webGuinée
Memorial Camp Boiro
Victimes


Ousmane Ardo Bâ.
Camp Boiro. Sinistre geôle de Sékou Touré

Editions L'Harmattan. Paris. 1986. 276 pages


Sixième partie
Les Damnés s'organisent

Pour mon ami et oncle et beau-père
El Hadj Ibrahima Lincoln Diallo, à qui je dois beaucoup.
A tout moment il m'a donné un apport matériel et moral inestimable.

Depuis trois ans les spectres de la faim et de la mort étaient nos fidèles compagnons de réclusion. Ainsi tous les moyens étaient bons pour survivre. Certains prisonniers se consolaient d'être auprès de ces épaves humaines clouées sur le parquet d'une cellule humide et qui ne pouvaient plus manger une louche de riz quotidien, à cause du mal qui les consumait lentement mais sûrement. Pendant que l'un sombrait peu à peu, l'autre gagnait un jour de survie et de sursis. Nous étions trois dans une cellule, un jeune écolier de dix-sept ans, un adulte d'une quarantaine, malade depuis plusieurs semaines et moi. Le malade avait commencé ses premiers pas sur la route infinie depuis trois jour, chaque heure qui passait affaiblissait davantage Diallo Mamadou Saliou. A tout moment nous pensions qu'il allait rendre l'âme à Dieu pour se délivrer enfin du cauchemar. C'est deux jours plus tard qu'il rendra l'âme, et cela vers l'heure de la distribution du repas. Je lui fermai les paupières qui laissaient entrevoir deux affreux globes dont le noir de l'oeil avait été blanchi par l'avitaminose. Mon juvénile co-cellulier, encore nouveau, éclata en sanglots, tout en me suppliant de taper sur la porte afin que les geôliers viennent chercher la dépouille mortelle de celui qui partageait, il y a de cela un instant, la même souffrance que nous. Avec un coeur meurtri, insensible désormais à toute douleur ou souffrance humaine, je me tournai vers mon jeune compagnon pour lui faire comprendre la cruelle réalité du camp de concentration de la Révolution guinéenne.
—Mon petit Mohamed Keïta, reste tranquille et surtout garde ton sang-froid devant n'importe quelle situation, lui dis-je. Ici nous sommes dans un autre monde qui renie les vertus des hommes épris de justice et de la liberté. J'ai connu cette période de transition que tu traverses, il te faudra avoir beaucoup de courage pour t'adapter. Ce qui est sûr c'est qu'à la longue tu parviendras à être maître de tes nerfs, car à force d'être maté par les geôliers, si un prisonnier tient à sa vie, il deviendra flexible et malléable comme une pâte d'argile pour ne pas être brisé par ces bourreaux. Les atrocités que tu découvriras au fil des jours finiront par annihiler ta sensibilité et alors tu deviendras comme tous les opprimés de la terre; ces hommes au coeur durci par les épreuves, ces hommes secs qui savent souffrir sans se plaindre. Maintenant, calme-toi, c'est l'heure de la distribution du repas et nous aurons droit à une ration supplémentaire, celle de notre camarade mort. Après le repas, je demanderai aux geôliers d'emporter notre « camarade évanoui ».
Au Camp Boiro, dans la lutte pour la survie, il fallait tirer sur toutes les ficelles. C'est ainsi que Keïta, ce grand féticheur de la Haute Guinée, arrêté depuis quelques mois, avait réussi à mystifier tous les gardes-chiourme, en particulier leur chef, l'adjudant-chef Condé Fadama, le Hibou, qui était lui-même un idolâtre inavoué. Ce matin, le féticheur-prisonnier appela Fadama pour lui parler sur un ton alarmant et pessimiste . « Mon ami, dit-il au geôlier en chef, hier soir les cauris m'ont parlé, mais le langage qu'ils ont tenu est vraiment inquiétant. Donc je ne peux vous cacher la vérité ! Pour t'épargner la prison du Camp Boiro tu dois chercher un coq rouge que tu égorgeras, formulant le voeu que le coq meure à ta place et après tu le feras cuire dans de l'huile rouge et tu le donneras en sacrifice, de préférence à un prisonnier ».
Fou de terreur, notre bourreau s'empressa de regagner son domicile. Le lendemain il viendra avec une boîte de Guigoz contenant un coq bien rôti. Le Hibou alla remettre le sacrifice à son féticheur-prisonnier qu'il croyait détenir les pouvoirs occultes, tout en le suppliant de conjurer le mauvais sort qui rôdait autour de lui.
La faim était perpétuelle au Camp Boiro. Pourtant à la fin de chaque mois, un maigre ravitaillement parvenait dans la prison, mais au bout d'une semaine l'adjudant-chef Fofana Aboubacar, dit Baro, l'intendant du camp, faisait sortir une bonne partie du riz la nuit pour l'utiliser à son propre compte ou le distribuer aux maîtresses du capitaine Siaka Touré. Les cuisiniers aussi, sachant que l'intendant volait ce qui restait aux prisonniers, prenaient leur part du butin à partir de la cuisine. Les geôliers eux, attendaient l'arrivée du riz blanc dans la prison, pour permettre à ceux de l'équipe descendante de remplir leurs sacoches du riz cuit, qu'ils destinaient à leurs familles que le chef de la Révolution n'épargnait pas.
Les prisonniers apercevaient aussi du lait et des cartons de cigarettes qui entraient dans la prison. Mais où passaient ce lait et ces cigarettes ?

Octobre 1974.

Dieu ordonna au capitaine Siaka Touré d'exécuter des travaux qui allaient faire survivre un grand nombre des prisonniers rescapés de l'hécatombe du camp de la mort: l'aménagement d'un jardin potager et d'une porcherie dans l'arrière-cour de la prison. Et ceci sous la surveillance de l'intendant du camp, l'adjudant Fofana Aboubacar, dit Baro; deux prisonniers, Diawara Ibrahima, un ingénieur du bâtiment et Maurice Colle, un Français, devaient s'occuper des travaux avec l'aide de prisonniers corvéables, minutieusement triés parmi les autres. Il leur fallait sortir des militaires ou des gardes républicains incarcérés pour diverses raisons, à défaut de cette catégorie, ils se contentaient d'aventuriers ou de prisonniers du bas peuple. Mais il ne fallait se servir en aucun cas des intellectuels ou des cadres politiques car des sorties quotidiennes leur permettraient d'avoir certains renseignements sur ce qui se passait dans la prison, malgré la grande précaution des geôliers qui s'empressaient de les boucler dans les cellules voisines dès la moindre alerte. Tout cela pour empêcher un rescapé de savoir ce qui se passait au Camp Boiro et de pouvoir témoigner devant le jugement de l'histoire.
Quelques mois plus tard, le potager commença à produire, mais la récolte de ce potager était vendue au marché pour tomber dans la poche de on ne sait qui. Souvent la cuisine faisait une maigre salade sans vinaigre, que le major Sako disait destinée aux malades. A l'heure de la distribution du repas, ils envoyaient une feuille de laitue à certains prisonniers agonisants et parfois les geôliers accaparaient comme des rapaces, la maigre quantité de salade envoyée dans la forteresse.
Bien que les produits du potager et de la porcherie ne nous revenaient point, ces deux réalisations furent à l'origine de notre survie. Car avec la sortie permise aux prisonniers corvéables, les damnés du Camp Boiro s'organisèrent.
Un véritable réseau de « trafic » s'instaura dans la prison. Notre objectif numéro un était d'avoir de quoi manger. Ce brûlant problème allait être en partie réglé grâce aux hommes de corvée qui travaillaient à la porcherie. Ainsi le matin au moment de partir, les prisonniers corvéables s'en allaient avec les deux pots hygiéniques qu'ils n'utilisaient pas. Ils n'employaient en commun que deux pots hygiéniques ou un seul. Les deux ou trois autres étaient minutieusement lavés avec de la cendre comme désinfectant et remis aux prisonniers corvéables qui partaient avec eux, tout en feignant de faire leur vidange dans l'une des latrines dans l'arrière-cour. Le soir, au moment de regagner leurs cellules respectives, chacun d'eux volait une quantité du son destinée aux cochons du capitaine Siaka Touré. La nuit, ce même son était réparti à travers les cellules de la prison par petits cornets, que certains prisonniers corvéables déposaient.
Nous avions faim ! c'est pourquoi nous étions obligés de manger ce son malgré les diarrhées terribles qu'il provoquait dans les premiers jours de sa consommation. Mais à force d'en consommer notre organisme s'adapta et peu à peu la diarrhée disparut, après avoir emporté, bien sûr, les malheureux prisonniers qui étaient affaiblis.
Au Camp Boiro, quand les hommes du monde libre marchaient sur la lune grâce à une technologie très avancée, les prisonniers étaient contraints de manger cru tout ce qui leur tombait entre les mains; les feuilles d'aubergine, les déchets destinés aux porcs, bref, tout le butin que les prisonniers réussissaient à ramener dans la cellule était consommé cru. Nous étions réduits à l'état le plus primitif que l'homme puisse imaginer. Une aiguille à coudre faite d'une arête de poisson, le couvercle d'une boîte de conserve nous servait de couteau, une pierre polie et une boîte de lait de pilon et de mortier.
Dans ces conditions, nous entreprîmes de trouver du feu pour cuire le son ou les souris qui pullulaient dans les cellules. Ce problème nous paraissait au début insoluble; il sera pourtant réglé. Au début, nous utilisâmes les boîtes de lait que les geôliers jetaient après consommation. Il fallait faire une petite ouverture sur la partie cylindrique de la boîte, ensuite supprimer l'un des couvercles. Ainsi fait, on obtenait un fourneau malgache en miniature. En ce qui concerne la marmite, chaque cellule gardait une assiette en aluminium pour s'en servir. Les cartons et brindilles que nous happions dans la cour lors de nos brèves sorties servaient de combustible « carburant », de son nom de code dans Boiro. Certains prisonniers Français n'hésitèrent point à brûler plusieurs livres qu'envoyaient leurs parents par colis et ceci pour pouvoir cuire les boites de conserve qui restaient des colis après le pillage des gardes-chiourme.
Avec ce petit feu qui ne dégageait que peu de fumée, et n'alertait donc pas les geôliers, nous arrivions à améliorer le bouillon fade que nous envoyaient Niassa et son compère Camara, cuisiniers patentés du camp de la déchéance humaine Ces cuistots rapaces, comme tous ces miséreux au service du Comité révolutionnaire, se partageaient bien entendu les vingt kilos journaliers de poisson destinés aux prisonniers, avec la complicité des cinq adjudants-chef du Comité révolutionnaire Cissé, Oularé, Leno, Traoré, Kaba et Bembeya, de son vrai nom Doumbouya Amara.
Au fil des semaines qui passaient, l'organisation des Damnés devenait de plus en plus parfaite, surtout que l'adjudant-chef Fofana Aboubacar, l'intendant du Camp commençait à donner un paquet de cigarettes et une boîte d'allumettes chaque quinzaine et un morceau de savon par mois. Ce paquet de cigarettes et ce morceau de savon feront apparaître un véritable marché de troc dans la prison. La boîte d'allumettes, plus précieuse encore, nous permet tait de faire du feu à tout moment voulu. En ville, nul ne pouvait trouver de savon ou de sucre, alors certains geôliers commencèrent à collaborer avec des prisonniers, en particulier avec le prisonnier Z.W. qui avait pour nom de code « le ministre du domaine des échanges ». Ceux qui le désiraient envoyaient leur morceau de savon à ce « ministre du domaine des échanges » pour recevoir le surlendemain en contrepartie, un peu d'huile de palme, du sel, ou du soumbara que les geôliers faisaient introduire dans les cellules la nuit, après l'extinction des lumières.
Un matin, quand l'adjudant-chef Fofana Aboubacar trouva les geôliers en train de se quereller à cause des 2 kilos de sucre qu'ils avaient volés aux prisonniers et qu'ils n'arrivaient pas à se partager, il leur ordonna désormais de donner tous les matins quatre morceaux de sucre à chaque prisonnier.
Ce sucre fit naître une autre forme de commerce dans la prison. Ceux qui fumaient gardaient ces morceaux quotidiens pendant cinq jours, pour avoir quatre cigarettes avec un non-fumeur; ce dernier revendait le sucre à un geôlier contre des condiments pour l'amélioration du riz blanc. C'est ainsi qu'apparaissait, dans la prison, le soumbara 1 du prisonnier de nationalité malienne nommé Ibrahima Khalil Koïta. Avec son petit commerce, le Malien parvenait à ravitailler les incarcérés en soumbara et en sel.
Au mois de juin, le capitaine Siaka Touré décidait de faire déménager la cuisine à l'intérieur de la prison, dans l'espoir de voir diminuer le vol qu'effectuaient l'intendant, les cuisiniers et les geôliers. Bien sûr, le vol ne disparut point, mais au moins il nous permit à notre tour d'en profiter. En effet d'autres prisonniers furent sortis comme corvéables, afin de prêter main-forte aux cuisiniers Camara et Niassa...
Maintenant, il nous fallait de grands fourneaux et du bois pour mieux cuisiner les produits de nos larcins. Pour ce qui est des fourneaux c'est Diop Alassane qui nous trouvera cette fois la bonne solution, grâce à de vieux pots hygiéniques jetés partout dans l'arrière-cour de la prison. Avec les outils que contenait la caisse d'un menuisier arrêté à la frontière et conduit au Camp Boiro où il allait mourir, nous pouvions faire le bricolage des fourneaux malgaches et dissimuler facilement parmi ceux que nous employions pour nos besoins.
Le problème du « carburant » qui était devenu insurmontable, était de plus en plus facile à résoudre grâce à l'installation de la cuisine à l'intérieur de la forteresse. Les prisonniers corvéables à la cuisine nous trouvaient du charbon et du bois qu'ils découpaient en petits morceaux avant de nous l'envoyer dans les cellules par divers procédés.
Un autre problème se posera. Chaque jour, le poisson frais était envoyé dans la cuisine, il nous en fallait pour améliorer nos repas. Deux cartons de 20 kilos entraient dans la prison, mais pour ressortir immédiatement. Où passait ce poisson ? Entre l'intendant du Camp Boiro, les adjudants-chefs du Comité révolutionnaire, les cuisiniers et les gardes-chiourme. Ainsi chaque matin, après leur partage, Camara et Niassa remettaient à Condé, prisonnier corvéable chargé de la surveillance de l'écaillage, le poisson restant. C'est à partir du poste de police que « l'opération poisson » allait s'exécuter. Au moment opportun chaque prisonnier de la corvée de poisson glissait rapidement deux ou trois menus fretins dans la grande poche qu'il avait cousue à l'intérieur de sa chemise ample. Après leur corvée, ils regagnaient tranquillement leurs cellules avec leur part volée. Ou bien si le temps était favorable, l'on remettait le produit de son vol au corvéable du jardin qui rôdait dans les parages avec une boite de Guigoz où il dissimulera à son tour le poisson pour pouvoir regagner en toute sécurité les cellules. Maintenant nous avions des marmites car Elie Hayeck réussissait à transformer les assiettes d'aluminium en récipients bien évasés grâce à une grosse pierre polie.
Le combat devenait néanmoins très âpre. Chaque semaine Fadama Condé, le Hibou, geôlier en chef, notre adversaire implacable, fouillait toutes les cellules, dans le but de retrouver fourneaux, bouts de bois, charbon, mais surtout écritoires et papiers. Certes, parfois, il retrouvait des morceaux de bois et du charbon de par la négligence d'un prisonnier, car il fallait découper le bois avec un couperet que nous avions volé aux cuisiniers et que les prisonniers se passaient à tour de rôle et cachaient dans une tinette. Mais cela ne nous empêchait pas de recommencer le lendemain. Car nous menions un véritable combat corps à corps pour la survie. D'où le nom code « corps à corps » de la cuisine clandestine des prisonniers.
Quant aux écritoires, ils étaient camouflés sur les traverses métalliques de la charpente.
Nous luttions sur plusieurs fronts. Désormais nous avions pu faire main basse sur la caisse à outils qui contenait un marteau, une paire de tenailles, une paire de pinces universelles, un pinçon et une paire de ciseaux. Ces outils nous permirent de bricoler. D'abord, il nous fallait à tout prix des chaussures, depuis notre arrestation nous marchions pieds nus dans la prison et surtout aux latrines. Pour la circonstance, le commandant Ibrahima Sylla que j'appelais Abraham depuis notre connaissance durant mon interrogatoire et le Libanais Ellie Hayeck, allaient devenir les cordonniers du Camp Boiro. Le garde-chiourme ramassait en ville de vieilles semelles de chaussures pour nous les revendre contre nos morceaux de sucre et de savon. Grâce à une vieille bâche qui était abandonnée près du magasin, nos deux cordonniers allaient trouver de la matière qu'ils agraferaient sur les semelles avec le fil de fer en aluminium qui cerclait les caisses de lait ou de savon.

8 mai 1975.

De temps à autre, les circonstances socio-politiques de la Guinée obligeaient le dictateur de Conakry à procéder à quelques libérations de prisonniers, parmi les frontaliers et les cadres moyens, et surtout parmi ceux qui n'avaient pas été interrogés, par conséquent des prisonniers qui n'avaient pas eu à faire des aveux. Cette libération de prisonniers n'était autre chose que les précieux bagages qu'un matelot sacrifie à la mer pour sauver son bateau en péril. Il fallait en lâcher quelques-uns pour faire croire aux autres familles que leur proche bénéficiera de cette mesure à son tour. C'est dans ce cadre que mon cousin Alpha Bâ et d'autres prisonniers frontaliers seront libérés ce 8 mai 1975. Avant sa libération, le capitaine Siaka Touré convoquera Alpha Bâ dans la nuit du 4 au 5 mai pour essayer de savoir ses intentions à sa sortie. Alpha était accompagné de l'adjudant-chef Fofana Aboubacar, dit Baro, et de deux geôliers.
— Savez-vous pourquoi vous avez été arrêté ? demanda-t-il.
Drôle de question pour un « justicier ». Après trois ans d'incarcération, c'était au prisonnier de dire aux autorités qui avaient demandé cette arrestation le mobile de l'arrestation !
— Pas du tout, car depuis mon arrestation, je n'ai jamais été interrogé et n'ai rencontré aucune autorité pour qu'elle me dise quoi que ce soit, répondit Alpha.
— Qui vous a arrêté et quand avez-vous été arrêté ? lui demanda de nouveau le capitaine Siaka Touré.
— J'ai été arrêté le 20 septembre 1973, par le commandant Diarra Traoré, gouverneur de la région de Koundara à l'époque.
— Dans ce cas, dès demain matin j'enverrai un message à Koundara, ils me diront pourquoi ils vous ont arrêté et alors vous serez immédiatement libéré.
Bien sûr, Alpha savait pertinemment que le capitaine Siaka Touré mentait effrontément. C'est lui-même qui avait ordonné chaque arrestation politique en Guinée. Mais que voulez-vous, il faut parfois jouer leur jeu pour sauver sa peau, si cette infime chance se présente. Trois jours plus tard, Alpha était libéré. Il partira du Camp Boiro dans un état très piteux, étant presque aveugle, couvert de gale, sans compter les autres maladies qui l'avaient complètement lessivé.
C'est seulement en juin 1976 que j'apprendrai la mort de Alpha Bâ et par le canal d'un jeune homme de Koundara arrêté et drainé à son tour au camp de la mort. Alpha Bâ était sorti très malade. Après la libération, victime d'une occlusion intestinale, il ira se faire opérer à Kamsar ; hélas très affaibli, il ne put supporter l'intervention. Le 8 juillet 1975, Alpha s'éteindra, deux jours après l'opération Chirurgicale.
Désormais je devais combattre davantage pour survivre. Combattre pour sortir du Camp Boiro vivant et lucide, dénoncer devant l'humanité les crimes du régime guinéen, crier pour les morts qui n'ont plus la parole. Pour hurler les appels de détresse de ceux qui attendent dans le désespoir et l'amertume.
Quand les trois quarts des prisonniers du Camp Boiro furent décimés par la mort et ses alliées que sont la faim, les maladies et les conditions draconiennes de détention, les autorités décidèrent d'ordonner l'ouverture des cellules de neuf heures du matin à dix-huit heures de l'après-midi Certains gardes-chiourme tels que Mansaré et Soumaoro s'y opposèrent catégoriquement et bouclaient les cellules pendant leurs heures de faction. Cette ouverture des portes augmentera grandement nos chances de survie. Car elle nous permit de mieux nous organiser. Maintenant les échanges qu'effectuaient les prisonniers étaient devenus plus faciles.
Certes, ce genre d'opération nécessitait toujours une grande prudence, car le garde-chiourme était toujours à quelques mètres du théâtre des opérations. L'envoi se faisait par petits colis que les prisonniers glissaient rapidement au-dessous des portes entrebâillées des cellules et les prisonniers de la cellule réceptrice faisaient le relais jusqu'à la cellule destinatrice. Cet entrebâillement de la porte ne dépassait guère trente centimètres d'ouverture. C'était pour empêcher les prisonniers de voir ce qui se passait dans la cour et surtout dans les cellules d'en face. Toute sortie de prisonnier sous la véranda était sanctionnée par la fermeture des cellules du bâtiment et la mise à la diète disciplinaire des occupants.
Cette diète disciplinaire allait être souvent fatale. En effet, de jeunes gendarmes qui avaient réussi à pincer les prisonniers échangeant quelques mots, les envoyaient immédiatement pour une diète disciplinaire de cinq jours. Comme le prévoyait leur règlement intérieur, nul autre geôlier n'avait le droit de sortir de la diète un prisonnier sanctionné par un acolyte.
Evidemment, le Comité Révolutionnaire avait instauré ce règlement pour donner une certaine autorité à chaque geôlier et l'encourager à accomplir cette sale besogne.
Cinq jours plus tard, les gardes, inexpérimentés pour le moment, viendront sortir leurs malheureux prisonniers fautifs. L'un d'eux était venu avec un seau rempli d'eau fraîche qu'il tendit aussitôt aux prisonniers qui ignoraient qu'il ne fallait pas boire de l'eau fraîche, même après deux jours de jeûne complet. Les prisonniers assoiffés vidèrent le seau et tombèrent aussitôt en syncope puis sombrèrent dans le coma les uns après les autres, ensuite le trépas... « Tuez ! mourez ! » C'étaient les mots du Comité révolutionnaire destinés aux pensionnaires du Camp Boiro. Malgré ce « corps à corps » (c'était le nom de code de cette maigre cuisine clandestine que nous faisions dans les cellules), la mort frappait toujours. Ainsi elle disposait d'une alliée sur laquelle elle pouvait valablement compter : l'hypertension d'origine nerveuse. Cette alliée venait se greffer aux autres fléaux du camp de la mort et de la déchéance humaine ! Dans l'énervement, certains prisonniers étaient terrassés par une crise d'hypertension sévère. Cela commençait par une paralysie partielle qui les clouait sur le parquet avant de se terminer par la mort . Les prisonniers atteints de ce mal virent leur angoisse grandir encore parce que le major Sako restait des semaines sans répondre aux demandes de consultation. Les rares fois où il passait voir des prisonniers malades, il envoyait à chaque hypertendu un cornet contenant cinq ou six comprimés d'Adelphan Esidrex ou de Réserpine ou d'autres hypotenseurs.
Je faisais partie des prisonniers traqués par ce redoutable mal. Déjà le mardi 13 mai 1975, je tombai au milieu de la cour et ceci au moment de la vidange; je fus traîné jusqu'à l'infirmerie, je ne sais comment, et le docteur Keïta Ousmane, un toubib prisonnier qui était chargé d'aider le major Sako, m'examina rapidement : je faisais 24/14 de pression artérielle à l'âge de 27 ans.

22 novembre 1976.

Date de l'anniversaire de l'opération réussie de la libération des prisonniers de guerre portugais détenus à Conakry, par le P.A.I.G.C. et les autorités guinéennes. Ce jour-là, les restrictions devinrent plus sévères que jamais, car à chacune de ces « dates historiques » de la Guinée, de crainte d'être encore surpris par ce qu'ils appelaient « les adversaires acharnés du régime », les responsables à tous les niveaux, menaient une immense et mensongère campagne de révélation des complots de la contre-révolution et des apatrides basés à l'étranger. Ainsi, tout le peuple guinéen s'asseyait encore pendant quelques mois sur de véritables charbons ardents. Chacun se sentait menacé et cherchait à sauver sa peau en clamant haut et fort pendant les réunions et les meetings politiques: « A bas l'impérialisme ! A bas la contre-révolution ! A bas le colonialisme ! Vive le président Ahmed Sékou Touré ! » Durant ce temps, tous les hauts cadres traqués ne cessaient de se présenter dans les brigades de la milice pour participer à la « vigilance révolutionnaire » qui doit veiller sur la sécurité du pays et sur la tranquillité des citoyens. Bien entendu, ils y allaient afin de se faire passer pour des révolutionnaires convaincus, et ne pas figurer sur la liste noire de cette révolution impitoyable.
Par contre, il fallait jouer sur deux échiquiers et la révolution s'en tirait à merveille. Pour atténuer cette tension et cette psychose du peuple, on continuait à relâcher de temps à autre quelques prisonniers. Au mois de mars 1975, quelques éléments de ladite 5e colonne et une poignée de frontaliers avaient été libérés. Parmi cette dizaine de prisonniers on trouvait Tounkara Jean Faraguet et son épouse Angeline Coumbassa, Raymond Tounkara. Leur enfant, lui, avait été libéré depuis le mois de janvier 1975.
Ces rares libérations sur coup de dé, à l'occasion de certaines fêtes, faisaient espérer aux prisonniers de voir un jour la liberté et calmaient un peu ces milliers de foyers qui avaient leurs enfants disparus dans ces sinistres geôles. Pour les prisonniers réalistes, pas de doute, nous étions tous des condamnés à mourir au Camp Boiro comme ces « voyageurs » qui partaient chaque jour pour le charnier. D'après ces réalistes du Camp Boiro, le départ d'un prisonnier de ce camp n'est autre chose qu'un miracle.
Ce lundi 22 novembre 197G, un « télex » me parvenait vers dix heures du matin à la cellule 8 que j'occupais depuis un certain temps avec Doudou Ndiaye, Sénégalais, Ibrahima Sy, policier et le lieutenant Laurent Gabriel Cissé, un type plus ou moins douteux pour les prisonniers, car c'était l'ancien patron du 2e bureau guinéen. Certains n'hésitaient point à dire qu'il était chargé d'une mission d'enquête sur Monseigneur Tchidimbo et d'autres anciennes personnalités du régime. Ce message venait de l'infirmerie, où un prisonnier corvéable avait pu suivre la communication téléphonique de l'adjudant-chef Fassou qui s'entretenait avec le capitaine Siaka Touré et prendre le nom du prisonnier dont le Président venait d'ordonner la libération. Il s'agissait de mon défunt grand frère Ababacar Bâ. Aussitôt, ce prisonnier corvéable envoya un « télex » à partir de la cuisine pour m'aviser et quand l'adjudant-chef Fassou communiqua à son tour le nom du prisonnier libéré à l'adjudant-chef Condé Fadama dit le Hibou, ce dernier se mit à ouvrir cellule après cellule pour chercher mon grand frère qui était décédé depuis le 2 août 1974, soit depuis 2 ans et 3 mois. Quand le Hibou ouvrit la cellule 45 qu'occupaient Serigne M'Backé Fall, Ibrahima Seck, Mbow et Ryad, des Sénégalais, il ne put s'empêcher de leur demander :
— Connaissez-vous un certain M'Baye Bâ, un Sénégalais ?
Tous savaient que M'Baye était mon grand frère et qu'il n'était plus depuis longtemps.
— Nous ne connaissons ici aucun prisonnier, répondirent-ils. Car au Camp Boiro, mieux vaut ne rien savoir aux yeux des geôliers. Et le Hibou continua ses recherches de cellule en cellule et arrivé à la cellule 8 où j'étais bouclé, il se planta devant l'entrebâillement de la porte. La lumière solaire s'infiltra dans la cellule en détachant en même temps les traits du bourreau. Ce jeu de lumière qui contrastait avec l'obscurité de la cellule où j'étais tapi, me permettait d'observer ce lugubre geôlier.
Fadama Condé, le Hibou, haut comme trois pommes, avec un corps rachitique qui soutenait une tête ronde au crâne légèrement déplumé. Dans son visage mince, deux fentes laissaient briller des yeux où se reflétaient cynisme et lâcheté. Des lèvres laissaient entrevoir les dents usées par la carie et noircies par le tabac en poudre.
Cet épouvantail de la révolution faisait trembler tout prisonnier du Camp Boiro.
— Qui de vous, a connu Mbaye Bâ, un Sénégalais? demanda-t-il.
La rage et la révolte intérieure me firent lâcher aussitôt une réponse. « Je connais M'Baye Babacar Bâ... »
— Où l'as-tu connu et où est-il ? demanda froidement notre tourmenteur. La colère me gagnait. Pourtant je croyais être maintenant maître de mes nerfs.
— Comment voulez-vous que je ne le connaisse pas. C'est mon grand frère, ils nous ont arrêté ensemble. C'est à vous de me dire où vous l'avez enter...
— Tubasc, ton nom de code, murmura l'un de mes co-celluliers.
Cette interpellation me ramena dans la dure réalité du Camp Boiro: savoir se taire. Le geôlier en chef me regarda pendant un instant avant de boucler la porte de la cellule et de quitter notre bâtiment. Hélas, mon énervement m'empêcha de savoir qui des trois compagnons de cellule me parlait. Seules ces paroles bourdonnaient dans ma tête.
— Tubasc, n'oublie jamais que tu t'es fixé un objectif, pour atteindre cet objectif, il te faudra sortir vivant du Camp Boiro. De ce fait, redouble de courage et surtout ne te laisse pas emporter par des colères aveugles. La colère n'est autre chose qu'une folie passagère et au cours de cette folie tu pourrais franchir ce qu'il ne faut pas et les conséquences te seraient fatales.
Ces paroles continuèrent à bourdonner dans mes oreilles tandis que des images se mirent à défiler devant moi comme devant un kaléidoscope. Je revoyais mon grand frère depuis sa cellule de la prison du Camp El Hadji Oumar de Labé, puis quand il était assis en face de moi dans la jeep qui nous transportait vers Conakry. Son regard qui me fixait durant ce voyage exprimait à la fois tendresse et amitié. Je le voyais malade, étendu sur le parquet en train de se tordre de douleurs, ensuite je l'entendais dire « ça va beaucoup mieux » et toutes ces séquences jusqu'à sa mort défilèrent devant moi.
Je restai un bon moment silencieux avant de pousser un soupir et de murmurer: « Du courage Tubasc, il faut survivre aujourd'hui pour parler demain et être le témoin de ceux qui ne sont plus. »
Tout cela disait éloquemment qu'ils ne mettaient pas à jour leurs dossiers et leurs registres pour éviter toute pièce à conviction devant l'impitoyable jugement de l'histoire.
Parmi les geôliers, nous avions connu l'un d'eux qui travaillait au Camp Boiro malgré lui ; peut-être à cause de son jeune âge, mais surtout à cause de sa grande foi en la religion islamique et en la justice divine. S.C., ce geôlier se gardait toujours de participer à la bastonnade d'un prisonnier.
Ainsi, ce jour, Fadama, le Hibou, avait rassemblé des prisonniers corvéables dans l'arrière-cour, au jardin, afin d'y creuser un grand trou pour extraire le sable fin que le geôlier en chef désirait pour faire des briques. Pendant que les prisonniers creusaient, le geôlier C. S. qui se tenait à côté du Hibou, qui avait comme d'habitude les mains au dos, tout en mâchant sa cola ou son tabac en poudre, regardait travailler ces bêtes de somme qu'étaient ces prisonniers. Malgré tout ces parias étaient heureux d'être prisonniers corvéables, car les sorties permettaient de bénéficier de l'air, l'une des conditions sine qua non de la survie au Camp Boiro. Cette sortie permettait aussi à ces prisonniers de voler dans la cuisine du poisson, du bois, du charbon et de happer au jardin une feuille de laitue ou encore une aubergine pour les autres, bouclés dans les cellules. S.C. regardait toujours les prisonniers creuser la terre puis tout d'un coup le jeune geôlier s'écria et lança cette réflexion qui bouleversa d'un coup Fadama, le Hibou:
— Ah la terre ! comme elle est patiente, disait S.C., elle laisse les hommes faire ce qu'ils veulent: la creuser, danser, prier, mais surtout faire tant de mal sur elle. Impassible, elle attend car elle est persuadée que tôt ou tard, l'homme sera enfoui dans son sein Et alors ce jour, Allah, le Juge Suprême, réglera les problèmes des justiciables et des justiciers de ce monde. Ah ! ce jour...
Fadama quitta précipitamment ce lieu pour rejoindre le poste de police, sa réflexion faillit être fatale à S.C.

Parmi ces grands bourreaux qu'étaient les geôliers, on comptait également des gens que rien ne pouvait arrêter, ni les atrocités qu'ils vivaient au jour le jour, ni les plaintes des prisonniers.
Pourtant, malgré leur zèle exacerbé, certains geôliers qui avaient de grandes gueules se retrouvaient un beau jour parmi les prisonniers du Camp Boiro pour avoir raconté à des amis de la ville une partie de cette vie fermentée du Camp Boiro, camp des horreurs. Tel fut le cas de Takhou Beya, de Daouda et d'autres; certains salopards moururent dans cette géhenne où ils martyrisaient d'innocentes victimes.
C'est à travers ces geôliers devenus prisonniers à leur tour que j'ai découvert la grandeur d'âme. Certains prisonniers n'hésitèrent point à assister un ex-geôlier devenu paralysé et aveugle, cloué sur un parquet humide d'une cellule. Thierno, le grand marabout et Mgr Tchidimbo priaient pour ces bourreaux qui nous brimaient jadis, devenus aujourd'hui frères de geôles. Souvent ces deux chefs spirituels, préféraient envoyer leur toute petite part de pain noir à ces misérables qui priaient à leur tour Dieu pour qu'il les fasse bénéficier de sa clémence et de sa miséricorde.

Daouda, Campo, Takhou Beya et chef Oumar périrent au Camp Boiro avec la seule consolation qu'un jour, peut-être, leurs noms figureraient sur une liste de martyrs: « Battez-vous pour survivre. » Tous les prisonniers avaient compris ce mot d'ordre impératif. C'est ainsi que nous mangions tout ce qui nous apportait substance, les souris furent pourchassées et finirent dans les fourneaux des prisonniers. En fin de compte, elles quittèrent les cellules et se réfugièrent au magasin de l'intendance, cellule 22. Pour les capturer, nous avions réussi à fabriquer des pièges efficaces; c'étaient des engins très simples; une boîte de lait vide, une mince bande de caoutchouc qui servait de ressort et du fil de fer. Pour préparer ces pièges, il fallait d'abord enlever l'un des vases de la boîte de lait ou de tomate, percer deux trous distants de quatre centimètres sur le rebord de la boîte cylindrique. Avec une partie du fil de fer on fabriquait deux petits anneaux qui permettaient de fixer le couvercle du piège. Le caoutchouc, servant de ressort et reliant la trappe et le fond du piège par un trou sur chaque base, permettait la fixation du ressort grâce à un système de levier, on arrivait à immobiliser le couvercle de la trappe jusqu'au moment où une souris atteignait l'appât, une mie de pain, ce qui devait déclencher automatiquement la fermeture de la trappe. Après la prise, il fallait faire vite pour ne pas donner à la souris le temps de ronger le caoutchouc et pour l'empêcher d'ouvrir la trappe.
Ce jour-là, c'était le festin. L'adjudant Fofana Aboubacar, dit Baro, nous avait sorti pour nettoyage du magasin où étaient entreposés les vivres des prisonniers. C'était la cellule 22 qui servait de magasin. Nous étions plutôt préoccupés à pourchasser les grosses souris qu'au nettoyage dont nous avait chargé le grand voleur de la prison. Quand nous terminâmes notre corvée, nous avions pu capturer trente-cinq bonnes souris. Flatté par les louanges d'un griot prisonnier, Fofana Aboubacar nous donna un peu d'huile et du bois. Pendant que certains allumaient du feu derrière les cellules du jardin, les autres s'occupaient de leur chasse de misère en leur arrachant la peau et en vidant rapidement leurs boyaux. Puis nous les cuisions dans une assiette qui nous servait de poêle. Quand l'adjudant Condé Alceny, Javert de son nom de code, chef de la deuxième équipe, ce geôlier intraitable même avec ses acolytes nous aperçut dans l'arrière-cour, il tonna comme un forcené et ordonna aux sentinelles de nous ramener immédi atem en t en cellule. Avec nos souris plus ou moins cuites, nous regagnâmes, tout heureux, nos cellules avec notre festin. En cours de route, Baye Fall, un jeune prisonnier nous disait:
Tubasc, attendons Fadama, quand il sera là demain, je lui demanderai de nous permettre d'abattre le chat qui rôde à tout moment dans la prison.
Après l'hécatombe, les gardes recommencèrent l'élevage de la volaille dans la prison. Il fallait encore sortir cinq ou six prisonniers qui devaient s'occuper de cette corvée: sergent Canard, un ancien sergent de l'armée incarcéré dans Boiro, ministre poulet, un ancien ministre devenu un « élément de la cinquième colonne » et celui qu'on appelait le ministre du domaine des échanges eurent à surveiller la volaille pour l'empêcher d'aller picorer les plants du jardin. Sergent Canard était un sous-officier jeté en prison avec la moitié de sa compagnie pour un « trafic » de douilles d'obus. En prison, devenu gardien des canards, on l'appelait sergent-canard, il était secondé par un ancien ministre des Finances, un ancien secrétaire fédéral et un activiste qui servait la Révolution, celui qu'on appelait le « ministre du domaine des échanges » à cause du troc qu'il faisait avec certains geôliers. Cet activiste était aussi un charlatan ou plutôt un mystificateur qui avait réussi à mettre sous sa coupe certains gardes-chiourme et même Ahmed Sékou Touré avant son arrestation. A partir du mois de mai 1976, le riz produit au pays fut introduit au Camp Boiro, peut-être que les importations avaient cessé, on ne sait pour quelles raisons. Manque de devises ? En tout cas les prisonniers savaient que la ville était affamée, car les geôliers volaient tout ce qui était à leur portée pour le ramener chez eux.
D'ailleurs, un jour, devant des prisonniers qui se plaignaient de la faim, Sidiki Fofana, le génie du mal, ce geôlier maniaque avait lancé cette phrase qui nous confirmait que la faim sévissait en ville.
— Vous avez raison parce que vous ne savez pas ce qui se passe en ville, personne n'a de quoi manger, vous avez au moins un peu de riz. Nos femmes et nos enfants pleurent de faim.
Certes, ce riz du pays était plus riche en vitamines que le riz glacé importé, mais, par contre, pour le manger il fallait trier la louche de riz blanc pendant des heures, pour enlever les graviers. Les geôliers qui mangeaient avec nous pouvaient à leur tour se nourrir. C'est ainsi que Fadama Condé décida de sortir les plus vigoureux parmi les squelettes qu'étaient devenus les prisonniers, pour leur faire piler ce riz que les paysans guinéens avaient envoyé malgré eux au PRL, pour la réquisition qui avait remplacé l'impôt. Les autres allaient au poste de police pour séparer les graviers du riz, bien que ces prisonniers soient en majeure partie à moitié aveugles. Ces sorties étaient bienvenues. Elles permettaient de bavarder, malgré la surveillance de la garde-chiourme, pour transmettre toutes les informations. Car au Camp Boiro, existait aussi une dure loi: « transmettez-vous toutes les informations, pour qu'aucun martyr n'emporte un secret dans une tombe ».
C'est ainsi qu'apparut le B.M. (Boiro-Matin) un menu journal que le prisonnier qui avait des informations importantes à transmettre rédigeait sur les feuilles de cornets de médicaments et mettait dans une boite d'allumettes. On la faisait parvenir de cellule en cellule après chaque lecture.
Au bout de quelques semaines de communication avec ce Boiro-matin, les prisonniers décidèrent d'abandonner ce moyen de communication pour continuer à se servir de notre « téléphone arabe » ou « télex de Boiro » qui était très efficace et surtout plus sur.
Peu à peu nous arrivions à résoudre nos difficultés, sauf celle des médicaments. Les prisonniers Français qui recevaient des colis contenant quelques médicaments étaient partis. Les rares colis de monseigneur Tchidimbo et de Ellie Hayeck ne pouvaient que suffire à leurs destinataires qui consentaient cependant des sacrifices énormes en se privant pour les plus nécessiteux. Cheikh Keïta, ce diplomate de carrière que l'on appelait Dr Diondion, essaya de régler ce problème crucial, mais ne parvint qu'à trouver une pâte dentifrice pour le traitement des mycoses et du beurre de karité pour frictionner les rhumatisants (qui appréciaient grandement sa compétence).
Au Camp Boiro, rien n'est rationnel. Tout est de trop : brimades, vexations, morts, et même les rêves des prisonniers. Ce matin, après le déjeuner, Lamine Condé, mon co-cellulier, s'approcha de moi pour me parler.
— Mon fiston, hier soir j'ai fait un rêve vraiment bizarre et je n'y ai compris absolument rien. C'est-à-dire que je me suis retrouvé en brousse au milieu d'un troupeau de chèvres et tout d'un coup, toutes les chèvres se mirent à chanter en choeur des louanges en mon honneur.
J'éclatai d'abord d'un rire fou avant de pouvoir dire à mon co-cellulier:
— Voyez, tonton, c'est un très bon présage, car on ne chante que les louanges d'un vainqueur, cela veut dire que tu sortiras vivant du Camp Boiro.
Un autre prisonnier, El Hadj Diané, me dira qu'il avait vu au cours d'un rêve un coq qui portait un chapeau tout en marchant gaillardement . Quant à Johnny, jeune aventurier extradé à partir du Mali, il se retrouvera au milieu d'un orchestre composé de rats, et de souris. Chaque rat avait un instrument de musique et ils jouaient ensemble la « Guantanamera » cubaine.
Evidemment, quelques jours plus tard, ce sera mon tour de voir en rêve le président Ahmed Sékou Touré, d'abord il m'examina de pied en cape avant de me dire: « Alors Tubasc, ça va la prison ? »
Tous ces cauchemars étaient dûs aux effroyables conditions de détention et cette forte pression nerveuse qui nous hantait. Mais aucun prisonnier ne l'entendait de cette oreille. Chaque matin des messages convergeaient vers les cellules des patriarches de la prison, car certains de ces patriarches passaient pour être en mesure d'interpréter les cauchemars. Bien sûr, leurs interprétations abondaient toujours vers le bon sens pour encourager davantage le prisonnier et polir son moral. Les patriarches du Camp Boiro étaient jadis des collaborateurs du président Ahmed Sékou Touré. Maintenant devenus prisonniers, ils essayaient à tout moment d'encourager leurs compagnons de captivité par des conseils ou des prières.
Mais la dure réalité du Camp Boiro était évidente: la mort. Depuis sept mois une trêve relative régnait sur l'ensemble du pays, les arrestations étaient devenues sporadiques. Cette trêve a été très longue. Elle sera interrompue au mois d'avril 1976 par des arrestations massives parmi les miliciens du P.R.L. de Madina, un quartier de Conakry. Des frontaliers aussi commencèrent à débarquer dans la prison. Parmi ces frontaliers figuraient trois Sénégalais: Ibrahima Seck, Babacar Mbow, plus chanceux que le jeune Oumar Diop arrêté à la frontière maliano-guinéenne et qui sera conduit auprès du Comité révolutionnaire ayant, comme toujours, besoin de « preuves ». Le jeune prisonnier fera l'affaire du Comité révolutionnaire car au bout de quelques jours de torture, on fera de lui un officier de l'armée sénégalaise, envoyé en mission spéciale par son gouvernement pour assassiner le responsable suprême de la Révolution. Quelques jours plus tard Oumar Diop enregistrera son aveu. Cet événement abattra d'avance les deux prisonniers sénégalais récemment arrêtés qui pensaient quitter à tout moment le Camp Boiro. Pauvres jeunes qui n'avaient pas encore compris la réalité avec laquelle ils étaient confrontés. Seul leur camarade, le veinard Famara Koné Ndiaye, aura la chance de quitter cet enfer après un séjour de six mois seulement. Pourtant le Comité révolutionnaire avait fait de lui un agent israélien.
Avec cette recrudescence d'arrestations, l'ancien régime pénitencier commença à se réinstaurer et la bataille pour la survie devint de plus en plus âpre. Malgré la restriction il fallait trouver pourtant chaque matin une feuille de laitue ou un morceau de poisson ou une aubergine pour améliorer la bouchée de riz blanc quotidien. Les prisonniers de la Révolution étaient sur plusieurs champs de bataille à se battre contre la faim, les maladies, les brimades et la réclusion. Certains prisonniers ne se donnaient pas la peine de vivre avec des camarades de captivité, ces prisonniers solitaires préféraient rester seuls dans une cellule et y menaient une vie austère.
C'était des prisonniers dont les traits du visage exprimaient l'endurance et la farouche détermination de survivre. Chaque prisonnier avait aussi son fort et son faible, certains ne supportaient pas les matinées, d'autres les après-midi ou la tombée de la nuit et ceci pour diverses raisons.
Pour les uns, ces moments rappelaient des événements heureux qui avaient jalonné leur vie, d'autres évoquaient une vie qu'ils souhaiteraient avoir à leur sortie de prison et à certains cela rappelait la cabine technique.
J'étais seul dans ma cellule 13 que j'occupais depuis quelque temps et je me sentais à l'aise dans cette cellule. La nuit, aux heures les plus avancées où les prisonniers sont en éveil à cause de l'insomnie, j'aimais me coucher à plat ventre, les yeux mi-clos et rêver sur le « radar ». Je restais tout le reste de la nuit dans cette position en train de surveiller mon champ de vision, tout en méditant. Cette nuit-là, vers trois heures du matin, des pas feutrés résonnèrent sous la véranda et j'entendis un geôlier dire à son acolyte: « A la cellule 13, il y a un seul prisonnier ».
Rapidement je quittai le radar pour me coucher au milieu de la cellule, à plat ventre et les yeux mi-clos. La porte s'ouvrit et la lumière s'alluma. Sans bouger de ma position initiale, j'observais les geôliers qui encadraient un nouveau prisonnier qui n'avait pas de place dans les cellules des bâtiments 47 et 61 où étaient entassés de nouveaux pensionnaires mis à la diète. Dans n'importe quelle situation on verra toujours une personne née sous une bonne étoile. Ce prisonnier ne connaîtra point la diète et la salle de torture. Heureusement pour lui et nous, s'il avait connu une seule nuit de torture, nul n'aurait dormi au Camp Boiro. C'était un homme âgé d'une quarantaine d'années et tremblant comme une feuille. Les geôliers le poussèrent à l'intérieur de la cellule en lui disant:
— Tu vas rester ici en attendant.
Les geôliers commencèrent à verrouiller la porte de la cellule et aussitôt mon nouveau compagnon de misère commença à crier au secours et les geôliers éclatèrent de rire et lancèrent une insulte, avant d'actionner l'interrupteur qui se trouve sur la véranda et les ténèbres enveloppèrent la cellule. Le nouveau commença à me poser des questions qui exprimaient son angoisse et son désespoir. Hélas, aucune de ces questions n'aura une réponse. Mon silence augmenta encore sa terreur.
— Oh grand Dieu du ciel ! s'écria-t-il, je suis fichu, ils m'ont enfermé avec un cadavre. Donc le Comité révolutionnaire va me faire exécuter d'un moment à un autre. Mon Dieu je suis innocent, venez à mon secours, hurla-t-il.
Que pouvais-je faire pour ce malheureux ? Jusqu'à l'aube le nouveau prisonnier gueula. Terrassé par la fatigue et la terreur, mon compagnon alla se blottir à côté de la tinette en attendant son heure.
Quand les bruits de brodequins des geôliers qui ramassaient les gamelles dans lesquelles ils avaient servi la soupe de la veille commencèrent à emplir la prison, je changeai de position pour gagner le « radar ». Dès l'ouverture de la porte de la cellule, je glissai rapidement la gamelle entre les mains du ramasseur et la porte se referma automatiquement. Mon compagnon qui n'avait rien compris poussa un cri. Décidément le mythe de terreur du Camp Boiro était présent dans l'esprit de tous les Guinéens. Chacun savait qu'au Camp Boiro on tuait et tout le monde tremblait en entendant ce nom. Pour eux, tous ceux qu'on y jetait étaient finis. Malgré sa terreur, mon compagnon s'approcha de moi prudemment.
— Frère de geôle, à partir de certaines heures, j'aime pas du tout être dérangé dans mes rêves, répondis-je calmement à ce malheureux qui attendait beaucoup de moi.
C'était ma faiblesse. Chaque nuit, quand certains dormaient, je restais en éveil et voyageais en imagination à travers le monde. Cela me faisait oublier un bon moment mon calvaire. Pour d'autres prisonniers c'était l'amour pour un objet ou un petit souvenir qu'on avait patiemment bricolé pendant des jours dans la solitude. Mon ami Touré Thiemoko avait pu oublier pendant des mois sa captivité à cause de ce poussin qu'il avait baptisé Samille. En effet, un jour, nous fûmes envoyés à la douche éclair (car il fallait l'appeler ainsi, elle n'excédait jamais dix minutes pour plus de quarante prisonniers), Touré Thiemoko entendit un poussin qui criait dans le grand trou où la corvée déposait les ordures. Rapidement, le prisonnier se glissa entre les auberginiers pour aller jusqu'au trou. A sa grande surprise il découvrit un oeuf d'où sortaient les cris de ce poussin enfermé encore dans sa coquille. Le prisonnier descendit dans le trou et remonta avec cet oeuf contenant ce poussin qui continuait à crier en alertant le garde-chiourme. Aussitôt l'adjudant-chef Bahn, l'adjudant Bruno, et l'adjudant Coniagui, chef de poste de la deuxième équipe, arrivèrent sur les lieux où palabraient les geôliers qui voulaient arracher ce poussin que la corvée poulet avait jeté parmi les oeufs des poules du Hibou et de l'adjudant-chef Baln, les propriétaires de la volaille.
Après explication, l'adjudant-chef ordonna au prisonnier de partir avec le poussin tout en lui disant:
— Va avec ton poussin. Si tu as de la chance, il vivra, mais là où les hommes meurent...
C'était pertinent, comment un poussin pouvait-il survivre dans une cellule qui dévorait en un temps record un homme. Pourtant Samille, ce poussin survivra. Et quand ce poussin tombait malade, tous les prisonniers partageaient la peine de Thiemoko qui réussissait toujours à sauver son « compagnon » en lui donnant de la nivaquine, de l'aspirine et de la vitamine B complexe que les prisonniers lui envoyaient. Au fil des jours Samille grandissait. Dès l'ouverture de la porte de la cellule à l'heure du café, Samille sortait pour aller rejoindre la volaille des geôliers et le soir un peu avant la fermeture de la porte, elle regagnait tranquillement son logis. Samille était devenue maintenant une grosse poule qui commençait à pondre, à couver et à faire éclore de nombreux poussins. Touré Thiemoko avait oublié son calvaire, jusqu'au matin au Fadama Condé, le Hibou, expropria la poule et ses poussins.

Jacques Demarchelier, lui, avait réussi à apprivoiser un jeune lézard qui était devenu son compagnon. Le vieux prisonnier français étant malade et vivant seul dans la cellule 72, devait trouver un compagnon qui allait accepter de partager les souffrances de son co-cellulier reclus, jusqu'au combien pénible moment où un chat le happa dans la cellule.

Ces pertes engendraient des périodes de désespoir chez les prisonniers. Mais quelle que soit la cruauté d'une disparition au Camp Boiro, cela ne nous faisait point plier le genou, mais au contraire, cela vous obligeait à combattre davantage, bien sur, après trois ou quatre jours de chagrin. Blaise Ndiaye, mon ami, aura moins de chance que les autres, un matin, après la vidange de quatre heures du matin un geôlier lui tendit une jeune tourterelle qui n'avait que du duvet et une grosse tête où était emmanché un gros bec. Blaise qui est d'une sensibilité extrême se consacra entièrement à l'oisillon. Pendant deux semaines mon ami Blaise oublia ses aigres jours de captivité grâce à son compagnon. Malheureusement la séparation sera brutale. Un jour, à son retour de la vidange, Blaise marchera sur la jeune tourterelle qui avait gagné le fond de la cellule. A cause de la pénombre mon ami ne verra point son jeune compagnon de solitude.
Ces pertes étaient dures pour tous les prisonniers. C'était aussi pénible que l'épreuve du prisonnier d'Alcatraz. Dans les cellules communautaires, certains prisonniers racontaient des légendes à leurs camarades ou des films qu'ils avaient vus. Nous avions un vieux haut-fonctionnaire Barry Amadou Landho qui pouvait nous raconter chaque nuit plusieurs films. Ce septuagénaire avait une mémoire prodigieuse. Quand l'humeur était bonne, je racontais des légendes de chasseurs bassari ou coniagui à mes compagnons. D'autres reclus tel que Sékou Kourouma, Abou Aïdara et Kabine Kouyaté, chantaient en pleine nuit et malgré l'interdiction des geôliers. Ces complaintes berçaient la douleur du reclus avant d'être répercutées par les échos, de bâtiment en bâtiment et de se perdre dans le silence du Camp Boiro. Souvent les familles des gardes-chiourme qui habitaient autour de la prison se taisaient dès que ces complaintes s'élevaient. Silencieuses, certaines familles partageaient le dépit des prisonniers, car leurs proches ou lointains parents croupissaient dans une des cellules de ces geôles ou dormaient pour toujours dans une fosse anonyme.

Monseigneur Tchidimbo faisait entendre sa voix bien timbrée, le soir au moment où les ténèbres recouvraient la prison, tout en jetant encore la crainte ou l'angoisse, d'une exécution éventuelle dans la pensée et dans l'âme des prisonniers. Tantôt l'archevêque chantait en duo avec Edouard Lambin, un métis de nationalité française, auquel la réconciliation franco-guinéenne n'avait rien apporté, car tous les prisonniers français avaient été libérés depuis le 14 juillet 1975, sauf lui. L'organisation des damnés du Camp Boiro allait jusqu'aux prières communes. Périodiquement, un des marabouts incarcéré donnait un « aya », c'est-à-dire un vers d'une sourate du Coran ou un nom parmi les quatre-vingt-dix-neuf attributs d'Allah, par « télex » ou par message oral. Le marabout envoyait le vers ou l'attribut de Dieu choisi pour la prière, puis il communiquait le nombre de fois qu'il fallait égrener ce vers ou ce nom. Le nombre était toujours impressionnant, il s'agissait de chiffres fantastiques: des centaines de milliers. Ce chiffre était divisé par le nombre de prisonniers qui voulaient participer à la prière. Ainsi fait, on obtenait le chiffre que chaque participant devait égrener. Ces prières se faisaient la nuit et très tard. A l'heure où les geôliers cessaient leurs va-et-vient, les prisonniers commençaient, eux, à faire leurs ablutions et s'apprêtaient à commencer les prières. Au signal donné par « télex » les prisonniers de chaque cellule se réunissaient autour d'un tapis de prières, fait d'une vieille couverture soigneusement gardée et toujours propre.
Nous connaissions toutes les formules de ces prières, il fallait d'abord se repentir et implorer le pardon de Dieu en répétant cent « astakh firoullah » ensuite prier trois fois sur le prophète Mohamed et enfin commencer la prière proprement dite.
Dans notre situation, nous commencions par égrener les milliers, puis les centaines, les dizaines et les unités. Par exemple, si nous avions un chiffre de 888 888 du nom « Latif » à prier, nous égrenions d'abord les 800 000, puis ensuite 800 puis 80 et pour terminer par 8, et l'on formulait des demandes qui n'étaient autre chose que de sortir vivant du Camp Boiro et d'être épargnés des tractations des geôliers, en particulier celles du Hibou. Pendant des mois, nous avions demandé à Dieu de nous sortir des mailles de la faim et de nous préserver de toutes les maladies. Ces prières étaient émouvantes, si émouvantes que certains reclus ne pouvaient s'empêcher de voir leurs larmes couler. Elles se terminaient en général au petit matin après la prière de Soubha.
L'adjudant-chef Condé Fadama, le Hibou, était en même temps le baromètre qui nous permettait selon son comportement de mesurer la tension politique régnant au-dehors. Depuis l'incarcération des miliciens de la brigade de Madina et l'arrestation du jeune Lamarana Diallo, le comportement de la garde-chiourme à l'égard des prisonniers changea en se radicalisant davantage dans la rigueur. Les casques en fer et les mitraillettes commencèrent à ressortir. A partir de cet instant, les prisonniers corvéables étaient réduits et le peu qui restait devait regagner leur cellule dès la moindre alerte.
Amadou Oury Diallo, qui était arrêté depuis quelques mois, réalisera les rêves du Comité révolutionnaire. Ces rêves n'étaient autre chose que de se débarrasser de Diallo Telli, ancien secrétaire général de l'Organisation de l'unité africaine et un des derniers rescapés de la vieille garde. En effet, en novembre 1975, le Comité révolutionnaire avait essayé d'arrêter Diallo Telli, mais leur victime, le lieutenant Sah Paul, n'avait pas cédé malgré les tortures barbares qu'il avait subies. L'engrenage infernal commença de nouveau à traîner tous les nouveaux prisonniers derrière son sillage. Oumar Diop avait reconnu être un officier sénégalais envoyé en mission spéciale en Guinée pour liquider le responsable suprême de la Révolution, deux autres Sénégalais qui sillonnaient les pays à la recherche d'un emploi avaient, eux aussi, eu un entretien avec l'inquisiteur guinéen. Tous les miliciens et le jeune Lamarana Diallo avaient plié le genou pour endosser les aveux du Comité révolutionnaire.
Les réalités du Camp Boiro assombrissaient de jour en jour les lointains horizons de la liberté que scrutaient les prisonniers du régime de Conakry. Pourtant ce climat si tendu ne perturbait point notre organisation, car il fallait mener jusqu'ici la grande victoire finale ce combat « corps à corps ». Ici au Camp Boiro, chaque aubergine gagnée, chaque poisson volé à la cuisine, chaque feuille de laitue maraudée au jardin potager, représentaient une infime parcelle de vie arrachée à la mort.
Nous, prisonniers du Camp Boiro, pouvions dire que la survie, c'était une bataille de chaque minute, de chaque heure, voire de chaque instant et ceci jusqu'à l'issue que nous aura réservé le destin: la civière pour le charnier de la Révolution ou l'ouverture du portail des enfers du Camp Boiro, pour permettre au rescapé de renaître dans cette Guinée où les hommes ne jouissent que d'une liberté précaire.

Notes
1. Soumbara: condiment à base de graines de néré, un arbre de la savane.