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Memorial Camp Boiro — Témoignages
Victimes


Ousmane Ardo Bâ.
Camp Boiro. Sinistre geôle de Sékou Touré

Editions L'Harmattan. Paris. 1986. 276 pages


Septième partie
L'abominable agonie

Mes sincères remerciements à Blaise Ndiaye,
qui m'a adopté dès notre première rencontre.

Au Camp Boiro, la survie s'accompagne d'une condition impérative: la loi du silence. C'est-à-dire, faites toujours semblant d'ignorer ce que trame le Comité révolutionnaire, les morts du Camp Boiro qu'une dictature terrible avait catapultés dans un autre monde. Dictature qui se camouflait derrière une justice dite « populaire », injuste, mais qu'on appelle quand même « justice » en Guinée. Les interrogatoires de cette justice expéditive avaient pour juges d'instruction des inquisiteurs et des tortionnaires qui travaillaient la nuit.

Avril 1976.

Une nouvelle hallucinante tomba en début d'après-midi sur les « téléscripteurs » et nous restâmes un bon moment perplexes sur le bien-fondé de cette information. Une demi-heure plus tard, un « Boiro-matin » la confirmera. Un garçon de quatorze ans venait d'être jeté dans les geôles de la cellule 56. C'était le très jeune

tous arrêtés et jetés au Camp Boiro.
La présence de cet enfant parmi nous bouleversera profondément les prisonniers. Certes, nous avions déjà un enfant, Daniel de Sainte Marie, fils d'une ancienne hôtesse de l'air arrêtée parce qu'elle aimait un Européen. Cet enfant était né dans ces terribles geôles et il vivait parmi nous. Tantôt il égayait la prison par ses chansons, tantôt il affligeait tout le monde par ses pleurs. Deux jours plus tard, nous fumes au courant du mobile de l'arrestation de cet enfant, du commandant de la brigade de Madina et de ses miliciens.
Lamarana Diallo était un gosse turbulent qui aimait fréquenter le marché de Madina. Un jour il trouva les miliciens endormis, il leur vola un de leurs pistolets qui traînait à côté d'eux. Quand Lamarana rentra à la maison avec son arme volée, sa mère s'en aperçut et lui demanda où il avait trouvé l'arme. « Je l'ai ramassée dans la rue », répondit l'enfant. Prudente qu'elle était, mais surtout avertie des machinations de la Guinée, la mère conduisit son enfant, avec l'arme, au PRL (pouvoir révolutionnaire local) où elle remit l'arme volée en ville. Le secrétaire général fera parvenir un rapport au Comité directeur de la section, le Comité directeur fera un compte rendu à la Fédération et de la Fédération au Comité révolutionnaire.
Immédiatement le Comité révolutionnaire ordonna l'arrestation de l'enfant: pauvre gosse ! il sera d'abord conduit au poste X, l'annexe de la prison où étaient incarcérés des frontaliers, deux anciennes responsables politiques au niveau national et des jeunes femmes et des jeunes filles. C'est à partir de ce poste X que se tramera le processus de la machination de ce qu'ils appelleront le « Complot de Diallo Telli ». En effet, le capitaine Siaka Touré comblera cet enfant de cadeaux, de jouets et de bonbons en lui disant: « Nous savons que ce sont des grandes personnes qui t'ont armé pour que tu tues le président le 14 mai, lors du défilé au stade du 28 septembre ». Parmi ces grandes personnes on compte

L'enfant, qui ne savait pas la tragédie qui se préparait, donna son accord au capitaine Siaka Touré. Ainsi, chaque matin, l'enfant partait au bureau du Comité révolutionnaire pour apprendre par coeur son aveu. Chaque fois qu'il revenait du siège du Comité révolutionnaire pour regagner le couloir du pavillon 5 où il était étroitement surveillé par le garde-chiourme, les adjudants-chef du Comité révolutionnaire donnaient de l'argent à l'enfant et demandaient aux geôliers d'aller acheter tout ce que désirait le gosse.
Avec les jours qui passaient, le Comité révolutionnaire perfectionnait l'aveu du jeune Lamarana Diallo et au fil des jours la liste noire qui accompagnait cet aveu s'allongeait. Chaque jour des arrestations s'opéraient parmi les petits miliciens de Madina. Après quelques jours d'interrogatoire, ces pauvres serviteurs de la Révolution devenaient des « ennemis » du peuple, chacun d'eux avait reconnu sous la torture être complice du jeune Lamarana, ce jeune tueur à gage que personne n'avait jamais connu, cet enfant qu'un regrettable hasard avait conduit auprès d'un pistolet dont le propriétaire avait été vaincu par le sommeil, après avoir veillé toute une nuit. Certes, ils continuaient à servir d'une autre manière la Révolution. Grâce à eux, nous connaîtrons ce qui se passait à l'interrogatoire. Tous devaient dire qu'ils étaient engagés par de hauts responsables politiques pour liquider physiquement le président Ahmed Sékou Touré.
Au mois de mai, avant le 14, date de l'anniversaire du parti démocratique de Guinée, comme d'habitude, le Comité révolutionnaire lança les rumeurs selon lesquelles il venait de découvrir un complot visant à renverser le régime guinéen.
De son côté Diallo Amadou avait accepté d'être un élément du front anti-guinéen. Ce garçon avait d'ailleurs déclaré à des prisonniers être un opposant au régime et par conséquent, perdu pour perdu, il coopérera avec les inquisiteurs pour faire arrêter le plus grand nombre de hauts responsables dans l'espoir que cela entraînerait un soulèvement du peuple. Après plusieurs entrées et sorties du bureau du capitaine Siaka Touré, avec l'aide du Comité révolutionnaire, ils arrangèrent une déposition terrifiante, dans laquelle furent révélées les activités du front anti-guinéen. Selon cette déposition, Diallo Telli était le principal dirigeant du « Complot » des racistes foulahs.
Quelques jours plus tard, Diallo Amadou fut convoqué par le capitaine Siaka Touré pour qu'il apporte des modifications à sa déposition. Il fallait ajouter sur la liste des comploteurs d'autres noms qui étaient de véritables gros morceaux, mais surtout inattendus:

Malgré leurs liens de parenté plus ou moins proches, Ismaël et Siaka Touré étaient deux implacables et sournois adversaires. Depuis la découverte de la fameuse « cinquième colonne » imaginaire, la haine que se vouaient ces deux hommes avait grandi. Profitant des absences fréquentes du capitaine Siaka Touré qui sillonnait les geôles du régime à travers le pays, Ismaël Touré avait réussi à obtenir des aveux en un temps record de tous les proches de Siaka. Aujourd'hui Ismaël et les autres étaient en demi-disgrâce ; ils n'étaient plus membres du Comité révolutionnaire et n'avaient plus le droit de savoir ce qui se tramait dans l'ombre. Dans ce nouveau contexte, Siaka Touré travaillait presque seul avec l'assistance de ses cinq adjudants-chef tortionnaires et le président Ahmed Sékou Touré qui supervisait le tout. Ainsi Siaka pouvait prendre sa revanche.
Pour certains prisonniers qui connaissaient très bien les rouages du régime, l'heure de la libération allait bientôt sonner pour les rescapés de la cinquième colonne. Pour ces anciens proches du régime qui savaient comment les choses se passaient au niveau du Comité révolutionnaire, l'arrestation d'Ismaël, chef de la bande des inquisiteurs, n'était autre chose que le premier acte du scénario de la libération des éléments rescapés de la « cinquième colonne ». Pour ces prisonniers, le président était aux abois. La situation politique et la profonde crise économique que traversait le pays l'obligeaient à jouer une autre carte.
Cette carte ne pouvait être que celle de l'arrestation d'Ismaël Touré et de ses acolytes, qui avaient mené l'enquête du dossier de la « cinquième colonne », présentés devant le peuple comme étant les vrais comploteurs qui avaient abusé de sa confiance en arrêtant tous les véritables révolutionnaires et en les jetant en prison afin de plonger le pays dans le chaos où il se trouvait et en emprisonnant les intellectuels et dignitaires de la Guinée. Ainsi, ce nouvel avatar du « Complot permanent » redorera son blason devant l'opinion nationale et internationale, donnera un nouveau souffle révolutionnaire à la masse et en même temps lui permettra de régler d'une manière conciliante le sort des personnes importantes de la « cinquième colonne » fantôme.

Samedi 17 Juillet 1976.

Dès après la relève de quinze heures, le vacarme des geôliers emplit la prison. Il fallut évacuer immédiatement les deux bâtiments 47 et 61 aux portes métalliques. Les malheureux prisonniers croupissant dans ces lieux furent obligés de quitter les locaux pour céder la place aux nouveaux prisonniers qui devaient être arrêtés le soir même Les épaves qui étaient avec eux à « l'hôpital » en train d'attendre cette mort que nous cachaient les geôliers furent traînés dans d'autres cellules. Seules les deux femmes de la prison, Fatou Touré et Diédoua Diabaté , furent épargnées dans ce branle-bas. Dans les autres cellules aussi, les prisonniers furent regroupés pour faire de la place. Peu importait le nombre de prisonniers qu'on devait entasser dans une cellule, l'essentiel était d'enfermer tout le monde.
Avec regret, je quittai la cellule 13 où je ne me lassais pas de lire la confession d'Ashkar Maroff.

Je ne me suis rendu compte de l'injustice régnant en Guinée
que lorsque j'ai été foudroyé par cette redoutable injustice...

Ainsi, je rejoignis la cellule 8 où étaient incarcérés trois prisonniers arrêtés en 1971. Des reclus rompus à la vie des geôles et connaissant parfaitement le Camp Boiro ou camp de la mort.
Après le déménagement, tous les « télex » demandèrent aux « guetteurs » de se mettre à l'affût car nous étions convaincus que l'opération Diallo Telli devait démarrer le soi-même.
Vers deux heures du matin, les klaxons furieux de la jeep du Comité révolutionnaire nous dirent que les premières victimes débarquaient au Camp Boiro. Aussitôt, une dépêche de la cellule 23 nous faisait savoir qu'il s'agissait de deux militaires;

Deux heures plus tard, un peu après la relève de quatre heures du matin, le grand Telli et Dramé débarquèrent à leur tour de la jeep pour être enfermés dans les cellules 57 et 54. Après l'opération Diallo Telli, la rigueur pénitentiaire des années 1970 à 1975 s'instaura encore dans la forteresse du Camp Boiro. Les portes des cellules qui étaient entrebâillées de neuf heures du matin à cinq heures dans l'après-midi furent bouclées et nous fûmes réduits à notre ancien régime.

Lundi 19 juillet 1976.

L'inexorable marche de la machine infernale avait commencé et rien ne devait l'arrêter. Ainsi se poursuivaient les arrestations. Cette nuit, les dépêches les plus contradictoires se mirent à circuler à travers la prison. D'après certaines, dépêches, Barry Alpha Bakar venait d'être jeté à la cellule 62 et pour d'autres il s'agissait du Dr Alpha Oumar Barry, membre du Bureau politique national. Le matin, la prison fut en émoi, car il n'y avait pas eu de vidange et tous les prisonniers corvéables restèrent bouclés. Fadama, le Hibou, et ses gardes-chiourme accompagnés du lieutenant Lamine Diakité, le Vautour, et du major Sako, ne cessèrent de faire des va-et-vient de la cellule 62 où était incarcéré le seul responsable guinéen arrêté cette nuit au poste de police. Leur empressement nous disait qu'il se passait quelque chose d'anormal dans cette cellule. En effet, la venue de l'ambulance confirmera nos suppositions . Quelques minutes plus tard, ils embarquèrent un prisonnier étendu sur une civière et recouvert d'un drap blanc. Le lieutenant Lamine Diakité, le Vautour, le major Sako et d'autres geôliers en armes, s'embarquèrent à leur tour dans l'ambulance. Cela nous disait qu'il ne s'agissait point d'un « voyageur » mais d'un très important prisonnier malade.
Ce jour là, le capitaine Siaka Touré vint voir l'état de santé du prisonnier, de son oncle Sékou Touré , qui était à la cellule 49, à côté du poste de police de la prison et non loin de cette cellule se trouvait Diallo Amadou , le bouc émissaire de ce drame. Depuis sa tentative de suicide en voulant se pendre avec des lambeaux déchirés de sa couverture, Fadama, le Hibou, avait mis un prisonnier frontalier auprès de lui pour le surveiller à la cellule 52. Le capitaine Siaka Touré se présenta devant l'entrée de la cellule en disant au prisonnier malade:
— Bonjour Docteur, comment allez-vous ? votre camarade et frère, le président Ahmed Sékou Touré est très consterné par votre acte. Devant n'importe quelle situation vous devez compter sur son amitié. Il vous prie de compter sur lui et surtout n'oubliez point que la Révolution a toujours compté sur vous. D'autre part, je vous souhaite meilleure santé, le camarade président m'a demandé de faire venir désormais vos repas à partir de ma maison.
Après avoir tenu ses propos cyniques au prisonnier, le capitaine Siaka Touré tourna les talons, en abandonnant le malheureux au dessein diabolique de cette Révolution.
Dès le départ du capitaine Siaka Touré, Aboubacar Fofana, le prisonnier qui était l'ange gardien de Amadou Diallo, envoya aussitôt des « télex» pour nous dire qu'il s'agissait du docteur Alpha Oumar Barry et non de Alpha Bakar Barry, cet homme que le destin fera toujours passer entre les mailles du filet de l'inquisiteur. Le capitaine Siaka Touré était venu s'enquérir de l'état de santé du prisonnier qui avait tenté de mettre fin à ses jours, dès son arrestation, en s'ouvrant les vaisseaux sanguins du cou.
Durant toute la semaine, les arrestations se poursuivirent :

furent arrêtés pour pouvoir donner de l'ampleur au « complot de Telli Diallo » ou le « complot des racistes foulah » selon les expressions mêmes du président guinéen...
Comme le voulaient les méthodes d'inquisition, tous les nouveaux prisonniers furent mis à la diète absolue, afin de les affaiblir pour la cabine technique. Dix jours après leur arrestation, les nouvelles victimes commencèrent à défiler dans la salle de torture. Après la deuxième séance de torture, Diallo Telli fut complètement anéanti et le malheureux accepta de reconnaître être l'auteur d'un complot qui ne lui avait jamais traversé la tête. Il fallut qu'il rédige lui-même son aveu, tout en reconnaissant avoir été recruté par les Américains et par le truchement de l'ancien secrétaire d'Etat Henry Kissinger. Evidemment, dans l'état où il se trouvait, Telli ne pouvait se servir de ses mains pour écrire. C'est Keita, un ancien instituteur devenu gendarme et geôlier, qui sera le secrétaire de Diallo Telli. C'est à partir de sa cellule que Telli dictera toute une matinée son « aveu » à ce gros gendarme moustachu. Le Comité révolutionnaire ne sera pas satisfait de ce premier aveu. Le lendemain, le capitaine Siaka Touré demandera à l'adjudant-chef Leno, un membre du Comité de rédaction des aveux du Comité révolutionnaire, de venir auprès de Telli pour l'aider à arranger son aveu qui lui servira aussi de passeport de la mort et du déshonneur. Durant toute une journée, l'inquisiteur resta auprès du prisonnier. De son côté le capitaine Siaka Touré ne cessait de venir voir le Dr Alpha Oumar Barry pour lui transmettre des messages du président de la République, qui lui demandait de sauver la face de la Révolution en reconnaissant sa soi-disant complicité. Le Dr Alpha Oumar cédera et acceptera de faire partie des comploteurs. C'est affreux, c'est horrible, dans leur réclusion, ces grandes personnalités foulahs ignoraient complètement le drame de leurs frères foulahs ou peulhs. Au-dehors, la tension était vive. Les meetings politiques se succédaient et tous dénonçaient le racisme foulah. Même dans les écoles, les élevés étaient obligés de scander des slogans révolutionnaires qui demandaient la liquidation de tous les « racistes foulahs ». Deux jours plus tard, tous enregistrèrent leur aveu dans les locaux du Comité révolutionnaire. Le capitaine Siaka Touré effectuera personnellement le déplacement et ceci en pleine nuit, pour venir enregistrer dans le poste de police de la prison, l'aveu du Dr Alpha Oumar Barry parce que ce dernier ne pouvait pas effectuer le déplacement à cause de sa vilaine blessure, vestige de sa tentative de suicide. Le Comité révolutionnaire ramassait partout des foulahs pour colmater une déposition incomplète par celle d'un nouveau « comploteur ».

Une fois de plus le Fouta Djallon fut ratissé par le filet de l'inquisition. Des anciens militaires de l'armée française, des paysans, des marabouts dont le célèbre Karamoko Bano et Thierno Ghassimou, des commerçants et des femmes furent traînés et torturés au Camp Boiro. Tous reconnurent être des « comploteurs » sous l'effet de la torture. D'ailleurs, Hadja Bobo Diallo, soeur cadette du renégat, l'ancien numéro 2 guinéen, Saïfoulaye Diallo, sera la grande vedette de cette séquence du « complot permanent guinéen », elle avait reconnu être une conjurée dès le départ et arrangea elle-même son aveu. Ce n'était point un aveu comme les autres mais une pertinente et audacieuse dénonciation du régime de Sékou Touré . Un véritable réquisitoire dans lequel elle avait dénoncé tous les maux dont souffrait le peuple martyr de Guinée. Elle avait parlé de la crise économique que traversait le pays, du manque de denrées alimentaires, du manque de tissu, du manque de médicaments, des inégalités sociales, seuls certains responsables politiques ayant droit au ravitaillement en sucre et en viande. « Si j'étais comploteur, voici les raisons qui me pousseraient à l'être », leur avait-elle dit pour conclure.
Cette déposition de Hadja Bobo fera applaudir toute la Guinée, sous cape. Même certains geôliers n'hésitèrent pas à dire à des prisonniers:
— « Cette femme a tout dit. Cette déposition ne sera pas comme les autres aveux qui passent en général plus de sept fois à travers les antennes de la Voix de la Révolution, elle sera radiodiffusée une seule fois et le responsable suprême de la Révolution se rendra compte de sa gaffe et il s'en prendra au Comité révolutionnaire et à ses inquisiteurs... »
Les jours se succédaient sans qu'Ismaël Touré et Mamadi Keïta ne débarquent au Camp Boiro. Pourtant l'aveu qui les accusait avait bien été enregistré par le même Amadou Diallo. Pour certains qui connaissaient les sentiers sinueux qu'emprunte la Révolution, il ne s'agissait pas pour le moment d'arrêter Ismaël Touré ou Mamadi Keita, car leurs arrestations auraient été « contradictoires avec le complot des racistes foulahs ». Donc cet aveu était gardé dans les archives et plus tard fabriquerait le « complot Ismaël-Mamadi ».
Après les séances d'enregistrement, ce fut ensuite la venue du photographe du Comité révolutionnaire pour la prise des photos qui devaient accompagner chaque déposition dans Horoya, l'organe de presse du parti démocratique de Guinée ou dans le « Livre blanc » destiné à populariser les aveux des comploteurs, des mercenaires, des espions et de je ne sais quoi encore. Cette prise de pose s'était effectuée pour la première fois à notre connaissance dans l'enceinte de la forteresse. Vers dix heures les geôliers sortirent les nouveaux prisonniers un à un en commençant par les grandes personnalités pour les amener sur le tabouret de la dépersonnalisation et les obliger à fixer l'objectif de cet appareil photo qui devait montrer à tout le monde le visage d'un homme bafoué dans le plus profond de lui-même.
Telli Diallo et le jeune tueur à gage Lamarana Diallo devaient reconstituer une scène, les adjudants-chefs du Comité révolutionnaire fixant un grand rideau qui servait de fond de décor sur le mur d'avant du bâtiment 21. Ensuite ils demandèrent au jeune « tueur à gage » Diallo Lamarana de venir se mettre auprès de Diallo Telli qui lui tendait un pistolet dont le jeune « tireur » devait se servir au cours du meeting du 14 mai 1976 pour abattre le Responsable suprême de la Révolution.
Durant tout le mois de juillet 1976, les arrestations se poursuivirent en Guinée et les interrogatoires faisaient rage. Toutes les nuits des hurlements partaient de la cabine technique. Pour la forme, le Responsable suprême de la Révolution avait désigné une commission d'enquête qui n'interrogeait que certains petits prisonniers du bas-peuple. Parmi les membres de cette commission d'enquête on comptait

Peu à peu les arrestations diminuèrent et petit à petit la restriction s'assouplissait. Malgré tout, la période hivernale s'annonçait très rude pour les prisonniers du Camp Boiro. Toutes les cellules étaient pleines à mourir d'étouffement. Le bâtiment 47 était occupé par les grands du « complot des racistes ». En commençant par

Quant à Hadja Bobo Diallo, elle était incarcérée au Poste X. Chacun de ces grands occupait seul une cellule, sauf Amadou Diallo qui avait un « garde du corps » chargé de veiller sur lui.
Avec la même hargne nous menions notre combat pour la survie. Rien ne pouvait nous faire baisser les bras, même l'opiniâtreté du diabolique Fadama Condé, le Hibou, et de ses chiens dressés.
Après l'arrestation de Diallo Telli et de ses compagnons, des mesures discriminatoires s'instaurèrent en Guinée. Les foulahs étaient désormais écartés de certaines fonctions dans l'administration et même tous les rares geôliers foulahs furent immédiatement relevés et renvoyés dans leur caserne. Ceci, bien sûr, pour les empêcher d'en savoir plus sur les manigances du Comité révolutionnaire.
Désormais la prison ne comptait que des geôliers malinkés, originaires de la Haute-Guinée, des Kissiens, Guerzés, etc. originaires de la Guinée forestière.
Ainsi l'adjudant-chef de gendarmerie, Traoré Farama (à ne pas confondre avec Condé Fadama le Hibou; un homme calme et humble, quel destin venait de l'amener dans les enfers du Camp Boiro pour y être geôlier et prendre les commandement de la deuxième équipe ? L'adjudant-chef Soumah, de la garde républicaine, un vieux nostalgique de l'administration coloniale, sera l'adjudant de Traoré Farama.
L'adjudant-chef Soumah se fera appeler « chef de canton » par les prisonniers. C'était à juste titre, car la prison du Camp Boiro était bel et bien un canton à part où le chef de poste faisait régner sa loi répressive durant ses vingt-quatre heures de garde.
Fadama Condé, le Hibou, restait toujours le grand démon du Camp Boiro. Toutes les deux équipes étaient sous son commandement.
Il fallait encore manier la carotte. Au mois de décembre 1976, Cheickou Yaya Diallo et Mamadou Cellou Diallo furent libérés. Comme toujours lorsqu'on arrêtait des foulahs, pour calmer les esprits, il fallait gracier après chaque opération de ratissage un ou deux foulahs emprisonnés depuis des années. Au mois de janvier 1977 une légère détente commença à s'instaurer de nouveau dans la prison. Les portes des cellules étaient de nouveau entrebâillées de neuf heures du matin à dix-sept heures de l'après-midi. Les prisonniers corvéables pouvaient reprendre leurs corvées et circuler dans la cour, sous prétexte d'aller chercher un outil au magasin ou au poste de police
Tous les prisonniers étaient écrasés par les événements bouleversants de la prison et par la fatigue physique, pourtant ces martyrs se maintenaient en vie par cette lueur d'espoir qui vacillait au fond de chacun. Certains compagnons de souffrance nous remontaient le moral avec leurs analyses. Pour eux, la sortie des prisonniers étaient imminente, car le responsable suprême de la révolution devait, coûte que coûte, sauver la face de cette révolution. La seule issue plausible était l'arrestation de Ismaël Touré et des anciens membres du Comité révolutionnaire, présentés au peuple comme étant de véritables contre-révolutionnaires qui ont jeté dans les geôles les vrais militants de la cause guinéenne pour se frayer le chemin du Pouvoir. D'ailleurs le capitaine Siaka Touré avait préparé un second réquisitoire contre Ismaël Touré, et d'autres prisonniers devaient charger davantage Ismaël et Mamadi. Fassou, ce tortionnaire protégé d'Ismaël, se sentira lui aussi traqué, car il savait désormais que les solides mailles de l'inquisition commençaient à se rétrécir autour de son protecteur...
Les semaines passaient toujours sans qu'Ismaël et ses acolytes ne fussent arrêtés. Rien à faire sinon continuer à mener notre combat pour la survie. Vivre avec certains prisonniers dans une même cellule était un véritable calvaire. A n'importe quel moment, il fallait se quereller et même avoir recours aux poings. J'en connaissais un, Kanté Ibrahima, qui était vraiment invivable. D'autres étaient insupportables à cause de leur fanatisme religieux exacerbé, tel que Karamoko Youssouf. Ce marabout soussou en voulait à mort aux geôliers et à Fadama Condé, le Hibou, en particulier, et à chaque fois qu'il s'accrochait avec un geôlier c'étaient tous les prisonniers qui subissaient des répressions, quant au prisonnier fautif il était mis à la diète pour quatre à cinq jours.
Les prières nous étaient interdites à haute voix; chaque fois que le geôlier mettait Karamoko Youssouf à la diète, celui-ci pour l'énerver, hurlait ses prières. Comme on doit s'en douter un opprimé du Camp Boiro ne peut livrer un combat honorable contre le garde-chiourme et quelle que soit la hargne de ce prisonnier, il finira par courber l'échine devant l'impitoyable faim et l'atroce soif de la diète. Seuls, le silence et l'indifférence pouvaient mater ces geôliers. C'est que j'avais compris et ce sont ces deux armes qui m'avaient permis d'atténuer la hargne de Fadama à mon égard. Depuis mon arrestation, Fadama savait que le Comité révolutionnaire devait faire de moi un « espion international » et sous la torture j'avais accepté de devenir cet espion, comme d'ailleurs un jeune guinéen Bah Boubacar, reconnu comme un grand espion travaillant pour le gouvernement portugais de Salazar . A chacune de nos sorties, soit pour la vidange ou la douche mensuelle, Fadama ne cessait de dire aux sentinelles « Hé ! Hé ! il faut surveiller les espions, les mercenaires et la cinquième colonne. »
Bien sûr, Boubacar et moi étions les espions, les frontaliers, les redoutables mercenaires et les cadres politiques et administratifs de la cinquième colonne. A chaque fois que le geôlier en chef hurlait ses consignes, j'étais sur le point de sortir un mot mal placé. Mais à quoi bon, cela me vaudrait des jours de diète disciplinaire ! Par contre, dans certaines cellules, les prisonniers menaient une vie calme et « agréable ». Les intellectuels dispensaient des cours à ceux qui le désiraient, c'est ainsi que certains prisonniers apprirent l'anglais, tandis que d'autres s'initièrent à la comptabilité ou à l'arabe.
Ainsi Thierno Mamadou Saliou Diallo, mon père spirituel, approfondissait mes connaissances coraniques. Ces cours ne se passaient pas sans difficultés; le premier problème fut d'abord avoir de quoi écrire, ensuite celui d'avoir du papier. Il sera résolu grâce aux papiers des cornets de médicaments. Les flacons de mercurochrome ou de bleu de médecine, volés à l'infirmerie nous servaient d'encre et des brins de balais taillés remplaçaient la plume.
Les corvées se multipliaient dans la prison. Chaque jour, il fallait constituer une nouvelle équipe de deux ou trois prisonniers corvéables. Nous fûmes trois prisonniers à être désignés pour le balayage de la prison. Tous les deux jours nous devions balayer la cour sous la surveillance de la seconde équipe de garde. Ces sorties nous permettaient non seulement de dégourdir nos jambes, mais d'avoir aussi droit à une douche et surtout de bavarder avec les nouveaux prisonniers des bâtiments 47 et 61 dont les portes des cellules étaient entrebâillées. Nos entretiens avec les grands Telli, Dramé ou le Dr Barry étaient à nos risques et périls. C'est ainsi que ce matin-là l'ex-secrétaire général de l'O.U.A. me confia une commission destinée à un chef spirituel, une commission émouvante, si pathétique que mes larmes coulèrent. A travers les brefs entretiens que nous avions avec ces grandes personnalités de naguère, nous sentions qu'elles se savaient perdues. Mais la présence dans la prison de quelques grands rescapés de la « cinquième colonne » imaginaire, tels El Hadj Fofana, Diop Alassane, Portos, Dr Keïta Ousmane leur donnait une lueur d'espoir, après tout.

Samedi 26 février 1977.

Le sort des prisonniers du Camp Boiro est incertain, aussi incertain que celui d'un être humain vivant au pied d'un volcan. La Révolution au nom de laquelle nous étions incarcérés était commandée par un homme dont le caractère était celui d'un volcan capable d'entrer en éruption d'une minute à l'autre.
L'après-midi, après la distribution du repas , le vacarme des geôliers et le cliquetis des mitraillettes, signes précurseurs des alertes et des énervements tragiques , alarmèrent les prisonniers. Le garde-chiourme se rua sur les portes entrebâillées et les boucla dans un vacarme infernal. Aussitôt, chaque prisonnier se mit à son observatoire pour surveiller son champ de vision. Je bondis sur mon « radar » et usai de prudence pour ne pas être repéré par les geôliers.
Toute la garde-chiourme était en arme et casquée de fer. Ils étaient alignés devant les portes des cellules du bâtiment 47 où se trouvaient les grands du « complot des racistes foulahs ». L'adjudant-chef Condé Fadama, le Hibou, avait un bout de papier entre les mains et en retrait l'adjudant-chef Fofana Aboubacar, dit Baro, l'intendant du Camp Boiro, se dissimulait derrière un acacia, un lâche qui essayait toujours de s'éclipser pour ne pas être repéré et cloué demain dans un banc du tribunal de l'histoire. Fadama Condé, le Hibou, jeta un coup d'oeil furtif sur le bout de papier qu'il tenait et il se dirigea vers la cellule 49 qu'occupait le Dr Alpha Oumar Barry. Le Hibou ouvrit brutalement la porte de la cellule et deux geôliers, baïonnette au canon, se ruèrent à l'intérieur. Le caporal Sibah, un énergumène intraitable, même avec ses acolytes, et les autres geôliers se ruèrent sur l'assiette qui contenait le repas qu'on venait de servir. Ils jetèrent l'assiette et son contenu au-dehors, y compris le gobelet d'eau, puis ils balancèrent la tinette entre les mains du geôlier qui était planté devant la porte. Avant de sortir de la cellule, Sibah vérifia si aucune boîte ou autre récipient ne restait sur le lit où était étendu le convalescent . L'animal sortit de la cellule et le Hibou referma la porte sous le regard interrogateur du Dr Alpha Oumar Barry qui cherchait à comprendre pourquoi on venait de le priver de son repas et de sa tinette. Fadama Condé, le Hibou, tira un morceau de charbon de sa poche et inscrivit un grand D qui voulait dire diète absolue sur la porte et apposa un petit x au-dessus de ce D et un autre geôlier vint cadenasser la porte de la cellule. Quand ils eurent fini leur manoeuvre, mon sang se glaça dans mes veines et cette terreur de mort m'enveloppa le corps tout en crispant mes boyaux. Mes compagnons de cellule me demandèrent d'expliquer ma terreur et mon effondrement; mais ahuri par ces manoeuvres macabres je restais rivé au « radar » et leur faisait signe de la main d'attendre.
Ce fut au tour de la cellule 54 où se trouvait Diallo Telli d'être ouverte et de recevoir la visite funeste du Hibou et de ses hommes. Comme à la cellule 49, ils sortirent tout ce qui contenait repas et eau, la tinette aussi fut jetée au diable. Impassible au milieu de la cellule, Diallo Telli regardait faire. Quand la cellule fut ratissée de fond en comble, le Hibou ordonna la fermeture de la porte dans un vacarme que nul ne peut décrire et inscrivit le grand D et le petit x fatidiques. Les verrous avaient déjà glissé dans leurs fourreaux depuis longtemps et le cadenas était en place.
La cellule 58 de Savané Souleymane s'ouvrit à son tour et le caporal Sibah y accomplit la même besogne. Devant la porte de la cellule 59, occupée par le lieutenant Diallo Alassane, le Hibou hésita un instant avant de faire signe à trois agents de venir avec le caporal Sibah et les deux autres geôliers qui l'assistaient; les six gardes-chiourme, arme au poing, pénétrèrent dans la cellule. Le prisonnier était couché étendu de tout son long sur sa couverture. Certainement il avait commencé à dormir. Ce fier Foulah de Mali, Yembering, ne se donna même pas la peine de lever la tête pour savoir ce qui se passait et quand tous les récipients furent sortis, le Hibou ferma la porte et accomplit encore sa besogne sinistre. Quand la cellule 60 s'ouvrit, son occupant, le capitaine Lamine Kouyaté, le seul malinké sacrifié pour « colorer » ce complot sursauta et vint se planter au seuil de la porte. Six baïonnettes le poussèrent à l'intérieur de la cellule. Le prisonnier se mit alors à trembler de tout son corps, puis il s'adressa à ses bourreaux :
— Vous voulez me tuer maintenant, disait-il sur un ton qui trahissait toute son angoisse.
— Qui t'a dit que nous voulons te tuer, répondit froidement Fadama Condé, le Hibou.
— Je connais bien les méthodes qu'utilise le Comité révolutionnaire, hurla l'ex-tortionnaire et tueur de la Révolution.
En effet, le capitaine Lamine Kouyaté connaissait parfaitement toutes les méthodes du Comité révolutionnaire, pour avoir été tortionnaire et avoir manigancé le soi-disant « Coup de Kankan » en janvier 1971. Ensuite, il fut officier chef de peloton d'exécution. Pour le remercier des services rendus à la révolution, on avait fait de lui un garde du corps présidentiel, avant de l'envoyer à Kindia comme commandant de la garnison du Camp Keme Bourama. Cet ancien bourreau de la Révolution en savait suffisamment pour être persuadé que tout était fini pour lui et ses compagnons. Cet homme en savait trop et devenait encombrant. Lamine Kouyaté demanda au Hibou de lui trouver de grâce une cigarette et de transmettre pour l'amour de Dieu cette commission au capitaine Siaka Touré « Tu diras au capitaine Siaka Touré » balbutiait-il « que je voulais faire tout mon possible pour envoyer mon père cette année à La Mecque. J'avais ce projet à coeur, je le supplie, au nom de notre amitié, de le faire à ma place ».
L'ex-tortionnaire éclata en sanglots. Le Hibou le regarda un instant, sourit et lui demanda de reprendre courage car il était après tout un officier qui devait sauver son « honneur ». La porte se referma pour de bon derrière cet officier à qui on ordonnait jadis de détruire la vie de tant d'innocents. Aussitôt l'ancien tueur se mit à marteler la porte métallique avec ses mains impuissantes. Derrière lui, le Hibou sourit et dit laconiquement « Rends-toi la mort plus douce, car si tu continues à taper la porte, je te ferai immédiatement ligoter. » Souvent, un prisonnier condamné à mourir par inanition se mettait à taper la porte avec ses mains ou essayait de la défoncer à coups de pieds ; pour le neutraliser les geôliers ligotaient ses pieds et ses poings et le couchaient au milieu de la cellule. Certains se traînaient quand même jusqu'à la porte et recommençaient à la marteler. Alors les gardes-chiourme ramenaient le prisonnier au milieu de la cellule et attachaient une longue corde aux poings et aux chevilles du condamné à mort, ils sortaient le bout de cette corde par le trou d'évacuation et l'attachaient au milieu d'une barre de fer. Ainsi le prisonnier ne pouvait plus atteindre la porte car l'opération l'empêchait de dépasser le milieu de la cellule. Je quittai alors mon poste de misère. Déjà les messages avaient annoncé que les cinq grands du « complot des racistes foulahs » étaient condamnés à mourir d'inanition.
C'était la consternation dans toute la prison. Partout les prisonniers murmuraient « ce n'est pas possible, ça recommence encore ». Et pourtant rien ne s'était arrêté: des hommes mouraient toutes les heures au Camp Boiro...
De nouvelles consignes furent données à la garde-chiourme. Il fallait tout faire comme toujours pour essayer d'empêcher les prisonniers de savoir ce qui se passait comme tragédie dans cette forteresse. De nouveau, ils eurent recours aux consignes draconiennes comme à l'aube de l'histoire du Camp Boiro. La rigueur devint telle que la vidange était faite en pleine nuit. Le peu de prisonniers corvéables qui restaient, étaient surveillés de très près. Toutes les portes des cellules étaient à nouveau verrouillées et cela facilitait notre espionnage car avec ses fermetures de portes, aucun geôlier ne parvenait à surprendre un prisonnier au « radar » et ainsi nous pouvions surveiller toute la prison vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Jeudi 17 février l977.

Depuis six jours les grands du « complot Telli » luttaient contre la mort. L'abominable agonie avançait, mais à pas de caméléon. Chaque heure, chaque jour qui passaient affaiblissaient davantage le martyr, mais surtout creusaient de profondes brèches dans sa volonté de mourir avec dignité. Les geôliers, eux, ce spectacle et cette attente les amusaient. Ainsi, à chaque passation de service, les deux chefs de poste avec leur horde de monstres inhumains, se présentaient à chaque cellule, enfermant un martyr et le chef de poste descendant remettait la clef du cadenas à son remplaçant. De certaines cellules, la voix d'un martyr appelait pour demander du papier et un écritoire afin de rédiger un mot destiné au capitaine Siaka Touré. Pauvre martyr qui ne savait pas que la porte de sa cellule ne s'ouvrira que lorsque appels et cris seront semblables aux râles d'un agonisant.
Pourtant cet après-midi un miracle se produisit au Camp Boiro. Vers seize heures, l'adjudant-chef Fofana Aboubacar dit Baro, se présenta avec un papier qu'il remit au chef de poste, l'adjudant-chef Traoré Farama. Aussitôt ce dernier demanda à deux geôliers de venir avec lui et tous se dirigèrent à la cellule 58 où se trouvait Sy Savané Souleymane. Le chef de poste ouvrit la cellule et demanda au rescapé de sortir, ce qu'il fit, en vacillant sur ses frêles jambes. En cinq jours d'angoisse, la tête de Savané avait complètement blanchi. L'adjudant-chef Traoré Farama conduisit le rescapé à l'infirmerie où l'attendait le major Sako tout en lui disant: — « Tu auras très longue vie. »
En tout cas, Savané Souleymane venait d'être sorti de la tombe par la providence, après quatre jours de diète noire.
Quelques instants plus tard Fadama suivi de ses démons se dirigeait vers la cellule 57 où logeait Dramé Alioune s'ouvrit. Le prisonnier était en train de manger. Le caporal Sibah arracha brutalement l'assiette et la lança au dehors avec son maigre contenu. Puis Sibah vida les eaux des gobelets au milieu de la cellule et sortit tous les récipients.
Quand il termina se besogne, le Hibou fiché devant la porte avec son air macabre, fit signe à l'énergumène de sortir et la porte se referma pour toujours derrière Dramé Alioune.
Ainsi Dramé Alioune prenait la place de Savané Souleymane.
Les jours passaient très lentement au Camp Boiro à cause de ce combat mené par les condamnés, qui était de plus en plus âpre. La soif et la faim devenaient plus impitoyables au fil des jours. C'est à ce stade de combat que le prisonnier témoin de la bataille contre la mort devient lui aussi la proie d'une peur et d'un désespoir sans fin.
Maintenant de toutes les cellules on entendait les cris qui appelaient le chef de poste, ou un geôlier qui passait devant le bâtiment. Comme toujours aucune réponse ne parvenait, si ce n'est le juron d'un geôlier enragé par cette misère. Chaque matin, à travers leur « radar » les condamnés à mort guettaient l'entrée de l'adjudant-chef Fofana Aboubacar dit Baro, car après leur interrogatoire, le capitaine Siaka Touré les avait fait bénéficier de certains avantages: une boite de lait, tous les trois jours, des cigarettes et des allumettes et c'est à cette heure que l'adjudant-chef Fofana Aboubacar, dit Baro, remettait personnellement ces cadeaux empoisonnés. Dès que cet adjudant-chef, intendant du Camp, pénétrait dans le poste de police, chacun d'eux se mettait à héler le nom de ce bourreau de la Révolution. Ce dernier restait au poste de police, donnait les clefs du magasin des denrées à un geôlier et lui ordonnait de sortir le ravitaillement quotidien. Quand l'adjudant-chef Fofana était obligé de se rendre lui-même au magasin, il se dissimulait derrière les acacias de la cour. Cela ne désespérait pas les condamnés à mort, ils continuaient à appeler.
— Chef Fofana, s'il vous plaît, je veux vous parler.
— Chef Fofana pour l'amour de Dieu, venez par là.
Le soir, la fatigue les terrassait et la fraîcheur de la nuit aidant, ils se calmaient un peu et reprenaient leurs prières.
Les autres prisonniers, quant à eux, ne connaissaient aucune trêve, car c'était l'heure à laquelle tous ceux que cette misère sans espoir avait fait sombrer dans la folie se mettaient à hurler comme des chiens aboyant à la lune.
C'est surtout le jeune Lamarana Diallo, qui avait perdu la raison et avait sombré depuis des semaines, qui peinait tous les prisonniers. L'enfant était en proie à des hallucinations. A tout moment, il voyait des bourreaux vêtus de robes écarlates et armés de haches marchant sur lui pour le tuer et cela faisait hurler cet enfant qui cherchait à défoncer la porte de sa cellule pour échapper aux bourreaux menaçants. Quand ce vacarme emplissait la prison, de leur côté les geôliers se déchaînaient et se ruaient sur ces fous et les ligotaient comme des saucissons pour les jeter au dehors avant de les arroser avec de l'eau froide et de les fouetter jusqu'au sang. A partir de cet instant le vacarme devenait indescriptible. C'est seulement vers l'aube qu'un calme précaire régnera dans la prison et ceci à l'heure de la vidange. Les cellules commenceront une à une à s'ouvrir pour permettre aux prisonniers de faire la corvée des latrines. Comme des fantômes, nous défilions. Au dehors les puissants projecteurs éclairaient la cour, de tous côtés les geôliers sont immobiles, arme en main, baïonnette au canon.
Depuis trois ans et huit mois je n'étais pas sorti de ma cellule la nuit. Des étoiles scintillaient au sein du firmament et parmi elles la fameuse étoile de la sorcière. Cette étoile que mon ami Indaga, le grand sorcier Bassari aimait scruter avant de prophétiser. L'une des prophéties du sorcier, lors de notre dernière veillée me revint en tête: sous peu la famille Bassari serait frappée d'une grande peine car leur ami serait trahi. Cette peine des Bassari de Doye Doye ne serait pas causée par la mort, mais par une très longue et très dure absence. Indaga ne s'était pas trompé. J'étais absent depuis des années et cette absence douloureuse, combien de temps durerait-elle encore ?
Jamais je n'avais regardé la voûte céleste et ses astres comme à cette aube. Depuis bientôt quatre ans, je n'avais pas vu la lune et les étoiles.
Le matin, les scènes d'angoisse et d'horreur recommencèrent dans la prison. Les condamnés luttaient toujours pour mourir sans perdre l'honneur devant la garde-chiourme. Pourtant cette volonté était maintenant ébranlée par la faim et la soif. Aux heures des repas, quand la garde commençait à distribuer le déjeuner, on entendait leurs requêtes désespérées.
— Du riz et de l'eau, pour l'amour de Dieu.
Personne ne répondait, sinon Fadama Condé, le Hibou, qui allait se présenter devant chaque porte de cellule pour dire à son occupant . « Ha ! Kè ( « Kè, mot malinké qui veut dire homme ») tu es à la diète pour interrogatoire. » D'ailleurs j'ai envoyé une commission auprès du Comité révolutionnaire pour savoir si je peux vous donner à manger et à boire. Donc ne criez pas. »
Evidemment le Hibou leur disait ça pour donner une lueur d'espoir et éviter que les autres prisonniers ne soient alarmés par leurs demandes.
Le soir, avant la tombée de la nuit, ces demandes recommençaient et la rigueur de la détention devenait effroyable, sans parler des consignes de plus en plus draconiennes. C'est ainsi, qu'un jour, l'adjudant-chef Traoré Fadama aperçut un prisonnier corvéable derrière le bâtiment 47 où se trouvaient les martyrs. Aussitôt il héla la sentinelle pour lui dire:
— Sentinelle, désormais, si tu vois un prisonnier rôder dans les parages, ouvre immédiatement le feu, ne cherche même pas à comprendre...
Il fallait surtout qu'il n'y ait pas de témoins à charge posthumes. Ces condamnés se battraient contre la mort, ils se battaient bien contre la faim et la soif. Tous voulaient mourir sans se rabaisser mais, au-dessus des stoicismes les plus forcenés, demeure cet instinct de conservation qui les obligeait à demander: « A boire ! A manger pour l'amour du ciel ! »
Les autres prisonniers s'affalaient sur les couvertures en attendant leur destin. D'autres passaient la plus grande partie du temps à prier le Souverain juge. En dépit de la nuit qui essayait de recouvrir la réalité macabre de son voile noir, les prisonniers restaient éveillés. Comment dormir ? D'ailleurs comment rester calme quand les cris des fous et les plaintes de ceux qui sont condamnés à mourir par inanition, criblent ce silence de mort?

Vendredi 25 février 1977.

Les mots d'angoisse, le doute et le mal du Camp Boiro étreignaient les prisonniers qui savaient maintenant que la mort, notre adversaire implacable, était partout et que la diète noire restait encore une méthode de liquidation physique au Camp Boiro. En fin de matinée, le « télex » se mit à crépiter pour nous annoncer la mort du Dr Alpha Oumar Barry. C'était le premier « voyageur » qui s'apprêtait à partir pour l'ossuaire de la Révolution. Le docteur Alpha Oumar Barry, déjà affaibli par la blessure qui l'avait presque vidé de son sang, n'avait pu résister plus de treize jours; pourtant ce Foulah avait affronté avec courage l'épreuve.
L'ambulance ambulance s'immobilisa devant la cellule 49 où se trouvait la dépouille du Dr Alpha Oumar Barry. Des portières claquèrent, aussitôt Coumbassa le chauffeur sauta à terre. Cet homme originaire de Télimélé savait où se trouvaient bon nombre de fosses qui renfermaient des martyrs. Depuis la création par Keita Fodéba de cette géhenne, Coumbassa avait travaillé dans ce camp de la mort horrible. Des geôliers s'embarquèrent à leur tour avec le corps du prisonnier torturé à mort et sans oublier leurs pelles et pioches...
La mort venait de libérer le Dr Alpha Oumar Barry, tandis que les camarades continuaient à se battre contre la faim et la soif.

Samedi 26 février 1977.

Dès son arrivée dans la prison Fadama, le Hibou, en compagnie du caporal Sibah et d'autres geôliers commencèrent à ouvrir une à une les cellules des condamnés à mort. Ainsi ils pénétrèrent dans chacune d'entre elles et jetèrent par terre le prisonnier qui était couché sur son lit Pico. Celui-ci poussait un cri de douleur et pourtant le pauvre tentait de parler au Hibou mais la porte se refermait dans un vacarme infernal.
Maintenant la soif et la faim les avaient vaincus et les autres prisonniers angoissés n'entendaient plus aucune plainte, sinon celle des charnières des portes qui gémissaient à chaque ouverture brutale. De temps à autre, le Hibou se présentait devant chaque cellule pour voir l'état d'épuisement du prisonnier qui était désormais aveugle et presque sourd. Malgré leur état, certains agonisants essayaient de lever une main amorphe en direction du bourreau et aussitôt le Hibou refermait la porte et disait à ses acolytes que l'agonisant menait toujours son combat. Pourtant la Révolution essayera d'arracher Dramé Alioune à la mort; car au seizième jour de sa diète noire, le major Sako et le lieutenant Diakité Lamine, le vautour, vinrent dans la cellule du martyr avec mission de le sauver, mais le prisonnier était dans le coma depuis des heures et malgré la tentative des deux bourreaux, Dramé Alioune ne sortit pas de son sommeil comateux.

Lundi 28 février 1977.

La prison était toute silencieuse, le silence était si dense qu'il nous semblait entendre le faible souffle de ceux qui avaient commencé le dernier tour de leur combat contre la mort. Tous les prisonniers partageaient la douleur et l'angoisse des condamnés à l'abominable agonie.
Le Hibou ne cessait de faire des va-et-vient du poste de police aux cellules qui étouffaient, sans le vouloir, des hommes, des êtres humains anéantis par des méthodes auxquelles même le temps de la barbarie répugne. Parfois Fadama, le Hibou, donnait des ordres à un geôlier un peu distrait. Il agissait ainsi pour dire indirectement aux prisonniers aux aguets « Je suis omniprésent, malheur à celui qui se fera prendre en train d'épier ma macabre besogne. »
Tantôt c'était au major Sako et au lieutenant Diakité Lamine, le vautour, de pénétrer dans les cellules pour prendre le pouls des agonisants. Le second « voyageur » quittera le Camp Boiro en fin de matinée pour le royaume de ceux que la mort avait envoyé à l'éternel repos. Il s'agissait de Telli Diallo, premier secrétaire de l'Organisation de l'Unité africaine. Le corps du martyr fut immédiatement emporté par l'ambulance et comme pour tous les morts du Camp Boiro il partira au charnier et y sera enseveli sans toilette funèbre, ni prières, à plus forte raison sans éloges funèbres. Pourtant, le dernier des géants Foulahs ne méritait pas ce sort que lui avait réservé la Révolution. Car du haut de la tribune d'Africa Hall, Diallo Telli avait toujours défendu la cause de la terrible Révolution guinéenne dont il ignorait lui-même la toile de fond. Du haut de cette tribune Diallo Telli condamnait les « contre-révolutionnaires » et « comploteurs » qui cherchaient à saper la marche triomphante de la Révolution guinéenne.
Aujourd'hui, cet homme, cet ardent avocat de la cause de son pays, devenu « comploteur » à son tour, mourait dans ces geôles d'une mort qu'on ne devrait pas même souhaiter à un serpent venimeux.

Mardi 1er mars 1977.

Ironie du sort ! 1er mars 1960, Drame Alioune, ministre des Finances signait les premiers billets de banque de la Guinée indépendante. Dix-sept ans jour pour jour après, Drame Alioune s'éteignait au Camp Boiro. Comme pour les autres, l'ambulance amena immédiatement cet inconditionnel du régime, au charnier et sans oraison funèbre. Pourtant il y avait droit. D'après certaines « dépêches », Telli Diallo qui était mort le 28 février en fin de matinée, ne fut enterré que le 1er mars 1977 et avec Drame Alioune. Si ce fait est exact, leur amitié aura duré jusqu'à leur fosse commune.
Le soir de ce même 1er mars 1977, le major Sako et le lieutenant Vautour sortirent des deux dernières cellules, stéthoscope en main et vinrent dire à la garde-chiourme que les coeurs des deux frères d'armes avaient cessé de battre. Le capitaine Lamine Kouyaté et le lieutenant Diallo Alassane avaient obéi à la discipline militaire jusqu'à mourir presqu'à la même heure, mais avec la différence que l'un, le lieutenant Alassane Diallo, avait affronté courageusement l'épreuve jusqu'au bout. Tandis que l'autre, le capitaine Lamine Kouyaté, n'avait cessé de hurler ses demandes désespérées: « A boire ! A manger pour l'amour de Dieu. »
Drôle de courage que celui d'un tortionnaire ou d'un bourreau, devant leurs victimes rien ne les ébranle. Quand le capitaine Lamine Kouyaté torturait ou tuait des innocents, il était un « homme » insensible et impassible.
Il ne reculait devant rien. Mais une fois que ces bourreaux devaient affronter de redoutables épreuves, ils devenaient les derniers des méprisables, capables de se jeter par terre et prendre les pieds de leurs bourreaux pour les embrasser, suppliant de leur épargner des tortures qu'ils connaissaient trop bien pour les avoir pratiquées sur d'autres.
C'était ainsi l'honneur du Camp Boiro; on voyait mourir des innocents dans la dignité, des monstres dans l'ignominie.


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