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Camp Boiro Memorial — Victimes


Charles Diané
La FEANF et les grandes heures du mouvement syndical étudiant noir

Collection Afrique contemporaine dirigée par I. Baba Kaké.
Editions Chaka. Paris. 1971. 190 p.


I.
Les grandes heures du mouvement syndical

« La F.E.A.N.F. est morte, vive la F.E.A.N.F. »

C'est par ces mots que le journaliste Siradiou Diallo, annonce l'arrêté du 5 mai 1980 du Ministère français de l'Intérieur qui dissout la F.E.A.N.F.
Plus qu'une oraison funèbre, c'est un cri du cœur que lance cet ancien militant d'une organisation qui a joué un rôle de premier plan dans le processus de libération en Afrique française. Et Siradiou Diallo d'expliquer que leurs intérêts matériels et politiques étant désormais régis par des Etats pratiquement sans liens entre eux, les associations nationales d'étudiants ont été contraintes au repli sur elles-mêmes.
En définitive, la France tire sur une ambulance puisque la descente aux enfers de la glorieuse F.E.A.N.F. dont les prises de position relevaient de la gageure à une époque où tous les leaders africains considéraient l'indépendance comme une utopie et un dangereux irréalisme, commence au début des années 1960 avec les indépendances octroyées à nos territoires.
Sapée de l'intérieur par les affrontements d'intérêts de ses membres, leurs oppositions idéologiques, les manipulations et les tractations des Etats préoccupés à contrôler leurs ressortissants, la F.E.A.N.F. est moribonde au moment où elle est dissoute dans une indifférence étonnante.
Après son onzième congrès en décembre 1959, à la veille de la cascade d'indépendances de nos pays, elle en tiendra plus d'une vingtaine d'autres Mais le cœur n'est plus.
Les débats de plus en plus stériles et sans rapport avec les réalités nationales entre des sections contrôlées du dehors aboutissent à des affrontements passionnés et des oppositions irréductibles. Le contrôle du mouvement devient l'objectif de dirigeants tiraillés en de multiples tendances.
L'unité, déjà ébranlée par ces courants, est brisée après les débats houleux entre Camerounais et Dahoméens en 1972, le départ des étudiants centrafricains en 1975 et celui des étudiants gabonais en 1977.
C'est dans ces conditions que le gouvernement français dissout l'Association des étudiants dahoméens en 1979, l'Union nationale des élèves et étudiants de Côte d'Ivoire en 1980 avant d'abattre la F.E.A.N.F. elle-même.
Célestin Monga s'interroge en 1984 dans un numéro spécial de Jeune Afrique plus « consacré aux étudiants africains » F.E.A.N.F.: « où sont les militants d'antan ». Aujourd'hui, répond-il, « les conditions de vie obligent les militants à se recroqueviller sur eux-mêmes, à ne penser qu'à leur avenir individuel ».

Lassitude ? Désenchantement ?

Mon propos n'est pas de répondre à ces questions. La démobilisation politique des étudiants africains arrange bien trop de monde. Les raisons en sont multiples et je n'ai pas la prétention d'en faire l'analyse. Mon propos est ailleurs. C'est Sékou Traoré qui écrit fort justement :

« le passage à la F.E.A.N.F. des étudiants africains a été un moment exaltant de leur vie et demeure un souvenir agréable ineffaçable de leur jeunesse et, aujourd'hui encore, de nombreux intellectuels africains sont fiers d'avoir été des responsables ou des militants de la F.E.A.N.F.».

Mon propos concerne cette vie d'étudiant et de militant, à une époque où cela signifiait nationalisme ardent, abnégation. Il concerne les choix décisifs qui ont été faits et qui signifiaient courage et témérité. Il concerne le rassemblement qui a été réalisé et qui signifiait que l'idéal de l'unité peut venir à bout de toutes les barrières.
Ce que vous allez lire n'est donc pas un mémoire. Il n'est pas le résultat de recherches, ni le condensé d'extraits de lectures en bibliothèque. C'est un témoignage. Il n'y a à la base aucune collecte de documents en dehors de ceux de l'intérêt que j'ai toujours porté à la F.E.A.N.F. m'a amené à conserver ou à acquérir.
Vous n'avez entre les mains qu'un document qui relate des faits vécus pas l'auteur, des faits rapportés par les responsables qu'il a connus et côtoyés et des analyses qu'il a faites depuis longtemps. Un document qui extra pole aussi sur l'époque qu'il a vécue par le nécessaire rappel de l'œuvre accomplie par les fondateurs du mouvement, les précurseurs de son action et ceux qui ont inspiré sa stratégie et assis son organisation. Il porte sur une décennie. Mais quelle décennie ?
Ce témoignage, vous le verrez, n'est pas neutre. Il s"efforcé d'apporter autre chose qu'une froide accumulation de textes, de motions et de résolutions dont le risque est inhérent à ce genre d'entreprise.
J'essaie d'y mettre une note personnelle et de recréer cette ambiance chaude, fraternelle, presque familiale qui caractérisait les rencontres de la F.E.A.N.F. En espérant y parvenir, j'essaie de vous faire entrevoir la débauche hénoménale d'énergie, d'imagination, d'efforts sur soi-même de jeunes gens qui n'avaient rien d'autre qu'une motivation puissante mais qui avaient de la volonté à revendre et une persévérance à toute épreuve ; de jeunes gens qui, en subtilisant de précieux instants sur leur temps de travail, ont réussi à s'implanter à travers le monde, à entretenir les relations les plus étroites avec leurs collègues restés en Afrique au point d'en devenir, à un moment donné, la seule voix audible à travers le monde.
En hommes précocément mûris à la politique car nourris dans le feu d'une action qu'ils ont menée quotidiennement, ils ont réussi à se projeter dans l'avenir de l'Afrique en des slogans simples, réalistes et porteurs d'espoir ; car leurs slogans ne furent pas de vaines velléités de jeunes à un âge où l'on est forcément porté à la surenchère et aux extrémismes.
Ils les ont vécu car ils ont vécu l'unité de l'Afrique dont leur organisation fut le creuset ; ils ont vécu et ressenti comme un besoin fondamental la liberté de leur pays, comme ils ont vécu le combat mené là-bas et ailleurs pour y parvenir. Ils ont appris très tôt et très jeunes à respecter les droits des autres, parfois à leurs propres dépens. Ils ont vécu et appris la démocratie car le militantisme intense, l'amour de la patrie dont ils avaient conscience d'être les porte-parole et la semence de demain leur ont fait un devoir impérieux de respecter l'autre pour mieux le comprendre.
Ils ont, par là-même, été à l'avant-garde d'une solidarité sans faille de l'image de l'Afrique qu'ils voulaient et à la construction de laquelle ils auront sacrifié sans remords et sans marchandage leurs jeunes années. C'est dire que ce témoignage aurait bien pu être écrit par de nombreux autres. Et avec quel autre talent ? Car l'époque de notre jeunesse était ainsi faite que nous étions tous portés par l'ensemble et par un mouvement qui ne permettait pas l'indifférence. Notre engagement était de la ferveur dans un cadre difficile mais qui nous portaitvers l'émulation.
La preuve a été aussi faite que les meilleurs syndicalistes ne furent pas forcément les plus mauvais étudiants car l'Afrique en est truffée et peut encore aujourd'hui en être fière comme hauts cadres. Et c'est ici que m'apparaissent les nombreux visages de congolais, de sénégalais, de togolais, de bantous, de bambaras, de ouolofs et de bien d'autres encore ; c'est là que j'entends les voix des uns et des autres, de tous ceux qui ont écrit cette grande page de l'histoire de l'Afrique et qui auraient pu en témoigner autant et combien mieux que moi.
Témoignage modeste et simple, mais témoignage parmi d'autres qui, comme lui, sont nécessaires pour une jeunesse peut-être moins chanceuse face à l'impérieux devoir de porter le poids du peuple et ses espérances car plus préoccupée par ses propres conditions d'existence, son avenir professionnel ; car totalement bridé aussi par ce pouvoir multiple, indisponible à l'écouter et plus préoccupé à le parquer pour le mieux museler.

Ce livre devait aussi évoquer la période moins faste de l'après indépendance de l'Afrique, caractérisée par la division et le cloisonnement invétéré des pays, l'incrustation au pouvoir de forces mues plus par des intérêts particuliers que par celui des populations ; cette période qui a vu la multiplication d'universités qui n'en ont parfois que l'appellation et l'embrigadement d'une jeunesse de plus en plus portée, par la force des choses, à ne plus se battre que pour l'égoisme de ses intérêts propres.
Mais un témoignage ne peut embrasser au-delà de ses limites. Aussi, après avoir évoqué la montée du nationalisme dans les milieux étudiants, retracé en un historique sommaire quelques étapes de sa création à son plantation dans le monde étudiant, en Afrique et ailleurs, j'analyse l'action de la F.E.A.N.F. dans cette période décisive de l'histoire de l'Afrique ; une action que j'ai eu la chance de vivre personnellement; à laquelle je suis fier d'avoir assisté et dont j'ai été acteur parmi d'autres, comme militant et comme responsable; en France et ail leurs à travers le monde.

Notes
1. Jeune Afrique, n° 1030 du 1er oct. 1980.
2. Sékou Traoré. La fédération des étudiants d'Afrique Noire en France. Paris. L'Harmattan.
3. Jeune Afrique Plus, n° 5 février-mars 1984