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Opposition à la dictature du Parti Démocratique de Guinée


Dr. Thierno Bah
Mon combat pour la Guinée

Editions Khartala. Paris. 1996. 440 p.


Avant-propos

« Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience »
René Char

Le 8 aout 1990, je commence la rédaction de mon témoignage, en tant qu'acteur, sur l'action des mouvements d'opposition créés à l'extérieur pour lutter contre la dictature du PDG et de son chef. J'ai choisi cette date parce qu'elle marque le trente et unième anniversaire de mon mariage et aussi parce qu'elle coincide avec l'achèvement de ma réinsertion socioprofessionnelle à Paris. Le 28 juillet 1990, je m'installe dans un appartement situé dans le XXe arrondissement de Paris qui m'a été attribué par monsieur Jacques Chirac, maire de la Ville de Paris. L'année 1990 a été une bonne année pour ma famille. J'ai été engagé comme médecin de santé publique à Melun, mon épouse comme infirmière à Lognes. Quant à mes fils, Ibrahim est interne en médecine générale à Amiens, Mohamed termine avec succes une maîtrise en mathématiques et Boubacar un BTS en informatique. Ces résultats positifs me permettent de retrouver mon équilibre psycho-affectif, après mon départ d'Abidjan, plein d'incertitudes sur l'avenir.

Ma reinsertion professionnelle a été facilitee par l'intervention de mes amis français. Pendant mes vingt ans de séjour en Côte d'Ivoire, j'ai maintenu des relations regulières avec eux. Une fois ce problème réglé, je reprends mes activités au service de mon idéal et de mes convictions politiques après quelques hésitations... Je crée, avec une dizaine de compatriotes, dont j'avais remarqué les interventions dans différentes réunions, un groupe de réflexion. Après quelques mois de concertation régulière pour harmoniser nos positions, ce groupe propose de convoquer un séminaire pour inviter les Guinéens à un débat national.

C'est à ce stade de notre action que Ba Mamadou, avec qui j'ai initié et animé à Abidjan l'Organisation pour la libération de la Guinée, est venu nous trouver. II nous parle de l'action qu'il a déclenchée à Conakry afin d'engager le combat pour un changement radical et profond de régime. Au cours d'une réunion qui a eu lieu à mon domicile, le 15 août 1990, notre groupe approuve le principe de la convocation d'une conference nationale pour la fin de l'année 1990 à Conakry. Cette conférence, proposée par Ba Mamadou, serait précédée par la tenue à Paris d'un séminaire. Celui-ci a lieu le 10 novembre 1990 sur deux thèmes: « quelle démocratie pour la Guinée à l'aube du troisième millénaire ? » et « la contribution des Guinéens de l'étranger au développement du pays ».

Mon but, en publiant ce témoignage, est de relater les actions et les opérations auxquelles j'ai participé, dans la lutte contre le PDG et la reconstruction du pays. De nombreuses péripeties (concertations, unions, scissions, réconciliations. etc.) ont émaillé notre parcours. Cette premiere partie sera consacrée à la création, à l'animation et à la dissolution de l'Organisation pour la libération de la Guinée, de 1969 à 1984. Elle sera précédée de mon itinéraire personnel et se terminera par le combat contre la dérive tribaliste et le népotisme insolent de la deuxième république. Je ne parlerai pas ici des écrits et récits que nous avons rédigés et diffusés pour dénoncer les violations des droits de l'homme perpétrés depuis 1958. Je ferai simplement un survol de la succession des « complots », laissant ce chapitre aux spécialistes. Je me contente d'expliquer, selon ma compréhension du film des événements, les aléas de notre combat en faveur des Guinéens et pour assurer la présence de la Guinée sur la scène africaine et internationale.

La jeunesse guinéenne est peu et mal informée de l'histoire contemporaine de notre pays. Elle manque de repères pour se situer par rapport à la société. N'ayant pas connu la société traditionnelle avec ses valeurs, ses hiérarchies, ses contre-pouvoirs, elle a vécu une époque agitée. troublée où les garde-fous ont été détruits par la « révolution » du PDG qui n'a rien mis à la place. Livrée à elle-même, sans encadrement familial, sans aide matérielle et morale ni de ses parents, souvent emprisonnés ou appauvris par le régime du parti unique, ni de l'Etat, elle a payé un tribut très lourd. Certains jeunes ont pu cependant faire des études dans des conditions difficiles et d'autres sont tombés dans la délinquance et l'oisiveté. Ces tares ont coupé une partie de leurs racines culturelles. La conséquence tragique de cette vie aventureuse est une rupture de leur équilibre et de leurs relations sociales. Les liens de parenté ou d'amitié sont cassés et les jeunes ne se connaissent pas. En rédigeant ce témoignage, j'ai pensé à eux parce que j'ai vécu avec eux. Ayant appréhendé une partie de leurs problèmes et de leurs préoccupations, j'ai voulu leur apporter quelques éléments pour les informer des événements dont je fus témoin. Le parti-Etat les a sacrifiés froidement, hypothéquant pour deux ou trois générations l'avenir du pays.

En effet, après plus de trente ans de gestion de nos affaires par les nationaux, lors de la première et de la deuxième républiques, l'héritage est catastrophique. Les dirigeants n'ont même pas été capables d'entretenir les acquis de la colonisation:

Les malades fuient les soins hospitaliers au profit de la médecine traditionnelle ou de l'automédication. Plusieurs facteurs de découragement, qu'il est inutile de développer ici, les ont détournés des services officiels.

Le bilan est honteux parce que le pays ne peut nourrir ses enfants. Les salaires dérisoires sont irrégulièrement payés. L'école et son contenu sont sabotés et les cadres sacrifiés. Il y a deux millions d'exilés de toutes les couches socioprofessionnelles dont personne ne se soucie: on ne voit nulle part l'argent de la Guinée. Il n'y a ni infrastructures, ni logement, ni eau courante, ni électricité, ni téléphone, ni plantations, ni écoles etc.

Les dirigeants africains, en dehors de quelques Etats (notamment Sénégal, Côte d'Ivoire, Gabon) qui ont réalisé quelques progrès, ont terni l'image de l'Afrique à l'extérieur du continent. Les immigrés d'Afrique noire en Europe sont méprisés, traqués par de nombreux contrôles d'identité à caractère raciste et rejetés par les campagnes de l'extrême droite dont l'audience populaire augmente régulièrement dans les différentes consultations électorales en France, en Belgique, en Allemagne, en Italie et en Espagne.

Les raisons de nos échecs sont connues depuis belle lurette. Elles commencent à être déballées sur la place publique sous la pression populaire qui a contraint les gouvernements à accepter le multipartisme. Ces causes ont été étouffées pendant plus de vingt ans par la complicité entre les ministres africains et leurs protecteurs étrangers. Corruption, népotisme, violations des droits de l'homme, incompétence et arrogance subséquente des dirigeants ont créé un large fossé entre les couches sociales, les ethnies et les générations. Il est significatif de signaler à ce sujet qu'en Guinée, sous l'ancien régime, deux fois seulement, les populations se sont révoltées contre le gouvernement:

Toutes les arrestations ultérieures, pour arbitraires qu'elles aient été, n'ont suscité aucune réaction populaire. En 1985, quelques cadres exilés au Sénégal, en Côte d'Ivoire et au Burkina ont été nommés au gouvernement. L'éviction du gouvernement de ces ministres dits « importés », en février 1992, n'a provoqué aucun commentaire. Cette indifférence en dit long sur la coupure entre les dirigeants et le peuple. Le même fossé sépare les cadres vivant à l'étranger et leurs compatriotes « immigrés », notamment en France. Cette attitude traduit-elle la nature profonde de nos diplômés ? Ou bien constitue-t-elle une séquelle de la dictature ? Pour le moment la réponse est floue. La génération actuelle par ses grèves, ses marches, ses pétitions n'est pas résignée. C'est tant mieux. Ce réveil de la jeunesse est un bon signe pour l'avenir de notre pays. J'espère contribuer à la réconciliation et à la continuité des générations. Durant mon long séjour à l'extérieur, j'ai toujours prêché l'union des Guinéens vivant ensemble et favorisé la rencontre des jeunes pour qu'ils se frottent entre eux afin de créer les souvenirs indispensables pour cimenter l'appartenance à une même nation et reconstituer le tissu social et national.

Certains amis auxquels j'ai soumis le manuscrit pour avis m'ont conseillé de taire certains faits et de ne pas citer les noms des compagnons qui ont trahi notre cause et affaibli notre combat. S'il n'y avait pas eu le drame du génocide que nous avons subi et qui a emporté les meilleurs fils du pays, j'aurais attenué la relation de ce témoignage. Mais comment expliquer à l'opinion publique et aux générations futures notre échec à vaincre la dictature si nous ne dénonçons pas ceux qui ont saboté nos efforts en suscitant les scissions intervenues dans les mouvements d'opposition, en semant la zizanie au sein des équipes dirigeantes, la confusion entre les différentes colonies dispersées à travers le monde ? Comment clarifier les contours de notre société et rétablir les repères entre les patriotes et les opportunistes si nous ne publions pas les informations concernant le rôle de chaque responsable ? Comment éclairer le choix de chaque Guinéen dans les futures consultations électorales si nous ne leur disons pas ce que chacun a fait pendant la dictature ? La mémoire des victimes de la barbaries et de l'arbitraire est sacrée dans tous les pays, dans toutes les ethnies. Leur souvenir nécessite et mérite que la société entretienne le culte de leur sacrifice. Les monuments aux morts sont édifiés à cet effet. Ce qui me terrorise, c'est la capacité des êtres humains à l'oubli. L'oubli, c'est la barbarie, la haine de la politesse, l'abolition des sentiments, le plaisir terne et raté des jours sans lendemain. Il faut vivre avec ses morts, les laisser entrer en nous quand ils demandent à entrer. « Nous avons à leur égard un devoir d'hospitalité », selon Gilles Barbelette.

A l'aube de la démocratisation difficile de notre pays, on distingue bien les intérêts hétéroclites à propager la disinformation qui engendre la confusion. Les leadrs de tous les parties politiques nous promettent à longueur de journée le bonheur pour tous. Mails ils oublient de nous dire ce qu'ils ont fait pour les Guinéens depuis l'indépendance de ce pays. L'acceptation du défunt PDG dans le Forum démocratique national illustre éloquemment ce qui nous attend si nous n'exorcisons pas la société guinéenne de ses démons en hibernation enfouis en son sein.

Le PDG n'est pas mort. Les Guinéens ont la mémoire courte. Mois de dix ans après la chute de la dictature du PDG, ce parti renaît tranquillement de ses cendres. Dissout par le premier communiqué du CMRN du 3 avril 1984, il est officiellement légalisé le 3 avril 1992 par arrêté du ministre de l'Intérieur et de la Sécurité, sans avoir rendu compte de ses forfaits devant la justice. Incompétence ou complicité des autorités ? Les Guinéens ont le jugement léger. Les rescapés des camps de la mort se préoccupent-ils du procès des violations des drois de l'homme commis contre eux et contre la Guinée depuis 1958 ? Ont-ils oubliés les tortures subies dans les cabines techniques du camp Boiro ? Ont-ils pardonné ? Ont-ils tourné la page comme si rien ne s'était passé ?

Certains leaders politiques, pourtant anciens composants, puisent les agents nécessaire à leur promotion politique dans les débris de l'ancien parti-Etat. Des anciens ministres, secrétaires fédéraux, gouverneurs, miliciens, tortionnaires siègent dans les états-majors de ces partis en toute quiétude. Des ministres ayant échappé au massacre de leurs compagnons reprennent du service et reconstitutent le parti félon dans l'indifférence générale. Il a été même admis dans le Forum démocratique national, sous prétexte que les dirigeants ont accepté les conditions de celui-ci. Quel crédit peut-accorder à des gens sans foi ni loi ? Que vaut la parole de gens qui ont érigé le mensonge, la calomnie, le dénigrement, le déni de justice en système de gouvernement pendant vingt-six ans ? Que signifie cette mansuétude des démocrates envers ce parti totalitaire ? Naïveté ? Hypocrisie ? Alliance ? Qui piège qui ? Qu'est-ce qui motive la remobilisation des auteurs du chaos dans lequel notre pays s'enfonce depuis plus de trente ans ? Veulent-ils nous imposer de nouveau la tenue blanche qui était obligatoire sous le régime du PDG, venger leurs compagnons assassinés par le CMRN, piller et faire plier le pays sous une dictature plus féroce ? Veulent-ils enforcer plus profondément celui-ci dans le gouffre d'où il n'a même pas commencé à sortir depuis plus de huit ans, après leur élimination de la scène politique ? Avons-nous déjà la nostalgie des arrestations nocturnes, des écoutes radiophoniques quotidiennes des agents de la « cinquième colonne » ? Serons-nous encore la « vermine » d'Ismael Touré ? En effet, se souvient-on qu'a la fin des procès de la « cinquième colonne », ce frère du , chef tortionnaire du camp Boiro, avait déclaré, parlant des suppliciés : « Voilà la vermine » ? Existe-t-il un compromis entre la dictature et la démocratie ? L'histoire nous enseigne que la première contraint et la seconde convainc.

En effet, on ne voit pas ce que les nostalgiques de l'ancien régime feraient qui soit différent de leur triste bilan s'ils reviennent au pouvoir. Les partis politiques démocratiques font preuve d'une légèreté criminelle envers les générations montantes en banalisant le PDG. Les hommes qui ont dirigé ou obéi à cette machine monstrueuse ne sont pas des enfants de choeur. Ils ont marché sur les cadavres de leurs pères, de leurs frères, pour satisfaire leurs ambitions personnelles. Ils ont dénoncé, torturé, tué parents et amis pour avoir des miettes de faveurs du tyran ou comme gage de leur fidélité inconditionnelle pour échapper au génocide. Il ne faut ni sous-estimer leur cruauté, ni minimiser leur audience. Ils ont un trésor de guerre qui commence à parler avec arrogance. Certains héritiers des anciens dignitaires du PDG entretiennent des réseaux d' influence pour infiltrer l' opposition. Leur cynisme se mesure à leur volonté de verser le sang de leurs citoyens pour atteindre leurs objectifs. Les crimes commis contre des adversaires à Conakry, Kankan, Kamsar sont des preuves concrètes de leur détermination à confisquer le pouvoir. Ceux qui ont été évincés le 3 avril 1984 attendent leur revanche.

L'évolution politique de l'ancien empire soviétique ne semble pas inspirer les candidats au pouvoir en Guinée. N'a-t-on pas remarqué l'effacement des partis communistes en Russie, Pologne, Hongrie, Bulgarie, Tchécoslovaquie depuis l'effondrement du mur de Berlin en 1989 ? N'a-t-on pas assisté à l'inculpation des anciens responsables, à la confiscation de leurs droits civiques ? Dans lequel de ces pays ceux-ci relèvent-ils la tête pour reconstituer leur horde de tueurs ? N'a-ton pas constaté que ceux qui n'ont pas renoncé à la politique ont crée des partis sous d'autres sigles, après avoir échappé à des poursuites judiciaires ? En Guinée, les assassins de l'ancien regime n'ont pas eu la même pudeur. Le CMRN et son président, Lansana Conté, portent cette responsabilité devant le peuple et devant l'histoire. Nous avons le devoir de relever ce double défi en faisant preuve de courage et de combativité. Le PDG doit être interdit et poursuivi en justice car, quel que soit notre souci de réconciliation, nous ne devons absoudre ce parti de ses crimes. Pour éviter toute manipulation et toute ambiguité, il faut exiger la tenue d'une conférence nationale qui fera appel à une commission internationale de juristes pour instruire toutes les violations des droits de l'homme.

En l'absence d'une réparation des injustices imposées aux Guinéens, notamment aux rescapés et aux disparus des camps, aucun pouvoir ne pourra impulser une politique de redressement économique et de reconstruction nationale. Tout nouvel élu quel qu'il soit, sera prisonnier de la machine infernale héritée de l'ancien régime qui bloque toutes les tentatives de réformes si, auparavant nous ne faisons pas la lumière entre les patriotes sincères et les bourreaux de notre peuple. L'administration, gangrenée par les nostalgiques du passé et leurs valets inconditionnels, a amplement montré depuis plus de huit ans qu'elle est le frein le plus puissant à tout projet de développement. L'incompétence des hauts fonctionnaires, les détournements des deniers publics, la corruption généralisée, le rançonnement des citoyens à l'aéroport, au port, sur les routes, dans les bureaux, dans les cabinets ministériels doivent être éradiqués pour débloquer le pays et, pour cela, deux conditions sont nécessaires:

Ces mesures chirurgicales exigent le recensement et le recrutement d'au moins 2000 cadres incorruptibles qui seront nommés dès les premières heures de la troisième république. Peut-on trouver, dans notre peuple, 2 000 « Elliott Ness » ou 2 000 « Amadou Toumani Touré (ATT) », cet officier supérieur de l'armée malienne, tombeur du dictateur Moussa Traoré, qui a assuré une transition exemplaire et pacifique de la dictature à la démocratie à Bamako ? Le défi est lancé.

Aimer la Guinée, c'est barrer la route aux assassins du PDG qui se mobilisent pour leur revanche. Il ne faut jamais oublier que ce sont des loups qui veulent s'habiller en agneau.

Aimer la Guinée, c'est subordonner ses ambitions personnelles à l'intérét général, savoir effacer sa personne au profit de l'unité nationale pour favoriser une alternative crédible au régime militaire incompétent et corrompu, illégitime et illégal, qui a été incapable de proposer la moindre perspective au peuple et à la jeunesse de Guinée depuis dix ans de pouvoir.

Aimer la Guinée, c'est étouffer en nous le « Sékou Touré » qui dort.

Aimer la Guinée, c'est donner à tous ses enfants qui sont nés et ont grandi à l'étranger, le goût et le désir de retourner dans la patrie de leurs parents et de se retremper dans les sources de leurs racines culturelles. Comme disait Danton « On n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers ».


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