Editions L'Harmattan. Paris. 1986. 276 pages
… Oui, mon lieutenant, il me faut beaucoup d'argent, car j'ai l'intention d'épouser une jeune Guinéenne.
Il sourit naïvement:
Camarade photographe, quand tu te marieras à une jeune
Guinéenne, je serai désormais ton beau-père.
Attends, je vais appeler l'adjudant Traoré, le gestionnaire,
afin qu'il régularise la facture de mon futur beau-fils.
Quelques instants plus tard, l'adjudant Traoré me remettait
un chèque bancaire. Je remerciai le lieutenant Camara et
ses hommes et pris congé d'eux.
Lentement, je descendis les marches de l'escalier, et m'arrêtai
à la dernière pour allumer une cigarette. Puis,
je continuai à traverser la vaste cour de cette vieille
maison, abritant jadis les boutiques de la Compagnie commerciale
française « Chavanel ». A ma gauche, se dressaient
çà et là de petites cases couvertes de chaume.
Au fond, un long bâtiment longeait le mur. Dans un petit
bâtiment, sous un gros arbre, je voyais de pauvres diables
entassés dans d'étroites cellules aux portes munies
de barreaux. Certains, parmi eux, tendaient les mains vers moi
pour quémander un mégot; d'autres demandaient aux gendarmes de quoi
manger...
J'arrivai au portail, lorsque la voix du lieutenant Camara m'interpella.
Il me fit signe de venir.
Camarade photographe, tu as un compatriote en détention
ici même, depuis deux semaines.
Je le fixai d'un regard interrogateur. Il continua:
Ton compatriote a été arrêté à
la frontière.
Mon lieutenant, qu'a-t-il fait et d'où vient-il ? demandai-je.
Il tira longuement sur sa pipe, expira lentement la fumée
avant de répondre:
Camarade photographe, ton parent vient de votre pays. Il a été arrêté pour avoir franchi les frontières du territoire Guinéen. Comme tout le monde le sait, les frontières du pays sont fermées depuis plusieurs années. Il voulait se rendre en Sierra Leone en passant par la Guinée. Nous menons notre enquête, dès que nous aurons terminé,
je le ferai expulser s'il n'est pas suspect. D'ailleurs, nous ne l'avons pas mis
en cellule. Attends-moi.
Il se dirigea vers l'une des cases, s'arrêta devant la porte
et appela. Un instant après, un jeune homme de petite taille,
avec de gros yeux, les épaules légèrement
voûtées, sortait. Tous deux se rejoignirent.
Camarade photographe, voici ton compatriote? tu peux lui donner
le bonjour. Il s'appelle Mohamed Diarra.
J'observai un moment cet homme aux lèvres crispées:
Bonjour Monsieur Diarra, comment allez-vous ? fis-je.
Boujour Monsieur, je vais assez bien, sinon que je suis là
depuis deux semaines.
De toutes façons, le lieutenant vient de me dire que ce
n'est pas grave, mais, au juste, pourquoi êtes-vous passé
par la Guinée ?
C'est à partir de Tambacounda que des amis m'ont conseillé de passer par la Guinee, qui est le plus court chemin pour atteindre la Sierra Leone. Malheureusement les gendarmes et les miliciens m'ont arrêté à la frontière
et nos passeurs sont partis avec mes bagages...
Je regardais et écoutais à la fois, avec attendrissement
ce Mohamed Diarra. Le lieutenant Camara Makang reprit:
Camarade photographe, dès que nous aurons fini l'enquête, nous le ferons expulser. Mais en ce qui concerne ses bagages, nous ne prenons aucune responsabilité.
Mbaye Babacar Bâ, mon grand frère, me trouva en train de bavarder avec le lieutenant et Mohamed et, rapidement, je lui expliquai la mésaventure de notre compatriote. Quelques instants plus tard, Mbaye et moi quittions le lieutenant Camara Makang et son prisonnier.
Je devais participer à une partie de chasse à l'antilope,
organisée par mes amis Bassari, Kaly, l'intrépide
chasseur de Doye Doye et Indaga le grand sorcier de Patcheré. Je me rendis donc à mon logement pour préparer
fusil de chasse et autres accessoires...
Quand nous arrivâmes à la vaste clairière
des « Diablotins » le soleil n'était plus qu'un
disque écarlate accroché à la cime d'un palmier,
là-bas à l'horizon.
Kaly et les siens nous attendaient à cet endroit qui nous
avait tant de fois servi de lieu de campement. La grosse main
du maître chasseur se posa sur mon épaule et sa puissante
voix résonna:
Tery, ayez la protection de grands Génies des Sanctuaires
Bassari et qu'ils préservent notre amitié.
Tery, que les grands Génies de tes ancêtres nous
accordent protection et préservent notre amitié,
répondis-je à ce géant que j'admirais de
plus en plus à chaque rencontre.
Pendant toute la nuit, le sorcier fit défiler devant nous tous les animaux, insectes, reptiles, de la savane, avant de nous raconter la légende: une véritable encyclopédie parlée, par un véritable savant, d'une véritable civilisation orale. Même les hommes de science ne nient pas la véracité souvent frappante d'une prémonition d'un événement douloureux. Cette nuit-là, j'eus droit à trois prémonitions de ce qui devait m'arriver bientôt. Evidemment, tous les personnages de cette « magie noire » étaient tour à tour des hommes, des animaux, des reptiles, des oissaux...
Puis la grosse voix du sorcier se tut. Un moment après il ordonna aux musiciens de jouer l'hymne d'Arnack, le messager invisible. Indaga tendit son oreille avant de brandir la corne d'antilope plantée dans le sable. Il fit tinter les trois grelots accrochés au bout de sa longue queue de cheval et annonça la première prémonition:
Tery, me dit-il, des hommes forts t'amèneront sous peu de temps, loin d'ici, pour te garder pendant longtemps.
Le dernier refrain de l'hymne du messager invisible se perdit
dans l'immensité de la nuit...
Quarante-huit heures s'étaient écoulées depuis
que nous étions revenus de la brousse. La fatigue et le
sommeil m'avaient quitté. Dans l'après-midi, je
passai à la gendarmerie et restai un bon moment à
bavarder avec mon compatriote et les gendarmes Césé
et Diallo.
Le surlendemain matin, vers dix heures, le lieutenant Camara Makang
me rencontra à la banque.
Camarade photographe, me dit-il, le capitaine Charles Keita, Chef
de l'escadron de gendarmerie de la Moyenne-Guinée est arrivé. Nous avons discuté du problème de ton compatriote, et avec l'accord du Bureau Fédéral, nous l'avons expulsé.
Expulsé ? demandai-je, pour avoir confirmation de ce qu'il
venait de dire.
Oui, camarade photographe, les gendarmes Cecé et Diallo
l'ont conduit jusqu'à la frontière.
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