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Memorial Camp Boiro
Complot Peul. Diallo Telli


André Lewin
Diallo Telli. Le destin tragique d'un grand Africain

Jeune Afrique Livres. Collection Destins. 1990. 225 pages
http://www.jeuneafrique.com


Chapitre 6
Retour au pays

D'août 1972 à juillet 1976, Diallo Telli, revenu en Guinée, occupera — oh paradoxe! — les fonctions de ministre de la justice. Bien entendu, Sékou Touré, président de la République, secrétaire général du Parti démocratique de Guinée, Responsable Suprême de la Révolution, est celui qui inspire, commande, dirige, contròle tout. Cependant, Lansana Béavogui est depuis peu premier ministre, et par conséquent, en théorie du moins, chef du gouvernement auquel appartient Telli. L'un des plus proches collaborateurs de celui-ci, un Français, Henri Faÿs, nous a confié son témoignage sur le ministre, sur le supérieur hiérarchique, sur l'homme. Il le fait, vous le verrez, dans un style très personnel, parfois caustique, et en replaçant son récit dans le contexte historique de l'époque. On lui laissera, bien entendu, la responsabilité de ses commentaires.

« C'est par un décret du 21 août 1972, portant remaniement du gouvernement de la République de Guinée, que Diallo Telli a été nommé ministre de la Justice, le seizième depuis l'indépendance, en remplacement de Sikhé Camara. Je fais officieusement sa connaissance, le 31 août, dans un couloir du palais de justice de Conakry, où m'appellent, comme chaque jour, mes fonctions de directeur de la législation générale et de la documentation. Durant les dix jours qui viennent de s'écouler entre sa nomination et notre rencontre, Diallo Telli ne s'est pas encore manifesté, auprès de moi tout au moins.

« Le lendemain le, septembre, entre midi et treize heures, une réunion de "prise de contact" se déroule dans son nouveau bureau. Elle permet aux membres du corps judiciaire, en poste ou présents ce jour-là dans la capitale guinéenne, de faire connaissance avec leur nouveau patron. A l'issue de cette réunion, Diallo Telli, qui semble me connaître mieux que je ne le connais moi-même, me prend à part pour me demander de lui rédiger "d'urgence" — j'allais entendre cette expression bien souvent par la suite ! — un rapport sur tout ce qui est susceptible de l'intéresser concernant le ministère qui vient de lui être attribué. Sachant qu'il doit s'absenter à nouveau durant une dizaine de jours, je me suis dépêché, sans plus attendre, de rédiger le rapport demandé afin de le lui remettre avant son départ.

« Le lendemain, 2 septembre, Diallo Telli prend enfin officiellement ses fonctions après une brève cérémonie d'adieux du ministre sortant aux membres de son ex-cabinet. Cette réunion terminée, il me fixe un rendez-vous chez lui, en fin d'après-midi. Au cours de cette rencontre hâtive, je lui remets mon rapport, accompagné de quelques commentaires.

« De retour d'Alger, lieu de son rapide déplacement, Diallo Telli ne fait qu'une nouvelle brève apparition à son bureau, le 11 septembre, avant de repartir pour Labé. Je m'absente alors de mon côté, prenant mes congés en France (…). « Lorsque le 13 novembre 1972, je reprends mes fonctions auprès de Diallo Telli, je comprends très vite à qui j'ai affaire. Mon nouveau ministre a peut-être une vaste expérience internationale et il a reçu, de par ses études, de solides connaissances juridiques que ses premiers postes de magistrat en AOF ont encore renforcées, mais il a sans nul doute quitté la Guinée, son pays natal, depuis trop longtemps et, en particulier, il manque de prudence et il n'hésite pas à s'exprimer avec trop de franchise, peut-être de naïveté. En politique, et ce sera malheureusement l'une des raisons de sa perte, Diallo Telli est un naïf. Je devais hélas être amené à déplorer bien souvent cet état de choses au cours des quatre années de notre collaboration.

« Il a ainsi pris l'habitude, en Conseil des ministres, de parler de tout et de rien, de donner son opinion sur différentes questions sans qu'on la lui demande, disant qu'il ne peut se retenir, que c'est dans sa nature, mais qu'il sait bien qu'un jour ou l'autre, on le lui fera payer. Prophétie qui s'avérera hélas exacte ! A ce propos, cette petite anecdote dont j'ai été le témoin : au cours d'un Conseil des ministres où Diallo Telli m'avait amené pour je ne sais plus trop quel motif, il resta par extraordinaire ce jour-là étonnamment muet. Bien entendu, Sékou Touré ne manqua pas de saisir cette occasion pour lui lancer en fin de séance, mi-plaisant, mi-sérieux : "Qu'est-ce que tu as aujourd'hui, Telli ? Serais-tu malade ou bien est-ce la présence de Faïs qui t'empêche d'intervenir comme tu as l'habitude de le faire ?"

« Je ne me suis pas fait faute de le mettre en garde dès nos premiers contacts, qui m'ont révélé un homme direct et auquel on peut parler facilement. Je lui ai maintes fois dit, redit et répété en substance : "Tu es Guinéen de naissance, Telli, mais ce n'est pas te faire injure que de te dire que, du fait des circonstances, tu ne connais plus grand chose de la Guinée actuelle et surtout de son gouvernement. Si donc tu veux bien m'en croire, ne parle pas trop, ne te mets pas trop en avant, en vedette, surtout en Conseil des ministres. Tais-toi au maximum et n'interviens que sur les problèmes de ton ressort et si on te pose des questions précises. Crois-moi, tu t'en porteras mieux ! (…)

« Après la période de rodage que constitue pour Diallo Telli la fin de 1972, les choses sérieuses vont bientôt commencer. Sur le plan juridique, le sommet de la nouvelle année sera de façon incontestable la loi de juin 1973, qui réorganise de fond en comble la justice en République de Guinée. Ce texte bouleverse profondément les anciennes structures juridiques par la création de juridictions "populaires" au niveau des villages et des quartiers, des arrondissements et des régions, le tout supervisé par de hautes juridictions installées à Conakry : tribunal criminel, cour d'appel et tribunal supérieur de Cassation. Première conséquence de cette loi organique : la nomination d'un certain nombre de juges populaires — soixante à Conakry et autant à Kindia, à Labé, à Kankan et à N'Zérékoré, soit trois cents au total. Seconde conséquence : l'élaboration à l'usage de ces néo-juges d'un manuel pratique où, par ordre alphabétique, est classé l'essentiel de ce qu'ils ont à connaître pour l'exercice de leurs fonctions. Diallo Telli sera très fier de cette nouvelle loi, dont il pense, sans doute sincèrement, qu'elle va enfin donner à la Guinée une justice proche du peuple, plus professionnelle et mieux organisée.

« C'est au cours de cette année 1973 que j'ai commencé à m'apercevoir d'une chose à laquelle je n'ai tout d'abord pas prêté grande attention. J'ai déjà dit que Telli s'absentait assez souvent hors de Conakry, parfois pour d'assez longues périodes. Chose curieuse, lorsqu'il revenait de ces déplacements, il était presque toujours dans un état d'excitation plus ou moins extrême. Au début, cela ne m'a pas particulièrement frappé ; j'ai simplement fini par le classer, au fil des mois, dans la catégorie des grands nerveux, toujours plus ou moins sous pression et sujets à de brusques et imprévisibles sautes d'humeur. Cela donnera lieu entre nous, on le verra, à de sérieux accrochages, le plus souvent d'ailleurs pour des bêtises qui n'en valent pas la peine (…).

« Dans le domaine de la justice, l'année 1974 restera pour moi marquée par le travail le plus rapide que Diallo Telli m'a jamais demandé de faire (…). Le 14 mai 1974, jour anniversaire de la création du PDG, je vois donc Diallo Telli surgir dans mon bureau. Telli supportait d'ailleurs mal de rester longtemps assis dans son propre bureau de ministre. Il était pris d'une bougeotte incessante ; et il était régulièrement entouré de visiteurs, de quémandeurs, d'amis ou de responsables locaux de passage, venus lui présenter quelque requête ou simplement le saluer par amitié ou par intérêt, ce qui ne facilitait certes pas un travail continu et régulier. Dans un grand état de surexcitation, les yeux hors de la tête, Diallo Telli m'apostrophe donc alors en ces termes : "Faïs, je sors de chez le président — il sortait d'ailleurs toujours de chez le président ! — ; ce dernier en a assez de voir que nos tribunaux continuent à se servir du code civil français, plus de quinze ans après l'indépendance, et il exige que l'on élabore immédiatement un code civil spécifiquement guinéen.

— C'est une excellente idée. Et — bien entendu — c'est à moi qu'est dévolu ce travail ?
— Bien entendu
— D'accord, mais quel délai me donne-t-on pour cela ?
— Un mois.
— Combien dis-tu ? Je n'ai pas très bien compris. Un mois.

« Voyant alors qu'il ne plaisante pas, j'entre dans une violente colère, lui demande s'il réalise bien ce qu'il exige, affirmant que dans les autres pays, dont la France, un tel travail serait confié à des dizaines de juristes présidés par un haut magistrat, qu'il s'agit donc là d'une tâche impossible, etc. Mais lorsque Diallo Telli, un peu penaud, m'avoue que c'est le président lui-même qui a fixé ce délai, ma colère tombe comme elle est venue. Réprimant une soudaine envie de rire, je lui dis : "Bon, d'accord, Telli, mais à une condition : que je reste enfermé à clé dans mon bureau pendant les trente jours à venir et occupé uniquement à ce travail sans que tu viennes en permanence m'interrompre par des questions sur tout et sur rien". Tout heureux, Diallo Telli s'empresse de me répondre par l'affirmative et je m'attelle aussitôt à cette nouvelle tâche, tout en me demandant si je vais pouvais la mener à bon terme (…).

« A mon grand étonnement et à ma grande satisfaction, le code qu'il a réclamé, qui comprend tout de même six cent quarante-trois articles, est achevé le 12 juin, avant même la date fixée ! Cela ne s'est d'ailleurs pas fait sans quelques accrochages avec mon ministre, qui, toujours aussi excité, trouve toujours, bien entendu, que je ne vais pas assez vite. Je me souviens notamment d'un certain jour où il m'a demandé pourquoi, au fur et à mesure que je les rédigeais, je ne donnais pas à taper aux dactylos les articles de ce code, devenu sa hantise quotidienne. Enervé par cette question, je lui ai répondu avec quelque vivacité : "Parce qu'il s'agit d'un code, et non d'un roman policier." Et je suis sorti de son bureau en claquant la porte…

« (…) Diallo Telli continue, deux ans après sa nomination au ministère, à convoquer à maintes reprises, soit dans son bureau, dans les salles d'audience du palais de justice, les membres de son cabinet, plus parfois quelques autres fonctionnaires, pour des réunions "professionnelles" interminables. Parfois même, il se met lême à présider les séances du tribunal, se souvenant sans doute des fonctions qu'il occupait à l'époque coloniale et de sa formation de juriste.

« Durant l'année 1975, Telli s'absente encore très souvent hors de Conakry. Parfois pour des raisons personnelles tenant à sa santé ou à celle de sa famille — on dit alors que sa femme souffre de troubles mentaux et que le président lui a conseillé de veiller sur elle —, parfois pour remplir des missions plus ou moins officielles. On m'a rapporté, par exemple, qu'il s'est rendu à Dakar pour convoyer vers la Guinée le corps du célèbre chanteur du Bembeya Jazz de Conakry, Aboubacar Demba Camara. Il a également été chargé par le bureau politique du Parti démocratique de Guinée bureau politique dont il n'a lui-même jamais fait partie —, de fonctions d'inspecteur politique, afin d'aller visiter les militants et de les inciter à travailler mieux ; c'est ainsi qu'il avait été, je m'en souviens, chargé de se rendre dans la région de Kouroussa.
« Au retour de ces déplacements, on le trouve de façon à peu près régulière en état d'excitation, parfois même ême. Il devient alors peu agréable à fréquenter, chacun de ses subordonnés ne songeant qu'à une chose — l'éviter au maximum. Durant ces périodes pénibles, le travail le plus anodin qu'il est amené à demander devient toujours "super-urgent", et cela donne lieu à de sérieuses frictions entre son personnel et lui-même. Sans pouvoir exactement la situer, je me souviens d'une réunion particulièrement houleuse. Ce jour-là il est violemment pris à partie par un certain nombre de jeunes magistrats qui se relaient pour lui reprocher les choses les plus abracadabrantes. Je crois bien qu'assiste également à cette réunion — qui ne durera pas moins de huit heures d'horloge, de 11 à 19 heures — Moussa Diakité, qui coiffe à l'époque, comme ministre du domaine de l'Intérieur, de la Sécurité et de la Justice, le département dont est chargé Telli. Mentalement, je décerne ce jour-là un bon point à Diallo Telli : faisant vaillamment front à ses jeunes et bouillants adversaires, il se contente de prendre moult notes en s'efforçant de rester calme sous les attaques fusant de toutes parts. Cette fois-là, tout en le plaignant, je l'ai sincèrement et réellement admiré.

« Dans un autre ordre d'idées, il me faut dire que celui qui n'a jamais vu Diallo Telli conduire une auto n'a vraiment jamais rien vu… Un certain jour, cette année-là, nous devons, lui et moi, nous déplacer en banlieue pour une prise de contact avec les étudiants d'un nouvel établissement récemment créé, l'École pratique d'administration. Son chauffeur, qui lui est très fidèle et très proche, est malade, Diallo Telli décide donc de piloter lui-même sa Mercedes de fonction, m'invitant à prendre place à son côté. De façon générale, je ne suis pas d'un naturel très peureux. Mais cette fois-là, assis à côté d'un Diallo Telli qui prend rues et avenues à toute allure, se moquant éperdument des feux rouges et des priorités, j'ai vraiment des sueurs froides durant tout le trajet aller. Aussi, au moment du retour, prétextant une course à faire dans le quartier où nous nous trouvons, je décline sa proposition de rentrer en sa compagnie. Bien m'en prend, car peu après m'avoir quitté, il accroche, heureusement sans trop de dégâts, un véhicule dont le conducteur a eu la funeste idée de passer au feu vert sans se douter que Diallo Telli va survenir en trombe au même moment. Je crois bien, d'ailleurs, sans pouvoir l'affirmer, que les torts ont finalement été mis à la charge de l'autre malheureux automobiliste par les agents verbalisateurs. Comment en effet aurait-on pu dresser procès-verbal à un ministre en Guinée ?

« Cette même année 1975 verra la reprise officielle, le 14 juillet, des relations franco-guinéennes. Cet événement important pour les deux pays met fin à plus de quinze années de brouille. De métropole, où je me trouve justement en congé (…), je pense que Diallo Telli, qui manifeste à l'occasion pour la France une réelle sympathie et une amitié authentique, doit se réjouir de son côté. Le 22 novembre 1975, une importante délégation française, menée par deux ministres, Jean Lecanuet, garde des Sceaux, ministre de la Justice, et André Jarrot, ministre de la Qualité de la vie, qu'accompagne André Lewin, le négociateur de ces retrouvailles, qui va devenir deux mois plus tard ambassadeur à Conakry, assiste au stade du 28-septembre aux manifestations anniversaires du fameux débarquement de 1970 (…). Jean Lecanuet se trouve non loin de Diallo Telli, son collègue guinéen. Celui-ci, s'il n'avait pas choisi, par patriotisme et par idéalisme, de revenir dans son pays d'origine pour le servir, aurait sans nul doute fait en France une brillante carrière de magistrat ou de juriste et aurait eu un poste relevant du ministre français. Voyant défiler devant lui, après les troupes et la milice, et avant les enfants des écoles et les étudiants, les représentants des professions judiciaires rangés dans un ordre plus ou moins impeccable et au son de la fanfare, Jean Lecanuet se penche vers le président Sékou Touré et lui glisse à l'oreille : "Je vois que dans votre pays, vous êtes arrivé à mettre la justice au pas ! " Sékou éclate de rire. Le ministre français ne pensait pas si bien dire !

« A l'époque, il existe à Conakry une société suisse d'import-export, la Socoprint, dont le siège est à Genève. Son patron est un certain Franzen, son directeur à Conakry un nommé Pfund. Au cours d'un déplacement que j'ai effectué en Suisse, Franzen m'a demandé d'être le conseiller juridique de sa société : j'ai accepté et Diallo Telli le sait. Franzen est très lié à Sékou Touré. Il l'est même à un point tel que celui-ci l'a fait nommer consul honoraire de Guinée en Suisse. C'est dire que la Socoprint est bien placée à Conakry pour enlever de fructueux marchés, principalement avec les divers départements ministériels.

« Ne voulant pas demeurer en reste avec ses collègues, Diallo Telli me demande un beau jour de lui amener Pfund afin de lui passer diverses commandes. Plus d'une fois par la suite, Pfund a dû me maudire de lui avoir fait connaître mon ministre. Ce dernier se montre en effet envers lui si accaparant, exigeant, tatillon et crispant que ce comportement influera certainement sur la santé de ce pauvre Pfund, laquelle n'est déjà guère brillante. Pour comble de malchance, Pfund, qui croit bien faire, prête à Diallo Telli, qui s'est plaint devant lui de ne plus avoir de poste radio, un superbe appareil tout neuf qu'il a rapporté de Suisse pour son usage personnel. Quelques jours après ce geste généreux, Diallo Telli lui apprend que par "maladresse", ses enfants — vrai ou faux ? — ont fait tomber le beau poste qui s'est brisé dans sa chute. Pas guéri pour autant, Pfund fait don, quelques jours plus tard, à Diallo Telli d'un superbe attaché-case… que ce dernier « égare » peu après. Quant aux commandes (robes de magistrats, livres de droit, etc.), elles sont restées à l'état de projets, le département des Finances ayant obstinément fait la sourde oreille aux demandes de déblocage de devises formulées par notre patron.

« En 1972, au moment de l'arrivée de Diallo Telli au ministère de la Justice, je possède dans mes archives la collection complète des JORG (Journal officiel de la République de Guinée), depuis le numéro un, paru fin 1958, juste après l'indépendance. Je veille sur ma collection avec un soin jaloux, d'abord parce que j'ai eu des difficultés pour la constituer, et en second lieu parce qu'elle est, principalement pour nous juristes, un outil de travail absolument indispensable. Touré Fodé Mamoudou, secrétaire d'Etat à la Justice de janvier 1968 à mai 1969, qui connaît ma méticulosité extrême en matière de classement et d'ordre, m'a officiellement chargé de la garde de ces JO, dont je suis donc responsable depuis cette époque. Bien entendu, tout un chacun au ministère peut venir y puiser les renseignements qu'il cherche, mais seulement dans mon bureau ; ou alors, ces JO n'en sortent qu'à titre tout à fait exceptionnel, et pour un laps de temps très court. Ce bel ordre de choses dure jusqu'à l'avènement de Diallo Telli. Je n'ai pas fait le compte de tous les JO « disparus » entre 1972 et 1976, après avoir été empruntés par ce dernier, mais le nombre doit en être assez impressionnant. Au lieu en effet de les consulter dans mon bureau, à la rigueur dans le sien, Telli a pris la fâcheuse habitude de les emporter chez lui, où ils disparaissent ensuite comme par enchantement. Je pense qu'à l'ONU ou à l'OUA, il devait y avoir un bataillon de secrétaires chargées de mettre de l'ordre dans les archives de ces organismes après son passage… Tel n'était malheureusement pas le cas en Guinée.

« Déjà dans le ciel guinéen, de gros nuages noirs annoncent des orages prochains. C'est ainsi qu'à diverses reprises, en juin (par deux fois) et en juillet 1976, Sékou Touré prononce de très violents discours dénonçant de nouveaux complots, vrais ou supposés, qui se trament contre lui. Début juin, le 4 exactement, quelques jours avant la visite du président mozambicain Samora Machel, un important dispositif militaire est même mis en place autour du palais de la présidence (…). Mais c'est surtout le 15 juillet, soit quatre jours seulement avant l'arrestation de Diallo Telli, qu'au cours d'une séance du Conseil régional économique, Sékou Touré dénonce avec force, et pour la énième fois, un complot en préparation contre sa personne. De sombres pressentiments commencent alors à m'assaillir, d'autant que Diallo Telli s'est montré, au cours de ces six premiers mois de 1976, de plus en plus nerveux, surexcité, sujet à des accès de colère subite pour un oui ou pour un non, se comportant, en bref, de façon étrange, bizarre et même, pourquoi ne pas le dire, suspecte. Il sait, sans aucun doute, que depuis 1974, on le surveille de très près. De surcroît, il s'absente alors encore plus souvent que par le passé, à tel point qu'en avril déjà, ses familiers et ses subordonnés se demandaient s'il ne se sentait pas en disgrâce, ce qui aurait expliqué son comportement anormal.

« Quoi qu'il en soit, Diallo Telli est arrêté dans la nuit du 18 au 19 juillet 1976 et non pas, comme on l'a rapporté par erreur, le 24 du même mois 1. Je suis d'autant plus certain de la date que je l'ai soigneusement notée aussitôt. L'arrestation de notre patron, en effet, a immédiatement été sue par un certain nombre de gens. En Guinée, pourtant, les langues ne se délient alors pas très facilement. Mais Diallo Telli est une figure connue et il faudra peu de temps pour que la nouvelle atteigne au moins ses proches collaborateurs. Mais comme d'habitude dans ce pays, en période de crise, par précaution, par crainte, on ne parle pas de "ces choses-là" (…).

« Certains trouveront peut-être que j'ai beaucoup plus critiqué mon ex-patron que je ne l'ai loué, ce qui, pour eux, pourrait signifier que je ne l'aimais pas. Erreur grossière, que je m'empresse d'infirmer. Ce n'est pas parce que Thierno, son fils, me dit un jour, tout crûment, que son père était « cinglé » (sic) que j'en ai déduit qu'il ne l'aimait pas. Je me suis contenté de lui rétorquer gentiment que l'on ne devait pas parler ainsi de l'auteur de ses jours. D'autant que le sens de la famille était justement l'une des grandes vertus de Diallo Telli. Comme chacun d'entre nous, Telli avait ses défauts et ses qualités, celles-ci compensant, comme il est souvent de règle, ceux-là. Je ne suis pas le seul à avoir remarqué beaucoup d'autres l'ont dit avant et après moi — qu'il était naïf, très nerveux, souvent super-excité, très imprudent dans ses propos, ses faits et ses gestes, plein de candeur et désordonné — c'est le moins que l'on puisse dire — dans son travail. Par contre, intelligent et cultivé, il ne manquait ni de bonté, ni de loyauté, ni de générosité, ni de franchise. Malheureusement pour lui, l'un de ses plus grands torts fut d'avoir cru qu'il pourrait raisonner un paranoïaque, comme l'a dit très justement Michel Jobert - qui fut l'un de ses bons amis — dans son livre Par trente-six chemins ».

Ces pages sur la vie de Telli après son retour en Guinée, de 1972 à 1976, doivent être complétées, sinon rectifiées, par d'autres informations recueillies par ailleurs. On peut d'abord préciser ainsi les circonstances de sa nomination comme ministre de la Justice. C'est assez brusquement, le 21 août 1972, quelques semaines après le sommet de l'OUA à Rabat qui ne l'avait pas reconduit dans ses fonctions, qu'il est nommé à la tête du ministère de la Justice, au poste qu'occupe depuis quelques mois l'ancien procureur général et chef du service judiciaire Sikhé Camara, qui a en fait le titre de secrétaire d'Etat à la Justice. Selon ce dernier, la nomination de Diallo Telli à ce poste représente une « compensation » pour la perte du secrétariat général de l'OUA imaginée par Sékou Touré, qui choisit la justice compte tenu de la formation antérieure de Telli. Sikhé Camara apprend « à son insu, alors qu'il se trouve en mission officielle à l'étranger, le choix de son successeur et sa propre nomination comme ministre de la Recherche scientifique, en remplacement de Néné Khali Condeto Camara, décédé quelques mois auparavant' ».

Selon Sikhé Camara, « Diallo Telli était comme tout un chacun, avec ses qualités et ses défauts. Il était serviable, sans doute, mais il avait aussi de grandes faiblesses. Il fut, on le sait, un ministre de la Justice compétent. Il sut organiser ce département dont il eut pendant quelques années la totale responsabilité, appliquer les mesures légales décidées ou proposées à son initiative, mener correctement le développement du secteur de la justice, d'autant qu'il bénéficia pendant un moment d'un préjugé très favorable dans l'opinion pour avoir été pendant quatorze années un haut et dynamique fonctionnaire international. En conseil de gouvernement, il se comportait comme tout homme d'un niveau de haute responsabilité ministérielle et il défendait de manière digne et efficace les dossiers de sa compétence. Avec ses collègues, il était correct et courtois. Je ne l'ai jamais vu prendre position sur des thèmes particuliers hors de son domaine, d'autant plus que de tels débats n'étaient pas d'usage en conseil des ministres' ». Ce témoignage, qui en contredit plusieurs autres sur l'« interventionnisme » de Telli au cours des conseils gouvernementaux, est largement corroboré en revanche par celui de Jeanne Martin-Cissé, qui fut ministre des Affaires sociales pendant les dernières années du régime Sékou Touré. « J'ai été surprise, nous a-t-elle notamment écrit, en apprenant l'arrestation de Diallo Telli, car, apparemment, il avait l'air d'être près du chef de l'Etat (…). Beaucoup de Guinéens le disaient plus peul que guinéen ; j'avoue que personnellement, il m'est apparu comme un bon patriote, un Africain peut-être plus qu'un Guinéen 4. »

En plus de son poste ministériel, Telli a occupé diverses fonctions de caractère nettement plus politique après 1972. Il a été élu membre du comité central du Parti démocratique de Guinée pour les années 1973-1974. Comme la plupart des autres responsables guinéens, il a été également chargé, ainsi qu'on l'a déjà vu, de se rendre en tant qu'inspecteur politique du parti dans certaines régions administratives du pays. C'est ainsi qu'il s'est occupé successivement des régions de Forecariah, de N'Zérékoré et enfin de Kouroussa. Le récit d'un témoin, M'Bemba Mamoudou Keita, fonctionnaire à Fria, nous permet d'imaginer un petit peu comment les choses se passaient. « J'étais élève de treizième année dans ma région natale de Kouroussa, nous écrit M'Bemba Mamoudou Keita, quand la campagne agricole des étudiants lancée par le Parti-État de Guinée prit fin en décembre 1975. Diallo Telli, inspecteur politique de cette localité, devait présider les cérémonies de clôture de la campagne et rendre compte du bilan au PDG. Un jeudi dudit mois, les autorités locales ont offert au délégué du Parti une soirée artistique et culturelle, avec les étudiants comme invités d'honneur. Vers 21 heures, le rideau s'est ouvert sur un ballet folklorique dénommé "Trois temps", qui doit se terminer par une danse de Doundoumba. Les acteurs, à la fin, descendent du podium et viennent tirer par les mains Diallo Telli pour qu'il aille sur la piste de danse en compagnie de tous les cadres de la ville présents dans la salle. L'intellectuel modèle qu'est Diallo Telli s'entremêle avec les autres et se rend sur la piste sans complexe êne pour exécuter la danse traditionnelle maninka Doundoumba, la &aquo; danse des hommes forts » selon l'expression de l'écrivain-poète feu Fodéba Keita (…). Le festin terminé, Diallo Telli s'adresse aux militants et cadres en ces termes : « Je suis profondément touché, très ému par la nature de l'accueil et l'enthousiasme dans lesquels viennent de prendre fin les travaux de la campagne de sacrifice exécutée par vos enfants. Je n'ai de cesse de vous remercier pour les efforts louables que vous avez fournis pour l'entretien de ces nobles fils. Je traduirai fidèlement ce témoignage éloquent au Conseil national de la Révolution en général, et singulièrement au Responsable Suprême de la Révolution, le président Ahmed Sékou Touré. » Le travail politique, on le voit, se déroule véritablement à la base, même pour les ministres, et Diallo Telli semble y avoir pris sa part, comme tout le monde et sans laisser paraître d'état d'âme, même si on peut supposer que ces « obligations » ne l'enchantent guère.

Hormis ses nombreux déplacements à l'intérieur de la Guinée, Telli n'a plus jamais eu, très rapidement, la possibilité de voyager en dehors de son pays, ce qui lui aurait peut-être permis, sentant les menaces s'amonceler sur ête, de ne pas y revenir et de choisir l'exil auquel il s'était refusé en 1972. Certains affirment pourtant, nous l'avons vu, qu'il s 9 est rendu à Dakar avec une délégation guinéenne pour ramener officiellement au pays le corps d'Aboubacar Demba Camara, l'un des chanteurs de Bembeya Jazz, subitement décédé. D'autres affirment qu'il s'est rendu à Lagos en 1975 pour y signer, aux côtés du premier ministre Béavogui, le traité créant la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO). Mais nous n'avons pu trouver aucune trace de ces voyages. Il est avéré, en revanche, qu'en 1973, pour le dixième anniversaire de l'OUA, il est invité à se rendre à Addis Abeba pour y recevoir la médaille de Héros de l'Afrique, qui lui a été décernée en même temps qu'à Nkrumah et Nasser, tous deux à titre posthume ; mais Sékou Touré ne l'autorise pas à y partir.

A plusieurs reprises, Telli exprime le souhait de pouvoir aller se faire soigner à l'étranger, en particulier auprès des professeurs et médecins qui l'ont déjà traité pendant qu'il vivait à Addis Abeba, c'est-à-dire dans des hôpitaux ou des cliniques des pays de lEst ou d'Algérie car, bien entendu, il se garde de trop parler de ses séjours « médicaux » à Paris, qui ne sauraient être bien vus à Conakry. Sékou Touré laisse espérer une réponse positive à ces requêtes que Telli exprime dans des lettres personnelles, mais il refuse toujours finalement. Une fois, c'eême au tout dernier moment que ce refus lui est signifié, alors que le ministre de la Justice s'apprête à monter avec son collègue Abdoulaye Touré dans l'avion d'Air Algérie qui doit l'amener à Alger, où son accueil a déjà été préparé à la demande de son ami Zitouni Messaoudi, ambassadeur de la République algérienne en Guinée. Dans la « confession » qui sera rendue publique après son arrestation, Telli mentionne cependant une « longue cure médicale de près de trois mois » qu'il aurait faite en Roumanie à l'automne 1974. Après le rétablissement des relations diplomatiques avec la France, nous avons eu personnellement l'occasion de l'inviter, en tant qu'ambassadeur de France à Conakry, à assister à une conférence de l'Institut du droit d'expression française à Paris. Il a envisagé la possibilité de répondre affirmativement, nous le savons, mais sans trop y croire. Le président Sékou Touré n'a jamais donné suite, en effet, à notre demande d'envoi d'une délégation guinéenne à cette rencontre. L'année suivante, par contre, Sékou Touré autorisera une délégation conduite par le nouveau ministre de la Justice Lansana Diané à se rendre à une session ultérieure de cette conférence…

Au moment du rétablissement des relations diplomatiques avec la France, le 14 juillet 1975, Sékou Touré décide, sans consultation préalable avec le gouvernement français, d'envoyer « sur le champ » à Paris une importante délégation guinéenne conduite par le premier ministre Béavogui pour remettre un message personnel au président Giscard d'Estaing et rencontrer d'autres personnalités politiques françaises. Diallo Telli aurait certainement apprécié de faire partie de cette délégation, lui qui, au fond de son cœur, n'a cessé semble-t-il d'espérer une normalisation honorable entre la Guinée et la France ; il n'est pourtant pas désigné.

Quelques mois plus tard, en novembre 1975, c'est le tour d'une délégation gouvernementale française de venir à Conakry à l'occasion des manifestations commémoratives du débarquement manqué du 22 novembre 1970. La délégation était conduite par le numéro deux du gouvernement français, l'homologue en titre de Diallo Telli, le ministre français de la Justice Jean Lecanuet. Les deux hommes ont quelques entretiens et conviennent de « rester en contact » pour faire avancer divers problèmes de droit et de justice.

Quelques jours plus tard, le 25 novembre 1975, alors que le reste de la délégation française est déjà reparti pour Paris en avion spécial, se produit à l'aéroport une scène dont nous avons été le témoin et dont nous avons gardé un souvenir très précis. Devant nous-même regagner Paris, nous n'avons pu raccompagner la délégation car nous devions transiter par Dakar. Nous sommes donc montés à bord de l'Iliouchine 62 de l'Aéroflot qui dessert Moscou via la capitale sénégalaise ; à bord se trouve le fils de Diallo Telli, Thierno, qui rejoint la capitale soviétique où il est étudiant. Alors que l'avion est sur le point de quitter le tarmac, réacteurs lancés, les portes s'ouvrent tout à coup, Diallo Telli pénètre dans la cabine et va embrasser son fils. Repassant près de nous avant de ressortir, il nous lance : « On n'embrasse jamais trop ses enfants ; on n'est jamais sûr de les revoir 5. »

Peut-être la pensée de laisser les portes se refermer sur lui et de partir vers Dakar et la liberté, lui a-t-elle alors effleuré l'esprit ? Nul ne peut le savoir. Mais l'équipage d'Aéroflot n'aurait sans nul doute pas laissé mettre un tel projet à exécution.

Quelques mois plus tard encore, le 12 juillet 1976, moins d'une semaine avant l'arrestation de son père, la jeune fille de Telli partait à son tour en colonie de vacances en URSS. Dans l'une de nos conversations, alors que nous étions ambassadeur à Conakry, Telli nous avait dit son espoir que ses enfants et ses petits-enfants puissent un jour faire leurs études et passer leurs vacances en France.

Souvent nous nous sommes demandé ce qui se serait passé si Telli, qui venait régulièrement bavarder informellement à notre résidence de Rogbané dans la banlieue de Conakry, et qui nous disait d'ailleurs que peu de ministres avaient le cran de venir saluer l'ambassadeur de France, avait un jour, seul ou avec sa famille, décidé de se réfugier là et de demander l'asile politique à notre pays .

A cette époque, depuis ce quartier de la ville, les communications téléphoniques avec Paris étaient impossibles et nous n'aurions pu solliciter d'instructions du gouvernement français. Seul face à Telli, qu'aurions-nous décidé, sachant bien que l'accueillir, c'était provoquer une grave crise, probablement irrémédiable, avec Sékou Touré ? En toute conscience, nous pouvons dire aujourd'hui que malgré le risque politique encouru, nous aurions certainement ouvert à Diallo Telli la porte de la France.

Au moment du rétablissement des relations avec la France, des rumeurs circulent en Guinée : l'ouverture diplomatique, entend-on dire, entreprise par la Guinée ne pourra porter tous ses fruits que si une personnalité de l'envergure et de l'expérience internationale de Diallo Telli est nommée à la tête de la diplomatie guinéenne, ou tout au moins ambassadeur en France. C'est d'ailleurs ce que rapporte Amadou Diallo dans son livre La Mort de Diallo Telli. L'auteur ajoute que « Sékou Touré prit ombrage de ces rumeurs qui lui confirmèrent la popularité de Diallo Telli (…) et on comprendra que le rétablissement des relations franco-guinéennes a accéléré la chute de l'ancien secrétaire général de l'OUA. On le comprendra d'autant mieux si l'on ajoute que Sékou Touré a toujours été obsédé par l'idée que la normalisation pouvait avoir comme conséquence secondaire une connexion entre l'opposition extérieure et un certain nombre de personnalités au pouvoir. »

Il est certain que Telli aurait été un exceptionnel ministre des Affaires étrangères de Guinée, et aurait porté très haut le prestige de la diplomatie de son pays. Mais il est un personnage trop remarquable et trop important pour Sékou Touré qui songe déjà, sans nul doute, après plus de dix années de réclusion à l'intérieur de la Guinée, à reprendre lui-même le flambeau et à sillonner le monde, comme il le fera effectivement après 1977. Souvenons-nous d'ailleurs qu'en 1972, au retour de Telli en Guinée, les structures du gouvernement venaient d'être réorganisées lors du IXe congrès du Parti démocratique de Guinée où avait été adopté le beau mot d'ordre : « L'homme qu'il faut à la place qu'il faut » ! On avait à la même époque créé le poste de premier ministre, attribué à Lansana Béavogui, jusque-là ministre des Affaires étrangères, et Fily Cissoko avait été nommé à cette dernière fonction. Ce n'est certes pas lui qui risquerait de porter ombrage au président : totalement inconnu sur la scène internationale, seule sa belle voix profonde et colorée lui avait valu, selon certains, d'être chargé de porter le message guinéen aux quatre coins du monde. Il n'avait donc pas été question de lui retirer cette fonction lorsque, quelque temps plus tard, Telli était devenu disponible. Et il n'était certainement pas plus envisageable, et envisagé, que « l'homme qu'il faut », autrement dit Telli, obtienne le ministère des Affaires étrangères quelques années plus tard à l'occasion de la réconciliation avec Paris en 1975.

Nous pouvons d'ailleurs attester qu'à aucun moment des négociations menées pour la normalisation entre la Guinée et la France, il n'a été question de privilégier quelqu'un pour le poste d'ambassadeur en France ou encore moins pour celui de ministre des Affaires étrangères. Ce n'est certes pas au moment où l'on prend bien soin à Paris d'écarter tout ce qui pourrait apparaître comme une ingérence dans les affaires de l'autre partenaire que la France pourrait risquer, à supposer même que l'hypothèse ait été envisagée, de mettre en avant le nom de Diallo Telli, ou quelque autre nom que ce soit d'ailleurs. On savait bien dans la capitale française que ce serait exposer l'intéressé à une suspicion redoublée. Sans doute plusieurs proches du chef de l'Etat sont-ils alors sur les rangs pour le poste envié de représentant à Paris ; mais il apparaît très vite évident que cette responsabilité sera confiée à Seydou Keita, apparenté à Madame Andrée, qui a fait des études en France et qui occupe depuis plusieurs années déjà les fonctions d'ambassadeur de Guinée en Europe occidentale, basé à Rome. Seydou Keita sera membre de la mission conduite par le premier ministre qui se rend à Paris dès la normalisation ; quelques semaines plus tard, sa demande d'accréditation est adressée au gouvernement français.

D'ailleurs, le jour même de la reprise des relations diplomatiques, le 14 juillet 1975, lors d'un déjeuner offert en notre honneur par Sékou Touré pour célébrer la réussite de la négociation que nous avions menée sous les auspices des Nations unies, Diallo Telli est l'un des convives présents autour de la table décorée aux couleurs françaises et guinéennes. Sékou présente Telli comme l'actuel ministre de la Justice, l'ancien secrétaire général de l'OUA et le futur secrétaire général des Nations unies. C'est pourtant le jour de songer à lui comme ambassadeur en France ! Il est donc clair que telle n'est pas l'intention de Sékou Touré.

Pourquoi le leader guinéen évoque-t-il alors les Nations unies ? Telli, on le sait, avait songé en 1971 à une candidature au poste de secrétaire général de l'ONU, alors que le mandat d'U Thant touchait à sa fin. Mais en 1976, la perspective sera beaucoup plus sérieuse, au point que l'on en parle dans les couloirs des Nations unies et de l'OUA comme d'une quasi-certitude au moment où se pose, vers le début de l'année, la question de savoir quel candidat l'Afrique va présenter à la succession de Kurt Waldheim, qui voit s'achever à la fin de cette année-là son premier mandat de cinq ans commencé en 1972.

Dans le courant de l'été, Kurt Waldheim a fait savoir qu'il souhaitait briguer un deuxième mandat. L'appui du groupe africain, fort de cinquante membres et très influent dans les scrutins, est primordial pour la réussite de son entreprise. Ses collaborateurs africains, au premier rang desquels Issoufou Saidou Djermakoye, du Niger, et Abbi Farah, de la Somalie, ont donc été chargés de sonder les capitales africaines. A la veille du sommet de l'OUA qui doit se tenir à Port-Louis, dans l'Ile Maurice, en juillet 1976, le sentiment général est que l'Afrique présentera un candidat, mais que nombre de pays africains ont de l'estime pour Kurt Waldheim et qu'ils pourraient lui apporter leur soutien si le candidat de l'Afrique ne réussit pas d'emblée à obtenir une majorité. Quelle est à cet égard la position de la Guinée ? Il est possible que Sékou Touré veuille donner à Waldheim un témoignage de reconnaissance pour l'appui qu'il a fourni à son pays lors de la négociation sur la normalisation avec la République fédérale d'Allemagne et la France. Toujours est-il, quelle qu'en ait été la raison, que Sékou Touré ne considère plus du tout, en 1976, donc un an après avoir affirmé le contraire, Diallo Telli comme l'homme qu'il souhaite voir à la tête de l'organisation universelle. A ce poste prestigieux, Diallo Telli, il est vrai, aurait effectivement démontré son incontestable stature internationale et jeté de l'ombre sur le maître de Conakry.

Thierno Diallo Telli nous apporte là encore un témoignage intéressant, dans lequel il affirme que cette affaire de candidature à l'ONU fut la cause même de la décision de Sékou Touré de faire arrêter Diallo Telli. « Une semaine après l'arrestation [de mon père] avait lieu le sommet de l'OUA à Port-Louis. Ce sommet devait choisir le candidat de l'Afrique à la succession de Kurt Waldheim Le ministre des Affaires étrangères de la Somalie, Omar Arteh, était venu en Guinée dix jours avant l'arrestation de mon père, apportant la nouvelle qui circulait dans les couloirs de l'ONU et qui affirmait que Diallo Telli était le candidat certain de l'Afrique. M. Arteh, qui voulait déposer sa propre candidature, était prêt à se désister s'il avait confirmation des autorités guinéennes que Diallo Telli était candidat. Sékou Touré, se souvenant comment il avait échoué dans ses manœuvres pour empêcher Diallo Tellêtre élu secrétaire général de l'OUA au Caire en 1964, n'a pas voulu cette fois-ci prendre de risques. Il avait assez de difficultés comme cela à digérer ce qu'il prenait comme une offense personnelle, à savoir le fait que Diallo Telli avait meilleure presse que lui dans les médias occidentaux. Après le départ d'Omar Arteh, qui n'a pu dire au revoir à mon père, le sort de Diallo Telli était scellé et le jour où la délégation guinéenne s'envola pour Port-Louis, il était déjà au camp Boiro. Ce ne sont pas des événements de politique intérieure, mais bien des considérations de politique internationale qui expliquent le raisonnement derrière la mise au secret puis l'élimination physique de Diallo Telli. Sékou a ensuite mis en application la deuxième phase de son programme, qui consistait à se débarrasser des cadres peuls »

Le nom de Diallo Telli ne fut donc même pas mis en avant au sommet de Port-Louis. Celui ne désigna d'ailleurs finalement aucun candidat à la succession de Kurt Waldheim et les pays africains dans leur ensemble soutinrent ce dernier pour un second mandat à la tête de l'ONU. Lorsque fut connue la nouvelle de l'arrestation de celui qui fut son premier secrétaire général, l'Afrique officielle garda le silence. Elle ne l'a pas rompu depuis.

Indiscutablement, Diallo Telli, revenu en Guinée, n'est plus le même homme que celui qu'ont connu, quelques années auparavant, ceux qui le côtoyaient au Quartier latin ou dans les corridors des Nations unies. On vantait alors sa gentillesse, son humour, son caractère primesautier, sa conversation détendue, son calme. Les huit années difficiles passées à Addis Abeba en avaient fait un homme tendu, irritable, nerveux ; les quatre années de Conakry en ont fait un homme traqué. Son caractère s'est progressivement aigri, les problèmes matériels et financiers ainsi que les soucis causés par la santé de sa femme le rongent. Sa propre santé s'est altérée, et le simple fait de ne plus pouvoir comme auparavant aller se faire examiner ou soigner à Paris ou à Alger aggrave psychologiquement les quelques maux réels dont il souffre. Il ne tient plus en place et rester longtemps assis à son bureau devient une épreuve insupportable. Comment ne ressentirait-il pas peu à peu la Guinée, dont il est empêché de sortir, comme un monde clos, dont les frontières, telles des murs, lui sont interdites désormais ?

Les quelques semaines précédant son arrestation, l'atmosphère autour de Telli devient de plus en plus pesante. Il sent la surveillance et la suspicion s'appesantir autour de lui et toute son attitude s'en ressent. Des témoins ont même pu dire, on l'a vu, que la chape de plomb qui pèse sur lui le conduit alors à se comporter comme s'il était coupable de quelque chose et à « raser les murs ». Ainsi que le note magistralement le philosophe danois du siècle dernier, Kierkegaard, « l'individu, dans son angoisse non pas d'être coupable, mais de passer pouêtre, devient coupable ». Selon certains, le procureur général Martin avait été chargé dès 1974, c'est-à-dire dès le début des négociations pour la normalisation des relations avec l'Allemagne fédérale et la France, de préparer un « rapport » sur les « agissements » de Telli. Selon Amadou Diallo, dans son livre La mort de Diallo Telli, Siaka Touré, le commandant du camp Boiro, chargé de la sécurité, parent et homme-lige de Sékou Touré, aurait commencé à cette même époque à assister au Conseil des ministres à seule fin de surveiller Telli.

Même s'il est peu probable, compte tenu de son tempérament, que Telli ait réellement comploté ouvertement contre le régime en place, il n'en reste pas moins vrai, en revanche, que, peut-être à son corps défendant, il a pu apparaître à certains comme une alternative possible et crédible à Sékou Touré. Quelques-uns de ses proches, Guinéens ou non, ne lui ont sans nul doute pas rendu service à cet égard. Trop de ses bons amis, et qui lui voulaient du bien, confiaient à qui voulait les entendre que Telli ferait un excellent chef d'État ; c'était le cas, par exemple, de son ancien collaborateur Eugène Adoboli, à ce moment là représentant résident du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) à Conakry, qui ne faisait pas mystère de ses opinions. Du coup toute attitude un peu suspecte pouvait avoir des conséquences dramatiques.

Ainsi Mory Kaba, l'un des anciens condisciples de Telli à Paris, parent de Madame Andrée, familier du président, devenu actif et prospère comme homme d'affaires, se présente un jour au domicile de Telli dans le quartier ministériel de Donka. Sa femme lui affirme qu'il s'est absenté, mais, avisant sa Mercedes stationnant dans la cour, Mory Kaba s'avance néanmoins vers le fond de la concession. Il y voit Diallo Telli engagé dans une conversation animée avec plusieurs personnes assises autour de lui dans une case. Aussitôt Telli s'élance vers lui et lui affirme : « Non, non, non, je ne suis pas en train de comploter ! Je confère avec plusieurs marabouts venus du Fouta afin de régler de délicats problèmes de famille ! 7 »

Quelque temps avant son arrestation, Diallo Telli a fait part de ses appréhensions à l'ambassadeur d'Algérie, un diplomate très avisé et d'une grande rigueur politique, exceptionnellement bien introduit dans la vie guinéenne, parfaitement informé de ce pays où il réside depuis longtemps. Il est très lié à Sékou Touré, ce qui ne l'empêche pas d'ailleurs d'admettre avec franchise ses défauts, mais il est aussi très proche de Telli, auquel l'unit une réelle et profonde amitié. Leurs résidences, de fait, se jouxtent et leurs épouses font très souvent ensemble leurs prières. Fortement affecté dans sa santé par son long séjour en Guinée, dont le climat le fatigue énormément, l'ambassadeur Messaoudi Zitouni doit bientôt quitter son poste et rentrer à Alger. Telli s'en inquiète, car il sait pouvoir compter sur lui pour le défendre. Par une sorte de croyance naïve, il est de plus en plus convaincu, semble-t-il, que son sort est même en partie lié à la présence de son ami algérien en Guinée. Aussi lorsque, à la mi-juillet 1976, l'ambassadeur Zitouni est hospitalisé et qu'au moment où il lui rend visite à l'hôpital, ce dernier lui annonce son prochain rapatriement sanitaire sur Alger, Telli s'écrie, désespéré : « Si tu t'en vas, il me tuera ! »

Le soir du 18 juillet 1976, Diallo Telli dîne au palais présidentiel, au premier étage, dans la petite salle à manger où Sékou aime se tenir et recevoir ses invités tout en regardant d'un œil la télévision. Quelques semaines plus tard, Telli confiera à l'un de ses codétenus du Camp Boiro, l'ancien ministre Alpha-Abdoulaye Diallo, « Porthos », les dernières paroles qu'il échangea ce soir-là avec Sékou Touré.

— Mon cher Telli, j'ai au moins une qualité qu'il faut bien me reconnaître, c'est de ne jamais me laisser surprendre…
— Mais qui veut te surprendre, président ?
— Au revoir, Telli !

Ainsi que l'écrit Thierno Diallo Telli : « Son dernier repas d'homme libre, mon père l'a pris à la table de Sékou Touré. Trois heures plus tard, il était au camp Boiro pour y mourir de faim et de soif six mois plus tard. » 8


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