Jeune Afrique Livres. Collection Destins. 1990. 225 pages
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II m'a été facile de prendre la décision d'écrire une biographie de Boubacar Diallo Telli ; mais il ne m'a pas été
facile de la mettre en oeuvre. Difficultés et réticences se sont en effet accumulées devant ce projet.
Quoi de plus normal et de plus justifié pourtant que de rendre un hommage posthume à la plus éminente des victimes de Sékou
Touré, à l'homme qui aurait pu faire en France une brillante carrière s'il n'avait décidé, un beau jour d'octobre 1958, d'aller se mettre au service de son pays d'origine; qui força,
contre les efforts de la France, la porte des Nations unies pour la Guinée; qui représenta avec brio cette dernière à New York et à Washington; qui fut le premier artisan de la mise en oeuvre
de l'Organisation de l'unité africaine; qui traita d'égal à égal avec les leaders les plus réputés de l'Afrique et du Tiers Monde, et fustigea avec vigueur les responsables de ceux des États qu'il condamnait pour leur politique sur le continent africain; qui choisit contre tous les conseils et contre toute prudence de revenir à Conakry pour y occuper des fonctions ministérielles alors qu'il eût pu rejoindre à l'étranger l'opposition au régime de Sékou Touré et y prendre une place importante,
sans doute la première; qui enfin finit tragiquement ses jours dans
une cellule du sinistre Camp Boiro, cet enfer de l'intelligentsia guinéenne,
sacrifié à la cause d'une révolution radicale qui n'était
pas dans sa nature, au seul profit de Sékou Touré et de son
régime, qui n'avaient cessé de le maintenir sous leur joug,
en dépit des postes exceptionnels auxquels ses qualités l'avaient
amené.
Cependant, trente-cinq ans après son accession à la magistrature
où son avenir s'annonçait plein de promesses, trente ans après
l'entrée de la Guinée indépendante aux Nations unies,
vingt-cinq ans après la naissance de l'OUA, le nom et l'action méritoire
de Diallo Telli risquent de tomber dans l'oubli. Lors des cérémonies
anniversaires de l'institution africaine, au mois de juin 1988, aucun chef
d'État, aucune délégation, aucune personnalité
ne s'avisa de rendre hommage à son premier secrétaire général,
le seul à avoir accompli, en la période pionnière,
deux mandats successifs. Certes, à Conakry, le gouvernement du général
Lansana Conté s'est honoré en décidant que l'une des
avenues de la ville porterait désormais le nom de Diallo Telli. Mais
dans la cinquantaine de capitales de l'Afrique indépendante, au siège
de l'OUA à Addis Abeba, aucune plaque, aucun discours, aucun message
de compassion ou de gratitude adressé à sa famille, femme,
enfants, dont plusieurs vivent maintenant au Canada, dans la province de
Québec, bien loin de leur patrie.
J'ai connu Diallo Telli au cours des deux dernières années
de sa vie, lorsqu'il était ministre de la Justice en Guinée,
alors que j'y menais au nom du secrétaire général des
Nations unies les négociations pour normaliser les relations entre
ce pays, la République fédérale d'Allemagne et la France,
puis quand j'y fus nommé ambassadeur. Je ne puis dire que je fus
lié d'amitié avec lui, mais nous eûmes de fréquentes
rencontres et d'intéressantes conversations sur de nombreux sujets.
Telli eut le courage d'être l'un des rares ministres guinéens
à venir me voir régulièrement en ma résidence,
ce qui, à l'époque, n'était pas encore courant dès
lors qu'il s'agissait de fréquenter le représentant de la
France. Nous avions des centres d'intérêts et des expériences
en commun: l'École nationale de la France d'outre-mer, devenue Institut
des hautes études d'outre-mer, puis Institut international d'administration
publique, où il avait étudié et où j'avais
assumé des enseignements pendant dix ans; l'organisation des Nations
unies et New York, où nous avions l'un et l'autre passé plusieurs
années, lui comme représentant permanent de son pays, moi
comme porte-parole du secrétaire général, et où
nous avions de nombreux amis communs; l'Organisation de l'unité africaine,
qu'il connaissait mieux que personne et aux sommets de laquelle j'avais
assisté à trois reprises; la Guinée enfin, sur laquelle
ses avis, quoique prudents, me furent précieux. Son arrestation,
qui me fut immédiatement connue, fut l'occasion de la dernière
crise sérieuse entre le régime de Sékou Touré
et la France, le chef de l'Etat guinéen ayant, contre toute vraisemblance,
fait un amalgame entre les développements du "complot peul" et certains contacts prêtés à l'opposition guinéenne
avec le gouvernement de Jacques Chirac.
Outre ces contacts personnels, j'ai pu obtenir sur la personnalité
et sur la vie de Diallo Telli de nombreux documents et de passionnants témoignages
qui donnent de lui une image brillante, vivante et contrastée. La
plupart de ces textes ou de ces faits sont inédits et certains ne
m'ont été accessibles qu'en raison de mes relations personnelles
avec les intéressés. C'est pourquoi je suis aujourd'hui heureux
et fier de contribuer à la connaissance d'une tranche de l'histoire
de la Guinée et de l'Afrique tout entière, mais plus encore
à l'illustration de la mémoire d'un homme qui fut à
la fois un Peul éminent, un Guinéen convaincu, un Africain
déterminé, un musulman fidèle, un marxiste lucide,
un époux et un père de famille attentifs, un ami discret et
parfois contrarié de la France, un humaniste à la vision généreuse
et mondialiste, mais aussi une personnalité avec ses qualités
et ses défauts, ses impatiences et ses hésitations, ses audaces
et ses craintes, ses intrigues et ses naïvetés, ses ambitions
et ses désarrois.
Je ne me suis pas laissé rebuter par les difficultés de
l'entreprise. Et tout d'abord par les objections formulées par la
propre famille de Diallo Telli, affirmant que pour avoir eu des relations
amicales avec le président Sékou Touré, je m'étais
par là même disqualifié pour être le biographe
de la plus illustre de ses victimes. Il m'a été heureusement
possible de convaincre certains de ses proches, et même d'obtenir
leur concours; d'autres, au contraire, ont varié entre l'acceptation
et l'irréductibilité, selon leur état d'esprit, ou
plutôt l'état de leur esprit. Je ne puis leur en tenir rigueur,
compte tenu des épreuves endurées. Et de toute manière,
personne d'autre n'avait entrepris de projet semblable. D'autres critiques
sont venues de ceux qui prétendent qu'illustrer la vie et le martyre
de Diallo Telli était faire injure à toutes les autres victimes
du régime révolutionnaire guinéen, dont beaucoup occupaient
également de hautes fonctions et avaient mené des vies exemplaires.
L'ethnie peule n'était pas la seule à avoir eu des fils jetés
en prison, torturés, exécutés ou disparus: la liste
est longue en effet des Malinkés, des Soussous, des Forestiers, des
Kissis, des membres d'autres groupes ethniques encore, qui ont péri
ou qui ont dû s'exiler au cours du quart de siècle qu'a duré
la première République de Guinée. Mais mon propos n'est
pas de faire le bilan de la répression dans ce pays, de dresser des
parallèles entre les victimes, d'établir des hiérarchies
entre les morts. J'avais le souci de me faire le biographe du seul de ces
disparus que j'ai rencontré personnellement, sur qui je disposais
des informations nécessaires et pour qui j'éprouvais instinctivement
de la sympathie.
J'ai en effet eu à ma disposition les éléments indispensables
pour mener à bien l'entreprise; rares sont ceux qui ne m'ont pas
répondu ou n'ont pas voulu fournir leur témoignage. Une sérieuse
difficulté cependant: le dossier administratif de Diallo Telli, déposé
au ministère français de la Justice, auquel j'ai voulu avoir
accès. Il m'a été répondu en effet qu'en raison
du caractère délicat des pièces qu'il contenait, il
ne pouvait m'être ouverême pour simple consultation. J'ai
toutefois pu obtenir quelques uns des documents qui m'intéressaient,
mais pour le reste, "les communications de dossiers de magistrats
et de personnel ne sont autorisées qu'au bout d'un délai de
cent vingt ans après la date de naissance de l'intéressé" !
Pour qu'aucune dérogation-rarement accordée, mais possible
malgré tout-n'ait été envisagée, il faut qu'il
y ait dans le dossier Diallo Telli quelques pièces particulièrement
intéressantes et délicates, dont la publication causerait
aujourd'hui encore remous ou controverses. De quoi peut-il s'agir ? De révélations
sur certaines circonstances entourant son départ de France en 1958
? De clauses ménageant son statut administratif de magistrat français
en dépit de sa position de mise en disponibilité ? De précautions
prises à l'égard de sa situation financière et d'une
éventuelle réintégration dans l'administration française
? De papiers établissant des liens avec des officines occultes ou
des groupes d'opposition ? Ou tout simplement de lettres personnelles par
lesquelles Diallo Telli proclamait solennellement, et malgré les
circonstances, son attachement à la France et se justifiait des accusations
d'ennemi de ce pays dont il était régulièrement l'objet
? Faudra-t-il vraiment attendre l'année 2045 pour en savoir davantage
?
La tradition des Peuls affirme que pour qu'un homme puisse être considéré
comme sage, il lui faut réunir trois éléments :
Certains penseront que selon l'adage de ses ancêtres, Diallo Telli n'aurait pêtre pas
été reconnu comme "sage". Il possédait
indiscutablement les connaissances que donnent de brillantes études
et qu'attestent de sérieux diplômes et ses fonctions successives
l'ont amené à voyager en Afrique et dans le monde comme peu
d'autres Africains l'ont fait à cette époque; mais c'est contre
toute sagesse et en dépit des conseils les plus avisés que
Telli est revenu en 1972 se livrer en quelque sorte à Sékou
Touré. Il connaissait pourtant bien ce dernier et l'expérience
de la maturité, s'il l'avait vraiment acquise, aurait dû lui
conseiller la prudence et la distance. Il avait à ce moment là
47 ans; moins de cinq ans après, il payait cette imprudence de sa
vie.
A quatre reprises au cours de son existence, Diallo Telli fut confronté
à des choix essentiels, et la décision qu'il prit à
chaque fois témoigne de sa personnalité.
Entre Sékou Touré et Diallo Telli, la partie était d'entrée de jeu inégale.
Les étapes de l'histoire de leur confrontation s'enchaînent avec la précision et la fatalité d'une tragédie antique. Mais Telli n'était pas Cinna et Sékou n'était pas Auguste : s'il éprouvait la jalousie et la hantise du complot, il ne fit pas preuve de la mansuétude qui assura à l'empereur romain une gloire éternelle.
Entre le tyran paranoïaque et l'intellectuel maniaco-dépressif, le drame ne pouvait se dérouler différemment au cours du quart de siècle qui les a progressivement opposés ; et il ne pouvait se terminer autrement qu'avec l'agonie ignominieuse du Camp Boiro.
Sékou Touré pouvait faire monter au plus haut ceux qu'il voulait perdre et utiliser leur mort elle-même pour mieux arriver à ses fins et poursuivre la glorification de sa révolution. Jusque dans l'ultime cellule de la diète noire, Diallo Telli aura encore une dernière fois, sans le vouloir, servi son maître. L'un ne pouvait être que bourreau, l'autre que victime. Le dénouement, hélas, n'a fait que confirmer ce qui était inscrit dans les caractères des protagonistes. Et seule l'Histoire, qui ne peut plus redistribuer les rôles, redonnera à chacun sa juste place dans l'esprit des hommes.
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