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Memorial Camp Boiro
Complot Peul. Diallo Telli


André Lewin
Diallo Telli. Le destin tragique d'un grand Africain

Jeune Afrique Livres. Collection Destins. 1990. 225 pages
http://www.jeuneafrique.com


Préface

J'étais, je l 'avoue, de ceux qui manifestèrent quelque appréhension, pour ne pas dire une certaine réticence, devant le projet d'André Lewin qui voit aujourd'hui le jour. Comment, m'étais-je dit, un homme qui fut, plus qu'un simple diplomate, un proche, sinon un ami, de Sékou Touré, pourrait-il écrire un livre crédible consacré à Diallo Telli ? Sans avoir la moindre inclination pour une oeuvre hagiographique, conçue et réalisée pour chanter la gloire du premier secrétaire général de l'OUA, je pensais que ce dernier méritait tout de même un livre écrit dans un esprit serein, objectif et, pour tout dire, sans trop de parti pris. J'avais d 'autant plus d 'appréhension à cet égard que je savais la haine incommensurable que nourrissait Sékou Touré à l 'égard de Diallo Telli et de tout ce que celui-ci symbolisait à ses yeux. Dans ces conditions, j'imaginais aisément tout ce que le dictateur, dont on connaissait I'extraordinaire faculté d 'invention, de mensonge et de mise en scène avait bien pu raconter à son ami » français sur sa victime. Ces confidences étant fraîches encore, je me disais qu'André Lewin ne pourrait pas s'en dégager de sitôt afin de pouvoir écrire un livre qui ne soit pas trop influencé par les sentiments du premier président de la République de Guinée. Autrement dit, même si une biographie de Diallo Telli devêtre écrite par André Lewin, il fallait, me semblait-il, que ce dernier prenne, en plus de la distance indispensable pour mener à bien pareille entreprise, du recul afin de laisser le temps faire son oeuvre. Car il reste, assurément beaucoup de témoins à confesser, de placards à ouvrir, d 'histoires nauséabondes à faire remonter à la surface, si l 'on veut tout conna~tre des méthodes et pratiques du régime défunt. Sans qu'il ait peut-être bénéficié de tout le temps nécessaire au recensement et au dépouillement des innombrables documents relatifs à cette période sombre de l'histoire de la Guinée, l'ancien ambassadeur de France en Guinée a incontestablement fait, pour le moins, de son mieux. A la lecture de son manuscrit, je n'ai pu que reconnaître son courage et sa probité intellectuelle et saluer l'extraordinaire effort d'objectivité qu'il a déployé. Impossible de ne pas rendre hommage au véritable travail de fourmi qu'il a accompli, en réunissant des informations et témoignages, souvent inédits, sur cet extraordinaire pan d'histoire qui nous intéresse.
Grâce à sa documentation personnelle, enrichie par un sens peu commun de la psychologie, André Lewin a su camper avec bonheur un Diallo Telli à la fois attachant et complexe, quelque peu différent de l'image que conserve de lui le grand public. Un intellectuel brillant, toujours major de sa promotion dans les différentes écoles qu'il a fréquentées, tant en Afrique qu'en France. Mais aussi un homme qui, comme beaucoup de sujets brillants, cachait mal une certaine naiveté dans la vie courante.
Une naiveté particulièrement dangereuse qu'il a affaire à un autodidacte sans scrupules formé à la dure école de la rue et pour qui la fin justifie toujours les moyens. N'est-ce pas ce trait de sa personnalité qui explique la déconcertante décision de Telli de rentrer en Guinée en 1972 après l 'échec de sa candidature pour un troisième mandat de secrétaire de l 'OUA ? Tout le monde s'inquiétait pour lui. Lui-même savait que Sékou Touré voulait sa perte. Il l'avait reconnu un jour devant nous au cours d 'un entretien à l'hôtel Lutétia à Paris. Il nous l'avait redit à Kinshasa, peu avant de se rendre au sommet de Rabat. Dans le cas où votre mandat de secrétaire général de l'OUA ne serait pas renouvelé, lui avions-nous alors conseillé, ne rentrez pas en Guinée ! Installez-vous à Dakar, Abidjan, Kinshasa, Rabat, Alger ou ailleurs, quitte à ne pas entrer dans l'opposition si cela vous répugne. Mais refusez d 'aller servir Sékou Touré. Car tout le monde sait qu'il n 'attend qu 'une occasion pour vous arrêter et, qui sait, vous éliminer ».
Tout en manifestant des appréhensions, et même une certaine méfiance, vis-à-vis du dictateur, l'ancien secrétaire général de l'OUA ne savait pas à quel point il n'était aux yeux de Sékou Touré, et ce quoiqu'ilfasse, qu'un condamné à mort en sursis. Diallo Telli n'était d'ailleurs pas le seul dans ce cas. Nombre de personnalités, dont certaines parmi les plus puissantes du régime de Conakry, ont été ainsi condamnées à leur insu, bien avant leur arrestation. A cause d 'un mot prononcé de façon inopportune, ou tout simplement en raison de leur notoriété à l'intérieur du pays ou à l'extérieur.
Pour le chef de l'État d'alors, tout Guinéen qui, grâce à sa notoriété, son succès ou sa réussite, dans quelque domaine que ce soit, faisait parler de lui, était un homme qui lui portait ombrage et constituait de ce fait même un danger. Tel est le ressort qui conduisit à l 'arrestation et à l'assassinat de Diallo Telli. Celui-ci, aux yeux de Sékou Touré, réunissait toutes les conditions pour mériter son calvaire: for- mation intellectuelle, prestige, notoriété. Le leader du Parti démocra- tique de Guinée se méfiait, pour employer un mot faible, de toute personne ayant de tels bagages. Oui, la naiveté. Pourquoi, en effet, Diallo Telli a-t-il regagné Conakry malgré tout après le sommet de Rabat ? Parce que, confiait-il avec la pureté d 'un juriste, du moment qu 'on a rien à se reprocher, aucun tribunal ne peut vous condamner. Sur quelle base et à partir de quel délit pourrait-on vous appréhender, interrogeait-il, avec tout de même un petit éclair de doute dans les yeux ? Ce qu 'il ne savait pas et ne découvrira qu 'une fois dans sa cellule du camp Boiro, c'est que sous un régirne de dictature, point n'est besoin d'avoir fait quelque chose pour êtreêté et condamné. Dans un système comme celui mis en place par Sékou Touré, il y avait en toutes circonstances toutes sortes de délits recensables, à commencer par ceux de descendance, d 'instruction, de fortune, de mariage ou de notoriété et même de faciès. N'importe qui pouvait être condamné à tout moment à la peine capitale en raison de sa naissance, de son instruction, de sa richesse voire à cause de sa femme ou de sa popularité. Le verdict était d 'autant plus facile à prononcer qu'il était fixé d'avance, avant même le procès », par un tribunal composé de proches du chef de l'État. Combien de personnalités guinéennes connues pour leur intelligence, leur courage physique et leur habileté sont ainsi tombées, comme Diallo Telli, dans l'infernal piège tendu par le Responsable Suprême de la Révolution ». Elles ont simplement eu tort de croire jusqu'au bout que le pire ne pouvait arriver qu'à ceux qui avaient effectivement comploté contre le chef de l'État. C'est cette conviction qu'un innocent ne peut être condamné qui a conduit ces personnalités civiles et militaires à expérimenter la fameuse cabine technique » du camp Boiro avant de rendre l'âme d 'une façon ou d 'une autre. Tout ceci n'est d'ailleurs pas, en fin de compte, à l'honneur de la Guinée et des Guinéens. Car pareille attitude de la part des victimes des camps de détention montre simplement à quel point les fameux complots contre le régime étaient à l'évidence montés de toutes pièces. A quelques rares exceptions prèscelles notamment de certains officiers impliqués dans la tentative de coup d 'État militaire de Kaman Diaby en mars 1969,la plupart des condamnés à l'instigation de Sékou Touré le furent à tort. Ils ont été, comme Diallo Telli, arrêtés et souvent mis à mort alors qu'ils n'avaient jamais osé lever le moindre petit doigt contre le régime, ni pour protester contre l'injustice, la misère et les exactions, ni, à plus forte raison, en songeant à la moindre action réelle de révolte. Lorsqu'on jette un regard rétrospectif sur la passivité de l'écrasante majorité du peuple guinéen tout au long de ces vingt-six ans de dictature, on ne peut donc qu'être perplexe. Surtout si on observe, par comparaison, les puissants mouvements de résistance qu'ont connu d 'autres pays, face à des dictatures moins totalitaires et en tout cas moins dévastatrices. Il fallut la révolte des femmes qui, en août 1977, affrontèrent seules, les mains nues, le dictateur pour sauver quelque peu l'honneur des Guinéens. Toujours est-il qu'arrêté en juin 1976, alors même qu'il n'avait jamais comploté, qu'il avait de surcroît en certaines circonstances fait montre d'un zèle combien pathétique et inutile en vue de se couvrir » aux yeux de Sékou Touré, Diallo Telli mourut en 1977 dans l'indifférence générale. Ce sacrifice, cependant, fut loin d'être inutile; et il inspireême les générations futures. Plus qu'un crime, la mise à mort du premier secrétaire général de l'OUA fut en effet une terrible faute politique. Cet événement tragique permit de secouer la torpeur d'une opinion publique anesthésiée, laquelle, jusque-là, ne voulait rien savoir des pratiques de Sékou Touré. L'horrible disparition de Diallo Telli amena en particulier la communauté internationale à s'interroger et à ouvrir les yeux sur le régime de Conakry et son chef. Pourquoi cette fois-là, alors que tant d 'autres innocents avaient péri avant le premier secrétaire général de l 'OUA ? Tout simplement parce que, pour l'opinion guinéenne et internationale, Diallo Telli n'était pas un citoyen guinéen comme les autres. Par-delà ses titres et activités de haut fonctionnaire, de diplomate ou de ministre, il représentait d 'abord et avant tout un mythe et un symbole, dont la disparition ne pouvait évidemment passer inaperçue. Un mythe et symbole des années de braise d 'une Afrique independante, et, partant, pleine d 'espérance et de promesses. En brisant ce rêve, en s'attaquant à un homme qui incarnait ce qu 'il y avait de plus sacré, Sékou Touré portait sans le savoir atteinte à sa propre légende. C'est tout cela que l'ambassadeur André Lewin a eu le mérite de nous rappeler en écrivant ce livre empreint de savoir, de vérité histori- que et de générosité humaine. Qu'il soit remercié pour cette biographie qui est aussi une excellente contribution à l'éclairage d'une importante page de l'histoire de la Guinée.

Siradiou Diallo