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Opposition à la dictature du Parti Démocratique de Guinée


Dr. Thierno Bah
Mon combat pour la Guinée

Editions Khartala. Paris. 1996. 440 p.


Préface

Le docteur Bah Thierno est un membre de la diaspora guinéenne avec lequel j'entretiens depuis longtemps des rapports amicaux. Trente années durant, nos routes se sont croisées. en Côte d'Ivoire et en France. Lorsqu'un de mes quatre fils, volontaire du service national, tomba malade à Abidjan, Bah fut, avec M. Jacques Raphaël Leygues, alors ambassadeur de France, le seul à consacrer du temps à celui qui était isolé au Centre hospitalier universitaire de la capitale ivoirienne, attitude qui contribua beaucoup à renforcer notre amitié.

Par tempérament, Bah ne pouvait rester indifférent aux souffrances de ses compatriotes courbés, dès 1958, sous la féruIe de Sékou Touré. Le sens civique est en effet aussi solidement ancré en lui que le besoin de soigner qui l'a conduit à devenir médecin. Après un long et difficile combat politique, le Dr Bah Thierno constate aujourd'hui, avec consternation, comme tous les amis de son pays, l'incapacité de la classe politique à faire l'union. Aucun des huit candidats à l'élection présidentielle de décembre 1993 ne se positionne sur un plan national. Le tribalisme, aggravé également par des querelles de personnes, se manifeste au grand jour. Le président sortant, le général Lansana Conté s'appuie à la fois sur les Soussou et sur les Forestiers. Monsieur Alpha Condé fut le candidat des Malinké. Le vote peul se partage entre MM. Siradiou Diallo et Ba Mamadou, incapables de faire cause commune, et Lansana Conté.

A la lecture de ce parcours militant, on décèlera entre les lignes, comment, dix ans après la disparition du sanguinaire Guinéen, qui, tel Idi Amin Dada en Ouganda, ou Francisco Nguema en Guinée équatoriale, fit des milliers de morts et lança sur le chemin de l'exil des centaines de milliers de compatriotes, aucun des problèmes fondamentaux de la Guinée de cette fin de XXme siècle, n'a, jusqu'à présent, été réglé. De façon paradoxale, les Guinéens sont, en 1994, orphelins de Sékou Touré comme les Egyptiens sont eux-mêmes orphelins de Gamal Abdel Nasser, et les Ghanéens de Kwamé Nkrumah.

Bah est originaire de Labé, ville symbole de la « foulanité », coeur du Fouta-Djalon, qui est un des lieux d'ancrage de l'épopée historique du monde peul, comme Dori au Burkina Faso ou Sokoto au Nigeria. Après avoir fondé l'Organisation de libération de la Guinée (OLG), il est aujourd'hui, avec Ba Mamadou, l'un des animateurs de l'Union pour la nouvelle république (UNR).

Il a eu un long et difficile itinéraire personnel. Elève au lycée Van Vollenhoven de Dakar (aujourd'hui lycée Lamine Guèye), étudiant à l'Ecole préparatoire de médecine et de pharmacie de la capitale sénégalaise, il acheva ses études à Paris ; il y soutint sa thèse, consacrée aux questions de nutrition chez les dépressifs. Choisissant l'exil après l'arrestation des enseignants en 1961 et le procès à l'issue duquel des peines sévères furent prononcées contre des professeurs et instituteurs hostiles au régime, il se fixa à Abidjan. Pendant plus de vingt ans, il exerça les fonctions de médecin-conseil de la Sécurité sociale ivoirienne, poursuivant son action militante avec discrétion, pour ne pas placer les autorités du pays d'accueil dans l'embarras.

Pendant longtemps, la majorité écrasante des représentants de la presse internationale de grande information bouda le Dr Bah Thierno et ses ami, comme elle bouda la plupart des opposants guinéens. La gauche française avait auréolé Sékou Touré d'une aura exceptionnelle, due au seul fait que, lors du référendum constitutionnel de septembre 1958, le leader guinéen avait osé défier le général de Gaulle en invitant ses compatriotes à rejeter la Communauté franco-africaine. Grâce à cet égarement, le despote de Conakry put éliminer tous ses concurrents potentiels, réalisant avec la complicité du monde extérieur l'objectif qu'il avait clairement annoncé, dès septembre 1958, dans un des discours véhéments imités de ceux de Fidel Castro : « Envoyer au poteau tous les contre-révolutionnaires ». Dès lors, en toute impunité, accompagné par les louanges de L'Humanité, Sékou Touré expédia à la mort, après des jugements sommaires devant des tribunaux d'exception des centaines de Guinéens, ainsi que quelques étrangers.

Les conspirations, les unes réelles, mais la plupart montées de toutes pièces, furent régulièrement annoncées par le régime de Conakry : « complot des organisations gaullistes extérieures » en avril 1960 « complot des enseignants » de novembre 1961 arrestation de mercenaires en février 1968 tentative de coup d'Etat de janvier 1969 tentative de débarquement à Conakry, d'opposants en novembre 1970... A la faveur de cette fièvre obsidionale, Sékou Touré mit en place un système concentrationnaire spécifique : néanmoins, nombreux furent les admirateurs du dictateur qui ignorèrent systématiquement le goulag guinéen et rangèrent les récits hallucinants des survivants du camp Boiro au rang de la propagande contre-révolutionnaire.

Ayant découvert la Guinée à l'époque coloniale, en 1955, ayant eu le privilège d'y retourner en 1960, je constatais avec stupéfaction avec quelle rapidité le niveau de vie des habitants s'y était dégradé et le champ d'exercice des libertés publiques considérablement rétréci. De retour à Paris, bénéficiant de cette confiance absolue qu'Hubert Beuve-Méry accordait à ses collaborateurs, j'ai pu publier la série d'articles ici reproduite par mon ami Bah. Ces textes me valurent la vindicte de quelques-uns de mes grands anciens du Monde, journal dont j'avais rejoint les rangs de la rédaction en mai 1958 ; l'un de ceux avec lequels je partageais le même bureau refusa même de me serrer la main durant plusieurs mois parce que mon reportage avait « souillé la révolution guinéenne » (sic).

A l'issue des pendaisons publiques du 26 janvier 1970 à Conakry, nombreux furent ceux qui parmi les commentateurs de la presse de gauche surent trouver des excuses au bourreau. Il est vrai que le Pol Pot africain que fut Sékou Touré exerça durant plusieurs décennies une véritable fascination sur un certain nombre d'étrangers pourtant connus pour leur lucidité politique et la sûreté de leur jugement, et même sur certaines de ses victimes, dont Jacques Démarchelier, Français d'origine, qui représenta la Guinée dans plusieurs instances parlementaires. Ce n'est pas le cas du Dr Bah Thierno qui n'ignore rien des terribles purges dont furent les innocentes victimes des hommes comme le maître de ballet Kéita Fodéba, ancien ministre de l'Intérieur ou le magistrat Diallo Telli, ancien secrétaire général de l'Organisation de l'unité africaine, suivis de milliers d'autres, anonymes, disparus par mort lente.

Mettant à profit son exceptionnelle mémoire, étayée par de nombreux documents inédits, l'auteur de Mon combat pour la Guinée, parvient à conduire son récit à la fois sans faiblesse et sans haine. Il raconte ce que fut la fantastique mystification guinéenne, fable sanglante orchestrée par un mythomane dont le cynisme rappelle celui du Libyen Mommar Kadhafi qui, lui, a au moins le mérite d'avoir élevé le niveau de vie de ses concitoyens. En réalité, en matière de paupérisation d'un pays qui, au moment de son accession à l'indépendance, suscitait d'immenses espoirs, c'est moins à la Libye contemporaine qu'à la défunte république malgache de l'amiral Didier Ratsiraka qu'il faut comparer la Guinée en 1994.

Son ambition actuelle est de réconcilier les quatre universitaires, Ba Mamadou, Condé Alpha, Diallo Siradiou et Kaba Mansour, qui se sont présentés à la première élection présidentielle pluraliste, en utilisant, outre les arguments de bon sens, les liens de parenté et d'amitié qui, à des titres divers, l'unissent à chacun d'entre eux.

En dominant leurs rivalités politiques, leurs clivages ethniques et en subordonnant leurs ambitions personnelles à l'intérêt de la Guinée, ils peuvent incarner l'espoir du peuple guinéen martyr et rétablir une véritable démocratie de développement.

Appartenant à la même génération que le Sénégalais Abdou Diouf, le Malien Alpha Oumar Konaré, le Béninois Soglo Nicéphore et l'lvoirien Konan Bedié Henri, il compte sur le concours de ces dirigeants pour atteindre cet objectif. L'entente de ces leaders autour des idéaux du combat de leur jeunesse, au sein de l'Union générale des étudiants de l'Afrique de l'Ouest (UGEAO) et de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (FEANF), dans les années 60, est de nature à donner un second souffle à une politique d'intégration africaine régionale digne de ce nom, à l'aube du troisième millénaire, avec l'aide de la France et de l'Union européenne.

Philippe Decraene


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