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Camp Boiro Memorial
« Complot » Peul


Amadou Diallo
La mort de Teli Diallo

Paris. Karthala, 1983. 154 pages


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Le message de Diallo Telli

Diallo Telli m'a donné mission de faire connaître ce qu'ont été ses dernières réflexions sur la situation de la Guinée, sur la dictature qu'y exerce Sékou Touré, sur son action à lui, Diallo Telli, sur ses derniers instants. Je me suis engagé à le faire malgré la terreur qu'une telle responsabilité m'inspirait. Qu'on sache donc que c'est l'esprit plus que la lettre qui est important, car ces réflexions que je vais livrer au public, je les ai reconstituées en me fiant à ma mémoire et en utilisant les notes prises fébrilement à Boiro quasiment sous la dictée de Telli et de la manière que j'ai indiquée. J'explique plus loin en même temps que ma fuite de Guinée l'histoire de ces notes, et du présent travail. Mon bagage intellectuel est correct mais modeste et ne saurait souffrir la comparaison avec celui de feu Diallo Telli ; aussi je demande qu'on veuille tenir compte de ma maladresse dans la formulation des pensées qui préoccupèrent les derniers instants de cet homme auquel je voue un respect sans limite.

Que le lecteur sache aussi que Diallo Telli s'est montré à son propre égard plus sévère qu'il est juste. Les conditions de détention, le désespoir auquel on voulut l'acculer mais auquel il résista, les reproches qu'il s'adressait de n'avoir rien tenté contre la machine à broyer les hommes qu'est le régime guinéen, tout cela doit expliquer la brutalité du réquisitoire qu'il prononce contre lui-même. Je ne me reconnais ni la capacité ni le droit de prendre le rôle de son avocat. Mais je ne voudrais pas que tant de lucidité, tant de courage, soient détournés de leur sens. Au moment de livrer l'héritage spirituel de l'ancien secrétaire général de l'OUA aux yeux de tous, je suis saisi d'inquiétude, d'une ultime hésitation... Mais l'exigence du mort qui a offert son martyre à Dieu et à la Guinée est là qui me presse. Alors, en toute humilité vraiment...

Déclaration authentique de Diallo Telli

« Après dix-neuf jours de tortures et de privation de nourriture et d'eau, le Président Ahmed Sékou Touré a obtenu de moi, pour les besoins de sa radio et de sa presse, ma signature et l'enregistrement d'une certaine déclaration. Dans cette déclaration où il est question de trahison, je plaide coupable. Aujourd'hui mon tour est venu d'être trahi par le chef du PDG. En laissant à la sagesse de l'opinion publique le soin de porter un jugement de valeur sur la déclaration enregistrée pour les besoins de la cause, je lui demande d'examiner mon passé politique avec circonspection. Si j'ai trahi, c'est la Guinée, c'est l'Afrique que j'ai trahie. C'est l'espoir que des gens ont mis en moi qui ai eu la chance d'occuper de hautes fonctions. Car, de Dakar à Addis-Abeba en passant par New York, je n'ai été que le grand commis de la colonisation puis le défenseur et l'exécutant docile de la politique du Président Ahmed Sékou Touré. Dans les deux cas, mon action ne se résuma-t-elle pas à une collaboration à des systèmes qui frustrent les populations africaines de leur dignité et du fruit de leur labeur ?

Je suis resté un peu moins d'une décennie à la tête de l'Organisation de l'Unité Africaine. Parmi les chefs d'État et de gouvernement, certains d'entre eux, des plus éminents et respectables, qui avaient soutenu ma candidature, ont fini par découvrir en moi une incapacité politique dans l'exécution du programme de la vaste organisation. A leurs yeux j'étais devenu le pion de Sékou Touré. Certaines de mes positions qu'ils jugeaient partisanes étaient plus le reflet des positions d'Ahmed Sékou Touré, de sa propagande, que d'une volonté de servir les intérêts supérieurs de l'Afrique. Ce qu'aurait dû être en fait ma mission. Cette incapacité politique ou plus justement cet alignement inconditionnel sur l'idéologie du grand maître de Conakry a vu son couronnement au sommet de l'Organisation panafricaine à Rabat en 1972. Mes détracteurs à la tête desquels se trouvaient Ahmed Sékou Touré m'ont forcé à plier bagages. Jusqu'au dernier moment, je me suis interrogé pour savoir comment sauver la face devant la défaite morale et politique que m'infligeait mon propre Président. Défaite qu'il avait organisée. Pour m'en sortir honorablement, j'aurais dû démissionner avant le sommet ou juste après la lecture de mon rapport d'activités. Après il était trop tard.
Cette défaite politique m'a placé devant une alternative : ou m'engager dans les rangs de mes compatriotes exilés, ou rejoindre mon pays et parachever ma trahison de la Guinée et de l'Afrique. Très honnêtement je dois dire que mon silence, devant la transformation de mon pays en une geôle d'une part et l'anarchie politique qui déchire mes compatriotes exilés d'autre part, me fermait la porte de l'exil. D'ailleurs, compte tenu de mon engagement à l'égard du régime guinéen, il était exclu que je jouisse d'une quelconque estime ou d'un quelconque respect de la part de mes compatriotes de l'exil quelque peu représentatifs. Sur les conseils d'amis intimes restés en Guinée, et pour être conséquent avec moi-même, j'ai opté pour le retour au pays. Et je suis rentré pieds et poings liés. Lorsqu'on a fini d'extraire le jus d'un citron, on se débarrasse de l'écorce. Je ne suis pas moins responsable que mes prédécesseurs au Camp Boiro qui ont payé de leur vie la faillite économique du régime. Car toute la vérité est là,: incapable de sortir la Guinée de la misère politique, économique, sociale, morale engendrée par le régime, sorte de cercle vicieux créé par lui et dont, il ne peut sortir, Sékou Touré se saisit périodiquement d'une fournée de ministres et d'officiers et les présente au peuple comme étant le frein au bonheur tant attendu. Aujourd'hui nous sommes en plein délire anti-Peul. Mais je crois que malgré toutes les campagnes de haine inspirées par le Président Ahmed Sékou Touré et animées par des hommes comme Saïfoulaye Diallo 1, ou Diallo Mouctar 2 ou d'autres encore, les populations Soussous sauront éviter la violence à l'égard de leurs frères Peuls, que ces deux populations avec les autres qui constituent la République de Guinée sauront découvrir leur identité et leur complémentarité, ciment de l'unité nationale. Ce jour viendra. Et je souhaite qu'Ahmed Sékou Touré et les autres vivent afin
que leur soit infligée une grande leçon. Déjà de nombreuses pages ont été tournées, l'esprit de 1977 n'est plus celui de 1957 ; aujourd'hui il n'est pas aussi facile qu'hier de dresser les uns contre les autres des peuples faits pour s'entendre. J'arrête ici ce qui n'est qu'une introduction à quelques réflexions que je me suis faites et que je voudrais soumettre à l'opinion de mes compatriotes et des Africains. Elles concernent l'avenir. Car il ne faut plus que regarder vers l'avenir et le préparer.

Le parti unique
Le parti unique qui est à la mode dans la quasi-totalité de l'Afrique ne doit plus être la solution politique de nos pays après presque deux décennies d'indépendance. Si parfois une force politique est parvenue à canaliser d'amples énergies humaines en vue d'atteindre de grands objectifs nationaux, la plupart du temps ses échecs économiques l'ont transformée en véritable guillotine. Pour se maintenir au pouvoir, le parti unique n'hésite pas à sacrifier partiellement ou entièrement le développement économique et le bien-être social qui peut en résulter au profit d'armées dont l'équipement et les effectifs humains absorbent la plus grande partie du budget national. Dans les pays africains, la situation est dramatique car le développement économique est embryonnaire. Les relations internationales et tout particulièrement inter-africaines sont dominées par la présence massive de dirigeants qui sont parvenus au pouvoir par la force ou qui s'y maintiennent- par la force et qui de ce fait ne sont pas représentatifs. Il en *résulte un pacte du silence qui régit les rapports entre gouvernements. Ce pacte, il faut le dénoncer.
Il faut dénoncer le sacro-saint principe de non-ingérence dans les affaires des Etats. Des gouvernements authentiques, c'est-à-dire démocratiquement élus, et la communauté internationale sont de connivence avec ces États et entretiennent par le biais de la lutte entre les deux blocs idéologiques des dictatures de droite ou de gauche. Je voudrais m'appliquer à démontrer que cette complicité internationale est préjudiciable aux peuples et aux hommes. Que l'on utilise le jargon « émulation socialiste » dans une économie dirigée ou « profit » dans une économie de marché, il n'en demeure pas moins vrai que les secteurs économiques non rentables sont restructurés ou supprimés par l'Etat bâilleur de fonds ou par les actionnaires. Il faut donc penser que dans les deux cas, l'Etat ou les actionnaires ont le droit de regard sur la gestion. Le résultat économique ou financier de toute entreprise humaine doit être la liberté, le bien-être social, la démocratie, la paix, la stabilité politique.
Dans les deux blocs, des gouvernements prélèvent des sommes folles sur le fruit des travailleurs pour entretenir des gouvernements dictatoriaux à leur dévotion, sous forme d'aide au développement. Si je tiens pour acquis que la véritable souveraineté d'un État passe par la complémentarité avec le reste du monde, force est de reconnaître que l'apport des dictatures au monde qui les entoure est loin de répondre au volume des aides qu'elles reçoivent pour se maintenir contre la volonté de leurs peuples. Elles n'ont jamais hésité à diriger tout le poids de leurs armées contre des peuples souvent très éloignés du lieu où elles sont implantées. La communauté internationale refuse d'assainir ses organes de décision et s'enlise dans des formules juridiques afin de ne pas condamner explicitement telle ou telle action de gouvernements tyrans. Parallèlement des hommes et des peuples se battent seuls et meurent seuls. On assiste à une double conspiration des gouvernements bâilleurs de fonds : contre les travailleurs de leurs pays qu'ils privent du profit de leur travail au bénéfice de dictatures impitoyables, contre les populations au nom desquelles des moyens financiers sont réunis mais qui en fait sont réprimées quand ce n'est pas massacrées, « grâce » précisément à ces moyens financiers accaparés au passage par les tyrans. A mon avis, les gouvernements démocratiques des pays riches et la communauté internationale devraient réviser leur politique d'aide et prendre la décision de ne l'accorder qu'à des gouvernements qui permettent - ne serait-ce que d'une manière embryonnaire - une vie démocratique, l'exercice de la liberté, des libertés pour les populations qu'ils sont censés représenter. Car, là où la liberté et la démocratie sont absentes, ce n'est pas seulement l'absence de liberté et de démocratie qui caractérise la situation, mais ce sont évidemment l'anti-liberté et l'anti-démocratie qui ont pris le pouvoir. Seuls des gouvernements animés d'une grande volonté politique pour l'avènement du socialisme dans la liberté travailleront à l'élaboration d'un code de conduite internationale dont l'observance fera tomber en désuétude cette complicité qui ne profite qu'au capitalisme et au communisme. Malgré le nombre limité, au sein de la communauté internationale, d'authentiques gouvernements socialistes, des expériences nées ici et là se ramifieront et parviendront à créer une solidarité répondant aux aspirations des peuples soumis jusqu'à ce jour au grand capital et à la dictature communiste.
Les maigres résultats politiques, économiques et sociaux enregistrés par les organisations interafricaines et internationales attestent que la grande majorité des gouvernements ont jusqu'ici fourni des statistiques économiques et sociales fausses. La situation au Moyen-Orient, en Afrique du Sud, en Namibie, la persistance du régime de l'apartheid, la situation au Sahara, au Tchad... prouvent que la Communauté Internationale qui a charge de veiller à notre sécurité et à la paix n'a ni le pouvoir, ni les moyens des dignes objectifs qu'elle s'est fixés.
Lorsqu'on pense que les clés des grands problèmes mondiaux sont entre les mains de quelques gouvernements égoïstes, le nouvel ordre économique mondial, finalité de la conférence nord-sud, me paraît utopique. Le Tiers monde, et l'Afrique tout particulièrement, aborderont ce dialogue avec deux handicaps : le manque de courage politique de la majorité des dirigeants africains les a privés d'une quelconque autorité politique. Ils ne représentent rien ou pas grand-chose. Le second handicap découle du premier. Ces dirigeants sont incapables de faire participer leurs peuples à une grande production agricole et industrielle. Or, l'ordre mondial actuel repose sur le pouvoir économique. Pouvoir dont les pays africains sont exclus.
A cette description, il faut ajouter le problème des réfugiés. L'Afrique détient le nombre record des réfugiés dans le monde. Cela est à lier avec l'existence des dictatures dont j'ai parlé. Devant cette situation, la communauté internationale, les gouvernements se réfugient derrière le rideau du pacte du silence qu'est la non-ingérence dans les affaires intérieures des États. Pendant ce temps de bonnes volontés collectent des fonds pour nourrir ce produit de la faillite de l'entreprise humaine. Personne n'ose en les dénonçant s'attaquer et guérir ce mal du siècle : les dictatures.

Les problèmes de sécurité
Le développement économique qui devrait être le souci majeur des dirigeants africains consciencieux est directement lié au problème de la sécurité en Afrique. Or, je suis obligé de faire remarquer que la plupart de nos dirigeants ont perdu toute assise populaire et ont abandonné l'objectif économique au profit de l'entretien d'une armée régulière pléthorique et suréquipée, épaulée par une milice et une police musclées. Le divorce entre les dirigeants et les masses populaires résulte du comportement des nouveaux pouvoirs nés de l'indépendance. Il a pour corollaire la course aux armements, ce cercle vicieux créé par l'Est et l'Ouest dans lequel sont entrés de plain-pied les Etats africains.
Si je prends le cas de la Guinée, je constate que malgré les atouts exceptionnels dont la nature l'a dotée, l'incompétence de l'équipe dirigeante a conduit le pays au bord du chaos économique. Du même coup, l'unité nationale s'est trouvée brisée. La classe politique au pouvoir a mis sur pied une armée, a fait l'acquisition d'armes sophistiquées et de « Migs », cela sur les ruines du pays et sur le dos des citoyens dont presque la moitié a pris la route de l'exil. Deux millions sur les cinq millions et demi de Guinéens. Cette dimension militaire de la Guinée, appuyée sur une politique d'Etat satellite de Moscou, ne peut que compromettre la paix dans la région et les projets de développement économique. C'est pourquoi je dois attirer l'attention sur le danger que représente le Président Ahmed Sékou Touré pour le progrès de notre continent.

L'information
Telle qu'elle est conçue par la majorité de nos Etats, l'information n'est que le reflet d'une idéologie savamment émise par nos dirigeants. Les ministères de l'Information, les maisons de la radiodiffusion ou de la télévision se présentent comme des maisons fermées, mystérieuses, d'où émanent discours, slogans, mots d'ordre qui dirigent nos peuples. Cette conception de l'information et du pouvoir conduira immanquablement de jeunes caporaux sans formation ni expérience à la tête de nos états. J'ai l'impression que l'avenir de nos institutions se joue dans ces maisons fermées. Impression que les faits confirment : ces maisons fermées ont toujours été la cible première des révolutions de palais dirigées contre de fragiles régimes politiques. Si notre pouvoir économique, obtenu à partir de la transformation par nous-mêmes de nos matières premières, nous permet un jour de participer vraiment à la naissance d'un nouvel ordre économique international, notre présence aux réseaux mondiaux de l'information est au prix de la volonté politique de nos dirigeants qui doivent complètement réviser leurs conceptions obscurantistes. Le monde moderne étant assis sur l'information, il serait dommage pour la conscience universelle que ce pouvoir qu'est l'information soit en Afrique dirigé par les idéologies.

Le législateur africain
Rappelant le rôle politique, économique et social dévolu au député dans l'élaboration et l'adoption des lois qui régissent la société et engagent l'Etat vis-à-vis de l'extérieur, je veux dire que le temps est venu de faire jouer pleinement à nos assemblées leur rôle de contrôle sur le travail de l'exécutif. Ce contrôle démocratique présente des avantages :
- il permet aux députés régulièrement élus d'éclairer les masses par des informations de première main sur les possibilités du gouvernement et les priorités qu'il a choisies dans l'exécution du programme qu'il doit mener à bien ;
- il permet aussi d'éviter la confiscation de la souveraineté nationale par une équipe dirigeante inconsciente. Et ici il faut revenir sur les dépenses militaires et de prestige qui devraient être proportionnées aux maigres revenus dont disposent nos Etats. A ce sujet, je me souviens qu'Alassane Diop a perdu en 1969 son portefeuille de ministre des Postes et Télécommunications pour avoir suggéré au Président Ahmed Sékou Touré de limiter notre armée à un millier d'hommes. Aujourd'hui, en dehors du Nigeria, ce géant de l'Afrique, nos Migs et notre armée sont les plus nombreux et coûteux de l'Afrique de l'Ouest.
Nous sommes à une époque où l'homme ne se nourrit pas que de pain. L'exercice de la démocratie peut non seulement garantir les libertés individuelles mais aussi libérer un potentiel de culture étouffé par l'autocensure. Mais, pour ce faire, nos intellectuels doivent se refuser d'être mis sur des listes nationales élaborées et présentées par des gouvernements qui ne respectent ni leurs peuples, ni la créature humaine. La pratique de ces listes nationales transforme nos assemblées en de simples chambres d'enregistrement.
En Afrique, il est difficile de dissocier l'économique du politique. Après l'accession à l'indépendance, la plupart des jeunes Etats ont calqué purement et simplement leur programme de développement sur celui de l'ancienne puissance colonisatrice ou sur d'autres modèles venus de l'Est. L'échec est quasi général.
Seule la consommation s'est maintenue et même s'est accrue - la consommation de certaines couches, s'entend - grâce à de petites industries extractives lorsqu'elles existent et grâce surtout à « l'aide » des pays nantis. Cette consommation reposant essentiellement sur les importations grève lourdement le budget de l'Etat et sa réserve déjà maigre en devises. Le déficit répété de la balance commerciale fait de la plupart de nos Etats des satellites de l'Est ou de l'Ouest. A partir de là, agriculture, pêche, industries naissantes, commerce, tourisme, banques, assurances, etc., sont contrôlés, voire dirigés, par des mains étrangères. On assiste d'une part à la perte par les dirigeants politiques de la maîtrise du développement économique et d'autre part à l'émergence de bourgeoisies nationales. En fin de compte, le pouvoir politique n'obéit plus aux intérêts de la nation. Délaissant les objectifs économiques profitables à l'ensemble de la nation, il ne se contente plus que de définir un nouveau code fiscal ou de trouver d'autres expédients lui permettant de « trouver » les grands moyens financiers qui devront faire tourner la lourde machine administrative. Les revenus d'une économie nationale quasi inexistante et de « l'aide » extérieure sont utilisés par une poignée de nationaux pour leur confort individuel, lorsqu'ils ne sont pas engloutis dans des dépenses de prestige qui n'ont d'autre but que de pallier une légitimité inexistante.
Pour parer à l'exode rural et au chômage, certains gouvernements d'Afrique n'hésitent pas à faire appel à l'armée nationale ou à une milice dotées des moyens les plus mode rnes, ou encore aux contingents étrangers concentrés sur la base militaire prêtée ou louée à l'ancienne puissance coloniale. Ainsi est tenue en respect cette masse de chômeurs et de paysans dont le revenu est souvent cent fois inférieur au coût réel de la vie. Ainsi nos armées sont dévoyées, détournées de leur mission nationale au profit de la défense d'un régime et de la protection personnelle de son chef et de ses associés.
Face à cette problématique politique, économique et sociale, le pouvoir est au bout du fusil.
La véritable souveraineté des Etats africains, leur liberté, la démocratie sont à ce prix. La technologie avancée adaptée à nos besoins est aussi à ce prix. C'est en permettant aux hommes de notre continent de se former que nous parviendrons à transformer sur place nos richesses. Le chômage sera jugulé par la création d'emplois nouveaux. Un état d'esprit, indispensable pour créer une dynamique du développement économique, naîtra du contact d'hommes et de femmes formés dans des écoles sous-régionales, régionales ou même étrangères, et de cette notion d'avoir quelque chose en commun.

Les syndicats
Leur brillante histoire les condamne à être indépendants du pouvoir politique. Pour remplir leur rôle de thermomètre social, économique et politique auprès du gouvernement, pour défendre les intérêts des travailleurs, ils doivent se démarquer des gouvernements. Ce n'est pas le cas dans la plupart des pays africains où ils sont inféodés au pouvoir politique, un pouvoir corrompu dans la majorité des cas, où ils ont perdu de vue les intérêts des travailleurs dont ils se réclament pour se livrer à des activités égoiistes qui n'ont d'autre but que la promotion politique de leurs dirigeants.

Les organisations non gouvernementales
Elles peuvent constituer un outil efficace de développement et jouer un rôle non négligeable dans la coopération internationale dans la mesure où, je n'ai pas peur de le dire, elles sont « dépolitisées », c'est-à-dire animées par l'esprit du volontariat et non soumises à des contraintes politiques et diplomatiques.
Je voudrais enfin dire qu'à l'intérieur de nos Etats un grand nombre d'hommes ont émergé qui, dans de nombreux secteurs d'activités, sauront, si on le leur permet, se montrer à la hauteur des responsabilités qu'on voudra bien leur confier et qu'ils auront à assumer sur le plan national, continental et international. Imprégnés des réalités qui sont celles du continent africain, ils sont capables de rendre de grands services. Leur compétence en fait des partenaires respectables des universitaires, des chercheurs et des hauts fonctionnaires occidentaux ou des pays de l'Est. Mais leur compétence restera sans objet si la majorité de nos dirigeants persistent dans leur attitude négative. »

A l'intention du lecteur je voudrais préciser que Diallo Telli a préféré réunir ses réflexions sous le titre de « Déclaration authentique » plutôt que sous celui de « Testament ». Au départ, pour donner plus de chances à ce document d'être publié par les bons soins du chef de l'Etat, ensuite, lorsque se fut évanoui cet espoir, pour souligner que la déclaration diffusée par « La Voix de la Révolution », extorquée par la violence, n'engageait pas son auteur.
Je voudrais aussi rapporter la conversation que j'eus avec Telli peu après qu'il m'eut dicté ses réflexions que je viens de transcrire le plus exactement possible. Réflexions auxquelles la mort a mis un terme mais qui auraient pu se poursuivre. Un peu effrayé par le contenu subversif pour le régime de Sékou Touré de ce que je notais ou apprenais par cœur, je dis à Telli :
— « J'ai peur pour vous. Cette déclaration ne risque-t-elle pas de compromettre définitivement les chances d'être un jour gracié ? »
— « Amadou, lorsque le Président proclame que personne ne pourra dire un jour : voici l'ancien Président de la République de Guinée, cela ne veut pas dire qu'il se croit immortel. Au contraire, il s'interroge souvent sur la manière dont il mourra. Ce qu'il veut dire c'est qu'en cas de vacance du pouvoir à la suite de sa mort, naturelle ou accidentelle, il ne laissera derrière lui aucun homme de sa génération pour témoigner devant le grand tribunal de l'Histoire. Cela ne signifie pas qu'il va anéantir tous les hommes de sa génération présents sur la scène politique ; non, il ne s'attaquera, il ne s'est déjà attaqué, qu'à ceux, qui, selon lui, sont capables de mettre en cause la politique du PDG. Dans l'esprit de Sékou Touré, je fais partie de ceux-là ; donc, avec ou sans document, je suis condamné à mourir en prison. Amadou, je t'affirme que je trouve merveilleux l'espoir que ces notes parviennent à la Guinée, à l'Afrique et au reste du monde et me survivent. Ce message, tu le porteras avec ma bénédiction, car je le dois à notre beau pays, à l'Afrique, au monde. »

Notes
1. Saïfoulaye Diallo, ancien Président de l'Assemblée Nationale, deuxième personnage de l'Etat après une série de postes, devient ministre du Domaine chargé des Affaires sociales. Décédé en novembre 1981 .
2. Mouctar Diallo, ministre des Postes et Télécommunications, décédé en 2004.


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