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Memorial Camp Boiro — Témoignages
Victimes


Ousmane Ardo Bâ.
Camp Boiro. Sinistre geôle de Sékou Touré

Editions L'Harmattan. Paris. 1986. 276 pages


Quatrième partie
N° 49, Cellule de la diète noire

Pour tous mes Compagnons de captivité avec qui j'ai partagé durant tant d'années le pain noir des geôles de Sékou.

Tenu en éveil par les douleurs et le désespoir, j'écoutais les bruits insolites de la prison. De temps à autre, une sentinelle marchait bruyamment sous la véranda et s'arrêtait devant une cellule dont l'occupant gémissait de douleur et demandait sans cesse la venue du major Sako. Indifférente au sort de ce damné, elle répondait par une grossièreté et continuait sa ronde.
Vers les autres bâtiments une porte s'ouvrait et se refermait avec rage. Certainement un prisonnier à la diète qu'on ramenait de la salle de tortures. A trois cellules de la mienne, un malade de poitrine toussait sèchement tandis que dans le lointain un train roulait et sifflait. Les rats et les bestioles qui rodaient dans la cellule me chicanaient de temps à autre. Les lentes heures passaient...
Comme toutes les aubes, les notes monotones du clairon appelant les gardes au rassemblement matinal retentirent. Quelques agents commençaient à ramasser les gamelles dans lesquelles ils avaient servi la poignée de riz de la veille. Le bruit s'approchait. Puis la grosse ampoule s'alluma et la porte s'ouvrit. Deux gros militaires s'arrêtèrent devant l'entrée de la cellule et réclamèrent la gamelle.
Sans dire mot, j'indiquai du doigt la gamelle qui contenait encore les trois grains de riz de la veille, que je n'avais pas pu manger.
— Va amener la gamelle ou on te fout encore à la diète, hurla l'un d'eux.
Ecoeuré et dégoûté à la fois, je me traînai jusqu'à l'angle où se trouvait la gamelle que je vins tendre aux geôliers qui continuaient leur ramassage tout en menaçant et insultant. Vers huit heures, ce fut l'heure de la distribution du petit déjeuner. L'agent de corvée donnait, comme toujours, un chiffre devant chaque cellule ouverte et la porte se refermait et une autre s'ouvrait. Les verrous de la cellule 53 se mirent à gémir et la porte s'ouvrit. Une vive lumière solaire s'engouffra et m'aveugla un instant, tandis qu'une bouffée d'air pur me caressait la peau, que l'eau n'avait pas douchée depuis deux semaines. L'agent lança un morceau de pain qui roula jusqu'à la tinette, tandis que l'autre me demandait d'apporter où mettre cette mare noire que contenait un seau guère plus propre qu'une auge de porcherie. Le distributeur s'empressa de vider le contenu d'une louche dans la gamelle, serrée entre mes deux avant-bras.
Après la fermeture de la porte, assis sur le parquet, je lorgnais longuement ce café et ce morceau de pain qui flottait dans la saleté. Un moment donné, l'envie de verser ce jus douteux me vint, mais l'impitoyable faim qui me déchirait l'estomac m'en empêcha. Péniblement, je me traînai jusqu'au morceau de pain. Tout en le ramassant, je le débarrassai des cancrelats qui avaient entamé leur repas sans m'attendre, depuis belle lurette. L'amer goût de ce liquide sans trace de sucre me fit cracher la première gorgée. Vers quinze heures, le soldat Soumaoro, le pire des gardes-chiourme, se présenta devant l'encadrement de la porte. Lentement, il posa la gamelle qu'il tenait entre ses mains par terre, me regarda un instant avec dédain, puis posa son brodequin sur le bord de la gamelle et la poussa lentement à l'intérieur de la cellule. Puis il referma violemment la porte et éclata de rire. Cette forme de suprême dédain déchira le plus profond de mes entrailles. Le repas était plus répugnant que le déjeuner, c'était du riz moisi au goût de sac, cuit dans l'eau salée. Pourtant j'avalai ce riz en fermant les yeux de dégoût. Un peu plus tard la même corvée distribua une eau assez vaseuse que je bus avidement.
Les après-midi la chaleur restait la même dans cette fournaise où aucun souffle d'air ne balayait l'atmosphère incandescente sous ces tôles. Les lambeaux qui restaient de ma chemise étaient trempés de sueur et tiraient sur mes plaies mal soignées. Dans cette fournaise où croupissaient des hommes, pourtant se perpétuait la même vie.
Chaque jour après la relève et la passation de service, une sentinelle postée au milieu de l'allée ne cessait de gueuler les mêmes ordres:
— Avancez — Avancez — Plus vite — Avancez.
Cette arrogante voix se perdait à intervalles réguliers dans le vacarme des portes qui s'ouvraient et se refermaient. Puis elle tonnait encore et menaçait de couper l'eau. Cette scène se prolongeait jusqu'à la tombée de la nuit. Ne pouvant voir ce qui se passait au fond de la cour, je me contentais d'écouter les hurlements des geôliers ou parfois, les cris d'un prisonnier qu'on fouettait dans la cour. La nuit était encore tombée sur Boiro; aucun bruit, sinon les pas du garde-chiourme et les gémissements des prisonniers malades. Là-bas, dans le quartier avoisinant, les cris des enfants des gardes, quelques notes de balafons et de mélopées entonnées par des femmes soussous, se faisaient entendre...
Recroquevillé sur la couverture, littéralement envahi par la peur et le désespoir, je songeais à l'issue que la Révolution allait me réserver. Désormais j'avais compris comment cette redoutable Révolution arrachait ces soi-disants aveux que la Radio Guinéenne diffusait depuis l'aube de l'Indépendance de ce pays. Désormais, j'avais la conviction qu'aucun droit n'existait en Guinée et qu'aucun « inculpé » ne disposait de moyens de défense. Les tortures et les enregistrements se faisaient dans le secret le plus absolu, aux heures avancées de ces nuits lugubres, dans cette salle de torture et le tout dans les labyrinthes du Camp Boiro, qu'aucune personne n'approchait de son gré. Pas de tribunaux, pas d'avocats, pas de juge d'instruction, sinon les tortionnaires. Ensuite l'accusé était jeté en réclusion dans le Bloc pénitencier du Camp Boiro.
Les jugements étaient « conditionnés » et dits « populaires », les instances suprêmes du parti démocratique de Guinée : Bureau Politique et Comité Central devaient, au nom du peuple, infliger à « l'inculpé » dont « l'aveu » avait été radiodiffusé ou publié dans Horoya 1, l'organe de presse du parti démocratique de Guinée, la peine de mort. Dans certains cas, c'est au responsable suprême de la Révolution de prononcer la sentence, au nom du Haut Commandement. Cela a été le cas de Ibrahima Sory, exécuté au mois de mars 1972 à Kantoutou, un quartier du village de Saaré Bhoïdo. Et jusqu'au moment où les douze carabines SKS chinoises le firent taire à jamais, Ibrahima Sory ne cessa de hurler son innocence.
Moi qui avais reconnu être un espion, qu'allais-je devenir ? La potence, comme les « mercenaires » de la dite agression ou le poteau comme les « éléments de la 5e colonne » exécutés au coeur de la nuit et dans l'anonymat...
Il se faisait très tard quand la porte de la cellule s'ouvrit, cette fois sans aucun bruit. Mon sang se glaça dans mes veines, ma gorge se serra et une terrible peur m'enveloppa tout entier. Le geôlier arme au poing restait fiché devant la porte sans dire mot. Son mutisme augmenta ma terreur. Quand d'autres pas se mirent à résonner sous la véranda, venant vers le geôlier qui braquait toujours son arme dans la cellule, j'eus alors la conviction que c'était pour le peloton d'exécution. Une sueur froide m'inondait le visage et coulait le long de ma colonne vertébrale.
Je restais recroquevillé et l'esprit presque brouillé, je ne pouvais penser à rien, sinon au peloton d'exécution et aux détonations, aux carabines qui me feront trépasser comme tant d'autres victimes innocentes.
La lumière s'alluma et l'un des geôliers pénétra à l'intérieur de la cellule, m'observa un instant, puis ordonna sèchement: « Lève-toi et prends ta tinette, pour aller faire la vidange ». Cette fois, sans me soucier de mes mains qui me faisaient si mal, je me hâtai d'exécuter son ordre, comme un robot. Cet effort allait se faire sentir un peu après avoir franchi la porte de la cellule, et malgré ma volonté, je déposai la tinette. De terribles douleurs me lacéraient les doigts, les paumes des mains et les poignets.
— Prends ça et suis le tuyau de caoutchouc pour faire la vidange maugréa derrière moi la sentinelle.
En effet, un long tuyau en caoutchouc serpentait au milieu du couloir pour aller aboutir à un trou situé sur le mur du petit bâtiment du fond de la cour. Péniblement, je traînais avec la tinette vers le lieu indiqué, suivi de près par le geôlier qui braquait son arme sur moi. Malgré mes douleurs, ma sortie me permit de continuer la reconnaissance de la prison.
Des cellules se succédaient après la mienne. Lentement je passai à la hauteur de la cellule n° 54 puis de la 55, la 56 et ainsi de suite, jusqu'à la 60, la dernière cellule de ce bâtiment. Celui-ci abritait quatorze cellules, de la première, n° 47, à la dernière, le n° 60. Une allée croisait le couloir et formait ainsi un carrefour où était planté un avocatier. Furtivement, je jetai un coup d'oeil à ma droite et je constatai que les deux bâtiments d'en face cachaient deux grands bâtiments qui abritaient tous des cellules et le poste de police où se trouvait le couloir éclairé par de puissants projecteurs. Avec le deuxième bâtiment de la gauche continuaient les cellules, venaient les n° 61, puis 62, ainsi de suite jusqu'au dernier numéro 76 qui était du côté des W.C. des geôliers.
La latrine était dans ce petit bâtiment au fond de la cour. Donc si la prison ne comptait que ces six bâtiments, cela voulait dire qu'elle ne comptait que soixante-seize cellules où étaient entassés trois ou sept personnes, environ cinq cents prisonniers dans le meilleur moment d'accalmie de la chasse à l'homme.
— Rentre dedans, me dit l'agent et surtout fais attention, il ne faudra pas tomber dans la fosse. Tu videras la tinette dans la fosse et tu laveras avec l'eau qui coule du tuyau suspendu et le tout doit se faire rapidement, 53.
A peine eus-je pénétré dans cette pièce qu'une odeur nauséabonde m'oppressa les poumons et l'envie de vomir me vint. Pieds nus, je pataugeais dans ce mélange de selles, d'urines et de sables et parvint à exécuter cette dégoûtante opération qui allait être désormais quotidienne. Nous regagnâmes au petit trot la cellule et ils s'empressèrent de me boucler. Un peu rassuré de ne pas encore avoir été envoyé à la potence, je poussais un « ouf » de soulagement. Cette nuit-là je ne fermai pas les yeux et me mis aux aguets comme un animal traqué. Dès l'aube, le ramassage des gamelles réveillait tous les prisonniers qui avaient réussi à fermer les yeux. Après leur passage, les damnés du Camp Boiro commençaient à faire leur prière du matin. Parfois des voix fatiguées et tremblotantes troublaient la sérénité de l'aube et s'envolaient avec ferveur et espoir vers Allah, le juge suprême du jour du jugement dernier.
Puis recommençaient les mêmes activités que celles de la veille: distribution du café, le service d'eau, la distribution du repas à quatorze heures ou au-delà, puis les hurlements des geôliers.
Le matin après le déjeuner, le toc-toc du téléphone arabe me sortit de mes rêveries. Avec précaution, je me dirigeai vers le trou d'écoute.
— Bonjour mon Commandant, lui dis-je.
De l'autre côté du mur, la voix calme et limpide du commandant Sylla, l'ex-chef d'état-major de l'armée de l'Air, répondit:
— Bonjour Ousmane et comment vas-tu, mon petit ? Ces jours nous éviterons au maximum de communiquer car l'atmosphère est chargée d'électricité, ça gronde à tout moment. Donc restons sages.
Je voulus poser d'autres questions, mais mon interlocuteur ne me le permit pas. Rapidement les pas de mon ami regagnaient la porte de sa cellule. En effet, il y avait des changements dans la forteresse. Depuis trois jours je constatais que les hurlements des après-midi avaient redoublé d'ardeur et que tous les geôliers étaient en tenue de combat, casque en fer, poignard, cordage, menottes et grenades étaient accrochés à leur ceinturon Les distributions de nourriture et de l'eau étaient faites par une véritable armada. Au cours de mes sorties, la nuit, pour la vidange, j'avais pu remarquer plusieurs mitrailleuses mises en batteries dans les allées et devant le portail, mise en scène pour de prochaines arrestations spectaculaires. Les nuits, des hurlements et des cris emplissaient toute la prison. Vers l'aube, ceux qu'on ramenait de la salle de torture invoquaient le nom d'Allah ou de leur maman. Avec cette situation, la peur me gagna davantage car, avant mon arrestation, je savais déjà la tension qui planait au-dessus de la Guinée.
Les jours et les nuits se succédaient sans que l'atmosphère ne s'éclaircisse. Chaque nuit des arrestations s'opéraient. Cette nuit un inquiétant remue-ménage s'effectua à la cellule 54, les malheureux qui l'occupaient furent tirés de leur sommeil et conduits vers d'autres lieux et les cellules suivantes furent rapidement vidées de leurs pensionnaires. Un véhicule garé dans la cour klaxonnait pour manifester son impatience. Les geôliers se mirent à courir vers la jeep modèle russe, haute sur roues. Malgré la peur, je me traînai jusqu'au trou de la porte. En face de moi était immobilisée la jeep bâchée du Comité révolutionnaire, une dizaine d'agents en armes l'entouraient et je reconnus Traoré Kaba et Oularé. Tous deux gesticulaient et ordonnaient à la victime de descendre. Apparemment, cette dernière refusait d'obéir. Alors trois agents la tirèrent si brutalement qu'elle tomba lourdement. Aussitôt les autres entourèrent le malheureux sur le sol et se mirent à le rouer de coups de pieds et de coups de crosse. Muet comme une ombre, il ne poussait aucun gémissement.
Quand ils le jugèrent suffisamment maté, Oularé leur fit signe d'arrêter la bastonnade et vint relever la victime, la tirant par les menottes tout en la traînant vers la cellule. A leur approche, je distinguai le visage ensanglanté de l'homme menotté, c'était un militaire en uniforme. Il fut jeté dans la cellule 54, verrouillée immédiatement.
La jeep effectua cette nuit plusieurs va-et-vient dans le bloc et chaque fois une nouvelle victime fut débarquée et séquestrée.
Les nouveaux damnés connurent d'affreuses heures dans la « cabine technique ». Chaque nuit ils venaient chercher mon voisin dans la cellule 54 pour ne le ramener qu'à l'aube, de la salle de torture.
Avec les jours qui passaient, grossissaient le nombre des prisonniers. Toutes les nuits les interrogatoires se faisaient sans interruption et avec la même cruauté.

Lundi 15 octobre 1973.

L'ouverture de la porte me tira de mon sommeil matinal, lentement je relevai la tête, posai un regard interrogateur sur mon tourmenteur. L'adjudant-chef Condé Fadama me demanda de sortir pour aller à la commission d'enquête. Pétrifié par cette convocation inattendue, je restai pendant des secondes figé dans cette position. Puis avec angoisse, je franchis le seuil de la porte je ne sais comment. Encadrés par deux geôliers, nous gagnâmes le poste de police où m'attendaient Bengaly Fodé et Bembeya. Un agent se dirigea vers moi avec une paire de menottes.
Sans attendre l'ordre je lui tendais mes deux mains.
— Ce n'est pas la peine, murmura Bengaly Fodé, deux hommes seulement pour l'accompagner.
Nous nous dirigeâmes cette fois au bureau du capitaine Siaka Touré où attendait un homme que je n'avais pas encore rencontré. Mon grand regret, c'est ce que cet inquisiteur restera dans l'anonymat car je ne connaîtrai jamais son nom. A notre entrée, il me demanda de prendre place en face de lui, puis s'adressa à moi rapidement.
— Ousmane, je pense que tu es en mesure d'écrire maintenant. C'est pourquoi nous t'avons fait venir pour un travail.
Je m'installai dans le fauteuil en attendant de savoir où en voulait-il venir. Avec calme, il sortit du bureau une chemise rouge et en retira un document dactylographié. A son tour, Bengaly Fodé regagnait le bureau avec des feuilles blanches et un crayon à bille qu'il vint déposer devant moi. Inquiet, j'essayais en vain de savoir le mobile de cette convocation. Mon inquisiteur me donna aussitôt la réponse à cette question.
— Ousmane, prends le bic et des feuilles, je vais te dicter deux textes, me dit-il.
Comme un automate sans âme, je n'opposai aucun refus ce matin à mes tourmenteurs. Instinctivement je tirai les feuilles devant moi et m'apprêtai à commencer le travail. Une grosse voix commença à lire le premier texte qui était une lettre que j'adressais au capitaine Siaka Touré, secrétaire permanent du Comité révolutionnaire. Ce document dont je ne me souviens plus entièrement me faisait passer pour un révolutionnaire extrémiste militant du P.A.I. 2 qui avait librement déposé contre le gouvernement sénégalais pour contribuer à la réussite de la cause progressiste. Cette lettre commençait ainsi:

Ousmane Bâ
Cellule n° 75
Camp Boiro

Au Capitaine Siaka Touré, Secrétaire permanent du Comité révolutionnaire.
Conakry le 15-10-73

Gloire au parti démocratique de Guinée et à son secrétaire général, le président Ahmed Sékou Touré.
Mon Capitaine Siaka Touré,
Aujourd'hui, je suis fier de moi car j'ai accompli ma mission à soixante pour cent. Etant en Guinée pour taper Senghor, je ne pouvais que viser l'ambassade, je n'ai pas hésité, etc., etc., etc.

Au fur et à mesure que les phrases se succédaient, cette sueur qui m'avait trempé pendant toute la durée de l'enregistrement, se mit à perler abondamment sur mon visage. Et je me rendais compte que, après avoir reconnu sous la torture être un ennemi de la Guinée comme espion, je devais, aujourd'hui, aggraver encore mon cas en me reconnaissant l'ennemi de mon propre pays. Après le premier texte, nous entamâmes le second, sur le même style, avec la seule différence que dans celui-ci, je fournissais d'autres révélations sur les « crimes » du gouvernement sénégalais.
A un moment donné je m'arrêtai d'écrire, laissai tomber le bic pour tenir ma tête avec mes deux mains, comme pour tenter vainement de concentrer mon esprit qui ne me permettait plus de réagir. La voix de l'inquisiteur me ramenai dans la réalité des douleurs, événement que je vivais depuis mon arrestation. Ignominieuse réalité, ignorée des hommes épris de justice, des droits de l'homme. Ici tout est faux. Tout aveu, tout document publié n'étaient arrachés qu'après des heures de torture, de répression sauvage et d'humiliation.
Quand nous terminâmes les deux dictées, l'inquisiteur me demanda de signer les deux textes. Sans mot dire je les signai dans un grand soulagement. Je regagnai la cellule, atterré. Après la fermeture de la porte je me laissai lourdement tomber sur le parquet, complètement effondré par la mise en scène diabolique qui m'entraînait chaque jour davantage dans cet engrenage où on m'avait jeté.
Désormais, je me sentais vaincu. Pourtant il fallait lutter, je tapai au « téléphone arabe » et mon voisin répondit sitôt à mon appel. Rapidement, je lui racontais ce qui s'était passé avec la Commission.
Ne cherche plus à comprendre, ils ont déjà obtenu l'essentiel: l'enregistrement de l'aveu. Malgré cela, ils ont besoin de « grain de sel » pour mieux assaisonner leur sauce quand besoin en sera, me répondit laconiquement commandant Sylla.
Les grincements de verrous nous firent quitter précipitamment le téléphone. N'ayant pas le temps de regagner ma couchette, je me dirigeai vers la tinette.

Mardi 27 novembre 1973.

Après le service d'eau, un grand remue-ménage régnait dans le Camp Boiro. Les geôliers ouvraient les cellules du bâtiment et demandaient à leurs occupants de sortir leurs maigres paquetages.
Dans la cour des voix s'interpellaient, se saluaient et se donnaient quelques nouvelles erronées. C'est ainsi que tendis que le vieux Houphouët avait cédé son fauteuil présidentiel à son dauphin Yacé. Ce tumulte emplissait toute la prison. La cellule 52 s'ouvrit et l'on demanda à mon voisin de sortir avec son paquetage. Aussitôt je ressentis une grande peine car je sais que mon ami allait peut-être partir à l'intérieur de la prison, comme ces quatre prisonniers que je venais de voir traverser la cour avec tinette, couverture et gamelle en main. Les pas d'un gendarme s'arrêtèrent à la porte de ma cellule qui s'ouvrit bruyamment. Un gendarme apparut devant l'encadrement et ordonna d'une voix sèche:
— Dehors, avec tes bagages.
Précipitamment, je bondis sur la couverture et la gamelle et me ruai sous la véranda. Au moment de franchir la porte, le gendarme me demanda d'aller prendre la tinette. Dehors, je restai un bon moment médusé par le nombre impressionnant de prisonniers entassés sous la véranda.
Ils étaient maigres comme des fils de fer, en train de regarder, ouvrant largement des yeux enfoncés au fond de leurs orbites. Moi aussi, je couvrais d'un regard ahuri ce monde mal fichu physiquement, ces prisonniers qui pouvaient être le meilleur spécimen de la déchéance humaine. Soudain un léger sifflement me fit détourner les yeux de ce spectacle horrible. A quelques mètres de moi, à ma droite, se tenait un homme d'une taille moyenne, un bel athlète. Une grosse barbe et des favoris lui dévoraient le menton et le visage. Déjà une calvitie précoce commençait à lui dénuder le crâne. Il était comme tout le monde en tenue pénale.
— C'est ton ami, me dit-il presque dans un murmure. Je le fixais avec un regard plein de reconnaissance et souriais. Je ne disais mot car les prisonniers s'étaient tus, dès l'apparition de Fadama. Cet adjudant-chef, gendarme haut comme trois pommes, faisait trembler de peur tous les prisonniers du Camp Boiro.
Je reconnus un élément de la cinquième colonne, forgée de toute pièce, et la grimace que son visage exprimait sur la photo qui accompagnait sa déposition. Celle-ci, publiée dans le livre blanc, édité par les autorités guinéennes dans le but d'étaler ces aveux dont le procédé scandaleux qui les fabrique de toutes pièces, était ignoré du peuple.
Cette photo m'avait beaucoup attendri à chaque fois que je la voyais dans ce livre blanc.
Fadama s'arrêta un instant, puis commença à envoyer certains prisonniers vers les autres bâtiments. Puis il répartit les autres dans les cellules qui restaient ouvertes. Il faisait entrer trois ou quatre prisonniers dans chacune de ces minuscules cellules, en refermant aussitôt la porte et un autre gendarme effaçait l'inscription précédente et écrivait un gros P, qui voulait dire prisonniers, puis leur nombre, par un chiffre. Et ceci pour permettre aux hommes de corvée de soupe de savoir combien de gamelles ou de morceaux de pain étaient à jeter en hâte dans la cellule.
Fadama s'arrêta devant moi quelques secondes, avant de me demander de regagner la cellule n° 53. Je rentrai dans la cellule avec mon paquetage et un geôlier referma la porte. Quand la porte de ma cellule s'ouvrit de nouveau, une heure plus tard, j'étais assis dans mon angle habituel et analysais une situation dans laquelle nul ne pouvait voir clair.
—Lève-toi et prends tes bagages, ordonna Fadama, avant d'ajouter: nous avons besoin de la place, viens, tu vas rester avec le commandant Sylla car tous deux la Commission peut vous convoquer à tout moment.
— Encore ! demandai-je.
— Oui, encore, c'est la Commission qui décide, sors vite, nous n'avons pas de temps à perdre. D'ailleurs prépare la cellule de celui qui va te remplacer, car celui que tu avais remplacé avait préparé la cellule, donc il faut payer la dette.
Puis l'énergumène éclata de rire.
Confus, je restai au milieu de la cellule, en train de le regarder, dans l'espoir d'avoir des explications pour ce qu'il appelait « préparer la cellule ».
— Sors la couverture et ta gamelle, va les mettre devant la cellule n° 52 et reviens, hurla le geôlier en chef.
Après avoir déposé le tout dehors, je revins à l'intérieur de la cellule pour prendre la tinette. C'est à partir de ce moment que Fadama me fournit les explications qui allaient accroître le dégoût pour l'homme si dévoué à cette cause satanique.
— Maintenant, vide le contenu de la tinette dans toute la cellule. S'il n'y en a pas assez, tu iras chercher la tinette de ton voisin. C'est ce qu'on appelle « préparer une cellule ».
Quand j'eus terminé cette sale corvée, je sortis de la cellule inondée de souillure. Le geôlier ouvrit la cellule 52 et me fit signe d'entrer. Le commandant Sylla m'accueillit à bras ouverts. Pendant des heures nous bavardâmes. On en avait besoin à cause de cette affreuse réclusion, la plus rude épreuve qu'un homme puisse affronter. C'est affreux de rester des heures, des jours, des mois, voire des années sans pouvoir communiquer librement avec ses semblables. Sans avoir aucune information du monde extérieur, c'est vraiment affreux.
Ensuite, il me raconta comment ils avaient procédé pour le faire tomber dans leur guet-apens et l'arrêter.
— Ousmane, tout avait commencé au début du mois de juillet 1973. Ce matin-là une de mes cousines vint me trouver à l'aviation militaire, toute effondrée. Inquiet, je lui demandai ce qui s'était passé à la maison.
— Ton frère a été arrêté par les gens du Comité révolutionnaire et ils l'ont conduit au Camp Boiro, me répondit-elle, tout en sanglotant.
Alors je rassurai ma cousine et décidai de téléphoner immédiatement au capitaine Siaka Touré, secrétaire général du Comité révolutionnaire, un très bon copain. Sans difficultés, je l'eus au bout du fil rapidement, je lui demandai les raisons de l'arrestation de notre grand frère. Il me demanda de ne pas quitter et d'attendre une minute, juste le temps de se renseigner auprès de ses subalternes. Quelques minutes plus tard il m'appela, en disant:
Mboré (mot soussou qui signifie copain) ce sont ces idiots qui ont commis une erreur, il s'agissait d'un autre qui a le même nom que notre grand frère. Viens le chercher tout de suite au Camp Boiro, d'ailleurs je t'attends, car j'ai besoin de toi.
Fou de joie, je bondis dans ma jeep et filai tout droit au Camp Boiro. A mon arrivée les adjudants-chef Oularé, Traoré Kaba et Bembeya qui étaient devant le bureau du capitaine Siaka Touré, se mirent au garde-à-vous et je leur demandai où était Siaka ? Le NFama: « Roi », vient de le demander d'urgence à la présidence, mais avant son départ, il nous a donné l'ordre de partir avec vous au bloc, pour prendre ton grand frère et de lui présenter nos excuses en votre présence, me dit l'un d'eux.
Oularé me demanda de conduire la jeep et les deux autres prirent place sur la banquette arrière. Arrivés au bloc, le lourd portail s'ouvrit et la jeep s'engouffra dans la forteresse et la porte se referma. A peine fus-je descendu du véhicule que des militaires, des gendarmes et gardes républicains survinrent de toute part comme des fantômes. Armes en main, baïonnettes au canon, ils m'encerclèrent et me poussèrent à l'intérieur du poste de police où je fus dépouillé comme un lapin de sa peau. Et je fus jeté ensuite à la cellule n° 52. Depuis lors, je n'ai pas revu qui que ce soit, sinon Fadama Condé et ses chiens dressés. Deux jours après, ils m'envoyaient des questionnaires selon lesquels je voulais faire bombarder la présidence par les Mig 18 et prendre le pouvoir.
— C'est pas possible, murmurai-je. Mais qu'est devenu ton grand frère?
— Il est toujours là, à la cellule 72, à côté de ton grand frère Mbaye Bâ qui est, lui, à la cellule 74.
En entendant le nom de mon grand frère, je me précipitai sur le commandant Sylla et le harcelai de questions.
— Qu'est-il devenu ? L'ont-ils interrogé et comment le savez-vous, mon Commandant ?
— Mon petit, me dit-il calmement, ici nous sommes très renseignés et parfois plus que les geôliers eux-mêmes et pourtant ces bourreaux croient que nous ignorons tout ce qui se passe dans cet enfer. Les prisonniers ont ici un code en morse qu'ils appellent le B.T. Grâce à ce Boiro télex, nous pouvons nous transmettre n'importe quelles nouvelles et à n'importe quelle heure. Je n'ai que quelques mois de détention, mais je commence à être rodé dans le jeu. Avec le temps tu découvriras les secrets du reclus, tu pourras manipuler le telex de Boiro et tu sauras tant d'autres choses: guetter la nuit pendant des heures les moindres bruits, suspects. Ton frère va bien, il n'a pas été interrogé. C'est seulement ton état de santé qui l'inquiète car il sait que tu as été maltraité.
Les grincements des grosses targettes nous avertirent qu'on ouvrait la porte de la cellule et nous nous tûmes. L'adjudant de la garde républicaine Soriba Soumah poussa à l'intérieur de la cellule un prisonnier de petite taille et d'une maigreur extrême. Le corps du malheureux était couvert de gale, il portait une vieille tenue pénale en guenilles.
Sa culotte trouée laissait apparaître une partie de ses fesses dont la peau pendait. La porte se referma et le nouveau pensionnaire alla déposer sa tinette au fond de la cellule et se présenta:
— Bonjour Sylla, dit-il, l'ex-inspecteur de police Barry Oumar est votre nouveau compagnon de cellule.
— C'est incroyable, s'exclama le commandant Sylla avant de dire: d'où venez-vous Ntara ? (« grand frère » en soussou).
— De nulle part sinon du Camp Boiro, fit la voix chevrotante, tu sais qu'avec vingt-huit mois dans cette galère on devient méconnaissable.
Je poussai un long sifflement et repris à haute voix:
— Vingt-huit mois dans cette galère, mais c'est impossible !
— Si pourtant c'est possible, frère.
Mon hébétement m'empêchait de dire quoi que ce soit.
Quand la stupéfaction quitta aussi le commandant Sylla, il se tourna vers moi pour me présenter le nouveau compagnon.
— Ousmane, tu as devant toi l'inspecteur de police Barry Oumar, un ami arrêté depuis août 1971.
Je tendis la main à cette loque humaine adossée contre le mur de cloison qui séparait les cellules 52 et 53, tout en lui disant:
— Très heureux, Ousmane Bâ, cinéaste photographe.
— Oh ! c'est vous le cinéaste de Koundara ? vous êtes un gamin. Avec tout ce qu'on recevait comme messages. On te prenait pour un malabar !
Assoiffé de bavarder à cause de mon éprouvant isolement de deux mois dans ce calvaire, je posais sans cesse des questions, tantôt au commandant Sylla, tantôt à l'inspecteur de police Barry Oumar. A ma question de savoir pourquoi ce regroupement de prisonniers, l'inspecteur de police me répondit:
— Ils regroupent les prisonniers pour faire de la place. D'après le nombre de cellules évacuées, l'opération de ce soir sera de très grande envergure. Et en guise de conclusion il ajouta: Ici, rien n'est stable, ni définitif. Donc ne vous habituez à rien, car à tout moment, ils peuvent te séparer de tout ce qui t'est cher, objets ou compagnon. Bien sûr, tout cela est fait pour briser d'avance le prisonnier
Après la corvée de la soupe, les cris des geôliers me rappelèrent de poser cette question qui me brûlait les lèvres:
— Inspecteur, pourquoi se mettent-ils à crier tous les jours à pareille heure ?
— C'est l'heure de la vidange générale, me répondit Oumar, presque tout notre bâtiment était occupé par de nouveaux prisonniers qui doivent faire la vidange la nuit, afin de les empêcher d'en savoir trop vite sur Boiro.
On ne sait jamais si l'un d'eux qui avait connu des prisonniers allait le raconter en ville après un bref séjour à Boiro. D'ailleurs il arrive rarement de faire un bref séjour dans ce sanctuaire, il faut toujours se dire « j'en ai pour cinq ans ou pour la vie ».
— Voyons mon inspecteur, personne ne peut tenir dans ce lieu maudit pendant cinq ans, fis-je remarquer.
— Si pourtant, on peut tenir pendant des années dans cet enfer. L'essentiel c'est de se déterminer farouchement à tenir coûte que coûte, tenir malgré tout.
Les ouvertures des premières cellules du bâtiment et l'approche des pas des geôliers avisèrent l'inspecteur Barry Oumar, qui était maintenant un habitué du Camp Boiro. Il nous demanda de se préparer pour la vidange. Après le retour des occupants des premières cellules, la nôtre s'ouvrit et un gendarme, arme au poing, nous fit signe de partir avec nos répugnants fardeaux. Au-dehors, l'air frais changea la puanteur de l'étroite cellule dont l'air était pestiféré par les odeurs émanant des tinettes mal fermées et l'âpre odeur de nos corps couverts de plaies, de linge sale et infecté de poux. Un beau soleil brillait au-dessus de ce temple infernal. Et je ne pus m'empêcher d'envier un oiseau qui planait librement dans un ciel bleu.
La sentinelle postée à quelques mètres du carrefour scandait les mêmes ordres que ceux entendus les après-midi:
— Avancez, avancez, plus vite, plus vite. Avancez.
Au passage, j'avais pu compter six cellules évacuées. Sous la menace des sentinelles et des baïonnettes, nous exécutâmes rapidement la vidange dégoûtante dans la latrine et regagnâmes la cellule. Après la fermeture de la porte et le départ du geôlier, Oumar poussa le bas de la porte métallique et y coinça un bâtonnet long de trois centimètres environ. Ainsi cet écartement offrait un grand champ de vision jusqu'au fond de la cour, aux latrines et nous permettait de voir tous les passants qui venaient des autres bâtiments. L'inspecteur de police nous expliqua:
— Ça, c'est « le radar de Boiro », mais il ne faudra jamais se laisser surprendre par un geôlier, car non seulement vous vous taperez quatre jours de diète disciplinaire, mais vous risquerez aussi votre vie. Un prisonnier qui en sait trop est un homme à abattre systématiquement.
Un spectacle bouleversant, désolant, s'offrait devant nous. Des éclopés et des mutilés se traînaient péniblement dans la cour, des squelettes vivants vacillaient avec leurs fardeaux. Tous n'étaient vêtus que de quelques guenilles. D'autres avaient tout simplement un cache-sexe, fait d'une étroite bande déchirée d'une vieille couverture et retenue par une ceinture des mêmes lambeaux de cotonnade. Après ce groupe commençaient à défiler des prisonniers un peu plus valides que ceux du bâtiment précédent. Tous étaient méconnaissables pour ceux qui les avaient perdus de vue depuis le jour de leur arrestation.
— Voici maintenant les quelques rares rescapés des grands de la dite « 5e Colonne », ils passeront un à un et je vais vous donner leur identité; voici :

Un groupe de prisonniers rachitiques traversait la cour, ils étaient plus fatigués que tous les précédents. Certains d'entre eux étaient pratiquement nus. Les uns marchaient difficilement, les autres marchaient à quatre pattes comme des hommes avilis au dernier point. Un squelette qui traînait sur deux béquilles fermait la marche lugubre.

Horrifié, par ce spectacle épouvantable, je quittai mon observatoire de fortune. Barry Oumar se tourna vers moi pour me dire sur un ton pitoyable:
— Ousmane, tu n'as rien vu encore, car ça, ce sont les hommes valides qui sortent. Les épaves et les aveugles attendent dans les cellules une mort combien de fois libératrice. C'est le groupe des « frontaliers », c'est-à-dire ceux qui ont été arrêtés le long des frontières pour entrée clandestine. Ils sont entassés au nombre de huit ou neuf dans les cellules du bâtiment II et chaque jour ils comptent deux ou trois « voyageurs ».
— Qu'est-ce que veut dire « voyageurs » murmurai-je ?
— Ici au Camp Boiro « voyageur » veut dire « mort ».
Les autorités veulent que les prisonniers ignorent tout ce qui se passe dans ce temple de la déchéance humaine. C'est un mot qui fait partie des mots de code du Camp Boiro. Car demain, il ne faudrait pas qu'un rescapé se dresse devant la barre du jugement de l'histoire pour dire « j'ai vu des innocents torturés en Guinée, par une sanglante dictature, j'ai vu des innocents mourir de faim et de soif. J'ai vu des aveugles et des paralytiques croupir dans de sinistres cachots. J'ai vu des blessés mourir de tétanos et de gangrène ».
Après les piteux frontaliers, un des derniers bâtiments commença la vidange à son tour. C'était le bâtiment abritant douze cellules de la même dimension que la nôtre et c'est la dernière cellule n° 46 du bâtiment qu'occupait Emile Cissé, le grand Satan.
Décidément tous les prisonniers du Camp Boiro étaient dans le même état physique. Seuls les prisonniers blancs étaient en assez bon état, à cause des maigres colis qu'ils recevaient de leurs familles. Ces colis étaient souvent pillés par les gardes-chiourme.
—Diallo Cheikou, docteur en mathématiques, reprenait le vétéran du Camp Boiro, arrêté sur dénonciation d'Emile Cissé, il croupit dans ces geôles depuis septembre 1971. Diawara Ibrahima, un ingénieur en bâtiment, Coulibaly, Secrétaire fédéral de la fédération de Kindia. Touré Kémoko, un cousin du président Ahmed Sékou Touré. René Gomez, commandant de l'aviation civile, Deen Oumar, un syndicaliste. Capitaine Tounkara et le commandant Mara, les seuls rescapés des officiers arrêtés en juillet-août 1971. El-Hadji Tahirou, le grand marabout du Foutah, un homme pieux et vénérable; il prie à tout moment et demande aux prisonniers d'avoir une foi inébranlable et de garder espoir. Almamy Bah, un homme extradé de la Sierra Leone. Coumbassa Abdoulaye un homme de lettres et ex-ministre de la Justice, Yoro Diarra, ex-ambassadeur de la Guinée à Moscou, Mohamed Diarra, ton compatriote, Mamadou Mallo, un paysan de Boké, Morlaye Soumah, un menuisier de Conakry, Moussa Soumaoro, un aventurier...
La diversité faisait le charme du Camp Boiro, des intellectuels aux cadres politiques, des ouvriers aux paysans, des marabouts à l'archevêque, des charlatans aux féticheurs, des voleurs aux aventuriers, chaque couche sociale avait payé sa dîme pour flanquer une trouille bleue aux rescapés qui attendent leur tour dans les villes et la campagne. Quand l'obscurité commença à combattre la clarté, Barry nous demanda de quitter le « radar ». Quelques instants après, des pas traînants résonnèrent sous la véranda. Devant chaque interrupteur ils s'arrêtaient, l'actionnaient pour faire la lumière dans les cellules, puis continuaient vers l'interrupteur suivant. L'ampoule de notre cellule s'alluma, le commandant Sylla et moi sursautâmes, car à chaque fois qu'ils avaient allumé la lumière de nos cellules, c'était pour m'emmener à l'interrogatoire ou pour remettre des questionnaires au commandant Sylla.
— Ce n'est rien, dit le vétéran pour nous rassurer, ça fait partie du règlement, la lumière doit être faite dans toutes les cellules des anciens prisonniers et ceci de dix-neuf heures à vingt et une heures.
Vers deux heures du matin, un vacarme indescriptible réveilla tous les prisonniers. Les galopades et les hurlements des tortionnaires emplirent toute la prison sans parler des cliquetis des mitraillettes, qu'ils manipulaient, le lourd portail gémissait de toutes ses forces. Deux jeeps pénétrèrent avec fracas dans la prison. Aussitôt des nouveaux arrêtés furent débarqués et jetés dans les cellules que Fadama avait fait préparer quelques heures auparavant. Après leurs opérations, Oumar Barry qui avait suivi par le « radar » nous précisa:
— Ils sont au nombre de six personnes et chacune d'elles occupe l'une des cellules évacuées.
Celui qui m'avait remplacé à la cellule 53 nous semblait être un militaire, car dans le tumulte nous avions entendu l'adjudant-chef Alcény Condé dire: « c'est un para commando, le surveiller de très près ».
Le lendemain matin, un message de la cellule 51 confirmait nos suppositions; il s'agissait du lieutenant Sah Paul, d'un certain commissaire de police Diarra Condé et quatre autres non identifiés pour le moment. Les jours qui suivirent leur arrestation, le lieutenant Sah Paulet ses compagnons virent l'enfer s'abattre sur eux. Avec sa rageuse détermination, le Comité Révolutionnaire voulut faire reconnaître au lieutenant Sah Paul qu'il venait de monter une tentative de « coup de force » sur instigation de Diallo Telli et ceci pour renverser le régime de Sékou Touré. Le lieutenant résistait sous la torture, comme ils le ramenaient à chaque aube sur une civière, ils firent arrêter momentanément son interrogatoire, pour le reprendre plusieurs semaines après.

Mardi 4 décembre 1973

De bonne heure, la cellule 52 s'ouvrit et Fadama, le geôlier en chef, y pénétra et tendit la main successivement à chacun de nous. Acte qui était impensable pour un prisonnier du Camp Boiro. Ensuite, il se tourna vers moi pour me dire:
— Ousmane, comment vas-tu ? Je voudrais maintenant que tu deviennes un ami.
Ce dégoût et cette colère qui couvaient en moi, m'empêchèrent de dire quoi que ce soit.
— Bon? Je reviendrai te chercher après le café, me dit-il en guise de conclusion et il referma calmement la porte de la cellule.
Après son départ, nous nous posâmes plusieurs questions et seul l'ex-inspecteur de police avait vu juste. En effet, dans son bureau le capitaine Siaka Touré me reçut avec une impressionnante amabilité avant de me dire:
— Ousmane, je t'ai fait venir pour bavarder avec toi, avant tout je te donne ma parole d'officier que je te sortirai de ce guêpier sous peu de temps...
— Capitaine, qui m'a mis dans ce guêpier ? lui demandai-je.
— Ousmane, je comprends ta réaction. Tournons cette page et maintenant tu vas te montrer un peu plus coopérant et tu deviendras un ami de la Révolution.
— Qu'est-ce à dire ? demandai-je.
— C'est simple, Ousmane, nous voulons que tu rencontres un fonctionnaire de l'Organisation de l'unité africaine, ainsi tu confirmeras l'aveu et alors tu verras ce que le Responsable Suprême de la Révolution fera pour toi, car tu...
— Jamais au grand jamais, articulai-je machinalement.
Le capitaine Siaka Touré m'enveloppa un instant dans la profondeur de son regard d'inquisiteur déçu, avant de demander à Bembeya de me ramener. Puis il parla pour les autres tortionnaires qui avaient suivi l'entrevue; « Ce n'est pas la peine de courir le risque d'être démasqués devant une commission de l'O.U.A. » En pensant que je n'entendais pas, à cause de la porte qui se refermait.

Le moment le plus embarrassant dans une cellule était celui où l'on éprouvait le besoin impérieux d'aller sur le pot. Tant qu 'on était seul dans une cellule, cette humiliation était moins cruelle; mais quand il s'agissait de se soulager en présence des autres et ceci à un mètre d'eux, cela devenait plus atroce. Pourtant chaque jour, tout prisonnier politique de Sékou Touré était exposé à cette humiliation.
Avec des compagnons, la réclusion devenait moins terrible. Pendant des heures on passait tout le temps à bavarder ou à apprendre le morse des prisonniers du Camp Boiro. Cet apprentissage nécessitait une attention soutenue, car il fallait à tout moment guetter le bruit d'un couvercle de tinette qu'on faisait tinter contre un mur de cloison. Avec ce moyen de communication, nous pouvions faire répercuter une nouvelle, de cellule en cellule. La réclusion aiguisait le sens des prisonniers et les rendait très réceptifs au moindre bruit. Cette réceptivité permettait l'assimilation assez rapide des leçons, malgré leur complexité.
Désormais, le radar m'était familier. Chaque cellule devait organiser à tout moment une surveillance systématique de tout le voisinage afin de savoir les entrées et les sorties des geôliers qui partaient avec des prisonniers ou qui emportaient les morts. Ainsi chaque prisonnier d'une cellule devait prendre une faction de deux heures au « radar » et ceci jusqu'à l'aube. Quand les interrogatoires faisaient rage, notre « espionnage » se prolongeait jusqu'à la fin des opérations.
C'est ainsi que dans la nuit du mardi 18 au mercredi 19 décembre 1973, le commandant Sylla qui était de faction au radar, nous tira brutalement de notre sommeil en arrachant nos couvertures. Car la nuit aux heures très avancées, il est extrêmement dangereux de parler, le moindre bruit se répercute dans ces micro-cellules et porte loin. Précipitamment nous le rejoignîmes au radar. C'est horrible quatre geôliers tenaient un des membres d'un homme qu'ils venaient de débarquer de la jeep. Ils avançaient avec ce pantin désarticulé et sans vie, vers notre bâtiment. A la hauteur de la cellule 49, Fadama leur fit signe de déposer leur fardeau inanimé sous la véranda. Car les geôliers aussi, la nuit, devant pareil cas, ne se communiquaient que par signes, pour ne pas attirer l'attention de certains prisonniers tenus en éveil. Puis le chef de poste demanda aux autres de regagner le poste de police, en abandonnant le martyr de la salle de la torture sous la véranda. Un bon moment après, le ronflement du moteur de l'ambulance qui pénétrait dans l'enceinte de la prison se faisait entendre. Puis ils embarquèrent la dépouille de ce martyr qui venait de succomber sous la torture.
Un rauque soupir de désespoir s'échappa de mes lèvres, pourtant si fortement serrées. Je m'aperçus avec stupeur que mes tortionnaires ne m'avaient pas trompé en me disant qu'ils iront jusqu'au résultat escompté ou j'y laisserai ma peau. Malgré la fraîcheur de la nuit, une sueur glaciale me couvrit le front. Barry me fit signe de quitter le radar, et j'allai m'affaler sur la couverture qui me servait de couchette.
Ce n'était que mes premiers pas sur le long sentier des horreurs du Camp Boiro...
Trois mois et quatre jours s'étaient écoulés depuis mon arrestation quand le caporal Yandy conduisit les anciens prisonniers de notre bâtiment à la douche.
Ma première douche dans cet enfer: tous les prisonniers étaient regroupés autour d'un arbuste, car la vieille pompe d'arrosoir qui servait de douche publique était suspendue à l'une des branches de cet arbuste, un long tuyau en caoutchouc y envoyait un mince filet d'eau et à son tour cette vieille pomme d'arrosoir éparpillait quelques larmes sur une dalle de ciment où était gravé en gros caractères:

Camp Boiro, Ecole de la vie

Oui, pour une école, le Camp Boiro en était une. Tous les prisonniers étaient nus sous le regard moqueur du garde-chiourme. Nus comme un ver; avec pitié, je regardais ces hommes amaigris grouillant sous cette douche.
— Viens te battre pour te laver, car cela dure seulement cinq à dix minutes, me dit un prisonnier. Puis il ajouta « cela se voit que vous êtes un bleu ». Je m'approchai à mon tour du groupe d'hommes pour passer sous ces gouttes rationnées. J'en avais grand besoin. Depuis trois mois je ne m'étais pas douché. Mes cheveux enchevêtrés, pleins de poussière et de la mauvaise laine de la couverture n'étaient plus qu'une dégoûtante tignasse, infestée de poux. Mon corps, si sale, était couvert de cicatrices et de gale. Tandis que de grosses plaques de mycose à la démangeaison insupportable couvraient mes cuisses et mes testicules, sans parler de ma culotte et de ma chemise, déchirées, trempées de sueur et de sang, mais surtout pleines de poux. La douche ne dura pas plus de quinze minutes pour l'ensemble du groupe. Néanmoins j'éprouvais ce jour-là un immense plaisir de me sentir assez propre. Par solidarité un prisonnier n'hésita pas à me donner son bout de savon pourtant si précieux au Camp Boiro.
Chaque jour la vidange constituait les heures de loisir pour les prisonniers malgré l'odeur nauséabonde des fosses d'aisance et les injures des geôliers. Cette sortie de quelques minutes faisait bénéficier les poumons de l'air pur et certains fumeurs pouvaient happer un mégot de cigarette dans la poussière de la cour. Surtout elle dégourdissait nos jambes restées inertes pendant des heures. Dans ces minuscules cellules de deux mètres de long sur un mètre cinquante de large où nous étions entassés, tout mouvement était impossible.
Pour dormir dans ces cellules, quand on est au nombre de quatre prisonniers, on est obligé de le faire « tour de rôle. Ainsi, deux prisonniers dorment, un troisième se met au « radar » tandis que le quatrième se met au fond de la cellule et ceci à tour de rôle rythmé par la relève des sentinelles qui a lieu toutes les deux heures. Pendant la journée celui qui en éprouvait le besoin dormait, quant aux autres ils se racontaient les événements les plus heureux de leur vie pour consoler leur misère des souvenirs du passé. D'autres plus optimistes encore, parlaient d'un avenir radieux et plein de promesses, en pensant à la faiblesse du régime dont cette sauvagerie des hommes au pouvoir était le diagnostic.
Une nuit nous fûmes extirpés de notre calme par le vacarme des geôliers. Il fallait de la place dans l'immédiat pour les nouveaux qu'on allait débarquer d'une minute à l'autre. Notre petit groupe fut ainsi disloqué. Barry Oumar regagna le bâtiment qui commence par le numéro 31. Le commandant Sylla et moi fumes conduits au bâtiment 61.
C'est là encore un coup dur pour le prisonnier du Camp Boiro que de se voir brutalement séparé des compagnons avec lesquels il a sympathisé pendant quelque temps. Le commandant Sylla fut bouclé à la cellule 68. Puis le garde-chiourme se dirigea avec moi jusqu'à la cellule 75 qu'il ouvrit, me poussa à l'intérieur avant de verrouiller la porte.
— Lumière, demandai-je !
Quand la lumière s'alluma pour me permettre de m'installer, j'aperçus avec stupeur mon beau-frère Alpha Bâ au fond de la cellule.
— Mais que fais-tu là et pourquoi ? demandai-je ahuri. Je n'obtenais aucune réponse dans l'immédiat, car mon beau-frère me fixait d'un regard hagard et restait muet. Il fallut tant de mots pour le ramener à la raison.
— Mon Dieu Ousmane, mais non, je deviens fou ou victime d'hallucinations, mais je me vois dans un état désespéré, murmurait toujours Alpha.
Je plaignais jadis les frontaliers arrêtés et entassés au bâtiment 10, mais après quatre mois de séquestration, j'étais moi-même mal fichu et réduit à l'état squelettique. Mon corps couvert de gale, cette dégoûtante tignasse qui tombait sur mes épaules et cette chemise en lambeaux, l'empêchèrent un bon moment d'admettre que c'était moi qui étais devant lui.
— C'est toi, Ousmane, finit-il par dire.
— Alpha, c'est bien moi, répondis-je.
Puis il m'expliqua son arrestation, qui était survenue une semaine après la mienne et celle de mon grand frère MBaye Bâ. Il a été arrêté sur ordre du Comité Révolutionnaire, d'après ce Comité Révolutionnaire, Alpha était un « suspect » car étant sénégalais comme nous, il ne pouvait pas ne pas être au courant de nos activités subversives. »
« Bien sûr, tout cela fait partie des manigances du Comité Révolutionnaire pour donner un peu de crédibilité à leurs aveux. Ils sont prêts à sacrifier n'importe quelle personne et autant de personnes qu'il faut. »
Je racontai à Alpha comment se passaient les interrogatoires. Puis il me donna des nouvelles de mon grand frère MBaye qui était à côté de nous à la cellule 74. D'ailleurs nous l'appelâmes aussitôt au téléphone.
Décidément les premiers martyrs de cet enfer ont été très patients, prenant tant de peine pour percer le mur de cloison avec un bout de bois ou un morceau de fer presque aussi précieux ici qu'un diamant pour les hommes de la liberté. L'appel était le même; quelques toc toc sur le mur de cloison de la cellule voisine et le « guetteur » de cette cellule répondait aussitôt. C'était Malang Mané, notre jeune compagnon de voyage, qui assurait la faction.
Comme mon frère Mbaye, les mutations de cette nuit l'avaient fait quitter les bâtiments de l'intérieur. Je lui demandai de me passer mon frère à l'écoute. Ce qui fut fait. Quand j'eus fini de raconter à mon frère ce que j'avais subi dans la salle de torture, il me dit avec une voix chargée de pitié et d'amertume:
— J'avais tout suivi, car j'étais à la cellule 49, des fois je voulais crier pour te demander d'accepter, pour ne pas te faire abîmer. Personne ne peut résister à ces monstres. Il fallait accepter dès le début.
Mon séjour à la cellule 75 ne durera pas plus d'une nuit, le lendemain le chef de poste me faisait regagner la cellule 50. J'avais pour compagnon de cellule deux Guinéens sensiblement du même âge que moi, Ismaël Touré et Saidou Bah, un homme qui commençait à perdre la raison. Dans cette cellule, la rigueur de la prison devenait double de jour en jour. Deux semaines après mon arrivée, Ismaël tombait gravement malade et chaque jour qui passait augmentait d'un cran la folie de Saïdou Bah. La nuit, quand Ismaël, étalé sur le ciment sur une mince couverture, gémissait de douleur et brûlait de fièvre, Saidou Bah de son côté hurlait ou criait au malade de boucler sa gueule pour ne pas troubler sa « conversation téléphonique » hallucinatoire avec son épouse qui se trouvait à Mamou, ville située à trois cents kilomètres de Conakry. En témoin impuissant j'assistais à la lente agonie de mon compagnon et aux fureurs de Saïdou Bah, qui non seulement oubliait le sommeil, mais se soulageait et souillait n'importe quel endroit de la cellule. Ismaël, lui, s'éteignait au fil des jours.
Un après-midi, à mon retour de la vidange, les longs et espacés râlements du malade m'alarmèrent. Précipitamment, j'allai déposer les tinettes au fond de la cellule et vins me pencher sur mon malade. Quand ses yeux commencèrent à se vitrer, je compris alors que le compte-rebours de mon voisin avait commencé.
Avec l'eau que contenait une gamelle, je versai quelques gouttes dans sa bouche. Difficilement sa pomme d'Adam descendit puis remonta. Ismaël tenta de me parler, mais hélas, tout d'un coup sa tête retomba en arrière et je compris que tout était fini pour lui. Un frisson d'horreur m'enveloppa; malgré la sidération qui venait de remplacer l'âme de mon compagnon dans la cellule, je lui fermai les paupières, posai ses deux mains sur sa poitrine et j'allongeai ses jambes en les joignant. Je couvris la dépouille mortelle avec la moitié de la couverture, l'autre moitié lui servait de couchette. Ensuite j'allai m'adosser contre le mur de cloison et regardai longtemps la dépouille mortelle de cet homme qui venait de mourir dans ce sombre et macabre cachot et sans avoir à se reprocher quoi que ce soit sinon d'avoir voulu regagner son pays en traversant une frontière hermétiquement bouclée. J'assistais pour la première fois à la mort d'un homme dans cette prison.

Saïdou Bah interrompit ces réflexions galopantes qui s'entrechoquaient dans ma tête. Il s'approcha de moi et me demanda sur un ton vraiment attendrissant:
— Qu'est-il arrivé à notre frère Ismaël?
— Il est mort, lui répondis-je.
Il regarda un instant la dépouille mortelle, secoua la tête comme si la mort d'Ismaël l'avait affligé. Quelques minutes plus tard, il éclata de rire et dit:
— C'est bien fait pour lui, ainsi il ne pourra plus troubler mes conversations téléphoniques avec ma chère épouse.
Je haussai les épaules devant cette triste réalité: un innocent venait de mourir sans avoir reçu aucun soin médical et un autre sombrait de jour en jour dans les abîmes sans fond de la folie.

Un moment après, je tapai sur la porte de la cellule et les geôliers qui se reposaient sous l'ombre des arbres situés à quelques mètres de la cellule mortuaire gueulèrent en demandant en choeur
— Qui tape ? c'est quoi ?
Devant mon insistance, deux d'entre eux finirent par venir, mais tout en menaçant de flanquer la cellule à la diète. Quand ils arrivèrent, je me gardai de leur dire que mon compagnon était mort, car déjà l'ex-inspecteur de police Barry Oumar m'avait demandé de faire toujours semblant d'ignorer les mortalités au Camp Boiro.
— Le camarade est évanoui, leur déclarai-je.
L'un des geôliers appela le caporal Kamano, un analphabète formé comme infirmier, ici même, par le major Sako, un ancien garçon de salle des infirmeries de l'armée coloniale française. Le caporal Kamano vint avec un stéthoscope et ausculta longuement le cadavre avant de dire:
— Il a le coeur un peu fatigué, amenez la civière, nous allons l'emmener à l'hôpital (entendez par là « Kaporo », le charnier de la Révolution)...
Pauvre martyr ! lui qui n'avait même pas reçu un aspirine pendant que la maladie le rongeait, devait bénéficier après sa mort de l'infirmerie de Camp Boiro, qui en l'occurrence lui servait de morgue.

Au cours d'une nuit, alors que Saïdou Bah recommençait ses hurlements, l'adjudant garde républicain Keïta, un autre infirmier pénétrait dans la cellule, seringue en main, accompagné de deux de ses compères.
— Personne ne peut dormir maintenant au Camp à cause des fous, dit Keïta, c'est pourquoi le major a demandé du valium, ça les aidera à guérir et nous pourrons nous reposer tranquillement.
Les deux geôliers qui accompagnaient l'infirmier se jetèrent sur le malheureux Saidou Bah et l'immobilisèrent Aussitôt l'aiguille de la seringue s'enfonça profondément dans la fesse gauche du malade et le piston de la seringue commença à descendre lentement. Quand ils la lâchèrent, le pauvre se leva, posa un regard pathétique sur chacun d'eux, puis leur dit:
— Vous voulez me tuer, vous voulez me tuer.
La porte se referma et quelques minutes plus tard, Saidou Bah commençait à dormir et à ronfler. Il se réveillera seulement le lendemain vers seize heures. Je lui amenai son repas, il tenta de se mettre debout mais chancela et faillit tomber. Je vins lui apporter la gamelle qui contenait la bouchée de riz quotidienne et le gobelet d'eau.
— Merci frère, me dis-je, j'ai pas faim et je suis vraiment malade, si malade que je ne peux même pas téléphoner à ma chère épouse. Au bout de deux jours, Saidou Bah devint une épave humaine agonisante. Au septième jour quand ils sentirent que sa fin était toute proche, ils le sortirent nuitamment pour l'isoler à la cellule 49. Le lendemain soir il trépassa...

La mort de Saidou Bah et celle de Ismaël me marquèrent profondément. Déjà j'avais vu des morts de loin, mais aujourd'hui elle a frappé à deux reprises autour de moi...
Je commençais à m'habituer aux morts, aux tortures, bref aux horreurs du Camp Boiro. Maintenant les gémissements des malades avaient moins d'emprise sur moi. Seuls ces maudits verrous qui grinçaient à toute heure du jour et de la nuit n'exerçaient aucune accoutumance dans ma révolte intérieure. Et chaque cri de ces verrous faisait naître en moi une sorte de révolte intérieure.
Le temps nous avait permis de connaître à fond les réactions et la mentalité de chacun de nos geôliers. L'adjudant-chef Alceny Condé, le chef du deuxième groupe était surnommé Javert à cause de son intransigeance et de sa rigueur sur le règlement. Fadama Condé était appelé le « hibou », chaque fois qu'il huait ou passait devant une cellule, cela équivalait à un présage de malheur. Fadama était le spectre même de la mort.
Le sous-lieutenant Diakité Lamine, le vautour, ce médecin-chef du Camp Boiro, à chaque fois qu'il pénétrait à l'intérieur de la prison, ce n'était pas pour donner des soins à un malade, mais pour constater un décès de prisonnier, d'où son surnom de « vautour » qui plane au-dessus de la carcasse d'une charogne.
Le major Sako était, lui, le geôlier « affable » avec tous les prisonniers, il acceptait d'avance les services demandés, mais jamais il ne réalisait ses promesses.
Puis venaient les autres spectres du cynisme: Diallo le Chauve, Jean Milimono le bossu; Kanté le balafré; Mikayelou Camara le rouquin, l'homme aux yeux ayant la froideur de la mort, puis les jeunes geôliers plus arrogants que cyniques complétaient la clique des démons du Camp Boiro.
Chaque équipe de gardes-chiourmes comprenait quinze geôliers, dont

Cette diversité de corps d'armes était bien montée par le Comité Révolutionnaire. Non seulement tous surveillaient les prisonniers mais ils se surveillaient aussi.
Chaque corps faisait parvenir un rapport quotidien au Haut Commandement 4.
Tout cela fait dans le but d'éviter toute fuite d'informations ou de collaboration entre gardes-chiourme et prisonniers.
Leur organisation de travail était simple.
Deux geôliers étaient chargés de faire les corvées pendant les vingt-quatre heures de leur garde, c'est-à-dire: ramassage des assiettes, la distribution du café, de l'eau, des repas, de la vidange et le soir d'allumer et d'éteindre les lumières. Les dix autres montaient la garde à tour de rôle pour des factions de deux heures, soit au portail et au poste 2, le carrefour que formait le grand couloir et l'allée transversale dans l'arrière-cour du jardin. Les deux hommes de corvée de la veille se mettaient au repos.

Mercredi 6 mars 1974.

Ce jour, la vidange commença par notre bâtiment. Après la fermeture de la cellule à notre retour de la latrine, je me mis au « radar » pour guetter les sorties de mon frère Mbaye Bâ et de mon cousin Alpha, envoyés respectivement à la cellule 34 et à la cellule 42. Les mêmes ombres défilaient dans la cour, quand brusquement l'opération fut interrompue. Les sentinelles se mirent à crier « Barrage, Barrage, Barrage ». Dans leur jargon « Barrage » voulait dire en quelque sorte un arrêt instantané et systématique de va-et-vient des prisonniers dans la cour et la fermeture immédiate des rares portes de cellules entrebâillées. Du « radar » je voyais l'adjudant-chef Fofana Aboubacar, dit Baro, l'intendant chargé de l'ordinaire des prisonniers du Camp Boiro qui se dirigeait, en compagnie de l'adjudant-chef Alceny Condé, dit Javert, vers nos cellules. Rapidement je quittai le « radar » et gagnai ma couchette, les deux geôliers s'arrêtèrent à la cellule 49 pour l'ouvrir et y jeter un coup d'œil furtif. « C'est pour ce soir », déclara l'adjudant-chef Fofana Aboubacar, dit Baro, et les hommes repartirent en direction du poste de police.
Pour ce soir ! Quoi encore ? Des nouveaux prisonniers ou bien des épaves humaines qu'ils amenaient de l'annexe pour les acheminer tranquillement et discrètement dans cette cellule maudite ?
Un peu après l'extinction de la lumière, Filyba Mady mon compagnon de cellule qui était en faction au « radar » me faisait signe de venir à l'observatoire. Deux geôliers armés encadraient Emile Cissé, le conduisant vers le poste de police. L'adjudant-chef Alceny Condé les talonnait.
Emile Cissé n'était plus qu'une charpente osseuse qui se mouvait vacillante sur de frêles jambes. Il n'avait qu'un morceau d'une vieille couverture autour des reins en guise de pagne et le reste torse nu. Emile Cissé était au régime demi-ration depuis cent treize jours, ce redoutable supplice l'avait complètement lessivé. A la hauteur de la cellule 49, ils bifurquèrent, puis montèrent sur la véranda. L'adjudant-chef Alceny Condé ouvrit la cellule et lui demanda d'entrer.
— Quoi ! s'exclama le prisonnier, il n'y a pas de tinette, avec mon paquetage ?
— Rentre seulement, j'ai pas de temps à perdre. Tu sais ce que tu as fait, répondit froidement le geôlier.
— Ah ! mon Dieu, soupira l'ancien bourreau de Kindia, après quatre mois de demi-ration, ils veulent m'achever par la diète noire.
Les gardes-chiourme le bousculèrent dans la cellule et la porte se referma violemment derrière Emile Cissé qui gueulait.
— Nous n'avons rien à t'apprendre sur les méthodes du Comité révolutionnaire, car tu as longtemps travaillé pour eux, répliqua Javert.
Je réfléchis un bon moment avant de me décider à appeler mon voisin de la cellule 51 au « téléphone » afin d'obtenir de lui des explications sur cette fameuse diète noire qui faisait la terreur d'Emile Cissé. L'ex-geôlier, l'adjudant Diallo, pouvait me fournir des renseignements, arrêté depuis deux ans pour une raison qu'il ignorait encore, il était un familier du Camp Boiro et de son Bloc pénitencier pour avoir servi comme geôlier pendant sept ans dans cet enfer où il croupissait à son tour. Rapidement l'ex-geôlier commença à m'expliquer.
— Ousmane, c'est horrible la diète noire, c'est tuer un prisonnier par inanition, tu es à côté de lui, ainsi tu suivras de près cette affreuse mort par la faim et par la soif. C'est un supplice vraiment horrible et pour te le confirmer, je te jure avoir vu ici-même, dans ce bloc où je servais, des prisonniers mis à la diète noire sur ordre que devait faire exécuter Keita Fodéba, alors ministre de la Défense, de l'Intérieur et de la Sécurité et patron du Camp Camayenne, recueillir leur peu d'urine pour boire et certains mangeaient leurs selles. Etant toxiques, l'urine et les selles les achevaient au bout de deux ou trois jours. Remarque, cela leur rendait un immense service. C'est pourquoi le Comité révolutionnaire fait retirer maintenant les tinettes pour martyriser la victime le plus longtemps possible.
Les deux premiers jours, Emile Cissé semblait accepter avec courage cette fin atroce qu'il avait lui-même infligée à certaines de ses victimes de Kindia et de Kankan. Mais ce courage ne durera pas longtemps dès l'aube du troisième jour, ses hurlements à la mort retentirent. A tout moment, il ne cessait d'appeler Fadama Condé et Alceny Condé, les deux geôliers en chef et demander:
— A boire, à boire par pitié, à boire pour l'amour de Dieu.
Certains prisonniers se réjouissaient d'entendre le désespoir de celui qui les avait torturés pendant plusieurs jours et nuits. D'autres, malgré le calvaire qu'Emile Cissé leur avait fait vivre, éprouvaient de la pitié pour l'ancien tortionnaire de la Révolution. Ce qui était sûr, tous les prisonniers devaient craindre, car du jour au lendemain, ils pouvaient succéder à Emile Cissé dans la cellule 49. Cellule de la diète noire et en même temps morgue de la prison.
En pleine nuit, quand Emile Cissé recommença à geindre et à demander de l'eau à boire « pour l'amour de Dieu », l'angoisse et la peur me gagnèrent un peu plus. Seul le mur de cloison me séparait du supplicié. Les geôliers restaient indifférents aux requêtes de cet homme qui avait fait tant de mal pour contribuer à l'édification de ce monument de mensonges sataniques. Quand il atteignit le faîte de cet édifice, celui en qui il croyait le fit tout simplement basculer dans le vide.
Chaque heure en ces moments épouvantables comptait double pour celui qui attendait cette mort si lente. Dans l'après-midi du cinquième jour de sa mise en diète noire, Emile concentra toutes ses forces et hurla sa confession de bourreau tant utilisé par la cause qui le sacrifiait pour d'autres raisons.

L'histoire parlera. L'impitoyable tribunal de l'histoire parlera et ce jour le voile du mystère se déchirera et Sékou sera nu devant l'humanité éprise de Justice.

Il y avait de cela quatre ans, Emile Cissé ignorait l'existence de ce tribunal de l'histoire auquel il faisait allusion. Après le cinquième jour, Emile Cissé n'eut plus assez de force pour hurler. D'heure en heure, ses gémissements devenaient plus faibles et ressemblaient à des jappements de jeune chiot. Quand il eut cessé de gémir, le lieutenant Diakité Lamine, dit le Vautour, médecin-chef du Camp Boiro, le major Sako et Fadama Condé, le Hibou, ouvrirent la porte de la cellule 49. Ils ne restèrent pas longtemps devant le seuil de la porte. Après la fermeture de la cellule, le Hibou fit signe aux geôliers que leur proie était toujours en vie.
La nuit, Alceny Condé et le major Sako vinrent encore voir si Emile Cissé avait rendu l'âme. C'est seulement dans la nuit du mercredi 13 mars 1974 qu'il rendra son dernier soupir comme s'il avait préféré partir avec l'austérité de la nuit qui l'aidait à garder l'anonymat de ceux qui avaient hurlé sous sa torture ou des martyrs ayant succombé à sa cruauté diabolique. Quelques instants plus tard l'ambulance quittait le bloc en emportant la dépouille d'Emile Cissé au charnier de la Révolution.

Quelques jours après cette mort atroce, le lieutenant Sah Paul lui succédait à la 49, cellule de la diète noire. Epuisé par la torture, le pauvre ne lutta que peu de temps. D'ailleurs, fut un moment où il souhaita la mort afin d'en finir avec la salle de torture. Cet officier brava la mort avec un courage sans pareil. En aucun moment il ne demanda ni à boire ni à manger. Pour le lieutenant Sah Paul, il fallut cinq jours de diète noire pour qu'il en finisse avec le calvaire du Camp Boiro.
Le dégoût des prisonniers pour les geôliers devint double après la mort de Sah Paul. Le Hibou et son second Alceny Condé s'arrachèrent comme des charognards l'uniforme souillé de l'officier Sah Paul, sacrifié aujourd'hui pour pouvoir mettre demain la main sur Diallo Telli, ancien secrétaire général de l'Organisation de l'unité africaine. Ils faillirent se casser la gueule.

Un autre officier guinéen, le lieutenant Kamisoko se retrouva à la diète noire une semaine après la mort de Sah Paul, son frère d'arme. En effet le lieutenant Kamisoko avait fuit cet enfer qui n'épargnait personne et tenté de franchir clandestinement la frontière guinéo-malienne. Malheureusement il sera appréhendé et conduit immédiatement au Camp Boiro. Quatre mois après sa torture et son interrogatoire, les geôliers sortiront un matin les prisonniers de son bâtiment pour la douche trimestrielle. A l'occasion de cet événement de routine, aussi appréciable que rare, le lieutenant Kamisoko remarqua qu'un des geôliers avait laissé sa Kalachnikov devant la porte de la guérite. Comme un félin, l'officier prisonnier bondissait sur l'arme, immédiatement il bascula la culasse pour introduire une balle dans la chambre. Hélas ! le chargeur était vide.
Devant cette scène, le gendarme posté au carrefour et qui savait les intentions de l'ancien officier prenait ses jambes à son cou pour aller alerter le chef de poste. Une fois de plus, les hurlements et les galopades emplirent la prison. L'ex-soldat ordonna aux prisonniers qui étaient sortis avec lui de se planquer par terre.
Sachant qu'il avait perdu la face, le lieutenant Kamisoko jeta l'arme au diable, leva les bras en l'air et comme pour éviter le massacre de tous les prisonniers, se dirigea avec un calme imperturbable au-devant des geôliers qui venaient d'un pas hésitant vers la douchière. Le geste de cet homme désaxé releva le courage des gardes-chiourme. Tous marchèrent résolument sur le prisonnier, se jetèrent sur lui et commencèrent à le matraquer à coup de crosse.
— Arrêtez, arrêtez, cria du fond du poste de police Alceny Condé, dit Javert, à cause de son intransigeance.
Il devait avoir reçu des ordres par téléphone. A son tour il vint près du prisonnier qui s'était fait maîtriser. Alceny Condé lui envoya une paire de gifles, puis ordonna à Kanté le balafré, un autre bourreau, d'aller chercher les cordages. Quelques instants plus tard, le pauvre était dépouillé de ses guenilles et ficelé comme un saucisson. Avec un vacarme inouï, ils le traînèrent dans l'impitoyable 49, cellule de la mort atroce. Un peu plus tard, les paroles amères de Kamisoko firent ce que l'arme n'avait pas pu lui donner. Pendant des heures Kamisoko couvrit d'injures le responsable suprême de la Révolution et les geôliers.
Ce qui ne servait à rien. Il fallait agir quand il était en liberté. A ce moment-là, il avait cherché à prendre la tangente comme ces milliers de Guinéens qui fuient leur responsabilité pour se réfugier ailleurs, au Sénégal ou dans d'autres pays.
Au bout de quelques heures, les garrottages, la soif et la faim faisaient taire Kamisoko. Ces garrottages précipitèrent sa mort. La redoutable cellule 49 de la diète noire avait accompli une fois de plus son oeuvre d'achèvement d'un être humain, sacrifié pour une cause qui ne profitait pas à un peuple, mais tout simplement permettait à un homme de se maintenir au pouvoir...
Tous les cadavres étaient entassés dans la cellule 49 qui servait aussi de morgue. Parfois, deux ou trois cadavres gonflaient toute la journée en attendant que les geôliers chargés de leur enterrement viennent nuitamment chercher les dépouilles décharnées de ces martyrs pour aller les enfouir quelque part dans cette terre guinéenne qui s'est tant abreuvée du sang de ses fils et d'autres innocentes victimes.

Notes
1. Horoya veut dire en malinké « dignité ».
2. Parti africain de l'indépendance.
3. Camp Alpha Yaya, caserne située dans la banlieue de Conakry.
4. Haut commandement n'est autre chose que la présidence.