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Memorial Camp Boiro
Complot Peul. Diallo Telli


André Lewin
Diallo Telli. Le destin tragique d'un grand Africain

Jeune Afrique Livres. Collection Destins. 1990. 225 pages
http://www.jeuneafrique.com


Chapitre 1
Les Années d'Apprentissage

La petite localité de Porédaka, en plein coeur du massif du Fouta Djallon, dans ce que les géographes appellent aussi la Moyenne Guinée, n'est pas l'un des sites historiques de l'ethnie peule. Elle ne saurait rivaliser, par exemple, avec Labé ou Timbo, ces villes d'où les Almamys, ces « commandeurs des croyants », ont exercé traditionnellement, à travers le XIXè siècle, leur autorité sur les neuf provinces semi-autonomes que compte le royaume théocratique du Fouta Djallon, récemment mais profondément islamisé, fondé un siècle auparavant; Porédaka est cependant entrée dans l'histoire le 14 novembre 1896, lorsque les sept cents Sofas de l'Almamy de Timbo Bokar Biro ont affronté dans une bataille sans espoir les troupes françaises de la colonne commandée par le capitaine Muller, que secondent d'autres Peuls alliés à son farouche adversaire, l'Almamy (?) Alfa Yaya. Abandonné par presque tous les siens, sur le point d'engager ses dernières réserves contre les Français, moins nombreux, mais mieux armés et bien organisés, l'Almamy Bokar Biro, qui sera tué au cours de cet engagement, maudit alors dans une phrase restée célèbre le village qui l'a vu défait par le colonisateur étranger: « Mo araali Porédaka, o yahay daaka poore . » (Les absents &agrave la bataille de Poredaaka seront demain les corvéables de la cueillette du caoutchouc.)

C'est trente ans après cette bataille malheureuse, en 1925, que Diallo Telli naît à Porédaka. D'une certaine manière, on peut estimer que Diallo Telli souffrira plus tard, dans ses éventuelles aspirations et ambitions politiques, de ne pas être né dans l'une des « capitales historiques » des Peuls, et donc de manquer d'une légitimité qui en aurait fait tout naturellement l'un des dirigeants traditionnels du pays. Son père, Diallo Mody Kindi, est éleveur, et donne raison au proverbe "un Peul sans vache n'est pas un vrai Peul". Certains, cependant, prétendront qu'il est le plus grand voleur de bétail de tout le Fouta et qu'il ne rechigne pas sur les moyens d'accroître ses biens. Il est vrai qu'on le retrouvera à la prison de Mamou, au moment même où Telli adolescent va en classe dans cette ville; et on verra le jeune garçon apporter de la bouillie à son père. Diallo Kadidiatou, femme respectée et pieuse, aura sur son fils le jeune Telli une influence profonde. Elle suivra avec soin ses études et s'efforcera, en dépit des difficultés, de ne le laisser manquer de rien.

Telli entre tôt, à peine âgé de 6 ans, à l'école coranique, puis à l'école primaire de Porédaka. Le chef de canton remarque ce jeune garçon intelligent et travailleur et le pousse à continuer. En 1940, à l'âge de 15 ans, il entre en cinquième année à l'école de Mamou, alors que sa famille s'installe à Teliko tout près de la ville. Peu après, sur les conseils de ses maîtres français, il est envoyé à Conakry, capitale de la colonie. Il poursuit ses études à l'école primaire supérieure, futur lycée classique de Donka,dans la banlieue de la ville, où il loge chez des parents. Malgré des résultats brillants, Diallo Telli ne passe pas le haccalauréat: ce n'est qu'en 1950 que sera attribué en Guinée même le premier diplôme de ce niveau ! Aussi Telli fera-t-il comme beaucoup de jeunes Guinéens, notamment ceux issus de familles peules quelque peu aisées: il complètera ses classes à Dakar, à l'école William Ponty de Sébikotane, créée à Saint-Louis du Sénégal en 1903 et transférée à Gorée en 1912, où l'élite intellectuelle de 1'Afrique de l'Ouest prépare son avenir. Toutefois la famille de Telli n'a pas les moyens de subvenir longtemps à ses besoins et il ne passe finalement pas les examens, mais réussit à entrer dans l'administration coloniale, à un niveau modeste. Nous sommes en 1946 ; Diallo Telli a 21 ans.

Alors qu'il est employé dans les services généraux du gouvernement général de l'Afrique occidentale française à Dakar, comme fonctionnaire du cadre commun secondaire de l'AOF, un jeune administrateur français avec lequel il travaille, Pierre Cros, évoque devant lui la possibilité de faire une carrière autrement intéressante et hrillante dans l'administration ou la magistrature coloniales, grâce à l'Ecole nationale de la France d'outre-mer (ENFOM). Mais pour cela, il faut avoir son baccaulauréat et ensuite se rendre à Paris. Diallo Telli profite donc des dispositions particulières adoptees à l'époque pour la promotion des jeunes cadres africains. Elles permettent notamment à ceux qui sont diplômés de l'école William Ponty de passer leur baccalauréat en vue d'effectuer des études supérieures en France.

L'année scolaire 1946-1947 voit par conséquent Telli revenir sur les bancs du Iycée de Dakar pour y préparer les deux parties du bac et les réussir. Il a notamment comme professeur Jean Suret-Canale, universitaire, membre du Parti communiste français. On le retrouvera une dizaine d'années plus tard parmi les très rares enseignants français qui accepteront de rester en Guinée après l'indépendance, sous contrat local guinéen, contre la volonté expresse du gouvernement français de l'époque, qui les sanctionnera en mettant fin à leurs liens avec l'administration française ou en les pénalisant par le refus de compter dans leur ancienneté les années passées à enseigner dans ce pays. Jean Suret-Canale, qui deviendra alors professeur à l'Institut polytechnique Gamal Abdel Nasser de Conakry, écrira plusieurs ouvrages sur la Guinée; il conserve de Diallo Telli le souvenir d'un brillant élève, très motivé, parfaitement conscient de sa chance de poursuivre des études, absolument déterminé à tout faire pour réussir aux examens et se rendre à Paris 1.

Une fois nanti du précieux diplôme, Telli part pour la France et s'inscrit d'emblée à la faculté de droit et des sciences économiques de Paris, située place du Panthéon, en plein Quartier Latin. Il s'intéresse surtout au droit privé, mais suit aussi, parce que c'est au programme de la licence, des enseignements de droit cornrnercial, de droit comparé, d'histoire du droit, d'économie politique... Il ne s'intéresse pas outre mesure au droit international public ou privé, mais son excellente mémoire et ses facultés d'adaptation lui permettront d'en retenir assez, non seulement pour passer avec succès les épreuves en ces matières, mais aussi pour pouvoir utilement en tirer parti lorsqu'il abordera sa carrière internationale. Il ne néglige pas non plus le droit musulman; il suit avec intérét les cours de cette discipline dispensés par le professeur Milhau.

Outre la licence en droit et en sciences économiques, Telli prépare également avec assiduité le concours d'entrée à l'ENFOM, qui comporte des matières avec lesquelles il n'est pas familiarisé et des épreuves redoutables, comme une longue interrogation de culture générale et une conversation avec un jury. Certains lycées parisiens ont ouvert des sections spéciales pour préparer les concours adminictratifs et c'est ainsi que Diallo Telli s'inscrit à l'un d'entre eux. Là, les témoignages divergent : s'agit-il du lycée Louis-le-Grand ou du lycée Henri IV ? L'un et l'autre sont tout proches de la Faculté, et on ne peut donc trancher de facon certaine.

C'est une véritable existence d'étudiant parisien que vit Telli pendant ces quelques années. La bourse que lui verse mensuellement le gouvernement francais, comme à tous les jeunes cadres africains dans son cas, ne lui permet certes pas de mener grand train, mais il peut échapper aux soucis du quotidien. Il fréquente les restaurants universitaires, allant le plus souvent au foyer musulman, situé boulevard Saint-Michel, où l'on sert des plats spécialement préparés et où il retrouve nombre d'autres étudiants africains et arabes. Il habite des chambres modestes, toujours dans le Quartier Latin. Il loge ainsi longtemps passage Chartier, puis à l'hôtel California au 32 de la rue des Ecoles, non loin de l'austère bâtiment de la Sorbonne. Il n'a guère les moyens de revenir régulièrement en Guinée et passe donc ses vacances en France : ainsi, pendant tout un été, il sillonne avec quelques amis guinéens les Alpes et le Midi de la France, s'arrêtant à Chamrousse, à Grenoble, à Draguignan, puis sur la Côte d'Azur, profitant au passage des installations des colonies de vacances organisées par le ministère de la France d'outre-mer.

Parmi ses camarades de l'époque, on trouve bien sûr, nous l'avons dit, quelques Guinéens, avec lesquels il peut parler du pays et évoquer des souvenirs communs. Deux d'entre eux resteront des amis très chers :

On peut citer aussi

Bien des discussions sont provoquées par les activités à Paris du mouvement Présence africaine, qu'avait créé peu d'années auparavant le jeune intellectuel sénégalais Alioune Diop, afin d'étudier fondamentalement la culture de l'Afrique, mais aussi de la confronter avec celle de l'Occident. C'est le moment où la revue Présence africaine adopte la formule des numéros spéciaux et où Alioune Diop fait paraître ses premières notes proprement politiques. C'est aussi le moment où est publié l'ouvrage Nations nègres et culture de Cheikh Anta Diop, qui réhabilite la culture africaine en démontrant son ancienneté ainsi que la vigueur et l'étendue de son influence, thèse qui ne peut que séduire les jeunes élites africaines, étayer leur confiance en l'avenir de leur continent et alimenter leurs conversations passionnées.

Parfois, cependant, les disputes font très mal. L'une des plus violentes concernera une histoire de femme. Son petit groupe d'amis taquine souvent Telli à propos de son goût pour les femmes un peu plus agées que lui. L'une de ses conquêtes est alors une fort belle Antillaise, Marie Wigbert, qu'il a rencontrée au restaurant universitaire et à qui il est très attaché. Ismaël n'a de cesse de les séparer et de chercher à la lui ravir. Il n'hésite pas à aller jusqu'à de violentes scènes publiques avec Telli et il lui lance un jour :

« Marie n'est pas une femme pour toi ; elle est beaucoup trop bien et trop belle pour être avec un fils d'esclavagiste comme toi ! »

Une injure que Telli n'oubliera pas et ne pardonnera jamais.

Pendant l'été 1951, Diallo Telli, qui vient de réussir sa licence en droit et en sciences économiques, est reçu premier au concours "B" de l'Ecole nationale de la France d'outre-mer, réservé aux jeunes gens déjà fonctionnaires. Du coup il cesse d'être boursier et touche de nouveau un traitement administratif, modeste encore, mais appréciable. Tout semble désormais lui sourire, aussi bien sur le plan personnel que sur le plan familial.

Au cours de ce même été en effet, il se marie avec Kadidiatou Diallo, une Guinéenne de trois ans plus jeune que lui, originaire de Yambering, petit village près de Labé qui donne au pays peul ses filles parmi les plus jolies et les plus intelligentes - les plus déterminées aussi, qualité qui sera des plus importantes par la suite pour la femme de Diallo Telli. Fille d'Amadou Tidiani Diallo et de Rouguiatou Diallo, la jeune femme habitait Rufisque, petite ville côtière près de Dakar au Sénégal, avant de se rendre en France. Naguère institutrice, elle souhaite se préparer dans l'hexagone à une carrière d'assistante sociale ou d'aide médicale Le mariage est célébré selon la coutume foulah à Mamou, le 12 août 1951, avec pour témoins

La dot, dont il est spécifié qu'elle a été entièrement versée, consiste, selon la tradition, en une génisse et deux taureaux. Deux jours plus tard, le mariage est déclaré devant le commandant du Cercle administratif de Mamou, M. Rouam-Sim.

Très vite revenu à Paris, le jeune couple s'installe dans un petit appartement au 12 de la rue Tournefort, toujours près du Panthéon, et non loin de l'ENFOM. La santé de sa femme est cependant dès cette époque un sujet d'inquiétude pour Telli. En décembre 1951, il l'amène consulter à l'hôpital de la Cité universitaire, boulevard Jourdan : on diagnostique des problèmes pulmonaires et même quelques points de tuberculose, que l'hiver rigoureux de cette année a aggravés. Heureusement, grâce aux prescriptions du docteur Abiven, le médecin traitant, qui deviendra un ami des Telli, les choses iront rapidement mieux. Et quelques mois plus tard, le 5 janvier 1953, à Fontainebleau, naîtra leur premier fils, Thierno. Mais Telli reste très discret et très réservé sur sa vie privée, et seuls ses plus proches amis en apprendront quelque chose.

Les bâtiments de l'ENFOM, antérieurement appelée "Ecole coloniale", se trouvent avenue de l'Observatoire, tout près du jardin du Luxembourg, à l'orée de ce Quartier latin qu'il a fréquenté pendant quatre ans. Pour le jeune Guinéen, c'est la porte ouverte vers une brillante carrière coloniale dans le cadre français. En ce mois de septembre 1951, en effet, on vit encore à l'heure de l'Union française définie par la Constitution de 1946 plus de cinq ans nous séparent encore de la loi-cadre Defferre, qui fera évoluer de façon décisive la situation en associant enfin les Africains à la gestion de leur pays. L'ENFOM, c'est un extraordinaire creuset où se côtoient anciens fonctionnaires jeunes encore et étudiants à peine sortis de l'adolescence, célibataires et chargés de famille, parisiens et provinciaux, enfants de fonctionnaires et fils de bourgeois, quelques jeunes gens aussi issus de milieux très modestes, fascinés par l'appel de l'aventure outre-mer et le rêve d'une vie active, et des diplômés attirés par un concours administratif et une carrière sans histoires... Les Français y sont très majoritaires, mais ils rencontrent des Africains parmi leurs camarades d'étude :

Cette école, fondée trois quarts de siècle auparavant et qui sera fermée en 1958 lorsqu'il n'y aura plus de "colonies françaises", a été une véritable pépinière de talents. Ceux-ci, par la suite, se reconvertiront dans les carrières préfectorale ou diplomatique, dans les affaires privées ou dans la politique. Telli retrouvera au fil des années plusieurs de ses camarades d'études et entretiendra avec eux des rapports personnels privilégiés malgré les tensions franco-guinéennes. Il tentera à maintes reprises de faire passer par leur intermédiaire des rnessages à destination du gouvernement français. Il conservera de l'enseignement universitaire francais et de l'ENFOM un souvenir durable et très positif : il ne manquera jamais de le rappeler, parfois devant des Africains surpris et des Français émus, notamment dans les couloirs des Nations unies, à Addis Abeba ou dans quelques capitales africaines.

L'architecture de l'ENFOM a quelque parenté avec les constructions mauresques, avec sa cour intérieure, ses fontaines, ses mosaïques, ses colonnades ; mais elle évoque aussi, plus subrepticement, l'Indochine naguère française, avec des bouddhas postés dès le porche de l'entrée 3. C'est donc le quadruple signe de l'Europe, de l'Afrique, de l'Islam et du bouddhisme qui salue symboliquement les jeunes étudiants pénétrant pour la première fois à l'ENFOM.

"C'est en octobre 1951, témoigne Jean-Michel Guth 4, l'un de ses camarades de l'Ecole, que, major de la section magistrature de la promotion 1950-1952 issue du concours externe, j'accueillai Diallo, qui venait d'être reçu premier au concours interne, dit concours B, réservé aux fonctionnaires servant outre-mer. A l'étonnement de toute la "strasse" - I'administration dans l'argot des anciens de Colo -, Telli choisit en effet d'entrer dans la section magistrature et non dans celle de l'administration générale, pourtant considérée alors par le ministère de la France d'outre-mer comme la plus prestigieuse. Devenus tout de suite deux grands amis, nous allions vivre ensemble une année extraordinaire, d'autant que les difficultés de la vie pour lui, la guerre pour moi, faisaient que nous nous retrouvions, à 26 et 27 ans, déjà mariés et pères de famille au milieu de "jeunes gens" venant à peine d'achever leurs études supérieures et ayant presque tous quelques années de moins que nous.

» Pourtant, que de différences au départ, malgré la chaleureuse ambiance très égalitaire qui régnait avenue de l'Observatoire d'un côté un Peul superbe, "ex-fonctionnaire du cadre commun secondaire de l'Afrique occidentale française » — selon le libellé très administratif de la notice de renseignements figurant dans son dossier de l'Ecole — , musulman pratiquant en même temps que marxiste convaincu ; de l'autre un parisien, ancien sous-officier de la 1ère armée, catholique agnostique, votant, sans grande conviction, pour un parti démocrate-chrétien, le MRP. Mais nous partagions la même passion pour le droit, ainsi qu'une identique conviction, quasi fanatique, qu'il nous fallait sans cesse, sans répit, étudier et travailler en vue de pouvoir contribuer à rendre, lui en Afrique et moi à Madagascar, une justice "juste, équitable et conforme au droit", même si nous en connaissions les limites si bien définies par Albert Camus dans le journal Combat du 25 octobre 1944 : "Nous avons choisi d'assumer la justice humaine avec ses terribles imperfections, soucieux seulement de la corriger par une honnêteté désespérément maintenue".

« Nous suivions un certain nombre de cours et de directions d'études communes, d'autant que sur mes conseils, il s'était inscrit à la faculté du Panthéon, comme quelques uns d'entre nous, pour préparer le diplôme d'études supérieures de droit privé. Je le revois encore, penché pendant des heures sur de gros cahiers d'écolier, recopiant d'une écriture appliquée les cours de doctorat notamment en droit civil approfondi — , auxquels nous assistions à tour de rôle, en fonction de nos différents horaires, durant l'année universitaire l951-1953.

« Très bon camarade, estimé de tous, gros bucheur, il devait obtenir à l'Ecole des notes éblouissantes, malgré les handicaps de sa formation initiale. J'ai retrouvé dans mes archives la ronéotypie du classement de passage et de sortie pour l'année 1951-l952. Elle revèle qu'il obtint en "cycle B ", celui réservé aux fonctionnaires d'outre-mer, la moyenne générale de 15,80 sur 20, étant observé qu'en « cycle A », la meilleure note attribuée au premier classé de la section "Afrique-Madagascar" était de 13,04, et de la section "Indochine" 12,04 ! Pour mémoire, je signale que moi-même, major de la promotion sortante, j'avais obtenu 15,02 ! Un de nos camarades, Marc Guemas, qui appartint à la même promotion que Diallo Telli, m'a communiqué les notes de sortie attribuées en 1953 ; Diallo, toujours major de sa promotion, décrochait un 16,05, devançant donc le mieux classé des élèves-administrateurs (15) et des élèves-inspecteurs du travail (14,83), toutes sections et toutes origines confondues.

« Ses succès ne le grisaient pas : il restait modeste, voire effacé, amusé et souriant lors des "chahuts" de nos camarades plus jeunes, lui-même demeurant sérieux mais sans aucune ostentation, ni prosélytisme politique. Il ne s'enflammait que lorsque, pour le taquiner, je lui demandais comment il pouvait concilier sa foi islamique et la doctrine de Karl Marx, dont les déviations staliniennes nous avaient été révélées par le fameux procès opposant Kravchenko au journal Les Lettres françaises 5, jugé peu de temps auparavant devant la 17è chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris. A chaque fois, il me répondait inlassablement, sur un ton calme et paisible : « Tu verras, la philosophie millénaire de l'Islam peut très bien se concilier avec l'enseignement de Marx, en tenant justement compte des abus soviétiques, pour constuire une société plus égalitaire, aux richesses mieux réparties. Et il faut faire confiance à la sagesse africaine bien connue et à l'humanisme de la négritude pour éviter les crimes du stalinisme ».

Pendant leur scolarité à l'ENFOM, les étudiants doivent effectuer un stage pratique dans une juridiction : pour Telli, ce sera au parquet du tribunal de première instance du département de la Seine à Paris, où, par un arrêté du 11 mars 1952 signé du procureur général Béteille, il est nommé "attaché stagiaire non rétribué".
A la fin de ce stage pratique, dont la notation compte évidemment dans le classement final de l'ENFOM, le substitut du service central, le 20 juillet 1953, formule les commentaires suivants :

« M. Diallo Telli Boubacar, né en 1925 à Poredaka 6, Guinée française, a effectué en qualité d'attaché un stage au parquet de la Seine au service du petit parquet, du 6 mars 1952 au 1er avril 1953. Pendant toute cette période, M. Diallo n'a cessé de nous donner pleine et entière satisfaction. Aussi travailleur qu'intelligent, d'une distinction et d'une courtoisie parfaites, possédant une vaste culture générale et des connaissances juridiques très étendues, M. Diallo possède toutes les qualités requises pour faire un excellent magistrat."

Les élèves de l'ENFOM doivent, pendant leurs études, rédiger un mémoire sur un sujet de leur choix dans le domaine relevant de leur section, c'est-à-dire le droit en ce qui concerne Telli, qui est en section magistrature. Il consacre à ce travail une bonne partie de l'été 1952 et met le 5 septembre le point final à son mémoire de quarante-neuf pages, consacré au « divorce chez les Peuls au Fouta Djallon ».
M. Drouhet, directeur des études, attribue à ce texte l'exceptionnelle note de 18 sur 20. Dans son commentaire, daté du 5 juin 1953, il souligne les qualités éminentes du travail de Telli.

« L'auteur sait de quoi il traite, parce qu'il est originaire de cette région de Mamou, dont il m'a souvent vanté les charmes, mais aussi parce qu'ayant fait de bonnes études juridiques, il a pu valablement s'intéresser à une question sur les chemins de laquelle l'a guidé la connaissance de notre droit civil. L'auteur, qui suit un plan classique, nous introduit dans son sujet par le moyen d'une analyse minutieuse dans ce milieu paisible où se marier est une tradition, scandaliser un péché et divorcer parfois une nécessité. Il est remarquable que cette étude juridique crée l'ambiance ; les règles du divorce deviennent évidentes et ce n'est pas un des moindres mérites de l'ouvrage que de nous conduire par des routes que nous croyions avoir déjà suivies…
Pourtant, si le mémoire s'arrêtait là, il lui manquerait cette résonnance que l'élève a su lui donner par l'examen rapide de quelques profonds prolongements sociologiques. La conclusion, qui comporte un acte de foi dans la sagesse des règles islamiques en la matière, fait aussi un large accueil à la règlementation issue de la colonisation française et fonde son application bienfaisante sur des bases éprouvées (...). Je souhaite que - aujourd'hui limité par les besoins du travail scolaire -, l'auteur de ce mémoire nous apporte un jour sa contribution plus complète à l'étude du divorce en Guinée.»

Le voeu ici exprimé rejoint certainement le souhait de Telli lui-même, qui n'envisage pas à l'époque d'autre carrière que juridique et judiciaire, et marque sa préférence primordiale pour le droit civil. Telli termine en effet son introduction par les phrases suivantes :

« Une étude comparée, avec d'une part le divorce chez les autres principaux groupes ethniques de la Guinée et de l'autre le divorce organisé par le droit islamique et le code civil français, présenterait un réel intérêt. Mais elle dépasserait singulièrement le cadre de ce modeste mémoire Aussi me contenterai-je de l'évoquer brièvement, me proposant de reprendre, dans une enquête plus vaste, l'étude de la question plus générale des causes de dissolution du mariage, englobant, outre le divorce, le pré-décès d'un des conjoints et aussi les nullités du mariage.»

Sans vouloir en aucune manière entrer dans le sujet du mémoire, il paraît néanmoins fort intéressant de relever quelques appréciations que livre Telli dans ce texte et qui éclairent certains aspects de sa personnalité et de ses conceptions morales. Dès son avant-propos, il entend se situer clairement :

« Peul et originaire du Fouta Djallon où il a passé toute sa jeunesse, I'auteur (...) s'est attaché à ce que son travail soit essentiellement tiré de son expérience personnelle, des faits multiples auxquels les circonstances l'ont mêlé dans la vie çommunautaire du village, des constatations qu'il lui a été donné de faire autour de lui.»

Car, selon lui,

"les auteurs n'ont pas réussi à pénétrer l'âme peule et à comprendre sa délicate et toute particulière mentalité. Il est d'ailleurs juste de reconnaître, à leur décharge, que ce n'est point chose aisée."

S'affirmant ainsi Peul, revendiquant même cette qualité avec une force qui ne se retrouvera dans aucun autre de ses écrits ou de ses affirmations ultérieures, Telli remarque que si

« les Peuls sont de tous les Africains de l'Ouest les plus profondément islamisés (...), en fait, leurs coutumes antiques demeurent vivaces à l'état latent et jouent un rôle infiniment plus important que les intéressés ne le soupçonnent ou ne consentent à l'avouer ».

Diallo Telli note à plusieurs reprises dans son mémoire que

« le Peul est d'une discrétion exagérée. Aussi dans les familles dignes — ce qui n'est pas rare —, on évite dans toute la mesure du possible de porter ses différends en public (...). La grande discrétion caractéristique des Peuls et qui les pousse à tout supporter pour éviter le scandale — et le divorce en est toujours un, même réglé en famille — n'est pas, elle non plus, sans influence heureuse sur la stabilité des mariages ».

Diallo Telli remarque aussi :

« l'opinion commune à tous les Peuls, opinion à laquelle l'islam n'est point étranger, selon laquelle la chance et le destin même de l'enfant dépendent pour une très large part, durant toute sa vie, et de la conduite de sa mère à l'égard de son père, de la joie qu'elle procure à son époux et des souffrances qu'elle supporte de sa part, et de son esprit de résignation et de soumission à la volonté de son mari ».

Comment ne pas se souvenir, à lire ces notations, des difficultés qu'ont connues ses parents et des appréciations critiques que son père avait endurées alors que, tout jeune, Telli faisait ses études à Mamou ? Comment également ne pas penser aux épreuves que sa femme affrontera durant les années difficiles qu'ils devront vivre ?
Comment ne pas évoquer non plus son expérience vécue lorsqu'il écrit que :

« l'épouse est toujours tenue de prodiguer des soins particuliers au jardin qui entoure sa case, d'avoir pour les bêtes du troupeau l'attention toute spéciale qu'elles méritent, d'entretenir jalousement l'intérieur de sa case et de présenter en temps opportun des mets bien apprêtés et servis dans des ustensiles irréprochables ; savoir cuire le fonio 7 et le couscous au lait caillé, traire les vaches, filer le coton, tresser des léfas 8 en vannerie, orner l'intérieur des cases à l'aide d'argile et de bouses de vache, était et demeure encore exigé de toute jeune fille peule. Le mari sur ce chapitre se montre exigeant. Il y va d'ailleurs de son honneur, car on épie les moindres défaillances et les commentaires malveillants se répandent très vite dans tout le pays ».

Au passage, Telli se montre très sévère pour la justice indigène comme pour les juridictions coutumières françaises.
En ce qui concerne la première, il critique ces

« pseudo-juges, choisis par le chef dans son entourage immédiat, et à qui il dicte bien fréquemment la sentence à rendre, sentence qui dépend souvent bien moins de l'examen objectif du litige que de la qualité et de la générosité des plaideurs (…). C'est là une des tares qui handicapent le plus fâcheusement l'organisation et la distribution de la justice indigène. La nécessaire réforme exigera en premier lieu la solution du problème du recrutement du personnel judiciaire. Il faudra exiger d'abord de la compétence c'est le moins difficile. Il faudra encore toute une moralité qui fait actuellement défaut. Il faudra enfin créer une atmosphère professionnelle, susciter cet esprit d'indépendance indispensable chez le juge. Il est vivement souhaitable que celui-ci cesse d'être un courtisan pêtre un arbitre impartial, seul susceptible de mettre les plaideurs en confiance ».

Mais Telli n'est pas tendre non plus pour les juridictions coutumières coloniales.

« Les plaideurs, écrit-il, ont également la faculté de porter leur litige devant les tribunaux coutumiers du premier et du deuxième degré, composés d'assesseurs indigènes et présidés respectivement par l'administrateur chef de subdivision et le comrnandant de cercle. Devant ces juridictions, la procédure est fort simple, toute orale. La loi applicable est la coutume des parties, tempérée par les dispositions de l'ordre public colonial. La tare de ces juridictions est tout entière dans son personnel. (…) En pratique, seuls quelques anciens tirailleurs déséquilibrés et le personnel domestique des Européens s'adressent à ces juridictions que la masse des Peuls évite avec soin, tant à cause de la corruption des assesseurs, de la crainte des ordres des administrateurs, que de leur répugnance à porter en public ces questions, à leurs yeux essentiellement intimes ».

Ces quelques lignes dont le style rappelle celui d'un pamphlet politique plutôt que celui d'un mémoire universitaire, montre que notre jeune élève de l'ENFOM, avant même d'accéder à la magistrature professionnelle, a déjà des idées précises sur les défauts du système colonial et sur les réformes à y apporter. Et c'est certainement dans cette voie là qu'il songe sincèrement à s'engager dès la fin de ses études.

Le contexte politique de l'époque en décidera autrement. Les qualités intellectuelles et humaines de Diallo Telli le feront rapidement sortir de la carrière vers laquelle il s'oriente et le conduiront vers un destin autrement remarquable, mais aussi autrement périlleux.

Notes
1. Lettre à l'auteur, 15 mai 1985.
2. Un peu plus âgé que Telli, Keita Fadiala sera notamment procureur général de la Guinée, ambassadeur en URSS et aux États-Unis, directeur général de l'Office des bauxites de Kindia ; arrêté en 1971, il disparaîtra au Camp Boiro.
3. Statues enlevées par la suite.
4. Lettres à l'auteur, conversations téléphoniques entre 1985 et 1988.
5. Victor Andreïevitch Kravchenko, fonctionnaire soviétique passé à l'Ouest en avril 1944, a publié en 1946, sous le titre J'ai choisi la liberté, une autobiographie en forme de réquisitoire contre le régime stalinien, qui devint un bestseller. Accusé de mensonge par l'hebdomadaire Les lettres françaises, il leur intenta un procès en diffamation qu'il gagna.
6. Il s'agit bien sûr d'une faute de frappe, car la localité s'appelle Porédaka.
7. Céréale constituant la base de la nourriture.
8. Petits objets en vannerie à usage décoratif ou domestique.


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