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Memorial Camp Boiro — Témoignages
Victimes


Ousmane Ardo Bâ.
Camp Boiro. Sinistre geôle de Sékou Touré

Editions L'Harmattan. Paris. 1986. 276 pages


Cinquième partie
L'Hécatombe
Camp Boiro 1974-1975

Pour qu'Alpha Bâ repose en paix
Dans cette terre guinéenne qu'il a
Tant aimée jusqu'à l'adopter comme
Seconde patrie.

Les déménagements de cellule en cellule m'avaient toujours peiné, car ils éparpillaient toute la cellule à travers la prison. Au bout de quelques minutes on se retrouvait avec des inconnus. Il fallait encore un peu de temps pour sympathiser, ce qui n'arrivait pas toujours, car certains prisonniers étaient nettement asociaux, d'autres aigris par cette dure réclusion, mais surtout marqués par la haine.
Le déménagement de ce matin me réjouissait doublement, non seulement je quittais les alentours de la cellule 49 la macabre, mais j'allais retrouver l'ex-inspecteur de police Oumar Barry à la cellule 75. L'adjudant Diallo, l'ancien geôlier, nous rejoignit un moment après mon arrivée, avec une vieille couverture et trois morceaux de carton qui lui servaient de grabat. Avec ces cartons il était un prisonnier nanti.
Le parquet était bien cimenté et très poli, il n'était pas hérissé de graviers comme les autres cellules du 47 à la 68. Dans cette cellule 75, je découvris avec stupéfaction une confession écrite sur le mur de cloison avec des selles et malgré le temps, l'écriture restait lisible.

J'ai toujours oeuvré pour l'injustice. J'ai toujours servi cette cause injuste. Pour servir cette cause injuste, j'avais inventé des complots afin de pouvoir faire liquider tous ceux qui étaient susceptibles d'exprimer la volonté du peuple de la Guinée martyre.
K*

Je restai longtemps figé devant cet écrit. L'ancien geôlier et l'ex-policier me laissèrent dans ma consternation un bon moment. Déjà, l'ancien geôlier m'avait brièvement parlé des diètes noires que Keita Fodéba devait faire infliger à certains martyrs. Le soldat prisonnier Guilavogui m'avait aussi parlé des personnes qu'on faisait massacrer au Camp Alpha Yaya, prison aussi redoutable que le Camp Boiro, sinon plus. Enfin la voix de l'ancien geôlier me tira de cette sorte de fascination.
— Ousmane, cette confession a été écrite sur ce mur il y a de cela cinq ans. C'est précisément au mois de mai 1969 et par son signataire Keita Fodéba. D'ailleurs tu avais sûrement entendu parler de lui. C'était l'homme fort de la Guinée, de son Indépendance jusqu'à la date du limogeage. Il était le ministre de la Défense, de l'Intérieur et de la Sécurité. C'est lui-même qui avait fait construire cette prison et installer la salle de torture, communément appelée « cabine technique » et envoyer les tortionnaires à l'étranger pour leur formation. Et comme il le dit, c'est lui qui a assis ce régime policier, grâce à son génie et son sens de l'organisation. D'ailleurs bon nombre de ses collaborateurs qui avaient participé aux travaux de construction de ce bloc pénitencier ont péri comme lui dans cet enfer. Tels que Keita Kara, Magassouba Moriba, Habib Tall et d'autres qui croupissent à nos côtés. Et comme Dieu fait bien les choses, ces mêmes tortionnaires qui lui obéissaient du bout du doigt, le mirent à sang pendant son interrogatoire. Quand Keita Fodéba connut l'atrocité de la demi-ration et qu'il se sentit définitivement perdu, c'est à ce moment qu'il écrivit sur ce mur cette confession avec des selles. Certainement, il avait préféré devancer le jugement de l'histoire, en se dénonçant lui-même, et en même temps soulager sa conscience. Son calvaire ne dura que quelques mois seulement, je crois qu'il a été exécuté entre le 17 et 19 mai l969. Malgré tout, il fut un moment où il avait souhaité cette mort pour en finir avec deux tortures; celle des tortionnaires et celle de sa conscience. Au fur et à mesure que tu déménageras dans les cellules, tu découvriras d'autres confessions ou d'autres testaments politiques.
L'ex-geôlier interrompit l'ancien inspecteur de police.
— Je ne me souviens plus de la date exacte de l'exécution. Mais je sais parfaitement que cette nuit, ils étaient au nombre de trois à être tués par le peloton Keita Fodéba, Barry Diawadou et le colonel Kaman Diaby, seul ce dernier pouvait se tenir debout, les deux autres furent transportés sur des civières.
— Et les autres officiers et personnalités civiles arrêtés avec eux ? demandai-je au vieux geôlier.
— Bon nombre sont morts ici, les rescapés virent leur « cas » aggravé après l'intervention du Commando portugais le 22 novembre 1970. Ils seront tous exécutés au pied du mont Gangan à Kindia. Le capitaine Pierre Koïvogui mourut d'une rafale d'un milicien lors de leur transfert sur Kindia. Ce dont je suis sûr, c'est qu'il n'y eut que deux rescapés parmi tous les gens arrêtés dans le « Complot Kaman Fodéba », il s'agissait de

qui ont pu profiter de la libération des prisonniers portugais pour foutre le camp.
Tandis que les autres prisonniers libérés par ce même commando portugais préférèrent se rendre aux autorités ou combattre leurs libérateurs pour se faire arrêter et pendre après.
Nous restâmes un bon moment silencieux puis je posai une autre question à l'ex-inspecteur de police.
— Barry, parlez-moi de l'agression du 22 novembre 1970.
Ousmane, il ne s'agissait point d'une agression visant à renverser le régime guinéen. Mais d'une simple opération de libération des prisonniers portugais que le P.A.I.G.C. 1 détenait dans les prisons guinéennes. Pour toute preuve, ni la présidence de la République, ni la radiodiffusion, ni le centre émetteur de Kipé, ni la centrale téléphonique n'ont été attaqués par le commando portugais. En réalité, il s'agissait d'une simple opération pour récupérer des prisonniers. Certains de ces prisonniers se trouvaient ici même, au bloc du Camp Boiro et les autres au Camp des Nationalistes du P.A.I.G.C., c'étaient d'ailleurs les seules cibles du commando et au bout d'une heure de combat ils avaient réussi à maîtriser le Camp Boiro, le Camp Alpha Yaya, le Camp Samory et à libérer et repartir avec tous les prisonniers portugais. Et pour les narguer, ils ont emporté beaucoup de matériel avec eux, tels que des lits, des matelas et armes. Bien sur, le coup a été minutieusement étudié et organisé par les autorités de Lisbonne qui avaient fait recruter quelques Guinéens dans le but de faire croire à l'opinion publique, que ces « mercenaires » étaient venus pour une invasion de la Guinée. Ainsi Lisbonne disposait d'un bouclier idéal. Et ça a été une excellente affaire pour la Révolution, et le responsable suprême de cette Révolution en profita pour clamer haut et fort qu'il s'agissait d'une invasion étrangère ; ainsi son vieux rêve, la grande purge, dont il ne cessait de parler, sera réalisée enfin, toute la vieille garde et les intellectuels seront liquidés. Cela était en quelque sorte une grande pêche au filet. Sékou Touré ordonna à Ismaël Touré de capturer les poissons qu'il lui fallait et à son tour Ismaël et ses pêcheurs capturèrent les poissons de leur choix, après ceux du responsable suprême de la Révolution.
Un lourd silence plana dans cette minuscule cellule pendant un moment. C'est seulement le grincement des verrous voisins qui nous ramenèrent dans l'affligeante réalité du Camp Boiro. Chacun de nous était parti loin, très loin dans des pensées pessimistes, car chacun de nous se voyait un jour à la demi-ration, ou la diète noire, pourquoi pas suspendu au bout d'un noeud coulant ou même ficelé sur un poteau, la tête tombant sur l'épaule après les douze balles du peloton d'exécution.
Quand les pas du geôlier s'éloignèrent sous la véranda, j'étais bouleversé. Barry me regarda un moment avec tant de pitié que j'en éprouvais un malaise. Quand il le sentit, il relança la conversation:
— Ousmane, il s'est passé des choses inhumaines dans mon pays, j'étais inspecteur de police et de ce fait bien placé pour connaître beaucoup de choses.
— Vous ignorez les trois quarts, répliqua l'ancien geôlier, c'est nous qui servions dans cet « abattoir » qui en savons beaucoup. J'ai vu plusieurs morts horribles: rien n'est plus révoltant que voir un prisonnier mourir de tétanos dans une cellule du Camp Boiro ou de voir des hommes mourir de gangrène sous les garrots des fils électriques. A la cellule 49 nous avons pendu des hommes, mais ce qui m'a le plus marqué, ce sont les exécutions sommaires au pied du mont Kakoulima, montagne située dans la banlieue de Conakry. Le soir nous partions creuser une grande fosse de deux ou trois mètres de côté et profonde d'un mètre environ. Et en pleine nuit, des jeeps emmenaient dans cet endroit les prisonniers bien ligotés. Les trois ou cinq geôliers et les membres du Comité révolutionnaire qui les envoyaient balançaient les prisonniers un à un dans la fosse commune. Certains en tombant se brisaient les os et hurlaient de douleur. Quand tous étaient entassés dans la fosse, nous les arrosions avec des rafales de Kalachnikov, jusqu'à ce que les chargeurs se vident. Alors on pelletait le sable sur les cadavres et quand la fosse était comblée, le lendemain, un gradeur « Adeling » passait dessus une épaisse couche de graviers et de pierres. Je revenais avec effondrement de ces sauvages tueries. La première fois, c'était le tour de tous les officiers supérieurs arrêtés comme étant « éléments de la cinquième colonne » imaginaire. Comme toujours, ils étaient ligotés au poste de police du Camp Boiro et embarqués dans un camion bâché et nous nous embarquions avec eux pour notre macabre devoir. Une fois les suppliciés jetés dans la fosse, nous ouvrions aussitôt le feu et au moment de combler la fosse, le colonel Diallo dit en foulah: « Achevez-moi, je ne suis pas encore mort ». Les deux tueurs malinkés et les deux forestiers qui étaient avec moi éclatèrent de rire et commencèrent à pelleter le sable sur les cadavres et l'agonisant. C'est cette nuit que je pris conscience du drame de mon ethnie, les Foulahs, qui étaient les principales victimes de cette extermination systématique des intellectuels, des cadres politiques et des officiers supérieurs. Une autre fois, c'était dans la nuit du 17 au 18 octobre 1971, cette nuit-là ce fut surtout le nombre de prisonniers à abattre qui m'avait impressionné, il y en avait au moins une soixantaine. Devant la mort, peu d'hommes arrivent à annihiler cet instinct de conservation qui hante tous les êtres humains devant un danger. Pourtant j'ai vu des hommes affronter, la tête haute, sans dire la moindre parole, cette mort tant redoutée. D'ailleurs, seules ces attitudes de courage et de stoïcisme arrivaient à faire basculer la conscience des tueurs que nous étions. Tout le reste: pleurs ou prières nous laissaient indifférents.
— Comment travailliez-vous ? dans l'obscurité ou au clair de lune ? demandai-je au tueur de la Révolution
— Nous travaillions avec les phares des véhicules. J'ai vu aussi des prisonniers que nous devions tuer à coup de baïonnettes, c'est vraiment horrible de voir une telle effusion de sang...
— Que sont devenus les autres grands de la « cinquième colonne » tels que les

Je ne le saurai que plus tard, car des sanglots de remords empêchèrent l'ancien tueur de répondre.
Chaque après-midi j'avais la possibilité, au moment de la vidange, de parler pendant quelques secondes avec mon grand frère Mbaye Bâ, avec Alpha, mon cousin et le commandant Sylla que j'appelais Abraham, tout court.
Aucune rigueur ne pouvait empêcher les communications entre détenus. Malgré la sentinelle postée au milieu du couloir et à une cinquantaine de mètres de la latrine, nous arrivions à converser avec les passants. Ainsi à la hauteur de la cellule occupée par son parent ou son ami, l'intéressé s'arrêtait quelques instants et faisait semblant d'enlever une épine ou une arête de poisson dans une plante de ses pieds. Bien sûr, ceci ne durait que quelques secondes et la voix du geôlier tonnait. A la hauteur de chaque cellule, le malheureux passant exhortait ses frères de souffrance à s'armer davantage de courage. Comme les cris des geôliers, ces mots des prisonniers retentissaient tout l'après-midi.
— Courage, courage, mes frères, ayez toujours du courage quelques soient nos souffrances.
Ce n'est point le courage qui manquait à ces victimes de la dictature. Il fallait un courage aveugle et une volonté farouche de survivre, pour voguer dans pareille galère des années durant.
Cette nuit, peu après l'extinction des lumières, je prenais la garde au « radar » de fortune. Le radar de la cellule 76 était l'un des meilleurs de la prison. La rouille avait fini à avoir raison, sur le dessus de la porte métallique, elle avait ouvert un rectangle de quelques centimètres de hauteur et sur toute la porte. Donc, son champ de vision couvrait l'ensemble du couloir et du poste de police. C'est ainsi que je vis ce soir-là un vieux toubab faire les cent pas sous la véranda. Il était aussi maigre que les frontaliers du bloc et il se traînait sur des béquilles. Qui est ce blanc ? demandai-je à l'ex-geôlier.
— C'est Jacques Demarchelier, il résidait à Labé, le nom de la ville est d'ailleurs son nom de code dans la prison. C'est un brave citoyen français qui a sincèrement aimé la Guinée. Après son limogeage à la députation de Labé, il resta le même et continua à vivre dans cette ville avec ses maigres ressources.
Seuls les coca coca monotones d'un dé de lido sur un carton où Alassane, l'ingénieur qui se trouvait à la cellule 28 avait tracé un jeu de lido, troublaient l'immensité du silence du Camp Boiro. Deux femmes, assises sur de petits escabeaux jouaient sans aucune passion. Ces deux pauvres femmes avaient droit à une sortie d'une heure tous les soirs. Dans cet enfer, c'était vraiment insupportable pour une femme de subir vingt-trois heures de réclusion sur vingt-quatre. La plus petite avait tout d'une religieuse, d'ailleurs son éternel rosaire soit à la main, soit autour du cou, pouvait le laisser penser. Elle était très calme, parlait peu, tandis que la grosse, teint clair, visage pale, était bruyante, elle interpellait souvent les geôliers:
L'ex-inspecteur de police me rejoignit au « radar ».
— Connais-tu la femme au teint clair ? demanda mon compagnon de cellule.
— Pas du tout, mais je l'ai deviné, nul doute, il doit s'agir de la sorcière rouge de « Kankan », murmurai-je, ça ne peut être qu'elle. Qui est la seconde ?
Mon compagnon resta un moment silencieux comme si ma question l'avait bouleversé. Puis il répondit:
— C'est une brave femme, qui avait attendu pendant cinq ans son mari incarcéré ici au Camp Boiro. Son mari a été libéré en septembre 1970, un peu avant l'intervention du commando portugais. Trois ans après, Sékou cueillera cette fois, le mari, l'épouse et leur enfant qui est incarcéré à l'annexe de la prison.
— C'est pas possible, ils sont vraiment diaboliques !
— Tu connais déjà son mari, c'est le bel homme de la cellule 57, Jean Faraguet, elle s'appelle Angéline Coumbassa et sa fille Raymonde Tounkara précisa l'ancien policier.
Je quittai le « radar » pour m'allonger sur ma couverture. Dans le Camp Boiro, chaque jour un détail supplémentaire usait davantage le prisonnier. En ces moments de détresse, ma grande consolation, je la trouvais à travers l'enfant qu'attendait Cézaltine, ma fiancée. Chaque nuit pendant les longues heures d'insomnies, je vivais en imagination mois après mois l'avancement de la grossesse de celle qui vivait aussi un calvaire, à sa manière. Notre séparation remontait au jeudi 13 septembre 1973, il y avait de cela sept mois et ce jour elle me disait qu'elle attendait un enfant dans sept mois. Si tout va pour le mieux, l'enfant devait naître dans quelques jours. Cézaltine savait que j'avais toujours souhaité avoir un garçon, par contre, elle souhaitait avoir une mignonne fillette pour lui donner le prénom de sa meilleure amie, décédée depuis quelque temps. D'avance j'avais donné mon accord sur le vouloir de la future compagne de ma vie.
Pendant cette merveilleuse épopée imaginaire, mes souffrances et peines s'estompaient.
La cellule 76 servait en quelque sorte de station de relais, tous les détenus qui avaient des nouvelles importantes à donner à un parent ou une information à communiquer, les envoyaient par « télex » ou par voie vive de cellule en cellule et à leur tour les occupants de cette cellule transmettaient la commission à son destinataire, au moment de son passage pour la vidange.
Le mois de mars 1974 avait été éprouvant. Les morts et les diètes noires commencèrent à creuser de profondes brèches dans mon moral. Chaque jour qui passait, la malnutrition affaiblissait davantage les prisonniers et chaque jour qui passait voyait la louche de riz blanc diminuée. Le pain de cinq cents grammes était partagé pour dix prisonniers; le café n'avait aucune trace de sucre. Les « voyageurs » devenaient de plus en plus nombreux. La famine faisait rage...
Au début du mois d'avril, une terrible grippe me cloua sur le parquet pendant deux semaines. Durant la première semaine, mes deux compagnons de cellule battaient toute la journée la porte pour appeler le geôlier en chef afin de lui dire de transmettre une demande de visite médicale auprès du major Sako. Et chaque fois la sentinelle postée au carrefour interrogeait:
— Qui tape ?
— C'est la cellule 76 chef !
— C'est pourquoi ?
— Nous avons un malade, chef; il faut appeler le major.
Cette arrogante voix répondait avec hargne et mépris.
— Il n'a qu'à mourir, vous êtes là pour ça ! Merde !
Combien de fois, un prisonnier malade a-t-il entendu cette réponse qui l'abattait plus que le mal qui le rongeait. C'est seulement au neuvième jour de ma maladie que le major Sako allait passer pour consulter tous les prisonniers malades du bâtiment 6, c'est-à-dire de la cellule 61 à la cellule 76. Après la brève consultation qui ne comportait qu'une question.
— De quoi te plains-tu ?
Pendant trois jours, je reçus chaque matin un cornet sur lequel était écrit le nom du malade et le numéro de cellule qu'il occupait. Chaque cornet contenait deux nivaquine et une aspirine et c'était fini.
Après la grippe apparurent mes premiers symptômes de Béribéri. Un matin au réveil, je constatai que mes doigts et orteils étaient enflés et mon visage boursouflé. Depuis des semaines déjà, les coins de ma bouche étaient fendillés et couverts d'une couche blanche permanente. Mes lèvres étaient teintes d'un rouge vif. J'en parlai aussitôt à mon compagnon de cellule.
— C'est le Béribéri, me dit-il après un bref examen. C'est dangereux? demandai-je inquiet.
— C'est une carence vitaminique; sans soin, toute maladie est toujours grave; car quatre-vingt pour cent des paralysies du Camp Boiro sont dues au béribéri ; la cécité aussi, sans parler des autres graves troubles audiovisuels. J'avais gardé une dizaine de comprimés de vitamine B complexe, tu vas commencer à les prendre et nous allons nous battre pour trouver le major Sako.
En me donnant cette dizaine de comprimés de vitamine B complexe que l'ex-geôlier avait trouvé chez un prisonnier français qui recevait de rares colis, il accomplissait un service inoubliable. Au Camp Boiro, les traitements médicaux n'existaient que de nom. Tout était symbolique, sauf ce qui devait anéantir la vie humaine. C'est seulement une semaine plus tard que nous parviendrons à joindre le major Sako et ainsi commençait un traitement d'une semaine. Ce n'est point une trentaine de comprimés de vitamines qui allaient pallier cette insuffisance vitaminique à laquelle tous les prisonniers étaient soumis. Pas de viande, pas de poisson, pas de fruits, rien sauf une louche de riz blanc. Au Camp Boiro, à l'approche de chaque fête nationale de la Guinée, un léger vent d'espoir soufflait au-dessus de la forteresse. Certains, optimistes, faisaient véhiculer de cellule en cellule des informations contradictoires. Et le comble c'est que nul ne savait où un Dr Baba Kourouma ou l'ancien diplomate Keïta Cheick ou l'ancien policier Kanté Ibrahima, puisaient ces informations d'une libération éventuelle de prisonniers politiques.
Ici, on était en réclusion, pas de journaux, pas de correspondance avec nos familles qui ignoraient totalement où étaient incarcérés les leurs. Aucune source d'informations. Les geôliers avaient reçu des consignes strictes; ne donner aucune nouvelle de ce qui se passe au Camp Boiro et en dehors du Camp à un prisonnier, ne même pas répondre à leur bonjour, à plus forte raison à une question que d'ailleurs nul prisonnier n'osait poser. Cependant, quelques rares geôliers lâchaient une bribe d'information à un parent incarcéré au Camp Boiro.
Ainsi, à l'approche du 14 mai 1974, les rumeurs d'une éventuelle libération des rescapés de la cinquième colonne fantôme courait dans toute la prison. Des illusionnistes exhibaient leur espoir. Des pessimistes se querellaient avec les porte-drapeaux de la liberté rêvée. C'est une pareille discussion qui allait déclencher une terrible bagarre à la cellule 75. Non seulement, ils ne seront pas libérés, mais ils se taperont chacun quatre jours de diète disciplinaire. Le fameux 14 mai, anniversaire de la création du parti démocratique de Guinée, arriva enfin. Ce jour-là, la rigueur de la prison devenait triple pour raison de sécurité. Les casques en fer, les poignards, les grenades étaient ressortis. Les corvées se faisaient de cellule en cellule et par une véritable armada. Avec le soir qui gagnait, le découragement gagnait aussi le coeur des prisonniers qui s'attendaient à une libération. Tous les prisonniers qui étaient optimistes s'affalèrent sur leur couverture et broyèrent leur déception. C'est seulement vers dix-neuf heures que les « téléscripteurs arabes » se mirent à crépiter pour annoncer la libération de Assane, chef d'escale d'Air Afrique à Conakry. Arrêté depuis 1971, il quittait le Camp Boiro et son calvaire trois ans après.
Avec le mois de mai apparaissaient les premières pluies et la névrite des pieds due à l'avitaminose. Ce terrible mal faisait râler tous les prisonniers: un mal affreux qui chauffait et brûlait les nerfs des pieds toute la nuit. Ce mal nous torturait surtout les nuits où, dans l'espoir d'annihiler ce mal, le prisonnier se bandait les pieds jusqu'aux chevilles, avec de vieux chiffons. Au début, le bandage atténuait un peu l'échauffement et les douleurs. Dix minutes après, ces mêmes douleurs obligeaient le même prisonnier à arracher ses vieux lambeaux de couvertures. Avec ce mal, nul ne pouvait fermer les yeux. Le sommeil était devenu impossible et cela pendant plusieurs mois, pour tous les prisonniers atteints.
Nous marchions toute la nuit dans ces minuscules cellules. Plus la maladie évoluait, plus les étapes devenaient douloureuses. L'apparition des « points électriques » fut le moment culminant de ce fléau sur lequel les rares comprimés de vitamine B1 et B6 associés, n'avaient aucun effet. Le « point électrique » ressemblait à la piqûre d'une guêpe sur les nerfs de la plante des pieds et instantanément devenait une sorte d'onde fulgurante de feu qui remontait vers le nerf sciatique, atteignait la colonne vertébrale, le cou, puis la tête. Chaque « point électrique » faisait hurler le prisonnier. Le Comité révolutionnaire avait ainsi une seconde « cabine technique ». Ces « points électriques » se produisaient à intervalles réguliers, toutes les cinq minutes environ.
A long terme, les prisonniers atteints de cette avitaminose devenaient paralysés des membres inférieurs, aveugles ou sourds. Parmi eux, un docteur en médecine, Baba Alimou Diallo, perdit définitivement la vue et l'ouïe, au point que pour communiquer avec lui, nous en étions réduits à lui écrire très lentement sur son épiderme, Dieu merci, encore sensible.
Les pluies qui chassaient la torride chaleur des saisons sèches, étaient un autre malheur des prisonniers du Camp Boiro, car avec elles se réveillaient les rhumatismes, les asthmatiques suffoquaient et toussaient à se fendre la gorge. Quand il pleuvait, plus de la moitié des prisonniers restait debout pendant de longues heures, paquetage sur la tête. Car le vent qui accompagnait ces pluies torrentielles faisait entrer dans les cellules les eaux stagnées sous les vérandas, à travers le bas des portes. Au bout de quelques minutes, les cellules se remplissaient d'eau.
Le 20 mai, l'adjudant-chef Traoré Kassoum, mon voisin, mourait des suites d'une tuberculose qui l'avait miné pendant de longs mois.
De la cellule 76, je regagnai la cellule 54 en compagnie de trois jeunes prisonniers: Bangoura Boozi, Filyba Mady et Moussa Soumaoro. Nous étions entassés dans cette étroite cellule d'un mètre soixante de large et deux mètres de long, tandis que l'ex-geôlier et l'ex-policier regagnaient le bâtiment 30. Le déménagement de ce matin faisait venir Mohamed Diarra à la cellule 55. Je le voyais chaque jour, au moment de la vidange, mais je ne pouvais pas lui poser la question qui me brûlait depuis mon incarcération. Aujourd'hui le hasard des déménagements m'en donnait l'occasion. C'est lui qui m'appela au « téléphone » pour me parler, avec une voix qui exprimait remords et gêne à la fois.
— Ousmane, vous m'excuserez de vous avoir entraîné involontairement dans cette sale affaire. Depuis longtemps je voulais te parler, malheureusement l'occasion ne s'est présentée qu'aujourd'hui. Une conversation hâtive aux latrines ne me permettait guère de dire tout ce que je voulais t'expliquer, c'est pour cela que je ne me manifestais pas. Maintenant je vais te faire la genèse de mon retour en Guinée, de mon arrestation et de mon interrogatoire. En effet, j'ai été expulsé de Koundara le 10 août 1973, et ceci sur ordre du capitaine Charles Keïta et avec l'accord du bureau fédéral. Deux gendarmes m'escortèrent jusqu'à Bhundu Furdu, le poste frontalier où j'ai dormi. Le lendemain matin, je repartis sur Linkering; dans ce village sénégalais je retrouvai l'un de mes porteurs à qui j'avais confié mes deux valises. Il me faisait savoir qu'il avait gardé mes bagages à Baladji, un hameau situé en territoire guinéen. Ainsi je décidai de partir avec ces porteurs, pour récupérer mes bagages et regagner Tamba Counda le plus vite possible. Malheureusement nous fumes tous appréhendés et conduits à Mali où nous fûmes incarcérés dans les cachots de cette ville guinéenne. Après le meeting du 1er septembre 1973, du président Ahmed Sékou Touré, au cours duquel, il demanda à la population de redoubler de vigilance et de mener tous les infiltrés à travers les frontières, à Conakry, les autorités locales du Mali décidèrent de me conduire avec mes deux guides sur Conakry. Ainsi nous débarquâmes au Camp Boiro et quatre jours plus tard, le Comité révolutionnaire me demandait pour l'interrogatoire. Devant la Commission d'enquêtes, je leur expliquai mon aventure et mon séjour à Koundara. C'est à ce moment que l'inquisiteur me demanda de lui donner les noms des personnes que j'avais connues dans cette ville. De bonne foi, je lui répondis que je ne connaissais que les agents de la gendarmerie et mes deux compatriotes, Ibrahima Bâ, un photographe et son grand frère Mbaye Bâ, un commerçant, qui se sont occupés de moi pendant mon séjour dans cette localité. Comme tu as dû le constater, j'avais même oublié ton prénom, je leur ai dit que tu t'appelais Ibrahima, d'ailleurs c'est ce qu'ils ont mentionné sur l'aveu que j'étais contraint de reconnaître. C'est cette nuit-là que s'arrêta mon entretien avec les inquisiteurs du Camp Boiro. La nuit suivante, ils m'amenèrent encore à la Commission et les choses se compliquèrent. En effet, tous les membres du Comité révolutionnaire étaient présents ce soir-là, dans la salle. Dès mon arrivée, tous se mirent vociférer comme des loups affamés, un moment après, le président de la Commission leur demanda de faire le silence et tout le monde se tut.
Puis, il fit signe à l'adjudant-chef Bembeya de m'asseoir sur le tabouret, avant de commencer son hallucinant réquisitoire: « Mohamed, nous savons que tu n'es autre chose qu'un mercenaire à la solde des gouvernements portugais et sénégalais et un espion international chargé de recueillir des renseignements militaires, afin de les communiquer aux agents subversifs guinéens et de coordonner les activités du Front des anti-guinéens. Nous savons aussi que tu es un tueur à gage qui a pour mission de venir en Guinée pour assassiner le Responsable Suprême de la Révolution. Donc, tu n'es autre chose qu'un élément dangereux à abattre immédiatement; mais si toutefois tu nous prouves que tu es de bonne foi, la Révolution pourra faire preuve de clémence à ton égard. Nous avons préparé ton aveu et la Révolution te demande de l'enregistrer et tu bénéficieras de la grâce du Responsable Suprême de la Révolution. »
La panique m'empêcha d'abord de dire quoi que ce soit, je restai immobile sur le tabouret, tout en écarquillant des yeux énormes. Puis je me ressaisis peu à peu et commençai à protester et à plaider mon innocence. Cette plaidoirie ne sera pas longue, car la voix du Président du Comité révolutionnaire tonnera encore et cette fois, elle sera grave et pleine de menaces. « Mohamed, j'ai pas de temps à perdre, si tu ne veux pas comprendre, je dispose de moyens efficaces qui délieront dans l'immédiat ta sale langue de tueur à gage et après tu seras bon pour la potence afin de te taire à jamais. Je veux la « vérité » et je l'aurai tout de suite, Bembeya... » Immédiatement quatre malabars se jetèrent sur moi et m'emportèrent dans la cabine technique où je fus déshabillé pour être meilleur conducteur des décharges électriques. Ainsi commença la torture. Au bout de cinq heures de traitements inhumains, j'acceptai l'aveu du Comité révolutionnaire et devant leur microphone, j'enregistrai intégralement leur texte et effectuai la traduction en wolof. A partir de cet instant je sus que je vous avais entraîné dans un engrenage, en disant à la Commission qu'à Koundara, que deux compatriotes s'étaient occupés de moi, car ils en avaient profité pour se servir de vous comme étant membres de la « subversion ».
A partir de cet instant, je compris les raisons du retour de Mohamed Diarra en Guinée et la filière de notre arrestation. L'exactitude des faits me prouvait l'innocence candide des accusateurs dont le Comité révolutionnaire se servait pour pouvoir mettre la main sur une personne.

Jeudi 13 Juin 1974.

Ansoumane Sagna, mon co-cellulier venait de rendre l'âme quand un ge⊚lier apparut dans l'encadrement de la porte pour me tendre un cornet de contenant souffrait de dysenterie depuis plusieurs jours.
— Ce n'est pas la peine, il est évanoui lui dis-je.
Le geôlier vint prendre le pouls du prisonnier mort, pour le relâcher un instant après. Il referma la porte et alla appeler d'autres acolytes puis revint avec une civière pour transporter le mort à la cellule 49. Aucun d'eux ne voulait toucher le cadavre couvert de gale et de souillures. Alors ils préférèrent le rouler dans sa vieille couverture. Quand ils soulevèrent la couverture elle se déchira et la dépouille mortelle tomba au milieu de la cellule. Aussitôt tous éclatèrent de rire.
Quel mépris pour la vie humaine ! Aucun respect, même pas pour les morts. Ni les morts, ni les agonisants, rien n'ébranlait l'état d'âme des gardes-chiourme. Des fois la mort foudroyait un parent d'un geôlier ! Tel fut le cas du geôlier Sény Bangoura, en effet, un de ses cousins emprisonné au Camp Boiro s'était éteint en fin de matinée. L'équipe descendante jugea mieux de laisser la corvée de l'enterrement de Daouda Bangoura à l'équipe montante, dans laquelle se trouvait son cousin Sény Bangoura qui avait tant fait pour tenter de sauver son parent. C'est ainsi qu'il venait chaque fois de la ville avec de maigres médicaments et des racines médicinales dans l'espoir de soigner cette jaunisse qui rongeait son cousin. Comme le voulait depuis un certain temps les consignes de la prison, dès la passation de service, Fadama Condé, le hibou, désigna les deux gardes-chiourme qui étaient chargés d'aller enfouir ce cadavre dans le charnier de la Révolution.
Ironie du sort, Bangoura Sény et un autre furent désignés. Le soir ils mirent la civière et son fardeau inanimé dans l'ambulance, puis y jetèrent deux pelles et une pioche. C'est seulement quand ils finirent de creuser la fosse, dans laquelle ils allaient basculer le fardeau de la civière, que la curiosité de connaître la dernière victime de la Révolution, leur vint en tête. L'un d'eux souleva alors cette vieille couverture souillée qui recouvrait la dépouille mortelle, privée de prières et du recueillement des siens. Quand le geôlier s'aperçut que la hache du dictateur avait frappé avec rage à la porte de sa famille, il tomba dans une crise de nerfs, il insultait et maudissait à la fois la Révolution et ses dirigeants. Après l'enterrement, il revint complète ment bouleversé et tout écoeuré. Sans oser dire un seul mot devant ses acolytes, il alla pleurer devant la cellule qu'occupait feu son cousin et nous raconta ce qui s'était passé. Par erreur, les autorités geôlières me firent gagner le pavillon 6 où se trouvaient mon grand frère Mbaye Bâ et mon cousin Alpha Bâ. Au Camp Boiro, les consignes veulent que de proches parents ne soient pas incarcérés dans une même cellule, par précaution, afin que la mort de son parent si par hasard l'un d'eux arrive à succomber, ne soit pas connue.

Mardi 23 juillet 1974.

La présence de mon grand frère et de mon cousin me soulagèrent de cette effroyable détention malgré les maladies que chacun de nous était obligé de combattre. Ma vue avait commencé à baisser d'une manière alarmante à cause du béribéri, sans parler de la paralysie qui attaquait mes membres inférieurs. En proie à ces maux, nous étions obligés d'accepter avec abnégation de combattre pour ne pas tomber dans les gouffres du néant. Mon grand frère Mbaye Bâ et mon cousin Alpha Bâ ne cessaient de me remonter le moral.

Lundi 29 juillet 1974.

Tout allait mieux dans notre cellule, à cause de cet amour fraternel qui nous liait, Mbaye mon frère, Alpha mon cousin et moi, jusqu'à ce matin de lundi. Après la distribution du café, mon grand frère ressentit subitement des douleurs fulgurantes dans l'abdomen. Mon cousin Alpha pensa qu'il s'agissait de douleurs passagères. Mais au fil des heures, le mal empirait. Aussitôt, nous nous mimes à marteler la porte de la cellule dans l'espoir de faire venir un garde-chiourme pour aviser le major Sako et avoir quelques médicaments pour guérir le mal dont souffrait mon grand frère. Les médicaments avaient complètement disparu de la prison depuis un bon moment. Malgré tout, nous gardions un espoir en dépit des geôliers qui refusaient comme toujours de répondre aux appels de détresse des prisonniers qui sollicitaient le major Sako.

Mardi 30 juillet l974.

Au petit matin, les douleurs qui torturaient mon grand frère se calmèrent et lui permirent de sombrer dans un sommeil relatif. A son réveil, bien après la distribution du café, Alpha et moi l'aidâmes à s'asseoir et à s'adosser contre le mur de cloison. Apparemment, il se sentait un peu soulagé. Mbaye resta un bon moment silencieux avant de nous dire: « Mes frères, dans mon sommeil j'ai fait un rêve, d'ailleurs c'est la troisième fois que je fais le même.
Certes, je ne voulais pas vous raconter ce rêve. Voici donc de quoi il s'agit, mais d'avance je vous demande une seule chose, quoi qu'il m'arrive ne me pleurez surtout pas, mais priez à tout moment pour moi et pour tous les autres martyrs. Pendant ce rêve de ces trois dernières nuits, je me suis vu en compagnie de mon papa. Nous étions en train de nous promener dans un immense jardin fleuri, au gazon vert, avec des jets d'eau partout. Les arbres qui nous entouraient dégageaient une odeur de parfum sans pareil. Quand nous arrivâmes devant un carrefour, alors apparut une immense colonne de lumière d'où sortit mon homonyme, feu Seydi Ababacar Sy qui était éteint depuis le 25 mars 1957. Paix sur lui. Le vénérable marabout disparu vint m'écarter de mon papa en me prenant par la main, avant de dire à ce dernier:
— Celui dont je tiens la main est mon homonyme, vous me l'aviez confié depuis sa naissance, aujourd'hui j'ai besoin de lui pour qu'il me tienne compagnie.
Alors mon vénérable homonyme sortit d'une valise énorme des habits somptueux qu'il tendit à mon père avant de lui demander d'aller me purifier dans un ruisseau qui coulait non loin de nous. Après le bain de purification, mon père me fit porter ces habits et me ramena auprès du saint homme qui nous attendait. Dès notre retour, il me reprit par la main et me demanda d'aller avec lui pour toujours. Ainsi nous empruntâmes une très large route bordée de beaux arbres et de parterres et nous nous mîmes à marcher un bon moment, puis la même colonne de lumière réapparut et nous enveloppa et je me réveillai en sursaut.
Après son récit nous restâmes silencieux un bon moment, avant qu'Alpha n'intervienne.
— Ce n'est qu'un simple rêve, murmura-t-il.
Au cours de la nuit, une violente attaque secoua de nouveau Mbaye. Il se tordait de douleurs. Alpha et moi commencions à marteler désespérément la porte et ceci en pleine nuit pour avoir au moins une aspirine du geôlier infirmier, le caporal Kamano, une brute qui n'a pas un seul jour aidé un prisonnier à survivre. C'est seulement le lendemain matin que l'adjudant-chef Diallo répondit à notre appel désespéré de la nuit et le major Sako qui était en compagnie du lieutenant Diakité Lamine le « Vautour vint avec lui.
Les deux infirmiers n'examinèrent même pas mon grand frère, c'est seulement le lieutenant Diakité Lamine, le « Vautour », qui lui posera la question suivante;
— C'est toi Mbaye Bâ ? demanda-t-il sur un ton hargneux.
— Oui, je suis Sénégalais et je m'appelle Mbaye Ababacar Bâ, répondit calmement mon grand frère.
Sans lui demander de quoi il souffrait, les deux bourreaux voulurent refermer la porte de la cellule. Alors désespérément Alpha et moi nous nous opposâmes, tentant d'avoir l'aide de ces hommes que rien n'émouvait et qui avaient pour mission de laisser les prisonniers mourir et très fréquemment d'achever les agonisants.
— Nous lui enverrons tout de suite des médicaments, répondit cyniquement le lieutenant Diakité Lamine « le Vautour ».
Au Camp Boiro, les prisonniers étaient habitués à ces promesses des autorités geôlières. Promettre de donner au prisonnier tout ce qu'il demandait, mais en fait, ne lui donner jamais quoi que ce soit. L'espérance devait leur suffire. Contre toute raison, nous attendions les médicaments, c'est seulement le soir que le caporal Kamano nous apportera un cornet contenant deux comprimés de ganidan: un anti-diarrhéique.

Jeudi 1er août 1974.

Le mal qui tenaillait mon grand frère persistait et devenait de plus en plus aigu. Un prisonnier nous avait fait parvenir quelques comprimés de médicament qu'il put trouver chez un autre prisonnier français qui recevait de maigres colis, contenant parfois des drogues de première nécessité. Malgré toutes nos prières et ces médicaments, Mbaye, mon frère, souffrait atrocement. Alpha et moi avions veillé toute la nuit pour rester à son chevet.

Vendredi 2 août 1974.

Pourtant vers l'aube, Mbaye avait cessé de gémir et un léger sommeil le gagna. Peu de temps après, il nous demanda de l'aider à se lever pour lui permettre de faire sa prière de soubhou, c'est-à-dire la prière de l'aurore. Quand il se fut acquitté de ses obligations religieuses il se recoucha, tout en nous disant « ça va beaucoup mieux ».
Vers huit heures, ces terribles douleurs commencèrent nouveau avec leur même virulence. Etendu sur sa couchette, les yeux mi-clos, les traits du visage tirés, Mbaye souffrait atrocement. Il ne gémissait pas, pour ne pas nous bouleverser davantage et il ne cessait de murmurer « ça va beaucoup mieux ».
Malgré cela, nous savions que « ça n'allait pas du tout ». De nouveau je me mis à marteler la porte pour appeler un geôlier. Mbaye demanda à Alpha qui était à son chevet de me dire de cesser et de le rejoindre, car il voulait nous parler. Assis à côté de lui comme nous l'avions fait depuis le début de sa maladie, il ouvrit les yeux pour me regarder un instant avant de prendre ma main qu'il serra fortement dans la sienne, puis de me dire dans un murmure:
— Ousmane mon frère, il ne faudra jamais pleurer ma disparition. Sois courageux comme je t'ai toujours connu. Surtout il faudra lutter pour survivre à tout prix. Je n'en veux à personne; nous sommes des croyants, donc je situe ce qui nous est arrivé dans le cadre de notre destin. A tout moment prie pour moi et pour les autres martyrs du Camp Boiro.
Mbaye laissa ma main, rouvrit les yeux pour la dernière fois et me fixa d'un regard vitreux. Alors sa respiration commença à devenir irrégulière. Je m'empressai de tâter son pouls qui était devenu impalpable. Avec un regard pathétique Alpha et moi regardions Mbaye Bâ s'éteindre en douceur. Malgré notre grande douleur, aucun de nous ne versa de larmes, comme l'avait souhaité mon défunt grand frère, au contraire nous récitâmes un bon moment des versets du Coran et des prières. Ensuite, selon les principes de l'Islam nous préparâmes le corps de mon grand frère. C'est seulement quand les geôliers quittèrent la cellule en emportant le corps que je ne pus empêcher mes larmes de couler.
Sombre journée que celle-ci, pour Alpha et moi; à tout moment le « télex » crépitait ses lugubres notes de condoléances que nous envoyaient nos frères de combat.
Notre douleur était grande. Elle était plus grande encore, quand nous pensions que pour tous ces martyrs qui ont eu la vie tronquée par cette sanglante dictature, nul ne saura exactement où se trouve la tombe de son parent, de son ami, pour venir un jour prochain y prier, s'y recueillir, y déposer une couronne de fleurs.
C'est ce vendredi 2 août 1974 que je pris mon engagement. Car mon meilleur serment de fidélité à la mémoire de mon grand frère et des autres frères morts au Camp Boiro, sera ma rageuse détermination de survivre pour pouvoir dénoncer les crimes de la Révolution de Guinée en révélant à l'opinion publique une infime partie, en ma connaissance, de ce qui s'est passé au Camp Boiro, sinistre geôle de Sékou Touré et des inquisiteurs. C'est ce jour que je prenais Tubasc comme pseudonyme, et ce pseudonyme allait être mon nom à long terme.
Le clivage de la prison était manifeste. Les dix cellules du bâtiment 21 étaient réservées aux dix-huit prisonniers français, aux trois Allemands, à la vingtaine de ressortissants libanais et au Dr Clauzels, le Tchèque. Les dix cellules du bâtiment I, aux hauts fonctionnaires, aux cadres politiques et à Mgr Tchidimbo, l'archevêque de Conakry. Les quatre cents autres prisonniers du bas peuple étaient entassés dans les cinquante-six cellules qui restaient. D'ailleurs Alain Kantara avait baptisé avec juste raison les bâtiments II et 31 Harlem, le royaume tumultueux des fonctionnaires moyens, des aventuriers, des fraudeurs. Harlem était aussi l'empire incontesté des fous. Le bâtiment 5 qui abritait la redoutable 49, était appelé par les geôliers « Hôpital », car toutes les épaves humaines qui agonisaient dans les autres cellules étaient regroupées dans cet « Hôpital » de la mort irréversible. Dans le bâtiment 6 croupissaient aussi des frontaliers et les deux femmes du bloc.
Dans ces conditions, la mortalité s'était plus répandue dans les bâtiments où croupissaient le bas peuple. Certes, la bataille que nous menions contre la mort était à armes inégales. Cette mort était partout: dans la cellule; au siège du Comité révolutionnaire; dans la salle de torture, au Haut Commandement. Cette mort disposait d'innombrables atouts: le responsable suprême de la Révolution, les inquisiteurs, les geôliers et l'effroyable réclusion. Pourtant il fallait lutter farouchement pour survivre, afin de pouvoir dénoncer demain les atrocités de Ahmed Sékou Touré et de Ismaël Touré son inquisiteur.
Le moindre pas en arrière voulait dire se jeter dans les gouffres du néant; il fallait à tout moment harceler cet adversaire opiniâtre qu'est la mort. C'est ce que Kamano, ce lépreux de Boffossou, arrêté depuis mars 1974, avait compris. Malgré son état hallucinant, Kamano luttait pour survivre bien qu'il perdit chaque jour un lambeau de sa chair en putréfaction. Kamano ne désespérait point et chaque matin, il haranguait geôliers et prisonniers pour obtenir sa louche de riz qu'on venait lui mettre dans une gamelle infectée de mouches et de cancrelats.
Avec un coeur meurtri nous assistions à ce combat contre la mort et chaque jour qui passait nous rapprochait de l'inexorable défaite de Kamano qui était devenu une charogne vivante, clouée sur un vieux sac, étendu devant la porte du pavillon 4 du poste X. Kamano n'en pouvait plus, néanmoins il se contentait de gémir et murmurer sans cesse « de l'eau, de l'eau » car depuis deux jours aucun geôlier ne l'approchait à cause de sa puanteur, à plus forte raison pour lui donner à boire ou à manger. Cette nuit, c'est Lamarana Diallo, un jeune geôlier originaire de Telimélé, qui viendra avec le tuyau en caoutchouc pour verser quelques gouttes d'eau dans la bouche du malheureux Kamano.
Le lendemain, le lieutenant Diakité Lamine le « vautour », ce médecin qui, au lieu de soigner, donnait l'ordre au chef de poste de flanquer ses malades à la diète disciplinaire, demanda à l'infirmier garde républicain Keita, d'asperger du crézyl sur Kamano pour atténuer les puanteurs émanant du lépreux qui pourrissait de jour en jour. Le jour même de cette opération, Kamano s'avoua vaincu par cette mort combien de fois libératrice au Camp Boiro.
Avec l'hivernage, les maladies et la malnutrition décimèrent les prisonniers à soixante pour cent. De tous les côtés on entendait les prisonniers marteler les portes des cellules pour demander le major Sako afin d'avoir ses deux comprimés d'aspirine ou sa dizaine de comprimés de vitamine B complexe. Parfois, même ces comprimés disparaissaient du Camp Boiro pendant des semaines, avant de réapparaître. Malgré l'oeuvre de la mort, l'effectif des prisonniers restait le même, car chaque jour des arrestations s'opéraient sur l'étendue du territoire de la Guinée et chaque jour trois ou quatre victimes étaient jetées dans les enfers du Camp Boiro pour remplacer les trois ou quatre martyrs qui succombaient journellement sous les rigueurs de cette réclusion. Le nombre des prisonniers frontaliers séquestrés au poste X (l'annexe de la forteresse du Camp Boiro) était ahurissant d'après les échos qui nous parvenaient de là-bas et surtout du nombre de cadavres qui nous étaient envoyés quotidiennement à la cellule 49, la morgue de la prison et la chambrette de la diète noire. A six cents mètres de l'hôpital Donka, le plus grand complexe hospitalier de la Guinée, des innocents mouraient comme des mouches et ceci au nom de quel idéal ?
Ainsi moururent dans des conditions quasiment inhumaines:

Les nouvelles qui nous parvenaient de la forteresse de Kindia étaient aussi désespérantes que le calvaire du Camp Boiro.

Du côté de la prison du Camp Alpha Yaya, autre caserne de Conakry, on entendait les mêmes sons de glas pour

Les prisonniers du Camp Boiro continuaient de mourir. Baldet, le tuberculeux, s'était enfin débarrassé de ses quintes de toux, pour aller se reposer pour toujours dans ce charnier qui engloutissait chaque jour des martyrs.
Bangoura Ibrahima ! Pauvre gosse de Coyah ! cet adolescent qui ne commit d'autres crimes que de se voir, au cours d'un rêve, devenir président de la République guinéenne, sera jeté au Camp Boiro, quand les échos de ce rêve parviendront aux autorités du pays. Ce président d'un rêve fou mourut dans les geôles du Camp Boiro après avoir été aveugle, sourd et paralysé des membres inférieurs pendant plusieurs mois. Bangoura Chérif, qui ne cessait de prier le Tout puissant de lui ôter cette affreuse gale qui rongeait sa chair jusqu'aux os, mourut dans une puanteur indescriptible et seul dans sa cellule car ils l'avaient abandonné. C'est seulement le lendemain, à l'heure du café, que les geôliers constatèrent sa mort.
Les dix-neuf Guinéens expulsés du Sénégal, à cause des manifestations politiques en faveur de Conakry, avaient payé très cher leur chauvinisme. Après leur expulsion, les autorités sénégalaises les conduisirent jusqu'à la frontière guinéenne où ils allaient être interceptés par les autorités locales de Mali et ces derniers les conduisirent à Conakry pour que le Comité révolutionnaire statue le cas de chacun d'eux. Pour les autorités guinéennes, ces expulsés étaient tous des suspects, autrement dit rien que des « mercenaires » déguisés.
Jetés au Camp Boiro, en attendant l'enquête des inquisiteurs, ils y moururent tous de malnutrition et de manque de soins, avant l'apparition du choléra. Sauf Diallo Pathé, ancien gardien de la maison du général Diallo, ex-chef d'état-major de l'armée sénégalaise, aucun ne survivra à l'hécatombe.
La rigueur du Camp Boiro faisait son oeuvre et le choléra la parachevait en deux jours. Cissé Fodé, un diplômé de l'école coloniale française et ancien gouverneur de région, mourait dans sa cellule après quelques jours de maladie. Avant de mourir, l'ancien serviteur de la Révolution gravera sur la paroi du mur de sa cellule, comme tant d'autres, son testament politique:

Pour Sékou, peu importe la douleur
Et la désolation de son peuple.
Pour lui le pouvoir est une incomparable
Volupté. Incomparable volupté qu'il
Faut garder même au prix du génocide.
Cissé Fodé

Puis ce fut au tour de Diomba Mara, gouverneur de Kouroussa, d'être arrêté et incarcéré dans les geôles de la Révolution. Pourtant comme certains reclus du Camp Boiro, il était un grand ami du Prési. Cinq jours après son arrestation, Diomba Mara contractera le choléra et deux jours plus tard il mourra, après plusieurs heures de délire. Lui, au moins, son amitié avec le Prési lui aura valu quelques égards posthumes, car c'est le seul mort dans les prisons guinéennes dont le corps aura été rendu aux siens.
En une journée, le choléra avait raison de Fillois, un ancien dirigeant politique de la ville de Mamou et du lieutenant de gendarmerie Mamadou Saliou Camara et ce fléau ravageait encore. Les prisonniers du bâtiment 6 allaient perdre leur grand « mentor » Tierno Bah, le grand marabout de Gaoual. Cet érudit de l'islam, qui prodiguait à tout moment de sages conseils à tous les prisonniers et leur demandait courage et espoir, allait s'éteindre discrètement un vendredi matin. Le lendemain, le vieux Condé, cet octogénaire qui était le compagnon de cellule du vénérable disparu, suivra son compagnon dans l'éternel repos du charnier de la Révolution.
Daouda Diouf et Alioune Ndiaye, étudiants sénégalais, qui étaient venus en Guinée pour découvrir les réalités du problème guinéen, finissaient leurs jours dans les geôles de la Guinée.
Certes, ils avaient découvert les réalités cruelles de Guinée, mais ils ne pourront jamais dire aux autres étudiants sénégalais, qui défendaient comme eux la cause de Sékou Touré, ce qu'est la réalité du problème guinéen. Moussa Condé, étudiant guinéen, Diallo Abdoulaye, ancien employé des P.T.T. et Djibril, moururent dans l'épuisement et la torture des monstrueux oedèmes du béri béri. Filyba Mady, un aventurier de la Haute-Guinée, Cissé Oumar, un policier de Labé, Tamba Ousmane Pata, un troubadour de Pita, Soryba Sylla, un chauffeur de Boké, Yéro Diouma, un paysan du Mali, Yambering, moururent en l'espace de quelques heures des oedèmes du béri béri.
A tout moment, le « télex » de Boiro crépitait pour nous donner les funestes nouvelles des autres bâtiments et à notre tour, nous donnions les noms des morts de notre bâtiment, C'est ainsi que ce matin-là, la nouvelle de la mort de l'adjudant-chef Diallo, l'ex-geôlier du Camp Boiro, me parvenait. Cet ancien bourreau de la Révolution m'avait dit un jour : « Mon petit, avant de travailler dans ces geôles de la Révolution, nous étions des humains comme vous, mais à force de travailler pour cette Révolution à laquelle nous obéissons, nous nous sommes mués en fauves sanguinaires sans nous en rendre compte ». Il venait de payer tout le mal qu'il avait accumulé au long de sa carrière de geôlier.
De tous les côtés on mourait. Fadama Condé, le Hibou, chaque matin faisait le tour des cellules à la recherche de ces épaves humaines clouées sur le parquet par la paralysie partielle des membres inférieurs, due à l'hypertension ou au béri béri. Chaque jour Fadama Condé, le Hibou, retirait des cellules les épaves atteintes de cécité ou de surdité, à cause de l'avitaminose, de ces épaves humaines aux deux coins des lèvres gercés et couverts d'une couche blanche permanente, pareille à celle qui couvre les coins du bec d'un oisillon, ces épaves humaines aux affreux globes presque sortis de leurs orbites et blanchis par l'avitaminose, il allait les liquider discrètement par la diète noire dans les cellules de ce qu'il appelait « l'hôpital ». Pour essayer de camoufler sa besogne macabre, le Hibou disait aux compagnons de cellule du pauvre martyr: « nous allons le soigner au bâtiment 5 ». Certes les portes des cellules de ce bâtiment lugubre restaient ouvertes pendant toute la journée mais, par contre, il n'y avait aucun prisonnier assez valide pour donner à manger ou à boire à ces aveugles et paralytiques.
Leurs plaintes et gémissements se faisaient entendre pendant toutes les nuits de leur survie.
Barry Oumar, l'ex-inspecteur de police, allait être frappé à son tour par l'affreuse paralysie qui abattait tant de prisonniers. Pendant quatre mois il fut martyrisé par cette maladie redoutable qui empêchait même les mâchoires de fonctionner. Vers le début du mois de juin, Barry Oumar s'éteindra après plusieurs semaines de souffrance.

* * *

C'est un morceau de journal, que la femme d'un prisonnier français avait soigneusement dissimulé dans un colis parvenu à son mari, qui allait nous annoncer la mort du président Georges Pompidou et l'élection de Valéry Giscard d'Estaing à la tête de la République française. Avec ce changement de régime, l'optimisme commença à gagner peu à peu les ressortissants français qui étaient arrêtés et incarcérés dans les geôles de Sékou Touré depuis 1970. Leurs compagnons de captivité, les Allemands de l'Ouest Marx Adolf, un ancien coopérant dans les brasseries de la Guinée et Eickmann, un globe-trotter, qui rêvait de faire le tour de l'Afrique à bicyclette, ont été libérés depuis le mois de septembre 1974. D'ailleurs cela ne s'était pas passé sans ennuis pour les geôliers. Car étant presque paralysé, Marx Adolf refusa toute nourriture pendant les jours qui précédèrent sa libération. Les autorités guinéennes qui voulaient donner une bonne mine à ces prisonniers se trouvèrent alors devant un dilemme. L'adjudant-chef Fofana Aboubacar dit Baro, un grand voleur chargé de l'ordinaire des incarcérés, restait pendant des heures auprès du prisonnier pour savoir ce qu'il désirait manger. Difficiles négociations que celles-ci, car depuis deux ans Marx Adolf s'était réfugié derrière un rideau et avait décidé de ne plus parler à personne et surtout de ne plus toucher la terre guinéenne; même sa vidange était faite par ses co-celluliers. Un jour, Marx refusa de la viande sautée à l'huile, sous prétexte qu'il avait demandé de la viande grillée. Il fut un moment avant que Marx ne se décide à se retirer dans son lit, il était l'ennui numéro 1 de l'adjudant-chef Fadama Condé. A chacune de ses discussions avec un geôlier, le Hibou n'hésitait pas à le faire maltraiter et disant au garde-chiourme: « Allez chercher les cordes et ligotez-le, ce fils de Hitler, car il veut se révolter ».
Les Libanais furent, eux, plus chanceux et relaxés on ne sait par quel arrangement secret en janvier 1975, néanmoins la Révolution en détenait encore trois dans la forteresse de Kindia. Edouard Karam, un boulanger de Mamou, Elie Hayeck, un ancien commerçant de Labé et Abou Chakra, l'ancien garde du corps du responsable suprême de la Révolution, avant l'Indépendance.
Avec les jours qui se succédaient, l'optimisme des prisonniers français grandissait. Des correspondances dissimulées dans leurs colis disaient que les nouvelles autorités françaises avaient déjà entamé des négociations avec Conakry par l'intermédiaire de leur ambassadeur M. André Lewin. La nouvelle attitude des autorités pénitentiaires à l'égard des prisonniers français nous disait que leurs négociations aboutiraient tôt ou tard. Tous les « otages » français furent regroupés dans un seul bâtiment. Désormais, ils avaient droit de se raser quand ils voulaient et ils pouvaient descendre tous les jours et à tout moment au jardin, pour prendre des douches. Surtout, leur nourriture fut améliorée. Chaque jour, ils recevaient des fruits et les portes des cellules de leur bâtiment restaient ouvertes toute la journée et même un peu tard dans la nuit. Les dix-huit prisonniers français partiront du Camp Boiro le lundi 14 juillet 1975, jour de la fête nationale de leur pays et jour commémoratif de la prise de la Bastille par le peuple français. A quand la prise de notre Bastille, se disaient les Guinéens ?
Ce jour vers quinze heures, le grand portail de la prison s'ouvrit pour eux afin de leur permettre d'enjamber enfin la seule liberté que nous attendions tant dans ce calvaire, et si utopique, dans ce sanctuaire du désespoir et de l'amertume.
Ploquin, ce vieux serrurier qui fournissait aux prisonniers des aiguilles à coudre qu'il fabriquait avec des arêtes de poissons ou des os qu'il ramassait dans la cour, franchit le premier le portail, puis vinrent Caron, Roupin, Henri Auperin, Maurice Cole, Pequignot, Michel Lepan, l'ancien directeur de Renault à Kankan, Robert Marcel, de la pétrolière BP, Cazau, Pierre Drablier, garagiste à Nzérekoré, Perrone, Boris, William Gémayel, un industriel, Pierre Soufflet, un jeune coopérant qui avait commis l'imprudence de glisser un billet de banque guinéen dans une enveloppe pour sa fiancée, Jean-Paul Alata. Alata, cet homme qui n'avait jamais rejoint son pays, quittait le Camp Boiro en traînant une jambe presque gagnée par la paralysie. Avec lui partait aussi un maigre espoir des prisonniers qui restaient au camp des horreurs, car Alata avait promis de ne plus fuir devant ses responsabilités, de dénoncer le régime guinéen s'il arrivait à sortir avec les Français, car Alata se considérait comme un Guinéen à part entière. Fournier, l'ancien planteur, sortait à son tour, puis Jacques Demarchelier qui était resté malade pendant longtemps. Aidé par un adjudant-chef tortionnaire, il marchait difficilement pour aller rejoindre ses compatriotes dans les véhicules qui devaient les conduire à l'aéroport de Conakry Gbéssia, d'où un avion les éloignera en quelques heures du Camp Boiro et de ses atrocités.
Après la fermeture du portail de la prison, les geôliers se ruèrent dans les cellules qu'occupaient les toubabs (nom donné au Blanc dans tout l'Afrique francophone).
Chacun de ces geôliers miséreux fouinait par-ci et par-là dans l'espoir de trouver une boîte de conserve, une savonnette ou une pâte dentifrice. Pourtant c'étaient les dignes « serviteurs » d'une révolution qui clamait sans cesse la réhabilitation de l'homme noir si longtemps bafoué par le colonisateur, qui s'abaissaient ainsi.
Avec la libération des prisonniers Français, qui avaient droit à un colis mensuel contenant parfois des médicaments de première nécessité, tels que aspirine, vitamines en comprimés, nivaquine et des anti-diarrhéique, s'annonçaient des jours plus sombres encore pour les prisonniers Africains qui croupissaient toujours dans les geôles du Dachau guinéen. De cette Guinée qui était devenue un immense charnier où flottait l'âpre odeur de la mort. De tous les côtés on tuait des innocents.

Lundi 27 octobre 1975.

Fodé Traoré était un des geôliers qui travaillait au Camp Boiro, il était originaire de Kouroussa en Haute-Guinée. Peu à peu, Traoré Fodé perdait la raison, certainement à cause de sa grande misère et de son devoir macabre. Chaque fois qu'il était de garde avec son adjudant-chef Diallo, Abdourahmane dit Hoppalon Cassidy de son nom de code et ceci à cause de son chapeau qu'il portait à la cowboy, Traoré Fodé ne manquait point d'aller voir certains prisonniers pour leur parler.
— Ça ne va pas du tout dans le pays, nous disait-il, le président est aux abois, c'est pourquoi il fait torturer les gens, l'économie est à zéro, le peuple terrorisé n'a plus aucun souffle révolutionnaire, tous ses espoirs sont abattus par les mensonges trop gros à avaler. Quelques hommes seulement restent en Guinée, tous les autres ont fui pour ne pas recevoir le coup de hache du tueur malinké. Ce ne sont point les femmes, les enfants et les vieillards qui constituent la population actuelle du pays qui nous feront progresser.
Fodé Traoré menaçait de s'opposer à tous ceux qui avaient propagé la désolation et le malheur dans le pays
Ainsi à chacune de ses crises de folie, Traoré Fodé était de plus en plus furieux contre les dirigeants du pays, Traoré devenait un véritable danger pour tous les prisonniers, malgré la sympathie qu'il avait à notre égard. Car si les propos du malade étaient rapportés au Comité révolutionnaire, les prisonniers seraient les premiers à payer. Devant la détérioration mentale du geôlier, l'adjudant-chef Diallo demanda le remplacement de son agent malade qui avait ouvert ce jour les portes des cellules et demandait aux prisonniers de foutre le camp, d'aller rejoindre leurs familles car tout le monde savait qu'ils étaient innocents et injustement arrêtés, torturés et incarcérés depuis plusieurs années et que les prisonniers avaient ses bénédictions...
Deux jours plus tard, en pleine nuit, Traoré Fodé se servira de sa Kalachnikov: un pistolet mitrailleur pour ouvrir le feu sur des passants qui l'avaient offensé dans le quartier où il habitait. Puis il tentera de mettre fin à ses jours en se tirant une balle. Malheureusement pour lui, il ne sera que grièvement blessé. Maîtrisé, il sera conduit à l'hôpital Donka pour recevoir des soins avant d'être arraché de son lit d'hôpital pour être incarcéré dans la cellule du poste de police du Camp Boiro.

Mardi 28 octobre 1975.

Aussitôt un rapport parvint au Haut Commandement. Cette instance suprême de la Guinée condamna immédiatement Traoré Fodé à la peine capitale. Le capitaine Siaka Touré et le lieutenant Kissi, respectivement commandant et commandant-adjoint du Camp Boiro, devaient faire appliquer la sentence dans les deux heures qui suivaient.
Vers quatorze heures, l'alerte fut donnée au Camp Boiro. Tous les gardes républicains furent mobilisés et envoyés au Cimetière de Dixinn Foulah afin d'assister à l 'exécution de leur frère d'armes Traoré Fodé, pour que cela serve d'exemple à tous ceux qui seraient tentés de se servir de leurs armes. Le geôlier Alphonse Tounkara revenait tout atterré par ce spectacle funeste. Assis dans un lit Pico sous l'ombre d'un acacia à quelques mètres des cellules, nous l'entendions expliquer à ses camarades qui étaient restés dans la prison comment fut tué Traoré Fodé.
— Quand nous arrivâmes au cimetière, leur disait-il, le capitaine Siaka Touré nous ordonna de creuser un grand trou. Une fois que nous eûmes terminé de creuser le trou, la jeep haute sur patte du Comité révolutionnaire avança pour débarquer Traoré Fodé, solidement ficelé malgré sa vilaine blessure qu'il s'était faite la veille. La victime fut conduite au bord de sa tombe. Ses collègues posaient un regard plein d'amertume sur cet homme impassible. Traoré Fodé avait compris immédiatement, malgré sa défaillance mentale, que son heure allait bientôt sonner. A son tour de couvrir d'un regard hagard le capitaine Siaka Touré et le lieutenant Kissi.
Le silence était poignant jusqu'au moment où la voix du capitaine Siaka Touré interrompit ce silence pour lire la sentence d'un ton imperturbable qui condamnait Traoré Fodé à être enterré vivant. Après la lecture de cette sentence barbare, trois agents basculèrent le supplicié dans la fosse. L'ordre de combler la fosse fut aussitôt donné par le capitaine Siaka Touré. Le martyr commença alors à évoquer le nom d'Allah jusqu'au moment où son linceul de sable et de pierres le recouvrit complètement en le faisant taire à jamais. Pourquoi avaient-ils agi ainsi et faire enterrer un homme vivant ? C'est seulement plus tard que nous eûmes la réponse. Sékou Touré avait obligé Siaka Touré à enterrer vivant un homme et publiquement, pour mieux le faire condamner devant l'opinion guinéenne et l'histoire. Car certaines rumeurs couraient dans tout le pays et disaient que Siaka Touré était humain envers les prisonniers. Oui Siaka Touré, ce fin policier, parvenait à manipuler certains prisonniers, soit en maniant la carotte et le bâton mais surtout en travaillant dans l'ombre, c'est ainsi qu'il parvint à se coller ce qualificatif de « geôlier et d'inquisiteur humain ». L'inquisiteur et le geôlier guinéens ont toujours ignoré ce que veut dire « humanisme et amour du prochain » et le geôlier et l'inquisiteur de Sékou Touré ignoreront toujours ce que sont « humanisme et amour du prochain ».

***

La mort frappait toujours avec la même rage: Kaba Lamine, ancien gouverneur de la région de Guékédou avait emprunté le chemin du voyage sans retour depuis longtemps. El Hadji Tahirou Bah, de la grande famille des marabouts du Fouta Djallon, tant traquée par la Révolution s'était, lui aussi, éteint dans l'épuisement. D'autres marabouts, moins connus, mouraient eux aussi, tel que Marabout Calan et d'autres. Et les militaires incarcérés au Camp Boiro mouraient à leur tour : le lieutenant Fofana Aboubacar, les soldats Guilavogui et Samba Tenin Diallo périrent...
Que d'orphelins et de veuves qui attendent sans savoir la mort de ceux qui ne reviendront plus jamais. Des familles, des veuves et des orphelins n'apprendront la disparition de leurs fils, de leurs maris, de leurs pères que lorsque un audacieux rescapé du camp de la mort le leur dira un jour, et ceci plusieurs semaines, plusieurs mois, voire plusieurs années après la fin tragique des leurs.

Notes
1. Parti africain de l'indépendance de la Guinée-Bissau et des îles du Cap Vert.


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