webGuinée/Camp Boiro Memorial
Human Rights Watch
Afrique de l’Ouest : guerriers errants recrutés dans
de nouveaux conflits
Empêcher de nouvelles atrocités nécessite de mettre un terme
au cycle infernal qui pousse les mercenaires de la région à combattre
(New York, 13 avril 2005) - Des milliers de jeunes hommes et de garçons, dont bon nombre ont commis des atrocités alors qu’ils combattaient dans les violentes guerres civiles d’Afrique de l’Ouest, sont confrontés à un nouveau recrutement pour rejoindre les conflits en cours d’émergence dans la région, a déclaré Human Rights Watch dans un nouveau rapport publié aujourd’hui. Les efforts internationaux pour désarmer ces combattants doivent leur fournir d’autres options que celle de la guerre.
La Côte d'Ivoire et la Guinée, deux pays marqués par une instabilité politique
croissante, sont les théâtres actuels vers lesquels sont attirés
ces jeunes combattants, selon Human Rights Watch.
La vie de ces « guerriers régionaux » est décrite dans
un rapport de 66 pages, «Jeunesse, pauvreté et
sang : l’héritage mortel des guerriers régionaux d’Afrique de l’Ouest».
Sur la base d’entretiens avec environ 60 anciens combattants ayant franchi
les frontières pour se battre au Liberia, en Sierra Leone, en Côte
d'Ivoire et en Guinée, le rapport explore les forces qui sous-tendent le
phénomène de ces mercenaires transfrontaliers en Afrique de l’Ouest.
Depuis les années 80, l’impunité et l’appauvrissement
ont alimenté un mécanisme de violence extrême dans des pays
comme le Liberia, la Sierra Leone et la Côte d'Ivoire. A maintes reprises,
ces combattants – dont la plupart ont débuté leur « carrière » militaire
lorsqu’ils étaient enfants après avoir été recrutés
de force pour combattre avec un groupe armé – sont attirés
par les conflits qui déchirent la région. Nombre de ces combattants
commettent ensuite des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité envers
des civils. Des politiques gouvernementales corrompues et répressives, ainsi
que des marchands d’armes inondant la région de leurs produits, ont
entraîné des conflits internes supplémentaires.
« Briser le cycle des atrocités en Afrique de l’Ouest dépend
du désarmement de ces combattants, de leur démobilisation et de la
mise à disposition d’autres options que celle de la guerre, » a
déclaré Peter Takirambudde, Directeur de la division Afrique à Human
Rights Watch. « Prendre des demi-mesures, c’est à coup sûr
de nouveaux appels lancés à la communauté internationale pour
qu’elle intervienne dans les conflits de la région, bien trop tard
pour qu’il soit encore possible d’empêcher de nouvelles atrocités. »
Au cours de l’année écoulée, plus des deux-tiers des
anciens combattants interrogés par Human Rights Watch ont déclaré qu’ils
avaient été sollicités pour se joindre à des « missions » de
combat en Guinée et en Côte d'Ivoire. Parmi ceux qui ont été recrutés
pour se battre en Guinée voisine, la moitié environ a été approchée
par des commandants affirmant représenter une insurrection guinéenne
en cours de formation. L’autre moitié avait été contactée
par des commandants affirmant soutenir le Président guinéen Lansana
Conté.
Le mois dernier encore, une mission de Human Rights Watch au Liberia a montré que
des centaines de Libériens récemment démobilisés, dont
des enfants, avaient de nouveau été recrutés depuis octobre
pour se battre en Côte d'Ivoire. Selon ceux interrogées dans le Sud-Est
du Liberia, ils sont allés se battre aux côtés des milices
associées au gouvernement ivoirien.
Ces jeunes combattants sont à la fois victimes et auteurs de graves violations
des droits humains, a déclaré Human Rights Watch. Le rapport décrit
comment, après le recrutement initial dans une faction en guerre, ils sont
happés par un monde de brutalité, de difficultés physiques,
de travail forcé et de consommation de drogues. Le rapport montre également
comment ils en ressortent en guerriers prêts à violer, enlever, mutiler
et tuer des civils.
Tous les combattants interrogés ont combattu avec des groupes qui ont, à des
degrés divers, commis de graves crimes contre les droits humains envers
les civils, souvent sur une vaste échelle et de façon systématique.
Les combattants interrogés par Human Rights Watch ont combattu avec des
groupes tels que le Front National Patriotique du Liberia (NPFL) et le Front Uni
Révolutionnaire de Sierra Leone (RUF). Bien que ces groupes armés
soient responsables des meurtres, des viols et des mutilations de dizaines de milliers
de civils, les auteurs de ces actes ont largement bénéficié d’une
totale impunité pour les atrocités qu’ils avaient commises.
Lorsque les jeunes interrogés ont été de nouveau recrutés
dans les guerres qui ont suivi, tous étaient sans emploi ou vivaient dans
des conditions économiques précaires. Ils étaient motivés
par la promesse de compensations financières et l’opportunité de
se livrer à des pillages.
« On pensait que les choses se passeraient bien mais tout est encore allé mal.
Il n’y avait pas de nourriture, » a déclaré un combattant
libérien qui avait combattu dans différentes guerres dans toute l’Afrique
de l’Ouest. « Je devais nourrir mes parents. Les commandants ont dit
qu’on pouvait se payer nous-mêmes, ce qui veut dire piller. »
La plupart des personnes interrogées ont reçu au moins une partie
des compensations financières offertes par les recruteurs. Tous ont participé à la
mise à sac et au pillage des biens civils et en ont tiré profit – ce
qui constitue en soi un crime de guerre. La plupart ont décrit avoir utilisé l’argent
pour payer un loyer, des frais de scolarité ou des frais médicaux
pour leur famille élargie ou s’être livrés à un
petit commerce.
« Le fait que la guerre soit devenue la seule porte de sortie économique
pour des milliers de jeunes met en évidence les graves défaillances
des gouvernements de leur pays, » a déclaré Takirambudde.
Les efforts internationaux pour désarmer et réintégrer d’anciens
combattants dans leur communauté d’origine n’ont eu qu’un
succès limité à ce jour, a déclaré Human Rights
Watch. Le rapport met en évidence des problèmes dans les programmes
des Nations unies de désarmement, démobilisation et réintégration
en Sierra Leone et au Liberia. Le rapport détaille la corruption pratiquée
par les commandants et les responsables des programmes de désarmement qui
ont détourné à leur profit des fonds destinés à leurs
subordonnés.
Les jeunes combattants interrogés pour le rapport soulignaient le fait que
ces programmes manquent de procédures adéquates pour enregistrer
les plaintes pour corruption. Ils ont décrit comment les défauts
des programmes de démobilisation ont grandement contribué à leur
décision de reprendre les armes dans les conflits ultérieurs.
Le rapport montre également comment une grave absence de fonds pour le programme
libérien de désarmement a laissé environ 40 000 combattants
exposés au risque de ne pouvoir bénéficier de formation et
d’éducation, les rendant encore plus vulnérables pour un nouveau
recrutement dans de futurs conflits armés.