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Memorial Camp Boiro
Complot Peul. Diallo Telli


André Lewin
Diallo Telli. Le destin tragique d'un grand Africain

Jeune Afrique Livres. Collection Destins. 1990. 225 pages
http://www.jeuneafrique.com


Chapitre 7
Les derniers jours de Diallo Telli

Dans la nuit du 18 au 19 juillet 1976, une Jeep de la Sureté guinéenne s'arrête devant la porte de la maison où habite Diallo Telli. Siaka Touré et son escorte emmènent ce dernier, réveillé en sursaut, jusqu'au camp Boiro. Ils n'ont pas grand chemin à faire : la concession du ministre de la Justice se trouve derrière le camp, à l'orée du quartier des résidences ministérielles ; Siaka Touré lui-même habite à six maisons de là, sur la même voie. Quelques jours plus tard, Sékou Touré proclamera spectaculairement la découverte du « complot »peul, dont Diallo Telli serait la pièce maîtresse.
En réalité, les observateurs présents sur place pressentent depuis déjà quelques semaines qu'il va se passer quelques chose de grave. Le 13 mai, la découverte par la police du jeune Mamadou Lamarana Diallo, 14 ans, peut-être 12 seulement, perché sur un arbre et “porteur d'une arme automatique” à proximité de l'Institut polytechnique de Conakry où Sékou Touré effectue une visite, laquelle est immédiatement abrégée, entraîne l'arrestation, qui ne sera rendue publique qu'ultérieurement, de plusiers miliciens, dont un commandant Sory Barry. Ils sont accusés de néglicences dans la protection du président. On constatera plus tard que toutes les personnes arrêtées appartiennent à l'ethnie peule.
Le 16 juillet, le Conseil national de la Révolution tire les conclusions des dépositions des «conjurés du 13 mai» et décide de constituer une commission d'enquête. Deux jours plus tard, c'est l'arrestation de Telli, rapidement suivie de celle d'autres personnes, militaires et civils, toutes d'origine peule. Le 20 juillet, c'est la publication des dépositions des «conjurés du 13 mai». L'un d'eux affirme avoir vécu en France de 1969 à 1971 grâce à une bourse d'un office de coopération universitaire et avoir été formé à l'école militaire de Saint-Cyr ; un autre, Sénégalais d'origine, met en cause un ancien officier allemand qui vit maintenant au Sénégal. Le 24 juillet,

Il y trouve, outre Telli et Alioune,

Une relation détaillée des tenants et aboutissants du “complot peul” figure dans La mort de Telli Diallo, l'ouvrage d'Amadou Diallo que nous avons déjà plusieurs fois cité et dont bien des pages rendent, c'est incontestable, un son de dramatique vérité. Personne ne peut douter que son auteur ait vécu comme il le rapporte l'enfer du camp Boiro, subi les interrogatoires les plus dégradants, enduré les terribles souffrances physiques et morales, que d'autres encore ont décrites. Il n'en reste pas moins vrai que certaines affirmations de l'auteur, au delà de détails comme des dates contestables 2, n'entraînent pas facilement la conviction. En particulier, il évoque l'existence d'un “parti clandestin d'opposition“, le Rassemblement des démocrates pour la deuxième République (RDR), qui préparait un renversement du régime et aurait été indirectement à la source de l'affaire du “complot peul”quand il fut découvert ; or personne n'a jamais plus entendu sérieusement parler de ce parti, même après la mort de Sékou Touré et l'instauration d'une deuxième République justement. L'affiliation, supposée par l'auteur du livre, à ce parti et à ce complot de Sikhé Camara, alors ministre de l'Enseignement supérieur, du Télé-Enseignement et de la Recherche scientifique, est tout-à-fait improbable et aucun commencement de preuve n'existe à cet égard. Il n'est guère crédible qu'un ministre en exercice mis en cause aussi directement dans une tentative de renversement du régime n'ait pas été inquiété ou interrogé, même au moment de la sortie de l'ouvrage d'Amadou Diallo, paru un an avant la mort de Sékou Touré, alors que l'intéressé était encore au gouvernement, à la Justice précisément. Sikhé Camara, d'ailleurs, conteste formellement qu'il ait eu connaissance de “RDR” ou qu'il aît fait partie d'un quelconque “complot”, et ce, dans une lettre qu'il nous a écrite bien après tous ces évènements, à un moment où la proclamation de son opposition à Sékou Touré aurait pu le servir 3.

Le contenu même du “testament” — ou plutôt de la “déclaration authentique” 4 — que Diallo Telli aurait dictée à Amadou Diallo en prison peu avant sa mort prête à doute. Il est bien possible, certes, que les idées générales mentionnées correspondent à celles de Telli, mais on ne peut s'empêcher de les trouver bien sommaires, peu élaborées, pour quelqu'un qui avait sa vaste culture juridique, sa grande expérience internationale et ses contacts approfondis avec tant de chefs d'Etat d'Afrique et d'ailleurs. Peut-être a-t-il ainsi ”philosophé” devant le jeune Amadou Diallo, qui a de manière compréhensible une réelle admiration pour son grand ancien et qui a retenu non pas la formulation exacte, mais le sens général des propos qui lui étaient tenus. De plus, un homme placé dans de telles tragiques circonstances, sentant sa mort inéluctable et prochaine, disposant d'un témoin capable de rapporter fidèlement ses dernières pensées au monde, aurait-il négligé de dire le moindre mot de sa femme, de ses enfants, de sa famille, alors que tous savent qu'il leur était passionément attaché ? Thierno Diallo Telli, son propre fils, éprouve lui-même de sérieux doutes quant à l'authenticité de ce document 5. Quoi qu'il en soit, on peut remarquer que, de son côté, l'ancien ministre Alpha-Abdoulaye Diallo “Porthos“, détenu au Camp Boiro depuis 1971 et libéré en 1980, écrit dans son livre La Vérité du Ministre qu'il a reçu de Telli un message verbal disant en substance : “Je te demande de tout faire pour te battre sur le terrain de l'unité nationale. Sékou fait tout pour opposer les ethnies. Tu es jeune et je sais que tu t'en tireras. Tu as tous les atouts en main. Il ne faut pas que la Guinée, notre chère patrie, éclate. Au moment où je n'attends plus rien ici-bas, je te conjure de prendre ce engagement devant Dieu... 5 ” Mais revenons un peu en arrière.

Dès son arrestation, Telli est soumis à des interrogatoires intensifs, à des séances de torture et à des périodes de “diète noire”, c'est-à-dire à la privation prolongée de nourriture et d'eau. Il occupe la cellule 54, située dans la partie du camp d'où il peut apercevoir, au delà des murs d'enceinte, pas très élevés contrairement à ce que l'on a parfois écrit, le feuillage des arbres de sa propre maison, dont il n'est eloigné que de quelques dizaines de mètres. “Porthos” Diallo décrit son calvaire : ”Les choses vont être menées tambour battant avec lui. Quelques jours de “diète”, et bientôt commence son interrogatoire, ponctué évidemment de séances à la “cabine technique”, autrement dit la salle de torture, à l'électricité notamment, pour le convaincre plus rapidement (…) Que faire pour l'aider dans cette difficile et douloureuse épreuve ? La discipline est redevenue draconnienne. Par garde interposé et à mes risques, je l'encourageais à ne pas céder. De toute façon, avec ou sans déposition, il est condamné : il s'est condamné lui-même, le jour où il a décidé de rejoindre la Guinée. Je suis sceptique quant à sa capacité de résistance. D'expérience, je sais qu'il est extrêmement difficile de résister à la torture. Il le dira lui-même :
— Je ne suis qu'un intellectuel, et nous autres intellectuels, nous ne sommes pas préparés à ce genre d'exercice.
Le 31 juillet, il a cédé.
Le comité révolutionnaire, autrement dit la commission d'enquête qui procède aux interrogatoires, ordonne les tortures et supervise la rédaction des “aveux”, est présidé par :

Il est assisté de

D'autres personnalités viennent occasionnellement participer aux interrogatoires et “enfoncer” encore davantage Telli. Ainsi en est-il d'

Viennent également assister tour à tour aux interrogatoires

En revanche, il nous parait impossible, comme on l'a dit, que Seydou Keita, depuis quelques mois ambassadeur en France, soit présent lors de séances de receuil des ”aveux “. Il se trouve à Paris à cette époque. Il ne retournera à Conakry que le 23 août, comme nous le verrons, après avoir été reçu par le président Giscard d'Estaing, qui lui confie un message pour Sékou Touré à propos de cette affaire contestant vivement les affirmations contenues dans les “dépositions“ de Diallo Telli.
Le chef de l'Etat est lui-même intervenu dans le travail du comité. Il avait de fait l'habitude de téléphoner à certains prisonnier pendant même leur audition afin d'en appeler à leurs “relations amicales“, de leur faire d'illusoires promesses de clémence et de libération rapide, et d'orienter leurs “dépositions” dans le sens voulu pour la “défense de la Révolution”; et parfois pour leur faire allouer des cigarettes. Diallo Telli, qui ne fume pas, distribuera ainsi à ses codétenus les cigarettes qu'on lui donne.
Diallo Telli a donc “craqué”le 31 juillet et accepté de rédiger puis enregistrer ses “aveux”. Il faudra cependant attendre plus d'une semaine pour qu'ils soient rendus publics. Pourtant, dès le 2 août, au cours d'une réunion au Palais du Peuple, les militants peuvent entendre les “dépositions”de certains prisonniers, hauts fonctionnaires et militaires. Sy Savané “reconnait” avoir reçu en 1972 de l'argent des services gouvernementaux français. Un autre “conjuré”affirme que des “organismes et industriels français ” financent leur mouvement et que l'attitude du gouvernement de Paris est “floue”; et il met également en cause le Sénégal, la Côte d'Ivoire, l'Allemagne fédérale, l'Afrique du Sud, le Gabon et le Zaire. Tirant les premières conclusions de ces “aveux”, Sékou Touré remercie les “agents de la cinquième colonne”de lui avoir indiqué quels étaient les amis et les ennemis de la Guinée.
Dès le lendemain, nous protestons auprès du chef de l'Etat contre ces prétendus &rlquo;aveux“ et nous lui réaffirmons le désir de la France d'entretenir avec la Guinée les meilleures relations possibles. Sékou Touré, tendu mais prévenant avec nous sur le plan personnel, prétend qu'une “fatalité“ pèse sur les rapports avec la France, car l'opposition continuerait selon lui à recevoir appui et encouragement de la part de certains milieux officiels. Il cite Radio France Internationale, qui vient de diffuser sur les ondes un long communiqué très virulent du Regroupement des Guinéens de l'extérieur, dont le premier ministre Béavogui, présent à l'entretien, nous donne une copie. Il ajoute qu'il ne tirera ses conclusions quant aux suites internationales de cette affaire que lorsque l'intégralité des “confessions” aura été rendu publique.” Peut-être me suis-je trompé en renouant avec la France", conclut-il tout en affirmant qu'il nous fait personnellement confiance, ainsi qu'au président Giscard d'Estaing.
Le 8 août, Saifoulaye Diallo, ministre du domaine social, et Mouctar Diallo, ministre des Postes et Télécommunications, tous deux peuls, lancent à la radio nationale de la Voix de la Révolution un appel à leurs frères pour qu'ils se montrent fidèles à la Révolution.

Le 9 août, au Palais du Peuple, les militants du PDG entendent les enregistrements des “aveux“ d'Alioune Dramé et de Telli Diallo. D'une voix lasse, monotone, cassée et souvent méconnaissable, l'un et l'autre mettent l'accent sur le caractère ethnique de leur mouvement et de leur futur gouvernement, dont Diallo Telli aurait été le chef et Dramé le ministre des Finances. Sans donner de précisions, Dramé affirme aussi que la France, la République fédérale d'Allemagne et les Etats-Unis, ainsi que le Sénégal et la Côte d'Ivoire, aident les antiguinéens de l'extérieur. Sékou Touré, présent, déclare alors que les “anciens ministres n'ont pas encore tout dit ; il faudra donc les réinterroger”. Il annonce qu'il soumettra aux cellules locales du PDG l'examen des relations avec les pays impliqués. Le reste de son discours met en cause les Peuls et leur prétendu sentiment de supériorité, leur conservatisme, leur hostilité de toujours à la Révolution, leur oppostion à la collectivisation de l'agriculture et de l'élevage, ainsi qu'à la suppression du commerce privé.
La première “déposition” de Telli est, il est vrai, bien vague, très anodine et peu convaincante. On a même l'impression que le prisonnier y a volontairement glissé des inexactitudes ou des invraisemblances afin que l'on puisse ultérieurement juger de l'irréalisme de ses aveux. Qu'on en juge à la lecture de l'ensemble de ces “aveux“ tels qu'ils ont été révélés :
“Je reconnais ma participation au mouvement subversif intérieur guinéen visant à renverser le régime.Dans cette perspective, j'ai contacté les personnes ci-après [dans son allocution du 9 août, Sékou Touré déclare que les noms ne seront pas rendus public afin de ne pas compromettre le déroulement de l'enquête]. Compte tenu de la durée de mon séjour à l'extérieur (1958 à 1972) et du handicap qui en résulte face à la situtation intérieure du pays, j'avais décider de constituter parmi ces camarades, en raison de leur expérience, le noyau du mouvement. Sur la base d'une utilisation maximales des compétences, je me réservais les rapports du mouvement avec l'extérieur et laissais aux camarades mieux expérimentés le soin de s'occuper des problèmes intérieurs. Compte tenu de la méthode d'approche que j'ai utilisée pour les contacter et qui consistait surtout à connaitre leur mentalité et leur attitude vis-à-vis du régime, aucun de ces camarades ne m'a réservé un réponse négative. La méthode consistait à utiliser chacun de ces cadres au mieux de sa compétence et de son expérience à la réalisation des objectifs du mouvement. La question qui enveloppait tout, c'était la situation particulière du Fouta 6. Chacun de ces camarades était originaire de cette région et était en rapport avec ses parents et ses amis et pouvait de ce fait recevoir les échos de sa province ou de sa région particulière. L'objectif final, face au régime, était de faire un travail de sape de longue haleine.
“Quant aux ressources à l'extérieur : en rentrant en 1972 en Guinée, j'avais deux sources de revenus restées à l'extérieur :

  1. Une source de 100 000 dollars, fruit de mes économies, déposée à la Chase Manhattan Bank de Nuew York et destinée à financer mon traitement médical et celui de mon épouse à l'extérieur, et l'éducation de mes enfants. Mais mon plan initial ayant été abandonné et ayant ramené en Guinée ma femmes et mes enfants, j'ai fait virer cette somme à la BGCE 7 ; je comptais l'utiliser pour la construction d'une villa d'habitation à Conakry et pour refaire à Porédaka la case où a vécu mon père durant toute sa vie.
  2. Une villa à Dakar immatriculée au nom de mon épouse (...). J'ai proposé au Responsable Suprême de la Révolution, à mon retour en Guinée, la cession de cette villa à notre gouvernement qui pourrait la faire utiliser par notre ambassade à Dakar. Mais j'ai cherché en vain le titre foncier de cette villa qui doit se trouver dans l'une de mes caisses. Cette situation a duré jusqu'à la rupture de nos relations diplomatiques avec le Sénégal 8.
    “Pour mettre bas le régime, le mécanisme envisagé comportait trois éléments : une action militaire intérieure ; un appui populaire sous forme de mouvement de masse ; une action de soutien extérieur.
    “Pour l'action militaire intérieure : les cadres militaires acquis au mouvement devaient, profitant d'une occasion propice, arrêter les membres du comité central et du gouvernement, les chefs militaires non acquis au mouvement et tous les cadres qui tenteraient de s'opposer au fait accompli. En même temps, ils occuperaient tous les points stratégiques. En annonçant leur action, ils lanceraient un appel au calme, à la concorde et à la réconciliation nationales. Ils annonceraient comme objectifs du mouvement la restauration économique rapide avec priorité à l'infrastructure et à l'habitat ; la réconcilation nationale rapide bannissant toute discrimination ethnique ou régionale ; et un travail intense de tous les enfants du pays pour la promotion dans l'harmonie du bien-être social rapide au profit de tous.
    “Quant au soutien populaire, il devait se manifester dès l'annonce du coup de force. Son rôle consistait à donner la couverture psychologique à l'action militaire et à écarter toute résistance éventuelle des éléments militaires, para-militaires ou civils. Ce soutien devait prendre la forme de mouvements de masse dans les rues et sur les places publiques, de la formation de comités de vigilance et d'appels à la population mettant l'accent sur la liberté retrouvée et la réconciliation nationale.
    “Enfin, s'agissant du soutien extérieur, il devait prendre la forme d'une intervention militaire aérienne et navale pour appuyer l'insurrection intérieure. Elle devait venir du Sénégal et de la Côte d'Ivoire sous forme de démonstration de force respectant les objectifs du mouvement, en particulier celui de ne pas verser de sang pour faciliter et hâter la réconciliation nationale.
    “C'est de ce plan à long terme que j'étais en train de discuter avec Dramé. Pour la mise sur pied de la partie concernant l'action militaire intérieure, j'ai contacté d'abord le lieutenant Alassane Diallo 9 pour lui demander de tenter d'utiliser le camp Samory comme terrain d'expérience pour préparer l'action. Alassane ayant échoué et disant ne rien pouvoir faire, j'ai tenté de rallier le capitaine Lamine Kouyaté à la faveur de sa disgrâce l'éloignant de Conakry 10. C'est avec Dramé que j'ai discuté de la préparation de l'appui populaire en faveur du mouvement militaire. Compte tenu de sa délicatesse et de son importance, cette phase devait être sérieusement mûrie et préparée avant d'être lancée sous peine de catastrophe immédiate. Quant à l'appui extérieur, il devait être discuté à l'occasion de mes sorties à l'extérieur pour chercher des antennes sûres et efficaces. Malheureusement, faute de sortie, je n'ai eu aucune possibilité d'action en ce domaine. La liaison organique entre ces trois secteurs d'intervention était constituée par Dramé et par moi en attendant la mise sur pied d'un état-major avec structure, moyens d'action et attributions définies.
    “Sort réservé au gouvernement et aux cadres responsables du Parti-Etat : conformément à l'objectif de réconciliation nationale poursuivi par le mouvement décidé à tout faire pour éviter que le sang ne coule, seuls les membres du comité central et du gouvernement seraient systématiquement arrêtés et internés. Les autres responsables ne seraient neutralisés que s'ils refusaient d'obéir aux ordres des nouvelles autorités. Tous les responsables arrêtés ne seraient maintenus en détention que pour la période minimum requise pour la normalisation de la situation du pays et la prise de dispositions pratiques destinées à éviter que leur libération ne perturbe l'ordre public et la sécurité.
    “Composition du futur gouvernement [là encore, Sékou Touré a “différé” la publication de la liste, laissant entendre que “certains hauts cadres actuels sont compromis. C'est si grave qu'il vaut mieux garder le secret. De toute façon, l'enquête se poursuit.”]
    “Je reconnais avoir fauté par ambition, par inexpérience et par un connaissance imparfaite du Parti démocratique de Guinée, de sa vigilance et de la solidité de son système de sécurité. Au delà de moi, j'ai entrainé dans le gouffre de nombreux cadres qui, sans moi, seraient restés fidèles à la Révolution. Je présente de sincères excuses au peuple de Guinée, à son Parti-Etat et à son guide. Je sollicite la clémence du Responsable Suprême de la Révolution pour me permettre de me racheter par mon travail et mon dévouement et me permettre enfin de payer une partie de mes dettes au peuple de Guinée.
    “Signé : Diallo Telli"

Il faudra deux semaines de plus pour obtenir de Telli d'autres détails sur sa “trahison“, en particulier sur les implications étrangères. C'est le 22 août qu'au Palais du Peuple, les militants prendront connaissance de la seconde partie de la “déposition“ de Diallo Telli, qualifié au passage d'&laqno;ingrat» par Sékou Touré, pour qui il s'agit visiblement de l'accusation la plus grave à l'égard de quelqu'un qui lui “doit tout“. Dans ces nouveaux “aveux“, on accuse Telli des faits les plus répréhensibles, mais sans en apporter la moindre preuve crédible. Ceci n'empêche pas Sékou Touré de s'écrier à propos des fameuses “implications étrangères“ : “ Nous romprons les relations avec le pays qui aura choisi les antiguinéens contre la République de Guinée.”
Voici l'essentiel du texte étonnant que militants médusés entendront Diallo Telli prononcer d'une voix encore plus sourde que la première fois, la qualité de l'enregistrement étant de surcroît particulièrement médiocre :
“C'est à Washington, en 1971, lors d'une mission de l'OUA aux Etats-Unis, que le secrétaire d'Etat américain Henry Kissinger m'a demandé, au cours d'un entretien spécial, ma collaboration en vue de défendre les intérêts américains en Afrique et particulièrement en Guinée. En retour, il me promit, dans la plus grande discrétion, la solution de toute difficulté que je porterais à la connaissance de son gouvernement. Dans l'immédiat, il promit l'assistance de son gouvernement pour ma réélection à Rabat en juin 1972 et, en cas d'insuccès, m'assurerait un poste important au sein de l'administration des Nations unies. Aucune prime ou rétribution financière n'était envisagée avant le sommet de Rabat à partir duquel ma coopération devait se concrétiser, sur la base d'un plan d'action discuté et arrêté d'un commun accord. Mais après Rabat, je suis rentré directement à Conakry sans avoir repris contact avec le secrétaire d'Etat américain. Par la suite, l'ambassadeur Sherman, du Libéria, m'a contacté à Conakry pour le compte des Etats Unis 11.
“Mon recrutement par la CIA remonte à fin novembre 1974, après mon retour d'une longue cure médicale de près de trois mois en Roumanie.
“L'ambassadeur Sherman, multipliant ses marques de sympathie et d'intérêt ainsi que ses visites à mon domicile, me proposa de m'aider à améliorer mes conditions matérielles et autres dans la plus grande discrétion. A cette fin, il m'offrit d'utiliser mon expérience et mes relations pour aider les Etats-Unis à protéger leurs intérêts nationaux en Guinée et en Afrique. Moyennant cette coopération, Sherman me dit que le gouvernement des Etats-Unis se chargerait de résoudre toutes mes difficultés matérielles et favoriserait aussi ma protection sur le plan politique par une assistance discrète et appropriée.
“J'ai accepté cette proposition à la condition expresses que la coopération envisagée soit entourée de la plus grande discrétion et qu'en particulier lui-même, Sherman, demeure jusqu'à nouvel ordre mon unique interlocuteur. Dans ce cadre, j'ai fourni au gouvernement des Etats-Unis, par l'intermédiaire de Sherman, des renseignements réguliers sur les grands évènements de la vie intérieure guinéenne ainsi que sur sa politique africaine et internationale.
“Sur le plan personnel et familial, promesse m'était faite de résoudre toutes mes difficultés matérielles et financières. Sur le plan politique, le gouvernement américain utiliserait tous ses atouts diplomatiques pour ma promotion rapide et ma protection en cas de besoin.
“Pour nous aider à réaliser le complot en Guinée, le gouvernement des Etats-Unis se proposait de déployer ses moyens politiques, diplomatiques et financiers. De même, Washington devait utiliser son influence sur ses alliés occidentaux afin d'intensifier et de coordonner leurs assistances à notre mouvement. En substance, ma collaboration avec la CIA comportait de la part du gouvernement américain une promesse d'aide politique, diplomatique et matérielle, ainsi que la protection en cas de besoin, moyennant la fourniture de renseignements destinés à la défense et à la sauvegarde des intérêts américains en Guinée. Naturellement, cette coopération comportait, de part et d'autre la promesse d'une collaboration étroite et fructueuse dans l'avenir. Sherman m'a présenté si chaleureusement l'attaché commercial américain que ce dernier me paraît être un des dirigeants de la CIA au niveau de l'ambassade des Etats-Unis à Conakry.
“Après le renversement de la situation, je devais assumer les fonctions de chef d'Etat. Mais, par précaution, j'ai préféré confier la direction du pays à un état-major militaire, compte tenu des aléas et des incertitudes sur le succès final. Seule, en effet, une telle précaution pouvait permettre de faire volte-face et, au besoin, amoindrir les conséquences du désastre en cas d'echec. Cette technique qui permet aux auteurs réels de coups d'Etat de rester au début dans l'ombre a été souvent utilisée avec succès lorsque le renversement de la situation demeurait un grand point d'interrogation, quelles que soient les précautions prises ; ce qui est indiscutablement le cas en Guinée. Naturellement, toutes les dispositions pratiques seraient adoptées pour éviter que l'état-major militaire ne s'incruste et ne monopolise le pouvoir à son seul profit.
“Ma première rencontre avec le représentant de la CIA a eu lieu dans la résidence de l'ambassadeur du Liberia qui m'a présenté l'attaché commercial américain ; c'était à l'occasion de la fête du Liberia en 1975. Ce jour-là, nous avons eu de longs entretiens sur ma vie et mes activités à Washington et à l'OUA. Mais, rapidement, la conversation a tourné sur la situation en Guinée et les problèmes des Brigades mécanisées de production (BMP) 12. L'attaché commercial m'a demandé la position exacte des cadres, la réaction des paysans et mon appréciation personnelle sur les chances de succès de cette politique. Plus tard, il a cherché à savpor la situation exacte de nos relations avec l'Union soviétique. et les difficultés particulières pour la fixation du prix de la bauxite de l'OBK 13. Il s'était également soucié de connaitre la position guinéenne face au conflit sino-soviétique et notre réaction sur l'attitude chinoise face au problème angolais. Sur ces différents points, je lui a fourni des commentaires personnels (...).
“L'ambassadeur de Suisse a eu un premier et long entretien avec moi à l'aéroport de Conakry, alors que nous attendions la visite d'un chef d'Etat étranger. La conversation a commencé autour de l'Ecole internationale de traduction d'interprétariat de Genève, dont je voulais la brochure à l'intention de mon fils aîné qui désirait suivre les cours de cette école. Puis l'ambassadeur changea de sujet et aborda la situation en Guinée. Il commença par se plaindre du manque de coopération et du mutisme excessif de tous les officiels guinéens sur tout sujet de politique nationale et internationale. Il commença à me poser des questions mains, sans le savoir, il avait élevé le ton. Il parlait avec des gestes et de façon si ostensible que j'ai dû le rappeler à l'ordre en l'invitant à baisser la voix. L'arrivée de quelques diplomates, sand doute attirés par notre conversation, mit fin à celle-ci. J'en étais vraiment soulagé.
“Lorsque l'ambassadeur m'apporta quelques semaines plus tard la brochure demandée, il voulut naturellement reprendre l'entretien mais je réussis à le devier entièrement sur l'OUA et les problèmes africains à l'exclusion de ceux de la Guinée. Cette précaution me semblait indispensable tant cet ambassadeur me paraissait collant et peu discret.
“En dehors de ce que j'ai déjà précisé au représentant de la CIA lors de notre rencontre à l'ambassade du Libéria, je confirme que, deux semaines plus tard, ce diplomate m'a rendu visite à mon bureau. Le motif était la remise de la brochure demandée pour la commande d'une voiture. Mais il a saisi l'occasion pour reprendre les entretiens commencés lors la de la première entrevue. C'est ainsi que nous avons passé en revue la situation intérieure du pays, notamment la situation alimentaire, la campagne agricole, la situation industrielle et minière, en particulier l'usine de Matoto. Sur le plan extérieur, il s'est inquiété du resserrement des liens entre la République de Guinée et Cuba et a précisé que, dans sa sa stratégie nouvelle, le gouvernement soviétique utilisait de plus en plus Cuba comme pion numéro un sur la scène africaine.
“L'Angola a fait l'objet de mes entretiens les plus long et les plus suivis avec Sherman, entretiens qui ont duré de fin 1974 jusqu'à son départ de Guinée, en 1976. C'est également les discussions sur ce sujet qui m'ont fait comprendre qu'au-delà des intérêts du Liberia Sherman était un émissaire des Etats-Unis. Il commença par me demander si je savais que Neto était, dès les annéens soixante, inscrit au Parti communiste portuguais comme militant actif. Il m'informa que la plupart de ses proches collaborateurs étaient également membres du Parti communiste portuguais. Il déclara que si l'Angola devenait indépendant sous la direction de tels hommes, ce serait une situation sans précédent en Afrique et que nous aurions, bon gré, mal gré, installé la guerre froide au sud de notre continent. Il fallait l'éviter à tout prix. Comment faire comprendre cette grave réalité au président Sékou Touré et aux autres dirigeants progressistes qui appuient le MPLA sans connaitre l'affiliation politique de ses dirigeants ? En conclusion, Sherman affirmait que l'intérêt de l'Afrique commander d'écarter Neto ou, tout au moins de le tempérere dans le cadre d'une réconciliation nationale permettant au pays d'accéder à l'indépendance dans l'unité. Il souhaitait que le président Sékou Touré oeuvre dans ce sens. En résumé, je confirmais que l'appui de la Guinée au MPLA, qui remonte à 1960, ne tient aucun compte de la couleur politique de ses dirigeants. Par contre, c'est après mûres réflexions que la Guinée, après avoir soutenu le FLNA, l'a rejeté, ayant eu en mains les preuves irréfutables de la trahison des intérêts africains par un Holden entièrement à la solde de l'impérialisme. (...).
“Après l'annonce de la réconciliation franco-guinéenne, Sherman ne me cacha pas que les Etats-Unis craignaient de faire les frais de la nouvelle situation. Il m'affirma que, tout en se réjouissant de cette normalisation avec un allié occidental, les Etats-Unis, qui avaient soutenu avec constance la Guinée tout au long de son conflit avec la France, ne voulaient pas être écarté et leurs intérêts nationaux négligés. Par ailleurs, affirmait-il, le Liberia, qui a tant oeuvré, pendant des annéens, pour la réconciliation franco-guinéenne, ne voit pas pourquoi le président Sékou Touré ne se réconcilierait pas avec le Sénégal et la Côte d'Ivoire. Ayant donné l'exemple en rapprochant Mali et Haute Volta d'une part, Togo et Bénin d'autre part, le président Sékou Touré devrait tirer les conclusion logiques de sa position et, par sa réconciliation avec le Sénégal et la Côte d'Ivoire, supprimer toute source de tension dans notre sous-région. C'est, affirmait-il, la seule chance de succès de la Communauté économiuqe des Etats de l'Afrique de l'Ouest, récemment formée et pour laquelle la contribution guinéenne a été déterminante. En réponse, je lui disais ne pas voir comment cette normalisation pourrait compromettre les intérêts américains. Mais s'agissant du Sénégal et de la Côte d'Ivoire, la position guinéenne est connue (...).
“Le séjour de l'imam de La Mecque en Guinée après plusieurs visistes officielles du premier ministre guinéen dans les capitales arabes, la solennité et l'importance données à cette recontre, le fait que le président Sékou Touré lui-même ait tenu à accompagner l'imam dans tous ses déplacements, alors qu'il s'est abstenu de le faire pour plusieurs chefs d'Etat, tout cela a fort intrigué les diplomates occidentaux et Sherman s'en est fait l'écho auprès de moi tout au long de la visite et même après le départ de l'imam.
“C'est ainsi qu'il a voulu savoir si, réellement, la désignation du premier ministre guinéen à la tête du comité d'Etat de coopération avec les pays arabes, si l'annonce d'investissements arabes colossaux à Ayekoyé 14 et enfin si cette visite exceptionnelle de l'imam de La Mecque ne préparaient pas l'entrée imminente de la Guinée dans la Ligue arabe.
“En effet, si la Ligue arabe a longtemps limité son recrutement aux seuls pays arabes, depuis quelques années, en attirant d'abord la Mauritanie puis la Somalie, elle s'est lancée dans une politique extensive. Enfin, selon Sherman, l'Occident en général et les Etats-Unis en particulier, considéraient comme une catastrophe, aux répercussions imprévisibles, une éventuelle adhésion de la Guinée à la Ligue arabe.
“Après avoir longuement discuté les différents aspects de cette visite, je disais à Sherman que l'accueil officiel et surtout les manifestations populaires qui avaient entouré cette rencontre manifestaient le sentiment quasi unanime et l'adhésion totale des populations guinéenne à l'islam, à sa doctrine, à sa pratique et à son respect pour ceux qui ont le privilège de la garde, de la protection et de l'administration des Lieux saints de l'Islam. Quant à l'adhésion de la Guinée à la Ligue arabe, j'affirmais qu'à mon avis elle ne saurait se pose ni à présent ni dans un avenir prévisibles, car trop de choses séparent les options politiques guinéeennes de celles découlant de la charte de la Ligue et de sa politique concrète depuis sa création en 1945.”

Pour “aider”Diallo Telli à rédiger cette nouvelle “confession”, le comité révolutionnaire a fait preuve d'une grande médiocrité. Le texte fourmille d'inexactitudes et d'invraisemblances, que Telli n'aurait jamais admises, à moins qu'il n'ait voulu là encore laisser à l'intention des observaterus des traces évidentes de la fausseté des “aveux”. Prenons en quelques exemples au fil de cette longue déposition.
Henry Kissinger, pour commencer, n'était pas secrétaire d'Etat à la date indiqué (1971), puisqu'il n'a été nommé à ce poste qu'en juillet 1973. Par ailleurs, il était notoire que Kissinger ne s'intéressait guère à l'Afrique et il n'eut certainement pas consacré un “entretien spécial “à recruter Telli pour la CIA. Si cet organisme avait dû s'intéresser à Diallo Telli — et il est probable que des responsables de la CIA ont tenté, pour Telli comme pour bien d'autres, de le sonder à un moment ou à un autre —, cela aurait été bien des années auparavant. Il auraiet été judicieux, en effet, de s'intéresser à lui alors qu'il représentait la Guinée à l'ONU et aux Etats-Unis, ou lorsqu'il commençait à mettre en place l'administration de l'OUA, et non pas alors qu'arrivé à l'âge mûr, il s'apprêtait à regagner son pays dans des circonstances notoirement délicates et particulièrement défavorables pour exercer une influence sur la défense des positions américaines en Guinée. L'ambassade des Etats-Unis à Conakry était toujours composée de gens de qualité, aimant le pays où ils servaient et fort bien renseignés : ils n'auraient certainement pas songé à confier le sort des intérêts américains à un ministre peul tel que Diallo Telli dans la conjoncture de l'époque. Affirmer que Kissinger aurait promis l'appui américain à Diallo Telli pour qu'il puisse obtenir, soit sa réélection comme secrétaire général de l'OUA, soit un poste important aux Nations unies, témoigne également d'une complète méconnaissance de la réalité internationale. Les recrutements à l'ONU dépendent de beaucoup de facteurs sur lesquels les Etats-Unis n'ont aucune influence et Telli le savait bien : sa propre tentative auprès de Kurt Waldheim en février 1972 pour se faire recruter ne produisit aucun résultat.
Que les Etats-Unis aient songé à renverser le régime de Sékou Touré (lui-même soupçonné par certains d'être un agent de la CIA !) au moment même où ce dernier, qui n'avait jamais réellement menacé les intérêts économiques américains, même à sa période la plus radicale, commençait à infléchir sa politique pour se rapprocher des pays plus modérés, est également peu crédible : au moment de la découverte du “complot peul”, Sékou Touré refusait aux avions soviétiques de continuer à utiliser l'aéroport de Conakry pour leurs vols d'observation sur l'Atlantique ! Quant à affirmer que les Etats-Unis étaient également inquiets devant la perspective de voir les relations franco-guinéennes se rétablir, nous pouvons témoigner personnellement du contraire : Terence Todman, qui était l'ambassadeur en poste au moment des négociations, et ses successeurs William C. Harrop et Oliver S. Crosby nous ont régulièrement aidé et nous ont donné de précieuses indications pour notre mission. Le contenu enfin des conversation que Telli aurait eues avec ses interlocuteurs américains, libériens ou suisses reste d'une grande banalité et n'aurait certainement rien appris de nouveau à des personalité quelque peu averties des relations internationales et des engagements guinéens.
Dès le 23 août, à Washington, le sous-secrétaire d'Etat aux Affaires africaines, Talcot Seeley, convoque d'ailleurs l'ambassadeur de Guinée aux Etats-Unis, Habib Bah. Il qualifie les affirmations attribuées à Diallo Telli de mensonges et assure que le gouvernement de Washington n'a rien entrepris contre le régime guinéen ou son président. On apprend d'ailleurs qu'une semaine plus tôt, Kissinger, devenu effectivement secrétaire d'Etat, avait justement adressé à Sékou Touré un message personnel très cordial, pour lui faire part des efforts américains concernant l'Afrique australe et exprimer son appréciation de la politique de non-alignement menée par la Guinée. L'ambassadeur des Etats-Unis venait également d'annoncer la décision de Washington d'ajouter dix mille tonnes aux dix-sept mille cinq cent tonnes de riz, farine et huile antérieurement accordées pour l'année 1976. Quelques jours plus tard, un communiqué officiel publié à Washington déclare : “En piégeant le gouvernement de la Guinée et en l'amenant à diffuser des mensonges aussi éclatants, les ennemis de la Guinée on réussi, même après l'arrestation des comploteurs impliqués, à continuer à empoisonner encore les relations de la Guinée avec des gouvernements amis.”
Quant à la conversation avec le diplomate suisse, la “déposition” contient à ce sujet une error terminologique de taille, que jamais Diallo Telli, diplomate chevronné, n'eût commise. Il n'y avait pas d'ambassade de Suisse en Guinée, mais un chargé d'affaires, ce qui est protocolairement tout à fait différent. Il est par ailleurs faux de qualifier l'entretien en question de “premier”, puisque Benoît Frochaux, le chargé d'affaires suisse, était en poste à Conakry depuis plusieurs années déjà et qu'il avait, comme tous ses collègues, l'occasion de rencontrer bon nombre de ministres lors de toutes les réceptions officielles, des manifestations au Palais du Peuple et aussi, de temps en temps, à l'aéroport où les diplomates passaient les longues heures d'attente à échanger des propos avec les responsables guinéens présents, y compris parfois le président lui-même. Les attentes, en effet, pouvaient durer très longtemps, plusieurs heures quelquefois, losque l'on avait annoncé un avion amenant des “vedettes” comme Fidel Castro, Kaddafi ou Agostinho Neto. Diallo Telli était justement l'un des interlocuteurs recherchés dans ce circonstances parce qu'il s'exprimait de manière plus facile et plus volubile que d'autres et que sa conversation ne manquait pas de substance et de franchise. Les entretiens avaient forcément de nombreux témoins, à moins de prendre la précaution d'aller s'installer sur la terrasse surplombant l'aire de stationnement des avions.
Benoît Frochaux nous a raconté lui-même le souvenir qu'il a de la conversation rapportée dans ses “aveux“ par Diallo Telli 15 : “Quant aux déclarations de Diallo Telli, il y eût semble-t-il de nombreuses dépositions qui concernaient plusieurs chefs de mission 16. Elles étaient en résever et tu te souviendars que l'une des bandes relatait de soi-disant contacts avec l'ancien ambassadeur du Liberia et le conseiller commercial américain, tandis que l'autre me concernait. Fait curieux, tous trois nous trouvions hors de Guinée au moment où Sékou Touré les a fait écouter à ses militants au Palais du Peuple 17. Si tous trois avions été présents, qui aurait été choisi ? Il fallait évidemment désigner des absents pour éviter des protestations immédiates. En réalité, Diallo Telli ne m'a jamais fourni d'informations. Je l'ai interrogé une fois sur l'éventualité d'un remaniement ministériel. Comme il ne voulait pas me répondre, je lui fis remarquer que ma question n'avait rien de compromettant, que j'exerçais normalement mes fonctions et qu'il était logique que je sois informé par un membre du gouvernement avant d'apprendre une nouvelle comme celle-là par le journal Horoya.
“Diallo Telli m'en voulait un peu, poursuit Benoît Frochaux, parce que j'avais refusé une bourse d'études pour son fils Thierno qui, après Moscou, aurait voulu s'inscrire à l'école d'interprètes de Genève. Je lui avais dit carrément que la Suisse n'offrait pas de bourse aux fils de ministres. J'avais tout de même écrit à Berne et la réponse officielle avait été identique. Il m'en a gardé rancune un certain temps et lors d'une attente interminable à l'aéroport (sauf erreur de ma part, pour attendre le président béninois Kérékou pendant quatre heures et demi !), il avait attaqué la Suisse. Je lui avais reproché son attitude en lui faisant remarqué que j'étais en Guinée pour le maintien de nos excellentes relations et de nos rapports et non pour enregistrer des critiques à notre regard. Siaka Touré, qui était à une autre table, aura dû constater que notre conversation était assez mouvementée.”
Nous étions présents lors de cette conversation. Il y avait été très peu question de politique, plutôt de problèmes quotidiens, de la récolte et des pluies en Guinée, des difficultés en matière de téléphone et d'électricité, rien en tout cas qui puisse être considéré comme secrets d'Etat ou même simplement comme des informations confidentielles. C'était au printemps 1976. Nous avons été stupéfaits de voir cette anodine conversation de salon d'honneur montée en épingle et retenue contre Telli comme la preuve qu'il complotait contre le régime avec des représentants de puissances étrangères. C'était bien là la preuve que le Comité révolutionnaire était obligé de faire flèche de tout bois pour monter une accusation contre l'infortuné Diallo Telli. Nous avons fait la remarque à Sékou Touré lorsque nous sommes allés le voir quelque temps après. Comment un ambassadeur, lui avons-nous fait remarquer, pouvait-il encore faire son travail d'information et de contact si même les questions les plus innocentes risquaient d'entraîner ses interlocuteurs dans une affaire d'espionnage ? Et s'il fallait éviter de s'entretenir avec de futurs “comploteurs”, que le président veulle bien nous en fournir la liste, afin que nous les évitions soigneusement à l'avenir ! Goûtant peu notre ironie, Sékou Touré ne nous répondit pas...
S'agissant des relations avec la France, dès que les comités locaux du PDG commencèrent, début août, à réclamer la rupture des relations avec Paris, nous avons alerté le gouvernement français et écrit une lettre personnelle à Seydou Keita, ambassadeur de Guinée à Paris depuis janvier 1976, en soulignant l'inanité de ces accusations et la voie dangereuse dans laquelle on s'engageait. Le président Valéry Giscard d'Estaing avait alors reçu à l'Elysée Seydou Keita le 19 août, le jour même de son retour à Paris à l'issue de son déplacement officiel, et lui avait remis une lettre personnelle pour Sékou Touré. Le président français y écrivait notamment : “Une amélioration aussi marquée de nos relations n'était sans doute pas de nature à satisfaire tout lemonde ; c'est pourquoi je ne suis guère étonné des rumeurs qui sont répandues par certains, faisant état d'une prétendue assistance de la France aux opposants au régime guinéen."
Seydou Keita était arrivé à Conakry le 23 et avait immédiatement communiqué ce message au président. Quatre jours après, le 27 août, alors même que la radio continuait à diffuser des pétitions réclamant la rupture, Sékou Touré marquait sa volonté de protéger les relations avec la France et se tirait d'affaire avec une pirouettte en faisant lire sur les ondes de le Voix de la Révolution un communiqué d'un ton embarassé et plutôt mal rédigé : “Le comité central et le gouvernement se sont réunis en session commune le vendredit 27 août 1976 à partir de 12 heures, sous la haute présidence du secrétaire général du Parti-Etat de Guinée, Responsable Suprême de la Révolution, le camarade Ahmed Sékou Touré. Le Responsable Suprême de la Révolution a fait un exposé, dans un cadre d'informations générales, relatif à la conjoncture politique guinéenne et aux rapports de la République de Guinée avec un certain nombre de pays africains et étrangers. S'agissant plus particulièrement des rapports franco-guinéens, le Responsable Suprême de la Révolution a fait état d'une importante correspondance du chef de l'Etat français, Son Excellence M. Valéry Giscard d'Estaing, parvenue à Conakry par l'intermédiaire de l'ambassadeur guinéen, le camarade Seydou Keita. Par cette correspondance, le chef de l'Etat français a solennellement réaffirmé sa parfaite disponibilité à poursuivre la politique de coopération franche et loyale entre la République de Guinée et la République française. Le Responsable Suprême de la Révolution, après avoir exprimé les mêmes sentiments, a néanmoins fait état d'une information qu'il avait reçue de milieux amis parisiens et qu'il avait communiquée en son temps, tant à l'ambassadeur de France à Conakry qu'à l'ambassadeur de Guinée à Paris, dans le but éventuellement de la communiquer au gouvernement français. Cette information concernait une aide en moyens et facilités accordées aux antiguinéens en France par l'ancien premier ministre français M. Jacques Chirac.18.
“Le Responsable Suprême de la Révolution a été amené à faire une liaison entre ce fait antérieurement porté à sa connaissance et les déclarations récentes de certains agents de la cinquième colonne arrêtés pour complot contre le régime guinéen.”
Le premier ministre Jacques Chirac ayant démissionné le 25 août pour des raisons qui tenaient entièrement à la politique intérieure française, Sékou Touré avait une fois de plus cédé à son “guinéo-centrisme ” chronique et à son “ego“ habituel et fait semblant de croire que cette démission avait été exigée par le président Giscard d'Estaing pour préserver les relations franco-guinéennes et ménager le leader de Conakry ! Quoi qu'il en soit, il ne fut plus jamais question de remettre en cause les rapports de la Guinée avec la France, les Etats-Unis, le Liberia ou la Suisse... Les implications internationales du “complot peul“ furent désormais passées sous silence et l'affaire devint ce qu'elle n'avait au fond jamais cessé d'être : une affaire intérieure guinéenne et un règlement de comptes entre le régime et l'ethnie peul. Il s'agit alors bien, selon la terminologie de l'époque, de “couper la tête et la queue de la cinquième colonne (...) en donnant un enterrement de première classe, un enterrement définitif au racisme et au régionalisme peuls”.
Le martyre de Diallo Telli n'en est pas terminé pour autant, bien au contraire. Si les tortures et les interrogatoires lui sont désormais épargnés jusqu'à l'épreuve finale, il doit subir le sort commun et les avanies réservées aux prisonniers. Tous les témoignages concordent pour affirmer son courage, sa compassion pour ses codétenus, et en particulier les plus jeunes. Tous concordent aussi pour dire que sa foi islamique fut un puissant réconfort au cours de ces huit mois de détention : en dépit de tout, il suit les prescriptions du ramadam, récites des versets du Coran et porte en permanence un chapelet confectionné avec des boulettes de pain séché, cadeau d'un autre prisonnier.
Il ne se fait aucune illusion sur son sort, comme le prouve un échange de lettres de décembre 1976-janvier 1977 avec Sékou Touré dont fait état Amadou Diallo dans son ouvrage. Il émane de ces lettres un ton d'authenticité tel qu'il nous faut les citer ici :

"Conakry, le 23 décembre 1976
“Telli,
“Au-delà de nos responsabilités respectives devant notre peuple et l'Histoire, nous pensons que tu es bien placé pour coopérer étroitement avec la Révolution. Si pendant dix-neuf jours de souffrance tu t'es obstiné à utiliser le droit des autres pour prouver ton innocence, nous ne pouvons pas nous fier à cette littérature juridique. Comme tu as dû le constater, notre peuple est devenu un peuple majeur hautement responsable. Le CNR et nous-mêmes avons volontairement limité les dégâts. En effet, l'ex-colonel Lamine Diallo, l'ex-gouverneur Ibrahima Diallo, Mountaga Baldé, Yaya Keita, Sekou Yansané, etc. changeront de poste ou seront mis à la retraite, mais ne seront pas arrêtés. Nous précisons avec des preuves à l'appui que tous ceux-ci sont des complices actifs ou passifs du vaste complot que tu as ourdi contre notre peuple et ses légitimes représentants. Ton seul souci étant de parvenir au pouvoir au sein d'un régime réactionnaire, tu n'hésites pas à entrainer le maximum de cadres même intègres dans ta trahison en vue d'aboutir à un soulèvement populaire où le Parti-Etat de la Guinée perdrait le contrôle de la situation. Nous proclamons solennellement notre volonté de mettre à ta disposition toutes les archives au sujet de la cinquième colonne. Sur toutes ces listes tu figures en tête. Nous n'avons pas peur de toi. Nous n'avons peur que de notre peuple et de Dieu. Nous pouvions te faireêter à l'aube de notre indépendance. Nous ne l'avons pas fait. Malgré ton comportement anti-peuple, nous pensions qu'il nous appartenait de te donner la chance de te racheter aux yeux de notre peuple et de sa glorieuse histoire. Ce faisant, nous avons agi contre la volonté de notre peuple et de celle nos plus proches collaborateurs. Jusqu'ici, nous continuons à penser que rien n'est perdu pour toi. Car si ton apport au Parti a été jugé très insuffisant depuis notre indépendance, là où tu es aujourd'hui, tu peux faire des livres pour rendre service à ce Parti qui t'a grandi. L'idélogie de notre Parti n'étant pas une idéologie figée, nous te demandons de nous préciser exactement le rôle que tu pourrais jouer pour notre pays largement ouvert sur le reste du monde. En vantant tes mérites créés de toutes pièces, la presse réactionnaire compromet la visite que le nouveau président de la République française a accepté de rendre à notre peuple. Désormais, ton sort est lié à ta sincérité pour le Parti-Etat de Guinée.
“En pensant que pour une fois tu sauras te mettre aux côtés de notre peuple, nous te rappelons que tu es encore utile à ta famille.
“Prêt pour la Révolution !
Ahmed Sékou Touré.”

“Boiro, le 24 décembre 1976
“Au président Ahmed Sékou Touré !
“Cher président,
“En recevant ta lettre datée du 23 courant, j'ai voulu y répondre par une longue et profonde lettre. Mais le nouvel environnement qui m'a été créé m'en empêche. Toutefois, tu voudras bien m'entendre sur deux points : un éventuel soulèvement populaire et mes nouvelles préoccupations.
“Concernant le premier point, l'histoire nous a montré que tous les régimes dont l'assise repose sur le mensonge et la force périssent par la force. Ce soulèment populaire qui te hante, je ne l'ai jamais souhaité pour mon pays, mais il est inévitable. Il a été obtenu de moi une déposition dans laquelle je devais être président de la République de Guinée à la suite d'un coup de force. Très sincèrement entre nous, soyons sérieux. Tu sais que j'ignore tout de ce scénario. Puisque je l'ignore, comment veux-tu que j'entraine des personnes dans ma soi-disant trahison dont je nie l'existence tant au fond qu'à la forme. Toi et moi, nous sommes d'accord sur un point : il y a eu trahison. Mais c'est moi la victime. Car, selon moi, si j'ai trahi la Guinée et l'Afrique au profit du PDG, ce dernier m'a trahi. Aujourd'hui effectivement, je me reproche d'avoir livré de nombreuses populations à une vraie campagne de haine. Mais Dieu est grand. Les populations soussous pour lesquelles j'ai une grande estime et admiration sauront rester plus grandes que toi et moi.
“Pour aborder le deuxième volet de ma lettre, tous ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas naif. Depuis que suis dans la cellule 54 au camp Boiro, mon seul souci est de savoir comment trouver la voie vers mon créateur. Pour cela, je m'emploie à Le prier pour implorer Son pardon. Je sais que j'ai été en partie victime de mon éducation et peut-être de ma religion. Car, dans une famille où il n'existe pas de morale sociale, celui qui en a une est naturellement désigné comme victime. Mon unique sauveur est Dieu. Il est trop tard pour Lui demander de me sortir de Boiro. En dernière analyse, j'ai une grande part de responsabilité dans cette triste fin qui me guette. Je Le prie tous les jours pour que mon sang et mon innocence servent à bâtir une Guinée libre. Pour ce qui est de ma famille, je ne peux lui être d'aucune utilité aujourd'hui. Je n'ai jamais pu penser au respect, à l'amour, à l'estime et à la confiance que le beau peuple qui l'a engendrée m'a temoignés sans me reprocher tous les torts que je lui ai causés.
“Malgré ton engagement par écrit de faire passer mon authentique déclaration à la radio, je doute que tu le fasses. Et pourtant, elle revêt pour moi une grande importance, car à défaut d'un testament proprement dit, elle me permet de communiquer avec tous ceux qui m'accordent ce crédit moral que tu voudrais effacer. Tout en insistant avec force sur mon incapacité à être à la hauteur de ce qu'ils attendaient de moi, je voudrais leur dire que les guerres ont toujours imposé des sacrifices, et que la perte d'un soldat ne doit pas signifier l'abandon de la guerre. Je dois leur apprendre que je ressemble à un de ces généraux dont la valeur réelle ne dépasse pas celle d'un soldat moyen. Je sais qu'ils se sont toujours montrés généreux avec moi, aussi face à ma triste fin je prie et leur reste reconnaissant. Je sais qu'au bout du chemin ils me trouveront au sein de leurs rangs, à la place du soldat moyen que j'ai toujours été. Ce grand arbre qu'aux yeux de certain j'ai été, ne leur a donné ni ombrage ni fruits. Qu'il soit abattu et donne du bois à leurs foyers. Un grand contemporain nous a appris que lorsque tout un peuple boit la même eau, écoute la même musique, lit ême journal, porte la même tenue, etc., il est difficile aux individus qui le composent d'affirmer une personnalité. Je n'ai pas fait dérogation à cette règle. Mais j'ai la ferme conviction que cette personnalité existe et qu'elle émergera d'un des quatre coins de notre merveilleux pays et qu'elle donnera la parole à ses fils, afin qu'ils exposent à l'appréciation de la patrie l'apport de chacun de nous. Parce que j'ai trahi la Guinée et l'Afrique au service du PDG, rien n'empêchera le poids de la patrie d'écraser mon corps afin d'en extraire le sang et l'âme que je suis indigne de porter. Le fils hors mariage que j'ai été pour la Guiné et l'Afrique ne mérite pas les honneurs de la patrie. Je demande à tous les hommes et à toutes les femmes de fouiller au plus profond de leur générosité afin d'implorer pour moi le pardon d'Allah. Merci à Allah qui m'a créé. Merci à la Guinée, à l'Afrique et aux hommes du reste du monde qui, malgré mes minces qualités d'homme, ont voulu me faire naître, m'élever, m'aimer, et respecter en moi la créature d'Allah le Tout-Puissant. Je souhaite qu'après moi en Guinée, en Afrique ou en n'importe quel lieu du monde des enfants, des vieillards et des femmes ne paient plus de leur vie l'irresponsabilité d'hommes qui, au lieu de créer et d'entretenir la liberté, la torpillent.
“Vivent la justice et la liberté !
Diallo Telli.”

“Conakry, le 12 janvier 1977
“Telli,
“Après lecture de ta lettre du 24-12-76, nous ne comprenons pas que tu sois résigné à cette mort que tu es en train de préparer toi-même. Lorsqu'un homme choisit délibérémment la trahison, il oublie souvent qu'aux yeux de sa propre famille il peut demeurer un trésor pour celle-ci. Que tu refuses d'aider la Révolution comme nous l'avions souhaité dans notre lettre du 23-12-76, rien n'est plus normal pour la classe anti-peuple que tu persistes à représenter. En te posant cette question nous n'étions pas dupe. Ta réponse était connue d'avance par nous. En ce qui nous concerne, toute notre vie est consacrée à notre peuple. Et à aucun moment nous n'hésiterons à appliquer les décisions qui vont dans le sens du devenir heureux de notre peuple. Si d'un commun accord le Conseil national de la Révolution et nous-même, avons volontairement limité les dimensions de ton vaste complot, nous n'avon peur ni de toi ni moins encore de tes complices. Grâce à l'humanisme naturel de notre Révolution populaire et démocratique, notre peuple te nourrira dans ses prisons en vue de te restituer un jour, sain et sauf, à ta propre famille. A cet effet, des instructions seront données à Siaka qui en assurera l'exécution. Nous t'assurons par la même occasion de notre volonté de faire passer ta déclaration à la radio et dans les pages de notre quotidien Horoya. Au moment opportun Siaka fera l'enregistrement.
“Nous t'invitons à trouver ici nos très sincères amitiés que ton acte n'a pu effacer.
&lquo;Prêt pour la Révolution !
“Ahmed Sékou Toué.”

“Boiro, le 13 janvier 1977
“Au président Ahmed Sékou Touré
“Président,
“Bien que je dispose encore d'un grand stock de courage et de morale, ta lettre, à cause de mon état physique, risquait d'être sans suite. Mais le bon sens m'oblige de te répondre. Je le ferai sur deux points : ta propre question et mes préocuppation éternelles.
L'on dit souvent qu'il ne faut pas demander à quelqu'un qui se noie. Si je devais être d'une quelconque utilité à ta nouvelle politique, je ne serais pas là où je suis. Pour l'observateur, l'avènement de cette politique semble être lié à ma présence ici. Et aujourd'hui tu sembles persuader ceux qui nous entourent que je constituais l'obstacle à cette ouverture. Or, dans l'exercice de mes fonctions, je n'ai jamais été consulté sur ce genre de question. Je pense que ton parti dispose toujours de ses grands penseurs susceptibles d'opérer l'amorce de ta nouvelle politique. Intérieurement, je suis très content d'apprendre par ta propre voix ce virage politique tant souhaité par notre peuple. Si quelques-uns d'entre nous n'ont pas été écouté lorsqu'ils évoquaient cette nécessité brûlante, dans leur agonie ou de leur tombeau ils se réjouiront pournotre peuple d'apprendre cette nouvelle ; mais, si je m'en tiens à ce que me disaient mes parents, j'ai bien peur que, pour toi, l'hyène reste toujours l'hyène. En refusant d'écouter les uns, ta nouvelle politique risque de manquer les autres qu'elle vise.
“Président, et ce sera le deuxième point, je crois que pour des raisons qui te sont personnelles que je ne veux pas évoquer ici, tu vas épargner nos familles l'horreur de notre mort publique par pendaison ou fusillade. Mais je t'ai découvert à Boiro, et tout laisse à penser que mes jours sont désormais comptés. Depuis, je suis à cheval entre ce monde régi par ton humeur et celui où Allah notre créateur commun nous attend tous les deux. Etant musulman pratiquant, je ne me suiciderai pas. Je répondrai à l'appel d'Allah par mes sommaires prières. Le moment venu je te demande de faire vérifier si mon comportement a bien été celui que je dis : je n'appelerai ni Siaka, ni Moussa, ni encore moins toi. Je n'appellerai qu'Allah le Tout-Puissant. Je sais que Lui seul pourra me répondre.
“Vivent la justice et la liberté.
Diallo Telli.”

Un mois après cette dernière lettre, le 12 février 1977, en milieu d'après-midi, agissant évidemment sur instructions venues de très haut, l'adjudant-chef Mamadou Fofana ordonne l'arrêt de tout mouvement de toute circulation dans le camp Boiro et fait fermer toutes les cellules. Celles qui sont occupées par le Dr. Alpha Oumar Barry, Sy Savané Souleymane, Diallo Telli, le capitaine Lamine Kouyaté et le lieutenant Alassane Diallo, et qui portent respectivement les numéros 49, 53, 54, 60 et 62, sont vidées de tout leur modeste contenu, objets personnels, plats, etc. La lettre “D”, signifiant “diète noire”, est tracée sur la porte.
Le 16 février intervient un changement. Sy Savané, qui échappera ainsi à l'atroce fin de ses compagnons, est remplacé par Alioune Dramé.

Quant à Telli Diallo, il est transféré de la cellule 54 à la 52, sans doute parce qua la porte de la première était partiellement rongée par la rouille ; cela aurait pu permettre de laisser passer trop d'air, peut-êtême de la nourriture, ou un peu d'eau versée par des âmes charitables sur le sol devant les cellules, ou encore de murmurer quelques paroles de sympathie à l'intention du mourant ! Par une température éprouvante —elle atteint près 45° en cette saison —, la privation totale de nourriture et d'eau ne tarde pas à faire son oeuvre. Les symptômes sont inéluctables et terribles, surtout pour des organismes déjà affaiblis par les mauvais traitements et pour des hommes qui ont perdu tout espoir de clémence ou de pitié de la part de leurs bourreaux : le pouls ne tarde pas à se ralentir, la pression sanguine diminue, les yeux s'injectent de sang, la peau devient sèche, rèche et froide, les mains et les pieds sont sujets à des démangeaisons, des fourmillements et enfin d'atroces brûlures, la bouche s'assèche et devient douloureuse, la salivation s'accroît -- lorsque la fin approche, les codétenus entendent derrière les portes closes des bruits de déglutition intense.
Le 26 février meurt le Dr. Alpha Oumar Barry ; le 28, c'est au tour des deux militaires ; enfin, le 1er mars, le matin, peu avant 9 heures, Diallo Telli rend le dernier soupir, cependant qu'Alioune Dramé mourra quelques minutes plus tard. Siaka Touré qui, au cours de sa ronde quotidienne, ne manquait jamais de se rendre devant les cellules de ces détenus, en est informé immédiatement et il rend compte de l'évènement sans tarder à Sekou Toure lui-même.
D'après le témoignage de Porthos Diallo, des prélèvements symboliques sont alors effectués sur le corps de Telli 19 ; ils serviront à des séances rituelles. Selon Amadou Diallo, après une toilette sommaire, les dépouilles enveloppées dans trois mètres de percale sont emmenéens dans une ambulance militaire jusqu'au cimetière de Kaporo, dans la banlieue de Conakry, où elles sont ensevelies, sans qu'ait lieu aucune cérémonie religieuse. Les effets personnels de Diallo Telli, ou ce qui en reste, sont, avec ceux qui appartiennent à ses quatres compagnons, entassés dans un sac. Quelques jours plus tard, ils seront brûlés, à l'exception de ce qui apparut encore utilisable.
Après la mort de Sekou Toure, l'une des premières décisions prise sous la Deuxième République de Guiné par le colonel Lansana Conté, après l'ouverture des camps et la libération des détenus encore vivants, sera de réhabiliter les victimes et d'ordonner la restitution de leurs biens. Diallo Telli restera le plus illustre de ces martyrs. Son souvenir demeure vivace en Guinée, en Afrique et dans le monde. Sekou Toure n'avait évidemment pas lu Friedrich Nietzsche, qui écrivait : “Que celui qui veut tuer son adversaire se demande si ce n'est pas la meilleure façon de l'éterniser en lui-même.”20


Notes
1. Sy Savané, a une femme française qui, avec ses deux filles, très handicappées par de graves troubles de la vue, se trouvait en France à l'époque. C'est probablement à cette circonstance qu'il doit de ne pas avoir subi le même traitement que ses frères d'infortune. Nous arrivâmes à le faire libérer et peu après expulser vers la France.
2. Curieusement, la même erreur de date est mentionnée dans l'ouvrage d'Amadou Diallo et dans celui d'Alpha Abdoulaye Diallo .
3. Lettre de l'auteur, 1er mars 1988.
4. Conversation avec l'auteur en septembre 1987.
5. La Vérité du ministre, op. cit.
5 bis. La Vérité du ministre, op. cit.
6. Cette phrase aurait, selon “Porthos” Diallo, été insérée par Sékou Touré lui-même dans les “aveux“ afin de dresser contre les Peuls le reste de la population.
7. Banque guinéenne du commerce extérieur, Telli dispose aussi de 16 000 dollars déposés à Alger ; Sékou Touré le sait et fera confisquer cette somme.
8. Les relation diplomatiques entre la Guinée et le Sénégal resteront en fait interrompues jusqu'en mars 1978. On voit mal dans ces conditions la villa de Diallo Telli être très utile à l'époque mentionnée.
9. Arrêté dans le cadre du “complot peul”, ce lieutenant venait de rentrer d'Angola où il faisait partie du contingent guinéen mis fin 1975 - début 1976 à la disposition du MPLA.
10. Ex-aide de camp de Sékou Touré, le capitaine Lamine Kouyaté fut arrêté.
11. L'ambassadeur Sherman a quitté Conakry au moment de l'arrestation de Diallo Telli.
12. Ces brigades sont considérées par Sékou Touré comme le “fer de lance“ du développement agricole.
13. Office des bauxites de Kindia, mine de bauxite équippée par l'URSS, et dont la production est en grande partie exportée vers ce pays.
14. Le gisement de bauxite d'Ayekoyé qui se situe non loin de celui de Sangaredi devait être exploité à l'aide de capitaux arabes.
15. Lettre à l'auteur, 30 juin 1988.
16. Selon M. Marchandise, président de Péchiney, qui eut un entretien à cette époque avec Sékou Touré, celui-ci aurait affirmé que “même l'ambassadeur de France s'était laissé prendre au jeu de Diallo Telli ” et notre nom figurait donc sur la liste des “personnalités contactées” ! Nous avons mis les choses au point avec Sékou, lui retraçant les conversations intéressantes mais anodines que nous avons eues avec Telli. Le président nous dit alors qu'il nous maintenait toute sa confiance… et qu'il ne fallait pas attacher foi à tout ce qui était contenu dans les dépositions !
17. En fait, l'ambassadeur du Liberia n'était plus en Guinée en août 1976. Le jeune conseiller commercial américain, David D., s'était absenté, car l'ambassade américaine avait été avertie par les services guinéeens qu'il valait mieux qu'il ne fût pas présent à Conakry au moment où les “ aveux“ de Telli seraient diffusés. Nous connaissions pour notre part le représentant de la CIA à l'ambassade américaine; ce n'était pas le conseiller commercial.
18. Allusion à une lettre émanant de Guinéens de Paris, que Sékou Touré nous avait effectivement communiqée quelques mois auparavant et qui faisait état d'une audience accordée par le premier ministre Jacques Chirac aux responsables du Regroupement des Guinéens de l'Extérieur. Nous avions fait faire une enquête à Paris ; elle avait fait apparaître que Jacques Chirac était en déplacement aux Antilles à la date prétendue de l'audience.
19. “Porthos” Alpha-Abdoulaye Diallo ajoute que “(…) pour qui connaît Sékou Touré et son régime (...), toutes ces diètes noires étaient des sacrifices humains recommandés par les féticheurs” (La Vérité du Ministre, op. cit.).
20. Nietzsche, Aurore,Gallimard.


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