
des lettres de Sékou Touré et
les brouillons de réponse.
Je dois saluer le courage de ce garçon qui tout au long de la détention
de Telli n'a jamais hésité pendant qu'il était de garde
à soutenir moralement et matériellement son ancien patron. Si le règlement
punit de la peine capitale tout agent du camp qui facilite la liaison d'un détenu
avec sa famille, il lui laisse cependant la liberté de lui abandonner sa
ration alimentaire. Mais l'application rigoureuse de ce règlement dépendant
de l'humeur du chef de poste, prendre une telle initiative relevait presque de la
témérité.
Telli m'a demandé d'apprendre cette correspondance par cur et de la
détruire ensuite.
« Conakry, le 23 décembre 1976
A Alpha Oumar !
Alpha Oumar,
Le Parti-État de Guinée, le peuple militant de Guinée et ta famille ont encore besoin de toi.
Ce n'est pas la première fois que des ennemis de notre peuple induisent nos proches collaborateurs en erreur.
Depuis que tu nous a quittés tu as pu vérifier par toi-même les informations mensongères de la presse étrangère et
la réaction intérieure sur les détenus politiques. Bien sûr, le temps a été long pour eux. Mais, personne n'a été tué
et ils se portent tous bien. Nous te demandons de nous dire exactement le rôle que tu pourrais jouer dans notre régime
socialiste mais cette fois ouvert sur le reste du monde. De commun accord avec le Conseil National de la Révolution,
nous avons volontairement limité les arrestations ; ceci pour éviter de faire la politique de nos ennemis. Car s'ils
se réjouissent de notre état de misère, ils ne demeurent pas moins satisfaits de voir les cadres de notre Parti-Etat
que vous êtes entraînés en prison. A la lumière de tous ces enseignements, tu dois savoir qu'un séjour en prison ne peut
jamais détruire un homme. Au contraire, on en sort grandi aux yeux de l'Histoire. Nous pensons que tu n'es pas autorisé
à sacrifier ta vie dans une situation d'où tu as toutes les chances de sortir. Depuis ta tentative de suicide à la cellule 68,
nous avons donné des instructions précises à Siaka pour qu'il veille à ta santé. De grandes tâches de construction de ce pays
et ta pauvre famille t'attendent. Nous te rappelons que ton sort dépend de la manière dont tu aideras la Révolution. Il n'y a
pas lieu de s'alarmer, car tu n'as jamais perdu notre confiance.
Nous te renouvelons nos sincères amitiés.
Prêt pour la Révolution
Ahmed Sékou Touré
Boiro, le 23 décembre 1976
Au responsable suprême de la Révolution
Camarade Président,
Je te remercie infiniment pour ta gentille lettre. A mon avis nous n'avons pas
beaucoup de choses à nous dire. Tu as été assez clair lors de notre entretien chez toi
en janvier dernier. Je regrette seulement pour moi et les miens de mourir de cette manière.
Comme tu le sais, je n'ai pas trahi le Parti-Etat de Guinée. C'est le Parti qui m'a trahi.
Ce faisant, je ne suis pas surpris par cette alternative. Car elle est propre à toutes
les révolutions. Je suis ici pour y mourir. Je souhaiterais que tu me donnes le temps de
donner mon sang et mon âme à la Guinée à travers mes prières. Le fils ingrat et aveugle que
j'ai été ne mérite plus les honneurs de la patrie.
Vive la Guinée !
Alpha Oumar Barry
Conakry, le 23 décembre 1976
A Telli !
Telli,
Au-delà de nos responsabilités respectives devant notre peuple et l'Histoire,
nous pensons que tu es bien placé pour coopérer étroitement avec la Révolution.
Si pendant dix-neuf jours de souffrances tu t'es obstiné à utiliser le Droit
des autres pour prouver ton innocence, nous ne pouvons nous fier à cette littérature juridique.
Comme tu as dû le constater, notre peuple est devenu un peuple majeur hautement responsable.
Le CNR et nous-mêmes avons volontairement limité les dégâts. En effet, l'ex-colonel Lamine Diallo,
l'ex-gouverneur Ibrahima Diallo, Mountaga Baldé, Yaya Keita 1, Sékou Yansané 2, etc.,
changeront de poste ou seront mis à la retraite, mais ne seront pas arrêtés. Nous précisons avec
des preuves à l'appui que tous ceux-ci sont des complices actifs ou passifs du vaste complot
que tu as ourdi contre notre peuple et ses légitimes représentants. Ton seul souci étant de
parvenir au pouvoir au sein d'un régime réactionnaire, tu n'hésites pas à entraîner le maximum de
cadres même intègres dans ta trahison en vue d'aboutir à un soulèvement populaire où le Parti-Etat
de la Guinée perdrait le contrôle de la situation. Nous proclamons solennellement notre volonté de mettre
à ta disposition toutes les archives au sujet de la cinquième colonne. Sur toutes ces listes tu figures
en tête. Nous n'avons pas peur de toi. Nous n'avons peur que de notre peuple et de Dieu. Nous pouvions te faire
arrêter à l'aube de notre Indépendance. Nous ne l'avons pas fait. Malgré ton comportement anti-peuple,
nous pensions qu'il nous appartenait de te donner la chance de te racheter aux yeux de notre peuple et de sa
glorieuse histoire. Ce faisant, nous avons agi contre la volonté de notre peuple et de celle de nos plus proches
collaborateurs. Jusqu'ici, nous continuons à penser que rien n'est perdu pour toi. Car si ton apport
au Parti a été jugé très insuffisant, depuis notre indépendance, là où tu es aujourd'hui, tu peux faire
des livres pour rendre service à ce Parti qui t'a grandi. L'idéologie de notre Parti n'étant pas une idéologie
figée, nous te demandons de nous préciser exactement le rôle que tu pourrais jouer pour notre pays largement ouvert
sur le reste du monde. En vantant tes mérites créés de toutes pièces, la presse réactionnaire compromet
la visite que le nouveau Président de la République Française a accepté de rendre à notre peuple.
Désormais, ton sort est lié à ta sincérité pour le Parti-État de Guinée.
En pensant que pour une fois tu sauras te mettre aux côtés de notre peuple,
nous te rappelons que tu es encore utile à ta famille.
Prêt pour la Révolution
Ahmed Sékou Touré
Boiro,
le 24 décembre 1976
Au Président Ahmed Sékou Touré!
Cher Président,
En recevant ta lettre datée du 23 courant, j'ai voulu y répondre
par une longue et profonde lettre. Mais le nouvel environnement qui m'a été créé m'en
empêche. Toutefois, tu voudras bien m'entendre sur deux points : un éventuel
soulèvement populaire et mes nouvelles préoccupations.
Concernant le premier point, l'histoire nous a montré que tous les régimes
dont l'assise repose sur le mensonge et la force périssent par la force.
Ce soulèvement populaire qui te hante, je ne l'ai jamais souhaité pour
mon pays, mais il est inévitable. Il a été
obtenu de moi une déposition dans laquelle je devais être Président
de la République de Guinée à la suite d'un coup de force.
Très
.sincèrement entre nous, soyons sérieux. Tu sais que j1gnore tout
de ce scénario. Puisque je l'ignore, comment veux-tu que j'entraîne
des personnes dans ma soi-disant trahison dont je nie l'existence tant au fond
qu'à la
forme. Toi et moi, nous sommes d'accord sur un point : il y a eu trahison. Mais
c'est moi la victime. Car, selon moi, si j'ai trahi la Guinée et l'Afrique
au profit du PDG, ce dernier m'a trahi. Aujourd'hui effectivement, je me reproche
d'avoir livré de nombreuses populations à une vaste campagne de
haine. Mais Dieu est grand. Les populations Soussous pour lesquelles j'ai une
grande estime et admiration sauront rester plus grandes que toi et moi.
Cher
président,
Pour aborder le deuxième volet de ma lettre, tous ceux
qui me connaissent savent que je ne suis pas naïf. Depuis que je suis dans
la cellule 54 au camp Boiro, mon seul souci est de savoir comment trouver la
voie vers mon créateur.
Pour cela, je m'emploie
à le prier pour implorer son pardon. Je sais que j'ai été en
partie victime de mon éducation et peut-être de ma religion. Car,
dans une famille où il n'existe pas de morale sociale celui qui en a
une est naturellement désigné comme victime. Mon unique sauveur
est Dieu. Il est trop tard pour Lui demander de me sortir de Boiro. En dernière
analyse, j'ai une grande part de responsabilité dans cette triste fin
qui me guette. Je Le prie tous les jours pour que mon sang et mon innocence
servent à bâtir une Guinée
libre. Pour ce qui est de ma famille, je ne peux lui être d'aucune utilité
aujourd'hui. Je n'ai jamais pu penser au respect, à l'amour, à
l'estime et à la confiance que le beau peuple qui l'a engendrée
m'a témoignés sans me reprocher tous les torts que je lui ai causés.
Malgré ton engagement par écrit de faire passer mon authentique déclaration à la
radio, je doute que tu le fasses. Et pourtant, elle revêt pour moi une grande
importance, car à défaut d'un testament proprement dit, elle me permet
de communier avec tous ceux qui m'accordent ce crédit moral que tu voudrais
effacer. Tout en insistant avec force sur mon incapacité à être à la
hauteur de ce qu'ils attendaient de moi, je voudrais leur dire que les guerres ont
toujours imposé des sacrifices, et que la perte d'un soldat ne doit pas signifier
l'abandon de la guerre. Je dois leur apprendre que je ressemble à un de ces
généraux dont la valeur réelle ne dépasse pas celle
d'un soldat moyen. Je sais qu'ils se sont toujours montrés généreux
avec moi, aussi face à ma triste fin je prie et leur reste reconnaissant.
Je sais qu'au bout du chemin ils me trouveront au sein de leurs rangs, à la
place du soldat moyen que j'ai toujours été. Ce grand arbre qu'aux
yeux de certains j'ai été ne leur a donné ni ombrage, ni fruits.
Qu'il soit abattu et donne du bois à leurs foyers. Un grand contemporain
nous a appris que lorsque tout un peuple boit la même eau, écoute la
même musique, lit le même journal, porte la même tenue, etc.,
il est difficile aux individus qui le coin posent d'affirmer une personnalité.
Je n'ai pas fait dérogation à cette règle. Mais j'ai la ferme
conviction que cette personnalité existe et qu'elle
émergera d'un des quatre coins de notre merveilleux pays et qu'elle donnera
la parole à ses fils, afin qu'ils exposent à l'appréciation
de la patrie l'apport de chacun de nous. Parce que j'ai trahi la Guinée et
l'Afrique au service du PDG, rien n'empêchera le poids de la patrie d'écraser
mon corps afin d'en extraire le sang et l'âme que je suis indigne de porter.
Le fils hors mariage que j'ai été pour la Guinée et l'Afrique
ne mérite pas les honneurs de la Patrie. Je demande à tous les hommes
et à toutes les femmes de fouiller au plus profond de leur générosité afin
d'implorer pour moi le pardon d'Allah. Merci à Allah qui m'a créé.
Merci
à la Guinée, à l'Afrique et aux hommes du reste du monde qui,
malgré mes minces qualités d'homme, ont voulu me faire naître,
m'élever, m'aimer, et respecter en moi la créature d'Allah le Tout
Puissant. Je souhaite qu'après moi en Guinée, en Afrique ou en n'importe
quel lieu du monde des enfants, des vieillards et des femmes ne paient plus de leur
vie l'irresponsabilité d'hommes qui, au lieu de créer et d'entretenir
la liberté, la torpillent.
Vivent la justice et la liberté
Diallo Telli.
Conakry,
le 12 janvier 1977
A l'intention de Telli.
Telli,
Après lecture de ta lettre du 24-12-76, nous ne comprenons pas que tu sois
résigné à cette mort que tu es en train de préparer
toi-même. Lorsqu'un homme choisit délibérément la trahison,
il oublie souvent qu'aux yeux de sa propre famille il peut demeurer un trésor
pour celle-ci. Que tu refuses d'aider la Révolution comme nous l'avions souhaité dans
notre lettre du 23-1276, rien n'est plus normal pour la classe anti-peuple que tu
persistes
à représenter. En te posant cette question nous n'étions pas
dupe. Ta réponse était connue d'avance par nous. En ce qui nous concerne,
toute notre vie est consacrée à notre peuple. Et à aucun moment
nous n'hésiterons à appliquer les décisions qui vont dans le
sens du devenir heureux de notre peuple. Si d'un commun accord le Conseil National
de la Révolution et nous-mêmes, nous avons volontairement limité les
dimensions de ton vaste complot, nous n'avons peur ni de toi, ni moins encore de
tes complices. Grâce à l'humanisme naturel de notre Révolution
Populaire et Démocratique, notre peuple te nourrira dans ses prisons en vue
de te restituer un jour, sain et sauf, à ta propre famille. A cet effet,
des instructions seront données à Siaka qui en assurera l'exécution.
Nous t'assurons par la même occasion de notre volonté de faire passer
ta déclaration
à la radio et dans les pages de notre quotidien Horoya. Au moment opportun
Siaka fera l'enregistrement.
Nous t'invitons à trouver ici nos très sincères amitiés
que ton acte n'a pu effacer.
Prêt pour la Révolution
Ahmed Sékou Touré.
Boiro, le 13 janvier 1977
Au Président Ahmed Sékou Touré
Président,
Bien que je dispose encore d'un grand stock de courage et de moral, ta lettre, à cause
de mon état physique, risquait d'être sans suite. Mais le bons sens
m'oblige de te répondre. Je le ferai sur deux points : ta propre question
et mes préoccupations éternelles.
Président,
L'on dit souvent qu'il ne faut pas demander des conseils à quelqu'un qui
se noie. Si je devais être d'une quelconque utilité à ta nouvelle
politique, je ne serais pas là où je suis. Pour l'observateur, l'avènement
de cette politique semble être liée à ma présence ici.
Et aujourd'hui tu sembles persuader ceux qui nous entourent que je constituais l'obstacle à cette
ouverture. Or, dans l'exercice de mes fonctions, je n'ai jamais été consulté sur
ce genre de question. Je pense que ton parti dispose toujours de ses grands penseurs
susceptibles d'opérer l'amorce de ta nouvelle politique. Intérieurement,
je suis très content d'apprendre par ta propre voix ce virage politique tant
souhaité par notre peuple. Si quelques-uns d'entre nous n'ont pas été écoutés
lorsqu'ils évoquaient cette nécessité brûlante, dans
leur agonie ou de leur tombeau ils se réjouiront pour notre peuple d'apprendre
cette nouvelle ; mais, si je m'en tiens à ce que me disaient mes parents,
j'ai bien peur que, pour toi, l'hyène reste toujours l'hyène. En refusant
d'écouter les uns, ta nouvelle politique risque de manquer les autres
qu'elle vise.
Président, et ce sera le deuxième point, je crois que pour des raisons
qui te sont personnelles et que je ne veux pas évoquer ici, tu vas épargner à nos
familles l'horreur de notre mort publique par pendaison ou fusillade. Mais je t'ai
découvert à Boiro, et tout laisse à penser que mes jours sont
désormais comptés. Depuis, je suis à cheval entre ce monde
régi par ton humeur et celui où
d'Allah notre créateur commun nous attend tous les deux. Etant musulman pratiquant,
je ne me suiciderai pas. Je répondrai à l'appel d'Allah par mes sommaires
prières. Le moment venu je te demande de faire vérifier si mon comportement à bien été celui
que je dis : je n'appellerai ni Siaka,
ni Moussa, ni
encore moins toi. Je n'appellerai qu'Allah le Tout Puissant. Je sais que Lui
seul pourra me répondre.
Vivent la Justice et la Liberté.
Diallo Telli.
Dès réception de ces lettres et des textes que Telli voulut bien me
confier je les appris comme une récitation, puis, profitant d'un moment de
calme, surtout pendant la nuit, je les récitais
à voix haute afin qu'il puisse entendre et me corriger si ma mémoire
était défaillante. Nous avions un code. S'il jugeait la récitation
correcte il s'exclamait :
« Je n'entends pas très bien, mais la pensée est saine ».
S'il considérait que je ne rapportais pas correctement ses écrits,
il disait :
« A revoir. A reprendre. A recommencer. »
Et c'était tout. Je me remettais alors à l'ouvrage. Parfois, je doutais
de moi-même.
Un jour, comme je lui demandais pourquoi il ne s'était pas adressé
à l'un des nombreux cadres de haut niveau emprisonnés avec nous
pour accomplir cette mission, il me tient ces propos :
« Le régime a mis dans l'esprit du Guinéen que la vie
n'est possible nulle part en dehors de l'administration publique. Ces cadres dont
tu me parles sont aussi ruinés politiquement que nous. Après Boiro,
persuadés qu'ils sont incapables de vivre ailleurs, ils chercheront à retourner
dans les bonnes grâces du régime. Et puis, Amadou, politiquement, cette
démarche vers eux sonnerait mal. Tu sais, depuis que je suis ici j'ai appris
beaucoup de choses. J'ai réfléchi. J'écoute aussi ce qui se
dit d'une cellule à l'autre. Il y a quelques jours, couché contre
ma porte pour avoir un peu d'air, je t'ai aperçu en compagnie d'un de ces
cadres lorsque vous alliez à la corvée et j'ai capté ce qu'il
a dit de moi. Il est inutile que je le répète. A mon avis, c'est la
jeunesse de ce pays - et tu en fais partie - qui est la mieux placée pour
servir d'arbitre entre nous et les populations. Prends le temps nécessaire
pour lire et enregistrer cette correspondance. Plus tard, je te remettrai le brouillon
de mon authentique déclaration. Le Dr Alpha Oumar Barry est un grand ami,
sa femme est une cousine ; pendant que tu l'aides à prendre sa douche,
parle-lui. Il peut t'apprendre beaucoup de choses. »
Ainsi je fis. La vidange des pots de cellule et les douches - assez rares toutefois
- me permirent d'approcher le Dr Alpha Oumar
Barry. Les conservations que j'eus avec lui me furent précieuses pour
comprendre assez précisément le climat politique dans lequel
évoluaient Telli et ses amis depuis 1974.
Médecin, plus technicien que politique, Alpha Oumar Barry considérait
que lui et Alioune Dramé étaient
tous deux responsables en partie de l'arrestation de Diallo Telli. Il en éprouvait
un sentiment de lourde culpabilité. Une fois, il me demanda même de
m'enquérir si ce dernier lui gardait rancune. Je pus le rassurer. « On
a raconté que tu avais dénoncé Telli, me dit-il, C'est
vrai.
On t'y a obligé et Telli a été arrêté. On nous
a dit que Telli nous avait dénoncés, Dramé et moi. En fait,
ceux qui nous ont arrêtés savaient très bien que nous étions
tous trois très liés. Même si Telli ne nous avait pas dénoncés,
on nous aurait arrêtés. En fait, je suis persuadé que nous sommes à l'origine
de l'arrestation de Telli puisque nous l'avons encouragé à rentrer
en Guinée après le sommet de l'OUA qui s'est tenu à Rabat
en 1972. »
Il me rapporta quelques entretiens qu'il eut avec Sékou Touré
entre 1974 et 1976. Entretiens révélateurs de l'état d'esprit
dans lequel le chef de l'État guinéen était à leur égard.
Entretiens qui auraient dû alerter les trois amis sur le danger qu'ils couraient.
Dès 1974, la souricière était en place.
Au cours de l'année 1974, le Dr Alpha
Oumar Barry, ministre de l'Agriculture, apprend par la voix des ondes
l'éclatement
de son ministère qui vient d'être confié aux BAP (Brigades Attelées
de Production) et aux BMP (Brigades Motorisées de Production). Prenant
acte de la nouvelle situation, Alpha Oumar s'abstient de se rendre au Conseil
des ministres qui a lieu tous les vendredis. Sékou
Touré, ayant constaté l'absence pendant deux semaines de son ancien
ministre de l'Agriculture, le convoque et s'étonne. Le Dr Alpha Oumar Barry
fait alors remarquer que n'étant plus ministre, il n'a plus de dossiers à présenter
au Conseil des ministres et qu'en conséquence il a jugé sa présence
inutile.
« Si nous te comprenons bien, c'est une démission ?
Président, ce n'est pas une démission, c'est une révocation.
Démission ou révocation, ce n'est pas à toi d'en décider.
Tu devrais venir normalement au Conseil des ministres. »
Et le chef d'Etat se lance dans une longue critique d'un rapport sur l'agriculture élaboré par
le Dr Alpha Oumar Barry. Il conclut : .
« Contrairement au mauvais résultat que ton étude préjuge
pour notre agriculture, nous, nous pensons qu'avec l'aide de la Roumanie l'autosuffisance
alimentaire est à notre portée. Ton étude s'inspirant de ce
qui se fait dans un pays voisin suggère une incitation et un intéressement
de nos paysans par une politique des prix en vue de les inciter à produire
plus, etc. Nous, en Guinée, nous n'avons pas plusieurs politiques. Nous n'en
avons qu'une seule. C'est celle que nous dicte notre peuple. La loi de l'offre et
de la demande dont parle ton étude est une tare, les capitalistes s'en
servent pour exploiter les peuples. »
Le docteur me raconta que Sékou
Touré enchaîna abruptement :
« Tu es très populaire. Tu parles couramment le soussou. Tu
possèdes ton malinké. Nous recevons de grands compliments sur toi.
Tu vas aller au commerce. Comme cela, en six mois tu perdras l'estime générale
! » Le docteur lui répond alors :
« Président, six mois c'est trop. Moi, je m'en donne la moitié
pour atteindre l'objectif que tu m'as fixé. »
C'est ainsi qu'Alpha Oumar Barry s'est retrouvé à la tête du
Domaine des Echanges. Après une accalmie dans les rapports des deux hommes,
un nouvel entretien a lieu en janvier 1976. Après un conseil des ministres, le Président Sékou
Touré retient
son ministre du Commerce et des Echanges :
« Nous venons de recevoir une lettre du Président de la République française. Il nous honore en acceptant notre invitation à rendre visite à notre peuple. Je t'en informe alors que notre Premier ministre n'a pas encore été mis au courant.» Sékou Touré mentait.
Alpha Oumar savait que certains membres du Bureau Politique National dont Béavogui,
Premier ministre, et Saifoulaye Diallo avaient
siégé autour de la réponse de Giscard. Néanmoins Alpha Oumar Barry remercie le Président pour l'estime en laquelle il le tient. Sékou
entre alors dans le vif du sujet :
« Alpha
Oumar, on nous apprend que c'est un Peul qui assurera notre succession. »
D'après le docteur cette « information » émanait du Conseil des marabouts animé par Mouctar
Diallo, un ancien renégat du BAG 3, devenu
un serviteur du régime, spécialisé dans la collecte par tous les moyens d'informations à caractère occulte. Cet homme se meut dans les sphères religieuses et n'hésite pas à faire des entorses au Coran pour mener à bien son oeuvre de délation. Ainsi pendant notre détention, après nos aveux, il a obtenu qu'une quarantaine de marabouts, tous Peuls, se prononcent et condamnent l'ambition démesurée de Telli. En retour, ils eurent droit à un pèlerinage à la
Mecque.
Mais revenons aux propos de Sékou Touré. Il affirme à Alpha
Oumar :
« Malgré le grand courant populaire dont, au sein de notre peuple, bénéficie le PDG, il existe des foyers et des hommes qui vont tout détruire après
moi. »
Alpha Oumar prend alors le risque de répondre au chef de l'Etat très
directement. Il lui fait remarquer qu'en dehors des tomes de la doctrine
du Parti, il n'y a presque rien à perdre.
A la veille de l'indépendance, la Guinée importait à peine dix mille tonnes de riz, aujourd'hui elle est tributaire de l'étranger pour plus de trois cent mille tonnes. En 1958, on exportait jusqu'à cent mille tonnes de bananes, et la Côte-d'Ivoire, à laquelle son rapport sur l'agriculture faisait allusion, comme l'avait noté le Président,
n'apportait qu'un complément négligeable aux navires qui déchargeaient à Rouen. En 1976, c'est l'inverse. Sur le marché du caoutchouc, du miel, de la cire... la Guinée n'existe plus. Les « robinets » de devises sont fermés.
Mais Sékou Touré qui
n'est pas homme à se battre loyalement à coups d'arguments, tourne le dos aux chiffres et revient à la
charge :
« Depuis la reprise des relations avec la France, des rumeurs circulent selon lesquelles Telli devrait être mis à la tête des Affaires étrangères ou nommé ambassadeur à Paris. Il serait le seul capable de donner à la Guinée l'audience politique dont elle a besoin. Sache que nous avons plié Giscard à notre volonté. A côté des voitures, des mobylettes et des vélos qui sont des biens d'équipement
et que la France va nous donner, Giscard nous a versé des liquidités.
Cela s'est fait sans Telli. Que les gens qui continuent à vanter les mérites de Telli sachent qu'en dehors du Parti il n'est rien. C'est Telli lui-même qui les autorise à parler ainsi. Nous comprenons maintenant pourquoi il refuse de présider des soutenances de thèse de médecine. Il le fait en prenant le fallacieux prétexte qu'il est juriste et non médecin. Il viole ainsi les décisions
du Bureau Politique. »
A ces propos menaçants, Alpha Oumar répond que jusqu'ici il ne comprend pas très bien pourquoi le Président l'a retenu et qu'il considère que c'est un procès d'intention qui lui est fait. Il fait aussi remarquer au Président qu'il sait que ce dernier lui fait le reproche de s'occuper lui-même de son propre ravitaillement et de ne pas venir assez souvent à la Présidence pour s'entretenir avec lui, qu'enfin pour ce qui est de Telli il lui rapportera les propos à titre purement amical, mais qu'il espère que le Président n'attend pas de lui qu'il joue un rôle d'intermédiaire.
Il lui rappelle qu'il n'a joué ce rôle qu'une fois : lorsqu'il
a demandé à Telli de rentrer définitivement en Guinée après son échec à Rabat et qu'il ose espérer que Sékou Touré ne
le lui fera pas regretter, car ce ne serait pas heureux pour le pays.
Le chef de l'Etat met fin à l'entretien en ces termes :
« Nous ne voyons pas où se situent tes inquiétudes. Lorsqu'il est rentré, Telli était politiquement ruiné à l'extérieur mais aussi au sein de sa propre famille. Je vais t'en donner un exemple : au nom du Parti, Telli a eu à mener des démarches auprès de Siradiou Diallo afin que ce dernier abandonne Jeune Afrique pour entrer dans une autre revue qui, elle, est révolutionnaire. La réponse de Siradiou que je ne répéterai pas, a été humiliante pour Telli. Il n'a aucune assise à l'étranger. Après Rabat, il n'avait pas le choix, il ne pouvait que rentrer. Depuis, il n'a cessé d'être ministre. Sais-tu que nous aurions pu le faire arrêter dès l'aube de notre indépendance parce qu'il figure sur toutes les listes des comploteurs établies de 1960 à 1970.
Nous ne l'avons pas fait parce que nous lui faisons confiance. Les gens en général et la réaction en particulier prêtent à Telli une dimension qu'il ne possède pas. De Dakar à l'OUA, en passant par l'ONU, des circonstances particulières ont milité en sa faveur. Mais il ne peut être qu'un second. »
Comme d'habitude le week-end réunit Alioune Dramé, Telli et Alpha Oumar Barry au domicile de ce dernier, sis à Matam corniche, banlieue de Conakry. Alpha Oumar rapporte les propos du chef de l'Etat
à ses amis. Telli s'explique alors sur son refus de faire passer des thèses de médecine. Selon lui accepter de faire passer une thèse de médecine alors qu'on n'a dans ce domaine aucune connaissance, c'est se moquer des jeunes. C'est conspirer contre eux. Il raconte que des ménagères et des généraux président souvent les jurys. Et il ajoute qu'à une cadence de deux mille cadres supérieurs par an, la Guinée dame le pion aux Etats-Unis
d'Amérique !
Les trois hommes, d'après ce que me rapporta Alpha Oumar Barry, ont alors pris conscience que les propos du chef de l'Etat constituent une menace sérieuse et qu'une prochaine fournée pour Boiro n'est pas à exclure. Mais que faire ? Les filles du Dr Barry et d'Alioune Dramé qui ont suivi la conversation interviennent alors. Kadiatou Barry et Mariam (?) Dramé rappellent la longue liste des victimes du régime et supplient leurs pères d'épargner à leurs familles et à la Guinée un autre deuil. Le docteur et son ami les morigènent. Mais Kadiatou, fille unique d'une famille de sept enfants, revient à la charge. Selon elle, Sékou Touré n'a jamais été aussi clair :
« Dieu vous aime, c'est pourquoi Sékou Touré a révélé ses intentions. Tous trois, vous êtes inséparables, ce qui arrivera à tonton (Telli) entraînera le reste. » Elle reproche à son père et à Dramé d'avoir fait revenir Telli en Guinée, « un
pays qui ne connaît pas d'anciens ministres ». Elle ajoute que les rumeurs qui circulent en ville correspondent bien aux menaces que Sékou Touré vient de formuler.
« Les gens disent que les Peuls vont payer le rapprochement avec la France. Les Peuls, ce ne sont ni Saïfoulaye Diallo, ni Mouctar Diallo, mais tonton
et éventuellement ses amis, donc vous. Il n'est pas impossible qu'on vous arrête. Moi, je préfère que ce soit en passant les frontières que dans vos lits. »
Elle les prie de partir.
Rappelons que Diallo Telli a été arrêté le 24 juillet 1976. Au début du mois d'août, c'est au tour d'Alioune Dramé. Il est pris dans la cour du Dr Alpha Oumar Barry. Ce dernier, victime d'une crise de nerfs à la suite de l'arrestation de son oncle, est transporté à l'hôpital Ignace-Deen. Les hommes de Siaka lui rendent visite quelques jours après et lui proposent une chambre climatisée à l'hôpital Donka. Mais, comme chacun le sait en Guinée, de l'hôpital Donka au camp Boiro il n'y a qu'un pas. Une route à traverser. Peu après, le Dr. Alpha Oumar Barry se retrouve aux côtés de son oncle et de son ami au bâtiment « La Morgue-Afrique du Sud 1 ».
Lorsque le Dr Alpha Oumar Barry m'eut raconté ces épisodes, je lui demandai pourquoi tous trois n'avaient pas pris la décision de quitter le pays coûte que coûte. Il me répondit, que d'une part, ce n'était matériellement plus possible, que d'autre part, quant à lui, il éprouvait des sentiments très contradictoires. A la fois il craignait d'être pris avec ses compagnons comme victimes expiatoires aux yeux d'un peuple qui souffrait des erreurs politiques et économiques de ses dirigeants, et il lui était impossible, compte tenu de leur soutien au PDG et de leur travail pour le pays,
d'accepter l'idée qu'il leur arriverait malheur.
« Les faits m'ont donné tort, ajouta-t-il ; vois-tu, Amadou, dans un pays démocratique, lorsque sévit une crise économique et que le gouvernement n'est plus en mesure de tenir ses engagements, il est contraint de démissionner. Ici ce n'est pas le cas. Entre Sékou et nous, il aurait dû y avoir une course contre la montre. Je veux dire qu'il fallait le renverser avant qu'il ne tue ceux qu'il a tués, avant qu'il nous tue. Si nous n'avons rien tenté, lui, depuis longtemps, sans que nous le sachions, avait pris les devants. En fait, la course contre la montre, il l'avait engagée.
Mais seul. »
J'ai eu, avec cet homme bon, quelques conversations édifiantes. Il savait qu'ils étaient perdus, mais une sorte de pudeur empêchait qu'il le dise. C'était un homme au courage tranquille. En 1971, après l'arrestation de l'ingénieur Kaba Noumouké, un des fondateurs du « Hafia » de Guinée 4, il prit en charge matériellement et moralement la famille de ce dernier. C'est Kaba Noumouké qui me l'a dit un jour que j'accomplissais une corvée avec lui et il me demanda impérativement de mettre tout en oeuvre, c'est-à-dire de m'arranger avec un garde, afin qu'il puisse passer devant la cellule du Dr Alpha Oumar Barry, car il voulait le remercier. Il put réaliser ce voeu. J'y pense avec émotion, aujourd'hui que Kaba Noumouké n'est plus parmi nous. Trois mois après sa libération survenue en 1977, il a été hospitalisé à Donka où il s'est éteint.
On raconte que c'est le pouvoir qui a hâté sa fin. On lui aurait administré une injection mortelle. Kaba Noumouké était une « grande gueule ». On avait peur qu'il raconte ce qu'il avait vu et entendu au camp Boiro. Cette rumeur persistante précise même que c'est le Dr Nabi Camara, médecin
personnel de Sékou Touré, qui a fait office de bourreau.
Pour en revenir au Dr Alpha Oumar Barry, après l'arrestation de Telli et
jusqu'à sa propre arrestation, il s'est occupé de la famille de l'ancien
secrétaire général de l'OUA. Dès nos premiers
échanges, j'ai compris qu'il était torturé par la pensée
d'avoir servi une dictature. Peu après son arrivée à Boiro,
il a tenté
de se suicider pour échapper à la contradiction insoutenable d'avoir
avoué - même si les aveux lui avaient été extorqués
sous la torture - après avoir mené une action politique de premier
plan dans le régime. Il se sentait déshonoré.
Un jour, pendant la douche, il me dit :
« Sékou Touré prétend que nous avons été entraînés
dans des complots par vénalité. Amadou, sache que nous ne considérons
l'argent que comme un moyen d'acheter une paire de chaussures ou une chemise. C'est
tout. Je veux dire par là que nous n'avons pas été des esclaves
de l'argent. Nous avons abandonné avec joie l'idée d'une carrière
personnelle pour nous lancer dans le combat politique pour l'indépendance
de notre pays. J'ai exercé à Dakar en tant que médecin, j'aurais
pu continuer. Personne ne peut dire que nous avons trahi notre peuple. Nous avons
voulu être des patriotes et des hommes loyaux. Ensuite, il était bien
tard et un changement de régime ne pouvait se concevoir sans sacrifier des
vies. Il n'est pas faux de dire que nous avons été coupés progressivement
du peuple. De l'armée aussi. La Guinée vit à l'heure du complot
permanent. Depuis vingt ans qu'il sert, le scénario est au point. Il a fait
tomber civils et militaires et ça continue... Veux-tu savoir comment le Président
t'enroule dans « la grande politique » ? Alors, écoute. Je n'ai
qu'à te retracer mon itinéraire. En tant que médecin, j'ai
servi
à Télimélé et à Kindia. Dans cette dernière
ville on m'a plébiscité
et porté au poste de secrétaire fédéral du Parti : c'est
là que Sékou Touré est
venu me chercher. Il m'a nommé ministre de l'Agriculture. J'ai nourri l'illusion
qu'à ce poste je pourrais être efficace, travailler avec une équipe
au redressement de la situation agricole. Mais nous, ministres, à l'exception
de quelques-uns d'entre nous, nous ne sommes pas plus responsables que toi lorsque
tu étais
à la SOGUIFAB. Nous n'avons même pas la liberté de choisir notre
propre planton. Imagine un peu ce qu'il en est lorsqu'il s'agit de plans de développement.
On nous a projetés au sommet et, aux yeux de l'opinion, nous occupons un
poste à responsabilité et nous sommes tenus pour responsables devant
l'histoire. En contrepartie, pas la moindre parcelle d'un quelconque pouvoir de
décision ne nous est accordée. Tu m'as fait confiance et m'as parlé de
tes activités de militant politique de l'opposition, c'est la première
fois que j'entendais cette sorte de propos, c'est-à-dire l'éventualité
ainsi envisagée d'un renversement du régime par la force. Je crois,
en effet, que Sékou Touré sera renversé par la force. Mais
je ne crois pas en l'efficacité de la seule opposition extérieure
basée à Paris ou ailleurs. Parmi les opposants, il y a des hommes
d'une grande valeur morale et intellectuelle, capables d'élaborer un programme
politique valable, de tracer une direction, mais tout doit se faire sur le terrain.
Car, comment veux-tu que nos voisins je parle des pays voisins pour
faciliter un renversement du régime guinéen, sacrifient leur embryon
de développement économique dans un conflit qui les mettrait aux prises
avec Sékou Touré et qui risquerait de les entraîner dans une
aventure militaire ? Sékou acculé est capable de tout. Pour commencer,
il est jaloux, de la jalousie maladive de ceux qui ont réussi partiellement
ou complètement dans un quelconque domaine, économique ou politique. Sais-tu
ce qu'il est ? Un élève à qui rien ne réussit à l'école.
Rien dans aucune des matières enseignées. Alors il n'a qu'un recours
: obtenir qu'un conflit le mette aux prises avec les autres élèves
et avec les professeurs, créer des mouvements de diversion pour camoufler
ses propres carences. »
Je lui posai alors une question qui me brûlait les lèvres :
« Alpha Oumar, vous les responsables de ce régime, n'avez-vous
pas peur que la jeune génération vous juge demain très sévèrement
? »
« Amadou, la politique est l'entreprise humaine la plus dangereuse
que l'homme ait inventée. Lorsqu'on est à l'intérieur du cercle
du pouvoir, on a la certitude de faire ce qu'on doit faire. Pour remédier à certains
agissements il faudrait être hors de Boiro. Il est trop tard. La jeunesse
de ce pays nous jugera, et prononcera des sentences par coutumace ; elle les prononcera
en tenant compte, je l'espère, de l'absence de garde-fous qui caractérisait
notre position. Elle saura, je le souhaite, en dresser afin d'éviter de plonger
notre pays dans les erreurs du passé. » Je lui demandai alors :
« Vous est-il arrivés de vous considérer comme des otages
ou de participer à un dosage politique ou ethnique ? » Le Dr Alpha
Oumar me répondit :
« Nos qualités d'intellectuels et d'hommes politiques auraient
dû nous permettre de saisir cet aspect des choses. Il n'en a rien
été. »
Regrettez-vous quelque chose ? »
- En dehors de Telli, aucun de nous ne peut revendiquer une personnalité
de rassembleur. Sékou, il faut le dire, n'a permis à personne de s'imposer
en tant que personnalité face à l'opinion publique. Il ne faut pas
se dérober devant la vérité : je regrette mon rôle dans
le retour en Guinée de Telli. S'il avait été correctement informé de
la situation, de l'existence quasi-permanente de complots imaginaires, si on avait
su lui forcer la main, il serait resté
à l'extérieur où il aurait pu uvrer utilement pour notre
pays.
»
Notes
1. Yaya Keita : directeur général de la Société Navale.
2. Yansané Sékou Yalani, ambassadeur.
3. BAG, Bloc Africain de Guinée, mouvement animé avant
l'indépendance par Diawadou Barry qui s'est rallié au PDG.
4. Célèbre équipe de football.
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