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Memorial Camp Boiro
Diallo Telli


André Lewin
Diallo Telli. Le destin tragique d'un grand Africain
Jeune Afrique Livres. Collection Destins. 1990. 225 pages
http://www.jeuneafrique.com


Chapitre 5
AU SERVICE DE L'AFRIQUE

La toute première mission effectuée par Diallo Telli aux côtés de Sékou Touré s'inscrivait, nous l'avons vu, dans une perspective d'unité africaine : il s'agissait de la rencontre d'Accra, entre les responsables de la Guinée et du Ghana, en novembre 1958. C'est alors que fut signée la déclaration d'intention sur l'Union Ghana-Guinée, prémisse d'une union plus large à laquelle s'associera effectivement le Mali de Modibo Keita, cependant que des propositions précises étaient faites à ce sujet au leader camerounais en exil Félix Moumié et au Congolais Patrice Lumumba. Au cours des cinq années suivantes, Telli sera associé personnellement et activement à la plupart des initiatives, rencontres et conférences africaines. Sur ce plan-là au moins, il semble que Sékou Touré ne lui ait pas ménagé sa confiance, et qu'il l'ait chargé sans réticence des missions les plus délicates, tout en lui demandant de l'accompagner dans nombre de ses propres déplacements.

Mais si tant que Telli apparaît comme un brillant second, Sékou ne s'en formalise pas, dès lors qu'à la tête de l'OUA, il risquera de personnifier l'Afrique, il sortira du rôle qui lui est imparti et cela deviendra inacceptable pour le tempérament du chef de l'Etat guinéen, comme nous allons le voir.

Bien avant que ne se réunisse la conférence constitutive de l'Organisation de l'unité africaine à Addis Abeba en mai 1963, Diallo Telli participe donc à presque tous les sommets ou réunions ministérielles, notamment à l'époque où les leaders africains cherchent à surmonter le clivage entre pays modérés du groupe de Monrovia et progressistes du groupe de Casablanca. Bien entendu, il assiste également aux principales conférences de ce dernier groupe, ainsi qu'aux rencontres des pays neutralistes ou afro-asiatiques.

On le voit ainsi aux sommets de Saniquellié au Liberia en juillet 1959 et d'Addis Abeba en juin 1960, réunissant les États indépendants d'Afrique, ainsi qu'à la réunion ministérielle de Monrovia en août 1959. En août 1960, il est à Léopoldville, où Patrice Lumumba, moins de deux mois après l'indépendance du Congo, a invité ses pairs à une conférence des États africains ; en janvier 1961, il assiste au sommet de Casablanca où se constitue le groupe du même nom, puis aux autres sommets de ême instance tenus au Caire en août 1961 et juin 1962 ainsi qu'à ses conférences ministérielles d'Accra (février 1961), du Caire (mai 1961) et d'Accra à nouveau (janvier 1962). Les seules réunions auxquelles il ne participe pas sont celles des pays modérés de l'Union africaine et malgache (UAM) ou du groupe de Monrovia, mais ses relations personnelles à New York ou ailleurs lui assurent toutefois une parfaite connaissance de ce qui s'y passe.

Il joue déjà un rôle personnel non négligeable pour aider à surmonter les obstacles sur la route de l'unité africaine, autrement dit les clivages entre modérés et progressistes, entre francophones et anglophones, entre pays arabes et pays d'Afrique noire, entre le Sénégal et le Mali à la suite de l'éclatement de la Fédération du Mali en 1960, entre le Ghana et la Côte d'Ivoire, entre le Ghana et le Togo, entre son propre pays enfin, la Guinée, et plusieurs autres États dont la Côte d'Ivoire. Il est donc supérieurement préparé à la tâche qui l'attend dans la capitale éthiopienne et qui le mobilisera entièrement pendant huit ans, de 1964 à 1972.

Pendant les quelques mois qui précèdent la conférence d'Addis Abeba, Sékou Touré, souvent accompagné de Diallo Telli, déploie une intense activité diplomatique. D'avril 1958 à la fin de 1961, il n'y aura pas moins de quatre-vingts rencontres de nature politique entre chefs d'État et de gouvernement africains. Il n'y en aura guère moins au cours de la seule année 1962. Sékou Touré est alors convaincu que l'antagonisme entre les groupes de Monrovia et de Casablanca doit impérativement s'effacer si on veut aboutir à l'unité du continent. Il n'a pas toujours professé cette opinion, mais veut désormais apparaître comme l'homme politique africain le plus enclin au compromis et à la conciliation.

En mai 1962, il invite à Labé, capitale du Fouta, Senghor et Mamadou Dia. En juin, Hamani Diori, du Niger, effectue en Guinée une visite officielle de plusieurs jours. Puis Sékou se rend au Caire pour la troisième session du comité politique du groupe de Casablanca, qui lance un appel pressant à l'unité aux autres pays. En route pour Le Caire, il fait halte à Addis Abeba. Il lui faut en effet calmer Haïlé Sélassié, qui se montre vexé car Sékou Touré n'a pas encore rendu de visite officielle à l'Ethiopie, l'un des deux seuls pays africains à n'avoir pas subi la colonisation européenne et à avoir même vaincu naguère l'envahisseur italien, alors qu'il s'est déjà rendu dans l'autre, au Liberia. Le Négus supporte mal aussi que le leader guinéen se montre plus prévenant à l'égard des chefs révolutionnaires qu'à l'égard de la plus ancienne monarchie d'Afrique.

Cette susceptibilité se confirme lorsque Sékou Touré et sa délégation arrivent en Ethiopie. Au lieu d'être reçus à Addis Abeba, la capitale du pays, on les amène à Asmara, chef lieu de l'Erythrée, dans une résidence impériale du Négus, une grande bâtisse coloniale construite à l'époque italienne. Le président guinéen, finalement très soucieux de protocole et fidèle à la tradition africaine, accepte la leçon et se comportera désormais vis-à-vis du négus avec une réelle déférence. Au cours de la brève escale éthiopienne s'ébauche aussi la première esquisse de la structure de la future institution africaine. Les idées de Sékou Touré à ce sujet se précisent déjà. A ses côtés au cours de ce rapide séjour à Asmara se trouvent, outre Diallo Telli, Diallo Seydou, ambassadeur de Guinée en Ethiopie, et Diallo Abdoulaye. Il les charge de visiter ensuite les autres capitales de l'Afrique équatoriale et occidentale.

C'est ainsi que le 26 juin 1962, venant de Khartoum, Diallo Telli débarque à Dar Es-Salam, porteur d'une lettre de Sékou Touré au président de la Tanzanie, Julius Nyerere. Deux jours plus tard, il arrive à Brazzaville et s'entretient avec le président Fulbert Youlou, à qui il remet également une lettre du leader guinéen. Celui-ci préconise dans sa missive une rencontre des chefs d'État du groupe de Monrovia et de celui de Casablanca ; par la même occasion, il propose à son collègue congolais — celui-là même dont il précipitera pourtant la chute quelque temps plus tard à l'occasion d'un de ses discours ! — l'établissement de relations diplomatiques avec la Guinée. De là, Telli poursuivra son périple africain vers Bangui.

En juillet, alors que l'Algérie vient d'accéder à l'indépendance, Sékou réunit à Conakry les représentants de la Mauritanie, du Sénégal et du Mali pour y discuter de l'aménagement du fleuve Sénégal : c'est la première fois que des responsables sénégalais et maliens acceptent de s'asseoir côte à côte depuis l'éclatement de la Fédération du Mali. A la même époque, le président guinéen indique aux Marocains qu'ils ne pourront plus compter sur le soutien inconditionnel du groupe de Casablanca à propos de leur revendication sur la Mauritanie. Au mois d'août, Nkrumah et Yaméogo se rencontrent afin de tenter d'aplanir les incessantes difficultés entre le Ghana et le Togo. Au même moment, Modibo Keita se rend à Abidjan auprès d'Houphouët-Boigny ; le leader malien y déclare que « dans quelques mois, les deux groupes, que rien de fondamental ne sépare, se seront retrouvés. Ils doivent surmonter leurs égoïsmes et sacrifier leur orgueil déplacé au bénéfice de l'unité africaine ». En septembre, c'est au tour des pays de l'UAM de tendre, depuis leur réunion de Libreville, une main fraternelle aux Etats du groupe de Casablanca, en suggérant une rencontre au sommet.

En octobre, Sékou Touré part pour New York assister à la session de l'Assemblée générale. Il y esquisse les contours d'une instance africaine unique, affirmant que les communautés régionales, économiques ou autres, « qui renforcent leurs structures de jour en jour ( ... ) auront notre plein agrément et notre entier soutien lorsque, renonçant à tout objectif égoïste, elles s'intégreront étroitement aux exigences d'un développement solidaire. » Il déclare ensuite que « l'unité africaine ne saurait signifier l'unicité des institutions et des structures de nos Etats, encore moins la création d'un seul parti ou d'un seul grand Etat africain ( ... ) L'un des handicaps majeurs qui ont entravé jusqu'ici la parfaite réalisation de cette unité se trouvait dans la conception que beaucoup se faisaient d'elle et qui consistait à croire qu'elle devait se réaliser autour d'un État ou d'un homme. » Ainsi, Sékou désamorce l'hostilité de ceux qui pensaient, sans doute à juste titre, que lui-même et Kwame Nkrumah se voyaient bien jouer ce rôle-là. Et il se démarque donc de son collègue ghanéen, dont les thèses très fédéralistes ne réussiront pas à s'imposer lors de la réunion d'Addis Abeba.

En marge de la session de l'ONU, Sékou propose que sept chefs d'Etat — Haïlé Sélassié, Nasser, Tubman, Houphouët-Boigny, Senghor, Fulbert Youlou et Sir Aboubacar Balewa — constituent un groupe pour fixer le lieu, la date et l'ordre du jour d'un sommet de l'unité africaine. A peine revenu en Guinée, il reçoit les présidents du Mali et de la Côte d'Ivoire à Komodougou. Nasser, de son côté, renonce à exiger, comme préalable à la participation de l'Égypte à un tel sommet, que tous les pays africains rompent auparavant avec Israël. Premier chef d'État de l'Union africaine et malgache (UAM) à visiter le Caire, Ahidjo est en Egypte en octobre, après qu'un représentant du parti d'opposition de l'Union des populations camerounaises (UPC) en a été expulsé. Senghor pour sa part vient de se rendre à Tunis, marquant ainsi la volonté de l'Afrique du Sud du Sahara d'établir de nouveaux liens avec tous les pays du Maghreb. Fin avril 1963, Sékou Touré fait une visite officielle de quatre jours au Nigeria, puis, avant de rejoindre Addis, se rend en visite d'Etat à Dakar.

Plusieurs différends bilatéraux sont en voie de règlement avant la réunion d'Addis Abeba : entre le Sénégal et le Mali, entre le Mali et la Mauritanie, enfin, à la faveur de l'assassinat du président Olympio en janvier et de l'avènement au pouvoir de Grunitzky, entre le Ghana et le Togo. Subsistaient encore tout au plus les dissensions entre l'Algérie et le Maroc, le Maroc et la Mauritanie' ainsi qu'entre l'Ethiopie et la Somalie 2 ; quant au problème congolais, il semble réglé au profit du gouvernement central présidé par Joseph Kasavubu. Au printemps 1963, la voie était effectivement assez libre pour une réussite du sommet.

Une semaine avant que ne s'ouvre le sommet proprement dit, une réunion préparatoire des ministres des Affaires étrangères a lieu à Addis Abeba à partir du 15 mai. Ayant élu comme président le ministre éthiopien, Ketema Yefrou, elle se dote de deux commissions : l'une est chargée de tout ce qui concerne la création de la nouvelle institution — charte, secrétariat permanent — ainsi que de certains problèmes précis de coopération ; l'autre de tout ce qui a trait à la décolonisation, à l'apartheid, à la discrimination raciale et au désarmement. La première élit comme président le ministre sénégalais Doudou Thiam, et comme rapporteur l'Algérien Layachi Yaker ; la deuxième choisit Diallo Telli comme président, avec le ministre des Affaires étrangères de la Sierra Leone, le Dr John Karfa Smart, comme rapporteur.

Les vrais problèmes se poseront surtout au sein de la première commission. Certains délégués, en effet, ne veulent pas s'engager sur un texte de charte, mais préconisent d'en confier l'examen à un comité d'experts qui seraient désignés la semaine suivante par les chefs d'Etat et ne se réuniraient qu'ultérieurement. D'autres, au contraire, veulent aller très vite, mais ne sont pas d'accord sur le type d'organisation à créer : une simple institution de coopération ? Une véritable amorce de gouvernement africain ? La commission risque de s'enliser et doit se contenter d'un avant-projet simplifié, basé sur quelques principes très généraux. Mongi Slim, ministre tunisien des Affaires étrangères, explique : « Une charte à Addis Abeba ? Rayez cela de vos papiers ! Nous avons seulement rassemblé des documents qui serviront de base aux travaux des chefs d'Etat. » Et Doudou Thiam de renchérir : « Nous ne sommes pas des sorciers ; on n'a jamais vu une charte internationale adoptée en une seule conférence ».

Les chefs d'État réunis le 23 mai manifestent leur désaccord avec cette approche trop prudente. Dans son discours inaugural, l'empereur Haïlé Sélassié lance un appel pressant à ses collègues en s'écriant : « Cette conférence ne peut se clôturer sans l'adoption d'une seule charte africaine. Nous ne pouvons quitter cette salle sans créer une organisation africaine. Si nous échouons en cela, nous aurons trahi notre responsabilité vis-à-vis de l'Afrique et des peuples que nous dirigeons. Si nous réussissons, c'est alors et alors seulement que nous aurons justifié notre présence ici. » Une commission spéciale est alors créée pour mettre au point sans plus tarder un projet définitif de charte.

« Après des jours et des jours de discussions, se souvient Falilou Kane 3, les chefs d'Etat décidèrent de ne pas quitter Addis Abeba avant d'avoir signé une charte et un projet a été soigneusement élaboré. C'est le Sénégal et le Liberia qui ont été désignés pour mettre au propre les textes français et anglais du document, sous la direction de Doudou Thiam et Rudolph Grimes, deux juristes, ministres des Affaires étrangères de leurs pays respectifs. Et pendant que tous les autres délégués étaient en excursion à Bishoftou, Telli est resté avec nous, du matin au soir, et il a participé à toutes nos discussions lors de ce travail. Avait-il déjà le pressentiment qu'il deviendrait l'exécutant des dispositions de la charte ? Peut-être pas. Mais il appréhendait sûrement l'importance de ce document, qui devait régir l'avenir de l'organisation ; il avait une haute conscience des responsabilités qui nous étaient confiées par toute l'Afrique. »

Compte tenu de sa personnalité, de son expérience, de ses relations, de l'influence qu'il exerce déjà, il n'est pas étonnant que beaucoup songent alors à Telli pour être le premier secrétaire général de l'organisation qui va naître. D'après ce qu'on peut savoir, il y pense également lui-même. La conjoncture politique est d'ailleurs favorable au candidat guinéen, puisque les pays francophones détiennent une nette majorité : sur trente-deux Etats présents, observateurs ou invités à Addis, vingt et un sont totalement ou partiellement francophones. S'il est vrai que Sékou Touré a souhaité pousser la candidature d'Ismaël Touré, celui-ci n'a guère de chances d'être choisiême des leaders amis du président guinéen comme Nasser ou Ben Bella ont mis leur poids dans la balance en faveur de Telli. De plus, Ismaël Touré, qui a déjà représenté la Guinée aux réunions de l'autre instance africaine d'Addis Abeba, la Commission des Nations unies pour l'Afrique (CEA), passe à tort ou à raison pour lié à cette institution plutôt qu'à la nouvelle organisation. Le tempérament ambitieux, calculateur et peu accommodant du demi-frère redouté de Sékou peut enfin effrayer certains chefs d'Etat, qui craignent qu'il ne soit à l'OUA un porte-parole des positions de Conakry encore plus radical que le leader guinéen, qui semble à l'époque se modérer. A défaut d'Ismaël, Sékou Touré songe également, dit-on, à présenter la candidature de Lansana Béavogui, son ministre des Affaires étrangères, ou de Nfaly Sangaré ; mais aucun d'entre eux n'a la stature, l'expérience et l'audience internationale de Telli. Aussi Sékou se laisse-t-il finalement convaincre et donne le feu vert à la candidature de Diallo Telli. Mais il ne le fait pas de gaieté de cœur et il affirme alors à certains de ses interlocuteurs, sur le ton péremptoire et légèrement menaçant qui est parfois le sien : « Bon, c'est d'accord ; mais vous verrez, il nous trahira, nous et la Révolution. »

Lors de la réunion de l'UAM qui se tient à Dakar avant que ne s'ouvre dans la capitale sénégalaise, en août 1963, le premier Conseil des ministres de l'OUA, il apparaît cependant que nombre de pays francophones appuieront plutôt un autre candidat, le Dr Emile Derlin Zinzou, celui-là même qui sera quelques années plus tard président du Dahomey. Le président Houphouët-Boigny revient cependant sur ce choix, estimant qu'il sera plus utile et facile au groupe modéré de l'UAM de formuler avis et critiques vis-à-vis d'un secrétaire général qui ne serait pas issu de ses rangs. Le soutien des francophones modérés à leur propre candidat ne sera donc pas unanime. De plus, le bruit s'est répandu dans les couloirs que le Dr Zinzou serait pro-israélien, ce qui provoque des réactions négatives de pays francophones arabes, telle la Mauritanie, qui auraient pu voter pour lui.

A la réunion ministérielle de l'OUA qui s'ouvre le 2 août 1963 à Dakar, Diallo Telli, malgré tous ses atouts, ne parvient pas à réunir la majorité nécessaire de dix-sept voix : il en obtient quinze, avec trois votes négatifs et douze abstentions. L'autre candidat, l'Ethiopien qui assurait l'intérim du secrétariat général depuis le sommet de mai, le Dr Tesfaye Gebre-Egzy, doit malgré tout se retirer, Addis Abeba, qui brigue déjà l'honneur d'abriter le siège de l'organisation, ne pouvant prétendre à tout ; devant l'absence de secrétaire général régulièrement élu, il continuera cependant à occuper provisoirement ses fonctions, et ce avec une grande efficacité. Le choix définitif du secrétaire général appartient de toutes façons, de par la charte, au prochain sommet, le rôle du Conseil des ministres n'étant en la circonstance qu'indicatif 4. Ce premier Conseil se contente donc de recommander Addis Abeba comme siège de l'OUA 5, ainsi que la constitution officielle d'un groupe africain à l'ONU. Et Telli repart pour New York durant quelques mois, en attendant que les choses soient mûres.

Constatant l'impasse et craignant que des candidatures divergentes n'aboutissent à rendre impossible l'élection du secrétaire général selon la procédure prévue par la charte, Sékou Touré fait à certains chefs d'État une autre proposition, dont l'acceptation aurait d'ailleurs très probablement fait perdre toute chance à Telli. Dans une lettre du 14 août 1963 adressée au président Hamani Diori du Niger, il s'inquiète du « vide administratif » qui risque de se prolonger à la tête de l'institution qui vienêtre créée et suggère que le secrétaire général administratif provisoire, le Dr Gebre-Egzy, s'adjoigne un comité d'experts composé de représentants du Nigeria, de la République arabe unie, du Ghana, du Niger, du Congo-Brazzaville et de l'Ouganda, afin qu'ensemble, ceux-ci désignent un secrétaire général avant le 30 septembre. Cette idée n'est reprise par personne, et la situation se prolonge pendant près d'un an.

Le deuxième Conseil des ministres, tenu en février 1964 à Lagos, ne pourra pas lui non plus trancher la question, et c'est finalement le deuxième sommet de l'OUA, réuni au Caire dans les bâtiments de la Ligue arabe du 17 au 21 juillet 1964 qui procédera à l'élection. Cette fois-ci, Diallo Telli obtiendra vingt-trois voix sur trente-trois, soit légèrement plus que la majorité requise des deux tiers. Son concurrent le plus sérieux, Emile Zinzou, ne réussira pas la percée qu'il espérait. Modibo Keita, le président du Mali, qui est pourtant un ami de toujours du Dr Zinzou, prononce d'ailleurs une chaleureuse intervention en faveur de Diallo Telli. Avant le vote décisif, quelques suffrages isolés se portent aussi sur Mongi Slim (Tunisie) et sur le Dr Gebre-Egzy, qui avait évidemment la faveur de quelques anglophones et de l'Ethiopie. Dans l'ensemble, on peut dire que si le représentant guinéen est élu, c'est, en plus de ses éminentes qualités personnelles, d'une part parce qu'il est francophone et que cela lui assure plusieurs votes 6 , et d'autre part parce qu'il appartient à l'un des pays progressistes à un moment où ceux-ci manoeuvrent avec assez d'habileté pour avoir le vent en poupe. Pendant un quart de siècle, la tradition se maintiendra 7 d'avoir à l'OUA un secrétaire général francophone cependant que le secrétaire général des Nations unies désignera, également par tradition, comme secrétaire exécutif de la CEA un africain anglophone 8.

Homme de contact, doté d'un tempérament politique, habitué à discuter directement avec des chefs d'État, se considérant comme leur égal, souvent en déplacement loin du siège d'Addis Abeba, Diallo Telli prend cependant assez vite conscience des limites de ses fonctions. La charte prévoit en effet qu'il est seulement secrétaire général « administratif » 9. L'OUA est en fait une institution bicéphale, dont les deux têtes peuvent fort bien s'opposer et se heurter, surtout si le président en exercice, autrement dit l'un des chefs d'État élu à chaque fois pour un an par ses pairs, entend pleinement assumer ses fonctions face à un secrétaire général doté d'une forte personnalité. Il est vrai que ce dernier a pour lui la permanence, alors que le premier n'a guère de temps devant lui. Telli aura ainsi en face de lui des présidents de l'OUA fort différents : l'Egyptien Gamal Abdel Nasser (1964-1965), le Ghanéen Nkwame Nkrumah (1965-1966), l'empereur Haïlé Sélassié (1966-1967), le Zaïrois Mobutu (1967-1968), l'Algérien Boumedienne (1968-1969), le Camerounais Ahidjo (1969-1970), le Zambien Kenneth Kaunda (1971-1972) et enfin le Mauritanien Moktar Ould Daddah (19711972).

Laissons un expert en la matière, l'ancien secrétaire général de l'OUA Edem Kodjo, expliquer les difficultés de cette situation 10 : « La présidence (…) s'est imposée de facto avec plus ou moins de bonheur à la tête de l'organisation depuis une décennie environ, ce qui accroît les risques de politisation excessive de certains dossiers. Ce président de l'OUA, qui s'est érigé en institution cardinale de l'organisation, n'est pas, toutefois, le président de l'Afrique. Comptable devant ses pairs, il se voit parfois dénoncé sans ménagement par ces derniers ( ... ). A côté on trouve un secrétariat tantôt administratif, tantôt général (même les plus hautes autorités africaines ne s'y retrouvent pas toujours, et ce flottement est révélateur de la méfiance qui entoure ce poste). Si son statut est assez bien défini, ses pouvoirs sont auréolés de flou ( ... ) A la fois tout et rien, le secrétaire général ( ... ) n'est, en définitive, que ce qu'on veut bien qu'il soit, au gré des circonstances, et ce qu'il est décidé à être. A lui de se battre en toute occasion pour s'imposer. Pourtant, au fil des ans, sa qualité essentielle semble devoir être l'insipidité, au mieux une totale transparence autorisant le reflet fidèle de la volonté forcément contradictoire de ses innombrables "patrons", les chefs d'État et de gouvernement. Cependant, on attend beaucoup du secrétaire général, beaucoup plus que la charte ne semble lui conférer de pouvoirs. Il doit animer, coordonner, gérer, susciter, sinon prendre des initiatives, naviguer au plus près à travers récifs et brisants, tout en évitant de "faire des vagues". Adossé à une administration dont l'allégeance va plus aux États membres qu'à l'organisation panafricaine elle-même, le secrétaire général est, sans aucun doute, aux prises avec une fonction bien malaisée. »

Lorsque Diallo Telli prend ses fonctions, il trouve à Addis Abeba un embryon de secrétariat déjà en place. L'empereur Haïlé Sélassié a tenu ses engagements et le secrétaire général provisoire éthiopien, le Dr Gebre-Egzy, a fait du bon travail. Le sommet de 1963 s'est tenu à l'Africa Hall, siège des services et des réunions de la Commission économique pour l'Afrique de l'ONU mais il n'est pas question de s'y installer. Aussi le négus met-il à la disposition de la nouvelle organisation les bâtiments de l'École de police, située dans le quartier sud-est de la capitale - où l'OUA se trouve d'ailleurs toujours car elle n'a pu mobiliser les moyens financiers pour se construire un nouveau siège, en dépit des promesses faites par certains chefs d'Etats, tel le colonel Kaddafi. Il faut également doter l'institution des moyens de travailler : fonctionnaires, équipement de bureau, budget de fonctionnement, structures adaptées aux ambitieuses missions attribuées à l'OUA. Premier secrétaire général, Diallo Telli devra consacrer beaucoup de temps à ces tâches administratives, qui indiscutablement ne lui plaisent guère et qu'il accomplit sans enthousiasme. Il peut se décharger toutefois sur des adjoints de toute confiance d'une partie de ses attributions. Quatre secrétaires généraux adjoints ont été en effet élus pour s'occuper respectivement des affaires politiques, économiques et sociales, culturelles et administratives. Le premier d'entre eux, l'Algérien Mohamed Sahnoun, s'imposera vite par sa personnalité et sa compétence et les nombreuses absences de Telli renforceront encore sa position.

Diallo Telli, rejoignant dans le courant de l'été 1964 son nouveau bureau, trouve donc sur place pour l'assister un petit groupe de collaborateurs éthiopiens, dont plusieurs sont des proches de l'empereur et appartiennent à l'aristocratie du pays hôte. Il doit rapidement renouveler et étoffer son équipe. Ce ne sera pas chose facile. A tel point que près d'un an après son arrivée, la tâche ne sera pas encore très avancée. Le fait que Telli, nous le verrons, s'est immédiatement trouvé confronté à de graves problèmes politiques, dont certains impliquent la Guinée elle-même, n'y est pas pour rien.

Diallo Telli souhaite, comme cela lui arrivera régulièrement, subir, avant de s'installer définitivement, des examens médicaux. Il se rend donc à Paris pour se faire faire un « check up » complet. Les mois précédant son arrivée à Addis Abeba ont été, il est vrai, éprouvants pour son organisme et pour ses nerfs. La méfiance évidente de Sékou Touré à son égard, la campagne qu'il a dû mener avant son élection, l'altitude élevée d'Addis Abeba dont il se plaint beaucoup, la tâche écrasante qui l'attend, tout cela contribue selon lui à lui miner la santé ; il a régulièrement des migraines, éprouve des douleurs d'estomac - à certains de ses amis, il parle même d'ulcère - et s'inquiète de son système nerveux. Comme à chaque fois qu'il le peut, c'est à l'hôpital international universitaire de Paris qu'il se fait hospitaliser et examiner. Plus encore que de soins, en réalité, c'est de calme et de repos que Telli a surtout besoin. Et aussi de retrouver en France des amis qui parfois n'ont pas fait le même choix que lui, et avec lesquels il a d'interminables discussions : il cherche alors paradoxalement à convaincre d'anciens étudiants en médecine guinéens, qui ont souvent fait à la même période que lui des études à Paris, de revenir en Guinée, alors qu'ils exercent maintenant en France. Mais les docteurs Hane Sékou, Diallo et quelques autres encore ne se laissent pas convaincre par les arguments de Telli. Après deux mois de séjour médical et hospitalier dans la capitale française, il revient bientôt en Ethiopie 11.

Il s'ouvre avec franchise de toutes les difficultés qu'il rencontre lors de son arrivée à Addis et dans les temps qui suivent à l'un de ses amis, Mahdi Elmandjra, qu'il a connu alors qu'il était membre de la délégation du Maroc à l'ONU et qui est désormais directeur du cabinet de René Maheu, directeur général de l'Unesco. Dans une lettre écrite le 27 mai 1965, deux ans presque jour pour jour après la naissance de l'organisation, il lui confie : « Bien cher ami, je regrette infiniment que mon état de santé et les mille préoccupations qui m'ont assailli de toute part depuis mon arrivée à Addis ne m'aient pas permis de t'écrire plus tôt. Après un mois de séjour privé et confidentiel pour raison de sécurité en Europe, je viens de revenir à Addis avec une santé améliorée, ce qui me permet de reprendre la lourde tâche qui m'attend à la tête du secrétariat de notre organisation. Est-il nécessaire de te dire l'espoir et la confiance spéciale que je place en toi pour m'aider dans le démarrage si difficile de cette entreprise, dont tu connais autant que moi la complexité et les vicissitudes. Le premier budget ordinaire ayant été adopté récemment à Nairobi, ainsi que le statut du personnel et le règlement financier, ma préoccupation majeure actuelle est de recruter du personnel qualifié, expérimenté et dévoué à la cause africaine pour s'atteler à la tâche délicate du démarrage. Je compte sur toi pour m'aider à cet égard de tes conseils, de tes suggestions et éventuellement de tes propositions. L'idéal pour moi serait, à défaut de t'avoir en permanence pour me seconder, que tu viennes en mission de deux à trois semaines pour me permettre de bénéficier à la fois de ton expérience, de ta compétence et surtout de ta foi militante à une époque aussi délicate pour la vie de notre organisation ( ... ). A l'occasion de ta mission, nous pourrons discuter non seulement de mes problèmes d'installation, d'organisation et de mise en route, mais également de la coopération entre l'Organisation de l'unité africaine et l'Unesco, et peut-être finaliser le projet d'accord de coopération entre nos deux institutions ( ... ). »

Comme le note Atsutsé Kokouvi Agbobli, dans un article écrit à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de l'OUA 12, « rapidement, le Guinéen se fait lui-même agent recruteur, aidé par ses adjoints. En plus des Éthiopiens, il s'entoure de Guinéens, Sénégalais, Ghanéens, Dahoméens, Égyptiens, Maliens, Camerounais, Congolais (aujourd'hui Zaïrois). A ce petit monde trié sur le volet par lui-même, ou transféré à Addis Abeba sur décision des chefs d'État, il intime l'ordre de tenir le flambeau. Fin psychologue, il sait jauger ses collaborateurs : intelligence, indépendance d'esprit et de jugement, une certaine idée de l'Afrique leur sont nécessaires. Le nouveau fonctionnaire doit bien connaître la charte. Il attend une année pour sa titularisation, le temps de se familiariser avec l'organisation, de se muer en véritable ambassadeur de l'OUA. Pas de mission au cours de cette année d'apprentissage. Prise en main par les anciens, la nouvelle recrue devient un militant de la cause panafricaine. »

Instrument essentiel de la mise en place et du fonctionnement sur le plan pratique de la nouvelle institution, le budget sera toujours considéré par Diallo Telli comme l'une des corvées les plus odieuses qui soit. Il n'a guère l'esprit comptable, et les finances publiques ont été l'un des rares domaines qu'il a négligé au cours de ses études. L'article 23 de la charte stipule que le budget est préparé par le secrétaire général administratif avant d'être approuvé par le Conseil des ministres. Il précise aussi que les Etats membres doivent verser une contribution calculée selon un barème qui, comme aux Nations unies, tient compte de leur richesse respective. Il rappelle enfin, précaution qui hélas ne s'avère pas inutile, qu'ils s'engagent à payer régulièrement leurs contributions. Le secrétaire général est assisté par un comité consultatif pour les questions financières, créé lors du Conseil des ministres d'Accra en 1965, et par un comité des ambassadeurs, qui regroupait à l'origine cinq chefs de mission accrédités auprès du gouvernement éthiopien (Egypte, Nigeria, Sénégal, Burundi et Gambie) et qui a été élargi par la suite, lorsque les États ont nommé à Addis Abeba des ambassadeurs pour les représenter auprès de l'OUA. Ces deux organes aident effectivement Telli dans la préparation du budget annuel, mais ne tarderont pas à se montrer très stricts face aux propositions parfois très ambitieuses du secrétariat : le projet de budget 1968-1969 fut ainsi réduit de 2,5 % ; celui de 1969-1970 de 17,5 % !

L'OUA vit pourtant à l'époque de Telli sur un pied beaucoup plus modeste qu'à l'heure actuelle. Les budgets qu'il prépare et fait approuver par les États membres restent toujours en deçà de 4 millions de dollars par an - un chiffre qui passera à 25 millions au milieu des années quatre-vingt. Telli lui-même a toujours considéré que ses budgets sont des budgets d'austérité et il rappelle volontiers que le fonctionnement de l'ONU coûtait à la même époque 330 millions de dollars.

Comme beaucoup d'organisations internationales, l'OUA n'échappe pas à la tendance au foisonnement institutionnel. Les réunions des nombreux comités ont une fâcheuse tendance à proliférer. Au début du règne de Telli, on porte de cinq à neuf le nombre des commissions permanentes. Et les organismes ad hoc se multiplient : commission pour le règlement du différend frontalier algéro-marocain, comité de boycottage de l'Afrique du Sud et du Portugal, commission spéciale pour les réfugiés, comité spécial de la Rhodésie, fonds spécial d'assistance aux mouvements de libération nationale... Malgré certaines simplifications décidées à l'occasion d'un Conseil des ministres ou en raison d'une évolution heureuse de la situation - la commission pour le Congo est supprimée en octobre 1965 après l'élimination de Moïse Tshombé -, l'ensemble de ce dispositif, on l'imagine, est lourd et coûteux. Encore certains projets lancés à l'époque n'ont-ils pas vu le jour : organisation africaine de défense proposée à Freetown en 1965, agence panafricaine de presse, construction d'un palais de l'unité africaine. Pour ce dernier projet, il semble que le retard à voter les crédits de construction d'un nouveau siège est en fait dû, non à des préoccupations budgétaires, mais au souci de certaines délégations de voir le siège de l'OUA définitivement fixé non en Ethiopie - pays dont les dirigeants ont longtemps proclamé qu'il était « en Afrique » et pas « de l'Afrique » ! - mais dans une capitale qui serait davantage « au cœur de l'Afrique », comme Kinshasa ou Lagos. On a d'ailleurs un temps prêté à Telli une attitude de complaisance vis-à-vis d'un transfert de l'organisation au Zaïre, sur les instances de Mobutu, à un moment où les deux hommes s'entendaient bien.

Bien que Telli n'ait pas en charge la question quotidienne du budget, il n'en est pas moins obligé de s'en préoccuper régulièrement, en particulier en relançant les États mauvais payeurs, qui se multiplient vers la fin de son deuxième mandat. Les seuls pays à avoir toujours régulièrement versé leur contribution sont, à cette époque, l'Algérie, l'Egypte, l'Éthiopie, le Sénégal, la Tanzanie et la Zambie. Au départ de Telli, le solde des impayés se montait à plus d'un million de dollars, près du tiers d'un budget annuel !

La part du budget consacré au personnel, qui devait finir par atteindre la moitié du total, est au départ limitée, car les fonctionnaires sont alors peu nombreux et, à l'époque, le coût de la vie et les loyers sont modérés à Addis Abeba. Les traitements sont de fait à la fois modestes et très convenables. Certes, le secrétaire général, ce qui n'a rien d'étonnant, est mieux loti que ses collaborateurs. Outre son salaire de base et des indemnités à tout le moins normales pour un expatrié occupant une telle fonction - logement, allocations familiales pour les enfants mineurs, frais de scolarité des enfants 13, voyage tous les deux ans avec toute sa famille dans son pays d'origine, assurance-vie, etc. -, il a droit à des avantages divers : voiture de service, voyages en première classe pour lui-même et défraiements plus élevés lorsqu'il est en mission - ainsi, pour l'année 1970-1971, les voyages officiels de Diallo Telli ont coûté 47 430 dollars. En février 1969, le Conseil des ministres autorise, pour le seul secrétaire général, l'achat d'une Mercedes 280. Pendant toute la durée de ses fonctions, Diallo Telli a habité une villa de fonction située avenue du Soudan et mise à la disposition de l'OUA par les autorités éthiopiennes. Lors du Conseil des ministres de février 1970, que le négus ouvre pourtant en déclarant que « le secrétariat général doit maintenir une stricte économie afin que la confiance dont jouit l'organisation en soit renforcée », Telli obtient le vote d'un crédit de 77 000 dollars pour la construction d'une résidence officielle pour le secrétaire général... mais vingt ans après le bâtiment n'est toujours pas construit !

Pendant les absences - fréquentes - de Telli, c'est son directeur de cabinet qui assure la gestion de l'administration, en liaison - une liaison quelquefois très conflictuelle - avec les secrétaires généraux adjoints. Deux personnalités remarquables, mais fort différentes, dirigent successivement le cabinet de Diallo Telli. Au Camerounais Eugène Njo-Léa, plus connu encore aujourd'hui comme ex-international de football, succède le Zaïrois J. Gérard Kamanda wa Kamanda. Un Guinéen, H. Soumaré, se trouve à ses côtés comme secrétaire particulier et chef de cabinet. Après 1966, il deviendra chef du service du personnel. Il accompagne Telli au cours de presque tous ses déplacements. Pour certains observateurs ce fonctionnaire guinéen est un agent à la solde de Sékou Touré, chargé de lui rapporter tous les faits, gestes et paroles du secrétaire général ; pour d'autres, il s'agit plutôt d'un garde du corps que, par prudence, Diallo Telli a choisi d'avoir près de lui. En fait, tous les très hauts fonctionnaires internationaux, tel le secrétaire général de l'ONU, ont auprès d'eux un homme de confiance, secrétaire particulier ou chef de cabinet, qui connaît bien les dossiers en discussion, mais se charge aussi des problèmes matériels (billets d'avion, réservations d'hôtels, rendez-vous, sécurité, protocole, etc.). Et Diallo Telli n'aurait pas choisi de maintenir auprès de lui si longtemps un homme en qui il n'aurait pas eu totalement confiance. D'ailleurs Soumaré sera lui aussi en butte, et pendant plusieurs années, à l'hostilité de Sékou Touré, qui au moment du retour de Telli au pays en 1972, tentera de le faire revenir lui aussi à Conakry, notamment en exerçant des pressions sur ses proches.

Au cours de ces années pionnières de mise en place de l'organisation par Telli, la coopération avec des institutions existantes est supposée constituer un atout précieux. Dotée dès l'origine d'un département économique et social et d'un département de l'éducation, de la culture et de la science, l'OUA ne trouve pas le terrain vierge, par exemple, dans ces deux secteurs. Dans le premier domaine, en particulier, la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique (CEA), bien dotée budgétairement par l'ONU, dispose d'un corps de fonctionnaires actifs, d'installations modernes à l'Africa Hall d'Addis Abeba, d'équipements de bureau et de services techniques fonctionnels, le tout dirigé par un secrétaire exécutif qui bénéficie d'un statut et d'un traitement de très haut fonctionnaire international. Lors de la création de la CEA en 1958, ce dernier poste est occupé par un Égyptien, Mekki Abbas ; mais U Thant le remplace en 1962 par un Ghanéen, Robert Gardiner. Telli connaît ce dernier - les deux hommes se sont rencontrés à New York et au Congo, où Gardiner dirigeait les opérations civiles des Nations unies. Si la CEA met régulièrement à la disposition de l'OUA ses salles de conférence, son personnel technique et des facilités diverses, sur le plan des compétences, la coopération laisse cependant pour le moins à désirer entre les deux organisations.

Falilou Kane nous livre là encore un utile témoignage 14. « Entre l'OUA et la CEA, le courant ne passait pas et la rivalité entre Telli et Gardiner n'était un secret pour personne. Si dans le domaine économique, le bilan de l'OUA est bien maigre, on peut penser que cela découle de cette situation où chacun voulait avoir la primauté sur l'autre et la paternité des actions. » L'OUA, en effet, s'est toujours posée en organisation la plus légitime, parce que plus représentative de l'Afrique et donc plus qualifiée, y compris dans le domaine du développement, pour élaborer et mettre en ceuvre des stratégies adaptées à ce continent. Elle considère la CEA comme un corps étranger, simple prolongement du système onusien dominé par les grandes puissances, organisme extraverti et insuffisamment africain, ayant son centre de gravité et d'impulsion à New York.

Finalement, sans que les rapports ne deviennent idylliques, les deux responsables finiront cependant par mettre de côté leurs divergences et par surmonter leurs antipathies. Ils signeront le 15 novembre 1966 un accord de coopération. La CEA finira même par accepter, par sa résolution du 11 février 1969, les « décisions de la Conférence des chefs d'État et de gouvernement de l'OUA de demeurer l'organe suprême d'impulsion et d'orientation pour des questions relevant du développement économique et social du continent africain. » Diallo Telli a donc fini par l'emporter. Philippe de Seynes, qui supervise à l'époque l'ensemble des activités économiques et sociales des Nations unies dans le monde, n'a pas oublié ce conflit Il : « Je me souviens d'une longue conversation à Addis Abeba avec Diallo Telli ; il ne m'avait rien caché des difficultés et tracasseries qui marquaient ses rapports avec la CEA. Son insistance m'avait suggéré qu'il pouvait en être en partie responsable. »

En 1965, on décide lors de l'Assemblée générale des Nations unies, ainsi qu'à l'occasion du sommet d'Accra, que les deux secrétaires généraux de l'ONU et de l'OUA seront invités désormais à participer comme observateurs respectivement aux sessions de l'Assemblée générale et aux sommets africains. Cette pratique permet à Diallo Telli de revenir annuellement à New York ; le privilège de s'exprimer au nom de l'OUA devant l'Assemblée restera cependant réservé au président en exercice de l'organisation.

Si la normalisation des rapports avec l'ONU se fait donc tant bien que mal, il n'en va pas de même dans d'autres cas. Certes dans le domaine scientifique et technique, Diallo Telli peut se rendre à Lagos dès août 1964 et annoncer son intention de faire de la Commission de coopération technique en Afrique (CCTA), autrefois créée par les puissances coloniales et désormais installée dans la capitale nigériane 16, une instance de l'OUA ; l'absorption sera effective le ler janvier 1965. Mais les autres organisations africaines, régionales ou sous-régionales, ont pour la plupart d'entre elles subsisté en dépit de la création de l'OUA et poursuivent leurs activités spécifiques. Il en est ainsi, en particulier, de l'Organisation commune africaine et malgache (OCAM) qui a succédé à l'UAM. Falilou Kane, qui en est le secrétaire général de 1968 à 1974, donne là encore son témoignage 17 : « C'est durant ces années passées comme secrétaire général de l'OCAM que j'ai le mieux saisi la complexité et la délicatesse de la mission de Telli à la tête de l'OUA. A l'OCAM, avec quinze pays tous francophones, il nous était plus facile de nous comprendre et d'arriver à des actions concrètes. Qui plus est, nos chefs d'État se connaissaient et avaient parfois milité ensemble dans les mêmes partis (RDA, PFA), travaillé dans les mêmes regroupements (Indépendants d'outre-mer) du temps de la colonisation, ce qui n'a pas existé du tout entre les autres pays africains anglophones ou avec leurs dirigeants. C'est donc cela qui a expliqué le succès de l'OCAM, qui a compté jusqu'à dix-sept institutions ou entreprises dans son système. Or, nombre de pays considéraient que l'OCAM constituait un frein au plein épanouissement de l'OUA ; ce qui n'était pas juste. Mais n'eussent été mes relations personnelles avec Telli, les choses se seraient détériorées davantage entre les deux organisations. Par exemple, le sommet d'Accra de l'OUA en 1965 frisa l'échec du fait que l'attitude hostile de Nkrumah et de Sékou Touré vis-à-vis de l'OCAM (encore l'UAM à l'époque) provoqua la non-participation de la plupart des chefs d'Etat membres de cette organisation. »

La complexité des mécanismes de l'OUA, la lourdeur des procédures, les doubles emplois avec des institutions existantes, la difficulté à faire tourner de manière raisonnable une machinerie administrative fonctionnant en plusieurs langues amenèrent assez vite les représentants des États membres et Diallo Telli à se préoccuper d'une sérieuse réforme des structures et du fonctionnement de l'organisation. Le projet de refonte du secrétariat et de l'institution ne sera prêt à être discuté et adopté qu'en 1972, alors même que Telli quitte son poste.

A ce moment-là, depuis plusieurs années, Diallo Telli a déjà dû subir les critiques de certains délégués concernant sa « mauvaise gestion » et le « mauvais fonctionnement de l'organisation ». Dès 1969, une commission ad hoc a proposé quelques réformes, parmi lesquelles une certaine compression du personnel ainsi que la suppression des postes de deux secrétaires généraux adjoints (affaires économiques et affaires culturelles). Mais l'opposition de Telli à ces mesures, et l'absence de majorité parmi les États membres pour prendre de telles décisions impopulaires au sein du secrétariat, ont empêché d'entériner ces projets. En février 1970, en revanche, parmi les trente-quatre rapports soumis par le secrétaire général à la quatorzième session ordinaire du Conseil des ministres, convoqué à Addis Abeba, en figure un sur la réforme de l'organisation. Il porte la marque personnelle, au niveau des idées et du style, de Telli lui-même.

Le secrétaire général de l'OUA commence par déclarer dans ce texte que l'organisation n'a pas les moyens de sa politique et qu'aucun gouvernement ne souhaite les lui donner, bien que tous cherchent à maintenir une unité de façade. Il s'emploie ensuite à démontrer qu'elle ne pourra plus fonctionner normalement si l'on ampute son personnel, composé à l'époque de deux cent cinquante-deux agents de tous grades. Certes, il reconnaît qu'une large part du budget annuel, soit 960 984 dollars sur un total de 2,1 millions, est consacrée aux dépenses de personnel. Mais il met surtout en cause les pays qui ont des arriérés de contributions à verser, ainsi que les avances de trésorerie faites au profit du Comité des cinq sur la Rhodésie. Telli lance donc un cri d'alarme et fustige les trente-quatre États « mauvais payeurs, qui s'arrogent le droit de donner des leçons au secrétariat alors que cet organisme vit seulement avec un fonds de roulement de l'ordre de 433 000 dollars ». Pour dégager les crédits nécessaires à la construction d'une résidence pour le secrétaire général, initiative dont nous avons déjà parlé, il suggère de « geler » pour deux ou trois ans le fonctionnement de la Commission de conciliation, de médiation et d'arbitrage, qui ne s'est guère réunie jusque-là. Il propose par ailleurs la création d'une clinique spéciale pour le personnel, mesure qui se heurtera aux vives critiques de la délégation éthiopienne, car elle signifie que l'OUA n'a pas confiance dans les installations hospitalières du pays hôte ! Il prend position aussi sur le projet de réforme du Comité de libération de l'OUA et de son secrétariat, dirigé par M. Magombé, et sur le fonctionnement duquel l'OUA n'a aucune prise réelle.

Diallo Telli, à l'inverse, se voit reprocher le désordre de ses finances - lui-même parle, il est vrai, d'irrégularités - et l'insuccès des mouvements qu'il soutient ou des opérations militaires qu'il encourage. Les débats engendrés par son rapport ne sont donc guère commodes pour lui. Sa gestion est non seulement vivement critiquée en séance publique, mais aussi dans les couloirs par la plupart des délégations d'Afrique noire francophone, les Marocains, les Tunisiens et les Éthiopiens, cependant que seuls les Algériens, les Égyptiens, les Libyens, les Soudanais, les Somaliens, les Tanzaniens, les Zambiens et, avec moins d'empressement encore, les Guinéens, la défendent avec plus ou moins de conviction.

L'ambassadeur du Sénégal Youssouf Sylla se comporte en chef de file des critiques et laisse même entendre qu'une motion de censure contre Telli sera soumise au prochain sommet, pour forcer le secrétaire général à se démettre sur le champ. Dans une curieuse répartie aux pays francophones, Telli rétorque que « la France ne le permettra pas », réplique qui entraîne un tollé général sur les bancs des délégués de l'OCAM, désireux de démontrer bien entendu leur totale liberté d'action par rapport à l'ancienne puissance coloniale. Habilement, le chef de la délégation tunisienne, Habib Bourguiba junior, s'emploie alors à calmer les esprits et à éviter que le nom d'un pays étranger au continent ne soit impliqué dans les affaires intérieures de l'organisation. Mais le ministre éthiopien des Affaires étrangères, Ketema Yifru, lance bientôt au secrétaire général : « Vous n'êtes qu'un fonctionnaire ; nous vous payons ; vêtes l'un de nos employés, et rien de plus. » Puis on retire de la circulation le rapport de Telli consacré à l'avenir de la Commission de conciliation, de médiation et d'arbitrage, en le qualifiant d'arbitraire, de tendancieux et d'inexact ; le secrétaire général, dit-on, n'a pas qualité pour proposer la suppression d'un rouage essentiel de l'organisation. Enfin, sur proposition du ministre sénégalais des Affaires étrangères, Karim Gaye, le conseil vote une déclaration, valant instruction au secrétariat, l'invitant « à observer une stricte neutralité dans les affaires administratives, les seules qui relèvent de sa compétence, à ne faire aucune remarque personnelle et déplacée, à présenter les faits bruts en toute objectivité... » On voit que Telli n'a pas la tâche facile !

Diallo Telli, malgré tout, ne considère pas, loin de là, que sa mission soit simplement administrative. Ses préoccupations et ses activités sont bien davantage politiques, conformément à son tempérament et à son ambition. Cela d'autant plus que la période 1964-1972 est particulièrement fertile en crises internes et externes. Nombre d'interlocuteurs de Telli parmi les plus éminents sont en effet remplacés tour à tour. Ben Bella, qui l'avait ardemment et efficacement soutenu lors de son élection, est renversé le 19 juin 1965 par le colonel Houari Boumedienne ; au Congo-Zaïre, Joseph Kasavubu, qui remercie en octobre 1965 son premier ministre Tshombé, est à son tour déposé en novembre par le général Mobutu ; en décembre de la même année, au Dahomey, Christophe Soglo destitue le président Apithy. En janvier 1966, en République centrafricaine, le colonel Jean-Bedel Bokassa oblige David Dacko à démissionner ; en Haute-Volta, le général Sangoulé Lamizana remplace Maurice Yaméogo ; puis au Nigeria, après l'assassinat du premier ministre Sir Aboubacar Tafawa Balewa, le général Ironsi destitue le président Azikiwe ; le 24 février 1966, alors qu'il est en visite officielle en Chine, l'un des « pères » prophétiques de l'Afrique, Nkwame Nkrumah, est renversé par le général Ankrah, et se voit accorder l'hospitalité en Guinée. L'année 1966 verra encore le général Gowon prendre le pouvoir à Lagos après l'assassinat d'Ironsi, et au Burundi, le capitaine Micombero déposer le roi. Le 13 janvier 1967, c'est de nouveau le tour du Togo, où, quatre années jour pour jour après l'assassinat de Sylvanus Olympio, son successeur Nicolas Grunitzky est à son tour déposé et remplacé par le lieutenant-colonel Eyadéma. Deux mois plus tard, en Sierra Leone, Sir Albert Margai doit laisser le pouvoir au lieutenant-colonel Smith. Le Dahomey connaît son troisième coup d'État en décembre, où le lieutenant-colonel Alley renverse le général Soglo. En 1968, Siaka Stevens prend le pouvoir en Sierra Leone, Marien N'Gouabi au Congo Brazzaville, et, en décembre, un autre « père » de l'Afrique tombe au Mali : Modibo Keita est évincé par le lieutenant Moussa Traoré. En 1969, le roi Idriss de Libye est remplacé par le jeune lieutenant Kaddafi, cependant que le général Nimeiri prend le pouvoir au Soudan, le général Siad Barre en Somalie, le Dr Emile Zinzou au Dahomey - mais il sera écarté avant la fin de l'année. Le général Ankrah est éliminé la même année au Ghana. En septembre 1970, Sadate devient président de l'Egypte à la mort de Nasser, ferme soutien jusque là de Diallo Telli. En 1971, Amin Dada succède au président Obote en Ouganda et William Tolbert, au Liberia, au président Tubman, décédé. En 1972, le général Acheampong prend le pouvoir en janvier au Ghana et le président Tsiranana le perd en mai à Madagascar.

Au total, au terme de ses huit ans de mandat, en 1972, Telli n'aura plus en face de lui que neuf des trente-deux chefs d'État qui avaient assisté au sommet du Caire ! 18. Ces changements, conjugués avec l'hostilité persistante de Sékou Touré, rendront d'ailleurs sa réélection pour quatre nouvelles années de mandat plus difficile lors du sommet d'Alger en 1968. Alors que les secrétaires généraux adjoints seront tous élus au premier tour, Diallo Telli ne réunira qu'au sixième tour de scrutin la majorité des deux tiers nécessaire ; il obtient alors vingt-sept voix sur trente-neuf, défaisant enfin son seul adversaire, le diplomate rwandais Fidèle Nkundabagenzi 19. Là encore, la désunion des pays modérés de l'OCAM a favorisé Diallo Telli. Dès le mois de janvier, plusieurs des membres de cette organisation avaient cherché une solution de remplacement pour Telli, dont Hamani Diori, président en exercice de l'OCAM, dit pourtant alors qu'« il n'est plus dangereux, puisqu'il dépend maintenant du bon vouloir des modérés ». Mais les efforts pour susciter et faire prévaloir une candidature malgache finiront par échouer. Par ailleurs, les interventions d'Haïlé Sélassié, auprès des modérés notamment, joueront un rôle important, à tel point que certains considéreront que Telli aura été « sauvé » par l'empereur, qui lui aurait évité une défaite humiliante et un retour prématuré en Guinée.

Alpha-Abdoulaye Diallo raconte dans son livre La vérité du ministre comment il a vu ces péripéties 20 : « La réélection de Diallo Telli au sommet d'Alger, en 1968, sera difficile, malgré les interventions conjuguées en sa faveur de l'empereur Haïlé Sélassié, des présidents William V.S. Tubman du Liberia et Boumedienne d'Algérie. Sékou Touré, d'ailleurs absent, n'y était pas favorable. Il s'était fait représenter à ce sommet par Léon Maka, alors président de l'Assemblée nationale. Pour ma part, je dirigeais la délégation guinéenne au Conseil des ministres ; j'avais été élu vice-président chargé de la commission politique à cette douzième session du Conseil ( ... ). Les instructions que j'avais reçues de Sékou Touré étaient de m'opposer à l'élection de Telli. Je réussis à le convaincre que nous devrions observer une position de neutralité. » Finalement, pour autant qu'on puisse le savoir quand il s'agit d'un scrutin secret, la délégation guinéenne vota quand même pour son compatriote.

Face aux crises qui agitent l'Afrique à cette époque, Diallo Telli déploie une grande activité et s'efforce, souvent avec succès, de faire prévaloir les vues de l'organisation. Chargé statutairement d'assurer le suivi des décisions prises par les États membres lors des réunions majeures, il peut orienter leur mise en application et leur donner leur plein effet. Ses rapports d'activité contiennent de multiples suggestions, et n'hésitent pas à fustiger tel ou tel gouvernement qui ne respecte pas les résolutions, par exemple en matière de sanctions contre l'Afrique du Sud. En dépit du contrôle exercé sur son action par les chefs d'Etat et les ministres, il conserve une large marge de manoeuvre : « Laissons faire Telli », entend-on dire souvent. Cette manière de faire ne va pas sans lui causer des difficultés avec quelques présidents, quelques ministres ou quelques ambassadeurs, qui critiquent tour à tour son activisme, ses multiples voyages, ses sautes d'humeur, la mauvaise foi qu'il lui arrive de manifester dans certaines occasions. Un délégué maghrébin, l'un de ses amis pourtant, l'a un jour appelé « Diablo Telli », surnom qui lui est resté et qui a le don de le rendre furieux !

C'est bien sûr cette activité intense qui permet à Telli de se remettre en selle chaque fois que ses positions paraissent menacées. Voici comment Jean-Pierre Bénard, qui fut ambassadeur de France en Ethiopie de 1965 à 1971, se souvient de la manière magistrale dont, quelques mois avant sa réélection de 1968, Diallo Telli a redressé la situation en sa faveur Il : « Il est vrai que Telli paraissait condamné, encore au milieu de l'année 1967, à rester dans l'ombre jusqu'au terme de son premier mandat et à demeurer, comme le prévoyait la charte et comme le voulaient la plupart des chefs d'État, un simple exécutant ; et il ne semblait aucunement assuré de voir son mandat renouvelé. Mais à la fin de cette même année 1967, les milieux africains d'Addis Abeba le donnent au contraire comme le mieux placé pour sa propre succession et admirent, parfois avec une certaine surprise, la part personnelle qu'il a su prendre et le rôle de premier plan qu'il a assumé dans les diverses crises de l'époque. Le point tournant me semble se situer lors du quatrième sommet à Kinshasa. Beaucoup jugeaient auparavant que la sagesse eût consisté à reporter cette réunion, ou en tout cas à exclure des débats les sujets les plus délicats : conflit israélo-arabe, différend guinéo-ivoirien, guerre civile au Nigeria et sécession du Biafra, problème des mercenaires au Congo-Kinshasa... Diallo Telli au contraire était d'un avis opposé ; selon lui, ni la date ni le lieu de la conférence ne devaient être modifiés, et les chefs d'État devaient pleinement assumer leurs responsabilités en faisant face aux problèmes et non pas en leur tournant le dos. Dans un rapport secret, Telli prenait courageusement position et du même coup risquait en cas d'échec sa réputation et peut être son poste. Or, la conférence de Kinshasa se tint effectivement du 11 au 14 septembre ; on a parlé d'ailleurs de réelle collusion ensuite entre le président Mobutu et Diallo Telli, et peut-êtême d'argent. Rien ne me permet de le croire, bien que Sékou Touré ait, je crois, tenté de faire courir ce bruit. Le sommet se saisit du problème des mercenaires, du différend guinéo-ivoirien, de la crise du Nigeria. Un succès précis fut obtenu en quelques jours : le règlement du, contentieux entre Conakry et Abidjan. Le rétablissement ultérieur des relations diplomatiques entre Nairobi et Mogadiscio devait également résulter des contacts noués à Kinshasa entre la Somalie, le Kenya et l'Ethiopie. Donc, le retentissement du quatrième sommet, en donnant raison à Diallo Telli, allait servir sa réputation. Il employa dès lors toutes les ressources de son habileté, qui était grande, à pousser son avantage.

« On le voit en octobre, poursuit Jean-Pierre Bénard, prendre lui-même ête de la délégation de l'OUA à la conférence du groupe des 77 à Alger, alors qu'en d'autres temps, il y aurait envoyé son adjoint chargé des affaires économiques. D'Alger, Telli se rend à Rabat, puis à Tunis et au Caire ; il y est reçu avec de grands égards. Revenu à Addis Abeba, il y prononce, « au nom de l'Afrique tout entière », un violent réquisitoire contre la Belgique, visiblement inspiré par son nouvel ami Mobutu, à propos des pressions exercées sur le Zaïre en matière d'assistance culturelle et technique. C'est dans le même esprit de coopération avec le président Mobutu qu'il s'emploie à régler l'affaire des mercenaires européens, qui après l'échec de leurs opérations au Zaïre se sont réfugiés au Rwanda sous la direction de leur chef, l'ancien colonel belge Schramme. Telli voit sans nul doute le bénéfice qu'il peut tirer d'une alliance avec le chef de l'État zaïrois, qui, en cette année préélectorale pour lui, est investi de la présidence de l'organisation. Au même moment, Telli participe à Lagos à la commission consultative de l'OUA pour le Nigeria ; puis il se rend à Accra pour y conférer avec le général Ankrah, chargé d'une mission auprès des sécessionnistes du Biafra ; il assiste ensuite à Bujumbura aux fêtes commémoratives de la Révolution, et à Arusha aux cérémonies de la fondation de la Communauté de l'Afrique de l'Est. Après un bref passage au siège de l'OUA, il repart pour Libreville, début décembre 1967, pour assister aux funérailles du président Léon M'ba. De là, on le retrouve à Lomé, puis à Accra, puis à Lagos et de nouveau à Accra. De retour à Addis Abeba le 11 décembre, il expose longuement sa conception de l'OUA et du rôle de son secrétaire général lors de la première session de la Commission de médiation, de consultation et d'arbitrage de l'organisation. Cette activité débordante démontre qu'il est en campagne électorale, bien qu'un an doive encore s'écouler avant la fin de son mandat ».

L'un des moyens régulièrement utilisés par Diallo Telli pour faire connaître ses vues consiste à faire des déclarations aux journalistes, notamment lors de conférences de presse. Il apparaît ainsi comme le premier porte-parole de l'OUA. Par ses appels concernant certaines situations, en particulier à propos des luttes de libération ou des souffrances endurées par les peuples africains et les réfugiés du fait de catastrophes naturelles, de guerres civiles ou de problèmes frontaliers, il s'adresse directement à l'opinion publique africaine ou internationale et incarne ainsi la conscience de l'Afrique.

On peut trouver autre illustration de l'idée très haute que Telli se fait de ses fonctions avec l'affaire du drapeau de l'OUA. Celui-ci fut officiellement hissé pour la première fois le ler janvier 1970 à Addis Abeba, à l'occasion des voeux de nouvel an, en présence de l'empereur d'Ethiopie et du secrétaire général de l'OUA. Diallo Telli, dans son allocution, exprime son « espoir le plus profond de voir flotter ce drapeau dans les capitales encore sous domination étrangère et raciste, Villa Cisneros, Las Palmas, Windhoek, Luanda, Lourenço Marqués, Le Cap, Salisbury, Bissao, Djibouti et Anjouan, où des étrangers indésirables, obstinés et arrogants, continuent à opprimer, à exploiter et à humilier encore nos frères et nos soeurs ». Aux acclamations qui saluent cette péroraison, se mêlent de nombreuses critiques. Certains trouvent que le drapeau de l'OUA ressemble trop à celui du Nigeria, d'autres que l'abus de la couleur verte fait trop penser à l'islam. En fait, cet emblème officiel se compose de trois bandes horizontales, deux vertes encadrant une blanche, séparées par un large filet doré ; au centre de la bande blanche se trouve une carte de l'Afrique de couleur or, entourée de deux cercles rouge et or, eux-mêmes cernés de palmes bleues qui prennent naissance dans de petits ronds rouges entrelacés. « Le vert symbolise l'unité du continent, le blanc la pureté de ses intentions, l'or sa richesse, le rouge le sang de ses sacrifices, les palmes bleues sa volonté de paix », explique Diallo Telli, lorsqu'il commente cette oeuvre de l'artiste kenyan Mudasia, qui a été adoptée par le sixième sommet, mais sous réserve de modifications ultérieures. L'Ile Maurice, en effet, avait été oubliée sur la carte, de même que les Seychelles, les Comores, Fernando Po et l'île de Djerba. Mais Diallo Telli est passé outre et a commandé officiellement le drapeau, sans consulter à nouveau les Etats membres. Nombreux seront ceux qui l'accuseront d'avoir accéléré le mouvement pour arborer plus rapidement un fanion officiel sur sa voiture lors de ses déplacements !

C'est sur le plan politique, nous l'avons déjà remarqué, que Diallo Telli concentre ses efforts et se montre le plus actif. Les occasions de se manifester, en effet, ne lui ont pas manqué, qu'il s'agisse des différends entre Etats membres ou de problèmes impliquant des puissances extérieures au continent. Les questions de décolonisation, en particulier, mobiliseront beaucoup de son temps, et c'est d'ailleurs le
sujet qui donnera lieu au plus grand nombre de résolutions adoptées tant par les sommets que par les conseils ministériels. Le Royaume-Uni, la France, le Portugal, l'Espagne sont tour à tour pris à partie à propos des territoires sur lesquels ils exercent encore leur souveraineté en Afrique, et c'est souvent au sein de l'OUA et du Comité de libération que prennent naissance les projets de résolution ou les initiatives qui seront ensuite débattues aux Nations unies.

Mais en fait, c'est au moment même où il prend ses fonctions en 1964 que Diallo Telli peut commencer à donner sa mesure en politique. Le problème du Congo, en effet, est alors loin d'être réglé. L'OUA nomme en septembre une commission ad hoc de sept membres, dont la présidence est confiée à Jomo Kenyatta. Telli souhaite y jouer un rôle actif, d'autant qu'il espère que son vieil ami Kanza, qu'il a connu à New York, pourra obtenir dans le Congo pacifié, le futur Zaïre, un poste essentiel. La lutte se poursuit alors entre Tshombé, le premier ministre de Kasavubu, qui tient Léopoldville — pas encore rebaptisée Kinshasa —, et les anciens partisans de Lumumba, maintenant dirigés par Pierre Mulélé et regroupés autour de Stanleyville — plus tard Kisangani. Un grand nombre d'Africains considèrent que Tshombé, dont le gouvernement a toutes les apparences de la légalité, est en réalité une créature des « impérialistes », et en particulier des Belges et des Américains. Tel est également l'avis de Telli. La véritable légitimité réside, selon lui, chez les « rebelles » de Mulélé. De fortes pressions sont exercées sur les Etats-Unis pour que ceux-ci cessent leur aide au gouvernement Tshombé, et en particulier retirent les avions militaires mis à sa disposition et pilotés par des pilotes cubains exilés.

Lorsque la commission ad hoc se réunit à Nairobi le 18 septembre 1964, sous la présidence de Kenyatta et en présence de Telli, Tshombé est présent de même que des représentants du régime « rebelle ». Mais ils refusent évidemment de se rencontrer. Un cessez-le-feu paraît possible, pourvu que cessent les ingérences étrangères, celles des Américains et des Belges d'un côté, celles des Chinois et des Soviétiques, dont les armes commencent à arriver chez les rebelles à travers le Burundi, de l'autre. Les Etats-Unis sont représentés à Nairobi par l'ambassadeur Attwood, que Telli, nous le savons, a bien connu naguère en Guinée. Grâce à leurs relations personnelles, les négociations font quelques progrès et une mission de l'OUA est finalement reçue à Washington. Si la crise n'est pas réglée sur le fond, tout le monde a gagné du temps. Tshombé espère l'utiliser pour que ses troupes prennent le contrôle de Stanleyville, et Mulélé pour renforcer ses moyens grâce aux armes des pays de l'Est qui commencent à lui parvenir. Ses partisans ont proclamé en septembre 1964 une République populaire dont le gouvernement, dirigé par Christophe Gbényé, s'installe à Stanleyville, où, le 5 novembre, il arrête comme « prisonniers de guerre » plus de deux cents ressortissants américains et européens, surtout des Belges. Une colonne de mercenaires blancs progresse vers la ville pour tenter de les délivrer. Le 14 novembre, la radio rebelle annonce que l'un des Américains a été condamné à mort comme espion et qu'il sera exécuté la semaine suivante. Le bruit court alors que les États-Unis ont lancé une bombe atomique sur la région ce qui est évidemment faux — et que des troupes belges ainsi que des avions militaires américains sont stationnés à l'Ile d'Asuncion pour lancer une opération de sauvetage — ce qui est vrai.

Telli a été prié d'intervenir pour résoudre le problème et Gbényé a accepté son intervention. C'est encore Kanza qui sert d'intermédiaire. Mais Gbényé exige finalement d'entrer en négociations directes avec les États-Unis, ce que ceux-ci refusent, de crainte que cela ne soit pris pour une reconnaissance de son régime. Après quelques jours d'intenses discussions, et malgré certains progrès, la situation est critique : les troupes régulières de l'Armée nationale congolaise, celles de Tshombé, approchent de Stanleyville, et les mercenaires européens convergent dans la même direction. On craint chaque jour d'apprendre l'exécution d'otages. Sans doute informé par Attwood de l'imminence d'une intervention militaire, et ne voulant pas donner l'impression d'y assister impuissant, Telli fait demander à l'ambassadeur des Etats-Unis s'il peut utiliser l'avion de liaison américain pour retourner à Addis Abeba. Il quitte ainsi Nairobi le 22 novembre, après avoir dit à ses interlocuteurs que le vieux leader Kenyatta était « complètement gaga » et qu'il n'était pas en mesure de l'aider à imposer un cessez-le-feu et un règlement satisfaisant.

Le 24 novembre 1964, c'est l'opération Dragon Rouge : cinq cent quarante-cinq parachutistes belges transportés par des avions militaires américains s'emparent de la ville de Stanleyville et libèrent les otages. Réuni en session extraordinaire, le Conseil des ministres de l'OUA ne peut qu'enregistrer un désaccord. Modérés et progressistes soutiennent chacun un camp, au nom de la non-ingérence ou de la souveraineté inviolable des Etats. Le ministre des Affaires étrangères de Brazzaville, M. Ganao, déclare : « S'il fallait, pour sauver l'OUA, freiner les mouvements révolutionnaires africains, nous préférerions que l'OUA éclate ! » Le Conseil arrive tout juste à s'entendre sur une résolution condamnant les interventions étrangères en Afrique. Il faudra attendre avril 1965 pour que la République de Stanleyville disparaisse, octobre 1965 pour que Tshombé soit renvoyé, novembre 1965 pour que le général Mobutu renverse le président Kasavubu et le premier ministre Kimba ; alors, et seulement alors, la situation congolaise pourra être rayée de l'ordre du jour.

Pendant toute cette affaire, Diallo Telli, qui connaît bien le problème du Congo pour en avoir longuement traité à l'ONU et pour avoir visité Léopoldville du temps où Patrice Lumumba dirigeait encore le gouvernement, est donc actif en coulisses et multiplie les contacts, mais il ne s'engage pas au premier rang, laissant le Conseil des ministres essayer de faire son œuvre. Peut-être sent-il d'ailleurs que les antagonismes sont trop vifs entre gouvernements africains pour qu'il risque à ce sujet d'affaiblir sa très récente fonction de secrétaire général.

C'est donc finalement surtout la guerre du Biafra qui fournira à Telli l'occasion de pratiquer une véritable « diplomatie personnelle » active, en secondant par ses propres initiatives et propositions l'action de la commission ad hoc là encore mise en place par l'OUA. En mai 1967, la riche région chrétienne de l'Est, la province pétrolière du Biafra, est en effet entrée en dissidence contre le gouvernement central du Nigeria. L'action est conduite par le général Ojukwu. La guerre civile s'installe en juillet et durera trois longues années.

Fin mai, Diallo Telli est venu s'entretenir à Lagos avec le général Gowon, chef de l'Etat nigérian ; la sécession n'est pas encore officiellement annoncée, mais des troubles sérieux ont déjà éclaté. Quand, deux jours plus tard, la République de Biafra est proclamée, elle affirme spontanément... son appartenance à l'OUA. A Addis Abeba, Telli doit renoncer à partir en congé pour s'employer longuement à résoudre cette nouvelle et terrible crise. Dans un message rendu public le 25 mai, journée de libération de l'Afrique et date anniversaire de l'OUA, il affirme que « l'organisation ne reste pas liée par de simples règles juridiques lorsque l'instabilité fleurit çà et là en Afrique et que la guerre civile menace de se déclencher ( ... ). Chaque Etat membre devrait savoir que ses problèmes, quand bien même ils sont qualifiés d'intérieurs, sont en fait les problèmes de tous les Africains ». Dans cette déclaration très « interventionniste », Telli apparaît comme le secrétaire général actif qu'il souhaite être. Mais deux jours plus tard, à la suite d'une sévère démarche du représentant à Addis Abeba du Conseil militaire suprême de Lagos, Diallo Telli doit faire paraître dans le journal Ethiopian Herald une « mise au point » précisant qu'il « n'avait entendu faire allusion à aucune région, ni à aucun pays et que la crise nigériane était bien une crise intérieure ».

A la mi-juillet, le blocus économique instauré contre la population biafraise commence à produire ses effets, mais les opérations militaires sont encore limitées. Diallo Telli se rend de nouveau à Lagos et discute avec Gowon de la possibilité d'inscrire l'affaire à l'ordre du jour du prochain sommet. Le quatrième sommet de l'OUA, qui se tient en novembre 1967 à Kinshasa, condamne la sécession au nom du principe de l'intégrité territoriale et de l'unité nationale des Etats membres, au nom aussi de la déclaration sur le problème de la subversion, adoptée le 25 octobre 1965, et qui prévoit que les gouvernements s'abstiennent de « susciter des causes de discussion à l'intérieur des Etats membres ou entre eux en fomentant ou en aggravant des différends d'ordre racial, religieux, linguistique, ethnique ou autre ». Une commission ad hoc de six membres est néanmoins désignée, qui se rendra à Lagos fin novembre.

Pourtant, le 15 avril 1968, la Tanzanie reconnaît le Biafra en tant qu'Etat. D'autres pays suivent rapidement : le Gabon (le 8 mai), la Côte d'Ivoire (le 15 mai), la Zambie (le 20 mai). Des pourparlers s'engagent à Londres et se poursuivent à Kampala entre les belligérants mais n'aboutissent pas. Sous les auspices de la commission ad hoc, d'autres conversations ont lieu à Niamey en juillet et continuent à Addis Abeba, au siège de l'OUA. Diallo Telli ne peut que constater le désaccord. Il se fait le champion de la cause de l'unité nationale du Nigeria et se heurte vivement aux leaders africains qui ont reconnu la République du Biafra, en particulier au président de la Tanzanie, Julius Nyerere, qui ne le lui pardonnera jamais. La guerre du Biafra, qui est devenue une véritable lutte armée, et ses sévères conséquences pour la population, émeuvent vivement l'opinion publique occidentale. Des photographies dramatiques paraissent à la première page des journaux. La France, notamment, se mobilise et le gouvernement du général de Gaulle ne cache pas sa sympathie pour la cause biafraise, aidant ouvertement les sécessionnistes, mais sans aller jusqu'à la reconnaissance. Des mercenaires blancs apparaissent aux côtés des combattants biafrais. On soupçonne les services secrets de l'Ouest, en particulier ceux de la France, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis, d'encourager le général Ojukwu et d'aider ses partisans par de l'argent et par des armes.

Devant l'intensification des combats, Telli multiplie les démarches, les contacts avec les chefs d'État favorables ou hostiles au Biafra. Mais son engagement total en faveur de l'unité du Nigeria et son hostilité de principe à la cause biafraise le font apparaître comme partial à certains yeux. En janvier 1968, ainsi, quand Telli déclare que le Biafra est une simple entité tribale et n'a aucun droit à être reconnu comme peuple, comme nation ou comme État, Anthony Modebe, président du comité d'action du Front du peuple du Biafra, l'accuse publiquement... d'être un agent soviétique ! Le 22 octobre 1968, il adresse une lettre au général Ojukwu, président du Biafra, pour lui demander de coopérer à la réconciliation nationale nigériane selon les termes de la résolution adoptée en septembre par le sommet d'Alger. En 1968 et surtout en 1969, il se rend plusieurs fois à Lagos pour y conférer avec Gowon. La lutte tourne à l'avantage des forces du Nigeria ; début avril 1969, les Biafrais doivent évacuer leur capitale, Umilia. Du 18 au 20 avril, des négociations se déroulent à Monrovia ; une résolution préparée par la commission ad hoc de l'OUA, modifiée en dernière minute et de sa propre initiative par Diallo Telli, est finalement rejetée par la délégation biafraise. Après l'échec de cette « conférence de la dernière chance », Telli, qui a pourtant envoyé de Monrovia un télégramme pour se justifier auprès de Sékou Touré, juge plus prudent de ne pas accompagner à Conakry l'empereur Haïlé Sélassié, désireux de rendre compte des événements au chef d'Etat guinéen. En septembre de la même année, Telli affirme qu'il a reçu mandat des deux parties pour entamer de nouvelles négociations mais tant Gowon qu'Ojukwu ne veulent pas le confirmer officiellement. Le président Houphouët-Boigny accuse alors le secrétaire général de l'OUA de jouer un rôle malfaisant en menant ses propres initiatives qui compromettent des négociations engagées par ailleurs. Finalement, le président Ahidjo, président en exercice de l'OUA depuis le sommet tenu du 6 au 9 septembre 1969, lui reproche publiquement, le 19 septembre, « d'exprimer des opinions personnelles au lieu de se borner à rapporter les décisions et débats de l'organisation. » Diallo Telli, tout en avançant ses pions, veille à éviter que l'affaire biafraise ne soit discutée aux Nations unies, ce qui serait une internationalisation du conflit et une défaite morale pour l'OUA, qui doit, selon lui, résoudre seule une affaire essentiellement africaine. Finalement, l'affaire biafraise se terminera en janvier 1970 : les troupes biafraises cessent toute résistance, la sécession s'effondre, le général Effiong succède au général Ojukwu et, le 12 janvier, demande la paix au gouvernement de Lagos. Le 14 janvier, Diallo Telli, exagérant peut-être quelque peu les mérites de l'organisation, déclare que la fin des hostilités « est l'une des plus grandes victoires de l'OUA ».

Le prochain sommet tenu à Addis Abeba en septembre 1970 verra la réconciliation du Nigeria avec les pays qui avaient soutenu le Biafra. Et comme le Front de libération du Mozambique (Frelimo) accède à la tribune de l'OUA, ainsi que les représentants d'autres mouvements de libération nationale, l'Afrique refait son unité face au colonialisme.

Diallo Telli n'a pas ménagé ses efforts pour y parvenir, profitant des leçons apprises au cours de ses années onusiennes qui lui ont prouvé la force du sentiment anticolonialiste lorsqu'il s'agit de rassembler les pays africains divisés sur d'autres sujets.

Au total, le conflit du Biafra, où Telli s'est pourtant fait le champion des principes de l'OUA et de la cause qui a finalement triomphé, n'aura pas servi son influence autant qu'il aurait voulu. Il ne mènera donc jamais plus au même degré une « diplomatie personnelle ». Bien qu'il n'ait pas ménagé sa peine, les critiques l'ont beaucoup marqué ; physiquement, il termine cette période fatigué et affaibli. Il éprouve le besoin de ménager sa santé et ses nerfs. En novembre 1969, c'est ainsi de nouveau vers l'hôpital international universitaire de Paris qu'il se tourne. Il fait télégraphier à son ami le Dr Abiven qu'il souhaite y retenir une chambre pendant trois jours, à la fois pour subir des examens et « prendre certains contacts » - sur lesquels on ne saura jamais rien. Lorsqu'il arrive au 42, boulevard Jourdan, il est seul. Pour une fois, aucun de ses collaborateurs, ni aucun garde du corps ne l'accompagne. Il est pourtant inquiet : lorsque la femme de ménage nettoiera sa chambre après son départ, elle trouvera dans le tiroir de la table de nuit quelques balles de revolver que Telli y avait oubliées ! Mais Telli n'est pas seulement inquiet pour sa sécurité personnelle : il voudrait consulter un spécialiste du système nerveux, car il se sent de plus en plus sujet à des crises alternées de dépression et d'excitation et voudrait être rassuré. C'est finalement le plus connu des psychiatres parisiens, le professeur Henri Ey, qu'il va consulter dans son cabinet de la rue Delambre. On ignore bien entendu le résultat de cette consultation, couverte par le secret médical. Mais il est probable que l'éminent professeur aura constaté une évolution du tempérament maniaco-dépressif que manifeste de plus en plus Diallo Telli depuis quelque temps, sans doute en raison de l'intense pression à laquelle il est soumis, et que beaucoup de ses interlocuteurs ou amis n'ont guère de mal à diagnostiquer, même s'ils ne sont pas spécialistes.

Diallo Telli est amené à intervenir directement chaque fois que des différends interétatiques menacent le fonctionnement même de l'institution dont il est chargé. L'esprit unitaire qui a soufflé en 1963 n'empêche pas en effet que se prolongent au niveau des organes de l'OUA les querelles diplomatiques entre les régimes et les leaders des Etats. Sans compromettre l'existence de l'institution, cette situation met en cause la notion même d'organisation internationale : lorsque des pays membres estiment en effet ne pas pouvoir siéger dès lors que leurs conceptions ou leurs intérêts ne sont pas pleinement pris en compte, ou que leur délégations refusent de siéger aux côtés de gouvernements dont ils critiquent l'orientation, l'esprit de la coopération multilatérale est compromis. Diallo Telli a donc dû fermement s'impliquer, notamment les premières années, pour maintenir un minimum de travail en commun ; encore plus quand, à plusieurs reprises, ce sera son propre pays, la Guinée, qui sera en cause.

Tel a été, par exemple, le cas lors du deuxième sommet de l'OUA, prévu pour septembre 1965 à Accra. Nkrumah, ayant constaté que son pays n'est pas prêt, à cette date, à recevoir la réunion, propose son report à fin octobre. Alger s'oppose à cette modification, d'abord en raison d'un risque de chevauchement avec la Conférence afro-asiatique prévue en juin à Alger et que la prise du pouvoir par Boumedienne a conduit à repousser jusqu'en novembre, ensuite pour des raisons juridiques : il faut une décision à la majorité des deux tiers pour modifier la date d'un sommet. Telli organise des consultations et, finalement, une majorité de membres accepte la nouvelle date proposée par Accra. Le choix même de cette capitale pose cependant lui aussi un sérieux problème, en raison de la vive hostilité des pays de l'OCAM, qui, lors de leur conférence de Nouakchott, en février 1965, ont condamné certains Etats, et en particulier le Ghana, accusés d'accueillir et d'entraîner sur leur territoire des « agents de subversion ». Une tentative d'assassinat d'Hamani Diori, en avril, fournit de nouveaux motifs d'inquiétude à ces pays, qui demandent la fixation d'un autre lieu de réunion. Sans doute à l'instigation de Telli, Lagos propose la réunion d'un Conseil des ministres extraordinaire pour en discuter. L'OCAM soutient cette proposition lors de sa réunion d'Abidjan, en mai 1965. Ce conseil extraordinaire se réunit à Lagos du 10 au 13 juin, en présence des pays de l'OCAM et du Ghana, qui a pourtant hésité à venir. Après des débats orageux, de nouveaux efforts de Telli, et la création d'un Comité de conciliation, le conseil décide de maintenir le sommet à Accra, mais demande au Ghana, qui accepte, d'assurer la sécurité des délégués en expulsant de son territoire avant la conférence, et dans le pays de leur choix, « toutes les personnes dont la présence est considérée comme indésirable » et en interdisant « la formation de tout groupe politique dont le but est de s'opposer à tout Etat membre de l'OUA ». Le Conseil demande en outre au président et au secrétaire général administratif de l'organisation de se rendre à Accra avant l'ouverture du sommet en vue de constater que ces mesures ont bien été prises.

Nouvelle mission pour Telli. Une mission d'autant plus difficile à mener que plusieurs pays de l'OCAM ont malgré tout fait savoir qu'ils ne se rendraient pas au Ghana, en dépit d'une « réunion de la dernière chance » tenue à Bamako à l'invitation de Modibo Keita et en présence de Nkrumah, d'Houphouët-Boigny, de Hamani Diori et de Maurice Yaméogo. Au Conseil des ministres qui se tient juste avant le sommet, neuf Etats de l'OCAM sont d'ailleurs absents ; au sommet lui-même, vingt-huit délégations seront présentes, mais huit Etats francophones boycottent la réunion - la République centrafricaine ayant finalement envoyé un ministre. Telli doit continuer au cours de la conférence à jouer les conciliateurs : plusieurs ministres ne s'adressent pas la parole ou se tournent ostensiblement le dos ; et Nasser lui-même, en froid avec Nkrumah, n'assiste pas au banquet offert par le président ghanéen. Toutefois, Moktar Ould Daddah, le président mauritanien, déclare à l'issue de la réunion : « Addis Abeba fut la naissance, Le Caire l'organisation, Accra aura été l'épreuve ; mais en fin de compte, une épreuve salutaire, et l'OUA en sort renforcée. »

L'affaire rhodésienne, qui intervient peu après, soude à nouveau les pays africains, au moins pour quelques mois. Les 3 et 4 décembre 1965, le Conseil adresse un ultimatum à la Grande-Bretagne, avec laquelle les trente-quatre États présents décident à l'unanimité de rompre leurs relations diplomatiques si elle n'a pas mis fin à la rébellion rhodésienne avant le 5 décembre. Un quart seulement des États membres appliquera cette résolution prise à huis clos : la Guinée, le Mali, la RAU, la Tanzanie, le Congo-Brazzaville, le Soudan, la Mauritanie, le Ghana, l'Algérie et la Somalie. L'impuissance de l'OUA à faire appliquer cette décision par nombre d'Etats qui l'ont pourtant votée, inquiète beaucoup Telli, car elle illustre cruellement l'une des faiblesses de l'organisation. Bien entendu, Sékou Touré admoneste le secrétaire général, qui n'en peut mais...

Dès le début de 1966, le coup d'Etat qui coûte son poste à Nkrumah crée de nouvelles difficultés, suscitées cette fois-ci par les pays « révolutionnaires », et particulièrement la Guinée, Sékou Touré engageant avec les nouveaux dirigeants du pays une vive controverse, avant d'accueillir chez lui l'ancien président et de le nommer co-président de la Guinée 22. Le Conseil des ministres de l'OUA qui se tient au lendemain du coup d'Etat décide, après d'âpres discussions, d'admettre la délégation du nouveau Conseil national de libération. Dès le ler mars, la Guinée et le Mali décident alors de ne plus siéger à Addis Abeba, suivis peu après par la Tanzanie et la RAU. La discussion sur le problème rhodésien ayant abouti à une résolution trop édulcorée à leurs yeux, d'autres délégations quittent encore la salle du Conseil : l'Algérie, la Somalie, le Kenya, le Congo-Brazzaville. Huit pays « révolutionnaires » boycottent donc l'organisation en ce début de 1966, au grand dam de Telli qui doit constater qu'en 1965, un nombre identique de pays « modérés » en avaient déjà fait autant. Le secrétaire général peut craindre alors que la participation aux réunions de l'OUA ne devienne un problème majeur, dépendant d'un perpétuel exercice de bascule entre les pays progressistes et les pays modérés.

La virulence des attaques lancées par Sékou Touré contre les nouveaux dirigeants du Ghana, en effet, ne diminue en rien, au contraire. Le leader guinéen annonce qu'il n'assistera plus, désormais, aux réunions de l'OUA, si celle-ci accepte sans réagir que l'un des « pères » de l'Afrique soit éliminé. Il tiendra parole pendant treize ans. Peu après, des ressortissants ghanéens, notamment des étudiants, sont retenus à Conakry. Alors que la situation ne cesse de se tendre entre la Guinée et la Ghana, Diallo Telli part néanmoins en congé le 20 août 1966, laissant la gestion de l'organisation au secrétaire général adjoint Yolah. Celui-ci affirme ne pas avoir de nouvelles de Telli jusqu'à son retour à la mi-octobre, date limite pour l'envoi aux pays membres du rapport général destiné à préparer le Conseil des ministres et le prochain sommet. Or le secrétariat a les plus grandes inquiétudes à ce sujet, craignant notamment qu'un trop grand nombre d'absences parmi les délégations n'empêche d'atteindre le quorum. De plus, le bruit court que Sékou Touré désignera Nkrumah comme chef de la délégation guinéenne, ou au moins l'incluera dans la délégation de la Guinée, ce qui, évidemment, risque de créer des incidents.

Le nouveau gouvernement d'Accra, pour sa part, manifeste depuis février une évidente suspicion envers le secrétaire général de l'OUA. Il lui reproche d'avoir fait preuve de partialité à son encontre lorsque le Conseil des ministres a dû se prononcer quant à la représentation du Ghana, puis de s'être rendu à Conakry pour y rencontrer Sékou Touré et Nkrumah ; il se plaint également de l'inaction de Telli lorsqu'il s'est agi de faire pression sur Conakry pour tenter d'obtenir le départ des étudiants et diplomates ghanéens retenus.

D'ailleurs, les réactions ghanéennes ne se font pas attendre. Le 29 octobre 1966, l'avion de la compagnie américaine PAN AM qui amène la délégation guinéenne au Conseil des ministres et au troisième sommet de l'OUA, dont fait partie le ministre des Affaires étrangères Lansana Béavogui, est bloqué lorsqu'il fait escale à Accra sur le trajet Conakry-Lagos. Les membres de la délégation et des étudiants guinéens qui étaient à bord sont arrêtés. Un communiqué du gouvernement ghanéen explique qu'il a été « amené à prendre de telles mesures pour obtenir réparation d'un pays qui a montré un total mépris des coutumes internationales », et qu'il exige la libération des étudiants ghanéens toujours détenus à Conakry.

Nouveaux soucis pour Diallo Telli, d'autant qu'il sent bien qu'il s'agit pour Sékou Touré d'une affaire capitale et que toute fausse manœuvre de sa part risque de lui coûter cher. Mais le secrétaire général d'une organisation ne peut que s'entremettre lorsqu'une délégation officielle est menacée et encore plus arrêtée. A vrai dire, il n'y a aucun précédent en droit international, car tous les gouvernements du monde ont jusqu'ici respecté, même en temps de guerre, l'inviolabilité des délégués à une conférence internationale. Il n'y a par ailleurs aucun parallélisme à faire, en termes juridiques, entre la détention même arbitraire d'étudiants et l'arrestation d'une mission officielle.

Diallo Telli estime finalement difficile d'agir seul en sa qualité de secrétaire général, son propre pays étant partie à ce différend. C'est donc une mission de bons offices composée de ministres du Congo-Kinshasa, du Kenya et de la Sierra Leone, qui est dépêchée tant à Conakry qu'à Accra, en priorité pour obtenir la libération de la délégation guinéenne mais aussi pour tenter d'améliorer durablement les relations entre les deux pays. Les discussions sont extrêmement difficiles, mais la mission obtient finalement le 3 novembre que la Guinée laisse partir les Ghanéens qui le souhaitent, et le 5 novembre seulement que les dix-neuf membres de la délégation de la Guinée puissent quitter Accra pour Addis Abeba, le jour même où s'ouvre le sommet.

Seize délégations seulement sont représentées au niveau des chefs d'Etat ou de gouvernement, soit nettement moins de la moitié des Etats membres, qui sont maintenant au nombre de trente-six, l'admission du Botswana et du Lesotho ayant été prononcée en dépit des réticences de certains pays qui estimaient que ces nouveaux Etats étaient économiquement trop liés à l'Afrique du Sud. Nouveau venu à Addis Abeba, Boumedienne déclare avec justesse : « Le résultat le plus important de cette conférence est qu'elle ait pu se tenir. »

Pour Telli, c'est effectivement un sujet de satisfaction, que vient compléter avant la fin de l'année 1966 le succès d'une longue tournée qui l'amène dans neuf pays africains : Ouganda, Burundi, Rwanda, Congo-Kinshasa, Congo-Brazzaville, République centrafricaine, Tchad, Soudan, République arabe unie. Sa situation personnelle est alors bien meilleure qu'avant le sommet. Les reproches qu'il appréhendait de la part de certains pays francophones modérés et surtout de la délégation ghanéenne ne lui ont pas été adressés. Accra, qui souhaitait attaquer vivement le secrétaire général, a dû au contraire se défendre par suite de l'arrestation de la délégation guinéenne, jugée par tous contraire à tous les usages diplomatiques et aux traditions africaines. Diallo Telli est même apparu comme celui qui a su obtenir de Conakry et d'Accra le règlement qui a permis de maintenir le sommet. Il peut se poser en conciliateur, comme celui qui a sauvé in extremis l'organisation dont il a la charge.

Autre sujet de controverse, dans un domaine où l'attitude africaine est d'habitude très ferme : les problèmes de l'Afrique australe et de la lutte contre l'apartheid. Au huitième sommet d'Addis Abeba, en juin 1971, la Côte d'Ivoire propose de nouer un dialogue avec Pretoria 23. C'est un sujet qui tient particulièrement à cœur à Diallo Telli, en particulier depuis qu'il a présidé le Comité des Nations unies contre l'apartheid. Déjà préoccupé par des perspectives électorales, il évitera cependant de critiquer trop ouvertement cette initiative. Une forte majorité rejette le principe même d'un tel contact avec l'Afrique du Sud, mais l'idée d'une tentative de dialogue est dans l'air. On le verra bien au début de l'année suivante, lorsque le Conseil de sécurité de l'ONU se réunit à Addis Abeba du 28 janvier au 4 février 1972 pour débattre de la situation en Afrique australe. C'est la première fois que cet organe essentiel des Nations unies se réunit en dehors du siège de New York, ce qui représente un succès pour l'Afrique et en particulier pour l'OUA. Diallo Telli a beaucoup oeuvré pour que cette initiative à laquelle il tenait beaucoup se concrétise. Le nouveau secrétaire général de l'ONU, Kurt Waldheim, qui vient de prendre ses fonctions, quittera Addis Abeba après la réunion pour se rendre en Afrique du Sud, dûment muni des recommandations des membres du Conseil de sécurité. Il tentera, en vain d'ailleurs, de convaincre ses interlocuteurs de Pretoria de respecter les résolutions des Nations unies sur l'apartheid et sur la Namibie.

Vers le fin du mandat de Telli, l'OUA amorce une autre démarche du même ordre que celle tentée en direction de l'Afrique du Sud. Il s'agit cette fois d'un essai de dialogue avec Israël. Cette initiative provoque elle aussi de vives controverses au sein de l'organisation, d'autant qu'elle se soldera finalement par un échec. Elle contribuera à empêcher l'élection du président Senghor à la présidence de l'OUA en 1972. Une commission de l'OUA composée de dix membres a en effet mandaté Senghor et trois autres chefs d'État africains - les présidents Ahidjo du Cameroun, Gowon du Nigeria et Mobutu du Zaïre - pour constituer un « comité des sages », que préside le leader sénégalais. Ce comité se rend en Israël et en Égypte en novembre 1971 et élabore des propositions de paix ; mais Golda Meir finit par refuser toutes les concessions que son ministre des Affaires étrangères, Abba Eban, semblait prêt à considérer. L'initiative africaine a donc échoué et, pire encore, elle paraît n'avoir été prise au sérieux par aucune des puissances grandes ou petites qui s'intéressent au Moyen-Orient. Telli, déjà hésitant quant à l'intérêt de cette intrusion dans une affaire extérieure au continent africain, ressent durement la manière dont l'organisation a été traitée.

Au cours de toutes ces années où il se trouve à la tête de l'OUA, Telli a toujours tenu à proclamer bien haut sa fidélité envers Sékou Touré et la révolution guinéenne, affirmant même qu'il a bien souvent été leur porte-parole, ce qui est certainement inexact. De fait, les lettres que Telli adresse de temps en temps à Sékou Touré, et que celui-ci prend soin de publier dans la presse locale, constituent d'extraordinaires exercices de style. Telli s'applique en effet avec infiniment de
zèle à démontrer à quel point il a défendu les thèses guinéennes, et donc la politique de Sékou Touré lui-même. Reportons-nous ainsi, par exemple, à cette lettre écrite d'Addis Abeba après la découverte, à Conakry, du complot de 1969 ». Il s'agit en l'occurrence - le régime guinéen a hélas déjà pris l'habitude de ces pratiques à cette époque - du énième « complot » dénoncé après avoir été plus ou moins fabriqué par Sékou Touré et son entourage pour neutraliser toute opposition. Or Diallo Telli a eu la désagréable surprise de voir son nom cité dans la presse, on ne sait qui a été l'informateur en l'occurrence, comme figurant sur la liste d'un projet de gouvernement des « comploteurs ». Il se défend auprès de Sékou Touré en ces termes :

J'ai été si horrifié à l'annonce, par l'agence Reuter, de la mention mon nom sur la liste d'un gouvernement de trahison nationale que ma première réaction était de garder le silence tant il me paraissait impensable que je puisse êtêlé, directement ou indirectement, à un quelconque complot contre un régime pour le succès duquel j'ai offert et continue à offrir le meilleur de moi-même, pour le succès duquel il n'y a pas de sacrifice que je ne sois prêt à consentir de tout cœur, un régime dont les ennemis, en Afrique et hors d'Afrique, n'ont cessé, au cours des douze dernières années, de me déclarer une guerre sans merci, de multiplier les pièges, les intrigues et les actes de sabotage de toutes sortes.
« Au cours de ces douze dernières années, à l'occasion de toutes les épreuves imposées à la Guinée et à l'Afrique, les mêmes forces aux visages multiples qui s'opposent à notre combat légitime m'ont pris, vous le savez plus que tout autre, comme cible principale car, à travers moi, ce qui était visé en fait n'était autre chose que vous-même personnellement et l'action que vous avez inspirée, orientée et guidée au service de la Guinée, de l'Afrique et de l'humanité.
« Pour avoir eu le grand honneur de vous représenter aux Nations unies six années durant et d'avoir exposé à la tribune de l'organisation internationale le message guinéen et sa contribution spécifique dans la solution de tous les problèmes auquel le monde était alors confronté, j'ai représenté à tel point la bête noire de nos ennemis ligués que, deux années durant, de 1962 à 1964, j'ai dû vivre constamment à New York sous la menace des tueurs de l'OAS (Organisation de l'armée secrète), des ligues coloniales de toutes sortes, des tenants de l'oppression raciale en Afrique australe et des représentants des diverses formes de l'impérialisme et du colonialisme que je n'avais cessé de dénoncer en votre nom. Et depuis que votre confiance et celle de nos amis désireux de rendre hommage à la contribution guinéenne au combat de libération et de réhabilitation de l'Afrique m'ont amené au poste ingrat et si difficile que j'occupe aujourd'hui, loin de désarmer, ces forces ont multiplié, raffiné et aiguisé leur hostilité à mon endroit et intensifié leurs pièges, leurs manoeuvres et leurs complots.
« Qu'il s'agisse de la crise congolaise en 1964-1965, du problème des mercenaires européens au Congo et en Afrique centrale, de la crise grave du Nigeria, des nombreux différends interafricains ou du problème crucial de la décolonisation en Rhodésie, dans les colonies portugaises, en Namibie ou en Afrique du Sud, toutes les positions que j'ai prises, même dans les situations les plus difficiles, afin de demeurer fidèle à la haute mission que vous m'avez confiée et au devoir impérieux qui en découle pour moi, ont déclenché contre moi, de façon constante et perfide, la haine et les intrigues des ennemis jurés de l'émancipation africaine. Ce qui s'est passé en septembre dernier (1968) à Alger lors du renouvellement de mon mandat n'est qu'une illustration, certes éloquente, de la détermination de ces ennemis d'abattre à travers ma modeste personne votre action à la tête de la révolution guinéenne.
« Ainsi, toute l'expérience que j'ai vécue au cours des douze dernières années montre à suffisance qu'en toutes circonstances les ennemis de la Guinée et de l'Afrique ont cherché constamment à m'abattre et à m'éliminer. Les moyens ont pu être fort différents, mais l'objectif est demeuré toujours le même : éliminer un homme qui, par son action, ses attitudes et ses prises de position, constitue pour eux un élément insupportable du rayonnement de la révolution guinéenne.
« Dans ce contexte, je trouvais ces accusations si grossières qu'il n'y avait, de ma part, aucune nécessité de les démentir, persuadé que j'étais que vous-même, frère président, plus que n'importe qui, savez à quel point de telles accusations étaient étrangères et contraires à mon tempérament, à mon caractère, à mon attitude, à mon action, bref contraires à tout ce que vous savez de moi.
« Néanmoins, après de nouvelles réflexions et afin d'éviter que mon silence ne soit interprété d'une tout autre manière, j'ai tenu à vous adresser le message télégraphique du 22 mai. Car, en raison de la communauté totale de destin et des liens indissolubles qui me lient et me lieront toujours à notre peuple, à ses aspirations, à son combat historique, des liens particuliers qui me lient personnellement à vous, à votre poste de guide suprême de notre révolution, je vous dois, à tous moment, toute la lumière sur mon comportement, mes réactions et mes attitudes politiques dans le combat solidaire que nous avons engagé au service d'un idéal commun de liberté, de dignité, de justice, de progrès et de paix au service de nos peuples. »
>

On peut relever au passage dans cette lettre au moins deux inexactitudes ou exagérations manifestes. L'allusion à la constante menace, à New York, des tueurs de l'Organisation de l'armée secrète française (OAS) pendant les années 1962 à 1964, alors que cette organisation, suscitée en réaction contre la politique du général de Gaulle en Algérie, n'a pratiquement plus eu d'activité réelle après l'indépendance de l'Algérie et a toujours limité ses opérations aux territoires de l'Algérie et de la France, est difficile à prendre au sérieux. D'autant qu'on voit mal l'OAS, violemment anti-gaulliste, s'attaquer au représentant d'un chef d'Etat en butte à l'hostilité du général de Gaulle. Cette phraséologie était visiblement destinée à amadouer Sékou Touré, dont la paranoïa était toujours prompte à s'enflammer face à toute allusion à des activités secrètes françaises. Par ailleurs, l'affirmation que le mandat de Telli à la tête de l'OUA avait failli ne être renouvelé en 1968 à Alger par suite des menées des adversaires de Sékou Touré est également une contre-vérité évidente, si l'on se souvient de l'attitude pour le moins hostile de la délégation guinéenne avant cette élection.

Cette défense et illustration de ses activités par Diallo Telli lui-même n'est cependant quelque peu maladroite, plus que mensongère, que dans la mesure où il cherche avant tout à pouvoir continuer à remplir sa mission sans être trop « déstabilisé » par ceux qui - Sékou Touré en tête - lui vouent une inimitié certaine à Conakry. Ce type de réaction lui vaut néanmoins, ce n'est guère étonnant, quelques commentaires désobligeants et sarcastiques des opposants à Sékou Touré et à son régime de plus en plus répressif. On peut ainsi mentionner l'opinion très critique de Sako Kondé dans Guinée: le temps des fripouilles, paru en 1974 24 :

> « Le cas de figure le plus banal que peut offrir la cour du roitelet guinéen ( ... ) nous est donné par Diallo Telli. ( ... ) De quoi s'agit-il précisément ? Diallo Telli apprend qu'une agence de presse étrangère a mêlé son nom au « complot » de mars 1969. Alors il entreprend laborieusement de se disculper à sa façon auprès de son maître. Précisons tout de suite que pour nous, la question n'est pas de savoir si l'auteur de la lettre a pris ou n'a pas pris part audit « complot ». Ce qui est à noter, c'est plutôt sa façon d'organiser sa défense. En effet, le ton en est serf, l'encre visqueuse, le souffle déprimant. »>

Et l'auteur conclut, après s'être interrogé sur le retour de Diallo Telli en Guinée, puisqu'il écrit son texte en 1974, après la fin du deuxième mandat du juriste guinéen à l'OUA :

« Une chose est certaine : quand on s'appelle Sékou Touré et qu'on a créé autour de soi un monde à sa propre image, c'est-à-dire un monde suant de démagogie et de bassesses, on sait ce que vaut une allégeance du genre de celle désespérément proclamée par Diallo Telli. Une autre chose est certaine ; c'est qu'au fond, le dictateur guinéen ne renouvelle pas tellement son jeu macabre. Un jeu élémentaire qui comporte deux temps : d'abord « tuer » politiquement ceux qu'il veut perdre, en leur commandant les besognes les plus dégradantes ; ensuite, les précipiter du haut de la roche tarpéienne en leur imputant les négativités et turpitudes de son régime. Je ne prédis rien du tout. Seulement, il y a de ces évidences qui méritent qu'on s'y arrête. »

Pages dures, en partie injustes car excessives, mais hélas prémonitoires.

Parfaitement informés des difficultés qui opposent régulièrement Sékou Touré et Diallo Telli, l'opposition guinéenne cherche en fait périodiquement à entrer en relations avec le secrétaire général de l'OUA et à l'amener à se rallier. Sans pouvoir livrer nos sources, on peut faire état de contacts, par exemple, en août 1965, en novembre 1966, en juillet 1971, en juin 1972, parfois à Dakar, parfois à Lagos, parfois ailleurs.

Bien entendu, au fur et à mesure que se rapproche l'échéance de la fin de son deuxième mandat de secrétaire général, et donc l'heure du choix entre rentrer à Conakry ou rester à l'extérieur, Telli est davantage encore contacté par l'opposition. Certains croient même qu'il esêt à s'engager de ce côté. Un témoignage auquel nous avons eu accès, évoquant une conversation datant de 1971, dont les auteurs souhaitent rester anonymes, tendrait à le prouver.

« Au début de l'année 1971, est-il rapporté, Diallo Telli sortit de sa réserve habituelle pour donner son avis sur la situation prévalant en Guinée et sur ses propres sentiments à l'égard de la France. Physiquement et moralement las, il semblait très abattu et nous eûmes l'impression que cette fois-ci le secrétaire général de l'OUA était sincère. » Qualifiant le président guinéen « d'avatar africain de Hitler », dont « la fureur démentielle confine à la haine raciale », Telli expliqua qu'une répression impitoyable s'abat sur la Guinée, en particulier sur les élites, et plus sélectivement encore sur celles réputées francophiles. Lui même, dit-il, se sait l'objet d'une haine tenace et du mépris profond du chef de l'Etat qui le tient pour un agent français. Interrogé sur les raisons qui l'ont néanmoins poussé à défendre le dictateur lors du débarquement portugais de novembre 1970, il se justifia en indiquant que cette action ne pouvait être admise par aucun pays, et encore moins par l'OUA, quelque opinion que l'on puisse avoir par ailleurs de Sékou Touré. Selon Diallo Telli, l'action portugaise fournissait de surcroît un renfort inespéré au chef de l'État pour se maintenir au pouvoir. Résolument pessimiste sur l'avenir de son pays, il pense, dit-il, que seule la mort du dictateur pourra briser l'univers carcéral mis en place par le président guinéen et que la France n'obtiendra rien de Conakry, quelles que soient les promesses faites, tant que Sékou Touré sera en vie. Cette « sortie » en opposition avec l'allégeance de façade affichée habituellement par Diallo Telli à l'égard de Sékou Touré est assez symptomatique de la dégradation des rapports entre les deux hommes.

Quels que soient à l'époque ses sentiments réels vis-à-vis du régime guinéen ou de l'opposition à Sékou Touré, Telli, au début de 1971, commence certainement au fond de lui-même à s'interroger sur ses chances d'obtenir un troisième mandat. S'il affecte à ce sujet une certaine indifférence, que notent ses interlocuteurs d'Addis Abeba, il compte cependant ses amis et recense les pays qui pourraient lui apporter leur voix. République arabe unie, Libye, Algérie, Soudan, Somalie, Zambie, Guinée équatoriale, Congo-Brazzaville, Mali, Mauritanie, quelques autres encore, lui paraissent sûrs ; Maroc et Tunisie probablement favorables ; quant à l'Ethiopie, qui a besoin de s'afficher militante pour ne pas s'aliéner les pays progressistes par suite des événements en Erythrée, il pense également pouvoir compter sur elle. Les pays anglophones songent à remettre en cause l'attribution automatique du poste à un francophone, les pays arabes voudraient tenter de mettre l'un des leurs à la tête de l'OUA, et les francophones, au nombre maintenant de vingt-deux, sont comme à l'accoutumée divisés. En dehors des critiques personnelles que Telli s'est attirées du fait de son caractère souvent fantasque, de ses initiatives parfois imprévisibles ou de ses remarques acerbes sur certains pays, on enregistre chez plusieurs États membres des interrogations de fond plus sérieuses : est-il raisonnable d'accorder un troisième mandat à qui que ce soit, si brillant soit-il ? Est-il normal de confier à l'ancien titulaire la responsabilité d'un secrétariat qui devrait être profondément remanié ? Est-il justifié, à une époque où la situation économique dégradée devient le souci primordial des pays africains et où le réalisme doit l'emporter sur l'idéologie, de réélire le représentant d'un pays en pleine crise de radicalisme idéologique, et qui a lui-même souvent fait prévaloir les formules les plus militantes sur le langage de la raison ?

Bien entendu, ces critiques ne sont pas innocentes. Les rumeurs émanent souvent de personnalités qui sont plus ou moins ouvertement candidates. Dès le mois de mai 1971, des noms commencent d'ailleurs à circuler, parfois sans base sérieuse. On cite ainsi deux Nigérians : Chief Abebo, qui dirige l'Institut des Nations unies pour la formation et la recherche (UNITAR), et l'ambassadeur du Nigeria à Addis Abeba, Olu Sanu ; un Béninois, l'ancien président Zinzou, qui a déjà été candidat dans le passé ; l'ancien ambassadeur du Sénégal à Addis Abeba, Youssouf Sylla, auteur d'un projet de refonte du secrétariat et président du Comité budgétaire ; un autre notable sénégalais, Gabriel d'Arboussier ; le représentant du Burundi auprès de l'ONU, Térence Sanzé, traditionnellement candidat par ailleurs au secrétariat général de l'organisation mondiale ; deux Malgaches, l'ancien secrétaire d'État aux Affaires étrangères Razafinabahiny et son successeur Rabarijaona. Mohamed Sahnoun, l'un des quatre secrétaires généraux adjoints, très lié à Telli, voit pour sa part sa candidature présentée par un message du Front de libération nationale algérien à une conférence de la Confédération des syndicats maliens, ce qui dégradera évidemment pendant quelque temps les relations entre les deux hommes. Un autre proche collaborateur de Diallo Telli, son directeur de cabinet Kamanda, serait poussé, diton, par le président Mobutu, lequel apprécie son mélange subtil de prudence et de progressisme. On parle encore de Malick Zoromé, ministre voltaïque de la Justice, ancien ministre des Affaires étrangères, apprécié par ses collègues d'Addis Abeba, qui a été dans ses jeunes années un admirateur de Patrice Lumumba mais est devenu plus modéré ; il se heurterait cependant à l'hostilité d'Houphouët-Boigny. Enfin, un peu plus tard, apparaît le nom d'Edouard Kodjo - ce n'est que plus tard qu'il adoptera le prénom Edem -, dont le président Eyadéma annonce, le 6 septembre, à plusieurs de ses interlocuteurs, parmi lesquels Jacques Foccart, qu'il deviendra disponible à la suite de la modification prochaine des structures du Rassemblement du peuple togolais - il en est à l'époque le secrétaire général.

Incontestablement, la campagne électorale est désormais ouverte. Les observateurs remarquent le changement d'attitude de Telli, qui se comporte de plus en plus en candidat. Il se réconcilie avec Sahnoun, fait preuve d'une amabilité inhabituelle avec les membres du secrétariat, fréquente davantage les réceptions diplomatiques, se montre moins nerveux et péremptoire, multiplie les prévenances à l'égard des ambassadeurs africains accrédités auprès de l'OUA. Telli manifeste même de la sympathie envers les représentants des grandes puissances présents à Addis Abeba, dont on pense, peut-être à tort, qu'elles peuvent jouer un rôle en coulisses lors de l'élection 25 ; mais il laisse aussi entendre, parce que c'est électoralement « payant », que la France et le Royaume-Uni sont vivement opposés à sa candidature. Contrairement à ses habitudes, il consulte fréquemment le président en exercice, le Zambien Kenneth Kaunda, sur des questions d'organisation comme la date et le lieu des réunions, et il sera particulièrement déférent avec son successeur mauritanien, le président Ould Daddah. Il évite, on l'a dit, de critiquer Houphouët-Boigny lorsque celui-ci lance l'idée d'un dialogue avec Pretoria et ne condamne pas le Malawi et Madagascar pour leurs contacts persistants avec l'Afrique du Sud. Il multiplie ses déplacements dans les capitales africaines, se rendant notamment à Khartoum et à Rabat pour féliciter le président Nimeiry et le roi Hassan Il d'avoir miraculeusement échappé à de graves attentats. Il cherche aussi à améliorer ses rapports avec quelques « grands électeurs » dont l'influence peut le moment venu être essentielle, comme le Nigeria ou le Zaïre.

Quoiqu'il en soit, Diallo Telli se rend compte que certains chefs d'Etat lui mettront des bâtons dans les roues. L'idée se répand d'ailleurs également qu'il faudrait donner maintenant la préférence à un secrétaire général moins flamboyant et moins « activiste », qui resterait dans son rôle administratif, du type des secrétaires généraux techniques des organismes d'aménagement africain comme la Commission du Niger ou celle du lac Tchad. Aussi Telli s'en ouvre-t-il à l'empereur Hailé Sélassié, qui a toujours été de bon conseil et qui lui a déjà sauvé la mise en 1968. Pourtant, les relations entre les deux hommes sont parfois également très tendues. Hailé Sélassié sait en effet que le Guinéen a en certains moments caressé l'idée d'un transfert du siège de l'organisation hors d'Addis Abeba. Il lui reproche aussi son activisme et ses initiatives intempestives ; le 22 décembre 1970, l'empereur l'a même convoqué et s'est livré devant lui à une très violente scène de colère et de critiques qui a laissé le Guinéen pantois et inquiet. Mais Telli considère que le Négus reste quand même influent et dans l'ensemble plutôt bien disposé envers lui. Il va donc le voir en septembre 1971 et lui fait part de ses appréhensions, mais aussi de son intention d'être probablement candidat. Au cours de son entretien avec lui, le Négus ne se montre pas négatif et lui conseille surtout de mieux soigner son image de marque.

Telli sait qu'une nouvelle fois, il aura la Guinée contre lui, bien que l'influence de Sékou Touré se soit sensiblement dégradée au cours des dernières années à la suite des nombreux « complots » et de la répression qui les a suivis. Son propre nom, nous l'avons vu, a parfois été prononcé à l'occasion de ces affaires et des membres de sa famille ont été inquiétés. Sa femme, malade, qui est rentrée en Guinée à cette époque auprès de sa famille pour s'y reposer et retrouver un peu de tranquillité d'esprit, a même été empêchée sur ordre de Sékou Touré d'embarquer dans l'avion qui devait la ramener en Ethiopie et n'a pu pendant quelque temps rejoindre son mari. On dit pourtant que le leader guinéen a demandé à Telli de revenir au pays, et lui aurait même proposé la vice-présidence et le portefeuille des Affaires étrangères ! Mais, conseillé par de nombreux chefs d'Etat et par la plupart de ses amis, Telli hésite à retourner en Guinée, car, même s'il n'en mesure pas encore toutes les tragiques conséquences, il connaît les sentiments de Sékou Touré et d'Ismaël Touré à son égard.

Le 23 octobre, c'est l'annonce officielle de la candidature du ministre voltaïque Malick Zoromé, cependant que les anglophones se réveillent et laissent entendre qu'ils auraient eux aussi des candidats : le Ghanéen Turkson, l'un de ceux qui avaient accueilli Telli à New York en 1958, et le haut-commissaire du Kenya à Londres, Mungai, frère du ministre des Affaires étrangères de son pays. Le 29 décembre, Yaoundé fait enregistrer pour sa part officiellement au secrétariat de l'OUA la candidature de Michel Dookingue, un protestant parfaitement bilingue anglais-français, alors directeur adjoint pour l'Afrique du programme des Nations unies pour le développement - un poste où l'on peut se faire beaucoup d'amis grâce à des promesses d'aide... et beaucoup d'ennemis en ne les tenant pas. Michel Doookingue aurait le soutien de nombreux pays … dont le Sénégal, mais pas la Côte d'Ivoire, ni Madagascar, ni le Zaïre …, de pays du Maghreb et de la Sierra Leone. Toutefois Diallo Telli ne se décourage pas, car il estime que le temps et l'indécision de nombreux États travaillent pour lui.

A la fin de janvier 1972, Telli profite de la session du Conseil de sécurité à Addis Abeba pour faire une démarche personnelle auprès du secrétaire général des Nations unies, Kurt Waldheim, successeur d'U Thant, avec lequel il a un entretien privé et confidentiel. En effet, si jamais il n'est pas réélu à Rabat et s'il décide de ne pas rentrer au pays, il estime que l'exil et l'opposition sont inconcevables pour quelqu'un qui a occupé les fonctions publiques nationales et internationales qui ont été les siennes. Aucun problème en revanche s'il peut obtenir un autre poste international éminent, par exemple dans le système des Nations unies, à New York ou à Genève.

A vrai dire, Telli avait certainement songé auparavant à se présenter lui-même à la succession d'U Thant à l'ONU, d'autant que le septième sommet de l'OUA avait affirmé, par sa résolution 233 sur l'activité du groupe africain aux Nations unies, le souhait de l'Afrique de présenter un tel candidat. Mais, en janvier 1971, alors que Diallo Telli se trouvait en pèlerinage à La Mecque, son directeur de cabinet, Kamanda, était officiellement informé par le gouvernement d'Addis Abeba de la candidature à ce poste de Lidj Endelkatcheow Makkonen, représentant permanent de l'Ethiopie auprès de l'ONU, avec prière au secrétariat de l'OUA d'en aviser tous les pays membres. Kamanda réussit à différer toute décision jusqu'au retour de Telli, mais celui-ci ne pourra que s'exécuter, avec un vif regret cependant. Cette tentative éthiopienne fera finalement long feu, mais trop de temps avait été perdu et Diallo Telli estimera pour diverses raisons qu'il n'est plus opportun de faire acte de candidature.

Telli tient donc à voir avec le nouveau secrétaire général s'il n'y aurait pas une solution pour assurer son avenir. Les deux hommes se connaissent peu, mais leur conversation est détendue et plutôt franche. Waldheim a de la sympathie pour son collègue, et il a le souci de recruter à ses côtés davantage d'Africains de qualité. L'Afrique est, en effet, nettement sous-représentée au trente huitième étage des Nations unies, l'étage « noble ». Mais il ne connaît pas encore Sékou Touré - il ne le rencontrera qu'en mars 1974, à Conakry, et sera plutôt effrayé par sa personnalité - et il ne perçoit pas l'urgence de la requête que lui présente Telli. Il lui fait une réponse dilatoire et lui dit qu'ultérieurement, il y aura peut-être des possibilités. Lorsque Waldheim retrouvera Diallo Telli comme ministre de la Justice, lors de sa visite officielle en Guinée deux années plus tard, l'engrenage infernal sera déjà enclenché.

En février 1972, lors du Conseil ministériel de l'OUA, le Cameroun confirme qu'il proposera un candidat, mais ne précise pas s'il s'agira de Michel Dookingue, du conseiller personnel du président Ahidjo pour les relations internationales, Eteki Mboumboua, ou d'un autre haut responsable dont le nom a déjà circulé, Tchoungui, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères à Yaoundé. Peu après, le Togo retire le nom d'Edouard Kodjo de la liste. Puis en mars, c'est au tour du Soudan de faire savoir qu'il pourrait présenter le ministre des Affaires étrangères de Khartoum, Mansour Khalid, un très brillant diplomate qui parle parfaitement l'arabe, le français et l'anglais ; et la Somalie laisse entendre que son propre ministre des Affaires étrangères, Omar Arteh, pourrait être candidat. En avril, on se met à parler de l'ambassadeur du Cameroun auprès de l'OUA, El Hadj Haman Dicko, qui dispose de nombreuses amitiés. Bien entendu, l'entourage de Telli encourage la multiplication des rumeurs et des candidatures, car tout ceci favorise le tenant du poste. Ce même mois, la prorogation pour trois ans par Kurt Waldheim du mandat du Ghanéen Gardiner à la tête de la CEA réduit pratiquement à néant les espoirs des anglophones de conquérir le secrétariat de l'OUA. Toutefois, la réunion de l'OCAM, tenue également en avril, montre que les francophones n'ont pas de position commune ; tout au plus peut-on dire qu'un candidat camerounais aurait le plus de chances de recueillir beaucoup de suffrages.

Le 10 mai, Diallo Telli déclare publiquement que l'empereur d'Ethiopie lui a demandé de maintenir sa candidature, seule susceptible de l'emporter « dans l'état probable des choses à Rabat ». « Je ne tiens pas à briguer à tout prix un troisième mandat, ajoute-t-il, mais j'ai le sentiment d'être le lieu géométrique de tous les mécontentements comme de toutes les possibilités. » Telli se voit donc en candidat de dernière chance, celui de la réconciliation générale. Cependant, tout le monde sait bien que dans la configuration actuelle de l'Afrique, le candidat idéal doit être musulman et non chrétien, originaire d'un Etat noir d'Afrique et non de l'Afrique du Nord ou de la périphérie, francophone mais parlant si possible l'anglais et l'arabe, progressiste mais acceptable pour les modérés, ou l'inverse. C'est un peu la quadrature du cercle, que Telli avait en son temps résolue.

Sur ces entrefaites, on apprend que les Algériens et les arabophones pousseraient la candidature du ministre mauritanien des Affaires étrangères, Hamdi Ould Mouknass, cependant que Mohamed Sahnoun remet sa démission. Et peu après, le bruit court à Addis Abeba que le président Senghor songerait à Almamy Sylla, haut fonctionnaire malien des Nations unies, qui ne dément pas. Enfin à la dernière minute, quelques heures avant que ne s'ouvre le sommet de Rabat, au mois de juin, circule le nom d'Alex Quaison-Sackey, le Ghanéen qui a présidé quelques années auparavant l'Assemblée générale des Nations unies ; et le président Tubman du Liberia amène avec lui dans sa délégation son ambassadeur à Washington, Peal, dont on dit qu'il aurait le soutien américain... ce qui ne constitue pourtant pas un atout !

A Conakry, trois jours avant le sommet, Sékou Touré a procédé à un important remaniement gouvernemental, comme pour montrer à Telli que l'on n'a pas besoin de lui et qu'il ne doit compter sur aucune faveur. Lansana Béavogui est nommé au poste de premier ministre, créé à cette occasion, et Fily Sissoko prend le portefeuille des Affaires étrangères.

Ce sera finalement à la surprise générale qu'un membre de la délégation camerounaise dont personne n'avait jusque là prononcé le nom, un anglophone, le ministre du Travail Nzo Ekangaki, sera élu le 14 juin nouveau secrétaire général de l'Organisation de l'unité africaine, au septième tour de scrutin, par trente-deux voix contre huit au Voltaïque Zoromé. Le chef de l'Etat camerounais a admirablement maoeuvré. Quant à Telli, qui se voulait candidat de recours et qui n'a même pas pu réellement batailler, il voit ses espoirs et ses illusions anéantis.
Il se trouve placé devant le choix dramatique que justement il voulait éviter : rentrer ou ne pas rentrer en Guinée ?

Les conseils de prudence, on le sait, ne lui ont pas manqué. Ils émanent notamment des leaders africains les plus avertis et les mieux disposés, qui lui ont redit leurs préoccupations à Rabat. Les nombreux amis de Telli à travers le monde en font de même, oralement ou par écrit. Quelques chefs d'Etat l'assurent cependant de leur soutien au cas où il lui arriverait quelque chose dans l'éventualité d'un retour dans son pays. Sékou Touré, de son côté, semble avoir utilisé des canaux personnels et familiaux pour faire pression sur Telli, qui décide finalement de revenir en Guinée.

Alpha-Abdoulaye Diallo Porthos, qui est alors déjà emprisonné depuis plus d'un an au camp Boiro, se souvient de ses réflexions à ce sujet 26 :

> « Je n'arrive pas à comprendre ce qui a poussé Telli à regagner ce pays. Il ne pouvait pas ignorer toute la haine que Sékou Touré et son frère Ismaël Touré nourrissaient contre lui ( ... ) En 1969, suite au "complot des militaires" dit complot Kaman-Fodéba, le régime avait fait dénoncer un certain nombre de cadres, dont moi-même, qui seront tousêtés en 1970-1971, à la seule l'exception de... Telli, simplement parce qu'il n'était pas en Guinée et qu'il assurait le secrétariat de l'OUA.
Dans ces conditions, son retour en Guinée équivalait pour nous à une condamnation politique, à une confirmation de notre "participation au complot". Aux yeux du peuple, il signifiait : Telli est revenu en Guinée, malgré l'arrestation de ceux avec lesquels il avait été dénoncé, parce que, lui, il est innocent. Je lui en voulais pour cette faute politique, qu'il était en train de payer de sa vie, hélas ! Je ne comprenais pas par quelle naïveté politique extrême, il avait pris une telle décision. Je ne comprenais pas et je ne comprends toujours pas. Nous avions appris, certes, que Sékou Touré s'était servi de certains des amis et des parents de Telli pour le convaincre de revenir en Guinée. Il aurait réuni aussi beaucoup de voyants pour le "travailler". Tout cela, que j'avais présent à l'esprit, ne m'aidait guère à mieux comprendre. Je n'avais qu'une seule certitude : ce retour avait dû se faire contre la volonté de son épouse si charmante, si lucide et si posée. Elle était en grande partie la force de Telli. Elle avait dû se battre, essayer de le convaincre, mais n'y avait pas réussi. J'en veux à Telli, et en même temps, je le plains sincèrement, du fond du cœur. Mais je plains encore plus son épouse Kadidiatou, qui supportera toute sa vie le plus lourd du poids de cette tragédie. »

Conviction profonde, naïveté extrême, désir irrépressible de revenir en Guinée parmi les siens, ambition de donner aux Peuls - dont il a le sentiment d'être désormais en Guinée le plus éminent représentant ayant un rayonnement national et international - une plus grande influence au sein du régime, confiance inaltérable en soi ou, pire encore, confiance en Sékou Touré, quelle sera en définitive la motivation essentielle de Diallo Telli lorsqu'après quelques semaines passées à rendre visite à des amis, notamment à Dakar et à Alger, il accepte en août 1972 l'avion spécial que le président du Nigeria met à sa disposition à Addis Abeba et débarque à l'aéroport de Conakry-Gbessia ? Bien difficile à dire avec certitude. En tout cas, arrivant déprimé, fatigué et malade dans son pays natal où il n'a pas séjourné de manière permanente depuis quatorze ans, il entame dans de mauvaises conditions et sous de mauvais augures la dernière étape de sa carrière publique, celle de membre du gouvernement.