Editions L'Harmattan. Paris. 1986. 276 pages
Aux victimes de la « diète » qui ont connu l'horreur et l'atrocité de la Faim et de la Soif.
La jeep s'arrêta enfin devant le portail de la caserne. Dessus était fixé un grand écriteau: CAMP BOIRO MAMADOU 1 La lourde et longue chaîne qui barrait l'entrée s'abaissa doucement. Malgré le secret absolu qui entourait ce lieu, des bribes d'informations lugubres nous étaient parvenues de ce camp de la déchéance humaine, de ce camp où la vie d'un homme ne comptait plus. Le véhicule entra et s'immobilisa devant un grand bâtiment bordé de cocotiers, siège du Comité Révolutionnaire. Le lieutenant Kissi descendit le premier et deux gendarmes qui étaient sous la véranda vinrent se mettre au garde-à-vous devant lui. Puis tous trois se dirigèrent vers un bureau, d'où l'un des gendarmes ressortit pour venir composer un numéro au téléphone qui se trouvait sous la véranda. Il parlait en gesticulant. Malheureusement, la distance qui nous séparait m'empêchait de suivre. Kissi et le second gendarme sortirent à leur tour du bureau...
Telle une voiture de course, une jeep bleue, haute sur roues,
hermétiquement bâchée, surgit du tournant et stoppa devant le bureau dans un fort crissement de freins. Les portières claquèrent. En un clin d'oeil, nous fûmes tous encerclés et des armes braquées sur nous. L'adjudant gendarme s'adressa à Sidiki :
Mon lieutenant, dit-il, vous avez mis du temps ! Depuis hier,
le capitaine Siaka vous attend. Où est Ibrahima Bâ ? Il peut descendre.
Sidiki me fit signe de descendre. Je me levai de la banquette
suivi dans mes mouvements par les militaires qui étaient à bord. Je m'adressai à mon frère en wolof :
Nous sommes arrivés, si toutefois il existe une justice dans
ce pays nous serons acquittés dans l'immédiat.
Sidiki me gueula de me taire. Mais c'est à peine si j'entendais ces vociférations...
Mes pieds avaient à peine touché terre que de puissantes mains m'agrippèrent et tel un sac je me retrouvai en l'air soutenu par
des malabars qui me firent entrer dans leur jeep en même temps
qu'ils me menottaient les poignets.
Dans un ronflement de moteur d'avion, la jeep bondit et prit
une direction inconnue. Ils m'avaient couché sur le sol de la jeep et une énorme chaussure cloutée m'écrasait les reins. Après deux tournants la jeep s'arrêta brusquement. J'entendis un grand portail grincer. Une grosse voix hurlait:
Barrage, barrage, barrage.
La jeep traversa le portail qui se referma avec les mêmes hurlements.
D'autres militaires, gendarmes et gardes républicains avaient
déjà formé une double rangée, de la jeep jusqu'à l'intérieur du bâtiment.
Descendez, ordonna l'adjudant-gendarme au volant de la jeep.
Ces brutes me tirèrent de la jeep violemment. L'un d'eux m'avait
pris par le col de ma veste comme un voleur.
Avance ! criait-il. Il me traîna jusque dans un petit bureau
au bout de la salle où étaient une table et un secrétaire assis devant. Au-dessus de la table pendaient des centaines de paires de menottes et leurs clés. Un homme de petite taille à l'uniforme en lambeaux, donnait des ordres en gesticulant. Je gardais mon calme et demandai pourquoi tant de vacarme et tant de brutalité. Surpris certainement de ma question, le petit homme me regarda longuement avant d'éclater de rire.
Hé ! Hé ! Hé ! tu poses des questions ! Ta gueule ! Ici, c'est le Camp Boiro, tu n'as encore rien compris !
Bien sûr que je n'avais rien compris et je continuais à garder
mon calme et à regarder ce pygmée gui criait des ordres aux militaires.
Préparez la cellule 53 ! Mettez-la dans les conditions !
Décidément, les choses n'étaient pas simples en Guinée, surtout au Camp Boiro ! Pour une accusation sans fondement, je voyais mobiliser toute une armée ! Et le comble, je me retrouvais avec une paire de menottes ! Le soldat qui faisait le secrétaire me demanda mes nom, prénom, filiation et adresse. J'obtempérai. L'adjudant-gendarme qui avait conduit la jeep demanda au petit homme de me donner une tenue pénale. L'un des agents vint vider mes poches, ensuite il ôta ma montre-bracelet et déposa le tout sur la table:
Déshabille-toi, ordonna le petit homme.
L'énervement commençait à me gagner, mais il fallait garder son calme car ces brutes ne devaient pas agir ainsi sans ordre. Ils
ne faisaient qu'appliquer des consignes.
J'ai les poignets menottés. Il faut me les enlever pour me
déshabiller, répliquai-je.
La ferme ! Fais ce qu'on te demande de faire. Tu me parais
extrêmement têtu, mais tu verras, rétorqua l'autoritaire adjudant-gendarme tout en faisant signe à un militaire de m'enlever les menottes.
Le petit homme s'affairait dans l'armoire de la grande salle et revint dans le bureau avec une culotte et une chemise bleues de prisonnier. J'enfilai calmement la tenue pénale du Camp Boiro. De nouveau la paire de menottes entrava mes deux poignets.
Le bout d'homme demanda si la cellule était prête à me recevoir: « oui, mon adjudant-chef » répondit un agent.
Depuis midi, en début d'après-midi, la soif commençait à me serrer la gorge; il valait mieux demander à boire avant d'être incarcéré encore dans leur maudite cellule.
Mon adjudant-chef, donnez-moi à boire s'il vous plaît, depuis longtemps je n'ai pas bu.
Depuis combien de jours ? me demanda l'adjudant-gendarme qui
m'avait conduit dans ces lieux.
Depuis jeudi soir la veille de mon arrestation, soit quatre jours, répondis-je.
D'accord, me répondit l'adjudant-chef, on va dans la cellule,
tu auras de l'eau plus tard.
Quand nous terminâmes les formalités du Camp Boiro, la nuit avait enveloppé cette forteresse de son manteau noir. A ma sortie, j'avais pu voir à ma gauche deux longs bâtiments qui se succédaient, de petites portes métalliques s'alignaient et chacune d'elles portait un numéro. Deux autres bâtiments de même construction se dressaient à ma droite. Une allée large de dix mètres environ séparait les deux rangées de bâtiments. Au milieu de l'allée, des arbustes
étaient plantés çà et là. De puissants projecteurs placés sous les vérandas des bâtiments de ma gauche éclairaient la prison.
Deux agents erraient dans la cour comme des fantômes.
Gendarmes, parachutistes et gardes républicains m'escortèrent jusqu'à la cellule n° 53. Ce petit adjudant-chef ouvrit la porte, me demanda d'entrer et d'attendre l'eau qui ne tarderait pas...
Il referma violemment la porte derrière moi, fit glisser les deux verrous, ensuite je l'entendis demander un morceau de charbon et il se mit à griffonner des lettres sur la porte. Puis leurs pas s'éloignèrent et plus aucun bruit. Rien qu'un silence de cimetière et une obscurité de tombe. Mes pieds pataugeaient dans l'eau. Désormais mes poignets étaient menottés. Je m'arrêtai au milieu de cette cellule où planaient des odeurs nauséabondes. Une cellule pire que celles de Koundara et de Labé.
Durant tout mon séjour en Guinée, je doutais de la justice de
ce pays. Les brimades que je subissais depuis mon arrestation me persuadaient maintenant qu'il n'existait aucune justice dans ce pays. Mieux valait chercher où se blottir en attendant la suite
des événements, dans cette situation qui s'empirait au fil des
jours. Avec mes pieds nus, je tâtais ce parquet non cimenté, rugueux, hérissé de graviers pointus. Impossible de rester debout pieds nus pendant une demi-heure. J'allai prudemment vers la porte où se reflétait un point lumineux, certainement un petit trou qui permettait à la lumière de la lampe de la véranda de filtrer.
Des pas résonnèrent sous la véranda. Précipitamment, je quittai la porte pour aller me mettre contre le mur. Une vive lumière me fouetta les yeux ; c'était une ampoule de 250 watts fixée au-dessus de la porte. Les lourds verrous se mirent à grincer et la porte s'ouvrit dans un vacarme capable de perforer les tympans d'un éléphant. Le petit adjudant-chef et deux militaires firent irruption. L'adjudant-chef s'arrêta et se mit à me regarder avant de secouer la tête et de dire.
C'est le grand espion de Senghor, il est tellement malin qu'il faudra faire attention avec lui. Je vous ai prévenus.
Il referma si violemment la porte que je quittai, je ne sais comment, l'endroit où j'étais adossé pour aller rejoindre le fond
de la cellule et les lourds verrous recommencèrent à gémir. L'obscurité avait encore enveloppé la cellule. Je restai longtemps au fond de cette sombre et humide cellule de la Révolution. Je commençais maintenant à mesurer le poids de l'immense accusation qui m'accablait. Les choses n'allaient pas être faciles avec ces brutes qui mettaient tant de zèle dans l'exécution des consignes reçues.
Je n'entendais plus rien, aucun signe de vie, il me semblait être enfermé dans un cimetière. Pourtant, j'avais pu voir, à ma sortie du bureau, de nombreuses portes métalliques qui se succédaient tout au long des murs des deux bâtiments. Pas de doute, c'étaient des cellules, car l'adjudant-chef avait demandé aux agents de préparer la cellule n° 53 et les autres portes avaient chacune un numéro.
La fatigue commençait à me gagner terriblement et le gravier ne m'épargnait pas la plante des pieds. Je regagnai de nouveau la porte et cherchai à voir la cour à travers le petit trou d'où filtrait ce mince faisceau lumineux. Il n'y avait rien, sinon
le mur d'en face, je regardais ces petites lucarnes situées en
haut de ce mur et à travers lesquelles des lumières s'échappaient. Ce bâtiment aussi devait abriter des cellules. Un agent traversait nonchalamment la cour, il avait une taille moyenne, la même que celle de l'adjudant-chef, quand il me montra le dos, je constatai qu'il était un peu bossu. Décidément ce lieu lugubre n'était hanté que par des personnes sinistres. Je quittai la porte pour aller me blottir dans l'angle que formait le mur de devant et celui de la cloison qui séparait la cellule que j'occupais, de l'autre. Exténué je me recroquevillai sur moi-même; le parquet était humide, le froid me pénétrait jusqu'aux os.
Les nuits précédentes j'avais un pantalon, une chemise, et une veste, je ne m'estimais pas heureux. Ce soir je devais me contenter
d'une culotte et d'une chemise. Les menottes commençaient à me mordre les poignets et à me gêner terriblement. Néanmoins, lentement le sommeil me gagnait. Dans cette somnolence je sentais que quelque chose rampait entre ma chemise et mes côtes, instantanément je portai ma main entravée vers l'endroit où je ressentais cette étrange froideur qui s'étirait toujours. Mes doigts rencontrèrent un long cordon glacé qui s'enroula autour d'eux. Comme propulsé par un ressort je bondis en lançant au loin ce « reptile ». Effrayé par ce bruit, un rat qui rôdait dans la cellule, cogna mes pieds, je tombai contre la porte, le rat revint dans mes jambes, un autre bond m'envoya au fond de la cellule en renversant la tinette. Ce vacarme nocturne attira dans la cour des agents et l'adjudant-chef hurla « c'est le 53, c'est le 53, dépêchez-vous, allez, allez. » La lampe s'alluma et les verrous gémirent à nouveau. Traumatisé par la lumière le rat tournait toujours en rond au milieu de la cellule. La porte s'ouvrit, l'adjudant-chef et d'autres agents firent irruption Le rat se rua sur eux, tous poussèrent des cris et prirent leurs jambes à leur cou en criant: « c'est un rat, c'est un rat ». L'adjudant-chef revint aussitôt dans la cellule pour me demander des explications.
53, pourquoi as-tu fait tant de bruit à cause d'un rat ? demanda-t-il.
Au lieu de répondre, je m'occupais du sang qui jaillissait de mes narines. En tombant, mon nez avait cogné le rebord du mur. Ma chemise était maculée de sang.
Je m'adresse à toi 53, pourquoi as-tu fait tant de bruit à cause d'un rat ? cria le bout d'homme.
Parce que les rats sont capables de mettre en déroute un sous-officier et toute sa compagnie, répondis-je froidement.
Des éclats de rire se firent entendre dans toutes les cellules
voisines. Vexé par ma réponse, l'adjudant-chef ordonna de refermer la cellule. J'avais pu voir, malgré tout, un ver de terre long
comme un crayon, rampant au bas du mur. La porte métallique se
referma violemment et puis le bruit de l'interrupteur qui se trouvait
sous la véranda, et de nouveau les ténèbres. Quelques heures plus tôt, personne n'aurait pu me faire croire que des hommes étaient bouclés derrière ces portes métalliques; pourtant des hommes croupissaient
dans ces sombres et humides cellules de la Révolution Guinéenne. Je me souviens aussi avoir entendu en 1971 certains « mercenaires » ou agents de la « cinquième colonne » évoquer dans leur « aveu
» ces sombres et humides cellules. La nuit s'acheminait lentement
vers le jour, de temps à autre une sentinelle faisait quelques
pas sous la véranda et appelait sa relève. Les notes de clairon déchiraient le silence de cette aube qui commençait à éclairer les deux petites et hautes lucarnes du mur du fond. Les hommes effectuaient des va-et-vient dans le couloir. Des verrous grinçaient quelque part, une porte qu'on ouvrait pour la refermer immédiatement. Puis d'autres verrous se firent entendre. Un agent grognait des mots inaudibles. Une troisième porte s'ouvrit, cette fois je parvins à entendre l'agent demander « assiette » et le bruit d'un métal qu'on glissait sur le parquet. Le bruit se rapprochait de plus en plus de ma cellule.
J'avais pu compter trois ouvertures, puis la cellule voisine
s'ouvrit et son occupant profita de l'occasion pour demander au
« chef » de dire au major qu'il était malade. « D'accord, je le dirai au major quand il viendra, » avait répondu le chef, tout en verrouillant la porte de la cellule.
L'agent commença à ouvrir la porte de la 53, quand un autre geôlier intervint.
N'ouvre pas ! 53 est à la diète.
Ils ouvrirent la cellule suivante et petit à petit le bruit s'éloignait. J'avais compté quatre ouvertures avant qu'ils ne viennent à la 53. Maintenant, il faisait jour et l'intérieur de la cellule commençait à être éclairé. Au fond, un grand trou d'évacuation laissait passer de l'air et de la lumière; il servait aussi de passage aux rats et aux autres bestioles. Je m'approchai pour inspecter l'intérieur de ce cachot.
Quelle horreur ! de gros crapauds étaient entassés
à l'angle, derrière la tinette dont le couvercle se trouvait de
l'autre côté. Des vers rampaient au bas du mur, sans oublier les
cancrelats qui se pavanaient de tous côtés. L'ammoniaque des urines en décomposition, les excréments versés partout, dégageaient toujours cette odeur nauséabonde.
Mieux valait dormir dans une porcherie toute une éternité que de passer une seule heure dans cette cellule infectée de bestioles
répugnantes et de souillures. Je revenais devant la porte pour
regarder pendant longtemps ces menottes qui me privaient de l'utilisation
de mes mains depuis des heures et me demandais « Combien de temps encore vais-je garder ces incommodes bracelets du Camp Boiro?
»
De nouveau les portes s'ouvraient. Le bruit avançait, un agent
donnait un chiffre devant chaque cellule 2 - 1 - 3 - 4, ensuite
la porte se refermait. Cette fois ils n'oublièrent pas que la
cellule n° 53 était à la diète. Le bruit avançait vers le fond du bâtiment et l'agent donnait toujours un chiffre devant chaque cellule.
Seigneur: que pouvait signifier tout cela ?
Des tintements se faisaient entendre vers le poste de police
et j'allai jeter un coup d'oeil à travers le petit trou de la
porte. Deux agents passaient, arme en main. L'adjudant-chef demanda
aux hommes de corvée de venir servir le café. Ils se mirent encore à ouvrir les portes, tout en répétant devant chaque cellule un chiffre. Devant la cellule voisine, le garde répéta le même chiffre « un » et il referma la porte de la cellule sous le nez de son malheureux occupant qui voulait lui parler ; non content d'avoir refermé la porte derrière cet homme, l'agent se mit à l'insulter.
Imbécile, tu te crois encore à l'état-major ? Merde, tu es dans le Camp Boiro maintenant.
Du fond de la cellule ce pauvre prisonnier si brimé poussa un
long soupir qui exprimait toute sa résignation à la fatalité.
Il y avait de quoi pousser ce soupir : avoir affaire à des brutes
prêtes à hurler à tout moment ou à fermer avec fracas les portes.
A Labé, ces bourreaux avaient laissé un pauvre prisonnier mourir en pleine nuit sans même venir voir de quoi il se plaignait.
Depuis mon arrestation, ma situation s'empirait chaque jour,
à Koundara, mes geôliers étaient plus humains que ceux de Labé et ceux de Conakry pires que ceux de Labé.
Maintenant, je regardais avec tristesse ma chemise couverte de
mon sang. Puis terrassé par la fatigue et le sommeil je m'allongeai
sur ce parquet humide tout en essayant de faire le vide dans ma
tête. Les menottes brûlaient mes poignets et malgré cette douleur je sentais le sommeil me gagner...
Ce fut la soif et la chaleur qui me tirèrent de mon sommeil.
Toute la journée le soleil avait dardé ses rayons de feu sur les tôles qui étaient au-dessus de moi et transformaient ainsi la
cellule en un véritable brasier. La sueur et l'humidité avaient
trempé ma nouvelle tenue. J'allai à la porte pour taper dessus et une voix se fit entendre: « Qui
tape la porte ? ah ! qui tape la porte. »
C'est moi répondis-je à ce geôlier qui grognait devant le poste de police. Après un court silence, j'entendis un autre dire « c'est le 53 qui tape ». Des pas de brodequins se mirent alors à résonner sous la véranda. La porte de la cellule s'ouvrit et quatre malabars, dont un adjudant-chef se présentèrent devant moi. Ce dernier m'observait avec un oeil plein de dédain.
C'est quoi ? pourquoi as-tu tapé la porte ?
Pour demander de l'eau à boire, j'ai vraiment soif, depuis mon arrivée j'avais demandé de l'eau, mais jusqu'à présent
j'ai pas cette eau, pourtant promise par l'autre groupe.
L'adjudant-chef sourit cyniquement avant de demander à un agent
d'amener de l'eau tiède dans la boîte, ensuite il se
tourna vers moi pour me faire part des consignes qu'il devait faire
appliquer.
Tu as fait quatre jours sans manger ni boire, à cause de ton
long voyage, tu auras tout de suite un peu d'eau. Ensuite, le
robinet restera fermé. J'espère que je me suis fait comprendre et surtout tu retiendras que j'aime pas être dérangé.
Je scrutais cet homme, qui venait de parler sur un ton calme.
Une chose était certaine, cet agent devait être extrêmement intransigeant. Un autre agent vint avec une boîte de Nestlé remplie d'eau aux trois quarts. Lentement l'adjudant-chef me tendit la boîte
contenant ces gouttes d'eau. Sans dire mot, je levai mes mains pour
lui montrer les menottes qui me paralysaient.
53, je n'ai pas de temps à perdre, articula-t-il lentement, ces menottes ne t'empêchent point de prendre la boîte et de boire. Tu veux simplement que je te les ôte,
ne serait-ce que pour une minute, mais je ne le ferai jamais !
Je regardais encore cet agent si différent des autres geôliers,
à cause de son flegme. Dans son regard, se reflétait une rare détermination. Il me tendit de nouveau la boîte et avec mes deux mains liées par une chaîne d'acier, je la pris. Une fois de plus je regardais l'adjudant-chef. Nous nous regardâmes droit dans
les yeux et je me sentais plier sous une sorte de magnétisme.
Je portai la boîte entre mes lèvres et vidai d'un trait son contenu avant de remettre la boîte vide à l'adjudant-chef
qui esquissa son sourire, avant de me dire :
53, j'espère que nous nous sommes compris ; le robinet est
fermé hermétiquement sur ordre du Comité révolutionnaire.
Maintenant, accompagnez-moi aux toilettes, lui demandai-je.
53, tu as une tinette au fond de la cellule, elle est là pour
que tu y fasses pipi ou autre chose. Après ton interrogatoire,
chaque nuit, tu vas à la vidange.
Il pivota sur lui-même et demanda aux agents de refermer la porte.
Maintenant je prenais au sérieux la situation dans laquelle
ce salopard de Mohamed Diarra nous avait foutus. Je me posais
mille et une questions. Quand aura lieu la confrontation et où ? Où avaient-ils gardé mon grand frère
et ce jeune Malang Mané ? Où se trouve cette
justice que clame sans cesse le président Ahmed
Sékou Touré ? Continue à attendre, me dis-je tout en m'allongeant sur le dos et dans les selles et l'urine. Tout à coup je repensai aux rats et aux bestioles qui peuplaient la cellule, je me levai
immédiatement pour aller me blottir à l'angle. Rien ne bougeait dans cette prison, aucun bruit de prisonniers, même pas ceux des cellules contiguës. Pourtant je les avais entendus tous éclater
de rire et chahuter le petit adjudant-chef pendant l'irruption du
rat. Ce matin, celui de la cellule n° 52 demandait à un geôlier de dire au major qu'il était malade. Depuis lors rien, aucun prisonnier ne donnait signe de vie. De temps à autre, un agent passait sur le trottoir du bâtiment
ou dans le couloir.
Ici rien ne nous indiquait l'implacable rotation des aiguilles
sur le cadran d'une montre. Pourtant, il doit être maintenant
plus de vingt-trois heures. La chaleur torride de la journée avait
cédé la place à un froid glacial depuis la tombée de la nuit. Je grelottais et toussais de temps à autre. Pourvu qu'il ne s'agisse pas d'un rhume. Exposé dans des conditions climatiques atroces, on pouvait être victime d'un refroidissement et même
d'une pneumonie.
Soudain, un bruit de moteur troubla le calme de la forteresse
et s'arrêta, puis le chauffeur se mit à klaxonner et le sourd
bruit du portail se fit entendre. Quelques instants après des
pas empressés se mirent à résonner sur le trottoir.
La grosse ampoule de la cellule s'alluma en répandant une lumière si vive que je fermai les yeux. Les lourds verrous avaient fini
par céder à cette brutalité insolite.
L'adjudant-chef fit entendre sa voix flegmatique:
53, viens Le Comité révolutionnaire a besoin de toi.
Enfin, le Comité révolutionnaire, depuis quatre jours j'attendais ce moment. Ce fameux Comité révolutionnaire me donnera des explications et me confrontera avec Mohamed Diarra, ainsi fait je retrouverai immédiatement ma liberté...
Je me relevai difficilement à cause de mes deux mains menottées. Au-dehors, un vent glacial me caressa le visage, Deux militaires en tenue de camouflage m'attendaient à côté du chef de poste. C'étaient des malabars bien bâtis et armés jusqu'aux dents. Je ne m'étais pas trompé. Du poste de police à la cellule 53 il y avait six portes métalliques et sur chaque porte était inscrit un numéro. D'abord la première cellule en venant du poste avec
le numéro 47, ensuite les numéros 48, 49, 50, 51, 52, 53, que
j'occupais, suivis des numéros 54, 55, 56, etc. L'adjudant-chef ne me permit pas de terminer la reconnaissance de ce lieu ; il me poussait violemment dans le dos pour me dire « avance » et les deux militaires m'encadrèrent. Dans le poste de police éclairé par deux ampoules, nous attendait un autre adjudant-chef, gendarme au visage mince. Un homme bizarre, en pleine nuit il portait des lunettes noires fumées.
Bembeya, tu as 53 devant toi, lui annonça le chef de poste.
Ce dernier leva la tête, me regarda avant de s'exclamer.
Déjà en sang !
Il s'est fait mal hier soir à cause d'un rat, qui d'ailleurs
avait réussi à mettre en déroute l'adjudant-chef Condé Fadama, répondit l'adjudant-chef flegmatique.
Déjà en sang, répétai-je en douce. Cette phrase continuait à bourdonner dans ma tête. Pas de doute, ils ont l'habitude de mettre en sang tous ceux qui ont le malheur passer devant le Comité révolutionnaire.
Deux hommes pour le conduire, ordonna Bembeya. Deux malabars s'approchèrent de moi comme des fauves prêts à déchiqueter leur proie. L'un me poussa si brutalement que je faillis piquer du nez sur le parquet. Précédés de l'adjudant-chef nous traversâmes le portail du bloc pénitencier du Camp Boiro. L'un des militaires me lança à l'intérieur de la jeep qui nous attendait. Le chauffeur démarra à toute pompe.
La rue que nous empruntions dans ce camp était déserte. De temps à autre nous passions sous un lampadaire qui répandait une lueur sinistre. La jeep roulait à une allure folle dans le désert. Elle s'engouffra dans un virage avec un grincement de pneus terrible, avant de s'immobiliser devant le siège du Comité révolutionnaire.
C'est devant ce bâtiment que le lieutenant Condé Sidiki nous
avait fait débarquer. Sous la véranda, deux gardes républicains. L'adjudant-chef et le chauffeur claquèrent les portières de la jeep, se dirigèrent en hâte dans la pièce située au milieu du bâtiment et y disparurent, pour revenir un moment après vers nous.
Amenez-le, cria l'agent qui conduisait la jeep.
Il avait une taille moyenne, le teint noir ; il était habillé
une tenue d'inspecteur de police, avait une démarche de fanfaron.
C'était un véritable farfelu.
Nous gravîmes rapidement les cinq marches de l'escalier du bâtiment. Bembeya ouvrit la porte et il nous précéda ans ce bureau mystérieux comme une loge de franc-maçonnerie. La pièce était éclairée par deux lampes, bleue et rouge. L'une placée sur le plafond, l'autre accrochée au-dessus de la porte d'entrée. Ce jeu de lumière plongeait pièce dans une atmosphère étrange. Une table était au milieu de
la pièce, quatre hommes mystérieux autour de la table et derrière eux une grande étagère longeait le mur. D'innombrables dossiers et paperasses y étaient entassés, sans compter les autres dossiers empilés sur la table. Le ronronnement du climatiseur rendait cette atmosphère plus sinistre encore.
Prenez place camarade Ibrahima Bâ, articula une voix presque métallique.
Cette voix ressemblait ce soir étrangement à celle du Führer du Reich. Bembeya tira la chaise qui était à côté de lui et la plaça en face de cette voix qui m'avait invité à m'asseoir. Un lourd silence planait dans cette pièce qui abritait ces fantômes que j'essayais d'identifier un à un. Je commençai par celui qui était en face de moi. Malgré cette pénombre j'avais pu le reconnaître: Ismaël Touré. Le redoutable Ismaël Touré, le président du Comité révolutionnaire. C'est lui qui avait dirigé les travaux de ce même Comité pour les enquêtes de la soi-disant « Invasion portugaise » et c'est lui qui avait prononcé la terrible sentence du 24 janvier 1971 (une centaine de condamnations à mort).
Il était en face de moi et me regardait froidement sans dire
un seul mot. Ce n'était pas l'homme affable que j'avais connu
à Koundara. Ce soir, il avait un visage extrêmement dur, des yeux fulgurants qui trahissaient la cruauté. Il était raide dans son fauteuil.
A sa droite se trouvait un homme corpulent, joufflu et à gauche
un autre mastodonte. Derrière moi, l'inspecteur de police et l'adjudant-chef Bembeya étaient assis. Je brûlais d'impatience, mais ces têtes ne m'inspiraient plus l'assurance qui m'avait jusqu'à présent animé.
La voix d'Ismaël interrompit le silence.
Camarade Ousmane, tu es devant le Comité révolutionnaire pour une affaire extrêmement sérieuse et je suis persuadé que nous pouvons compter sur ta bonne foi. N'est-ce pas ?
Un léger sourire illumina ce visage dur. Il se gratta légèrement la tête avant de continuer.
Camarade Ousmane, j'espère que tu as déjà entendu parler du Comité révolutionnaire que je préside, à ma droite tu as le camarade Mamadi Keita, vice-président de ce Comité, à ma gauche le camarade Karim Kéra, ministre de l'Intérieur. Je pense que tu me connais.
Je parcourus du regard ses deux assesseurs avant de répondre:
Je vous ai reconnu dès mon arrivée, camarade Ministre du Domaine financier.
L'un de ses assesseurs demanda à son acolyte le dossier des éléments du front anti-guinéen et le rapport des services du contre-espionnage.
De ces paperasses, Karim sortit deux chemises et une autre de
son cartable et remit le tout au président du Comité révolutionnaire.
Camarade Ousmane, me dit Mamadi Keita, le président du Comité révolutionnaire vient de te dire que nous avons de nombreuses preuves contre toi. Bien avant Mohamed Diarra, nos services nous avaient fourni des rapports sur tes activités subversives en Guinée.
De ce fait, l'affaire ne sera pas difficile à régler. Tu feras
preuve de bonne foi et la Révolution te graciera. D'ailleurs,
le président Ahmed Sékou Touré tient aux jeunes. Il dit même que
les jeunes sont des instruments dont l'impérialisme s'en sert
souvent.
Camarade, depuis Koundara, j'ai dit au procureur Makaty que
je n'avais rien à voir dans cette histoire. S'il est vrai que
vos services vous avaient fourni des rapports sur mes activités
subversives, pourquoi ne m'avez-vous pas fait arrêter depuis longtemps
? Etant donné que je suis accusé, je demande à être confronté et je vous jure que mon accusateur n'aura pas le courage de répéter ces diffamations en ma présence...
Et s'il le répétait ? interrompit sèchement Ismaël.
Camarade Ministre, il n'aura pas le courage, parce que ce ne
sont que des mensonges qu'il vous a racontés.
Il y eut un léger silence avant que la voix du président du Comité révolutionnaire ne tonne de nouveau.
Bengaly Fodé, va chercher Mohamed Diarra.
Rapidement, l'inspecteur de police se dirigea vers l'étagère,
ouvrit une porte située à un mètre environ de l'angle et disparut. Quelque temps après, il réapparut en compagnie d'un homme menotté comme moi, il ordonna à ce dernier de s'arrêter à quelques pas du bureau.
Le ministre de l'Intérieur appuya sur un bouton et un fulgurant
et vif faisceau de lumière traversa la salle pour aller inonder
de sa vive clarté le visage de cet homme. Je me tournai pour voir
d'où venait cette lumière.
C'était un puissant projecteur fixé sur le mur situé derrière moi Ensuite je me retournai pour regarder cette autre victime de la Révolution et j'eus du mal à reconnaître Mohamed Diarra.
Ce n'est pas possible ! je l'avais perdu de vue à peine trois
semaines, en un si court laps de temps il avait vieilli de trente
ans. Il avait la tenue pénale en lambeaux et regardait comme pour
dire : que voulez-vous encore ? Malgré cela, j'avais de la peine
à admettre que c'était le Mohamed Diarra souriant que j'avais connu à Koundara. Brusquement la lumière s'éteignit et ce fut à mon tour de recevoir un faisceau de lumière plus intense encore. Une lumière qui venait du projecteur accroché au-dessus des étagères.
Mohamed Diarra, qui est cet homme assis devant moi ? articula lentement Ismaël Touré.
C'est Ibra... C'est Ibrahi... Ibrahima Bâ, c'est lui.
Je n'en revenais pas. Le pauvre continuait à bégayer, d'ailleurs il m'appelait Ibrahima Bâ.
Mohamed Diarra, tu mens, pour commencer je ne m'appelle pas
Ibrabima.
Ta gueule, qui t'autorise à parler ? hurla Ismaël, avant d'ordonner à l'inspecteur Bengaly Fodé de ramener Mohamed Diarra
Camarade Ministre, j'ai demandé à être confronté avec mon accusateur.
Ferme la clapette, ce n'est pas à toi de nous dire ce que nous
avons à faire, sale espion. Nous savons que tu es un espion qui
travaille pour le compte de l'ambassade de ton pays...
Le président du Comité révolutionnaire interrompit son vice-président:
Doucement camarade Mamadi, je pense que nous nous comprendrons avec Ousmane. A le voir seulement nous savons qu'il comprendra rapidement et ainsi nous n'aurons aucun problème...
Plus de doutes, j'étais traîné dans une sale affaire. Hier j'étais un agent du front anti-guinéen, aujourd'hui un espion qui travaillait pour le compte de l'ambassade de mon pays. Que feront-ils demain de moi ?
Ismaël me regardait maintenant avec un air moins dur avant de
me demander Camarade Ousmane, je pense que tu dois avoir faim
maintenant et sans oublier la soif ?
Après une brève réflexion, je décidai de ne pas répondre à sa question car ils étaient au courant de tout ce qui se passait dans ces lieux maudits.
Je peux faire quelque chose pour toi, si toutefois tu acceptes
de reconnaître ta culpabilité et de faire ce que la Révolution te demande. Tu es jeune et j'ai horreur de voir un jeune souffrir, car à ton âge je pouvais commettre les mêmes erreurs que toi.
Je regardais ce visage qu'on essayait d'adoucir, avant de répondre.
Camarade Ministre, je ne doute pas de votre bonne volonté,
seulement, je ne vous comprends pas, car j'ai demandé à être confronté avec mon accusateur...
De nouveau, Mamadi tonna comme un démon.
Je vous l'avais dit, il n'est pas de bonne foi, avec lui, il faut utiliser les méthodes fortes...
Ce fut le tour du ministre de l'Intérieur d'entrer sur la scène.
Attendons, il dit qu'il n'a pas compris, je vais expliquer.
Ousmane, comme le dit le camarade président du Comité révolutionnaire, nous avons des preuves contre toi. D'ailleurs Mohamed Diarra vient de le confirmer. Pour gagner du temps, nous avons préparé à ta place une « déposition », disons un « document ». La Révolution
te demande simplement de lire ce document et tu verras que le
président du Comité révolutionnaire fera tout pour te sortir de cette situation.
Mon coeur battait à se rompre. Une sueur froide me couvrait de
la tête aux pieds. J'avais entendu le ministre de l'Intérieur
me dire qu'ils avaient préparé une déposition à ma place. De toute façon, il fallait coûte que coûte garder son sang-froid et surtout ne pas tomber dans leur guet-apens. Désormais, j'avais la certitude d'être dans une sale affaire. Lentement Ismaël ouvrit une chemise et sortit des feuilles dactylographiées qu'il me tendit en disant
:
Camarade Ousmane, voici le document en question, tu peux le
lire.
J'hésitais à prendre les papiers. Karim intervint.
Allons, prends le document et vas-y.
Comment puis-je lire avec ces menottes ? fis-je remarquer au
ministre.
Allons, du sérieux, ces menottes ne t'empêchent pas de lire, murmura Ismaël.
Elles m'empêchent de pouvoir tourner les pages.
Bembeya, viens enlever les menottes, ordonna-t-il.
L'adjudant-chef sortit de sa poche une petite clé et la tourna
à deux reprises dans les fentes des serrures des menottes et puis
il regagna sa place en emportant cette maudite paire de bracelets
du Camp Boiro qui m'avaient si cruellement mordu les poignets pendant d'interminables heures.
Ce qui est sûr, c'est qu'il y a une parfaite organisation au
sein de ce Comité révolutionnaire. Rien n'est oublié. Et chacun savait le rôle qu'il devait jouer.
Une lampe de table s'alluma, Bembeya vint la poser à côté de moi et de nouveau le ministre de l'Intérieur me tendit le document que je commençai à parcourir avec stupéfaction.
« Je suis Ousmane Bâ né en 1948 à Gossas. D'origine toucouleur, fils de Madoune Bâ et de Khadidiatou Talla. J'ai pas accompli mes obligations militaires, mais j'ai fait six mois de prison
pour faits de grève scolaire. En 1965 je fus licencié du lycée parce que j'étais promoteur d'une grève scolaire. C'est ainsi que je rejoignis mon village natal pour exercer mon métier de photographe. Devenu spécialiste en la matière, je décidai de rejoindre mon grand frère Mbaye Babacar Bâ en Guinée, notamment à Koundara où il réside depuis 1956, avant l'Indépendance.
« Au début, j'ai aimé le peuple guinéen et le président Ahmed Sékou Touré. C'est au début de l'année 1973 que je me suis vu entraîner dans un engrenage, etc. »
De grosses gouttes de sueur perlaient sur mon front et coulaient
sur mes joues. La peur et la rage me montaient au coeur. Oui !
je viens de comprendre pourquoi le Procureur avait demandé au
commandant Diarra de transmettre immédiatement les renseignements à mon sujet par message radio avant dix heures. Ils en avaient besoin pour rédiger leur ignoble déposition. Lentement je tendis
es paperasses à Ismaël Touré.
Camarade Ousmane, termine la lecture, ordonna-t-il.
Ce n'est pas la peine, lui répondis-je sur un ton qui trahissait
à la fois mon indignation et ma colère.
J'espère que nous pouvons faire venir le preneur de son et
commencer le travail...
Mes nerfs lâchèrent et j'explosai.
Quel preneur de son ? Vous croyez que je vais reconnaître ce
tissu de mensonges. Jamais, j'ai compris maintenant...
La lampe du plafond s'alluma en baignant la pièce d'une bonne
clarté. J'avais devant moi de véritables inquisiteurs aux visages sombres, aux yeux durs où brillait une rare animosité. Ils n'avaient plus rien de commun avec des hommes. Mamadi menaçait.
Je vous l'avais dit, avec un galopin il faut utiliser les méthodes fortes. C'est le seul langage qu'il comprendra.
Le président du Comité révolutionnaire lui fit signe, ensuite
il s'adressa à moi sur un ton glacial et plein de menaces.
Ousmane, nous avons tout fait pour t'éviter le pire. Dommage que tu continues à refuser de reconnaître ta « culpabilité ». Certes, les enquêtes de Koundara nous ont fait savoir que tu as un courage de panthère blessée et que rien ne t'ébranle, nous le verrons bien. D'autre part, sache que tu es un important pion sur l'échiquier et nous ferons tout pour utiliser ce pion comme il se doit. Bembeya...
Les menottes claquèrent de nouveau autour de mes poignets. Une
puissante main me soulevait de la chaise en me prenant par le
col de la chemine et me tirant vers la porte.
Les trois inquisiteurs restèrent impassibles autour de la table.
Comme une bête qu'on conduit à la boucherie, l'adjudant-chef Bembeya et l'inspecteur de police Bengaly Fodé m'entraînèrent vers la jeep. Bembeya demanda aux deux militaires de venir. L'un d'eux jugea plus simple de me jeter sur ses épaules et de s'enfoncer avec moi dans l'obscurité, suivi de près par les trois autres agents.
Où me conduisaient-ils ? Le malabar me portait toujours sur ses épaules. Ils longeaient maintenant un petit mur d'un bâtiment entouré de cocotiers. Au bout du petit mur se trouvait un portillonet nous nous engouffrâmes dans une galerie qui conduisait dans un lieu que je soupçonnais déjà : la salle de torture. Le portillon s'ouvrit à l'approche de nos pas, plutôt des pas lourds du pachyderme qui me portait. En entrant, il cogna violemment ma tête contre le mur avant de me déposer au milieu d'une pièce. C'était une salle de torture avec de lugubres personnages, avec des instruments étranges. Dans un coin se trouvait une petite table et trois chaises, un homme était vautré sur cette table. Il ne s'était même pas donné la peine de lever la tête pour voir ce qui se passait. Apparemment, il devait dormir, ou abattu par l'alcool qui puait. Un autre homme barbu et robuste était adossé contre le mur. Un troisième tortionnaire sortait des fils électriques d'une vieille caisse; un gros pneu gisait au milieu de la pièce. Sur la porte de la pièce contiguë était affichée une plaque sur laquelle était dessinée une tête de mort et un DANGER DE MORT écrit en gros caractères rouges. Deux téléphones de campagne étaient rangés dans la caisse.
Dépouille-le, ordonna le tortionnaire barbu.
Aussitôt trois hommes se jetèrent sur moi et me projetèrent sur le parquet. Deux genoux m'écrasèrent les reins tandis que Bembeya arrachait les menottes de mes poignets. La chemise de bagnard, déjà usée comme la Révolution, partait en lambeaux. Un tortionnaire ramena violemment mes bras en arrière et des fils électriques souples s'enroulèrent autour d'eux et commencèrent à me déchirer comme une ficelle dans un saucisson. Les fils étaient si tendus que mes deux coudes se touchèrent en arrière. J'eus l'impression que les os de mes bras allaient sortir de mes omoplates. Je gémissais de douleur. Bembeya éclata de rire avant de dire:
Bâtard, tu n'as rien vu. Ça, ce n'était que l'entrée en matière.
Ils se rabattirent sur mes chevilles pour les ligoter à leur tour. Ensuite, ils me placèrent dans un gros pneu. Mes fesses touchaient le parquet, tandis que mes jambes et mon tronc reposaient à la surface du pneu. Dans cette position, j'étais dans l'impossibilité de rouler sur le parquet.
Il est bien installé le chien ! Amenez l'appareil et nous allons entendre de la musique, hurla le tortionnaire barbu.
La douleur et la rage bouillonnaient dans ma tête. Sans aucun moyen de défense, j'étais à la merci d'abominables tortionnaires. De vils tortionnaires sans scrupules ni sentiments humains. Il fallait être l'âme de la lâcheté pour pouvoir s'abattre sur un homme aux pieds et poings liés et surtout le couvrir d'injures. Ce n'étaient même pas des animaux mais des robots.
Le procureur Makaty ne m'avait pas trompé en me disant que le Comité révolutionnaire avait de féroces tortionnaires.
Bengaly Fodé amena l'appareil du téléphone de campagne, ensuite il tira une chaise et s'assit. Bembeya saisit les deux longs fils conducteurs de l'appareil et vint rouler leur deux bouts dénudés autour de mes orteils.
Technicien, tu peux commencer, cria-t-il après son opération.
Je regardais Bengaly Fodé sourire cyniquement tout en mettant le courant. La première décharge électrique vint secouer violemment mes deux jambes en y laissant des traces de feu. La deuxième décharge ne tarda pas, était plus terrible encore que la précédente. Je me débattais vainement dans l'espoir de pouvoir arracher ces maudits fils qui conduisaient ces décharges de feux qui me calcinaient nerfs et muscles. Lancées à intervalles réguliers les décharges électriques me faisaient de plus en plus mal et mes gémissements devenaient de plus en plus rauques. Visiblement j'offrais un beau spectacle à ces tortionnaires qui éclataient de rire à chaque fois que mes cris leur annonçaient l'effet incandescent de l'électricité sur mes nerfs.
Les brûlures devenaient de plus en plus lancinantes, ainsi à chaque coup de manivelle du tortionnaire mes hurlements déchiraient le silence de la nuit...
Continue, nous n'avons pas encore entendu de la bonne « musique » murmura le tortionnaire barbu qui était assis près de la porte fermée à clef.
Je continuais à hurler jusqu'au moment où Bembeya intervint pour dire à ses confrères:
Il fait le malin maintenant, les batteries doivent être à plat. Enlevez les fils et passons à d'autres choses plus sérieuses.
Un des militaires vint pour dérouler les fils autour de mes orteils et par inadvertance Bengaly Fodé tourna la manivelle de l'appareil. Secoué par l'électrochoc, le militaire hurla de douleur et alla se mettre à côté de la table, tout en regardant l'appareil. Les autres bourreaux échangèrent des regards.
Vous voyez que...
Une gifle bien administrée et accompagnée d'une injure m'empêcha d'achever ma phrase et me fit voir en même temps une myriade d'étoiles.
Ta gueule, hurla le tortionnaire barbu.
Bengaly Fodé avait déjà amené le deuxième appareil, je jetais mon regard sur cette machine infernale qui allait me faire passer encore un second dur calvaire. Peu importait, l'essentiel était de tenir le coup. Ne jamais reconnaître cet aveu. Car mieux valait supporter la torture que de sacrifier son honneur en cédant aux aveux qu'ils voulaient m'arracher pour le salut de la Révolution qui avait besoin de victimes.
Cette fois Bembeya enroula les deux bouts de fils autour de mes pouces. Le technicien tourna la manivelle et la terrible décharge électrique me secoua dans un terrible soubresaut. J'eus l'impression que mes bras étaient arrachés de mes épaules. Ensuite la deuxième rafale fut suivie d'une troisième décharge qui me fit pousser un hurlement si effroyable que les bourreaux éclatèrent de rire.
Les décharges de feu se succédaient plus meurtrières. Je continuais à hurler de douleur malgré ma volonté de ne pas me rabaisser devant ces monstres. Ma cage thoracique, bombée à l'extrême à cause des ligatures, m'empêchait de respirer et j'eus l'impression que mes côtes allaient se dessouder du sternum. Les douleurs devenaient plus aiguës, je les ressentais jusqu'à la moelle de mes os. A l'approche de chaque décharge, je contractais mes muscles et serrais fortement mes mâchoires dans l'espoir d'annihiler les douleurs.
Puis, tout d'un coup mes nerfs et muscles refusèrent obéissance. Dehors une voix demandait à ce qu'on ouvre la porte.
Qui tape, demanda le tortionnaire barbu ?
Adjudant-chef Fassou, répondit celui qui avait demandé qu'on ouvre la porte. Un homme très noir, d'une taille moyenne vint s'arrêter devant le tortionnaire barbu qui me martyrisait et lui dit.
Arrêtez, j'ai une commission pour Ousmane.
Je profitai de ce temps d'arrêt pour essayer de récupérer au maximum et de nouveau je regardai un à un ces vils bourreaux qui exécutaient leur sale besogne avec tant de zèle. Le barbu restait toujours près de la porte. Bembeya et Bengaly Fodé s'affairaient autour de moi, tandis que les deux militaires, témoins silencieux, restaient indifférents à l'allégresse qui régnait dans cette salle de torture. Je voyais seulement le visage de l'homme vautré sur la table. Un homme dont les yeux froids m'examinaient en silence.
Ousmane, me dit Fassou, le ministre me demande de venir te voir et il pense que tu es devenu plus raisonnable.
Je regardais ce salopard penché sur moi, faisant la commission de l'inquisiteur du Camp Boiro. Difficilement je parvenais à articuler mes mots.
Va demander au ministre qui de nous doit être raisonnable ?
Un court silence autour de la victime et des bourreaux. Ils échangèrent un regard comme pour me donner raison. Fassou sortit en claquant la porte et les tortionnaires se ressaisirent.
Chien, tu fais la forte gueule, nous verrons bien.
Avec un esprit fataliste j'acceptais la situation dans laquelle
je me trouvais et en philosophe je répondis au tortionnaire barbu qui m'avait à tout moment traité de chien.
L'homme peut refuser de reconnaître publiquement une vérité, mais ce qui est réconfortant, c'est qu'aucun homme ne parviendra jamais à étouffer la voix de Dieu au fond de sa conscience...
Les décharges de feu me jetèrent de nouveau dans l'enfer. Je me débattais vainement contre ce feu qui brûlait jusqu'au plus profond de mes entrailles. Ma respiration devenait de plus en plus sourde, entrecoupée ; elle s'accompagnait de longs sifflements. Tout cela était humainement insupportable mais il fallait tenir... Ça avait duré d'interminables heures et j'en avais encore pour combien de temps ? Bembeya demanda à Bengaly Fodé de continuer sa besogne avec la même ardeur. Maintenant mes cordes vocales n'émettaient plus qu'un court ronronnement. Il faisait presque jour quand ils décidèrent de me ramener au bloc pénitencier. Ils détachèrent difficilement ces fils qui m'avaient tant garrotté les bras et les chevilles pendant plusieurs heures. Le barbu m'ordonna de me relever mais je restais inerte, haletant et couvert de sueur.
Lève-toi salaud ou bien n'en as-tu pas assez ? cria Bengaly Fodé.
Faites-lui le massage des membres, car cet homme est très précieux pour la Révolution, articula doucement l'homme qui était vautré sur la table.
Deux mains m'extirpèrent du pneu, un autre vint me tenir par les épaules , tandis qu'un troisième tortionnaire me frottait les bras. Une douleur atroce me parcourait le corps entier et je me mis à hurler de nouveau. Mes doigts et poignets ne répondaient plus à mes commandes ; ils étaient là comme des bâtonnets suivis par mes avant-bras.
Bembeya accrocha la chemise en lambeaux sur mes épaules et demanda à Bengaly Fodé d'aller chercher la jeep. Les plantes de mes pieds me faisaient terriblement mal, je vacillai et faillis tomber. Bembeya qui était à côté de moi, me retint à temps par les épaules.
La jeep ronfla devant le portillon et les menottes claquèrent autour de mes poignets. Bembeya qui me tenait toujours par les épaules m'aida à marcher péniblement jusqu'à la jeep où un militaire me prit comme un sac pour me déposer sur la banquette arrière du véhicule qui quitta à toute allure la « Cabine technique ». C'est ainsi qu'on appelle là-bas la salle de torture.
Quelques étoiles scintillaient encore au firmament, ce qui me rappelait la vie. L'air matinal me faisait du bien. Après une course de quelques centaines de mètres, la jeep s'immobilisa devant le portail du Bloc. Les grosses charnières de la porte se mirent à gémir et un battant s'ouvrit.
Ramenez-le, ordonna Bengaly Fodé, avant d'ajouter : il est toujours au même régime.
Malgré cela je ne pus m'empêcher de demander de l'eau à boire.
Jamais ! tant que tu n'auras pas reconnu, tu n'auras aucune goutte d'eau, répondit sèchement Bengaly Fodé.
La distance qui me séparait de la cellule ne dépassait guère cinquante mètres et pourtant ce fut comme cinquante ans de ma vie. Chaque pas était une véritable épreuve. Le gravier me faisait ressentir de vives douleurs dans la plante des pieds. Devant le trottoir du bâtiment qui abritait ma cellule, l'adjudant-chef et un militaire m'aidèrent à monter sur cette estrade haute de trente centimètres. Puis l'un d'eux ouvrit la cellule et me poussa à l'intérieur. Tout en titubant je parvins à gagner le milieu de la cellule et à m'asseoir sur le parquet pour m'allonger ensuite de tout mon long. Je me sentais épuisé. Si épuisé que j'étais et dans l'impossibilité de penser à quoi que ce soit.
Malgré les douleurs, j'avais pu dormir. A mon réveil, la soif se faisait de plus en plus cruelle. Elle serrait davantage ma gorge et desséchait mes lèvres. La chaleur de la cellule était accablante. De temps à autre les murs se mettaient à tourner légèrement, ainsi les vertiges commençaient à se manifester. Je m'étais un peu reposé et je pouvais maintenant essayer d'analyser la phrase du tortionnaire qui était vautré sur la table. « Occupez-vous de lui car il est très précieux pour la Révolution ». Malgré mon désintérêt pour les problèmes politiques, je sais qu'en Guinée la Révolution
n'est autre chose que le président Ahmed Sékou
Touré qui se camoufle derrière le peuple. Pas de doute, il était au courant de tout ce que tramait le Comité révolutionnaire. D'ailleurs, le 2 septembre 1972, c'est lui-même qui avait lu à la radio la déposition
de Alain Kantara, celui qu'ils avaient fait passer pour un tueur à gage qui devait assassiner le président avec une caméra
ainsi qu'un pistolet, sans oublier Condé, un « espion » basé en Côte-d'Ivoire dont la « déposition » a été encore radiodiffusée. Si jamais j'arrivais à céder sous la torture, ce serait les mêmes qui feraient les commentaires de mon « aveu » au cours des meetings politiques et à travers
les antennes de la radio et ceci pour mieux justifier les accusations qu'ils
portaient contre mon pays...
Des coups retentirent sur le mur de cloison et me sortirent
de mes réflexions. C'étaient de petits coups qui retentissaient à intervalles réguliers. Cela dura quelque temps, puis ils cessèrent avant de reprendre sur le même rythme. Je me traînai jusqu'au mur et me mis à mon tour à taper sur ce mur, avec le même
rythme que mon voisin de la cellule n° 52. Aussitôt, il cessa d'émettre ses coups. Quelques minutes passèrent et j'arrêtai mes toc toc. Les coups de mon voisin reprirent cette fois plus haut et se mirent à avancer lentement vers le fond de la cellule. Avec un immense effort je me levai et suivis le son qui avançait toujours vers le fond de la cellule. Un moment après, les coups cessèrent, avant de retentir plus fort. Tout à coup un léger souffle d'air s'échappa du mur. Je passai ma main en face de ce petit courant d'air plus fort maintenant. C'était un trou qu'un prisonnier avait patiemment percé à travers la cloison. Ce trou avait à peine trois centimètres de diamètre. Je tapai quelques coups secs à côté du trou et un sifflement puis des murmures se firent entendre. Mon voisin voulait me parler. Je soufflai à mon tour dans le trou, un moment après j'entendais mon voisin me dire c'est un « téléphone arabe ».
Allo ! Allo je suis à l'écoute, répondis-je, tout en collant le pavillon de mon oreille contre ce trou. La voix claire et limpide ne tarda pas à se
faire entendre.
Frère de geôle, me dit-il, c'est le téléphone du
reclus du Camp Boiro, mais il faudra faire beaucoup
attention, ne jamais se laisser prendre car toute communication entre détenus est formellement
interdite et surtout sévèrement sanctionnée : la mort.
La voix se tut. J'abandonnai l'écoute pour poser des questions.
Frère de geôle, qui êtes-vous ? Depuis quand êtes-vous là et
pourquoi ?
Grande fut ma surprise quand mon voisin prononça le prénom que le Comité révolutionnaire et Mohamed m'avaient collé.
Ibrahima, je suis le commandant Ibrahima Sylla, j'aurai bientôt
fait trois mois dans cette galère. Comme vous je ne me reproche
rien.
J'interrompis sa communication pour lui demander comment il avait
connu mon nom ?
Ibrahima Bâ, on ne peut rien cacher à un reclus du Camp Boiro, dès qu'on est en réclusion, la première chose qui nous préoccupe est de chercher à savoir ce qui se passe autour de nous. Ici, au Camp Boiro, nous avons des moyens efficaces d'observation et de communication. Bref, depuis le mois d'août, nous savions que tu devais être arrêté avec ton frère Mbaye Bâ...
Je poussai un long soupir. Décidément ils étaient très bien renseignés.
Le commandant continuait.
Ils tiennent à toi. D'ailleurs, j'ai suivi cette nuit ton départ
et ton retour pour l'interrogatoire, du moins pour la salle de torture. Courage.
Commandant, je souffre atrocement, hier soir, j'ai été sauvagement torturé. Ils me demandent de reconnaître
que je suis un espion...
Je le sais, ils veulent accabler le gouvernement de ton pays,
ils sont des salauds sans scrupules. Il faudra tenir car si toutefois
tu cèdes, tu auras mille chances de laisser ta peau dans le Camp
Boiro ou bien d'y croupir pendant de longues et pénibles années. Tiens toujours le coup et tu attendras l'issue que nous réservera
le destin.
Décidément j'étais loin du bout de mon calvaire. Affronter
encore la cabine technique pendant des nuits.
Commandant, avez-vous pu tenir à la cabine technique jusqu'au bout
? demandai-je.
Ibrahima, je n'ai pas encore été torturé. Pour le moment ils m'ont simplement envoyé des questionnaires. Peut-être le feront-ils quand iIs auront besoin de moi. Une chose est certaine, s'ils tiennent à un type, ce type fera ce qu'ils veulent après une ou plusieurs séances
de torture.
Ah ! vous avez une sacrée veine, lui dis-je, avant de lui demander dans quel arrondissement de la Guinée il était
commandant
Mon cher, je suis un officier supérieur de l'armée guinéenne, j'étais le chef d'Etat-major de l'armée
de l'Air.
Je poussai un long sifflement. Je comprenais maintenant pourquoi
ce geôlier d'hier lui demandait s'il se croyait encore à l'Etat-major. Décidément personne n'était épargné dans
ce pays.
Mon commandant, de quoi vous accusent-ils ?
Frère, je n'ose même pas penser à mes accusations, à plus forte raison en parler. D'après eux, je voulais renverser le régime
de Sékou Touré et dans
ce but j'ai eu à donner des ordres aux pilotes de bombarder le Palais de la présidence de la République.
Ça, c'est vraiment costaud mon commandant, murmurai-je.
Il éclata de rire avant de dire:
Je vais te donner à manger et à boire maintenant, avant de te
laisser te reposer, car tu en as besoin.
Comment pourras-tu me faire parvenir quelque chose ? lui demandai-je tout
surpris.
Au moment de la vidange, j'ai pu trouver des feuilles de manguier.
Grâce à elles je te donnerai à manger et à boire. Maintenant écoute bien mes explications. Je vais rouler des miettes de pain dans une feuille de manguier, ensuite, je l'introduirai dans le trou et tu la tireras doucement. Quand tu auras le contenu, tu rouleras
la feuille, toujours dans le sens de la longueur, et tu me l'enverras
par le même procédé. Et surtout ne te laisse pas prendre par un geôlier.
J'entendis un petit crissement dans le trou, puis le bout de
la feuille apparut. Comme indiqué, je me mis à tirer lentement la feuille, après je vidai son contenu dans ma main et à mon tour de renvoyer la feuille à mon
bienfaiteur.
Je regardais ces petits morceaux de pain qui étaient d'un prix
inestimable dans le Camp Boiro. Par humanisme
et par solidarité, ce prisonnier s'était privé de sa maigre
ration pour me secourir.
Le froissement de la feuille me tira de ma détresse. Comme pour
le premier colis, j'avalai son contenu et renvoyai l'emballage.
Patiemment le commandant Sylla m'avait donné toute sa ration. Puis il tapa trois brefs coups pour me demander de me mettre à l'écoute.
Commandant, je vous remercie infiniment, lui dis-je, ce pain
m'aidera beaucoup.
De rien mon petit, moi aussi j'ai connu ces moments effroyables
et c'est le prisonnier qui occupait ta cellule qui m'avait donné
à manger et à boire durant toute ma diète. Maintenant je vais t'envoyer un peu de riz par le même procédé.
De nouveau un froissement de feuille, comme pour les précédentes opérations, je tirai lentement la feuille, vidai son contenu rapidement dans ma bouche. Le riz n'était pas bien cuit et sentait la moisissure. Peu importe aujourd'hui la cuisine ou la qualité du riz, l'essentiel c'était
d'avoir quelque chose dans le ventre...
Quand nous terminâmes pour le riz, le commandant Sylla me demanda
de me mettre à l'écoute.
Maintenant, tu vas prendre la feuille que je vais t'envoyer. Elle
est plus longue que la première, tu sortiras le bout de cette
feuille de quelques centimètres pour te permettre tout juste d'avoir
le bout de cette rigole entre tes lèvres. Quand tu seras prêt
à recueillir l'eau, tu taperas deux coups secs.
Quand j'eus terminé la petite opération, mes deux coups avisèrent
le commandant Sylla. Aussitôt une eau froide commença à couler
dans cette canalisation pour atteindre ma bouche. Evidemment, je buvais cette eau
qui me parcourait le corps en entier. Je sentais un nouveau souffle m'envahir...
Je me confondais en remerciements entre Dieu et cet homme providentiel.
Le commandant Sylla retira la feuille de manguier avant de me
dire:
Ibrahima, j'espère que tu pourras tenir davantage. Je te laisse reposer
maintenant.
Mon commandant, je vous remercie une fois de plus, mon prénom est Ousmane, mon accusateur ne connaît même pas mon prénom.
Que de mensonges ! murmura-t-il avant d'ajouter : Les informations
reçues m'ont trompé, de toute façon c'est sans importance.
Du courage Ousmane.
C'est sans importance, d'ailleurs le Comité révolutionnaire
m'appelait Ibrahima jusqu'au moment de mon arrestation.
L'incomparable commandant Sylla quitta le « téléphone » en martelant le parquet du pied. A mon tour je quittai le lieu de contact pour revenir m'asseoir dans mon coin. Le même calme planait au-dessus de la forteresse. A part quelques geôliers qui s'interpellaient, aucun bruit ne se faisait entendre. Les douleurs de mes pieds avaient recommencé.
Je m'allongeai encore sur le parquet.
En peu de jours de réclusion, j'avais perdu la notion du temps. D'ailleurs peu m'importait ces interminables heures. Ce qui était sûr, c'est que la nuit tombait et qu'avec elle venaient la torture et les injures. Pourtant il fallait tenir. Grâce aux rectangles lumineux des deux petites lucarnes qui s'estompaient avec l'obscurité, je savais que le soleil avait disparu. L'obscurité devenait de plus en plus dense dans la cellule. L'angoisse s'emparait de moi au fur et à mesure que la nuit avançait. Comme un condamné à mort qui voyait les heures qui le séparent de l'aube fatidique se précipiter, je me rendis compte que, malgré mes douleurs, je venais de vivre une brève journée. Plus la nuit avançait, plus l'attente devenait épouvante. Avant d'affronter les tortionnaires, je livrais un rude combat contre cette angoisse qui me serrait la poitrine et me tordait les entrailles. La jeep s'immobilisa dehors et se mit à klaxonner. Des pas résonnèrent sous la véranda et avec le même vacarme, l'adjudant-chef Fadama Condé ouvrit
la cellule pour me dire: « 53, le Comité révolutionnante a besoin de toi, allez vite ».
Ensemble nous nous rendîmes au poste de police où m'attendaient Bembeya et le tortionnaire barbu Au moment de notre sortie du poste de police, Fadama Condé appela l'adjudant-chef « Traoré Kaba » et le tortionnaire barbu répondit. C'était donc son nom. Fadama lui souffla rapidement quelques mots dans l'oreille. Nous franchîmes le portail et nous nous embarquâmes dans la jeep qui démarra à toute pompe. Elle se glissait dans ces sinistres ruelles mal éclairées du Camp Boiro. Devant le bâtiment du Comité révolutionnaire aucune voiture n'était garée
ce soir. La jeep termina sa course devant le portillon de la salle de torture.
L'adjudant-chef Traoré Kaba descendit et demanda aux deux militaires qui m'escortaient de me conduire dans la
« cabine technique », autrement dit la salle de torture.
Les mêmes bourreaux m'attendaient. L'homme qui était vautré sur la table et gardait la même position comme s'il n'avait pas bougé depuis la veille, Bengaly Fodé était assis sur une chaise. Bembeya me demanda de m'asseoir sur l'autre chaise. Tous me regardaient avec un air grave. Il était 0 heure 10 à la montre de l'adjudant-chef Traoré Kaba. Bembeya s'approcha de moi pour me demander si j'étais prêt à faire
ce que l'inquisiteur attendait.
Je ne comprends pas ce que le ministre me demande, s'il vous plaît, expliquez-moi ça dans les moindres détails, répondis-je
tranquillement.
Ecoute camarade, tu te crois malin, mais avec nous ça ne marche pas. Tu cherches à gagner du temps. Réponds- nous par un oui, par un non, je commence à en avoir marre, vociféra Traoré Kaba.
Alors, petit, décide-toi, disait derrière moi Bengaly Fodé.
Ma décision, je vous l'ai fait connaître depuis mon premier entretien avec le procureur Makaty et je maintiens ma décision; vous-mêmes
savez que je ne me reproche...
Un violent coup de pied m'envoya rouler au sol. Avec une férocité de
carnassier, les tortionnaires malinké (ethnie à laquelle appartient le président Sékou
Touré) s'abattirent sur moi. Comme la veille ils m'arrachèrent ma chemise en lambeaux et les menottes, les injures commencèrent à pleuvoir.
Chien ! viens t'agenouiller sur les graviers.
Les puissantes mains de Traoré Kaba me traînèrent jusqu'aux graviers qui étaient entassés dans un coin et malgré moi,
je m'agenouillai sur ces petites pierres.
Tu resteras tranquille sur ce « gazon », articula Bengaly Fodé.
Les douleurs ne tardèrent point à se manifester dans mes genoux. Le gravier me déchirait la peau et s'enfonçait dans ma chair et je commençais à gémir de douleur. Tout à coup j'essayai de me lever mais le fouet claqua derrière moi en me lacérant le dos. Je poussai un long cri de douleur. Le gravier devenait de plus en plus insupportable. Il s'enfonçait toujours dans mes genoux et y provoquait de vives douleurs par des incisions dont je garde encore les cicatrices. Je me laissai maintenant tomber de côté. Le nerf de boeuf claqua à deux reprises en laissant comme des traces de brûlures dans mon dos. Lentement, je me remettais à genoux sur ces graviers pointus, puis je tournais la tête
pour lancer un regard rempli de haine sur mon bourreau qui tenait le nerf de boeuf.
Agacé par ce regard, il fit claquer de nouveau le fouet : la même douleur fulgurante me parcouru le corps entier. Au lieu de hurler cette fois, je poussai un long soupir. La haine que j'éprouvais pour ces hommes était si intense qu'elle avait fini par me rendre, un moment, insensible aux douleurs des graviers et du nerf de boeuf. La voix de l'adjudant-chef Fassou se fit entendre et Bembeya ouvrit la porte. Comme la veille il était envoyé par
l'inquisiteur du Camp Boiro.
Lève-toi, m'ordonna-t-il.
J'avais beaucoup saigné, le gravier était rouge de mon sang.
Ousmane, nous pensons que tu as changé d'avis ?
Je n'ai rien à reconnaître, vous le savez...
Le nerf de boeuf siffla, une fois, deux fois, trois fois, en me lézardant le dos, la poitrine et les cuisses. Comme un possédé je roulai sur le parquet en poussant des hurlements rauques. Les traces du nerf de boeuf étaient
des sillons rouges.
Fassou sortit de la cabine technique en demandant à ses acolytes de continuer leur besogne. Bembeya sortit de la caisse en bois les mêmes fils électriques et de larges bandes en caoutchouc noir, certainement des bandes de chambres à air pour camion. Tout en haletant, je regardais ces monstres sortir calmement et patiemment leur terrible matériel
de torture.
Chien de Sénégalais, tu feras ce que la Révolution veut ou bien tu y laisseras ta peau, murmura Bengaly Fodé.
Dans les yeux de Traoré Kaba brillait une rare cruauté. Ils rabattirent mes bras en arrière. Cette fois ils roulèrent les larges bandes de caoutchouc autour de mes biceps, avant de les ligoter avec les fils électriques qui me donnaient déjà des crampes. Bien sûr ils n'avaient pas oublié mes chevilles qui venaient d'être ficelées à leur tour, avec les mêmes précautions.
Le bâtard avait commencé à saigner la dernière fois, disaient-ils. Avec les bandes de caoutchouc, ses biceps et ses chevilles seront épargnés, disait en souriant l'inspecteur Bengaly Fodé.
Cela est fait pour éviter des cicatrices à charge qu'un rescapé du
Camp Boiro pourrait montrer demain, devant le jugement de l'histoire.
Bien ficelé, ils me jetèrent dans le redoutable pneu. L'appareil était maintenant devant moi entre les mains du cruel Traoré Kaba. Les deux fils conducteurs étaient autour de mes orteils et j'attendais la première décharge de feu. Elle était aussi meurtrière que celles de la nuit passée. Mes hurlements déchiraient encore le silence de la nuit. Une à une, elles se succédaient, leur chaleur devenait de plus en plus cuisante. Je me débattais vainement dans le creux du pneu, sans parvenir à sortir ou arracher les fils. Désormais, chaque décharge était accompagnée de mes cris et hurlements perçants. Ce soir, aucun des tortionnaires n'éclatait de rire. Chacun d'eux accomplissait sa besogne avec le maximum de sérieux. La sueur me couvrait le front et ruisselait sur ma poitrine et chaque goutte qui tombait sur ce long sillon rouge me faisait ressentir une douleur aussi cuisante que l'alcool pur. Je sentais que la circulation de mon sang était presque arrêtée au niveau des garrots qui serraient mes avant-bras. Le deuxième appareil venait de succéder au premier. Dans un grand soubresaut, la décharge me secoua et je poussai un hurlement si puissant que je crus un bon moment que mes cordes vocales s'étaient rompues. Les soubresauts continuaient à me secouer dans tous les sens. Je criais, râlais et gémissais à la fois, tellement la douleur était devenue vive et insupportable à un être
humain.
Attendez, je vais lui montrer tout de suite un autre enfer, murmura le cruel Traoré Kaba.
Ensuite, il demanda à Bembeya d'aller chercher deux pinces dans le tiroir. Lentement l'homme qui était vautré sur la table depuis des heures tendit à Bembeya
deux petites paires de pinces.
Je ressentis un grand soulagement car je pensais qu'il s'agissait de grosses pinces
pour arracher des ongles ou des dents, comme nous l'avait fait entendre un rescapé du
Camp Boiro.
Traoré Kaba avait fini d'accrocher une paire de pinces au bout de chaque fil
conducteur de l'appareil. Tout en souriant, il s'approcha de moi et me dit:
Tu verras bientôt les habitants de l'autre monde et cela te fera changer d'avis. Ça, j'en suis sûr.
Puis il vint placer au bout du pavillon de mes oreilles une paire de pinces. Avant
de rejoindre sa chaise, il s'assura que les deux paires de pinces étaient bien en place. La terrible décharge électrique me fit sortir un coassement sinistre. J'eus l'impression que mon cerveau avait volé en éclat, en emportant la boîte crânienne Des milliers d'images multicolores défilaient et dansaient sous mes yeux. Mes oreilles se mirent à bourdonner,
j'essayais vainement de contenir l'urine qui coulait sous mes fesses.
La deuxième décharge produisit un effet plus douloureux encore. Cette fois, mes yeux voulurent sortir de leurs orbites. Je gueulai de toutes mes forces et les électrochocs se mirent à marteler
avec rage mon cerveau, mes tympans et mes yeux.
Mon Dieu, quel enfer ! Cela avait duré combien de temps ? je ne peux plus répondre à cette question. Ma voix fatiguée par tant de hurlements et de cris refusait maintenant d'émettre
le moindre son.
Insensible à leur ravage, les électrochocs continuaient à me faire hurler sans trêve.
Je gueulais et pissais encore...
Les notes du clairon annonçant six heures du matin retentirent et les quatre bourreaux se regardèrent. Enfin Traoré Kaba déposa l'appareil par terre et vint arracher les pinces de mes oreilles. Puis vint l'autre épreuve,
le massage des bras et des chevilles.
Soutenu maintenant par les deux militaires qui s'étaient blottis toute la nuit dans un coin de la salle de torture, je traînai mes pauvres pieds qui ne voulaient plus de contact avec le parquet. Au matin, la jeep se faufila lentement dans les ruelles du Camp Boiro et vint s'immobiliser devant le portail de la forteresse. L'adjudant-chef Condé Fadama nous attendait déjà avec ses hommes. Ils me jetèrent dans ma cellule de nouveau. La même atmosphère, rien que le parquet, les quatre murs et l'obscurité. Je restais assis là où les militaires m'avaient déposé. Hier je pouvais m'allonger sur le dos, ce matin, il n'en était pas question, car le fouet du tortionnaire guinéen m'avait gercé le dos à plusieurs reprises. Cependant la Révolution guinéenne déplore
sans vergogne le nerf de boeuf du colonisateur, alors que dans l'ombre, elle fait
pire.
Au sixième jour de jeûne absolu, la soif et la faim recommencèrent à devenir atroces. Mon estomac se tordait dans mon abdomen. Ma gorge était complètement desséchée, tandis que la fièvre me consumait le corps. Tout commençait à danser encore autour de moi, murs, parquet et toit s'entremêlaient dans un tourbillon indescriptible. Je me recroquevillais davantage sur moi-même Vaincu par toutes ces tortures physiques et morales, je restais étendu
presque sans vie au milieu de la cellule...
C'est une goutte d'eau qui allait me tirer de cette sorte de
léthargie. Elle tombait régulièrement sur mon épaule; la pluie martelait les tôles de la toiture. La grosse goutte d'eau venait droit d'un grand trou qui criblait l'une de ces tôles. Mes bourreaux me refusaient de l'eau, la providence m'en donnait. Rapidement et sans me soucier de mes plaies, je me couchai sur mon dos et ouvris largement ma bouche pour y recueillir goutte à goutte cette eau du ciel dont je n'oublierai jamais la douceur. Une à une
ces gouttes d'eau me revivifiaient les muqueuses et tout le corps.
Après l'orage, j'allai me blottir encore dans l'angle, pour attendre la nuit et ses cauchemars qui avançaient au galop. Après la prière du crépuscule
une violente tornade s'abattit sur Conakry. La cellule devenait de plus
en plus glaciale. Comme toujours je guettais la jeep...
Ce fut la brutale lumière qui m'annonça qu'ils étaient encore venu me chercher. La porte était déjà ouverte
et l'adjudant-chef me faisait signe de venir.
Où voulez-vous me conduire sous cette pluie ? demandai-je.
Un sourire cynique se dessina sur ses lèvres avant qu'il ne me réponde.
Tu le sais très bien, tu vas à l'interrogatoire.
Dans le poste de police m'attendaient les mêmes sales gueules.
Traoré Kaba, Bembeya et Bengaly Fodé. Ce soir les imperméables noirs, surmontés
de capuchons, et leurs grosses bottes les rendaient plus sinistres encore.
L'adjudant-chef Fassou nous attendait dans la salle de torture, tandis que leur étrange compère restait toujours vautré sur la table. Jamais il ne s'intéressait à ce qui se passait autour de lui. Dans cette salle de torture, flottait comme toutes les nuits l'âpre
odeur de l'alcool et des cigarettes.
L'adjudant-chef Fassou m'indiqua du doigt la chaise qui était à côté de
lui, avant de dire :
Ousmane, le Comité révolutionnaire pense que tu as changé d'idée maintenant et il pense que tu es prêt à faire ce que la Révolution
te demande.
Silencieux, je regardais un à un ces monstres qui commençaient à s'impatienter.
Ensuite Fassou reprit.
Ousmane, je n'attends que ta réponse. Malgré la pluie, le Comité révolutionnaire a effectué le déplacement
pour recueillir ton aveu.
Lentement je secouai la tête pour donner la réponse négative qui allait déclencher
l'enfer.
Je vous l'avais dit, ce n'est pas la peine de demander quoi que ce soit à ce bâtard. Passons à l'action, devant la tombe il finira par changer de décision, hurla Traoré Kaba
Chien ! descends de la chaise et flanque-toi par terre; ordonna sèchement Bengaly Fodé.
Je quittai la chaise pour m'asseoir sur le parquet. Sans le vouloir ce sourire de
l'homme bafoué et humilié, mais supérieur à des bourreaux inhumains, se dessina sur mes lèvres.
Avec la même rage, ils m'arrachèrent les menottes et la chemise en haillons. Ligoté puis jeté comme d'habitude dans le grand pneu, avec un oeil impuissant je regardais mes bourreaux sortir leur matériel. Bembeya vint à côté de Bengaly Fodé pour
lui dire:
Cette nuit nous passerons aux choses sérieuses. Il se prend pour un caïd,
nous verrons bien.
Traoré Kaba s'affairait autour des appareils avant de dire à Bembeya de me mettre à poil. Aussitôt ce dernier déboutonna ma culotte et la tira jusqu'à mes chevilles. Un grand frisson parcourut mon corps. La honte et l'humiliation avaient voilé mes
douleurs.
Donnez-moi les fils, je vais les placer sur son sexe, ainsi il ne pourra plus baiser, vociféra Traoré Kaba.
Jamais pareille détresse ne s'était emparée de moi. Je ne pouvais croire que des hommes étaient capables de pareilles atrocités et avilissements. Je fixais du regard un à un ces sombres visages et l'appareil que tenait Bembeya. Il passa négligemment ses doigts sur la manivelle et commença à décrire la rotation qui devait déclencher la décharge de feu. Mon coeur battait de plus en plus fort et la sueur inondait davantage mon front. Plus qu'une fraction de seconde pour me permettre de crisper mes muscles. Mon hurlement déchira les ténèbres. Je ressentis la décharge électrique
tout le long de ma verge, de mes testicules et de mes reins...
Ousmane, je pense que tu as changé d'avis maintenant, me lança Bembeya sur un ton qui trahissait son énervement.
Etant donné qu'il continue à refuser d'avouer, vous pouvez continuer, lança
l'adjudant-chef Fassou.
Avec la même cruauté, les électrochocs continuèrent à me lanciner la verge et les testicules. A chaque décharge électrique, je hurlais de toutes mes forces. Les douleurs étaient vives et pénétrantes. Insensibles à tout ce vacarme les tortionnaires continuaient à accomplir leur besogne. Bengaly Fodé avait pris le relais du terrible Traoré Kaba. De temps à autre,
il faisait entendre son amer crachoir d'insultes.
Tu vomiras tes aveux comme tous ceux que le monde a entendus à la radio,
disait-il.
Couvert de sang et de sueur, je hurlais sans trêve. Les douleurs me déchiraient
les entrailles.
As-tu changé de décision maintenant ? me demanda l'un d'eux.
Jamais, tuez-moi, hurlai-je.
Non, riposta l'un de mes bourreaux, tu es trop précieux. A petit feu nous obtiendrons le résultat escompté.
Parfois des coups de tonnerre accompagnaient mes hurlements. Ma respiration n'était plus qu'un sourd ronronnement entrecoupé de sifflements. Tout à coup, tout se mit à tourner autour de moi, ma vue se voilà et
plus de douleur...
Lentement j'ouvris les yeux. Je n'étais pas dans la salle de torture, mais dans une cellule ouverte A côté de moi un homme
en blouse blanche était assis sur un tabouret. Un homme d'une taille moyenne avec un gros nez, une calvitie qui lui déplumait la moitié du crâne. Il s'approcha de moi avec un stéthoscope et me dit:
Comment te sens-tu, 53 ?
Je le fixai d'un oeil absent sans dire mot. Des taches de mercurocrome me couvraient les bras et la poitrine. Et ma surprise fut grande quand je constatai que mes mains n'étaient pas menottées. Les bourreaux ne s'étaient pas donné la peine de boutonner ma culotte et avec tristesse je regardais mon sexe si enflé.
L'homme en blouse blanche tâta mon pouls et me reposa la même question.
Très mal, répondis-je.
Attends, je vais appeler l'adjudant-chef Condé Alceny, qui va te donner un peu de tisane de quinquéliba, me dit-il.
Quelque temps après, avec flegme, Condé Alceny me tendit un quart rempli à moitié de quinquéliba chaud. Son regard exprimait sa rageuse détermination et sa rigueur absolue dans l'application des consignes reçues.
Donne-moi le quart, je vais l'aider à boire le liquide pendant qu'il est chaud, lui dit l'infirmier.
Par petites gorgées il me faisait avaler ce liquide qui commençait à me réchauffer et à me fournir un peu d'énergie. A sa sortie de la cellule, il appela l'adjudant-chef Condé Alceny pour lui demander de laisser la porte de la cellule entrebâillée et de passer de temps à autre pour s'enquérir de mon état. Puis tous deux regagnèrent le poste de police.
L'envie de faire pipi me vint, épuisé je préférai me traîner sur les fesses jusqu'à la tinette qui se trouvait au fond de la cellule. Devant cette tinette, une fulgurante douleur me brûlait du bas-ventre aux organes génitaux. Cette douleur devint si vive qu'elle m'obligeait à me plier en deux. Je sentais un bouchon descendre lentement le long de mon canal urinaire. Comme dans la cabine technique, la sueur perlait sur mon front, je gémissais de douleur. Enfin un gros caillot de sang tomba dans la tinette puis un long filet de sang noir suivit, mélangé à l'urine. Un peu soulagé, je me mis à ramper pour aller me coucher au milieu de la cellule.
Souvent, j'entendais les toc-toc du commandant Sylla qui me demandait de me mettre à l'écoute. Aujourd'hui je ne pouvais aller répondre, malgré les miettes de pain qui m'attendaient.
La nuit était tombée en faisant planer au-dessus de la forteresse la douleur morale, l'affliction, le danger et la certitude que mes hurlements de torture déchireront encore son silence. Cette nuit serait ma quatrième nuit de torture. Certes, elle sera plus cruelle que les autres, à cause de mes plaies et surtout de mon organe génital si enflé. Pourtant, il faut tenir, malgré mes douleurs, tenir malgré la cruauté et l'arrogance des tortionnaires, tenir malgré les impitoyables décharges de feu, tenir au nom de la dignité humaine.
La porte de la cellule s'ouvrit et l'adjudant-chef Condé Fadama me fit signe de venir. Dans le poste de police Bembeya et Traoré Kaba m'attendaient. Dès mon arrivée la paire de menottes claqua autour de mes poignets et deux militaires me conduisirent à la jeep.
Dans la cabine technique était toujours vautré, sur la table, cet étrange personnage.
Bengaly Fodé et un autre gendarme entrèrent à leur tour dans la salle de torture. Bembeya s'empressa de donner une chaise au visiteur qui était aussi affreux que Traoré Kaba, avec un cou de boxeur en plus. Assis sur le parquet, j'attendais mon supplice.
Le visiteur me regarda un instant avant de se diriger vers moi en disant:
Sale espion, tu refuses de reconnaître que tu travailles pour le compte de Senghor. C'est ce que nous allons voir.
Puis il se tourna vers ses acolytes et leur demanda de préparer le matériel.
Alors qu'attends-tu pour répondre, cria Bengaly Fodé.
Je n'ai rien à reconnaître, vous le savez mieux que moi, leur dis-je.
Tu peux commencer Oularé, hurla Bembeya pour le visiteur.
Aussitôt griffes et coups de poings tombèrent sur mon visage, mes joues et ma tête. Avec férocité Oularé s'était abattu sur moi. Etendu sur le parquet je me protégeais le visage avec mes bras. Cette brute de Oularé me releva en me tirant par les menottes. Le sang coulait de mes narines par saccades. Pauvre de moi ! Bembeya m'arracha les menottes... et la chemise... et la culotte me laissant nu comme un ver. Heureusement, je n'avais devant quoi que des bêtes et non des hommes. Je n'avais plus honte devant ces monstres. Traoré Kaba me regarda, ensuite il éclata de rire.
Ah ! il a les couilles enflées, nous pouvons continuer? ça ne sera plus long.
Le dépit m'empêchait désormais de réaliser tout ce qui se passait autour de moi. C'est seulement quand je fus violemment projeté par terre et que les fils électriques commencèrent à me mordre bras et chevilles, que je revins dans cet univers de douleur et d'humiliation. Les décharges électriques troublaient le silence de la nuit par mes hurlements.
Chien ! as-tu changé de décision ? gueulait Oularé. Derrière la porte, une voix juvénile et un peu nasillarde se fit entendre et tous les tortionnaires, excepté celui à était vautré sur la table, sursautèrent. Cette voix qui m'était inconnue ordonnait aux bourreaux de continuer.
Bembeya, où en êtes-vous?
Nfa 2, il résiste encore, répondit le tortionnaire.
Cissé n'a qu'à passer à l'action, car nous n'avons plus de temps à perdre. La bande de Mohamed est passée depuis longtemps et le Nfama a programmé celui-ci pour après-demain.
Et l'homme mystérieux qui avait parlé s'éloigna.
Ce qui était sûr, c'est que ma situation n'était pas du tout enviable. La bande de Mohamed Diarra était passée à la radio, maintenant il leur fallait à tout prix l'enregistrement de l'aveu composé par le Comité révolutionnaire. Certes, ce fameux Cissé devait être le plus redoutable des tortionnaires Avec détermination, j'attendais mon nouveau bourreau.
rande fut ma surprise quand je vis cette loque humaine se relever de la table et avancer lentement dans une démarche boiteuse. Il s'arrêta devant moi et fit signe aux autres de me détacher. Ce qui fut fait rapidement. Cissé était debout, les mains aux hanches, la lèvre inférieure pendante. Il n'avait rien à envier au plus affreux des démons.
Ousmane, me dit-il, sois persuadé que tu ne vaux pas plus que tous les officiers supérieurs, tous les ministres et autres, dont le monde a déjà entendu les dépositions à travers les antennes de la voix de la Révolution. Sois convaincu que j'irai jusqu'au résultat escompté, même si tu dois y laisser la peau.
Ensuite, il se tourna vers Traoré Kaba, pour lui demander d'ouvrir la deuxième salle de torture. La brute se rua sur la porte de la pièce contiguë. Sur cette porte était dessinée une tête de mort et « DANGER DE MORT » était écrit en gros caractères rouges. Dans cette salle de torture, le matériel était composé d'un fût sans couvercle rempli d'eau, de deux gros appareils avec plusieurs voyants lumineux. Ces appareils étaient soigneusement rangés sur une table au fond de la pièce, des prises de courant les attendaient sur le mur. Deux grosses poulies étaient accrochées en haut de la charpente, de chaque poulie pendait une longue corde dont le bout était muni d'un crochet. Cette citation écrite en gros caractères sur le mur du fond, me coupa le souffle un instant: « sous ma torture il n'y a pas de héros »
En effet, j'apprendrai plus tard que rares sont ceux qui avaient préféré mourir sous la torture plutôt que de mentir avec des bourreaux, espérant crier la vérité demain. Siaka Soumah, Paul Stephen, Seibold et d'autres anonymes, ont pourtant accepté le sacrifice suprême au nom de leur dignité et de leur amour-propre. L'histoire leur rendra-t-elle hommage ? Pour moi je ne cesserai d'admirer leur stoïcisme.
Ligotez-le pour le « vol plané de l'écureuil » ordonna Cissé.
Etendu sur le parquet comme un mouton qu'on allait immoler, pour commémorer le sacrifice d'Abraham, les tortionnaires m'avaient amarré les chevilles et les poignets. Cissé vint s'assurer que ses apprentis avaient bien effectué la première opération. Ensuite, il descendit les deux cordes pour glisser le crochet de la première entre les fils électriques qui entravaient mes chevilles et d'un geste ordonna à Bengaly Fodé de tirer sur l'autre bout de la corde, avant de me hisser. Brutalement, mes pieds décollèrent du parquet et se ruèrent vers la Charpente, mes boyaux compressèrent mon diaphragme. Ma tête était à quelques centimètres du sol, quand Cissé demanda à Bengaly d'arrêter pour le moment. Oularé tendit au patron des bourreaux une étrange ceinture en cuir, munie de longs fils électriques. Ce dernier vint boucler la ceinture autour de mes reins, c'est ainsi que je sentis deux électrodes en contact avec mon corps. Calmement Cissé exécutait les opérations et donnait des ordres. Les bourreaux tirèrent les cordes, m'envoyant à trois mètres de hauteur pour m'immobiliser en attachant les bouts des cordes autour de barres de fer solidement scellées dans le mur.
Immobilisé, je n'avais plus rien d'un humain.
Un mal atroce me déchirait les épaules, les disques intervertébraux et des douleurs fulgurantes balayaient mes muscles abdominaux. Mes hurlements emplirent encore la « Cabine technique ». Cissé se dirigea vers les appareils aux multiples voyants lumineux et les manipula. Alors la foudre s'abattit sur moi. Je hurlais ma douleur, une autre décharge et j'eus l'impression qu'un tremblement de terre avait tout fait écrouler autour de moi. Cette fois c'était du courant 110 volts.
Ousmane quelle est ta décision maintenant ? grogna Cissé.
Je sentais de l'urine ou du sang couler le long de mon corps. Le bourreau n'avait pas attendu ma réponse; il avait jugé préférable de me plonger cette fois dans un brasier. Je hurlais, pissais et vomissais à la fois. Le brasier enveloppa mon corps en me secouant dans un spasme indescriptible.
Ousmane, j'ai encore mieux que ça et surtout n'oublie pas que j'irai jusqu'au résultat escompté et quelle que soit l'issue, murmura Cissé.
Mon ami Kaly Tchangandaye, le chasseur Bassari, m'avait dit au cours d'une veillée: « Tery, devant certaines situations, n'aie jamais honte de courir. Courir pour aller chercher une arme appropriée, car celui qui affronte un adversaire plus fort et mieux armé se suicide et celui qui se suicide ne connaîtra jamais la joie incomparable d'être un jour réhabilité ».
Cette nuit je donnais raison à Kaly Tchangandaye.
Ousmane, j'ai pas de temps à perdre, hurla cette fois Cissé.
De la tête je fis signe que je capitulais. Aussitôt une joie immense illumina le visage des bourreaux. Impassible Cissé me posa encore une question:
Ousmane, es-tu prêt à enregistrer ta déposition ?
Oui, répondis-je tout haletant, après tant de nuits de tortures infernales.
Descendez-le, murmura Cissé.
Je restai étendu sur le parquet, haletant et souffrant d'atroces douleurs. Certains tortionnaires avaient quitté la salle de torture, cependant Bengaly Fodé et Traoré Kaba restaient. Une voiture ronflait devant le portillon avant de couper le moteur et l'infirmier qui était à côté de moi le matin, fit son apparition. Cet infirmier et un tortionnaire me déposèrent sur la civière pour me mettre ensuite dans l'ambulance. Leur infirmerie se trouvait au poste de police de la prison.
Une grande table couverte d'une toile jaune était devant une fenêtre. Deux placards accrochés sur le mur d'en face. Rien de plus, sinon le lit, sur lequel ils m'avaient allongé. L'adjudant-chef Condé Fadama tournait dans cette étroite infirmerie et donnait des ordres aux geôliers. Habillé en guenilles, comme ses hommes, il se permettait de louer le bien-être dont la Révolution avait comblé le peuple de Guinée.
Après avoir pansé mes plaies, l'infirmier me fit deux piqûres puis il demanda à Fadama Condé de me faire donner une tisane de quinquéliba qu'il avait fini de préparer. Un geôlier me fit avaler gorgée par gorgée cette tisane chaude, car j'avais perdu pour le moment l'usage de mes mains. Cette fois ils me ramenèrent encore dans la même cellule. Incapable de penser quoi que se soit, je sombrai dans le sommeil, malgré les douleurs qui me déchiraient.
La nuit tant redoutée des prisonniers du Camp Boiro était tombée depuis des heures. J'attendais mes bourreaux pour aller aux fameux interrogatoire. Cette nuit l'angoisse et l'amertume m'avaient littéralement gagné. J'avais capitulé et accepté de reconnaître les aveux que le Comité Révolutionnaire réclamait. Ce Comité Révolutionnaire avait gain de cause après tant d'heures de tortures.
Pour la première fois, la porte de la cellule s'ouvrit sans bruit, je fis semblant de dormir. L'adjudant-chef Condé Alceny me tapota l'épaule et me demanda de venir avec lui. Deux malabars me soutinrent jusqu'à la Jeep devant le portail. Ils me conduisirent dans un bureau situé sur l'autre aile du bâtiment du siège du Comité Révolutionnaire. Les bourreaux de la salle de torture étaient confortablement installés autour d'une grande table au milieu de ce somptueux bureau. Un magnétophone et une pile de bandes magnétiques étaient sur la table. Je compris immédiatement que c'était l'enregistrement de l'aveu du Comité Révolutionnaire. Le coeur plein d'amertume, je m'installai devant le microphone de la diffamation et de l'humiliation. Ainsi avec une voix brisée par la fatigue et la fièvre, je commençai à lire le document que l'adjudant-chef Bembeya avait déposé devant moi et dont il tirait doucement chaque feuille que je finissais de lire.
Chaque mot articulé emplissait mon être de désarroi. Pourtant, malgré la révolte intérieure qui grognait en moi, il me fallait enregistrer intégralement l'aveu et faire la traduction en wolof. De temps à autre, je me trompais et le preneur de son arrêtait son engin pour reprendre l'enregistrement. Enervé par ces nombreux arrêts, Bembeya se mit à me faire des observations: « Fous-moi la paix » murmurai-je. Avec la même voix, je recommençai à lire l'aveu. De temps ~à autre, mon regard se posait sur ce magnétophone et ces deux bobines qui déroulaient et roulaient la bande par ce mécanisme implacable qui avait immortalisé les voix de tant de victimes du Comité Révolutionnaire, instance suprême de la justice du parti démocratique de Guinée. Profitant d'un arrêt, Bembeya demanda à Bengaly Fodé d'aller dire au chef du poste de police de la caserne de ne pas faire sonner l'appel du clairon de cinq heures, car le Comité Révolutionnaire enregistrait. Cette nuit-là, je n'avais pas reçu de décharges électriques, ni de coups de fouet; cependant elle a été la plus cruelle de mes cinq ans d'incarcération.
A la fin de l'enregistrement, Bembeya demanda en malinké à l'adjudant-chef Traoré Kaba d'appeler au téléphone le numéro 410.10 pour aviser le NFama (veut dire Roi ou Chef en malinké).
Vers six heures dix, les lourds battants du portail de la prison se refermèrent derrière prisonnier et gardes-chiourme. Dans la sombre cellule, je m'allongeai et commençai à méditer. D'ailleurs méditer sur quoi ? Désormais j'avais reconnu l'aveu du Comité Révolutionnaire. L'appel du commandant Sylla me tira du désarroi qui s'était emparé de moi depuis ce spectacle humiliant.
J'écoute, mon Commandant, lui dis-je au « téléphone ».
Ousmane, j'ai préféré appeler tout de suite pour te parler. Maintenant, il faudra te dominer et surtout sache une chose: la révolte ne peut rien résoudre dans notre situation. Sois fataliste et résigné. Désormais, accepte tout ce qu'ils te demanderont. Par contre, tu n'auras qu'un seul objectif à atteindre à tout prix : sortir du Camp Boiro, non sur une civière pour le charnier, mais sur les deux jambes et lucide. Ainsi un jour tu pourras témoigner devant l'histoire et révéler ce que tu sais de ce camp de la mort. C'est seulement alors que tes frères de geôles, morts dans cet enfer, pourront dormir en paix dans cette terre africaine de Guinée qui engloutit chaque jour des martyrs.
Les grincements des verrous de la porte de la cellule me réveillèrent et l'adjudant-chef Condé Alceny me demanda de venir avec lui. Au-dehors un beau soleil brillait, il devait être onze heures. Comme toujours quelques tortionnaires m'attendaient, notamment Bembeya et Bengaly Fodé. Encore l'ouverture du portail et le véhicule nous conduit au siège du Comité Révolutionnaire, afin de poser pour le photographe. Une autre étape d'humiliation. L'adjudant-chef Fassou sortit le tabouret de la dépersonnalisation pour le faire mettre contre le mur et me demanda de m'asseoir avant de me tendre cette ardoise sur laquelle était écrit :
Ousmane Bâ
Photographe à Koundara
Après le déclic de l'obturateur de l'appareil photo, je laissai
tomber cette ardoise sur la véranda. Quand ils voulurent me ramener au bloc, l'adjudant-chef Cissé qui venait de sortir du bureau où s'était effectué l'enregistrement quelques heures auparavant, leur demanda d'attendre. Bembeya m'ordonna de rejoindre Fassou qui était assis sur un grand banc dans la salle d'attente.
Un moment plus tard, la porte du bureau s'ouvrit, un homme âgé de trente-sept ans environ, en uniforme kaki, sortit et s'avança vers nous. Comme propulsé par des ressorts, les tortionnaires se mirent au garde-à-vous, tout en hurlant « Prêt pour la Révolution ».
C'est le capitaine SiakaTouré, annonça Bembeya à mon intention.
J'avais toujours entendu parler de (Nfa) Siaka Touré, le patron du Camp Boiro et l'homme de la Guinée. D'ailleurs pour chanter des louanges en son honneur, les griots n'hésitent point à dire qu'en Guinée, il n'y a qu'un seul galon, celui du capitaine Siaka Touré qu'on appelait Nfa (ce qui veut dire père en malinké).
Mais il est très jeune, dit-il.
Immédiatement je reconnus cette voix nasillarde. C'est la même qui avait demandé à l'adjudant-chef Cissé de passer à l'action dans la salle de torture.
C'est lui, rétorqua doucement Bembeya.
Soulagez-le maintenant et surtout donnez des instructions au major Sako conclua-til.
Ensuite, il descendit rapidement les marches de l'escalier, s'engouffra dans une Mustang et démarra en trombe. Les mêmes bourreaux me ramenèrent au Bloc et demandèrent au Chef de Poste de me mettre au régime normal après des jours de diète et de tortures. Un peu plus tard, celui qu'il appelait le major Sako, l'infirmier qui m'avait déjà donné quelques soins médicaux me rejoignait dans la cellule pour me faire le pansement de mes plaies et une piqûre d'antibiotiques Pour calmer la fièvre qui me brûlait, il me fit prendre deux comprimés de nivaquine.
L'adjudant-chef, Condé Alceny, vint dans la cellule avec une gamelle neuve et une couverture bleue pour me dire:
53, Maintenant tu as droit à une couverture et une gamelle où mettre de l'eau, tu auras ton repas comme tous les autres.
De nouveau la porte de la cellule s'ouvrit et un geôlier me tendit un gobelet rempli d'eau tiède. Ayant perdu l'usage de mes mains depuis la deuxième séance de torture, je lui demandai de mettre l'eau dans la gamelle. Cette requête jeta le geôlier dans une colère terrible.
Chien, tu n'as pas à me donner des ordres. Ici tu es un mercenaire. D'ailleurs tu as raison.
Il vida le contenu du gobelet sur le parquet et referma la cellule dans un vacarme que l'on entendait dans tout le couloir. Dans la cour, d'autres geôliers se mirent à ricaner. Leurs ricanements firent exploser ma colère.
Lâche ! tu n'es qu'un salopard, hurlai-je.
Alors la porte de la cellule s'ouvrit encore avec le même vacarme. L'adjudant-chef Condé Alceny se présenta devant moi et commença son funeste avertissement.
53 ! me dit-il, la prochaine fois que tu diras un seul mot mal placé à un agent, non seulement tu seras flanqué à la diète pour quatre jours, mais tu seras ligoté et fouetté. Sache que tu es dans ta tombe, il nous suffit d'un petit ordre pour t'y enterrer. A bon entendeur, salut !
L'ampoule s'alluma et la cellule s'ouvrit.
Tu vas partir à la Commission, m'annonça le chef de poste.
Pour faire quoi ? demandai-je en criant.
53, je n'en sais rien, c'est la Commission qui te demande, gueula le geôlier en chef.
Dès mon arrivée au poste de police, certains tortionnaires s'empressèrent de me poser des questions qui n'allaient avoir aucune réponse. « Il est au régime normal, mais il n a pas mangé son repas », leur précisa le chef de police.
La bande est passée au cours du bulletin, c'est après cela que le Fama (chef), a téléphoné à Nfa (papa) pour lui demander de refaire le travail avec les gars de l'information, expliquait Bembeya aux autres.
Je savais qu'on allait reprendre le travail, ajouta Bengaly Fodé, car il était très fatigué mais surtout peu coopérant.
Dans le bureau du siège du Comité Révolutionnaire attendaient deux employés de la Voix de la Révolution: Albert Koultoumi, un ingénieur du son et Mbaye Ndiaye, un preneur de son. Cette fois c'est un magnétophone Nagra qui était posé sur la table du bureau.
Nous allons reprendre l'enregistrement car l'autre avait des bruits, me dit Bembeya. Puis il sortit d'un tiroir un paquet de cigarettes, des allumettes et me tendit le tout. L'envie de fumer que j'avais perdue depuis quelque temps me vint. Je fixai mon regard un instant sur ces cigarettes tant désirées et sur mon donateur si odieux. Ensuite, je secouai dédaigneusement la tête pour lui dire que je les refusais. Il se garda d'insister.
Avec amertume, je commençai à relire l'aveu du Comité Révolutionnaire devant le grand magnétophone et comme à l'aube précédente, de temps à autre, je me trompais.
Vers deux heures du matin nous terminâmes l'enregistrement commencé vers vingt-deux heures. Les deux techniciens de la Voix de la Révolution s'empressèrent de ramasser leur matériel pour quitter ce lieu redouté de tous les Guinéens encore libres.
Notes
1. Caserne-camp militaire très redouté pour les crimes qui s'y commettaient contre les prisonniers.
2. N'fa veut dire père en malinké.
[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Bibliothèque | Recherche | BlogGuinée ]
Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial, webAfriqa © 1997-2011 Afriq Access & Tierno S. Bah. All rights reserved.