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Opposition à la dictature du Parti Démocratique de Guinée


Dr. Thierno Bah
Mon combat pour la Guinée

Editions Khartala. Paris. 1996. 440 p.


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De l'indépendance au refus du PDG (1958-1961)

Le retour du général de Gaulle au pouvoir après le putsch militaire du 13 mai 1958 à Alger accélère le processus de décolonisation de l'Afrique noire francophone. Prenant au mot la revendication d'indépendance immédiate prônée par les mouvements d'étudiants, UGEAO et FEANF, le Conseil de la jeunesse africaine (CJA), l'UGTAN et les syndicats d'enseignants, le général de Gaulle propose un référendum constitutionnel. Dans cette consultation populaire, les Africains ont le choix entre l'association et la sécession, la communauté franco-africaine et l'indépendance. Le référendum est fixé au 28 septembre 1958. Dès le mois de juillet 1958, les étudiants rentrent dans leurs territoires respectifs. L'UGEG tient son congrès annuel du 20 au 25 juillet à Conakry. Il confirme le mot d'ordre du vote négatif décidé à l'échelon fédéral. Au cours du congrès, le syndicat des enseignants, l'Union des Jeunes de Guinée, le PRA dirigé par Barry Diawadou, Barry III et Kéita Koumandian s'engagent à voter « non » pour obtenir l'indépendance de la Guinée. Kéita Fodéba, ministre de l'Intérieur, représentant le gouvernement, parle de la « rotondité » de la terre. Il esquive la question concernant la position du PDG sur le référendum proposé par la France. Ce parti se prononcera sur le sujet, le 14 septembre 1958. Il opte à son tour pour le « non » déjà adopté par toutes les autres organisations démocratiques territoriales.

La campagne pour le « non » au référendum commence par la quinzaine culturelle de l'UGEG qui succède au congrès. Les étudiants, les élèves, les enseignants et les jeunes se mobilisent dans tout le pays. Des conférences et des meetings sont organisés tous les jours dans toutes les villes. Lorsque le PDG se lance dans la campagne en septembre 1958, des comités de défense et de vigilance sont créés pour encadrer la population et éviter toute provocation de l'armée française. Celle-ci ne voyait pas d'un bon oeil l'unité d'action réalisée, car elle consacrait une victoire éclatante du « non » sans aucun doute. Les Guinéens tiraient ainsi les leçons des événements qui avaient permis à la France de casser le mouvement nationaliste nigérien incarné par le parti Sawaba qui avait décidé de voter « non ». Djibo Bakary, secrétaire général de ce parti et vice-président du gouvernement est déposé. Il est remplacé par Hamani Diori, secrétaire général du parti progressiste nigérien (PPN), section territoriale du RDA. Djibo Bakary se réfugie dès le lendemain du référendum à Conakry.

Les étudiants et élèves sont incorporés dans les bureaux de vote le jour du référendum. Le « non » l'emporte massivement. C'est dans une euphorie indescriptible que les Guinéens fêtent la proclamation de l'indépendance par Saïfoulaye Diallo, président de l'Assemblée territoriale, érigée, ipso facto, en assemblée nationale. Il faut signaler qu'à cette occasion les quatre conseillers de l'opposition, Tall Habib, Barry III et ses deux colistiers, sont réintégrés de plein droit dans leurs fonctions. Leur retour consacre la réconciliation nationale exigée par les circonstances. Ils avaient été interdits de siéger à l'Assemblée territoriale par la majorité PDG qui montrait ainsi sa conception de la démocratie. Fiers de la libération du pays, les étudiants guinéens sont tellement enthousiastes qu'ils proposent au gouvernement d'interrompre leurs études pour rentrer au pays et prendre la relève des fonctionnaires français, rappelés brutalement par le général de Gaulle. Selon la première communication qu'il fait remettre le 29 septembre à Sékou Touré par Jean Risterruci, secrétaire général de l'AOF, le général de Gaulle précise :

«... Afin de ne pas perturber le fonctionnement administratif et financier du territoire, les fonctionnaires de l'Etat français en service en Guinée, demeureront à leurs postes dans l'immédiat, mais un plan de transfert de ces fonctionnaires, mutés à des postes identiques dans d'autres territoires, sera établi et réglé par le haut commissaire en AOF et mis en application dans un délai de deux mois, par voie progressive et méthodique... » «.. De même, la suspension des opérations d'équipement ne permettra aucune initiative nouvelle... »

Par l'intermédiaire de Tibou Tounkara, nommé ambassadeur, le gouvernement répond qu'il ne veut pas « manger son blé en herbe ». Il nous encourage à poursuivre normalement nos études. Il nous incite, par contre, à contacter, par l'intermédiaire de l'UGEAO et de la FEANF, les cadres africains déjà en service dans leur pays d'origine et en France. Le soutien conséquent des étudiants africains se matérialise par l'envoi à Conakry de nombreux cadres. On peut citer parmi eux, Sall Khalilou, ingénieur de l'Ecole centrale de Paris, nommé directeur général des chemins de fer Conakry-Niger. De nombreux enseignants sont venus servir la Guinée :

Une pensée spéciale pour David Diop (Sénégalais), professeur de lettres, mort dans un accident d'avion quelques années plus tard. Les cadres africains, en liaison avec les premiers universitaires guinéens, rentrés au pays, ont assuré une relève efficace.

furent les premiers architectes de la rentrée scolaire sereine d'octobre 1958, sous la direction de Camara Faraban, ministre de l'Education nationale. Dans le secteur de l'administration et de la gestion du pays, les artisans des premiers pas de la Guinée sur la scène nationale et internationale furent principalement

anciens élèves de l'école de la France d'outre-mer, mais aussi

Le service de santé publique est pris en mains par les médecins guinéens unis autour du docteur Accar Roger, ministre de la Santé. Parmi les pionniers de cette aventure, nous voulons rappeler le souvenir des docteurs

tous trois disparus au camp Boiro. De 1958 à 1961, ces cadres au patriotisme éprouvé et indiscutable vont contribuer au milieu de difficultés énormes imposées par la France, en dépit des engagements du général de Gaulle, à faire admettre la Guinée sur la scène internationale.

Les premières mesures antiguinéennes seront prises par les représentants du haut commissaire de la république à Dakar. Les premières victimes de l'indépendance furent les cinq élèves sages-femmes de l'école d'accouchement de Dakar qui furent renvoyées à Conakry dès le mois d'octobre 1958 :

Grâce à l'intervention du docteur Accar, ministre de la Santé, elles sont envoyées en France (Nancy et Paris) pour terminer leurs études. Paix à l'âme de

Les relations entre les étudiants et le gouvernement sont excellentes tout au long de l'année 1959-1960. Les activités de l'AEGF, section de France de l'UGEE, se font en étroite coopération avec l'ambassadeur et le personnel de l'ambassade, comme le montrent les rapports, résolutions et mots échangés en 1960 et 1961, qui se passent de commentaires.

La résolution de politique générale se réjouit d'un certain nombre de faits positifs tels que :

Le congrès félicite le bureau politique national du PDG (BPN), son gouvernement, son président pour l'action courageuse et hardie qu'ils ne cessent de mener pour l'émancipation de l'Afrique et son unité. ». Dans une motion sur la solidarité africaine, le congrès dénonce les dirigeants qui ont ruiné l'unité africaine et l'ont sacrifiée à des fins personnelles.

Le congrès flétrit et condamne l'action de l'ONU au Congo, les « leaders politiques congolais » qui font le jeu de l'impérialisme, exige le désarmement immédiat de la bande de Mobutu, affirme que le seul gouvernement légitime du Congo est celui du Premier ministre Lumumba, félicite les gouvernements du Mali, de la Guinée, et de la République arabe unie d'Egypte pour leur attitude ferme et africaine dans l'affaire congolaise.

Une motion spéciale exigeant la libération immédiate de Patrice Lumumba et des autres patriotes congolais est adoptée par acclamations. Sur le plan africain une motion réaffirme notre appartenance à la FEANF.

Concernant es problèmes spécifiquement guinéens et relatifs à l'aspect syndical de notre action, le congrès adopte un rapport dans lequel sont exposées les principales revendications socioculturelles. La représentation des étudiants à la commission des bourses et d'orientation étant remise en cause, le congrès rappelle aux autorités l'intérêt de notre participation à cette commission, à la fois pour informer objectivement ses membres et éviter de prendre des décisions erronées ou arbitraires, préjudiciables à la formation des cadres indispensables à la consolidation de notre indépendance et à la construction du pays par ses fils. Une résolution sociale analyse en détail les problèmes rencontrés et résultant de notre libération :

Dans un document dont la forme et le style sont très diplomatique le congrès essaie de désamorcer cette orientation en votant un texte ainsi libellé : « Rend hommage au Bureau politique national et félicite le PDG pour les nombreuses réalisations progressistes intervenues dans le pays depuis l'indépendance. Salue les efforts du Bureau politique national pour améliorer les conditions matérielles et morales des étudiants... ».

Mais dès le mois de mars 1959, une lutte s'engage sur la question de l'autonomie et des libertés syndicales. Sous prétexte de prévenir la manipulation de la jeunesse universitaire par des « forces » hostiles à notre pays, le gouvernement se prépare à intégrer l'UGEEG dans la JRDA pour en faire un appendice du parti, devenu unique, depuis la « fusion » du PRA dans le PDG. A la veille du référendum, le parti d'opposition regroupant le Bloc africain de Guinée (BAG), dirigé par monsieur Barry Diawadou et la Démocratie socialiste de Guinée (DSG) de monsieur Barry III, sous le sigle du Parti du regroupement africain, décident de fusionner avec le PDG. Cette opération se soldera par une simple intégration des deux leaders dans le gouvernement sans aucune compensation politique. Le PRA se saborde sans condition et sans consulter ses adhérents. Je suis désigné à la tête d'une délégation de l'UGEEG, composée de Sy Savané Saïkou Oumar et de Thiam Thierno Djibi pour assister au congrès constitutif de la JRDA en mars 1959 à Conakry. Dès notre arrivée, notre délégation prend contact avec les dirigeants de l'Union des jeunes de Guinée: Tibou Tounkara, Bangoura M'Bemba, Diallo Mouctar Donghol. Nous leur proposons une entente pour défendre le maintien du pluralisme syndical et associatif dès l'ouverture du congrès.

Ayant, croyons nous, obtenu leur accord ferme, nous faisons une visite de courtoisie à Saïfoulaye Diallo, président de l'Assemblée nationale, secrétaire politique du PDG et responsable de l'organisation du congrès ; nous l'informons de notre position et lui indiquons que notre mandat ne nous permet pas de prendre un engagement précis. Compte tenu de notre double spécificité d'étudiants, vivant neuf mois sur douze à l'étranger, nous demandons un statut spécial pour ne pas nous couper des étudiants africains et français sous peine de perdre le bénéfice de leur solidarité agissante pour défendre nos intérêts. Nous lui précisons que nous sommes venus saluer le congrès, écouter, rentrer pour rendre compte des travaux effectués . L'UGEEG étudiera les résolutions du congrès et se prononcera en toute connaissance de cause. Elle donnera sa réponse à son prochain congrès, prévu en juillet 1959 à Conakry.

Saïfoulaye Diallo, entouré pour la circonstance d'Ismaël Touré et Tounkara Jean Faragué, tous deux membres du BPN et responsables de la jeunesse, nous répond séance tenante que nous avons le choix entre deux propositions :

«... ou vous adhérez immédiatement à la JRDA ou vous tiendrez votre congrès entre ciel et terre, mais jamais en Guinée... ».

Informé par nous-mêmes de la visite que nous avons faite à l'Union des jeunes de Guinée, le PDG récupère les responsables de ce mouvement en leur offrant des postes au sein de la JRDA naissante. Nous sommes intégrés de force dans le parti unique sans qu'on nous ait donné la parole. L'UGEEG et sa section de France, l'AEGF, sont sommés de s'exécuter sur le champ. Une lettre du BPN signée par Tounkara Jean Faragué nous informe que Kéita Mamadi a été désigné président des étudiants guinéens en France. Cette décision ne sera jamais appliquée ; elle est rejetée par les instances souveraines de l'AEGF élus démocratiquement. A partir de cette date, les relations entre les étudiants et le gouvernement se détériorent. Kéita Mamadi sera expulsé quelques mois plus tard au cours d'une manifestation organisée par la FEANF pour protester contre l'arrestation de Patrice Lumumba, Premier ministre du Congo devenu Zaïre.

Le « complot » des enseignants

« Si le ressort du gouvernement populaire dans la Paix est la Vertu, le ressort du gouvernement dans la révolution est la Vertu et la Terreur: la Vertu sans laquelle la terreur est funeste, la Terreur sans laquelle la Vertu est impuissante. Voilà la morale devant guider la Convention ». Robespierre

La Guinée va perdre sa Vertu et subir la Terreur pendant tout le règne de Sékou Touré.

L'arrestation des enseignants en novembre-décembre 1961 consacre la rupture définitive entre les étudiants et le PDG. Ayant séjourné à Conakry en octobre 1961, à l'occasion de mes vacances, j'ai rencontré le bureau du syndicat des enseignants qui entretenait des relations étroites avec l'UGEEG. La veille de mon retour à Paris, toute l'équipe m'invite à passer la journée aux îles de Loos. Rentrés à Conakry le soir, mon frère Bah Ibrahima Caba, mes cousins Baldé Mountaga, Baldé Hacimiou et Diallo Kolon m'accompagnent pour dire au revoir aux autres compagnons ; nous nous rendons successivement chez Koumandian Kéita, Ray Autra, Seck M'Bahi, Guangué Mamadou, Diara Sidi et Djibril Tamsir Niane, proviseur du lycée de Donka qui profite de l'occasion pour me remettre une copie du rapport que leur syndicat s'apprête à présenter au congrès de la CNTG. Quelques jours plus tard, je lis dans le journal Le Monde que le bureau du syndicat des enseignants a été arrêté pour « complot » avec la complicité de l'ambassadeur d'URSS : Raphaël Solod ; ce dernier est expulsé. Le bureau est accusé d'avoir organisé le « complot des syndicalistes, des enseignants et des étudiants, éléments d'extraction féodale et anarchiste, appuyés par les ambassades impérialiste et soviétique », et d'avoir diffusé des documents subversifs à l'étranger, sans autre précision. Parmi les personnalités expédiées au Camp Camayenne qui deviendra le Camp Boiro, on peut citer:

  1. Bah Ibrahima Caba, professeur de physique
  2. Baldé Hacimiou, secrétaire général du Syndicat de la fonction publique
  3. Baldé Mountaga, haut fonctionnaire du ministère du Plan, professeur de mathématiques
  4. Cissé Sékou, membre du bureau du Syndicat de la fonction publique
  5. Diallo Kolon, professeur de mathématiques
  6. Diarra Sidy, professeur de lettres
  7. Fofana Ibrahima, magistrat
  8. Bah Mamadou Gangué, censeur du lycée de Donka
  9. Keita Koumandian, secrétaire général du syndicat des enseignants de Guinée et d'Afrique noire
  10. Niane Djibril Tamsir, professeur d'histoire et proviseur du lycée de Donka
  11. Seck M'Bahi, enseignant
  12. Sow Moumini, enseignant
  13. Mamadou dit Ray Autra, enseignant

Ce « complot » laisse une plaie profonde dans l'intelligentsia, consacre le divorce entre le régime et la majorité des étudiants guinéens et africains, notamment ceux de France, et voit la naissance des partis d'opposition à l'extérieur du pays.

En tant que président de la section AEGF de Paris, je prends contact avec le bureau directeur de l'association et principalement Sako Damou, Diallo Madi'ou et Sow Alfa Ibrahima. Je leur remets le mémoire des enseignants que je détiens (voir annexes). C'est à partir de ce document de base que la lutte pour sauver la vie de ces patriotes valeureux va démarrer. L'AEGF mobilise les étudiants africains de la FEANF, l'UNEF, les partis politiques de gauche pour alerter l'opinion publique internationale. Un vaste mouvement de protestation s'organise pour exiger leur libération immédiate et inconditionnelle.

Le 3 décembre 1961, l'ambassadeur Tibou Tounkara convoque une réunion d'information, consacrée à la situation en Guinée. Assistent à la conférence : Diallo Alfa Amadou, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, Diallo Seydou, ambassadeur de Guinée en Egypte (République arabe unie), le personnel de l'ambassade, les membres du comité directeur, le président de la section de Paris et de nombreux étudiants de l'AEGF.

L'ambassadeur brosse un tableau brillant de la révolution guinéenne depuis le 28 septembre 1958, aux plans politique, économique, social, culturel, diplomatique, et sur le plan de la jeunesse ; il énumère et met en évidence les victoires de la révolution ; il ajoute que celle-ci, comme notre pays, se portent bien ; ils viennent de fêter leur troisième anniversaire ; pourtant, déclare-t-il, « certains d'entre vous ont décidé de fermer les yeux sur tout cela pour ne voir que des calamités dans notre action ».

C'est alors qu'il aborde l'affaire du bureau des enseignants en ces termes :

« La décision sur la revalorisation de la fonction enseignante a été annoncée par le président de la République et saluée par tout le congrès des enseignants. Cette revalorisation a permis de maintenir beaucoup de jeunes dans l'enseignement. L'élection du bureau du syndicat a été officiellement saluée par le parti et le gouvernement. Les membres du bureau ont fait partie de nombreuses délégations officielles dans les pays amis et étrangers ; mais le bureau, dont les préoccupations étaient autres, a mis en avant d'autres revendications : le droit au logement dont parlait une circulaire de 1951 des autorités coloniales, les indemnités de fonction, le problème des avancements automatiques, etc. Ces problèmes sont réunis dans un mémorandum et assortis de commentaires tendancieux et subversifs. »

Tels sont les faits relatés par monsieur Tibou Tounkara dont on rappelle qu'il était un membre influent du bureau, donc en principe coauteur et solidaire du mémorandum destiné à être rendu public à la conférence de la Confédération des travailleurs de Guinée convoqué pour la mi-novembre 1961.

Se rangeant sans hésitation dans le camp du gouvernement, il participe à la campagne d'intimidation générale en tentant de diviser les étudiants en déclarant :

L'ancien comité directeur de l'AEGF, dont les liens avec les étudiants de Dakar ne sont pas à démontrer, a pris position. Cette réaction est tout à fait normale dans la mesure où il prend toutes ses responsabilités. Mais il a engagé la responsabilité de tous les étudiants guinéens de France par le télégramme suivant adressé au Gouvernement dans lequel il considère que ceux que le parti a démasqués comme des contre-révolutionnaires et des antipartis sont ses alliés :

« Au nom tous étudiants guinéens de France, exprimons émotion et inquiétude croissante devant situation générale actuelle notre pays - Stop
- Désapprouvons sans réserve condamnation illégitime dirigeants Syndicat enseignant pour exercice normal leur devoir syndical - Stop
- Comme élèves et étudiants, enseignants invariablement au service notre peuple - Stop
- Etudiants ne comprendrons jamais cette condamnation patriotes de tous temps fidèles à cause Afrique révolutionnaire -Stop
- Leur avons affirmé et leur réaffirmons totale solidarité et indéfectible confiance - Stop
- Rendons votre Gouvernement responsable grave situation actuelle hautement préjudiciable unité notre peuple et édification notre pays - Stop
- Au nom ensemble étudiants guinéens France, exigeons annulation immédiate condamnation nos camarades enseignants et renonciation immédiate à toutes vos mesures et dispositions antidémocratiques dirigées contre notre peuple et contre libertés publiques.
Comité directeur.»

Poursuivant son exposé, l'ambassadeur ajoute :

« Le comité directeur a engagé ainsi une bataille contre le parti et contre le peuple. Nous voulons connaître ceux d'entre vous qui se solidarisent avec le parti et le gouvernement et ceux qui soutiennent les censeurs de la Haute Cour. Chacun de vous doit donner sa position individuellement. Nous maintiendrons une permanence jusqu'à 20 heures et même au-delà pour le savoir. Il se peut que le comité directeur ait réagi aussi par manque d'éléments d'information. Maintenant qu'il est complètement informé, nous attendons de connaître sa position définitive. La contre-révolution ne passera pas. Nous vous en donnons l'assurance. ».

Monsieur Diallo Alfa Amadou intervient pour dire que « la révolution frappera sans défaillance et vigoureusement tous les contre-révolutionnaires ». Monsieur Diallo Seydou enfonce le clou, affirmant que « le parti ne laissera pas des irresponsables saper les bases de sa révolution qu'il agira rapidement et sans pitié. » Il ajoute que lui-même fera le compte rendu de la réunion dès le lendemain au Président et lui demandera « de prendre les mesures énergiques nécessaires pour ne pas laisser ruiner le prestige international de son action ».

Sow Alfa Ibrahima, vice-président de l'AEGF, se lève et s'adresse à peu près en ces termes aux étudiants :

« Les représentants de notre pays ont donné la version officielle des événements. Au cours des différents exposés qu'ils ont fait, ils n'ont ni lu le mémorandum incriminé du syndicat des enseignants ni donné aucune explication plausible des événements qui continuent encore de nous préoccuper. Ils ont en passant voulu faire accréditer l'idée que le comité directeur est mû par des contre-révolutionnaires et qu'il n'a aucune existence légale alors que jusqu'à hier encore, Monsieur l'ambassadeur se référait à lui et qu'il a jusqu'à présent la confiance de toutes les sections de l'AEGF. Des personnalités, dont nous connaissons le passé très récent à la tête de certain parti guinéen, nous reprochent au nom de la révolution, notre prétendue collusion avec l'impérialisme. Nous connaissons Diallo Seydou avec lequel nous avons coopéré lorsqu'il était à la tête de l'Union générale des travailleurs d'Afrique noire (UGTAN) et qui a signé au nom de sa centrale la déclaration commune UGAO-FEANF-UGTAN-CJA au 8e congrès de la FEANF, déclaration optant pour l'indépendance immédiate des Etats africains. La question est maintenant de savoir si nous restons fidèles au vote de tout à l'heure qui a décidé que nous nous prononcerons collectivement sur les événements qu'aucun élément nouveau ne remet en cause ou si nous nous considérons comme satisfaits de la version officielle de la situation ».

Le comité directeur a tenu une réunion extraordinaire le soir même qui a suivi la conférence de Monsieur l'ambassadeur. Une délégation de la FEANF a été invitée pour être informée de l'évolution en Guinée. Mettant en garde les responsables contre toute précipitation, elle a assuré les étudiants guinéens du soutien des étudiants africains. Après le départ de la délégation, le comité directeur décide de convoquer une assemblée générale extraordinaire le 26 novembre 1961 et d'écrire une lettre à Monsieur l'ambassadeur ainsi libellée :

« Monsieur l'ambassadeur de la République de Guinée à Paris,
Nous avons l'honneur de vous rappeler et de vous faire connaître ce qui suit.
Le congrès annuel de l'AEGF, aux travaux desquels l'ambassade de notre pays a été étroitement associé en la personne de M. l'attaché culturel, nous a démocratiquement élus en décembre 1960 pour diriger l'organisation jusqu'au prochain congrès qui seul peut mettre fin à nos activités.
Les conseils d'administration de Pâques et de juillet 1961 auxquels l'attaché culturel et vous-même avez pris part nous ont confirmé nos postes de responsables du mouvement en même temps qu'ils ont réaffirmé la ligne d'orientation définie par le congrès qui nous a élus.
Pendant toute l'année universitaire 1960-1961 et jusqu'au 1er décembre 1961, nous avons travaillé avec vous et nous nous sommes continuellement employés à vous aider à résoudre de nombreux problèmes concrets dont la résolution par vous-mêmes et par votre personnel aurait présenté plus d'une difficulté pratiquement insurmontable sans notre coopération sincère et fraternelle.
Plus d'une fois déjà, vous avez tenu à rendre officiellement et solennellement hommage au souci d'efficacité et au dévouement qui ont toujours inspiré nos efforts. A plusieurs prises et récemment encore, nous avons eu à vous faire état nombreuses et sérieuses raisons d'inquiétude que suscitaient et que suscitent encore parmi nos camarades et nous-mêmes la structure nouvelle donnée à notre organisation par la dernière conférence nationale du PDG et confirmée par le 2e congrès de la JRDA ... Vous avez dit alors avoir compris et partagé nos inquiétudes et avoir fait des démarches auprès des autorités de notre pays pour que nos préoccupations en fussent convenablement entendues.
Profitant d'une séance de travail récente que nous avons eue avec vous autour de cette question, nous avons pu vous poser des questions au sujet des échos qui nous parvenaient alors de la situation intérieure en Guinée et nous avons reçu des réponses et des précisions qui, loin de nous rassurer, ont au contraire entretenu notre inquiétude.
Deux jours après cette séance de travail et après avoir été informé des décisions prises par le Gouvernement :

nous avons décidé, en pleine conscience de nos responsabilités et en toute unité, d'adresser un télégramme aux autorités de notre pays et dont nous vous avons officiellement fait tenir une copie.

Depuis le 3 décembre, vous avez déclaré dissous notre association et ses organes réguliers ; vous avez envoyé des lettres individuelles aux membres de l'association pour leur demander de rompre tout lien avec nous, de considérer une trentaine de nos camarades, des dirigeants jouissant de la confiance de la majorité, comme ennemis de notre pays. Vous avez multiplié les contacts directs avec les étudiants, organisé des dîners, distribué de l'argent à certains à Paris comme en province pour extorquer des adhésions à votre campagne en vue de désavouer le comité directeur. Vous avez tenté de détourner les fils, frères et parents de ministres ou de responsables du parti de notre orientation, laissant entendre qu'on ne lutte pas contre un gouvernement dans lequel on a son père, son frère ou un de ses parents. Vous avez supprimé les bourses des étudiants dont les parents ont été arrêtés et retardé le paiement de la bourse des autres étudiants pour les intimider et leur extorquer le désaveu du comité directeur. En dépit de toutes ces pressions aucune section n'a encore rallié votre camp. Au contraire les sections soutiennent le comité directeur. Face à cette situation, nous avons l'honneur de vous faire connaître que nous avons décidé :

Jusqu'au prochain congrès de l'AEGF qui aura à en décider en toute souveraineté, nous continuerons, quant à nous, en tant qu'authentiques représentants d'une organisation guinéenne légale et légitime, à vous soumettre toutes les questions qui doivent être présentées à une personnalité investie de la mission et de la confiance du gouvernement de notre pays. »

Le comité directeur, en étroite collaboration avec la section de Paris, mobilisé en permanence depuis le début de l'affaire, présente le mémorandum des enseignants que lui a remis Bah Thierno, président de la section de Paris. Il décrit la situation telle que rapportée par les sources officielles et des sources bien informées. Selon les différentes versions, les événements se seraient déroulés de la manière suivante. Au départ, la conférence nationale du PDG réunie à Kankan décide de donner la priorité de son action à l'enseignement. Réuni pour étudier les mesures envisagées, le bureau du syndicat des enseignants démontre dans un mémorandum que l'application de ces mesures, présentées comme une avancée sociale destinée à assurer la promotion de la fonction enseignante conduit en fait à un manque à gagner à tous les niveaux de la hiérarchie. Ce rapport est adressé officiellement aux autorités responsables du parti, du gouvernement, de la Confédération des travailleurs de Guinée (CNTG), aux sections du syndicat des enseignants, et pour information aux sections de la Fédération des enseignants d'Afrique noire (FEAN) dont messieurs Kéita Koumandian, Ray Autra, Bah Ibrahima Caba sont parmi les dirigeants en même temps qu'ils sont à la tête du syndicat des enseignants de Guinée.

Dès l'ouverture du congrès de la CNTG, le président Sékou Touré déclare que son gouvernement donne la priorité de son action à la formation des cadres. Il développe les décisions de Kankan. Il est ovationné. Lui succédant à la tribune Kéita Koumandian, au nom des enseignants, indique que l'application des mesures décidées par la conférence nationale du parti contredit le discours du président. Il est plus applaudi que le président. Ce dernier réaffirme alors que les décisions seront appliquées. Il reproche aux enseignants d'être trop exigeants, de ne pas voir suffisamment les conditions concrètes du pays et du Peuple, ni même qu'en quelques années son gouvernement a fait des réformes que les autorités coloniales ne pouvaient jamais faire. Il ajoute qu'il en a assez des critiques qui lui sont dressées et que quiconque veut fonder un parti d'opposition est libre de le faire. Le gouvernement est même prêt à financer un tel parti. Il avertit que, quant à lui, il croisera le fer avec un tel parti.

Ce discours a été froidement accueilli. Des délégués sont alors intervenus pour exprimer leurs critiques. C'est le cas du docteur Diallo Alfa Taran, représentant du syndicat de la santé qui a été très vivement applaudi. Kaba Mamady, président de la confédération des travailleurs de Guinée, responsable de l'organisation du congrès, demande la signification de ces applaudissements. C'est dans cette atmosphère tendue que le président Sékou Touré fait lever la séance.

Le bureau du syndicat des enseignants se réunit le même jour pour faire le point de la situation. Une lettre-circulaire est adressée à toutes les sections de l'intérieur et aux sections de la FEANF. Le parti au pouvoir dénonce un complot ; la CNTG exclut le syndicat des enseignants; le gouvernement fait arrêter les membres du bureau et les traduit devant la Haute Cour de Justice. Après un simulacre de procès à huis clos les sentences suivantes sont prononcées :

Le 21 novembre 1961, sur Radio Conakry, La voix de la révolution annonce qu'à la suite de graves manifestations de lycéennes et de lycéens à Conakry, tous les établissements secondaires sont fermés. Les meneurs sont arrêtés, les professeurs sont placés sous surveillance ; certains élèves sont renvoyés dans leurs foyers. Dès l'annonce de ces arrestations, des manifestations populaires éclatent spontanément dans de nombreuses villes de l'intérieur du pays : Coyah, Kankan, Labé, Siguiri. A Conakry les élèves sont arrêtés en grand nombre. L'armée et la milice de la JRDA chargent: trois élèves dont une jeune fille sont tués sur le champ. Deux autres sont morts des suites des blessures à l'hôpital. De nombreux élèves sont blessés et torturés dans les camps militaires de Conakry où on leur fait « avouer » avoir agi à l'instigation du bureau du syndicat des enseignants. Ainsi est accréditée par la machine de propagande et d'intimidation du parti la thèse du complot. Les « pièces à conviction » sont fabriquées sous forme de rumeurs de toutes sortes. Une rumeur est propagée selon laquelle le mémorandum n'est connu que de trois membres du bureau : Kéita Koumandian, Ray Autra et Niane Djibril Tamsir ; que Bah Ibrahima Caba a présenté un contre-projet qui n'a pas été examiné ; que Seck M'Bahi, qui a déposé le mémorandum à la présidence n'en a eu connaissance qu'à son retour, que Niane Djibril a convoqué les élèves de terminale pour leur donner l'ordre de renverser le régime... et de prendre le pouvoir....

La section du syndicat des enseignants de Labé envoie un télégramme de soutien à son bureau national, un autre de protestation au président de la République et au gouvernement. Cette démarche entraînera l'arrestation des professeurs Diallo Kolon et Sow Moumini. Les élèves des écoles primaires et les commerçants de Labé mobilisent un attroupement de 20 000 personnes. Les policiers interviennent, mais sont impuissants à disperser la foule. Ils s'enfuient. Le « général » Diané Lansana, commandant la région et membre du bureau politique national, fait intervenir les militaires du camp El Hadj Oumar pour rétablir l'ordre. « Elle [l'armée] tire... des bombes lacrymogènes... en l'air... Il y a deux morts... », dira l'ambassadeur Tibou Tounkara. L'ampleur de la mobilisation populaire à Labé, d'où sont originaires la majorité des cadres arrêtés

  1. Bah Ibrahima Caba
  2. Baldé Hacimiou
  3. Baldé Mountaga
  4. Bah Mamadou Gangué
  5. Diallo Kolon
  6. Sow Moumini
conduit Sékou Touré à casser les sentences de la Haute Cour de justice, jugées trop clémentes par rapport à la protestation populaire. Décidé à taper très fort pour intimider toute tentative de contestation de son régime, il convoque une conférence du parti à Labé pour rejuger les accusés. Ce tribunal populaire les condamne tous à mort. Dans le cafouillage, de nombreux cadres sont révoqués ou arrêtés sans raison, n'ayant aucun lien avec les enseignants. Messieurs sont tous arrêtés. Ils sont accusés de donner des cours d'éducation populaire à la Bourse du Travail dans le cadre de la politique du parti et de la CNTG. Ils sont inculpés « d'activités communistes et de pourrissement de la nation ».

A l'issue de la réunion extraordinaire, le comité directeur prend plusieurs décisions :

  1. Mobilisation générale de l'AEGF pour informer toutes les sections et les étudiants guinéens dispersés dans le monde : Dakar, Berlin, Budapest, Bucarest, Sofia, Moscou, Prague, Washington, La Havane...
  2. Mobilisation générale des responsables pour informer la presse démocratique les organisations de défense des droits de l'homme, les associations d'étudiants : FEANF, UGEAO, UNEF, Union internationale des étudiants, FEANF, et naturellement les responsables enseignants encore en liberté à Conakry, la CNTG.
  3. Une lettre est adressée à l'ambassadeur pour le mettre face à ses responsabilités et sa volte-face par rapport à ses collègues et frères d'armes ainsi rédigée.
  4. Une lettre est adressée au président de la République, avec copie pour information aux personnalités suivantes : président de l'Assemblée nationale, président de la Haute Cour de justice, bureau politique national du parti pour expliquer les termes du télégramme de l'AEGF. Elle est ainsi libellée :

« Paris le 3 décembre 1961 Monsieur le Président de la République de Guinée Conakry,
Nous avons écouté ce jour, avec la meilleure attention, au cours de la première réunion d'information organisée à l'Ambassade de Guinée depuis plus d'un an les explications données par Monsieur l'Ambassadeur sur la situation d'ensemble de notre pays depuis l'indépendance et sur les grandes épreuves que le peuple guinéen traverse en ce moment et qui inquiètent tous les patriotes africains ainsi que nos amis sincères à travers le monde.
Nous avons également suivi avec beaucoup d'intérêt l'intervention de M. le Secrétaire d'État aux Affaires étrangères Diallo Alfa, ainsi que celle de M. l'Ambassadeur de Guinée en République arabe unie, Diallo Seydou, exprimant la portée qu'ils donnent à notre télégramme du 26 novembre 1961 et les décisions que le gouvernement ne manquerait pas de prendre pour y faire face.
L'arrestation des responsables du Syndicat de l'enseignement et la sévère et rapide condamnation de camarades qui sont parmi les meilleurs fils de l'Afrique révolutionnaire et parmi nos meilleurs espoirs, l'exclusion du PDG et le licenciement de leurs emplois de patriotes véritables et de militants convaincus de notre révolution, la fermeture de tous les établissements secondaires, l'arrestation de certains élèves et le renvoi de tous les autres dans leurs foyers, la grave opposition de deux fractions de notre jeunesse (milices JRDA et élèves) sont des faits qui nous ont hautement préoccupés et qui nous ont amenés à vous adresser le télégramme du 26 novembre 1961.
Contrairement à tous nos souhaits, les informations données ce jour par les représentants officiels du gouvernement de notre pays n'ont pas démenti ces faits et n'ont pas pu détruire nos appréhensions. Or ce sont ces faits et rien d'autre que notre télégramme avait réprouvés et ce sont ces faits que nous trouvons encore incompréhensibles. Les informations qui nous ont été données par les représentants du gouvernement concourent toutes à faire accréditer l'idée que les camarades

sont des « contre-révolutionnaires », « des anti-parti au service de l'impérialisme », et qui « sous le manteau du syndicalisme », agissent à l'instigation des « impérialistes » pour saper les bases progressistes de la politique de non-alignement des pays de la Conférence de Casablanca, des pays de l'Afrique de l'Ouest et qui, de ce fait, déploient tous les efforts pour désarmer notre peuple et le ramener dans le bercail de l'impérialisme.
Connaissant ces camarades comme de vieux militants de la cause de l'Afrique révolutionnaire, comme de valeureux combattants de l'émancipation de notre peuple, comme de grands espoirs de notre pays, nous avons été amenés à leur réaffirmer notre confiance et nous avons protesté contre les méthodes d'inculpation et la condamnation de ces patriotes.
C'est donc pour cela que nous avons le devoir et l'honneur d'expliquer ici l'esprit de notre télégramme du 26 novembre 1961. En vous adressant ce télégramme, dont nous confirmons aujourd'hui la teneur, il n'a jamais été et il n'est pas dans notre intention de participer de quelque façon que ce soit au renversement du gouvernement de notre pays et nous n'avons jamais eu l'intention de saper les bases de la révolution. Fidèles à la meilleure tradition estudiantine, en général, et fidèles en particulier, aux positions patriotiques fondamentales qui ont toujours été celles de la FEANF depuis sa fondation, nous avons constamment, concrètement et sans réserve, soutenu le gouvernement de notre pays dans sa lutte contre le colonialisme et l'impérialisme, pour la conquête de l'indépendance nationale, pour l'unité de la patrie africaine autant que pour la réalisation effective des aspirations fondamentales permanentes et légitimes de notre peuple qui sont par ailleurs celles de tous les peuples du monde.
Pour ce juste combat, les jeunes démocrates que nous sommes, seront toujours à vos cotés. Pour ce noble combat les jeunes patriotes africains que nous sommes lutteront toujours avec vous. Pour ce juste combat, les authentiques Guinéens que nous sommes affronteront sans défaillance aux côtés de notre peuple ses ennemis les plus redoutables. L'ensemble des membres de l'AEGF a toujours considéré que l'indépendance guinéenne n'est pas l'indépendance exclusive du peuple de Guinée, mais celle de tous les peuples africains, une expérience de toute l'humanité progressiste. C'est pour cela que nous avons toujours souligné que cette expérience n'a pas le droit d'échouer, car alors où serait encore l'espoir de l'Afrique ?
Toutefois, si notre objectif n'a jamais été, n'est pas et ne sera jamais de renverser le gouvernement, il a invariablement été de lutter dans le cadre de la constitution et en accord avec les propres lois de notre pays pour que les libertés démocratique soient effectivement respectées, que le droit syndical et la liberté d'expression ne soient jamais et sous aucun prétexte retirés à nos masses populaires et à leurs représentants, librement et démocratiquement élus, que la dictature populaire de notre État soit dirigée non contre le peuple, mais exclusivement contre ses ennemis véritables.
Parce que nous avons exprimé, ces positions qui ont été toujours les nôtres depuis la fondation de notre organisation, des explications ont été aujourd'hui données, des menaces ouvertes ont été faites aujourd'hui contre les membres de notre comité directeur et contre tous les membres de l'AEGF.
Le comité directeur aurait agi illégalement et illégitimement alors que nous avons l'appui total de l'ensemble des sections de l'association. Nous aurions agi sous l'impulsion de contre-révolutionnaires et de mécontents, alors que nous avons demandé que des mesures aussi graves et préjudiciables à l'unité nationale et à la réputation de la République de Guinée, soit immédiatement levées, que les libertés élémentaires de notre peuple et de ses organisations démocratiques soient effectivement respectées.
Nous avons agi de bonne foi, en patriotes conscients et conséquents, dans l'esprit des principes de base de notre organisation, de la FEANF et dans le cadre des préoccupations permanentes de la jeunesse, des travailleurs et des forces vives de l'Afrique. Les menaces exprimées par M. l'Ambassadeur de notre pays, relayées et soulignées par les personnalités de passage à Paris, se proposent d'user de moyens de rétorsion, de semer la confusion et de répandre la peur parmi nous ici, tendent à discréditer et à isoler le comité directeur de l'AEGF en taxant certains de ses membres de contre-révolutionnaires, de mécontents et de provocateurs. Ces mesures tendent à diviser les étudiants guinéens en France, à les isoler des autres étudiants guinéens à l'étranger, des autres étudiants africains en France. Elles tendent à les isoler des jeunes restés au pays et avec lesquels nous avons toujours démontré notre désir de coopérer pleinement et fraternellement.
Contre ces buts inadmissibles qui ne profitent qu'aux ennemis permanents de notre peuple et de sa libération effective, nous nous sommes toujours dressés comme un seul homme. Aussi grave que soit la situation présente, nous avons toujours la ferme et inébranlable conviction que la victoire finale appartient à notre peuple ; que nos positions de toujours restent justes, que nous n'avons jamais été, ne sommes pas et ne seront jamais des contre-révolutionnaires.
Dans l'espoir que le Magistrat suprême que vous êtes voudra bien entendre et comprendre notre appel et comprendre les soucis et préoccupations véritables qui ont été, demeurent et resteront toujours les nôtres, nous vous prions d'agréer, Monsieur le Président de la République, l'expression de notre haute considération. »

Un de mes compagnons d'école, Baldé Bobo, va se découvrir une vocation d'agent au service du régime, à cette occasion. Étudiant en lettres à la faculté de Caen, il logeait chez moi lorsqu'il venait à Paris pour les vacances ou les réunions de l'AEGF ou de la FEANF. Je l'associais naturellement à mes activités, n'ayant aucune raison de me méfier d'un ami d'enfance avec lequel j'ai toujours vécu depuis notre entrée à l'école primaire de Labé. De plus, il était membre de la section syndicale de Caen. Il a de ce fait participé à tous les contacts que j'ai pris pour sensibiliser les étudiants de Paris (africains et français), sur la dérive du gouvemement de Sékou Touré. Malheureusement j'apprends que cet « ami » rend compte de mes démarches à l'ambassadeur de Guinée, Tibou Tounkara. D'autre part, les étudiants africains de Caen interceptent une lettre du même Baldé Bobo, adressée au même ambassadeur, dans laquelle il donne la liste des Guinéens solidaires des enseignants et donc hostiles au gouvernement. A partir de cette date, je romps mes relations avec lui. Il rentrera quelques mois plus tard à Conakry offrir ses services au régime du PDG.

Au cours d'une réunion convoquée à l'ambassade, Tibou Tounkara, en présence d'Alfa Diallo, ministre de l'Information, et de Diallo Seydou, représentant de la Guinée à l'ONU, tous deux de passage, exige que chaque étudiant signe une déclaration individuelle par laquelle il condamne les enseignants et soutient le gouvernement. Il leur demande de ne pas se laisser manipuler par les parents des « comploteurs » qui sont tous des fils de féodaux. Il menace de suspendre les bourses d'étude de ceux qui refuseront de s'exécuter. Sow Alpha Ibrahim, vice-président de l'AEGF prend la parole pour dire à l'ambassadeur que sa proposition est nulle. Il déclare que les étudiants sont membres d'une association légale qui les représente. Celle-ci prend acte de la demande du gouvernement ; elle va l'étudier et donner sa réponse. Les dix médecins envoyés par le gouvernement pour se perfectionner, les docteurs

se concertent en dehors de l'AEGF. En majorité, ils s'alignent sans réserve sur la ligne du gouvernement. Diakité Nanamoudou sera nommé ambassadeur à Paris et Kéita Ousmane directeur de Pharmaguinée en récompense de leur allégeance. Diallo Abdoulaye et Hane Sékou manifesteront leur solidarité aux enseignants et resteront en exil. Le congrès de l'AEGF de décembre 1961 condamne le gouvernement sans appel, reconduit le bureau sortant.

Cette équipe déclenche une mobilisation générale pour informer très largement les étudiants Guinéens résidant en URSS, dans les pays d'Europe de l'Est ainsi que l'opinion internationale. Tibou Tounkara refuse de collaborer avec le bureau et met l'association en quarantaine. En janvier 1962, il convoque un congrès extraordinaire pour mettre en place des hommes favorables au régime. Il leur assigne la mission de faire sortir l'AEGF de la FEANF. Ceux-ci présentent un rapport expliquant les raisons pour lesquelles les Guinéens ne peuvent militer dans un syndicat d'étudiants originaires des pays encore dominés par le régime colonial !

Concernant le « complot » des enseignants, ils « acceptent » les informations du gouvernement et de l'ambassadeur mais demandent « néanmoins » la clémence. Après des débats houleux pour les convaincre du caractère artificiel de leur analyse et de leur démarche, aucun accord ni aucun compromis n'ont pu intervenir. La scission, dès lors, inévitable se produit. La fraction favorable au régime est installée dans les locaux de l'ambassade, 9 rue Léon Delhomme à Paris XVè, siège de la section culturelle. La première faille de l'unité des étudiants est consommée. La bourse des contestataires est supprimée, sans préavis, pour des raisons exclusivement politiques. La FEANF de son côté condamne le gouvernement de Conakry par la résolution suivante sur la situation en Guinée adoptée à l'unanimité au quatorzième congrès de l'association tenu à Paris du 27 au 30 décembre 1961 :

« Après analyse objective de la situation générale en République de Guinée depuis le rejet historique par son peuple de la domination coloniale de l'impérialisme français, créant ainsi des conditions objectives qui ont largement contribué à l'effondrement de la « Communauté franco-africaine », la FEANF, alliée naturelle du peuple de Guinée en lutte pour la consolidation de l'indépendance dans cette partie du patrimoine nationale, et auquel elle n'a jamais ménagé son appui :

La FEANF, stupéfaite par la légèreté des explications données par Son Excellence l'ambassadeur de la République de Guinée à Paris, préoccupée par ces surprenantes mesures répressives, rappelant que le « patriotisme conséquent est incompatible avec l'anticommunisme, arme de mystification inventée par la réaction internationale pour diviser et affaiblir le front uni des forces de libération nationales :

La FEANF, considérant que ces mesures répressives injustifiables portent un préjudice grave à l'avenir du peuple de Guinée, donc des peuples d'Afrique, que le développement des événements revêt un caractère dramatique avec la décision de la conférence nationale du PDG à Labé d'une part de réviser le procès des patriotes emprisonnés pour les condamner avec les autres patriotes récemment arrêtés à la peine de mort ; d'autre part de bannir les étudiants guinéens à l'étranger ayant manifesté leur solidarité aux syndicats éprouvés et à leurs dirigeants condamnés, décide lors de son 14è congrès ordinaire les 27, 28, 29 et 30 décembre 1961 à Paris :

La FEANF rappelant la contribution appréciable de l'intelligentsia révolutionnaire et des étudiants fidèles à une tradition bien établie de lutte conséquente pour la libération nationale, la démocratie et la paix :


Adopté à l'unanimité par acclamation.

Les intellectuels africains, venus à Conakry dans le cadre du soutien de l'UGEAO et de la FEANF à la Guinée indépendante, mal utilisés et prenant conscience de la dérive du régime vers le pouvoir personnel, rentrent dans leurs pays respectifs. Malgré leurs déceptions et les problèmes de toutes sortes qui leur seront créés à leur retour, par les dirigeants qui ne leur pardonnent pas leur prise de position en faveur de la Guinée, ils ne feront aucune déclaration hostile au PDG jusquà la mort de Sékou Touré en 1984.

Le combat pour sauver les enseignants

« Pour qu'on ne puisse pas abuser du Pouvoir, il faut que par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». Montesquieu

L'honnêteté intellectuelle exige que l'on qualifie cette opération de véritable complot contre les enseignants, voire de complot contre la Guinée, tant il est vrai que cette date marque un tournant tragique de l'évolution du pays. Elle constitue la première brèche contre l'unité nationale ; c'est en effet à la suite de l'arrestation de ces patriotes qui ont été à l'avant-garde de la victoire du « non » que les Guinéens se sont révoltés la première fois, manifestant ainsi leur opposition aux méthodes du gouvernement. Pourquoi cette révolte populaire à l'échelle de tout le pays et, comme nous l'avons vu plus haut, dans le milieu étudiant tant national qu'international ?

Tout simplement parce que ceux qui venaient d'être arrêtés représentaient l'espoir du peuple; ils étaient connus pour leur compétence professionnelle, leur patriotisme intransigeant, leur attachement aux valeurs les plus nobles d'une société civilisée : honnêteté intellectuelle, dévouement à l'intérêt général, intégrité matérielle et morale, générosité. Ils inspiraient confiance. Ils étaient responsables de la formation civique et intellectuelle de la jeunesse scolaire.

Pour toutes ces raisons, les parents d'élèves ont manifesté spontanément leur solidarité avec cette élite qui incarnait les intérêts des familles et la fierté de l'intelligentsia guinéenne. A partir de ce tournant, l'arbitraire s'est installé et la constitution a été vidée de son contenu, devenant ce que nous avons a appelé une « Constitution attrape-nigauds ».

En attendant que les historiens fassent leur oeuvre, je voudrais apporter mon témoignage dans le combat que nous avons mené pour défendre les enseignants, soutenus par la FEANF, l'UGEAO, les organisations humanitaires, en particulier Amnesty International qui venait d'être créée. Celle-ci fera de Kéita Koumandian, secrétaire général du Syndicat des enseignants de Guinée et de la Fédération des enseignants d'Afrique noire, son prisonnier de l'année 1964.

L'arrestation des enseignants éveille le soupçon des Guinéens sur la vérité d'un « complot » dénoncé un an auparavant par Sékou Touré. Par une mise en scène diaboliquement habile, il parvient presque à « convaincre » la population qu'un groupe composé de Diallo Ibrahima, l'un des premiers avocats guinéens exerçant à Conakry, de l'imam de la mosquée de Coronthie El Hadj Fodé Lamine Kaba et de quelques complices, ont pris les armes pour le renverser. Exhibition d'armes à la permanence du PDG à Conakry. Les Guinéens, incrédules, encaissent le coup. La répétition du même scénario un an après sème le doute dans l'esprit des gens. Ils s'interrogent sur la « culpabilité » de ces « comploteurs » de 1960.

Pour comprendre la révolte des étudiants et des élèves guinéens après l'arrestation des enseignants, il faut rappeler brièvement les relations naturelles et étroites qui ont toujours lié les deux syndicats qui poursuivent le même combat. Chaque organisation était invitée aux manifestations de l' autre. Pendant les vacances scolaires, une unité d'action totale associait les deux sur le terrain. Ils organisaient des activités culturelles et des débats politiques : congrès, séminaires, conférencesdébats, soirées théâtrales et artistiques au cours de quinzaines culturelles. Cette identité de vue est illustrée par le rapport suivant de la commission de l'enseignement présenté au congrès de l'UGEEG en juillet 1956 que nous publions pour éclairer le lecteur sur le chemin parcouru. Il faut de ce fait replacer ce texte dans son contexte de J'époque pour comprendre à la fois le fond et la forme. Le régime colonial est encore bien présent dans le pays.

« UGEEG » :
Rapport de la commission de l'enseignement à Conakry en juillet 1956

Si l'on se donne la peine de feuilleter le palmarès des établissements secondaires de Conakry, on est frappé par le nombre réduit de succès aux différents examens de fin d'année. Ainsi au collège classique, on compte sept admis au BEPC en 1954, vingt-six admis au collège moderne et aucun résultat positif au collège des filles. On est scandalisé devant de si médiocres résultats dont le bilan est dérisoire pour la Guinée. Cet état de fait a toujours été la règle. Cest une tradition qui dure depuis bientôt dix ans et qui fait que, pour un jeune candidat aux examens du premier cycle, le brevet est un diplôme inaccessible. Cet état d'esprit est savamment entretenu par des « professeurs » de fortune et provoque la panique parmi les élèves.
Nous ne pensons pas que ces résultats reflètent la valeur des candidats ; ils traduisent l'incompétence notoire du corps enseignant. La carence de celui-ci ne fait aucun doute ; pour le prouver, il suffit de se référer au journal officiel qui indique la qualification des professeurs. Au collège moderne de garçons, sur treize professeurs, il y a six instituteurs ; au collège des filles, sur huit professeurs, deux seulement ont une licence d'enseignement. Compte tenu de cette situation, le congrès de l'UGEEG réclame une réforme de l'enseignement.
Le congrès exige :

Conclusion

Nous voulons une véritable promotion de l'école guinéenne, condition sine qua non de la promotion de la Guinée Pour ce faire, nous demandons à la commission des bourses, l'octroi d'un plus grand nombre de bourses accordées selon le mérite des postulants. C'est un crime de condamner tout un peuple à l'obscurantisme au moment où l'Afrique a soif de culture. Nous voulons que la Guinée soit bien représentée dans la promotion de l'Afrique de demain.
Conakry, le 18 juillet 1956
Le rapporteur, Bah Thierno
Le président de la commission, Koly Mamadi

Le sauvetage des enseignants repose en partie sur la publicité que l'AEGF a assuré sur la scène internationale au mémorandum qu'ils avaient présenté au congrès de la CNTG (voir annexe 1).

Tibou Tounkara, refusant de collaborer avec le bureau, convoque un congrès extraordinaire les 13 et 14 janvier 1962 pour entériner la thèse du complot des enseignants et pour museler les étudiants. Au nom du bureau de la section de Paris, je présente le rapport suivant :

« Le congrès extraordinaire de l'AEGF de Janvier 1962 marque un tournant historique dans les annales de notre association. Ce virage explique l'état d'esprit nouveau qui préside à nos relations. Au militantisme désintéressé qui a toujours caractérisé notre engagement a fait place une course aux postes de responsabilités. A l'esprit de camaraderie que l'on est en droit d'attendre au sein de l'association, étant donné les conditions d'isolement qui sont les nôtres, dans un pays austère, se substitue la mesquinerie entre les compatriotes. A l'esprit d'union, d'entente et de solidarité, fondement de base de notre société traditionnelle, succède la division et la méfiance. Nous avons tous constaté un certain désintéressement vis-à-vis des réunions de l'AEGF. Le bureau du comité de coordination, qu'on nous a imposé, a dû envoyer aux « militants » une convocation dans laquelle ils menacent de supprimer la bourse à ceux qui ne pointeront pas aux assemblés générales. Est-ce que la bourse a été accordée pour venir à Paris assister à des réunions ou pour faire des études ? Cette menace, venant après la suppression des bourses aux membres de l'ancien comité directeur et des parents des enseignants arrêtés, traduit-elle la nouvelle mission des dirigeants ? Etes-vous nos défenseurs ou nos détracteurs ? »

Je pense que l'assiduité aux réunions et le paiement des bourses ne sont pas liés. La bourse n'est pas un cadeau politique même si parfois elle est accordée à certains selon des critères autres que le mérite personnel. Actuellement, aucun étudiant, nous devrions dire aucun « militant », car le critère d'appartenance à la JRDA prévaut sur le mérite scolaire, n'ose donner son point de vue sur la gestion du comité de coordination de peur d'être dénoncé comme ennemi de la Guinée.

L'ambassade sème la zizanie dans le milieu estudiantin en faisant croire qu'elle sait chaque jour ce que, chacun fait et ce qu'il pense. Elle envoie régulièrement des rapports à Conakry basés sur les dénigrements rapportés par des « mouchards » infiltrés parmi nous. Faut-il rappeler qu'en 1959 notre congrès avait fait avorter une tentative semblable en mobilisant les éléments objectifs et désintéressés qui avaient réussi à neutraliser les ambitieux de tous bords. Cette victoire nous avait permis de rétablir l'esprit de camaraderie et de fraternité au prix d'une vigilance permanente. L'AEGF-JRDA va mal à l'heure actuelle. Les militants dispersent leur énergie en fabriquant des espions parmi nous et en tendant pièges et provocations.

Le bureau actuel, au lieu de chercher à résoudre nos problèmes spécifiques d'étudiants expatriés, fiche les membres en pro-gouvernementaux et antiguinéens. Il nous divise et nous isole de nos frères africains et des amis de l'Afrique. Le climat de méfiance, suscité par les détracteurs installés dans le bureau, nous oblige à nous replier sur nous-mêmes, au lieu de confronter nos idées dans des débats francs pour sortir un programme minimum de mobilisation.

On nous distrait de nos objectifs essentiels en nous invitant à sanctionner sans preuves des camarades accusés de menées subversives au sein de l'association. Je fais allusion à l'affaire « Sow », manœuvre de diversion montée par une poignée d'opportunistes qui cherchent là une occasion de se faire bien voir et qui nourrit l'espoir de se faire récompenser pour « bons et loyaux services » rendus à la cause du parti. Une certaine campagne est faite actuellement pour nous exclure de la FEANF. La mauvaise foi, la suppression des bourses et les mensonges sont les principales armes des agents du PDG. Le bureau publie de fausses nouvelles sur certains membres et diffuse des tracts mettant en cause notre appartenance à la FEANF sans même que la question soit débattue. Nous ne pouvons accepter qu'un groupe d'opportunistes transforme l'association en une force d'oppression, de contrainte pour nous étouffer. Or, de l'aveu même des responsables, choisis par Tibou Tounkara, le militant n'est plus rien, le dirigeant peut tout — c'est la loi du parti, au nom du « centralisme démocratique » !

Nous ne devons pas accepter ces tentatives d'intimidation mal camouflées, ni le chantage consistant à assimiler tout contestataire en anti-Guinéen. Personne ne peut de gaieté de coeur choisir l'exil à vie. C'est le sort qui nous attend tous si nous n'éliminons pas ce bureau que nous n'avons pas choisi.

La FEANF a été l'une des plus fidèles alliées et défenseurs de la Guinée indépendante. Au moment où la Guinée était menacée d'asphyxie politique, économique et culturelle, elle s'est constamment solidarisée avec le gouvernement, lui servant de relais auprès de l'opinion internationale malgré l'hostilité des autres gouvernements africains. Elle reste le cadre idéal de lutte contre la tendance à la confiscation du pouvoir qui fait jour partout en Afrique. Dans de nombreux Etats, les libertés démocratiques n'existent que sur le papier : est légal ce que veut le parti unique ! La vie sauve n'est assurée à quelqu'un que dans la mesure où il obéit au pouvoir. La décision que nous aurons à prendre au sujet de la FEANF doit tenir compte de ces éléments. Nous devons cette fois donner le bon exemple. En effet lorsque nous nous sommes résignés à notre intégration dans la JRDA, les autres Etats (Mali, Sénégal, Côte d'Ivoire ... ) ont engagé la même épreuve contre leurs étudiants.

Sylla Costa présente un rapport d'organisation dans lequel le nouveau bureau déclare: « Depuis l'intégration dans la JRDA, acceptée par les étudiants en 1959, des modalités pratiques n'ont jamais été définies avec précision. C'est pourquoi l'intégration en fait n'a toujours pas eu lieu, si ce n'est dans les mots car les étudiants n'ont jamais participé effectivement à la vie de la JRDA. » Se heurtant à la contradiction entre l'appartenance à la JRDA et la nécessité de maintenir la solidarité avec les étudiants africains regroupés dans la FEANF et les étudiants français de l'UNEF pour la défense des intérêts estudiantins et le soutien à la lutte pour l'indépendance des peuples encore colonisés, le nouveau comité directeur est contraint à un choix difficile. Espérant plaire au gouvernement, il engage le processus de rupture avec la FEANF.

Pour réaliser leur dessein les nouveaux dirigeants font adopter un nouveau règlement intérieur qui s'inspire du centralisme démocratique en vigueur dans le parti unique. Selon ce texte les réunions obéiront désormais aux règles suivantes : seuls les chefs de délégation auront droit à la parole, la présence aux assemblées plénières et dans les commissions est obligatoire. Le bureau est chargé de contrôler la présence effective des délégués. Des sanctions seront prises contre les absents...

Pour obtenir la rupture avec la FEANF, le nouveau bureau devait neutraliser Sow Alfa Ibrahima, vice-président de l'AEGF. Il a été un des principaux artisans de la condamnation du gouvemement dans le combat qui oppose le gouvernement aux enseignants. Concernant l'intégration des étudiants dans la JRDA, il analyse les conséquences de cette décision dans une note adressée à l'ambassadeur, après avoir rappelé les principales dispositions prises par la conférence nationale du PDG : institution d'un comité JRDA au niveau de chaque académie (Paris, Marseille, Bordeaux, Toulouse, etc.), élection d'un délégué et d'un suppléant dans chaque centre pour représenter les étudiants, interdiction aux comités ainsi constitués de se regrouper en association nationale en France.

Les conséquences de l'application de ces mesures sont nombreuses. D'abord, la dissolution du comité directeur fait perdre à l'ambassade toute l'expérience accumulée par cet organe au cours de sa longue existence au service des étudiants d'une gestion saine et transparente des étudiants, à l'abri de toute pression. Ensuite la disparition de l'AEGF signifie l'isolement des étudiants guinéens dans les cités universitaires, la défense de leurs intérêts matériels et moraux, la lutte contre les violences racistes, les provocations policières et les crimes fascistes.

Enfin ces mesures entraînent la dispersion des étudiants dans des groupuscules rivaux, la rupture des liens de fraternité, de solidarité qui nous a toujours unis, elle consacre la disparition de la seule organisation démocratique au passé anticolonialiste conséquent; elle affaiblit la FEANF en la privant d'une des sections les plus dynamiques. Sow Alfa Ibrahima faisait partie des hommes à abattre à tout prix. Une campagne de dénigrement et de calomnies violentes est lancée contre lui. Elle débouche sur le vote d'une motion contre lui par des délégués achetés par l'ambassade, conformément à la motion sur la subversion suivante :

« Le comité de coordination du comité JRDA France, réuni les 20 et 21 avril 1962 à Paris, après analyse du rapport présenté par le bureau sur la subversion au sein de l'association, après avoir entendu les conclusions de la commission d'enquête et les explications de Sow Alfa Ibrahima, estime que :

décide la suspension de Sow Alfa Ibrahima pour huit mois.

Malgré ce plaidoyer, une majorité de vingt voix contre huit et trois abstentions décide notre rupture avec la FEANF conformément aux résolutions suivantes :

« Le congrès extraordinaire de l'AEGF réuni à Paris les 13 et 14 janvier 1962, considérant les informations données par les services de l'ambassade, notamment après avoir examiné de nombreux passages du rapport du secrétaire général du PDG à la deuxième session de la conférence nationale réunie en décembre à Labé ;

Le nouveau bureau de l'AEGF, ne montrant pas de zèle pour prendre ses distances avec la FEANF, est sommé par l'ambassadeur Tibou Tounkara de s'exécuter sans délai. A cet effet, il convoque le comité de coordination, qui adopte la motion suivante :

« Le comité de cordination de l'AEGF, comité JRDA-France, réuni en session ordinaire les 20 et 21 avril 1962 au centre culturel guinéen, 9 rue Léon Delhomme, Paris XVe, a examiné les éléments du litige existant entre l'AEGF et la FEANF. Il considère que :

— Depuis le congrès extraordinaire de l'AEGF, tenu les 13 et 14 janvier 1962, le bureau de l'AEGF, malgré ses intentions d'aplanir toutes les difficultés intérieures par des discussions avec le comité exécutif de la FEANF, n'a rencontré aucune compréhension de la part de ce dernier.
— Au cours de la réunion du 7 avril 1962, en raison de l'attitude intransigeante du CE de la FEANF, le bureau du comité de coordination a été mis dans l'obligation de suspendre ses relations avec le conseil d'administration de la FEANF.
— Au conseil d'administration de la FEANF, le fonds du problème opposant l'AEGF à la FEANF n'a été nullement abordé malgré toutes les explications apportées par nos responsables ; au contraire, seules des positions partisanes ont prévalu sur l'analyse objective des faits et des documents. Partant, le conseil d'administration de la FEANF
— a estimé qu'aucun élément nouveau ne justifie le réexamen de la résolution adoptée par le quatorzième congrès de la FEANF sur la Guinée a faussement accusé l'AEGF de vouloir présenter la FEANF comme une agence déguisée de l'impérialisme
— a donné mandat au comité exécutif de la FEANF de poursuivre sa campagne d'explication auprès des étudiants et du gouvernement guinéen sur ce problème.

Etant donné, d'une part les larges débats qui se sont déroulés au cours de notre comité de coordination avec la partielpation effective de la FEANF, représentée par son président et son vice-président aux affaires panafricaines et, d'autre part, toutes les informations nécessaires et utiles apportées par tous les délégués et le bureau du comité de coordination pour préciser la position des étudiants guinéens et faire toute la lumière sur la situation générale en Guinée et devant le désir exprimé par l'ensemble du comité de coordination de trouver une solulion commune à ce conflit intérieur et l'intransigeance des représentants de la FEANF félicite ie bureau du comité de coordination pour son action de conciliation.

Le comité décide :

  1. De suspendre toute relation avec la FEANF jusqu'au congrès de celle-ci en décembre 1962
  2. De quitter définitivement la FEANF si elle reconduit les positions de son quatorzième congrès sur la Guinée.
  3. Il rend la FEANF seule responsable de cette prise de position de l'AEGF et mandate le bureau du comité de coordination pour prendre toute mesure nécessaire pour l'application de cette décision.

En République Démocratique Allemande, les étudiants et stagiaires envoient le télégramme suivant aux présidents de la République, de l'Assemblée nationale, au bureau politique national et au gouvernement de la République de Guinée :

« Profondément émus nouvelles reçues de Guinée, protestons énergiquement contre les mesures antidémocratiques frappant authentiques patriotes africains, syndicat enseignants, élèves écoles secondaires et créant troubles sanglants dans pays.
Réaffirmons solidarité indéfectible syndicat enseignants, élèves et peuple martyr. Vous rendons entièrement responsable mesures brisant unité nationale. Exigeons libération immédiate patriotes, réouverture écoles secondaires, annulation mesures antidémocratiques dirigées contre peuple.»

De son côté, l'UGEAO adresse le message suivant au président guinéen :

« Etudiants africains groupés au sein de notre union, solidaires camarades étudiants guinéens Dakar, profondément bouleversés par mesures prises contre mouvement syndical et arrestations patriotes authentiques. Attirons attention votre gouvernement gravité actes portant atteinte forces antiimpérialistes. Adjurons gouvernement libérer et réhabiliter détenus ».

En URSS, en Pologne, en Tchécoslovaquie, les étudiants et stagiaires réagissent avec émotion à l'arrestation des enseignants.
L'environnement politique ne leur permettant aucune liberté d'action, ils sont contraints de rentrer à Conakry, en pleine année scolaire pour y subir une « rééducation ». Les ambassadeurs dans ces pays, en majorité instituteurs et membres du syndicat décapité, rivalisent de diligence pour exécuter les consignes du parti. Barry Biro, ambassadeur à Prague, sera le plus zélé. Il se vantera, au cours d'une escale à Paris et en route pour Conakry, d'être le premier diplomate à avoir rapatrié tous « ses » étudiants : « pas un ne manque », dira-t-il.

Une fois à Conakry, les étudiants sont pris en main par les permanents du parti qui leur proposent le marché suivant: une motion contre la FEANF en échange du retour à Moscou. Les récalcitrants rejoindront les lycéens au camp Alpha Yaya. Sans conviction, la motion suivante, muette sur les raisons de leur rapatriement et non signée, est publiée par le bureau politique national au nom des étudiants et stagiaires.

Motion des étudiants guinéens à Moscou

Le premier congrès extraordinaire des étudiants et stagiaires guinéens en URSS,

Le congrès élève une énergique protestation contre cette prétention de la FEANF qui s'érige en juge d'un peuple, d'un gouvernement et d'un parti qui, avant et après le 28 septembre 1958, n'ont cessé être à l'avant-garde de la grande lutte de libération des peuples d'Afrique.
Le congrès dénonce et condamne énergiquement l'attitude inqualifiable de la FEANF qui, de mauvaise foi, et par malhonnêteté intellectuelle a sciemment mené le jeu des ennemis de la révolution guinéenne en dénigrant systématiquement la politique de notre pays, politique faisant aujourd'hui l'orgueil de toute l'Afrique consciente en lutte contre l'impérialisme.
Le congrès rappelle à la FEANF que, depuis le 28 septembre 1958, aucun peuple, aucun gouvernement n'a jusqu'ici entamé ou achevé la décolonisation intégrale des vieilles structures du système colonial à l'instar de la Guinée.
Le congrès note avec regret que la FEANF qui se dit mouvement antiimpérialiste n'a jamais élevé une protestation contre les diverses formes d'oppression et de néocolonialisme que connaissent encore de nombreux pays indépendants d'Afrique.
Le congrès dément formellement les légères accusations de la FEANF et lui rappelle les conquêtes essentielles de notre peuple depuis sa libération.
En effet, où y a-t-il consolidation des monopoles dans un jeune Etat qui a pu en trois ans d'indépendance et de souveraineté :

Pour ne citer que cela, si toutes ces réalisations quantitatives et qualitatives répondent aux désirs du peuple : où y a-t-il étouffement des libertés démocratiques ou syndicales lorsqu'on sait que de tous les Eats indépendants d'Afrique, la République de Guinée est la seule qui ait :

Le congrès invite également la FEANF à relire la constitution de la Guinée qui fait du droit syndical un droit imprescriptible qui ne saurait être limité par aucune loi, par aucun décret.
Le congrès note également., que la FEANF oublie délibérement quen République de Guinée, les représentants élus des travailleurs participent à la vie de l'Etat et sont associés à la prise de toutes les décisions intéressant la vie de la nation.
Croyant à peine utile de faire allusion à l'accusation d'anticommunisme lancée par la FEANF contre le PDG et son gouvernement, le congrès rappelle que la constitution de la République de Guinée reconnaît le droit d'association et que, de ce fait, les ambitieux et les mécontents, dans. leurs mouvements séditieux, sont libres de se constituer ouvertement en organisations politiques, de jeunesse, de femmes, ou syndicales d'opposition.
Considérant tout ce qui précède, le congrès dénonce aux yeux de l'opinion publique mondiale les positions régressives et opportunistes des dirigeants de la FEANF, abandonnant graduellement l'idéal de liberté, de démocratie qui animait jadis la FEANF.
Le congrès dénonce énergiquement la FEANF comme un instrument d'agitation, de propagande, au service des ennemis de la véritable libération de l'Afrique.
Le congrès condamne la prise de position de la FEANF, ses méthodes et moyens d'action actuellement incompatibles avec la lutte héroïque que mènent les peuples d'Afrique pour la reconquête de leur dignité et de leur personnalité.
Le congrès met en garde les étudiants guinéens en France, en Allemagne démocratique, à Dakar, contre toute entreprise de la FEANF sur leurs activités et les invite à dénoncer vigoureusement toutes les attaques insensées de cette fédération contre le PDG, le gouvernement et les institutions de la Guinée.
Le congrès salue les conquêtes successives du peuple de Guinée, mobilisé au sein de son parti d'avant-garde, le PDG.
Le congrès considère toutes ces conquêtes comme un espoir des peuples en lutte pour leur libération et leur indépendance véritable.
Le congrès rend hommage au bureau politique national du PDG et à son gouvernement pour leur combativité, leur courage, leur clairvoyance et leur constante fidélité dans notre lutte de reconstruction nationale.
Le congrès leur renouvelle solennellement sa confiance totale et leur assure son soutien sans réserve.

Rappelons au passage que les mêmes « stratèges » du PDG, par les mêmes méthodes, avaient obligé l'association des parents d'élèves à publier un communiqué « félicitant le gouvernement d'avoir fermé les établissements scolaires « (sic). Devons-nous oublier tous ces faits ?

A partir de ce jour, je prends mes distances avec le syndicalisme étudiant. Pendant sept ans, je reste à l'écart des réunions. Je termine mes études et me consacre à ma famille. Je maintiens cependant des contacts indirects avec l'évolution politique du pays par l'intermédiaire de mon frère Bah Mahmoud, de Tiemo Aliou Bah et de Siradiou Diallo qui restent actifs dans le combat contre la dictature du PDG. Celle-ci s'installe méthodiquement, profondément, insidieusement, voire brutalement. Elle se renforce chaque jour sans que les Guinéens puissent lui opposer la moindre résistance politique ou militaire.

La nouvelle équipe de l'AEGF-JRDA composée de :

entre autres, entérine la thèse du complot. Elle applique la décision de nous intégrer dans la JRDA. Elle s'épuise rapidement dans des conflits d'intérêts qui les éloignent de la masse des étudiants. Ces derniers ne bénéficiant plus de la bourse d'études, s'engagent dans la vie active. Ils cumulent le travail salarié et la poursuite de leurs études. Ils s'installent à contre-coeur dans l'exil. A partir de 1963, le gouvernement supprime les bourses à tous ceux qui l'avaient soutenu un an auparavant. Sékou Touré déclare publiquement qu'il n'y a plus de Guinéens à l'extérieur. Ce nivellement des situations rétablit l'unité de l'AEGF.


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