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Memorial Camp Boiro
Diallo Telli


André Lewin
Diallo Telli. Le destin tragique d'un grand Africain
Jeune Afrique Livres. Collection Destins. 1990. 225 pages
http://www.jeuneafrique.com


Chapitre 4
A LA CONQUETE DE L'AMERIQUE

Arrivé à New York à la fin de l'année 1958, Diallo Telli représentera la Guinée à l'ONU jusqu'en juin 1960, puis de nouveau de mars 1961 jusqu'en août 1964, date à laquelle, nous le verrons, il prendra ses fonctions à Addis Abeba à la tête du secrétariat de l'OUA. Il représentera également son pays auprès du gouvernement américain d'avril 1959 à juin 1961. Cinq années — de 1958 à 1964 — au cours desquelles il ne cessera par ailleurs de parcourir l'Afrique et le monde, chargé de missions particulières, soit par divers comités des Nations unies, soit par Sékou Touré. Cinq années au cours desquelles il acquiert son exceptionnelle expérience internationale, noue des amitiés solides et précieuses, se forme à la diplomatie multilatérale et au fonctionnement des organisations internationales, toutes choses qui lui seront fort utiles lorsqu'il s'agira plus tard de mettre en place l'administration de la jeune Organisation de l'unité africaine.

A Washington, Telli connaîtra deux présidents, Eisenhower, à qui il présente ses lettres de créance d'ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République de Guinée en avril 1959, puis John F. Kennedy, qui s'intéresse plus que tout autre responsable américain à l'Afrique ; il rencontre également Richard Nixon, à l'époque vice-président d'Eisenhower. Il assiste aux débuts difficiles de la déségrégation dans les écoles du Sud en 1960, lorsque les jeunes blancs commencent à côtoyer leurs camarades noirs dans les classes. Il voit le commencement de l'intervention américaine au Vietnam en 1961, la crise entraînée par l'implantation des fusées soviétiques à Cuba en 1962, et se trouve encore aux Etats-Unis lors de l'assassinat de Kennedy en 1963.

Aux Nations unies, il connaîtra deux secrétaires généraux : Dag Hammarskjoeld et, après la tragique disparition de ce dernier au Congo en 1961, le Birman U Thant, le premier secrétaire général issu du Tiers Monde. Il est présent quand l'ONU doit faire face à la situation mouvementée qui caractérise les premiers temps de l'indépendance du Congo ex-belge et s'efforce d'y résoudre les problèmes militaires, politiques et économiques du nouvel État, au prix d'une grave crise qui grèvera longtemps la vie et les finances de l'organisation. Il assistera à la progressive mutation du groupe afro-asiatique en Mouvement des non-alignés, et à la montée en puissance de celui-ci sur la scène internationale. Corrélativement, il sera le témoin d'une profonde transformation de la communauté mondiale, dont les Nations unies sont le reflet : de quatre-vingt-deux membres à la fin de 1958, l'ONU passe à cent quinze membres en 1964. Parmi les nouveaux membres, on recense, depuis 1960, tous les anciens territoires français d'Afrique noire, ceux-là même qui ont voté « oui » en septembre 1958, faisant par là même de Sékou Touré un précurseur, un homme qui a pris deux années d'avance sur la route de l'indépendance, ces deux années d'avance qu'on lui fera payer si cher.

Diallo Telli est également là lors de la fameuse session de l'Assemblée générale de 1960, qui voit arriver à New York une foule jamais réunie jusque là de chefs d'État et de gouvernements : Krouchtchev, qui se fait alors remarquer du monde entier en frappant son pupitre de sa chaussure, Nasser, Tito, Castro, Soekarno, Nehru, Nkrumah et Sékou Touré, bien sûr. Telli, de fait, aura trois fois l'occasion d'accueillir son chef d'État aux Nations unies et aux Etats-Unis pendant son séjour américain.
Le nouveau représentant de la Guinée aux Nations unies se familiarise vite avec les pratiques onusiennes, devient un extraordinaire spécialiste de la procédure et un fin connaisseur du règlement des réunions internationales. Il sait désormais comme personne rédiger des projets de résolution, introduire des amendements, obtenir des parrainages, et ses discours sont toujours suivis avec grande attention. L'ambassadeur Roger Seydoux de Clausonne, qui représente la France aux Nations unies après 1963, le décrit ainsi : « Un esprit vif, fin, délié, intelligent et fort cultivé ; pas agressif au fond, et bien informé des réalités françaises, il ne nous a pas rendu la vie facile en raison de ses discours remarquables, mais si radicaux. 1 » Quant à Ramsès Nassif, membre de la délégation égyptienne avant de devenir porte-parole d'U Thant, il se souvient de Telli comme d'« un orateur remarquablement doué, et un ardent nationaliste africain ; en privé, il était d'un naturel plutôt timide et réservé, mais quand il prenait la parole en public, il pouvait devenir agressif et virulent dans ses envolées verbales dès lors qu'il s'agissait de dénoncer le colonialisme, l'impérialisme ou l'apartheid et d'exprimer avec ardeur les aspirations de l'Afrique. 2»

Anne Weill-Tuckerman, journaliste depuis 1945 au bureau de l'agence France-Presse installé aux Nations unies, se souvient aussi des débuts onusiens de Diallo Telli. C'est dans l'un des locaux de l'AFP situés dans l'aile réservée à la presse, au troisième étage du grand bâtiment central des Nations unies, qu'elle le voit débarquer un jour de décembre 1958, frais arrivé à New York.

« Ce qui frappait d'abord, note-t-elle, c'était son extrême jeunesse — il paraissait à peine ses 33 ans —, combinée d'ailleurs avec une grande assurance dont il n'allait pas se départir dans ses rapports avec des diplomates de beaucoup ses aînés, et encore moins avec les journalistes. Il arriva ce jour-là dans le bureau de l'agence France-Presse avec une requête précise : « Peut-on m'expliquer, dit-il après s'être présenté, comment fonctionne l'organisation des Nations unies et quelle est la tâche concrète des fonctionnaires, des diplomates, des journalistes ? » Il ne cachait pas sa satisfaction, au point de laisser percer une certaine forfanterie, de venir là comme ambassadeur d'un pays qui avait accédé dans la dignité à l'indépendance de par sa seule volonté, en disant « non » à la France.
« Malgré ses petites piques, qui lui causaient une satisfaction certaine, poursuit Anne Weill-Tuckerman, Diallo Telli n'en était pas moins un personnage que nous considérions comme attrayant, par sa franchise, par sa bonne humeur, par ses qualités intellectuelles indéniables, par sa vivacité d'esprit, par son attitude amicale, lors de ses visites. Tout ceci ne l'empêchait pas de prononcer des discours anti-français virulents dans les débats ! Il était immensément fier de son pays et de son président, et du fait que la Guinée ait été l'un des premiers pays africains à prendre place parmi les membres des Nations unies. Il affichait une attitude anti-occidentale qui devait, au fur et à mesure de l'entrée de nouveaux pays indépendants, être celle de toute l'aile militante du Tiers Monde dans les débats à l'ONU.
« Après avoir fait ses premiers pas, dans l'enceinte de l'organisation internationale, Diallo Telli s'adonna rapidement avec plaisir à la vie mondaine des Nations unies. Les pays les plus pauvres et les plus démunis mettaient un point d'honneur à donner des réceptions fastueuses, pour ne pas paraître déchoir à côté des délégations d'Etats mieux pourvus. Telli lui-même recevait avec beaucoup d'hospitalité et de grâce dans sa propriété de Westchester aux environs de New York, une vaste demeure pourvue d'un grand parc. Il y invita des groupes de danseurs et chanteurs guinéens, venus aux Etats-Unis sous le patronage d'Harry Belafonte, à donner une représentation en plein air. Il me remit d'ailleurs un disque de ce remarquable ensemble de musiciens guinéens sur lequel il écrivit une aimable dédicace. Quand il quitta l'ONU pour devenir le premier secrétaire général de l'OUA, c'était un homme mûri par l'expérience de la vie internationale. Il n'avait pourtant pas abandonné sa fougue, se considérant comme l'un des créateurs d'un monde nouveau où les anciens peuples colonisés pourraient marcher la tête haute 3. »

Falilou Kane, qui vient d'être nommé à la délégation sénégalaise à l'ONU, retrouve Diallo Telli à New York au tout début de 1961, au lendemain de la fameuse session de 1960 entièrement axée sur les problèmes de décolonisation. Diallo Telli est alors une « figure » aux Nations unies, où il est déjà considéré comme un « ancien ». « Ses interventions étaient toujours écoutées avec beaucoup d'attention, se rappelle Falilou Kane, car elles apparaissaient comme émanant de la nouvelle Afrique en marche vers la liberté et l'indépendance. La Guinée et le Ghana étaient les deux pays d'Afrique noire, en dehors de l'Ethiopie et du Liberia, à être entrés à l'ONU avant 1960, ce qui donnait à leurs représentations permanentes une certaine audience, différente des autres. Nkrumah comme Sékou Touré ne lésinaient pas sur les moyens, leurs délégations non plus, qui n'hésitaient pas à multiplier les cocktails et les réceptions, pour se donner bonne image. A telle enseigne que les Américains qui rencontraient des Africains vous demandaient toujours : "Are you from Ghana ? ". C'est dire que pour les deux chefs d'Etat et leurs représentants à New York, l'ONU n'était pas un "machin" mais plutôt une enceinte qui leur servait de tribune pour s'adresser au monde entier et de tremplin pour consolider leur rayonnement politique en Afrique. »

Les réunions du groupe afro-asiatiques à l'ONU étaient alors des plus animées. « Parfois, souvent même, se souvient encore Falilou Kane 4, c'est Telli, en dépit des positions en flèche de son pays, qui parvenait à concilier les points de vue. L'avantage qu'il avait sur les autres, c'est qu'il connaissait toute la classe politique des Africains francophones présents aux Assemblées des Nations unies, de Doudou Thiam [Sénégal], à Camille Aliali [Côte d'Ivoire], du Dr. Zinzou [Bénin] à J.F. Betayène [Côte d'Ivoire]. Ceux-ci, qui l'avaient connu bien avant, ne le ménageaient cependant pas pour autant. La Guinée et le Ghana, en effet, faisaient partie, avec le Maroc, le Mali, l'Egypte et le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne), du Groupe dit de Casablanca, créé en janvier 1961, qui se voulait intransigeant et révolutionnaire, alors que les autres pays francophones d'Afrique, qui prônaient le réalisme, le dialogue et la coopération avec l'Occident, s'étaient réunis pour la plupart au sein du Groupe de Brazzaville. Si dans des domaines comme la décolonisation ou l'apartheid, les votes des Africains étaient tous émis dans le même sens, par contre lorsqu'il était question de bases militaires ou de relations avec les blocs, ce n'était plus forcément le cas. Ainsi notre délégation - et en premier lieu son chef, Doudou Thiam — n'était pas souvent d'accord avec le langage, les actions et les propositions de la Guinée. D'autant plus - ce n'était un secret pour personne — que les chefs d'Etat du Sénégal et de la Guinée ne s'aimaient pas du tout. Mais avec Telli et son adjoint Achkar Marof, dont l'épouse était sénégalaise, nous parvenions toujours à dialoguer et à trouver un terrain d'entente 4 ». Toujours selon Falilou Kane, Telli, en fin de compte, a marqué l'ONU de son passage plus qu'aucun autre Africain ne l'a fait, même si les circonstances ne l'ont pas amené à présider l'Assemblée générale, comme l'ont fait Mongi Slim, de la Tunisie, et Alex Quaison-Sackey, du Ghana, pendant les années où le juriste guinéen était aux Nations unies.

Jeanne Martin-Cissé, qui sera plus tard secrétaire générale de la Panafricaine des femmes et ministre des Affaires sociales de Sékou Touré, dirigera également la délégation permanente de la Guinée auprès des Nations unies de 1972 à 1976, ce qui lui permettra d'être la première femme à présider le Conseil de sécurité lorsque son pays y sera élu en 1973 au titre des membres non-permanent. Elle se souvient aussi de son travail avec Telli et du prestige qu'il avait acquis à New York. « Au mois d'août 1961, je fus désignée pour faire partie de la délégation guinéenne qui devait participer à la seizième session de l'Assemblée générale des Nations unies. Diallo Telli se trouvait alors de passage à Conakry et je lui fus présentée par le ministre des Affaires étrangères. Quelques semaines plus tard, nous faisions ensemble le trajet de Conakry à New York, en passant par Paris. Au cours de trois sessions successives, j'ai ainsi travaillé sous ses ordres. Il était très sévère avec les jeunes diplomates qui servaient avec lui, très exigeant pour le travail que nous devions accomplir. Ensuite, bien après son élection au secrétariat général de l'OUA, notre délégation a continué à bénéficier de son prestige. Ses collègues africains et du Tiers Monde admiraient en effet ce jeune diplomate fougueux au verbe facile, à la réplique quelquefois acerbe. Les Occidentaux le trouvaient obstiné, souvent bien téméraire. Il a surtout été, à mon avis, un chef de mission efficace, qui a défendu avec brio la politique de la République de Guinée et de l'Afrique 5 »

Diallo Telli, au cours de ses années de présence à New York, a été le témoin, et parfois l'acteur, d'une formidable montée en puissance du Tiers Monde sur la scène internationale. Et les non-alignés ont pu alors avoir l'impression que l'on était entré dans une ère nouvelle, qui devait immanquablement déboucher sur la défaite du colonialisme, l'échec de l'impérialisme, le démantèlement des bases étrangères, la création de zones de paix, la fin du « directoire » des grandes puissances et des blocs et l'avènement d'un monde plus juste, transformé par l'instauration d'un nouvel ordre économique international. C'est donc, par chance pour lui, pendant une époque particulièrement favorable que se situe une bonne part de son action internationale. D'autant que ce qui est vrai à l'échelle de la planète ne l'est pas moins dans l'enceinte des Nations unies, où le Tiers Monde devient prépondérant. A l'arrivée de Telli en 1958, l'ONU compte quatre-ving-deux pays membres, dont vingt-huit font partie du groupe afro-asiatique et neuf plus particulièrement du groupe africain 6. Aucun État nouveau n'est admis en 1959, mais dix-sept y entrent en 1960 7 et quatre en 1961 <8, six en 1962 9, trois en 1963 Il et trois en 1964 11. A la fin de cette année-là, l'ONU compte donc cent quinze pays membres, Diallo Telli en ayant vu arriver trente-trois. L'essentiel de ces jeunes États sont issus de la décolonisation des territoires français, anglais ou belges d'Afrique. Tous sont des pays en voie de développement - à l'époque, on a encore tendance à dire « sous-développés » — et la plupart d'entre eux feront partie du Mouvement des non-alignés. Ainsi, alors que les pays occidentaux et les pays communistes ne voient pas leur nombre changer — vingt-deux pour l'Occident, dix pour l'Europe de l'Est — et que les groupes d'Amérique latine ou d'Asie ne bougent guère, on constate une très forte augmentation du groupe africain, qui passe de neuf Etats en 1958 à trente-six en 1964, soit un quadruplement en cinq ans.

A eux seuls, les pays africains représentent donc près du quart de la communauté internationale dès 1962 et même près du tiers en 1964. Les problèmes qui affectent l'Afrique reçoivent du coup au début des années soixante une attention privilégiée dans les ordres du jour et dans les débats de l'ONU : décolonisation, anti-impérialisme, condamnation des mercenaires, des bases étrangères et des pactes militaires, lutte contre l'apartheid et le régime de l'Afrique du Sud sont le pain quotidien de l'organisation. Telli, ses idées et ses actions ont donc réellement le vent en poupe. Et ceci d'autant plus que la langue française dans laquelle il s'exprime - son éloquence lui vaut d'ailleurs de grands succès lorsqu'il parle à la tribune - joue alors aux Nations unies, au sein du groupe africain et dans le Mouvement des non-alignés, un rôle qu'elle ne parviendra pas à maintenir par la suite. L'arrivée massive, en 1960, de quinze Etats africains francophones, auxquels s'ajoutent quatre nouveaux en 1961 et 1962, renforce considérablement la position de ceux qui peuvent s'exprimer en français, en particulier lors des réunions du groupe africain, dont les deux tiers des membres parlent ainsi la même langue.
Sans doute l'influence de Telli et des thèses qu'il défend sont-elles limitées, comme nous l'avons déjà vu, par l'appartenance de nombre de ces pays au groupe de Brazzaville. D'autant qu'après le sommet de Bangui tenu en mars 1962, l'Union africaine et malgache (UAM), qui est l'expression institutionnelle de ce rassemblement d'États modérés, décide de créer à l'ONU un véritable mécanisme de coordination des positions adoptées par les uns et les autres. Mais l'ascendant de Telli, ses dons oratoires, ses qualités de manoeuvrier, les relations personnelles qu'il sait entretenir avec les délégués, dont beaucoup sont depuis longtemps ses amis, entraînent souvent l'ensemble du groupe africain vers des solutions radicales. On constate d'ailleurs que les délégués progressistes mettent plus d'ardeur à défendre leurs points de vue que les modérés n'en mettent à rester sur leurs positions. Telli, en particulier, est passé maître dans l'art de renforcer le ton des résolutions d'un débat à l'autre par l'introduction d'amendements en apparence anodins.

On peut dire, ce qui précède suffit amplement à le prouver, qu'en désignant immédiatement Telli pour représenter la Guinée et ses idées sur la scène internationale, Sékou Touré ne pouvait faire de meilleur choix. Et pourtant les premiers temps que le jeune diplomate guinéen a passé aux Nations unies n'ont pas été de tout repos.
Il lui faut d'abord plusieurs mois pour s'imposer comme « maître à bord » au sein de la délégation guinéenne où, de fait, il restera toujours sous surveillance. Par ailleurs, lorsqu'il était arrivé à New York, il était muni, on le sait, d'une lettre de Sékou Touré le désignant comme ambassadeur ainsi que comme envoyé spécial du président de la République de Guinée. Personne ne lui conteste donc à New York le pouvoir de représenter effectivement son pays lors des dernières réunions que l'Assemblée générale tient en décembre 1958. Mais, paradoxalement, c'est à Conakry qu'apparaissent les difficultés. Que ce soit par ignorance des règles du protocole, par suite du désordre qui règne alors au ministère des Affaires étrangères en voie de constitution, ou en raison des manoeuvres de certains adversaires de Telli, nul ne semble s'aviser dans la capitale guinéenne qu'il faut maintenant munir le représentant du pays à l'ONU de pouvoirs en bonne et due forme pour l'accréditer officiellement à New York et à Washington. Alors qu'approche, début 1959, la date fixée pour la reprise des travaux de la treizième session des Nations unies, qui doit notamment se consacrer à l'examen du dossier du Cameroun encore sous tutelle britannique et française, Telli entend de plus dire qu'Ismaël Touré, le redoutable demi-frère du président, avec qui il avait déjà eu maille à partir quelques années auparavant à Paris, souhaite diriger la délégation guinéenne.

Aussi fait-il alors un rapide voyage à Conakry pour tenter d'enrayer cette manoeuvre et d'obtenir rapidement ses lettres de créance. Il est possible cependant que Telli ait aussi, au même moment, une autre idée en tête. Les relations avec la France sont en train de se normaliser quelque peu et des accords viennenêtre signés, impliquant la reconnaissance de jure de la Guinée par Paris et l'établissement de relations diplomatiques. Diallo Telli se réjouit fort de cette nouvelle, et en fait part, à son passage à Dakar, à Gabriel d'Arboussier. Un chargé d'affaires français, Francis Huré, a été désigné le 11 février et s'est installé immédiatement à Conakry. Nabi Youla devient alors le premier ambassadeur de Guinée à Paris. Or certains affirment que Telli aurait beaucoup souhaité obtenir ce poste ; une rumeur identique courra d'ailleurs à plusieurs reprises par la suite, notamment lors de la normalisation des relations diplomatiques intervenue entre les deux pays en 1975.

Quoiqu'il en soit, Diallo Telli échoue. Il repart pour les Etats-Unis sans ses lettres officielles et c'est sans plaisir qu'il verra Ismaël Touré, alors ministre des Travaux publics, des Transports et des Communications, arriver à son tour à New York pour prendre la tête de la délégation guinéenne, le 20 février, à la reprise des travaux de l'Assemblée. Telli, de fait, est considéré désormais comme son adjoint. Le sourire que l'un et l'autre arborent sur la photo qui les montre alors côte à côte au banc de la Guinée est totalement trompeur. Les deux hommes ont de violents accrochages au sujet de la conduite à tenir pendant la session. Telli redoute en particulier les violences verbales dont Ismaël Touré est coutumier 12. La controverse porte également sur des visites que Diallo Telli a faites aux ambassades de France à Londres et à Washington, ainsi que sur les contacts qu'il a maintenus avec des personnalités françaises ; Ismaël Touré et Keita Fodeba les lui reprochent vivement, oubliant que ces démarches ont été faites à la demande formelle de Sékou Touré et du bureau politique du Parti démocratique de Guinée.

Une fois Ismaël Touré reparti, Diallo Telli insiste de nouveau auprès de Sékou Touré pour régulariser sa situation et finit par avoir satisfaction, quoiqu'avec un certain retard. C'est au mois d'avril seulement qu'il entre en possession des fameuses lettres qui l'accréditent officiellement auprès du secrétaire général des Nations unies et du président des Etats-Unis d'Amérique. Et ce n'est que le 16 avril, quatre mois après l'admission de la Guinée, qu'il peut présenter enfin à Dag Hammarskjoeld ses lettres de créance. Ironie de l'histoire ! Guillaume Georges-Picot, qui avait tant œuvré pour empêcher la Guinée de parvenir à ses fins, quitte son poste au même moment ; il est remplacé le 20 avril par Armand Bérard.
Quelques jours plus tard, Diallo Telli se rend à Washington et, le 27 avril 1959, il présente ses lettres de créance au président des Etats-Unis d'Amérique, le général Eisenhower. Il lui remet à cette occasion un message personnel du leader guinéen. Celui-ci fait appel à la compréhension des Etats-Unis. L'indifférence de la France, affirme en effet Sékou Touré, ne lui permet pas de mettre en route le développement de son pays et de faire face aux menaces de subversion suscitées de l'extérieur.

Sékou Touré demande bientôt à Diallo Telli de retourner à Conakry sans attendre. Ce dernier s'en montre quelque peu inquiet. En fait Sékou Touré, semble-t-il, veut avant tout connaître ses vues sur les événements internationaux de ces derniers mois, sur le résultat des premières démarches qu'il lui a demandé de faire auprès des Américains et de l'ONU au sujet d'une aide économique à la Guinée, ainsi que sur les problèmes financiers qu'il rencontre pour installer convenablement son ambassade. Et il lui donne aussi des instructions à propos des visites officielles qu'il souhaite effectuer à l'automne 1959 tant à Washington qu'à New York. Les milieux guinéens de Paris interprètent cependant à leur manière le rappel de Diallo Telli et croient y voir un geste de méfiance de Sékou Touré à son égard. Le leader guinéen, assurent-ils alors, aurait entendu dire que Telli souhaite la création d'un nouveau gouvernement guinéen, davantage tourné vers l'Occident et vers la France, et qu'il critique également les déclarations faites dans les pays de l'Est par Keita Fodéba. Ce ne sera pas la dernière fois que de tels bruits courront au sujet de Diallo Telli ; en fait, cette campagne de médisance ne cessera jamais, qu'on l'accuse de simples propos contestables ou carrément de complot quand ce n'est pas de contacts avec les opposants au régime. Cela jusqu'au dénouement tragique, dix-sept années plus tard.

Il apparaît effectivement, cela dit, qu'en dépit des qualités évidentes dont Diallo Telli fait rapidement la preuve sur la scène internationale, à moins que ce soit précisément à cause d'elles, Sékou Touré ne lui fait jamais totalement confiance et lui mesure sans cesse son appui. Quelques mois à peine après son accréditation, le 24 septembre 1959, à la veille de l'ouverture d'une session de l'Assemblée générale à laquelle Sékou Touré tient à assister lui-même, il nomme Sory Kaba ambassadeur auprès des Nations unies à la surprise générale ! En fait, Telli restera en place jusqu'au 30 juin 1960, Sory Kaba ne présentant ses lettres de créance à Dag Hammarskjoeld qu'à cette date, qui coïncide, notons-le, avec le début de la crise du Congo ex-Belge. Resté cependant ambassadeur aux Etats-Unis, Telli sera toujours membre de la délégation guinéenne à l'Assemblée générale, mais n'aura plus le titre de représentant permanent... jusqu'au ler mars 1961, où, nommé de nouveau à ce poste, il présente pour la deuxième fois ses lettres de créance au secrétaire général de l'ONU.

Diallo Telli aura donc été écarté de la direction de la délégation guinéenne, au moins théoriquement, pendant les Assemblées générales de 1959 et de 1960, auxquelles Sékou Touré fut présent. Comme si ce dernier avait craint de le trouver à ses côtés avec un titre officiel et avec la popularité qui était déjà la sienne. Chaque visite du président guinéen, comme chaque voyage de son demi-frère Ismaël, correspond d'ailleurs, on le voit, à une tentative d'effacement de Diallo Telli. Seule la venue de Sékou Touré à l'ONU en automne 1962 échappera à cette règle. Pour le poste d'ambassadeur à Washington, le leader guinéen adopte la même attitude. En juin 1961, Diallo Telli, récemment redevenu ambassadeur à l'ONU, y est remplacé par Seydou Conté.

Telli, de plus, n'est jamais laissé seul. Il est toujours flanqué d'un adjoint, chargé de le surveiller plus que de le seconder. Celui-ci se doit de rapporter à Conakry tout ce qui peut paraître suspect dans le comportement de son patron. Cette pratique devient vite courante dans tous les postes diplomatiques ainsi que pour beaucoup d'autres fonctions du régime guinéen, dès lors que la méfiance s'installe et que l'ère des complots commence. Ces adjoints eux-mêmes, lorsqu'ils sont promus, se verront doublés d'un nouveau second et le processus ainsi devient continu. La liste des ambassadeurs devenus « suspects » et qui disparaîtront dans les camps guinéens est longue : aux Nations unies, outre Diallo Telli, son successeur Achkar Marof ; à Washington, Karim Bangoura (qui eut la réputation, au cours de ses six années de présence, d'être l'ambassadeur africain le plus populaire dans la société de Washington), Fadiala Keita, etc.

Il est également tout à fait symptomatique de constater que lors d'importants débats au Conseil de sécurité, ce n'est pas Telli qui intervient au nom de la Guinée. Celle-ci n'est pas membre du Conseil mais peut régulièrement demander à y être invitée et à y prendre la parole. Or, le 31 mars 1960, après le massacre de Sharpeville en Afrique du Sud, c'est l'adjoint de Telli, Kaba, qui intervient ; le 12 décembre 1960, alors qu'il est présent à New York car il reste membre de la délégation à la session, c'est Ismaël Touré qui parle au Conseil sur la situation au Congo ; le 20 février 1961, alors que le Conseil tient une séance pathétique sur l'assassinat de Patrice Lumumba, c'est bien Telli qui est au siège de la Guinée, mais il ne demande pas la parole, ce qui est très étrange, compte tenu de la grande amitié qui avait existé entre Sékou Touré et le leader congolais ; en d'autres circonstances aussi, c'est Achkar Marof, et non Telli, qui parle au nom de la Guinée. On dirait, là encore, que l'on ne tient pas à exposer Diallo Telli dans les grandes occasions, ou qu'on ne lui fait pas totalement confiance. Ce n'est donc que petit à petit, dans les couloirs, dans les commissions, dans les débats moins spectaculaires mais qui exigent de la présence et du doigté, que Telli fait son chemin et qu'il affirme sa personnalité et sa réputation.

Une fois l'enthousiasme suscité par le coup d'éclat de l'indépendance solitaire retombé., une fois les autres territoires français devenus indépendants en 1960, la Guinée a de toutes façons du mal à conserver son statut exemplaire. Diallo Telli, en dépit de son ascendant personnel sur ses collègues francophones à New York, n'arrive pas à faire élire la Guinée aux commissions ou aux postes qui donnent à une délégation un certain poids, alors que le Ghana, le Liberia, la Côte d'Ivoire, le Sénégal, par exemple, conquièrent rapidement présidences de commissions et sièges au Conseil de sécurité, au Conseil économique et social ou aux innombrables comités onusiens. A ces élections, la Guinée n'obtient même souvent qu'une seule voix, probablement la sienne. La vice-présidence de l'Assemblée en 1962, la présidence de la quatrième commission, chargée des problèmes de décolonisation et de tutelle, en 1963, et la même année la présidence du Comité spécial contre l'apartheid, sont en cinq ans les seuls postes électifs échus à la Guinée. Encore deux d'entre eux sont-ils davantage attribués à Diallo Telli qu'à son pays. L'aura de Sékou Touré est déjà en train de s'assombrir et les outrances de ses attitudes sur certains dossiers desservent la position guinéenne alors que la tendance de l'époque est au consensus et au compromis.
Rien là, on s'en doute, qui puisse faciliter la tâche, déjà par nature fort délicate, de Diallo Telli, comme le fait bien apparaître le récit, année par année, de son séjour aux Etats-Unis.

L'année 1959 a représenté d'abord pour Diallo Telli l'année de son installation matérielle à New York et à Washington. Dès qu'il a abandonné l'hospitalité fraternelle que lui ont accordée ses collègues ghanéens, il s'est lancé dans l'acquisition de bureaux pour la mission guinéenne, qu'il a installée 17 East 73e Rue tout près de la célèbre 5e Avenue. Il a trouvé également la propriété de Westchester, dans la lointaine banlieue verdoyante de New York, où il pourra accueillir les délégations toujours très nombreuses qui viennent de Conakry. A Washington, il a installé l'ambassade, au 2112 Leroy Place. Tout cela a nécessité beaucoup de démarches, car Conakry ne dispose guère de budgets adaptés aux prix américains de l'immobilier. Telli s'est heurté aussi à quelques avanies : ainsi, l'inscription scolaire de ses enfants lui a été refusée, sur instructions de Paris, par le proviseur du lycée français de New York !

Une fois terminée la session de février 1959 consacrée au Togo et au Cameroun, au cours de laquelle la demande présentée par la Guinée de prévoir des élections dans ces pays sous les auspices de l'ONU a été rejetée, Telli n'est pas resté inactif. Il justifie alors les sombres prévisions de la délégation française. En juillet 1959, la Guinée, associée à une vingtaine d'autres pays, lance un appel au Conseil de sécurité au sujet de la situation en Algérie, qui selon eux constitue une menace pour la paix et la sécurité internationale. Le 14 juillet, date symbolique, les mêmes délégations décident de saisir de la question algérienne la prochaine Assemblée générale. Plus tard, la Guinée entame une offensive au sujet des essais nucléaires français au Sahara.

Diallo Telli obtient aussi pour la Guinée une aide technique assez importante des Nations unies. Il établit d'excellentes relations avec Philippe de Seynes, secrétaire général adjoint pour les affaires économiques et sociales, un Français, ancien chef de cabinet de Pierre Mendès France, et son adjoint le commissaire à la coopération technique, l'extraordinaire Chinois Victor Hoo, vieux routier de la Société des nations, qui parle un excellent français. Un ancien haut fonctionnaire de l'ONU, le Hollandais Adrian Pelt, se rend en Guinée à deux reprises dans le courant de l'été. Interrogé à ce sujet au cours d'une conférence de presse, le 13 août, Dag Hammarskjoeld déclare que cette mission a pour but de déterminer le meilleur emploi possible des ressources limitées dont dispose l'ONU pour ce type d'aide technique ; et il ajoute que l'action des Nations unies a une portée particulière « en raison des difficultés considérables auxquelles doit faire face la Guinée et qui donnent une valeur inaccoutumée aux moyens mis à la disposition de ce pays ».

Des experts francophones sont mis en place en Guinée au titre de l'ONU dans des secteurs tels que l'aviation civile, la météorologie ou les affaires financières, sous la direction générale d'un Scandinave, M. Rosenborg. Depuis New York, Philippe de Seynes pousse à une présence active des Nations unies en Guinée, de crainte sans doute d'y voir affluer les experts des pays de l'Est. C'est qu'en effet, en plein été, les relations franco-guinéennes se sont brusquement tendues alors qu'un répit semblait intervenu : à la conférence ministérielle de Monrovia, début août 1959, Ismaël Touré, qui dirige la délégation guinéenne, amorce un échange de représentation diplomatique avec le Gouvernement provisoire de la République algérienne, ou tout au moins en évoque la possibilité. Trois ans avant la fin de la guerre d'Algérie, c'est évidemment un sujet tabou pour Paris, qui réagit immédiatement de manière très négative. Diallo Telli, qui a pris part à la réunion de Monrovia, est alors atterré, une fois de plus, par la violence de ton et par la virulence du propos d'Ismaël Touré.

Telli s'adresse également aux États-Unis pour obtenir une aide. Le premier ambassadeur américain en Guinée, John H. Morrow, professeur dans une des principales universités noires des Etats-Unis, a en effet présenté ses lettres de créance à Sékou Touré le 30 juin 1959. Les États-Unis offrent cinq mille tonnes de riz, qui seront distribuées, au prix de 35 francs guinéens le kilo, par les coopératives aidées par les sections locales du PDG. Les Etats-Unis promettent également la participation d'une société américaine du secteur de l'aluminium, Olin-Mathieson, à la construction du complexe minier de Fria. En prévision du prochain voyage de Sékou Touré outre-atlantique, l'ambassade américaine à Conakry établit une liste de projets à réaliser : vivres pour les enfants des écoles, usine frigorifique, produits pharmaceutiques, véhicules utilitaires, bourses à cinq instituteurs guinéens, envoi de quatre professeurs d'anglais (pour accentuer la « décolonisation culturelle », Sékou Touré a décidé d'intensifier l'apprentissage de la langue anglaise). Mais l'ensemble représenterait à peine un demi-million de dollars. Telli insiste donc pour que, face aux engagements soviétiques ou tchèques déjà importants, les Etats-Unis fassent un effort plus notable.

En septembre 1959 s'ouvre la quatorzième session de l'Assemblée générale des Nations unies. La délégation guinéenne est dirigée une nouvelle fois, par Ismaël Touré, secondé par Moussa Diakité, beau-frère de Sékou. Diallo Telli ne vient donc, protocolairement du moins, qu'en troisième position. Sont également présents à New York Diallo Alpha, Conté Seydou, Diallo Kadiatou et un jeune Togolais qui vient renforcer la mission guinéenne, Eugène Adoboli. Et surtout, bien sûr, le président Ahmed Sékou Touré lui-même.
Accompagné de Saifoulaye Diallo et de Lansana Béavogui, ainsi que de sa femme Madame Andrée, Sékou Touré effectue en effet sa première visite officielle hors du continent africain en se rendant aux États-Unis. Fin octobre, le leader guinéen est à Washington, où le président Eisenhower le reçoit du 26 au 28. Telli est là, bien entendu. La délégation est logée à Blair House, la résidence des hôtes de marque étrangers. Le chef du protocole de la Maison-Blanche de l'époque se souvient encore que lorsqu'il a montré au président la disposition des chambres, en précisant que la jeune et charmante secrétaire serait logée à l'étage au-dessus du président et donc bien loin de lui, Sékou avait froncé le sourcil et prononcé un « On verra çà » significatif ! Après des entretiens officiels cordiaux et plutôt fructueux, Sékou Touré poursuit son voyage en se rendant, comme il en a lui-même exprimé le désir, dans le sud des Etats-Unis, en particulier en Caroline du Nord, dont le gouverneur offrira en son honneur un dîner auquel sont conviés, événement unique dans les annales de l'Etat, aussi bien des invités de race noire que de race blanche. Il se rend ensuite à Los Angeles, à Chicago et en Virginie.

C'est le 5 novembre que le président doit prendre la parole devant l'Assemblée générale des Nations unies à New York. Il est reçu dans les bâtiments du secrétariat par Dag Hammarskjoeld et le représentant permanent du Pérou, V.A. Belaunde, qui préside la session. En début d'après-midi, peu après 15 heures, Sékou Touré fait son entrée dans la salle de l'Assemblée et il prend place sur le podium. Paris a demandé à Félix Houphouët-Boigny de présider lors de cette séance la délégation française. Quels peuvent être les sentiments de ce dernier en voyant et en entendant son jeune collègue du RDA, qu'il considérait un peu comme son disciple favori, prendre la parole devant la communauté mondiale en tant que chef d'Etat, alors que lui-même reste ministre du gouvernement français ? D'autant qu'à la même époque s'est constitué à Conakry, avec l'encouragement des autorités guinéennes, un Comité pour la libération de la Côte d'Ivoire qui prône l'insubordination contre Houphouët-Boigny !

Sékou Touré parlera plus d'une heure. Il prononce un véritable réquisitoire anti-colonialiste. Si la tribune des Nations unies ne lui a pas permis de faire montre de toutes ses qualités de tribun, son discours, prononcé dans un français remarquable, est, selon l'expression de la délégation française, « empreint d'une violence rentrée ». Nombreux sont les sujets traités : indépendance et unité de l'Afrique, poursuite de la décolonisation et action contre l'impérialisme, attachement au concept « africano-asiatique », refus du « paternalisme » prôné par « certains gouvernements » pour « s'assurer le concours d'hommes et d'institutions africaines fantoches », éloge de la civilisation de l'Afrique, appel aux puissances coloniales - France, Angleterre, Belgique, Portugal, Espagne - et, enfin, seules allusions précises à des questions inscrites à l'ordre du jour, Algérie (« les peuples du monde entier suivent les efforts de l'ONU pour que le sourire renaisse sur les lèvres des Algériens ») et Cameroun (avec un appel à une consultation sous contrôle des Nations unies sachant que « peu importe que l'équipe dirigeante actuelle ou une autre soit à cette occasion mandatée »). Quand Sékou Touré se tait, il est 16 heures 25. Les délégations africaines, asiatiques, arabes et communistes applaudissent à tout rompre, cependant que les Occidentaux restent plus discrets, regardant du côté du banc de la France. Houphouët-Boigny, ne laissant rien paraître de ses sentiments, reste impassible.

L'année suivante, en 1960, on assiste à l'entrée massive des anciennes possessions françaises aux Nations unies, à la seule exception de la Mauritanie, bloquée jusqu'en 1961 par le veto de l'Union soviétique et l'hostilité du Maroc. C'est cette année-là que le général de Gaulle effectue sa première visite à New York. Son ire contre la Guinée et contre l'organisation des Nations unies ne s'est alors guère apaisée. Quand on lui demande s'il souhaite visiter l'organisation internationale et rencontrer son secrétaire général, il pose de telles conditions que l'entreprise s'avère impossible. Mais cette même année fut également dominée par l'affaire congolaise et par une spectaculaire session de l'Assemblée générale, la première, nous l'avons dit, où les problèmes de décolonisation prendront le pas sur tous les autres.

Dès le début de la crise congolaise, en juillet 1960, la Guinée manifeste son appui à l'action que le secrétaire général, Dag Hammarskjoeld, souhaite mener. Une semaine après l'indépendance, des troubles, en effet, ont éclaté au Congo, le futur Zaïre. Des mutineries ont lieu dans l'armée, des soldats belges restés dans le pays interviennent pour protéger leurs compatriotes, contribuant à compliquer la situation dès lors qu'ils s'opposent à l'armée congolaise ou paraissent encourager par leur passivité la sécession du Katanga, le futur Shaba. Dès le 12 juillet, le président du Congo, Kasavubu, et le premier ministre, Patrice Lumumba, demandent par télégramme au secrétaire général une aide civile et une assistance militaire. A la suite d'un débat houleux et difficile, le Conseil de sécurité décide l'envoi d'une force internationale de Casques bleus et demande le retrait des troupes belges. Diallo Telli est en mesure d'accepter très vite la proposition que lui fait Dag Hammarskjoeld : que la Guinée envoie un contingent de troupes au Congo, aux côtés du Ghana, du Maroc, de la Tunisie, de la Turquie, de la Suède et de plusieurs autres pays. Quelques jours plus tard, après une escale à Matadi, les premiers militaires guinéens arrivent à Léopoldville, future Kinshasa. Ils formeront au total un contingent de sept cent cinquante hommes, sous les ordres du commandant Lansana Diané, ancien aide-vétérinaire, plus tard général et ministre de la Justice - après Diallo Telli - puis de la Défense à Conakry, secondé par un officier de carrière, Barry Mamadou Siradiou.

Mais assez vite, les choses se gâteront. La Guinée critiquera de plus en plus vivement la lenteur que met l'ONU à s'opposer à la sécession katangaise et les contacts qu'elle a avec Tshombé, protestera contre l'utilisation faite du premier bataillon guinéen et mettra des conditions à l'utilisation du second, en rappelant que seul le gouvernement central, celui dirigé par Patrice Lumumba, représente l'autorité légale au Congo. En août, la Guinée proposera que soit constitué, pour aider - et donc pour conseiller - le secrétaire général, un comité composé de représentants des quinze pays qui ont envoyé des Casques bleus au Congo. Ce comité consultatif est effectivement créé par Dag Hammarskjoeld le 23 août. Telli, qui en est membre, part immédiatement pour Léopoldville, avec quelques uns de ses collègues. Il inspecte le premier bataillon guinéen, qui vient d'arriver sur les lieux, et se rend compte de la complexité de la situation et des difficultés que rencontre l'ONU sur place. Il assiste aussi à la conférence ministérielle des Etats africains que vient de convoquer Patrice Lumumba.

Cependant que les troubles s'intensifient au Congo et que de nouvelles menaces de sécession se précisent, Kasavubu destitue Patrice Lumumba et nomme un nouveau premier ministre ; Lumumba réagit en destituant à son tour le président. Le Conseil de sécurité a donc désormais affaire à deux délégations antagonistes. Une session extraordinaire de l'Assemblée générale est convoquée pour examiner la situation du 17 au 20 septembre. Ismaël Touré sera là encore le chef de la délégation guinéenne. Sur place, l'armée congolaise, dont le chef d'état-major est le colonel Mobutu, prend position contre Lumumba.

A l'ouverture de la quinzième session de l'Assemblée générale, la délégation guinéenne demande évidemment que le gouvernement Lumumba soit considéré comme le seul légal. L'Union soviétique, qui a entrepris d'aider directement Lumumba par des envois d'armes et d'équipements, critique de plus en plus vivement Dag Hammarskjoeld. Le 23 septembre, Khrouchtchev demande même son remplacement par une « troïka » composée d'un Occidental, d'un communiste et d'un représentant du Tiers Monde. Les choses s'enveniment encore plus lorsqu'on apprend, début décembre, l'arrestation de Patrice Lumumba. Le 12 décembre, c'est Ismaël Touré qui fustige au Conseil de sécurité l'attitude de ceux qui ne veulent pas intervenir pour le rétablir dans ses droits. Le 13 janvier parviendra à New York la nouvelle de l'assassinat du leader progressiste congolais. Mais la Guinée a déjà tiré les conclusions de l'évolution de la situation : à la mi-décembre, elle a quitté le comité consultatif de conciliation et Sékou Touré a décidé le retrait immédiat du contingent guinéen de Casques bleus.

La fin de l'année 1960 est marquée aussi par la seconde visite à New York du président guinéen, qui en profite pour effectuer un nouveau voyage aux États-Unis. L'Assemblée générale de 1960, à laquelle il est venu assister, est entrée dans l'histoire non seulement parce qu'elle a connu le plus grand rassemblement de chefs d'État et de gouvernement de l'époque - trente-deux d'entre eux, représentent le tiers des Etats membres, se sont adressés à l'Assemblée - mais aussi parce que ses débats ont été marqués par une suite quasi ininterrompue de chahuts et d'incidents, le plus célèbre étant resté celui provoqué par Krouchtchev en personne, tapant de sa chaussure gauche sur son pupitre avant de menacer un jeune sénateur philippin qui avait osé parler d'« empire colonial soviétique en Europe centrale ».

C'est dans cette ambiance inhabituellement survoltée que Sékou Touré a donc pris la tête de la délégation guinéenne, assisté d'Ismaël Touré, de Kaba Sory, de Damantang Camara. Telli ne figure qu'en quatrième position, derrière les « politiques » venus de Conakry. Le lundi 10 octobre, le président guinéen prononce devant l'Assemblée un long discours, commencé à 10 heures 30 et qui ne se termine qu'à 13 heures 25 ! Ses cent-vingt-trois paragraphes abordent tour à tour la décolonisation, la situation en Afrique du Sud, l'impérialisme, l'unité politique et l'industrialisation de l'Afrique, le néocolonialisme, la solidarité des peuples afro-asiatiques (dont la deuxième conférence s'est tenue à Conakry au début de l'année), l'absence de la République populaire de Chine, le désarmement, les essais nucléaires que mène la France au Sahara, la poursuite de la guerre d'Algérie. Sékou Touré ne manque pas d'aborder aussi la situation en Guinée et de fustiger « un complot en cours avec l'aide de la Côte d'Ivoire et du Sénégal ». Il ne soutient pas la proposition soviétique de « troïka » pour remplacer Hammarskjoeld mais propose que le secrétaire général soit assisté de trois secrétaires généraux adjoints représentant les principaux courants - occidental, communiste et afro-asiatique. Il consacre ses plus longs développements à la crise congolaise. Il critique l'ONU dans la mesure où sa « neutralité » est injustifiable, car il faut appuyer totalement le premier ministre « responsable » Lumumba face au chef de l'Etat « irresponsable » Kasavubu. Et de la tribune même, il présente un projet de résolution pour faire siéger immédiatement les représentants du gouvernement central de la République du Congo-Léopolville, autrement dit les partisans de Lumumba Il. Il fait enfin une proposition concrète, en suggérant que l'Assemblée se prononce au cours de cette même session « en faveur de l'élimination immédiate et complète du régime colonial sous toutes ses formes ». Il rappelle que « la Guinée a déjà soulevé le problème d'une date limite pour la proclamation de l'indépendance de tous les peuples coloniaux, administrés directement ou sous tutelle ». En fait, Diallo Telli avait dès l'année précédente fait la même proposition devant la quatrième commission et cette idée avait été reprise par l'Union soviétique et par toute série de pays du groupe afro-asiatique.

Cette dernière initiative de la Guinée, qui devait déboucher sur l'importante résolution 1514 adoptée par l'Assemblée générale le 14 décembre, qui constitue la « déclaration sur l'octroi de l'indépendance aux pays et aux peuples coloniaux », commence à être discutée presque immédiatement. Mais, comme cela se produit régulièrement aux Nations unies, les débats s'enlisent dans les controverses Est-Ouest et dans la procédure. La Roumanie attaque violemment les puissances coloniales. Certaines délégations se demandent si la discussion doit se poursuivre en séance plénière ou si elle ne doit pas s'amorcer devant la quatrième commission ou même la première commission... De manière tout à fait inattendue, Sékou Touré, qui devait quitter New York le 13 octobre au matin, retarde alors son départ et demande de nouveau la parole devant l'Assemblée. On la lui donne. Et le leader guinéen de se lancer dans une belle improvisation, admonestant tour à tour les pays de l'Est et les puissances coloniales, plaçant la décolonisation sur le plan de la liberté universelle, rappelant qu'entre l'adoption d'un principe indiscutable et l'exercice d'un droit il y a une marge, exprimant finalement le souhait que l'unanimité des Nations unies sur ce principe se manifeste en séance plénière. Il a la satisfaction d'entendre avant de partir tous les délégués qui prendront la parole après lui ce matin-là se rallier à son point de vue. Les Etats-Unis acquièscent, le Royaume-Uni approuve, Nikita Krouchtchev bien entendu appuie, puis le Népal, puis l'Inde... Le projet de résolution est adopté par acclamations.

Cette déclaration de 1960, Telli la connaît mieux que personne. Avec quelques autres délégués africains et asiatiques, avec l'aide du secrétariat des Nations unies, avec le soutien des pays de l'Est et grâce à quelques conseils glanés auprès des Occidentaux les plus ouverts, il a très largement contribué à sa rédaction. Et c'est en grande partie en s'appuyant sur ce texte qu'il mènera son action à l'ONU en faveur de la libération des peuples au cours des années à venir.

Dans la charte de San Francisco, celle qui régit l'ONU depuis sa création, le terme d'indépendance n'était en effet pas mentionné comme l'objectif assigné aux territoires sous domination coloniale ou sous tutelle.

Comme l'a rappelé avec force Mohamed Bedjaoui, juge à la Cour internationale de justice après avoir représenté pendant plusieurs années l'Algérie aux Nations unies, « la déclaration 1514 a élargi les perspectives de la décolonisation et balayé les conditions un peu chichement envisagées de l'indépendance. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, dont l'application était perçue comme prudente et progressive dans la philosophie de la charte des Nations unies, a pris grâce à la déclaration 1514 une densité sans précédent. Ce droit à l'autodétermination est devenu l'instrument, la clef et l'outil d'une communauté internationale "ouverte", par opposition au club européen "fermé" de jadis. En d'autres termes, l'autodétermination est apparue comme une condition première qui a permis à la société internationale d'être ce qu'elle est, ouverte et oecuménique. » 14

Le rôle primordial que l'Afrique a joué dans l'affirmation et la valorisation du principe d'autodétermination s'explique facilement : n'est-ce pas sur ce continent que se situent la plupart des problèmes de décolonisation ? Que la délégation guinéenne, et son principal animateur en particulier, aient efficacement oeuvré en ce sens, démontre que Telli, par sa formation de juriste, par son appartenance à un peuple qui a parmi les premiers conquis son indépendance, par ses convictions profondément africaines, par son esprit universaliste très à l'aise dans le cadre mondial onusien, a su mieux que tout autre féconder ce qui n'était alors qu'en germe et orienter ce qui allait devenir un puissant courant international, dominant pendant plusieurs années les débats des organisations internationales et polarisant l'intérêt de tous sur le devenir du continent africain.

L'année 1961 voit Telli, nous le savons, revenir en mars à la tête de la mission guinéenne auprès des Nations unies, poste qu'il cumulera pendant quelques mois avec celui d'ambassadeur auprès du gouvernement américain puisque ce n'est qu'en juin qu'il sera remplacé à Washington par Seydou Conté. Les États-Unis, où John F. Kennedy vient d'accéder à la présidence, accordent alors un intérêt plus marqué à l'Afrique et notamment à la Guinée. Ils changent à la même époque à la fois leur secrétaire d'État adjoint pour les affaires africaines — Joseph P. Satterthwhaite est remplacé en février par G. Mennen Williams — et leur représentant à Conakry. L'ambassadeur Morrow, qui vient de passer près de deux ans en Guinée, a essuyé les plâtres et n'a pas eu la tâche facile, à un moment où les pays de l'Est accentuaient fortement leur présence. A son départ, Sékou Touré n'a pas été très aimable avec lui : il a exprimé l'espoir que la prochaine fois, ce n'est pas un de leurs nègres que les Etats-Unis choisiront pour les représenter en Guinée ! De fait, à la place de l'universitaire noir peu familiarisé avec la diplomatie et dont la nomination par Eisenhower avait été une « fausse bonne idée », Kennedy jette son dévolu sur un membre du parti démocrate aux idées assez libérales, William Attwood.

Le 9 avril, William Attwood rencontre pour la première fois Diallo Telli, qu'il reverra à maintes reprises par la suite, jusqu'au moment où il sera nommé ambassadeur des États-Unis au Kenya en 1964. Attwood ne connaît encore rien d'autre de la Guinée que les dossiers du département d'Etat. Sa conversation avec Diallo Telli, tenue en français, lui ouvre des perspectives nouvelles et commence à l'éclairer sur les problèmes qui l'attendent. Le nouvel ambassadeur américain trouve les propos de Telli précis et intéressants, mais aussi candides et naïfs. « Soyez franc, et même d'une brutale franchise avec Sékou Touré, lui conseille Telli, et souvenez-vous qu'il considère l'éducation comme la priorité essentielle de la Guinée. » Attwood lui répond que Washington a beaucoup de sympathie pour les problèmes de son pays, mais n'a pas pour autant l'intention de l'aider à se transformer en colonie soviétique. Diallo Telli répond avec emphase qu'il est bien du même avis, mais qu'il s'agit de faire comprendre au leader guinéen que les Etats-Unis sont prêts à sortir du cycle de la guerre froide et qu'ils manifestent de la « compréhension » pour les aspirations de la Guinée. Au passage, Attwood lui fait part d'une remarque d'Adlai Stevenson, rival malheureux de Kennedy pour l'investiture du parti démocrate à la présidence et maintenant successeur de John Foster Dulles à la tête de la délégation américaine aux Nations unies. Stevenson trouve en effet que Telli emploie son remarquable talent d'orateur à attaquer l'impérialisme sur le même ton que les Soviétiques et avec une telle violence que les Américains ont parfois l'impression qu'il les considère comme des « sons of a bitch », autrement dit des « salauds », pires encore que les Russes. Telli se borne à sourire.

Dès le mois de juin, Telli peut se consacrer totalement à sa mission auprès des Nations unies. L'année 1961, à New York, reste fortement dominée par les derniers développements de la crise au Congo, bien que la disparition de Lumumba démobilise progressivement les pays qui en avaient fait le symbole de leur lutte. La Guinée reste très critique vis-à-vis de Dag Hammarskjoeld. Un jour, après des propos particulièrement outranciers lancés par Diallo Telli au Conseil de sécurité contre sa personne, le secrétaire général lui demande de venir le voir dans son petit bureau non loin de la salle du Conseil. Il lui dit sur un ton à la fois paternel et peiné qu'il ne lui tient pas rigueur de ses paroles, car il sait bien qu'elles lui ont été dictées par Sékou Touré depuis Conakry, et que jamais un délégué de sa qualité ne se serait laissé aller de lui-même à de tels écarts de langage. Telli, gêné et confus, ne peut qu'acquiescer silencieusement en hochant la tête.

La crise qui oppose la France et la Tunisie à propos de la base de Bizerte, encore utilisée par les troupes françaises, entraîne toute une série de réunions du Conseil de sécurité et la convocation, à la fin du mois d'août 1961, d'une session extraordinaire de l'Assemblée générale. La Guinée fait partie, avec un empressement que Paris remarque évidemment, du groupe de trente-huit pays qui a demandé cette réunion exceptionnelle ; Diallo Telli, pour une fois chef de la délégation guinéenne, se livre à cette occasion à une attaque en règle de la position française.

Curieusement, la Guinée n'intervient pas dans les débats qui se tiennent au Conseil sur la situation dans les territoires sous domination portugaise, en particulier en Angola. Et en fin d'année, elle se prononce contre l'admission aux Nations unies de la République islamique de Mauritanie, qui est cependant acquise, l'Union soviétique étant passée au Conseil de sécurité du vote contre de l'année précédente à l'abstention. L'attitude guinéenne montre que Sékou Touré est resté fidèle à sa promesse faite à Mohamed V, décédé en février 1961, de le soutenir et qu'il a reporté son amitié sur Hassan II, qui règne désormais sur le Maroc. Assez vite cependant, les relations entre Sékou Touré et Moktar Ould Daddah, président de la Mauritanie, deviendront très étroites.

Lors de la seizième session, fin 1961, la délégation guinéenne n'est plus dirigée par Ismaël Touré, mais par le ministre des Affaires étrangères Louis Lansana Béavogui, avec qui Diallo Telli entretient des relations beaucoup plus cordiales. En font partie également Léon Maka, ambassadeur au Togo, Seydou Conté, ambassadeur à Washington, Michel Collet, ambassadeur en poste à la mission permanente, Abdoulaye Touré, ambassadeur au Mali avec le titre de ministre-résident, Soumah Nabi, ambassadeur à Cuba, Achkar Marof, premier secrétaire à la mission permanente, Jeanne Martin-Cissé, du ministère de la Jeunesse, des Arts et de la Culture, et enfin Mbaye Cheikh Oumar, chef du département Afrique au ministère des Affaires étrangères à Conakry.
A la veille de l'ouverture de la session, parvient au siège de l'organisation une nouvelle qui pétrifie tous les délégués et les plonge dans la consternation : Dag Hammarskjoeld et la petite équipe de proches collaborateurs qui l'accompagnaient au Congo ont trouvé la mort dans un accident d'avion dont les circonstances permettent d'échafauder toutes les hypothèses. Le secrétaire général se rendait à un difficile rendez-vous avec Tshombé, qui avait théoriquement accepté de mettre fin à la sécession du Katanga et de coopérer avec le gouvernement central de Léopoldville. Le 3 novembre 1961, le représentant permanent de la Birmanie, U Thant, est élu secrétaire général intérimaire.

C'est le premier délégué du Tiers Monde à occuper ces hautes fonctions. Telli le connaît bien, car U Thant préside depuis plusieurs années le Comité permanent de l'Algérie. Contrairement à Hammarskjoeld, toutefois, U Thant ne parle pas du tout le français et l'intensité de ses contacts avec les pays africains s'en ressent.

La dix-septième session, qui s'ouvre en septembre 1962, verra la Guinée, en la personne de Diallo Telli, accéder à la vice-présidence de l'Assemblée générale. Aux côtés de Lansana Béavogui et de Telli, la délégation guinéenne à cette session comprend Soumah Nabi, Sanguiana, Moussa Camara, Diakité Nanamoudou, Camara Mangue Hadiri, Achkar Marof, Jeanne Martin-Cissé, Mbaye Cheikh Omar et Diallo Kadiatou. C'est alors que sera votée la création, le 6 novembre 1962, du Comité spécial contre l'apartheid, nouvel organe subsidiaire de l'Assemblée générale, auquel Telli donnera sa pleine dimension lorsqu'il en sera élu président au début de l'année suivante.

New York accueille une fois de plus Sékou Touré, qui ne veut pas manquer l'événement que représente l'entrée officielle de l'Algérie aux Nations unies. Ce pays est en effet devenu indépendant le ler juillet et son ami Ahmed Ben Bella a l'intention de venir lui-même prendre la parole devant l'Assemblée générale. Le 6 septembre, alors qu'il se trouve encore à Conakry pour y préparer cette session, Telli a un entretien avec l'ambassadeur des Etats-Unis William Attwood. Il lui fait part du souhait de Sékou Touré de rencontrer le président Kennedy, avec lequel il s'est jusqu'ici borné à échanger des télégrammes et des communications écrites. Le leader guinéen voudrait en particulier l'informer des difficultés économiques dans lesquelles se débat son pays et lui demander d'accroître son aide. Les relations avec la France, en effet, restent mauvaises - l'embellie due à la fin de la guerre d'Algérie ne durera guère - et les rapports avec l'Union soviétique se sont dégradés subitement à la suite du « complot des enseignants », où Conakry a vu la main des Soviétiques, ce qui a entraîné l'expulsion, en décembre 1961, de l'ambassadeur d'URSS.

Telli profite de sa rencontre avec son homologue Attwood pour lui montrer une lettre que lui-même et plusieurs autres délégués africains à New York ont reçue d'un groupe fascisant américain nommé les « Amis du sénateur Ellender » 15 et les traitant sans ambages de « sales nègres, de cannibales, de communistes ». Il demande que le gouvernement américain mette fin à de telles pratiques injurieuses.

Sékou Touré se rendra effectivement à Washington le 10 octobre, et ses entretiens avec Kennedy couronneront la spectaculaire amélioration des relations américano-guinéennes au cours des dix-huit mois écoulés depuis la prise de fonctions du jeune président américain. Quelques jours plus tard, Sékou Touré déclinera une invitation à se rendre à Cuba que lui avait adressée Fidel Castro en même temps qu'à Ben Bella. Et quelques semaines après, au moment de la crise des missiles de Cuba, l'interdiction faite par Sékou aux avions militaires soviétiques d'utiliser l'aéroport de Conakry donnera une nouvelle preuve de l'évolution de la Guinée vers un « non-alignement authentique ». Cette situation, on le sait, ne durera guère et la politique intérieure et extérieure du pays ne tardera pas à se radicaliser de nouveau. Mais la disparition de Kennedy affectera beaucoup Sékou Touré ; et la Guinée sera d'ailleurs le premier pays au monde à émettre un timbre-poste à l'effigie du président assassiné.

Le 9 octobre, Sékou Touré prononce une longue intervention, qui dure plus de deux heures, devant la dix-septième session de l'Assemblée générale, présidée par Muhammad Zafrulla Khan, du Pakistan. Le leader guinéen commence par célébrer l'admission, intervenue la veille, de la République algérienne démocratique et populaire et par saluer la présence d'Ahmed Ben Bella, son « compagnon de lutte et ami ». Par ailleurs, il revient longuement sur la restructuration de l'ONU, sur le rôle qu'entendent y jouer les pays du groupe afro-asiatique, sur sa conception du « neutralisme positif » qu'il différencie de la « neutralité », sur les disparités économiques entre pays riches et pays sous-développés, et enfin sur les problèmes qui agitent le continent africain : apartheid, Rhodésie, colonisation portugaise, Congo... Mais il met surtout l'accent sur l'unité africaine, « mot d'ordre clef », et désormais sa priorité.

C'est dans ce sens, d'ailleurs, que vont les instructions qu'il donne à Diallo Telli au moment de quitter New York. Celui-ci doit désormais consacrer la majeure partie de son temps à la préparation de la conférence qui marquera l'avènement d'une institution africaine. A ce titre, Telli participera à tous les voyages qu'effectuera Sékou Touré au cours des mois suivants, assistera à tous les comités préparatoires et à toutes les discussions politiques et juridiques à ce sujet.

Diallo Telli profite ainsi des nombreuses missions qu'il effectue cette année-là pour se rendre à La Mecque et y faire son premier pèlerinage. Il figurera d'ailleurs sur la liste de la délégation guinéenne à la dix-huitième session avec l'appellation « El Hadj Diallo Telli ». Depuis lors, et jusqu'en 1972, il n'est guère d'année où Telli ne se rende dans la ville sainte de l'islam pour y accomplir en vrai croyant ses devoirs religieux.
Si l'année 1963 va donc marquer pour Telli le véritable début de son orientation vers une carrière africaine internationale, elle n'en reste pas moins celle qui confirme également ses responsabilités onusiennes. Il est réélu vice-président de l'Assemblée générale lors de la quatrième session extraordinaire convoquée du 14 mai au 27 juin pour traiter de la difficile situation financière de l'organisation, fortement dégradée par le coût des opérations de maintien de la paix au Congo. La vérité oblige à dire qu'il ne sera pas un vice-président très présent ni très actif : la majeure partie de cette session extraordinaire se déroule à New York... alors qu'il est à Addis Abeba.

En fait, lorsqu'il ne voyage pas, Telli passe une bonne partie de son temps pendant cette année 1963 à organiser les travaux du Comité spécial contre l'apartheid, dont il est élu président lors de sa première réunion, tenue le 2 avril 1963 en présence d'U Thant. Parmi ses collègues au sein du Comité, qui représentent, en dehors de la Guinée, les dix autres pays sélectionnés le 18 février par le secrétaire général, figurent nombre de personnalités amies de Telli, et qui le resteront jusqu'au bout : l'Algérien Chanderli, le Ghanéen Quaison-Sackey, le Haïtien Dorsinville, le Nigérian Chief Adebo et, dans la délégation de la Somalie, Omar Arteh, l'homme qui, treize années plus tard, se dira prêt à se désister en faveur de Diallo Telli si celui-ci était désigné par la Guinée pour briguer au nom de l'Afrique le secrétariat général de l'ONU.

A dire vrai, on avait à l'origine pensé que le Comité serait composé, non pas d'ambassadeurs, mais de membres moins gradés des délégations. Le nom d'Achkar Marof, l'adjoint de Telli, avait même été suggéré par plusieurs diplomates africains . Mais Enuga S. Reddy, un Indien qui travaillait au secrétariat de l'ONU, et qui allait devenir le très actif secrétaire du futur Comité, avait pour celui-ci des vues plus ambitieuses : « Je discutai de cette question avec quelques-uns des représentants permanents, ceux de l'Algérie, du Ghana, du Nigeria. Nous arrivâmes rapidement à la conclusion que pour que le Comité puisse avoir quelque influence sur le cours des choses, il était indispensable qu'il fût présidé, non par un adjoint, mais par un ambassadeur. Si ma mémoire ne me trompe pas, c'est le Chief Adebo du Nigeria qui lança le nom de Telli. Il le fit venir parmi nous et lui proposa carrément d'accepter cette présidence. Le Comité était complètement ignoré par les pays occidentaux, qui refusaient même d'y désigner un représentant ; si les pays africains eux-mêmes ne le prenaient pas au sérieux, personne au monde ne le ferait. Il ne fallut pas longtemps pour en convaincre Diallo Telli. C'est vers la fin du mois de mars que nous eûmes tous ensemble une réunion informelle, que présidait Chanderli.

Tous les pays choisis avaient effectivement envoyé leur ambassadeur, et il fut décidé que cela deviendrait la règle générale. Après avoir été formellement élu président, le 2 avril 1963, Telli prit sa tâche très à cœur. Il avait écrit lui-même le texte intégral du discours qu'il prononça pour accepter cette charge et pour indiquer les grandes orientations qu'il voulait lui donner. »

En février 1964, Telli assiste en tant que président du Comité au Conseil des ministres de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), créée peu auparavant, qui se tient à Lagos, et qui consacre une part de ses débats à l'apartheid. En coulisses, on discute déjà sérieusement de ses chances pour le poste de secrétaire général de l'OUA. Le 23 mars, il est de retour à New York pour y présenter le premier rapport du Comité pour l'année en cours. Un mois plus tard, il conduit une importante délégation du Comité spécial à Londres, où a lieu du 14 au 17 avril une conférence spéciale sur les sanctions contre l'Afrique du Sud. C'est l'époque où reprend dans ce pays le procès de Nelson Mandela. Diallo
Telli multiplie les rencontres avec les personnalités officielles et privées, les autorités ecclésiastiques, les représentants d'organisations non-gouvernementales ou de mouvements de libération. Il est de retour à New York pour présenter, le 25 mai, son deuxième rapport pour 1964. A la réunion suivante du Comité, qui se tient le 10 juillet, il est absent et c'est le délégué du Costa Rica qui préside à sa place. Son absence n'étonne personne et, au contraire, les membres du Comité se réjouissent déjà de l'honneur qui va échoir à leur président : Diallo Telli est à Addis Abeba où il sera effectivement élu, le 24 juillet, premier secrétaire général administratif de l'OUA.

Le 30 juillet, Telli a regagné New York. Malgré les vacances et la chaleur estivale, le Comité se réunit une dernière fois en sa présence. Il annonce à ses collègues, qui sont tous devenus ses amis, qu'il va quitter sa fonction le jour même, car il doit sans tarder se mettre au travail à Addis Abeba. Il reviendra de temps en temps à New York pour prendre la parole aux Nations unies au nom de l'OUA, mais c'est sur le sol africain qu'il se consacrera désormais au service de l'Afrique. La page américaine et onusienne de la vie de Diallo Telli est tournée.