GUINÉE: INCERTITUDES
AUTOUR D'UNE FIN DE RÈGNE
19 décembre 2003

ICG Rapport Afrique No. 74
Freetown/Bruxelles
TABLE DES MATIÈRES
SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS.................................................................................. i
II. UNE CRISE ECONOMIQUE ET SOCIALE EN PANNE D'EXPRESSION POLITIQUE 2
A. La Guinée, un Destin Postcolonial Singulier. 2
B. La Période Lansana Conté,
un Régime Fragile. 4
1. La longévité du régime Conté. 4
2. La maladie du président, une hypothèque
sur le futur immédiat du régime. 4
C. Une situation économique et sociale préoccupante. 5
III. Dans l'attente d'une fin de
règne: les acteurs du jeu politique.. 8
A. Une Opposition Impuissante, un Processus Electoral
Manipulé. 8
C. L'armée, un Acteur Clé de la Transition en
Guinée. 11
1. Des rapports instables entre le pouvoir et
l'armée. 11
2. La restructuration des forces de sécurité,
un élément de stabilité interne. 12
D. Puissances Internationales: Arbitres Indécis
de la Succession. 15
IV. LA GUINéE DANS LES GUERRES DU FLEUVE MANO: UNE
IMPLICATION DANGEREUSE 17
A. L'implication de la Guinée dans le Conflit
Libérien. 17
B. Un Nouveau Foyer d'instabilité: Les Retombées
de la Guerre Ivoirienne. 19
C. L'ètat Actuel des Tensions Intercommunautaires
en Guinée Forestière. 20
A. Les Scénarios Envisageables. 22
B. Les Facteurs de Stabilité. 22
ANNEXES
A.
Carte de
Guinée........................................................................................................... 26
B.
Glossaire..................................................................................................................... 27
C.
Les
Principaux Mouvements de Protestation en 2002/03........................................... 29
D.
A Propos de
L'International Crisis Group................................................................. 30
E.
Rapports et
Briefings de L'ICG................................................................................... 31
F.
Conseil
D'administration de L'ICG............................................................................ 38

ICG
Rapport Afrique No. 74 19
décembre 2003
GUINéE:
INCERTITUDES AUTOUR D'UNE FIN DE RèGNE
SYNTHèSE ET RECOMMANDATIONS
Les rumeurs persistantes sur
l'état de santé du président et sur la fin prochaine du régime plongent
actuellement la Guinée dans un état d'incertitude préoccupant. Le gouvernement
et la classe politique guinéens, en collaboration avec la communauté
internationale, devra prendre des mesures destinées à assurer la stabilité du pays à moyen terme s'il ne veut pas subir le même sort que ses voisins frappés par des
gueres intestines. Alors qu'aucun observateur de la politique guinéenne ne se
fait d'illusions sur les résultats de l'élection présidentielle du 21 décembre,
tout reste à faire pour
assurer d'une part une transition politique pacifique
après l'éventuelle disparition du Président Lansana Conté et pour garantir
d'autre part le passage d'un régime
autoritaire à un gouvernement civil fondé, pour la première fois dans la vie
politique de la République guinéenne,
sur des élections véritablement démocratiques et transparentes.
La situation est d'autant
plus inquiétante que le pays est confronté à une crise sociale et économique
dont la population est aujourd'hui la première victime. La crise actuelle
nourrit un vif mécontentement populaire que le pouvoir en place continue
d'étouffer usant alternativement de l'intimidation, de la violence et de la
désignation de boucs émissaires. L'apathie apparente du peuple guinéen, liée à
l'histoire spécifique de la violence policière en Guinée, ne doit pas faire
illusion. Plus le mécontentement croissant de la population est étouffé, plus
il risque d'emprunter, dans un proche avenir, des formes d'expression plus
radicales.
Dans un contexte régional particulièrement
volatil, on s'inquiète de voir la Guinée connaître, à son tour, la guerre
civile. Une telle dérive est d'autant plus à craindre que la Guinée s'est
impliquée de façon dangereuse dans les conflits de la Mano River en soutenant
notamment la rebéllion libérienne. Le présent rapport met en évidence les
risques de dérives violentes qui menacent la Guinée du fait de son implication
dans le conflit libérien et formule des recommandations afin de les réduire.
Les élections
présidentielles du 21 décembre, dont l'issue ne fait presque plus aucun doute,
ne devraient rien changer aux problèmes de fond que traverse le pays. Le processus
politique reste bloqué par la manipulation du système électoral et par les
divisions et faiblesses de l'opposition légale. Toutefois, l'absence de
successeur officiel en cas de disparition du président laisse la porte ouverte
aux appétits politiques. Les différents clans qui composent l'entourage
présidentiel ont certes intérêt à assurer la continuité du régime pour
préserver leurs privilèges. Cependant, les querelles qui les opposent
constituent un élément d'instabilité et d'incertitude important. Dans ce
contexte, de nombreux observateurs estiment que seule l'armée est en mesure
d'assurer une transition politique en préservant la paix civile.
Toute la question reste de
savoir si l'armée saura taire ses différends internes et s'accorder sur un candidat
à la transition pour sauver son unité et ses privilèges. Un désaccord sur le
nom du successeur de Conté pourrait faire éclater au grand jour les divisions
générationnelles et ethniques existant au sein de l'armée. La crise de
succession pourrait dès lors se révéler plus violente et plus durable que celle
qui avait marquée la fin de l'ère Sékou Touré, premier président de la Guinée
mort en 1984. Par ailleurs, les rapports ambigus qui unissent le pouvoir et
l'armée constituent un autre élément d'incertitude. Dans le contexte d'un
régime fragilisé par la maladie du président et le mécontentement populaire,
des tentatives de coup d'Etat sont susceptibles de se produire même si l'armée
demeure sous surveillance.
Les risques de dérive
violente en Guinée ne sont pas seulement liés à une éventuelle crise de
succession en capitale. Ils sont également liés à la propagation des violences
armées que l'on observe depuis plusieurs années dans la région du fleuve Mano
et plus précisément à la forte implication du Président Conté dans le conflit
libérien. Cette implication aux côtés des rebelles libériens a contribué à
nourrir les tensions entre les communautés qui peuplent la région forestière,
une région frontalière avec le Libéria, le Sierra Léone et la Côte d'Ivoire.
Par ailleurs, l'intense circulation des armes et des combattants irréguliers
dans cette région constitue l'un des principaux facteurs d'inquiétude dans le
pays. Ces combattants aux allégeances aléatoires pourraient demain servir les
intérêts d'entrepreneurs politico-militaires désireux de semer le désordre
et/ou tenter de prendre le pouvoir par les armes.
Il ne faut cependant pas
négliger les éléments de stabilité qui distinguent la Guinée de ses voisins:
restructuration des forces de sécurité, absence des médias de la haine, force du sentiment d'appartenance nationale – qui ne dissipe cependant pas les
rancoeurs interethniques – et la volonté, parfois ambiguë, des puissances
internationales de préserver la stabilité en Guinée.
Quoi qu'il en soit, la Guinée, à l'instar de la
sous-région, semble aujourd'hui arrivée à un tournant décisif. Des risques de
déstabilisation localisée à la crise de succession généralisée, la succession
du régime de Conté s'inscrit dans un contexte chargé d'incertitudes. ICG attire
l'attention sur ces risques en soulignant une fois de plus que les violences
armées continueront d'agiter la région du fleuve Mano tant qu'une solution
régionale incluant l'ensemble des pays concernés ne sera pas élaborée.
Recommandations
Au gouvernement guinéen:
1. Mettre en place des mesures
qui pourront garantir le passage du régime autoritaire actuel à un gouvernement
démocratiquement élu après la disparition du Président Lansana Conté, en
particulier:
(a)
réconcilier les communautés en forêt, en établissant de toute urgence une
commission d'enquête indépendante sur les violences qui marquent la région
depuis le début des années 1990; et
(b)
libéraliser de toute urgence l'espace politique en permettant aux médias
d'exprimer des points de vue différents sur l'avenir du pays.
2. Poursuivre l'effort
de restructuration des forces de sécurité en l'étendant aux forces de police et
de gendarmerie.
3. Stopper immédiatement
tout soutien aux groupes armés étrangers, en particulier au LURD.
Aux principaux partenaires de la Guinée, en particulier la France, les Etats-Unis et les
bailleurs de fonds:
4. Reconsidérer leurs
politiques à l'égard de la Guinée, considérant que la disparition de Charles
Taylor, ainsi que la montée de tensions internes en Guinée même, ont
profondément changé l'équilibre régional, et développer notamment une politique
qui insiste sur la nécessité d'une transition démocratique et d'un désengagement
guinéen des guerres régionales, en particulier:
(a)
reconsidérer
les programmes de coopération militaire existants dans le but de former une
armée guinéenne adaptée à un gouvernement civil et démocratique, insistant
notamment sur l'importance de l'éducation civique dans la formation des
officiers et soldats;
(b)
conditionner
les programmes de coopération militaire à une cessation immédiate de tout
soutien par la Guinée aux groupes armés libériens; et
(c)
exiger l'établissement
de garanties claires d'ouverture démocratique avant l'octroi de nouvelles
aides.
Au Conseil de Sécurité:
5. Exprimer au gouvernement
guinéen la préoccupation que cause au Conseil l'appui apporté par la Guinée au
LURD, informer le gouvernement guinéen
qu'il est en contravention de la résolution
1478 du Conseil concernant l'embargo sur l'exportation des armes au Libéria, et
exiger publiquement que cette résolution soit respectée.
A l'UNICEF et à l'UNHCR:
6.
Veiller à ce que les camps de réfugiés ne servent pas de base de
recrutement à de quelconques mouvements rebelles.
A l'Union Européenne:
7.
Continuer
d'employer après les élections les disposition de l'article 96 de l'accord de
Cotonou, lui permettant d'ouvrir des consultations avec ses partenaires en vue
de renforcer le respect des droits de l'homme et de la démocratie dans les pays
signataires du même accord, et demander au gouvernement guinéen d'établir une
liste de mesures censées assurer le passage de pouvoir du gouvernement actuel à
un gouvernement démocratiquement élu.
Freetown/Bruxelles, 19 décembre 2003
Entre l'annonce officielle
de la maladie du Président Lansana Conté en décembre 2002 et la tenue des
élections présidentielles le 21 décembre prochain, la Guinée aura connu une
année marquée par de nombreuses tensions politiques, économiques et sociales. Suite
à d'incessantes coupures d'eau et d'électricité, à la flambée des prix des
biens de première nécessité, les six premiers mois de l'année ont cristallisé
une forte agitation sociale à Conakry ainsi que dans certaines villes de
l'intérieur comme le démontre notamment la grève des étudiants à Kankan en
février dernier.
Dans le même temps, le pays
est traversé par des rumeurs répétées de coup d'Etat à mesure que l'on
s'approche de la fin de l'année et des échéances électorales. Certes, la Guinée
n'est pas le seul pays à connaître une telle agitation politique et sociale.
Cependant, dans un contexte régional particulièrement volatil –
affrontements et tensions armées en Côte d'Ivoire et au Libéria, retour
des tensions en Sierra Léone,[1] coup d'Etat militaire en Guinée-Bissau – certains
s'inquiètent de voir la Guinée suivre le même chemin que ses voisins immédiats
et connaître, à son tour, la guerre civile.
Depuis près de quinze ans, la
région du fleuve Mano (Libéria, Sierra Léone, Guinée) est marquée par une situation
de conflits récurrents. On peut désormais ajouter la Côte d'Ivoire parmi les victimes
de cette instabilité régionale. La plupart des analyses soulignent, de façon
récurrente, l'inquiétante interdépendance des conflits libériens, sierra
léonais et ivoiriens.[2] En effet, dans cette zone de fortes turbulences, les
frontières n'empêchent plus le déplacement des groupes armés ni l'échange des
produits liés à l'économie de guerre.
Suite aux conflits libériens
et sierra léonais des années 1990, des groupes de jeunes combattants
irréguliers, aux allégeances particulièrement aléatoires, se sont constitués
dans la région et se déplacent au gré des combats.Selon les Nations Unies,
plusieurs dizaines de milliers de jeunes combattants sont laissés dans le
désoeuvrement suite à la suspension des combats au Libéria. Tant qu'ils
n'auront pas été désarmés et démobilisés, ils constitueront une force de
nuisance qui pourrait, demain, être manipulée et se laisser tenter par une
aventure en Sierra Léone, en Côte d'Ivoire ou en Guinée, si l'opportunité devait
se présenter.
Les conflits de Sierra Léone
et du Libéria ont déjà directement affecté la Guinée. Entre septembre 2000 et
mars 2001, le pays a été victime d'une série d'agressions de la part de groupes
armés venus du Libéria et du Sierra Léone.[3] Si Charles Taylor est considéré comme le principal
instigateur de ces attaques, le régime de Conté porte aussi une part de
responsabilité du fait du soutien actif qu'il apporte à des mouvements armés
libériens[4] ou sierra léonais. En dépit du choc qu'ont constitué les agressions de 2000, la Guinée n'a pas sombré dans la guerre civile comme on pouvait le craindre. Elle a d'abord su contenir et repousser ses agresseurs en partie grâce au soutien militaire de pays occidentaux comme les Etats-Unis et la France. Elle a également évité qu'en région forestière, zone la plus affectée par les combats, les tensions intercommunautaires, avivées par ces attaques et par la présence de bases arrières du LURD, ne dégénèrent en conflits ouverts. Depuis ces attaques, l'armée guinéenne s'est restructurée et redéployée. Elle contrôle désormais plus efficacement ses frontières y compris avec la Côte d'Ivoire qui a connu un regain de violences depuis septembre 2002.
Les événements tragiques de
septembre 2000 auraient cependant du constituer un coup de semonce pour le
régime de Conté et l'avertir des dangers du jeu troublé auquel il se prête en
soutenant et en abritant des mouvements rebelles. Malheureusement, le régime de
Conté a choisi de poursuivre sa politique de soutien au LURD sans tenir compte
de la montée des tensions en région forestière. Or, l'implication de la Guinée
dans la crise libérienne pourrait à nouveau se retourner contre elle. Dans le
contexte d'un régime fragilisé par la maladie du président et le mécontentement
populaire, des entrepreneurs politiques peu scrupuleux pourraient, en effet,
tenter de prendre le pouvoir par la force. Les groupes de combattants
irréguliers, actuellement présents aux frontières de la Guinée, pourraient alors
être mobilisés par un parti ou un autre ou profiter de la confusion pour
pénétrer en Guinée et y semer le désordre.
Ce rapport tente d'évaluer
les risques d'implosion à court et moyen terme en République de Guinée. Il
s'interroge sur les facteurs, endogènes et exogènes, susceptibles de favoriser
le développement des violences collectives. Il est également attentif aux
éléments qui ont permis jusqu'ici à la Guinée d'échapper au sort de ses voisins
sierra léonais, libériens et ivoiriens.
La situation actuelle de la
Guinée reste encore très marquée par la singularité de son destin postcolonial.
La Guinée a été le premier et seul pays francophone d'Afrique de l'Ouest à
prendre son indépendance dès 1958 après le "Non" au référendum
proposé par le Général de Gaulle.[5] Le nouveau leader guinéen, Ahmed Sékou Touré, déclare
alors: "mieux vaut la liberté dans la pauvreté que la richesse dans
l'esclavage". Ce "non" historique à la France provoque un
véritable divorce entre la Guinée et son ancienne métropole.
Il marque encore aujourd'hui
l'état des relations de la Guinée avec les puissances internationales. Si la
France a effectué un certain retour sous le régime du Président Conté, la
Guinée est loin d'appartenir à son "pré carré" ouest africain.
L'influence de l'ancienne métropole est ainsi contrebalancée par le jeu
d'autres puissances internationales: hier les pays du bloc soviétique,
aujourd'hui les Etats-Unis qui opèrent un déploiement remarqué dans le pays.[6] Contrairement à son prédécesseur qui s'était refermé sur
lui-même, le régime du Président Lansana Conté a su, ces dernières années,
capitaliser l'assistance de ces différentes puissances internationales.
La Première République
(1958-1984) est marquée par le règne sans partage de Sékou Touré. Influencé par
le socialisme, ce dernier se tourne vers le bloc soviétique pour palier au
départ des Français. Pour l'essentiel cependant, le pays se referme sur lui-même.
Sékou Touré met en effet en place un régime policier extrêmement répressif dont
le camp Boiro, camp d'internement et d'exécution des prisonniers politiques,
est le symbole le plus sombre. La dictature de Sékou Touré a laissé des marques
profondes dans la société guinéenne: la méfiance vis-à-vis de l'extérieur est
encore un réflexe courant dans le pays en particulier parmi les vieilles
générations. La peur de la répression policière est encore forte et explique en
partie que la crise sociale actuelle peine à trouver son expression politique.
Dans ce contexte, la société civile ne parvient pas à générer des formes de
résistance à l'Etat. Pris dans une paranoïa des coups d'Etat, Sékou Touré
orchestrait des complots pour mieux décimer toute opposition. De fait, comme au
temps colonial, la résistance à l'Etat passe moins par la confrontation directe
que par l'évitement ou l'escapisme.
Pour échapper à la férule du
dictateur guinéen, une partie de l'intelligentsia se réfugie à l'étranger. La
plupart de ces "Guinéens off shore", comme on a coutume de les
appeler localement, ne sont revenus au pays qu'après le décès de Sékou Touré en
1984. Enrichis dans les affaires ou sachant tirer partie des réseaux qu'ils ont
constitués en Occident, une grande partie des leaders actuels de l'opposition
politique sont issus de cette diaspora guinéenne.[7] De nombreux guinéens ont par ailleurs émigré dans la
sous région: alors que l'économie guinéenne peinait à se développer en dépit de
ressources naturelles importantes, les migrants ont tenté leur chance dans les
pays limitrophes comme la Côte d'Ivoire, alors en plein développement,
mais aussi le Sierra Léone[8]
et le Libéria.[9]
Sous Sékou Touré, l'émigration a ainsi constitué la soupape de sécurité d'une
société soumise à un Etat policier et confrontée aux problèmes de
sous-développement économique. Or, dans les années 1990, les possibilités
d'émigrer ont fortement diminué alors même que les conflits de Sierra
Léone, du Libéria et maintenant de Côte d'Ivoire ramènent des dizaines de milliers
de migrants guinéens vers leur pays d'origine.
Le régime de Sékou
Touré s'est par ailleurs distingué par sa volonté de lutter contre les
particularismes ethniques,[10]
de transformer en profondeur la société et d'exalter un sentiment
d'appartenance national. Certes la Guinée est une nation artificiellement créée
par les découpages coloniaux: elle réunit des peuples qui n'ont pas eu
l'habitude de vivre ensemble auparavant et qui se sont même parfois affrontés
dans le passé. La Première République n'a certes pas supprimé tous les
antagonismes ethniques qui existent en Guinée, mais elle a indéniablement créé
un sentiment d'appartenance à la nation dont beaucoup de Guinéens tirent
fierté. Contrairement à ses voisins libériens et ivoiriens, il n'existe pas en
Guinée de mouvement qui contesterait l'appartenance à la nation d'une fraction
particulière de la population. C'est un incontestable élément de stabilité
interne même si, une fois de plus, les tensions intercommunautaires sont loin
d'être inexistantes.[11]
Le Président Lansana Conté a d'ailleurs su mobiliser à son profit ce sentiment
d'appartenance collectif lorsque la Guinée a été victime d'agressions armées en
septembre 2000.[12]
Il a appelé les guinéens à faire bloc contre l'envahisseur extérieur, reprenant
à son compte une terminologie efficace héritée de l'époque Sékou Touré.
La Seconde République
émerge sur les décombres de la dictature de Sékou Touré dont le décès en 1984
permet à l'armée de prendre rapidement le pouvoir. Après des règlements de
compte internes en 1985, c'est le Colonel Lansana Conté, un soussou de la Basse
Côte, qui prend les rênes du pouvoir. En 1991, ce militaire de carrière donne
un caractère plus civil à son pouvoir en introduisant le multipartisme qui
marque la naissance de la Troisième République. Des élections pluralistes sont
organisées en 1993 et remportées par Conté dès le premier tour après
l'annulation des résultats dans les principaux fiefs de ses adversaires
politiques. La Troisième République n'est plus un régime policier aussi
virulent et exclusif que celui installé du temps de Sékou Touré, le régime de
Lansana Conté partage toutefois avec son prédécesseur un certain nombre de
pratiques notamment dans l'emploi de la violence politique.
Malgré la remarquable longévité du Président Conté, au pouvoir depuis
presque vingt ans, la Troisième République est curieusement perçue comme un
régime fragile. Depuis les années 1990, le pays est parcouru d'incessantes rumeurs
de coup d'Etat. Le Président Lansana Conté a même traversé plusieurs épreuves
de taille ces dernières années. En 1996, il est victime d'une tentative de coup
d'Etat de la part d'un groupe de militaires qui parviennent à se saisir de sa
personne. Cependant, les putschistes ne parviennent pas à s'entendre sur le nom
d'un successeur si bien que Lansana Conté est finalement réinstallé au pouvoir.
L'échec du putsch de 1996 marque encore les esprits. Son échec freine peut-être
aujourd'hui les velléités putschistes d'autant que la répression qui a suivi
dans les rangs de l'armée a été sévère.[13]
En 2000, le danger vient de l'extérieur: la Guinée est l'objet d'une série
d'agressions de la part de bandes armées en provenance du Libéria et de Sierra
Léone. D'abord sur le recul, le Président Conté a réussi à incarner l'image de
la résistance et son pouvoir est finalement ressorti grandi de l'épreuve.[14]
Il a profité de sa victoire pour réformer la Constitution afin de pouvoir se
présenter une troisième fois à la présidence.
La longévité du régime de Conté réside en grande partie dans sa capacité à
contrôler le champ politique et social. Au-delà de ses apparences démocratiques
qui se manifestent notamment à travers une presse écrite relativement libre,
une certaine notion du multipartisme, le pouvoir guinéen sait utiliser la peur
et la méfiance qu'il inspire à la société guinéenne. L'expression politique,
notamment quand elle se fait contestation, est étroitement contrôlée par des
forces de sécurité très présentes. Cet héritage de la période Sékou Touré est
une caractéristique importante de la culture politique guinéenne et la démarque
de ses voisins immédiats. La tradition de l'Etat-policier est certes
aujourd'hui moins forte qu'à l'époque coloniale ou sous Sékou Touré mais elle
explique en grande partie la soumission ou la passivité apparente de la société
guinéenne à l'égard du fait politique.
Quand la nécessité
s'en fait sentir, le pouvoir sait utiliser la violence d'Etat pour réprimer
sévèrement toute contestation. L'année 2003 ne fait pas exception sur ce point:
en février 2003, les forces de police et l'armée étouffent une manifestation
étudiante à l'université de Kankan; en juin 2003, l'Etat réprime une
manifestation organisée pour accueillir Alpha Condé, Président du Rassemblement
Populaire de Guinée (RPG), lui-même emprisonné entre 1998 et 2001 pour atteinte
à la sûreté de l'Etat. De manière générale, la violence d'Etat passe plus par
l'intimidation et la surveillance que par l'exercice direct d'une répression
physique. En cette période pré-électorale, on constate cependant une certaine
crispation du pouvoir qui résulte dans des actions plus musclées telles
que l'arrestation d'hommes politiques et de jeunes officiers,
l'interdiction de meetings politiques ou convocation régulière des principaux
leaders de l'opposition au siège de la police.
Aujourd'hui, le régime est confronté à une épreuve plus délicate que les
précédentes: en décembre 2002, le président a révélé la gravité de son état de
santé. Certes les rumeurs sur la maladie du président sont aussi fréquentes que
les bruits sur un éventuel coup d'Etat. Cependant, depuis la fin de l'année
2002, l'état de santé du président semble bel et bien avoir atteint un niveau
préoccupant. Depuis le début de l'année 2003, le président n'est ainsi plus en
état de recevoir les nombreuses personnalités en visité officielle: en février,
il s'affaisse brutalement en voulant saluer Walter Kansteiner, le responsable
des Affaires africaines au Département d'Etat américain,[15]
en mars, il envoie son Premier ministre, Lamine Sidime pour recevoir Dominique
de Villepin, le ministre français des Affaires Etrangères.[16]
Ses apparitions publiques sont de plus en plus réduites alors que les élections
s'approchent.[17]
Le Président Conté est toujours candidat à sa propre succession mais il a
prévenu les siens: il ne mènera pas campagne lui-même car il est désormais trop
fatigué pour descendre dans l'arène politique.
Le secret qui entoure l'état de santé du président réduit souvent les
observateurs aux conjectures: si la maladie de Conté ne fait pas de doute, sa
gravité est l'objet de débat. On ne sait pas exactement s'il souffre seulement
d'un diabète aggravé et de problèmes cardiaques ou s'il souffre d'une maladie
chronique à l'issue plus incertaine comme une leucémie. Toujours est-il que
cette année le président guinéen s'est rendu plusieurs fois au Maroc, en Italie
et à Cuba. Officiellement rien n'a filtré de ses voyages privés mais plusieurs
sources confirment que le Président Conté est parti s'y faire soigner.
Lorsqu'il est présent en Guinée, Lansana Conté quitte la capitale et passe
l'essentiel de son temps à Wawa, son village d'origine situé à près de 80 Km de
Conakry. Cette absence est perçue comme une vacance du pouvoir par les
opposants politiques qui réclament le départ du président ou sa destitution
pour incapacité à remplir sa fonction.[18] Tout
au long de l'année 2003, l'état de santé du président n'a cessé d'osciller: à
son retour d'Italie, ceux qui ont pu l'apercevoir l'ont dit moribond. Quelques
mois plus tard, en octobre 2003, c'est un homme moins fatigué que l'on a vu
descendre de l'avion présidentiel de retour de Cuba.
Toutefois, le régime
mis en place par le Président Conté est un régime plus solide qu'il n'y paraît.
Ses difficultés actuelles sont réelles mais difficiles à mesurer avec précision
tant le pouvoir guinéen se dissimule derrière un nuage opaque fait des rumeurs
les plus contradictoires. Un fait reste pourtant avéré: le pouvoir en place n'a
pas encore préparé de dauphin officiel. En cas de vacance soudaine du pouvoir,
le pays pourrait dès lors traverser une crise dont l'intensité dépendra des
ambitions des différents prétendants. La main de fer du régime Touré et la
domination non moins exclusive de Conté ont jusqu'ici posé une chape de plomb
sur la société guinéenne. Si les deux présidents ont su étouffer les velléités
de protestation populaire, aucun d'entre eux n'a supprimé les causes profondes
du malaise social et économique. Si la vacance du pouvoir devait se prolonger,
les rancoeurs accumulées par la population guinéenne pourraient être
instrumentalisées par quelques entrepreneurs politiques en quête du pouvoir et déboucher
sur une situation de crise plus durable et ouverte.
Les risques d'implosion sociale et politique sont d'autant plus inquiétants
que l'économie guinéenne est au plus mal.[19]
Si la crise économique s'inscrit dans la longue durée, l'année 2002-2003 a été
marquée par la multiplication des manifestations contre la hausse du coût de la
vie et l'état de délabrement inquiétant du pays. A Conakry, les coupures d'eau
et d'électricité ont en effet commencé dès le mois de novembre 2002 et ont duré
jusqu'au début de la saison des pluies en juin 2003.[20]
Plusieurs manifestations spontanées ont eu lieu en février-mars 2003 pour
protester des conséquences de ces coupures.
Les prix des produits de base ont également augmenté en flèche à partir du
milieu de l'année 2003: le prix du sac de riz est ainsi passé de 24.000
Francs Guinéens (FG) à plus de 34.000 FG avant de redescendre à 30-31000 FG, la
bouteille de gaz est passée dans le même temps de 37.000 à 51.000 FG, le
prix du pain de 350 FG à 450 FG.[21]
Depuis l'été 2003, la presse indépendante se fait l'écho de la difficulté de la
population guinéenne à affronter une telle hausse du prix des denrées de base.
En juillet, un camion chargé de riz a même été pillé en plein jour par la
population dans une commune de Conakry.[22]
L'annexe C évoque quelques uns des principaux points forts de l'agitation
sociale au cours de l'année passée.
L'Etat est souvent présenté comme le principal responsable de la situation.
Ainsi, certaines rumeurs persistantes affirment que les coupures d'eau et
d'électricité sont le résultat d'une politique agricole inconséquente en Basse
Guinée.[23]
Par ailleurs, la plupart des services publics ou semi-publics sont en pleine
déliquescence. Le réseau autoroutier a certes bénéficié de quelques améliorations
en Haute Guinée avec notamment la rénovation de la route menant au Mali. Mais
de manière générale, l'état des routes à Conakry comme dans le reste du pays
est dans un état de délabrement préoccupant.[24]
Dans la fonction publique, le mécontentement gronde à cause des arriérés de
salaire: les enseignants menacent ainsi de faire grève car l'Etat ne les a pas
rémunérés depuis plus de sept mois.[25]
Or plusieurs éléments laissent penser que la situation économique ne va pas
s'améliorer de façon significative dans les prochains mois. D'une part, parce
que les marges de manœuvre du gouvernement sont réduites.[26]
L'Etat guinéen aura en effet beaucoup de mal à satisfaire les revendications
des fonctionnaires dans la mesure où il doit faire face dans le même temps à un
important déficit public (680 milliards de Francs Guinéens) récemment révélé
par un rapport de la Banque Mondiale.[27]
D'autre part, l'économie guinéenne, déjà mise à mal ces derniers temps, doit
encore supporter les contrecoups de la crise ivoirienne. Outre l'augmentation
des denrées qui étaient auparavant importées depuis Abidjan, des dizaines de
milliers de Guinéens qui avaient choisi d'émigrer en Côte d'Ivoire, ont
également dû rentrer précipitamment. Ils ont laissé derrière eux la plupart de
leurs biens et se retrouvent désormais sans emploi. Ils pèsent dès lors sur la
population locale alors qu'auparavant, ils la soutenaient par l'envoi d'argent
depuis la Côte d'Ivoire.
Selon un récent rapport du Bureau de la Coordination des Affaires
Humanitaires des Nations Unies (OCHA), la situation est particulièrement
préoccupante en Haute Guinée, une région dans laquelle les populations
mandingues (Malinké, Konianké, Maou, etc.) avaient pris l'habitude d'émigrer
pour profiter de la prospérité économique du voisin ivoirien. Or, beaucoup
d'entre eux sont rentrés en Guinée non seulement à cause de la violence des
récents combats mais également du fait de la xénophobie anti-nordistes et/ou
anti-musulmans dont ils sont victimes depuis plusieurs années.
Ces difficultés économiques sont d'autant plus inquiétantes que les
frustrations qu'elles génèrent, pourraient aviver les clivages internes de la
société guinéenne. En effet, pour se décharger de ses propres responsabilités,
l'Etat n'hésite pas à désigner certaines communautés comme boucs émissaires du
mécontentement populaire. Après la manifestation des femmes guinéennes fin août
2003, le Président Conté a exprimé son mécontentement à l'égard des commerçants
qui pratiquaient la spéculation sur les biens de première nécessité. En
octobre, Mamadou Sylla, leader du patronat guinéen et fidèle soutien de Lansana
Conté à qui il doit son ascension, se fait plus précis en accusant les
commerçants étrangers d'affamer le peuple guinéen. La communauté libanaise, qui
tient le commerce d'import-export, se sent particulièrement visée.[28]
Le régime actuel vise également les compagnies occidentales, notamment dans
le secteur minier, accusées de ne plus verser leurs taxes à l'Etat. D'autres
communautés pourraient pâtir du discours public à l'encontre des commerçants.
Ainsi, les Peuls gèrent la grande majorité du commerce de détail à Conakry, en
particulier au marché central de Madina. En désignant les commerçants comme
responsables des maux de la société guinéenne, le pouvoir joue dangereusement
sur les clivages intercommunautaires pour se dédouaner de ses propres
responsabilités: les Peuls sont victimes d'un certain ostracisme de la part des
autres groupes ethniques qui les accusent de s'enrichir aux dépens des autres
communautés.[29]
Craignant les pillages en cas de débordement à Conakry, les commerçants peuls
de Madina sont d'ailleurs contraints de négocier la protection du pouvoir.[30]
Les leaders de l'opposition eux-mêmes, souvent issus de la "diaspora
guinéenne", sont accusés par le pouvoir d'être des "messagers des
ennemis de la Guinée".
Or, tous ces discours xénophobes utilisés par le pouvoir pour détourner les
critiques peuvent nourrir les violences collectives: en 1985, le Président
Lansana Conté, à peine arrivé au pouvoir et déjà menacé par un coup d'Etat
militaire organisé par d'anciens hommes forts du régime Sékou Touré, encourage
la destruction de maisons et de commerces tenus par des malinké, assimilés aux
partisans de l'ancien pouvoir. Plus récemment, en 2001-2002, le régime guinéen
accuse les réfugiés sierra léonais et libériens de complicité avec les
agresseurs qui attaquent Gueckedou et Macenta. Conakry et d'autres villes de
l'intérieur ont alors été pendant plusieurs jours le théâtre de chasse à
l'étranger particulièrement violentes.
La société guinéenne
traverse depuis plusieurs années une crise économique qui s'aggrave. Les
apparatchiks du régime actuel se sont plus préoccupés de leur enrichissement
personnel et de leurs luttes intestines que de résoudre les problèmes de la population.
A la veille des échéances électorales, le régime est confronté à une flambée de
mécontentement liée à la hausse du coût de la vie. Incapable de résoudre les
dysfonctionnements structurels, le régime se sert de certaines communautés
comme boucs émissaires. Ce jeu politique est évidemment dangereux pour
l'équilibre de la société guinéenne. Au delà des dirigeants actuels, d'autres
entrepreneurs politiques pourraient mobiliser également les rancoeurs sociales
pour les transformer en mouvement de protestation politique.
Le régime de Lansana Conté a réintroduit
le multipartisme au début des années 1990 et le pays dispose aujourd'hui de
nombreux partis politiques et d'une presse écrite relativement libre. Cet
habillage institutionnel est loin, cependant, de garantir un fonctionnement
démocratique de la Guinée.[31]
En dépit d'une scène politique bien pourvue (plus de trente partis recensés
à la veille des élections de décembre), l'opposition guinéenne n'est pas en
mesure de contester efficacement le régime en place. Elle est d'une part très
divisée[32]:
en dehors du Parti de l'Unité et du Progrès (PUP), le parti au pouvoir, la
plupart des grandes formations recrutent sur une base régionale voire ethnique:
l'Union pour le Progrès de la Guinée (UPG) de Jean-Marie Doré prétend
représenter la région forestière, Mamadou Ba et Siradiou Diallo sont les deux
grands leaders du monde peul, chacun représentant une partie du Fouta Djallon,
le Rassemblement du Peuple de Guinée (RPG) d'Alpha Condé recrute pour
l'essentiel en terre malinké. Aucun de ces différents leaders ne parvient à se
défaire de l'étiquette ethnique qui lui est associée.[33]
Malgré une tentative de regroupement au sein du Front Républicain pour le
Changement Démocratique (FRAD), les partis d'opposition ne parviennent pas à
s'entendre sur le nom d'un leader commun transcendant les rivalités de
personnes et les clivages ethniques.
D'autre part, le processus électoral manque particulièrement de
transparence.[34]
L'accès aux médias, presque tous aux mains de l'Etat en dehors d'une petite
presse distribuée en capitale, favorise clairement le candidat Lansana Conté.[35]
L'administration est clairement partisane: la plupart des préfets et des
gouverneurs ne cachent pas le soutien qu'ils apportent à la candidature du
Président Conté.[36]
Enfin, des rumeurs circulent déjà sur les irrégularités à venir: le pouvoir
aurait déjà fixé les chiffres du premier tour, les listes électorales auraient
été mal révisées, certains auraient même eu à payer pour être inscrits.[37]
Les principaux leaders de l'opposition ont finalement décidé de ne pas se
présenter, jouant leur dernière carte en optant pour une abstention de facto: seuls deux candidats sont en lice pour le
scrutin du 21 décembre: Lansana Conté, candidat à sa propre succession et Mamadou Barry, candidat de l'Union Nationale pour le
Progrès (UNP), un petit parti très marginal sur la scène politique guinéenne. Confrontée
à des transgressions flagrantes du jeu démocratique,
l'Union européenne (UE) a d'ailleurs renoncé à apporter tout soutien financier
à l'organisation du scrutin. Elle n'enverra aucun observateur et a également
suspendu l'aide versé au titre du Fond Européen de Développement (FED)[38]
sachant que les prochaines élections sont une mascarade.
Les prochaines
élections présidentielles, qui focalisent l'attention des observateurs, ne
marqueront sans doute pas un tournant en Guinée. En effet, les observateurs
interrogés s'accordent à penser que, si les élections ont bien lieu et si
Lansana Conté est toujours candidat, l'issue du scrutin ne fait aucun doute. Il
est toutefois possible que l'annonce des résultats soit suivie d'un certain
nombre de débordements comme en 1998.[39]
De fait, si les
candidats de l'opposition légale doivent jouer un rôle, ce sera sans doute
après la disparition ou le départ de Lansana Conté. Conscients que la solution
ne peut venir des urnes, plusieurs candidats comme Ba Mamadou et Alpha Condé ont
évoqué, de manière plus ou moins ouverte, la nécessité d'une transition
militaire pour débloquer la situation politique en Guinée. Il reste à savoir
quel pourrait être leur rôle dans une telle situation. En cas de troubles
autour de la succession, certains leaders politiques pourraient profiter de la
confusion pour contester le nouveau pouvoir de manière plus ou moins radicale.
Cependant, à
l'heure actuelle, il est difficile d'envisager pour la Guinée un scénario à
l'ivoirienne dans lequel une partie du territoire, soutenant son candidat
contre un pouvoir mal installé, choisirait d'entrer en dissidence. Certes, un
personnage comme Alpha Condé est accusé par certains proches du pouvoir
d'entretenir des liens troubles avec certains groupes armés.[40]
Il jouit en outre d'une réelle popularité en milieu malinké et pourrait pousser
ses supporters à descendre dans la rue. Dans l'immédiat cependant, Alpha Condé
a quitté la Guinée pour chercher des soutiens politiques et financiers à
l'étranger.[41]
A court terme, les marges de manœuvre de
l'opposition politique légale sont cependant réduites. Elle est paralysée par ses
divisions et par l'emprise du régime sur la vie politique, sur l'administration
et sur l'armée. Les formations politiques sont à peine en mesure de négocier de
maigres avantages avec le pouvoir qui n'a besoin d'elles que pour se donner une
façade démocratique. Dans l'ambiance de fin de règne qui caractérise
aujourd'hui la Guinée, les acteurs susceptibles de jouer un rôle politique
actif se trouvent moins du côté de l'opposition légale que du côté des clans
qui entourent le président et des officiers qui encadrent son armée.
Les clans qui
forment l'entourage immédiat du chef de l'Etat ont le plus profité du népotisme
caractéristique du régime guinéen. Des hommes et des femmes se sont
considérablement enrichis en profitant de la confusion entre biens publics de
l'Etat et biens privés du président. Ces clans sont divisés autour de quelques
figures de proue (les femmes du président, les intimes et la famille) et des
figures de second plan (les hommes d'affaires, les caciques du PUP). Le critère
d'appartenance à ces clans est plus fondé sur la capacité à faire partie de
l'entourage présidentiel que sur un simple critère ethnique. Ceci dit, il
semble bien qu'une grande partie de ces clans soit originaires de la Basse Côte
(soussou) même s'ils n'excluent pas en leur sein des membres originaires
d'autres régions de Guinée.[42]
Il est difficile de cerner avec précision les contours de ces clans qui, par
essence, n'ont pas d'existence institutionnelle et qui restent dans l'ombre du
pouvoir. De plus, en leur sein, les alliances et les oppositions sont mouvantes
et évoluent au gré des disgrâces présidentielles[43]
ou, à l'inverse, des ascensions soudaines[44]
favorisée par Lansana Conté lui-même.
Les épouses du
président constituent les figures de proue des principaux clans. Sa première
épouse, d'origine baga[45]
de la région de Boké et catholique, est à la tête d'une fondation d'œuvres
sociales qui verserait souvent dans les affaires. Longtemps éclipsée par la
seconde épouse, elle est récemment revenue sur le devant de la scène. La
seconde épouse, musulmane, a longtemps été considérée comme la favorite. Elle
est la mère de la plupart des enfants du président. Elle était considérée comme
la "marraine des musulmans" de Guinée et une femme d'affaire avertie.[46]
Sa récente disgrâce, suite à la maladie du président, l'a quelque peu éclipsé.
Elle n'en demeure pas moins encore très influente. Il existe enfin une
troisième épouse, "non officielle" dont l'influence serait
grandissante. A côté des épouses, les proches parents de Lansana Conté sont
également très présents dans son entourage. On compte notamment parmi eux
quelques jeunes officiers – notamment un "fils adoptif" et un
neveu du président – qui jouent un rôle apparemment grandissant en cette
fin de règne.
Au delà d'un cercle familial, déjà parcouru de rivalités, les clans
s'élargissent à quelques hommes d'affaires[47]
(Mamadou Sylla, PDG de la société Futurelec, Santullo, homme d'affaire italien)
et aux caciques du PUP, le parti présidentiel. Les membres du gouvernement,
affiliés au PUP, apparaissent comme des figures relativement fragiles sur
l'échiquier du pouvoir. Si leur position est sans doute lucrative, ils sont
soumis aux aléas des fréquents remaniements ministériels. De plus, le PUP est
actuellement divisé par la lutte d'influence que se livrent deux prétendants au
titre de "dauphin du président", Aboubacar Somparé et El Hadj Fodé
Soumah. Le premier est Président de l'Assemblée Nationale et, en tant que tel,
il est le dauphin constitutionnel: en cas de vacance du pouvoir, il deviendrait
président par intérim et aurait la charge d'organiser de nouvelles élections.
Il a été nommé Président de l'Assemblée Nationale suite aux dernières élections
législatives de 2002. Il a notamment remplacé El Hadj Boubacar Biro Diallo,
l'un des rares leaders peuls du PUP qui s'était montré très critique envers le
régime de Lansana Conté.[48]
Somparé est notamment soutenu par des ténors du PUP parmi lesquels on
compte Sékou Konaté, le secrétaire général actuel du parti, Lamine Sidimé, le
Premier Ministre, et par Fodé Bangoura, l'influent ministre secrétaire auprès
de la présidence. Cependant, l'année 2003 a été marqué par l'ascension du
Vice-gouverneur de la Banque centrale, El Hadj Fodé Soumah, qui, sans être
membre du Bureau politique du PUP, a été nommé "parrain du parti". Il
a surtout été chargé par le président d'organiser la campagne présidentielle.
Fodé Soumah, dont on dit qu'il nourrit des ambitions personnelles au-delà de la
campagne pour le compte de Lansana Conté, a reçu le soutien de plusieurs
sections de jeunes du PUP ainsi que de M'Bemba Bangoura, le Gouverneur de
Conakry. Cependant, même si Somparé et Soumah ne sont pas dénués d'envergure ni
surtout d'ambitions, la plupart des observateurs interrogés s'accordent à dire
qu'ils ont peu de chance de succéder durablement à Conté. Ils n'ont en effet
pas l'assise politique suffisante pour le remplacer. S'ils sont devenus des figures
de proue du parti au pouvoir, leur ascension respective reste finalement
récente (2002 pour Somparé et 2003 pour Soumah). Surtout, ils n'occupent pas de
position forte au sein des clans présidentiels qui tiennent les affaires.
Ces différents clans
sont habitués à se disputer depuis plusieurs années la manne que constitue le
contrôle de l'Etat. Or ils se trouvent aujourd'hui dans une situation
paradoxale: dans une ambiance de fin de règne, les clans se préoccupent de
sauver leurs avantages en assurant la continuité du régime au delà de la
personne du président. Pour cela, ils doivent faire taire leurs rivalités et
s'entendre sur les modalités de la succession. Convaincus pour la plupart du
caractère inévitable de la transition militaire, ces clans ont prudemment noué des
liens avec l'armée et poussent chacun leurs favoris. Quelques noms circulent,
ceux de hauts gradés mais aussi de jeunes officiers soussou dont ont dit qu'ils
auraient les faveurs d'un ou de plusieurs clans, de la troupe et peut-être même
du président lui-même. Au delà des clans qui tiennent les affaires mais qui
restent divisés et dont la position doit beaucoup à leurs liens personnels avec
Conté, il semble que l'armée constituera l'acteur déterminant en cas de
disparition du président.
Si le régime de Conté est issu d'une prise
de pouvoir par les militaires en 1984, les relations entre l'armée et le
président sont passées par plusieurs phases ces dernières années. Il y a en
effet au moins deux motifs de mécontentement dans l'armée: d'une part, la
confiscation par les clans présidentiels et quelques officiers d'ethnie soussou
des canaux d'enrichissement qui passent par l'Etat,[49]
d'autre part le blocage qui frappe un certain nombre d'officiers formés à l'étranger
mais qui sont pénalisés car ils n'appartiennent ni à l'ethnie ni à la mouvance
du président.
De fait, l'armée a déjà été tentée de profiter du mécontentement populaire
pour renverser le Président Conté. En 1996, un groupe d'insurgés a pilonné le
palais présidentiel s'emparant même quelques heures durant de la personne du
président. Incapables cependant de s'accorder sur le nom d'un leader, les
mutins ont été contraints de renoncer et de réinstaller Lansana Conté à la
présidence. Ce dernier a repris le pouvoir non sans opérer de violentes purges
au sein de l'armée. Depuis le putsch avorté de 1996, le régime guinéen est
toujours l'objet de rumeurs récurrentes de coups d'Etat.
L'année qui s'achève n'a pas fait exception: en décembre 2002, une première
rumeur faisait état de la mort du président et de la prise imminente du pouvoir
par des militaires; en juillet 2003, les ambassades de plusieurs pays
occidentaux ont réuni leurs ressortissants pour leur annoncer l'imminence d'un
coup d'Etat, lequel n'a finalement jamais eu lieu. Enfin, en novembre 2003, à
quelques semaines des échéances électorales, la présidence a ordonné
l'arrestation de plusieurs dizaines de jeunes militaires à Conakry et dans les
principales garnisons de l'intérieur du pays. Ces arrestations sont le signe
des tensions existantes entre le pouvoir et son armée.
Pourtant, de l'avis de nombreux observateurs, une tentative de putsch est
moins susceptible de se produire qu'une transition militaire après le décès ou
le départ du président. D'abord, l'armée est relativement échaudée par le coup
d'Etat manqué de 1996. Celle-ci est par ailleurs étroitement surveillée –
une surveillance menée de l'intérieur qui n'est sans doute pas étrangère à la
série d'arrestations préventives de novembre 2003 – si bien que les
militaires tentés par une aventure politique hésitent à s'organiser et à
s'engager. Il règne une atmosphère de méfiance et de suspicion à l'intérieur
des cercles d'officiers. La présidence a également pris le soin de renforcer sa
garde prétorienne, les fameux "bérets rouges", un corps
particulièrement choyé dont les membres sont en grande majorité originaires de
la même région que Lansana Conté.[50] Des
bâtiments stratégiques comme les camps militaires ou l'immeuble de la RTG
– Radio Télévision Guinéenne – sont l'objet d'une surveillance
toute particulière de la part du régime. D'autre part, et peut-être surtout, la
situation de l'armée s'améliore depuis deux ans.
En effet, lors des
agressions de septembre 2000, l'armée guinéenne a d'abord été incapable ou n'a
peut-être pas eu la volonté de repousser les assaillants. L'assaut organisé sur
plusieurs fronts a révélé les lacunes de l'armée guinéenne: il s'agissait
notamment du vieillissement des cadres engagés à l'époque de Sékou Touré, d'une
profonde désorganisation, d'importants problèmes de logistique, de
l'anachronisme du matériel, particulièrement de l'aviation et surtout d'une faible
motivation à défendre un pouvoir qu'elle venait de contester. Le pouvoir
guinéen a d'ailleurs rechigné à s'appuyer sur une armée à la fidélité
incertaine. Il a largement fait appel, dans les premiers mois de combats, à des
forces paramilitaires: jeunes volontaires armées à la hâte, milices ULIMO/LURD
qui avaient intérêt à défendre leurs bases arrières et qui ont opéré, dans les
premiers temps du conflit, d'actifs recrutements dans les camps de réfugiés
libériens et sierra léonais. Ces troupes ont permis à l'armée guinéenne de
gagner du temps pour se réorganiser et repasser à l'offensive. La Guinée a, en
effet, reçu un soutien militaire non négligeable de certains pays occidentaux
dont la France et les Etats-Unis. Fort de ce soutien, Conté a non seulement
repoussé ses agresseurs mais entamé également la restructuration et la
rénovation de son armée.
Alors que la plupart des services publics ou semi-publics sont en pleine
déliquescence (secteur énergétique, infrastructure routière, enseignement supérieur,
etc.), l'armée et plus généralement les forces de sécurité constituent le seul
secteur ayant bénéficié d'efforts soutenus de restructuration et de
réorganisation. Cette restructuration doit beaucoup aux programmes de
coopération militaire mis en place par les Etats-Unis et la France. Outre les
livraisons directes ou indirectes de matériel, la Guinée bénéficie en effet
aujourd'hui de programmes de formation de ses troupes: les Etats-Unis ont ainsi
formé depuis 2001 un bataillon de rangers spécialistes de la surveillance des
frontières. L'armée française a pour sa part contribué à la formation de la
dernière promotion des cadets de l'école d'officiers du camp Alfa Yaya et
envisage de soutenir la création d'une école de sous-officiers dans la grande banlieue
de Conakry.[51]
De son côté, le
gouvernement guinéen a considérablement augmenté ses dépenses dans le domaine
de la défense.[52]
Il a d'abord pu rénover son matériel militaire en achetant notamment des avions
de combat et des hélicoptères d'assaut[53]
de fabrication soviétique. Il a en outre intégré de nouvelles recrues dans ses
rangs alors même que les recrutements dans les autres corps de la fonction
publique sont réduits au minimum depuis le début des années 1990. Grâce à ces
recrutements, le pouvoir guinéen a même su gérer le problème posé par la
démobilisation des Jeunes Volontaires armés en 2000-2001. On prédisait en effet
le pire à l'Etat guinéen pour avoir distribué des armes de façon précipitée.
Après la victoire déclarée en septembre 2001, les Jeunes Volontaires, pour la
plupart de jeunes hommes en panne d'intégration professionnelle, espéraient
être intégrés dans l'armée ou dans les forces de police. Mécontents d'être
délaissés par l'Etat après avoir participé à la victoire, ils ont organisé en
2002 une série de manifestations parfois violentes mais toujours localisées
– coups de feu à Gueckedou, brève prise d'otage du préfet à Nzérékoré.
Le pouvoir
guinéen a cependant su intégrer les meneurs dans l'armée.[54]
Des programmes d'assistance ont été organisés pour calmer les autres, notamment
avec le soutien de l'UNICEF.[55]
Aujourd'hui, la question des Jeunes Volontaires est toujours d'actualité mais
elle a progressivement perdu de son acuité.[56]
L'armée a plutôt réussi le désarmement de ces forces paramilitaires même si, de
l'avis de certaines personnalités de Guinée forestière, de nombreuses armes
sont toujours en circulation.[57]
La restructuration des forces de sécurité ne s'arrête d'ailleurs pas à
l'armée et aux Jeunes Volontaires. Les forces de police ont été réorganisées à
Conakry et dans d'autres villes de l'intérieur. La criminalité armée était en
effet en forte hausse depuis plusieurs années: dans les communes de Ratoma et d'Africain
à Conakry, les habitants étaient habitués au son des armes automatiques.[58]
Sans être d'un niveau exceptionnel dans la sous région, cette criminalité
urbaine profitait à la fois de la circulation incontrôlée d'armes à feu suite
au conflit de 2000 et à la désorganisation des forces de police incapables de
faire régner l'ordre dans les communes éloignées du centre-ville.
En 2003, le gouvernement a réinstauré un ministère de la sécurité,
auparavant rattaché à celui de l'administration territoriale. Pour faire face à
la criminalité, le nouveau ministre, Moussa africain, a déployé une Brigade
Anti-Gangs (BAG) dans chacune des cinq communes de l'agglomération de Conakry.[59]
Ces équipes ont été armées et équipées en matériel pour les rondes de nuit
– entre autres avec le soutien matériel de la France. De l'avis des
habitants mêmes des communes de Ratoma et d'Africain, la criminalité armée est
en forte baisse et les forces de police ont remis la main sur une grande partie
des armes en circulation.[60]
Parallèlement au redéploiement de ses unités, le gouvernement a également voulu
mettre un terme aux barrages mis en place par les forces de l'ordre depuis les
agressions de 2000 et qui persistaient depuis lors. Ces barrages étaient
l'occasion pour des militaires, des policiers voire de simples auxiliaires des
forces de sécurité d'extorquer de l'argent aux transports collectifs. Dans un
contexte de mécontentement populaire suite à la montée des prix de l'essence,
le gouvernement a décidé en mars 2003 de supprimer l'ensemble de ces barrages
qui entravaient les routes de Guinée et qui s'étaient multipliés depuis les
attaques de 2000-2001. En dehors du barrage km36 à la sortie de Conakry et de
quelques barrages à proximité des frontières avec le Libéria et la Côte
d'Ivoire, le pays est pour le moment débarrassé de ses entraves à la libre
circulation.[61]
La reprise en main
des forces de sécurité a globalement profité à l'armée, seul corps dont on peut
dire qu'il bénéficie de l'attention bienveillante de l'Etat.[62]
Cette attention bienveillante du régime ne suffit pas, toutefois, à assurer une
fidélité sans faille des militaires envers la présidence. Au début de l'année,
quelques mois après l'annonce officielle de sa maladie, le Président Conté
prononce ainsi au camp Samory[63]
un discours virulent contre les "politiciens" et les "militaires"
qui seraient tentés de le renverser.[64]
En mai 2003, il a également procédé à quelques arrestations préventives au camp
Alfa Yaya Diallo.[65]
Plus récemment, il aurait réuni secrètement les principaux officiers de son
armée pour leur demander de "se tenir calme" et de le "laisser finir
son travail".[66]
La récente vague d'arrestation reflète elle aussi l'attitude ambiguë du pouvoir
à l'égard de l'armée: il l'entoure de privilèges tout en se méfiant d'elle.
Cette persistance des tensions entre l'armée et le pouvoir est principalement
liée aux lignes de clivage ethniques ou générationnelles qui traversent
l'institution militaire guinéenne.
L'opposition comme le parti au pouvoir sont traversés par des lignes
d'opposition profondes. Dans ce contexte de fin de régime, ils ne semblent pas
en mesure de proposer un successeur capable de s'imposer au pouvoir et
d'organiser des élections. Dès lors, l'armée pourrait prendre le pouvoir et
assurer une transition militaire plus ou moins longue. Beaucoup s'y déclarent
favorables. Les proches de Conté, conscients que leurs privilèges seraient
menacés en cas de disparition de Lansana Conté, cherchent aussi à nouer des
liens avec des responsables de l'armée. Beaucoup d'observateurs estiment
d'ailleurs que cette transition militaire serait un moindre mal dans la mesure
où les militaires apparaissent comme les seuls en mesure d'assurer l'ordre
public en cas de disparition du président. Or rien n'est moins sûr: l'armée en
dépit de son organisation hiérarchique, est elle-même traversée par de nombreuses
lignes de clivages, aussi bien générationnelles qu'ethniques.
Les officiers de
l'armée guinéenne se divisent schématiquement en trois strates principales,
entre lesquelles existent à la fois des liens d'alliance et d'oppositions.
Le premier groupe est celui des officiers supérieurs - lieutenant colonels,
colonels et généraux. Ce groupe comprend les militaires les plus âgés qui ont
commencé leur carrière à l'époque de Sékou Touré. Certains d'entre eux comme
Kerfalla Camara, actuel chef d'Etat-Major, récemment promu général de division,
ont d'ailleurs participé au coup d'Etat de 1984 aux côtés de Lansana Conté. D'origine
soussou, Kerfalla Camara est l'un des principaux soutiens du Président Conté au
sein de l'armée guinéenne.[67]
En tant que plus haut gradé, il pourrait jouer un rôle important en cas de
transition militaire. D'autres hauts gradés ont également beaucoup d'influence
et apparaissent comme des caciques du régime actuel tels que le Général O.
Arafan Camara[68]
ou les généraux d'origine peule, Abdourahmane Diallo et Bailo Diallo. Si ces
hommes appartiennent à la même génération et ont traversé les mêmes régimes,
ils sont par contre issus de groupes ethniques différents. Cette différence,
ajoutée à certaines rivalités personnelles, pourrait avoir des conséquences sur
l'unité de l'armée en cas de mobilisations politiques sur des bases ethniques.
Le second groupe est constitué par les officiers dont l'ascension dans les
rangs de l'armée s'est effectuée en même temps et grâce à l'installation du
nouveau régime. Ils appartiennent en grande majorité à l'ethnie présidentielle,
les soussou de Basse Guinée. A l'intérieur de l'armée guinéenne, ce second
groupe apparaît comme le pilier d'un régime à qui ils doivent leur réussite
sociale. Ces officiers sont perçus par la population guinéenne comme des
personnes bénéficiant injustement des largesses du régime: l'uniforme et les
galons sont en effet un accès privilégié à l'enrichissement personnel.[69]
Par ailleurs, ces officiers soussou, dont le professionnalisme est pourtant
parfois mis en doute, occupent actuellement la plupart des postes de
sous-préfets, préfets et gouverneurs en région forestière. Certains parmi eux
appartiennent à l'entourage proche de Lansana Conté et auraient les faveurs de
certains clans pour lui succéder.[70]
Cependant, ils devraient alors compter avec l'opposition de leur supérieurs
hiérarchiques et avec l'hostilité encore plus marquée des jeunes officiers, la
troisième strate de l'armée guinéenne.
Les "jeunes officiers" n'ont pas profité
des largesses du régime au même titre que le second groupe. Une grande partie
d'entre eux a été formée à l'étranger notamment dans des écoles militaires
françaises, américaines et marocaines. Issus des ethnies de Moyenne et de Haute
Guinée ainsi que de la Guinée forestière, ils n'appartiennent pas au groupe des
officiers soussou qui possède la confiance du président. Du fait de la méfiance
que nourrit le régime à l'égard de sa propre armée, ces éléments ont été
bloqués dans leur ascension professionnelle.[71] Ils cultivent
dès lors un fort ressentiment à l'égard du régime qui favorise ou discrimine
les officiers non sur leur capacité professionnelle mais sur une base ethnique.
Selon plusieurs sources, certains membres de ce groupe envisageraient de
renverser le Président Conté et cherchent à sonder les chancelleries
occidentales dans ce but. Ils sont cependant l'objet d'une surveillance assez
étroite de la part de certains collègues. Les récentes arrestations de novembre
2003 ont principalement visé ce groupe.
A côté des officiers, il faut également être attentif au rôle que pourrait
jouer des sous-officiers voire de simples hommes de troupe en cas de vacance ou
de tentative de renversement du régime. L'exemple ivoirien incite à être
attentif au mécontentement de la troupe et des sous-officiers. Cependant, en
Guinée, les coups de force de l'armée, en 1984 comme en 1996, ont toujours été
encadrés par des officiers supérieurs. En 1996, le mécontentement de la troupe
avait provoqué un début de mutinerie, transformé en tentative de putsch par des
officiers. Par ailleurs si la troupe ne bénéficie pas des largesses du régime
au même titre que certains groupes d'officiers, ils n'en apparaissent pas moins
eux aussi comme une couche plutôt favorisés par le régime. Ainsi, alors que le
prix du sac de riz montait en flèche en juillet-août 2003, la Guinée a reçu une
forte donation de la part de la Chine. Une partie de ce riz a été vendue aux
militaires de façon prioritaire et à des prix très préférentiels (moins de
20000 FG). Soucieux de ne pas nourrir le mécontentement de la troupe, en
particulier dans une période d'incertitude pré-électorale, le régime du
Président Conté prend soin de ménager un corps sur lequel il appuie son
pouvoir.
Les divisions internes de l'armée ajoutent
de l'incertitude quant aux acteurs d'une éventuelle transition militaire ou
même d'une tentative de prise de pouvoir par la force. La possibilité
d'affrontements entre plusieurs factions de l'armée n'est pas à exclure en cas
de vacance du pouvoir. Certains militaires pourraient même être tentés d'agir
avant le départ de Conté s'ils estiment qu'ils ont plus de chance en renversant
le pouvoir qu'en attendant de jouer un rôle dans une éventuelle transition
militaire. Toute la question reste de savoir si l'armée saura taire ses
différends internes et s'accorder sur un candidat à la transition pour sauver
son unité et ses privilèges.
Avec la mise en
place du régime de Conté au milieu des années 1980, les puissances occidentales
ont initié un retour remarqué dans un pays réputé pour s'être longtemps fermé à
l'étranger. Ce retour est lié à d'évidents intérêts économiques suscités par
les importantes richesses naturelles de la Guinée: la bauxite mais également
l'or, le bois, le caoutchouc ou même, le fer du Nimba qui n'est pas encore
exploité mais qui suscite la convoitise des grandes compagnies métallurgiques
mondiales. La présence occidentale s'est également renforcée au moment où la
situation politique dans la région du fleuve Mano a commencé à se dégrader.
La communauté internationale a également renforcé sa présence en finançant
la prise en charge des populations réfugiées originaires de Sierra Léone, du
Libéria et plus récemment de Côte d'Ivoire: les ONG occidentales se sont
déployées en nombre en Guinée. Le régime de Conté apparaît également comme l'un
des derniers pôles de stabilité dans une région victime de la déliquescence des
Etats et en proie aux combats. Conscientes des risques de dégradation régionale
et d'extension progressive des combats, il semble que les puissances
occidentales, en particulier la France et la Grande-Bretagne feront de leur
mieux pour préserver la Guinée du désordre sous-régional Le régime actuel en
joue d'ailleurs auprès des acteurs internationaux: selon certains
opposants, il brandit la menace d'une improbable guerre ethnique pour mieux se
présenter comme le garant indispensable de l'ordre public en Guinée.[72]
Les Etats-Unis
ont fait ces dernières années un retour particulièrement remarqué dans le pays.
Ils ont développé un programme de coopération militaire axé sur la défense des
frontières en assurant la formation de huit cent rangers basés actuellement
dans la région de Kankan mais dont des détachements sont affectés à la surveillance
des frontières. De manière générale, les Etats-Unis sont perçus comme un allié
de Conakry dans sa lutte contre le régime de l'ex-Président libérien Charles
Taylor.
De nombreux
guinéens considèrent que le soutien militaire des Etats-Unis a permis à la
Guinée de faire face aux attaques de septembre 2000, même si officiellement,
les responsables militaires américains présents en Guinée se défendent d'une
quelconque implication d'envergure et évoquent plutôt un simple "concours
psychologique" à l'armée guinéenne. Signe de leur intérêt croissant pour
le pays, les Etats-Unis construisent actuellement une nouvelle ambassade à
Conakry dont la taille frappe les observateurs.[73]
Ancienne
puissance colonisatrice, la France est également présente en Guinée bien
qu'elle souffre toujours d'une mauvaise image persistante depuis l'époque Sékou
touré. Elle a développé ses propres projets de coopération militaire
s'impliquant notamment dans la formation des nouvelles promotions d'officiers
et bientôt de sous-officiers. Ces différents programmes de coopération
militaire ont été développés récemment et reflètent incontestablement le souci
de préserver la stabilité de la Guinée et de contenir l'extension des conflits
de la région du fleuve Mano.
Il existe donc une
volonté occidentale de préserver la stabilité en Guinée, fût-elle au prix d'une
transition militaire.[74] Tout en entretenant
des liens privilégiés avec l'armée et plus précisément avec les nouvelles
générations d'officiers, les chancelleries occidentales veillent à décourager
les projets politiques de certains d'entre eux lassés par le régime de Conté.
Cependant, la diplomatie des puissances occidentales ne joue pas toujours dans
le sens de la stabilité en Guinée. Ainsi, le gouvernement américain, qui a
apporté une assistance militaire à la Guinée, a par contre longtemps toléré
l'appui donné par l'armée guinéenne aux rebelles du LURD.[75] Certes, cet appui va
dans le sens de l'opposition américaine au régime de Taylor, considéré comme le
principal responsable des conflits armés dans la sous région. Cependant, le
présent rapport montre dans les pages suivantes que la forte présence du LURD
en Guinée forestière a contribué à aviver les tensions intercommunautaires et a
facilité la circulation des armes et le recrutement de jeunes combattants
irréguliers au risque de contribuer demain à la déstabilisation d'une partie de
la Guinée elle-même.
Les graves
difficultés économiques et les tensions politiques et sociales qui affectent
actuellement la Guinée ne sont pas exceptionnelles en Afrique subsaharienne.
Cependant, les connections étroites qui lient la Guinée aux principaux conflits
de la sous région pourraient rapidement donner une dimension plus violente à ce
qui pour l'instant reste une crise économique et sociale marquée par des
blocages politiques. Depuis les années 1990, le régime de Lansana Conté n'a en
effet cessé de s'impliquer dangereusement dans les conflits de la région du
fleuve Mano. La Guinée forestière est notamment devenue une plaque tournante
des armes et des combattants. Elle abrite des groupes armés qui ont contribué à
la détérioration du climat politique local et à la montée des tensions
intercommunautaires. Si ces groupes ont jusqu'à présent combattu dans les pays
voisins et ce principalement au Libéria, ils pourraient constituer demain une
grave menace pour la stabilité interne de la Guinée elle-même.
La Guinée du
Général Lansana Conté s'est très tôt impliquée dans les conflits libériens et
sierra léonais. Dès 1990, le pays fournit des contingents à l'ECOMOG déployé à
Monrovia et soutient le régime moribond du Président Samuel Doe contre Charles
Taylor. Cependant, à mesure que le conflit libérien s'enlise, la Guinée choisit
de s'impliquer dans le jeu trouble des factions armées: Conakry soutient les
opposants de Charles Taylor, en particulier des Mandingo[76]
comme Alhadji Kromah et commence à financer et à entraîner certaines factions
armées. Outre le conflit personnel qui oppose Lansana Conté à Charles Taylor,
l'implication de la Guinée au Libéria est déterminée par des enjeux
stratégiques de sécurité[77]
et d'importants intérêts économiques.[78]
A partir de 1991, Conté soutient l'ULIMO (United Movement for Democracy in
Liberia) dont le leader, Alhadji Kromah réside fréquemment à Conakry. Le
mouvement dispose de camps d'entraînement à Kankan et de bases arrières en
région forestière, notamment dans la Préfecture de Macenta.
Après l'élection de Taylor en 1997 et le retour d'une paix précaire au
Libéria, la Guinée a continué de soutenir les adversaires politiques du nouveau
président libérien. C'est ainsi qu'elle a soutenu l'installation du LURD en
région forestière. Ce mouvement, dont l'organisation et le rôle ont été décrits
dans plusieurs rapports d'ICG,[79]
est issu de l'ancien ULIMO.[80]
Le mouvement a effectué un recrutement actif dans la région de Macenta[81]
ainsi que parmi les réfugiés libériens installés en région forestière. En
effet, la Guinée a accueilli tout au long des années 1990 plusieurs centaines
de milliers de réfugiés libériens puis sierra léonais fuyant les exactions des
différentes factions armées. Ces camps ont souvent servi de bases arrières aux
mouvements rebelles comme les camps de la languette de Gueckedou pour les
Kamajors sierra léonais ou le camp de Kouankan pour le LURD.[82]
Le mois de septembre 2000 marque un véritable tournant dans l'histoire de
l'implication guinéenne dans le conflit libérien. La Guinée est en effet
victime d'une série d'agressions armées coordonnées sur plusieurs fronts en
provenance du Libéria et de Sierra Léone. Ces agressions, bien que revendiquées
par un mouvement rebelle guinéen dont les leaders sont restés mal identifiés,[83]
ont été menées à l'instigation de Charles Taylor. Ce dernier a utilisé ses
propres troupes ainsi que des groupes armés du Front Révolutionnaire Uni[84]
(RUF) pour mener à bien ces attaques. D'abord sur le recul, le régime de Conté
est finalement sorti vainqueur des combats qui ont duré plusieurs mois. Il a
cependant du s'appuyer sur des milices locales levées et armées à la hâte
– les Jeunes Volontaires - et sur les forces du LURD qui ont joué un rôle
déterminant contre les assaillants à Macenta et à Gueckedou. Les agressions de
2000-2001 sont importantes parce qu'elles marquent un tournant important pour
le régime Conté. En effet, le régime guinéen passe soudainement d'une
implication calculée et contrôlée dans les affaires libériennes à un conflit
subi sur son propre territoire. Ces attaques sont en grande partie la
conséquence de la politique imprudente menée par la Guinée au Libéria.
Au delà du traumatisme provoqué par les destructions et les morts, ces
attaques ont installé un climat d'insécurité en Guinée forestière avec la
présence accrue et durable de forces paramilitaires (LURD, mais aussi Jeunes
Volontaires recrutés dans plusieurs groupes ethniques et plus ou moins bien
contrôlés par l'administration[85] ou
l'armée). Les combats ont également avivé les tensions intercommunautaires. En
octobre 2000, une délégation de plusieurs intellectuels forestiers s'est rendue
à Conakry pour dénoncer la présence et les exactions du LURD sur le sol
guinéen. La plupart d'entre eux ont été assassinés lors du "massacre de la
Cosa", du nom du quartier dans lequel ont eu lieu ces exécutions.[86]
La violence de la répression contre les intellectuels forestiers a
immédiatement décapité le mouvement de contestation civile qui était en train
de se développer contre la politique aventureuse de Lansana Conté en Guinée
forestière. Si le mouvement n'a pas eu de suite, l'affaire de la Cosa marque
encore aujourd'hui les esprits et nourrit bien des rancoeurs à l'encontre du
pouvoir guinéen.[87]
Sur la défensive en 2000, la Guinée a solidement renforcé la défense de ses
frontières à partir de 2001. Elle a apporté un appui renforcé au LURD pour lui
permettre de porter le feu au Libéria et de renverser le régime du Président
Taylor au terme de deux années de combats (fin 2001-août 2003). Plusieurs
organisations dont ICG ont mis en évidence le rôle du soutien guinéen dans le
succès du LURD en dépit du fait que Conakry persiste à nier tout soutien au
mouvement libérien. Maintenant que l'objectif principal – à savoir la
chute de Charles Taylor, est atteint, que vont devenir les relations entre le
LURD et son parrain guinéen? En août 2003, le gouvernement américain[88]
a demandé officiellement à Conakry de cesser d'alimenter les rebelles libériens
en armement. Le gouvernement guinéen continue de nier la présence du LURD mais
semble prendre quelques distances avec le mouvement.[89]
Cependant, même si elle en a le désir,[90] la
Guinée ne se débarrassera pas facilement du mouvement rebelle qui a recruté de
nombreux guinéens et qui disposent de connections importantes en Guinée
forestière, y compris au sein de l'armée guinéenne.[91]
Les quartiers de plusieurs villes de la région forestière[92]
sont ainsi considérés comme des "zones LURD" qui échappent en partie
au contrôle de l'Etat.
La stabilité future de la Guinée forestière est étroitement liée au sort du
LURD dans les prochains mois. S'il se déroule comme prévu, le déploiement des
forces de la Mission des Nations Unies au Libéria (UNMIL)[93]
va obliger tous les combattants du LURD qui refusent de désarmer à chercher
d'autres territoires pour organiser leurs pillages. ICG a récemment souligné la
menace que constituent ces groupes armés qui se déplacent au gré des conflits
et des opportunités de pillage dans la sous région. Afin d'assurer sa
stabilité, le régime de Conté devrait respecter la résolution 1478[94]
concernant l'embargo sur les armes frappant le Libéria et arrêter d'alimenter
les antagonismes existant dans ce pays en adoptant une attitude de neutralité.
Si la Côte
d'Ivoire ou le Sierra Léone sont susceptibles de recevoir demain ces hôtes
indésirables, il est également possible qu'une partie d'entre eux se rendent en
Guinée forestière, une région dont beaucoup sont originaires ou qu'ils
connaissent pour y avoir passé plusieurs années dans les bases arrières du
LURD. Certes, il semble difficile de penser que ces jeunes combattants souvent
mal organisés soient capables de percer une armée guinéenne désormais bien
déployée le long de la frontière.[95]
Par contre, en cas de crise de succession problématique à Conakry, l'armée
guinéenne n'aurait peut-être pas les mêmes moyens ou la même volonté pour tenir
ses frontières. Certains entrepreneurs politiques – y compris au sein de
l'armée - pourraient même décider d'utiliser des combattants du LURD au service
d'un projet de déstabilisation interne de la Guinée. Les enquêtes menées par
ICG en Guinée en octobre 2003 n'ont pas mis en évidence l'existence de tels
projets.
Cependant, le présent rapport a souligné
que l'incertitude qui plane sur la succession du Président Conté pourrait
nourrir les ambitions d'entrepreneurs politiques peu scrupuleux, qu'ils soient
issus de l'armée ou du monde politique. Les risques d'un retour de groupes
armés issus du LURD en Guinée pour des opérations de pillages et/ou de
déstabilisation politique[96]
ne sont donc pas à écarter. Tant que l'UNMIL n'aura pas achevé avec succès son
déploiement et ses opérations de désarmement, la Guinée, et en particulier la
région forestière, sera toujours susceptible de subir le contrecoup de la
politique imprudente du régime de Conté dans la région du fleuve Mano.
La stabilité
interne de la Guinée est donc liée aux évolutions à venir au Libéria. Elle est
également affectée par l'émergence, depuis septembre 2002, d'un nouveau foyer
d'instabilité à ses frontières: la Côte d'Ivoire. Le conflit ivoirien a d'importantes
répercussions sur la Guinée. A la difficulté de gérer des flux de population et
aux problèmes économiques, il faut ajouter les risques liés à la circulation
des armes et des groupes de combattants irréguliers.
Le régime de Lansana Conté ne soutient en aucune façon les Forces Nouvelles
qui s'opposent au Président Gbagbo et qui contrôlent d'ailleurs les régions
frontalières avec la Guinée. Au contraire, Lansana Conté et Laurent Gbagbo ont
des intérêts communs. Ils ont tous les deux soutenu des mouvements libériens
opposés au Président Taylor, le LURD pour le premier, le Mouvement pour la
Démocratie au Libéria (MODEL)[97]
pour le second. Plusieurs témoignages font cependant état de jeunes guinéens,
parfois issus du LURD ou des groupes de Jeunes Volontaires, qui sont partis
individuellement se mettre au service des Forces Nouvelles.[98]
Il faut souligner
que le Mouvement Patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI), principale composante des
Forces Nouvelles, recrute beaucoup en milieu dioula, une population qui
entretient des liens culturels, linguistiques et historiques avec les Malinké
et les Konianké de Guinée. Par ailleurs, des informations concordantes
recueillies par ICG font état de la présence d'opposants guinéens au sein des
troupes du MPCI. Ces groupes armés, dont il est difficile d'estimer
l'importance et la capacité de nuisance, seraient proches de certains opposants
politiques de Haute-Guinée.
Pour parer semble t-il à toute éventualité, l'armée guinéenne a opéré un
déploiement remarqué le long de ses frontières au cours de l'année 2003 -
présence des rangers, déploiement de chars et d'orgues de Staline. Ce
déploiement semble particulièrement important dans la région de Nzérékoré, une zone
limitrophe à la fois avec le Nimba libérien ou se concentrent les anciennes
forces pro-Taylor[99]
et la partie ivoirienne contrôlée par les Forces Nouvelles. Il existe en fait
une méfiance réciproque entre les autorités guinéennes et les Forces Nouvelles,
chacun prêtant à l'autre des intentions d'agression. Il semble cependant peu
probable que les autorités guinéennes, dont l'implication au Libéria est
aujourd'hui critiquée, cherchent à intervenir en Côte d'Ivoire même pour
soutenir le Président Gbagbo. Inversement, les Forces Nouvelles sont
actuellement sur la défensive et ne sont probablement pas en mesure d'apporter
un grand soutien à d'éventuels groupes de rebelles guinéens présents parmi eux.[100]
Que se passerait-il
cependant en cas de crise de succession à Conakry? Il n'est pas exclu que la
Guinée devienne alors un foyer d'attraction pour des combattants ivoiriens sur
le recul en Côte d'Ivoire qui viendraient appuyer les groupes d'insurgés
guinéens qu'ils abritent actuellement. A l'instar des menaces en provenance du
Libéria, la situation interne de la Guinée est étroitement dépendante de
l'évolution des tensions existant à ses frontières: alors qu'une milice basée
en zone forestière peut difficilement atteindre Conakry en temps normal, dans
un contexte d'une succession disputée elle pourrait être appelée par l'une ou
l'autres des factions en lice à combattre dans la capitale même. Et une fois de
plus, la région forestière apparaît comme la zone la plus menacée par des
risques de déstabilisation venus de l'extérieur.
Les menaces de déstabilisation de la Guinée forestière par la circulation
de groupes armés en provenance du Libéria ou de Côte d'Ivoire sont d'autant
plus préoccupantes que la Guinée forestière est depuis plusieurs années soumise
à un ensemble de tensions intercommunautaires particulièrement inquiétantes.
Dans ce contexte, l'arrivée de groupes armés pourrait contribuer à faire
basculer la région dans une situation de déséquilibres et de violences
durables.
Il existe en région forestière une ligne de clivage importante entre les
deux principaux groupes de population. On trouve d'une part les "peuples
forestiers" - principalement Kissi, Toma, Guerzé et Mano et les peuples
d'origine mandingue - Malinké, Konianké, Kouranko, Manian. L'opposition entre
ces deux groupes a eu tendance à se durcir et à se systématiser depuis le début
des années 1990. Ainsi, en 1991, l'élection controversée d'un maire Malinké à
la tête de la capitale régionale, Nzérékoré, a provoqué le mécontentement des
populations Guerzé. Les violences entre les deux communautés ont fait un nombre
important de victimes[101]
jusqu'au déploiement de l'armée et à la nomination par le gouvernement d'un
maire guerzé. Plus récemment, les oppositions entre Loma et Mandingo dans la
guerre du Libéria se sont propagées en Guinée. Ainsi, lors des attaques de
septembre 2000 sur Macenta, les populations d'origine mandingue, supposées
favorables au LURD, ont accusé les populations Toma d'avoir favorisé le passage
des troupes pro-Taylor lors des attaques sur la ville. En retour, plusieurs
villages Toma soupçonnés d'avoir laissé passer les assaillants libériens ont
subi, dans les mois qui ont suivi des attaques de la part du LURD.[102]
Les "peuples forestiers" se sentent particulièrement lésés par un
pouvoir qui a choisi d'appuyer des éléments armées dirigés par des Mandingues
et qui ont commis en toute impunité une série d'exactions sur les villages
limitrophes du Libéria – en particulier dans la Préfecture de Macenta.
Les forestiers se sentent en outre particulièrement délaissés par le pouvoir:
la région est particulièrement enclavée pendant la saison des pluies, il est
fréquent que la route bitumée reliant Nzérékoré à Conakry soit coupée par des
véhicules embourbés ou renversés. La rancoeur des populations forestières à
l'égard du pouvoir central est réelle même si le régime parvient à maintenir
une chape de plomb sur la région. L'arrestation récente de Jean-Marie Doré, le
principal leader politique issu de la forêt, n'a ainsi provoqué aucune réaction
significative dans la région. Il en irait autrement si l'arrivée de groupes
armés en provenance du Libéria ou de Côte d'Ivoire ne ravivait, par leurs
pillages, les haines intercommunautaires.
Différents foyers
de tensions sont dès lors susceptibles de s'embraser prochainement en Guinée
forestière. La Préfecture de Macenta, principale base arrière du LURD, est la
région de la forêt où les tensions actuelles sont sans doute les plus vives. Le
retour éventuel de combattants du LURD depuis le Libéria constitue un danger
réel pour les mois à venir. Il aviverait les conflits déjà nombreux avec les
populations Toma exaspérées par les exactions du LURD. La région de Nzérékoré pourrait
constituer un autre foyer de violence comme elle l'avait été au début des
années 1990.
Les problèmes qui entourent la démobilisation des Jeunes Volontaires, la
présence de combattants LURD particulièrement indésirables à Nzérékoré[103]
mais protégés par l'armée, les tensions avec les réfugiés (ivoiriens ou
libériens) particulièrement nombreux dans cette région sont autant d'éléments
qui pourraient conduire à l'explosion des violences armées. En juin dernier, la
ville de Nzérékoré a connu un regain de tensions suite à l'arrivée de jeunes
éléments identifiés comme des combattants du LURD. Le maire de la ville a
demandé à l'armée de les regrouper pour les envoyer au front – vers Ganta
au Libéria – plutôt que de les laisser créer le désordre dans la ville. Afin
d'enrayer les tensions en région forestière, il est indispensable que soit crée
une commission d'enquête indépendante susceptible de faire la lumière sur les
violences qui pèsent sur ses habitants.
Enfin, on peut faire état de certaines sources qui signalent des
regroupements de combattants dans le nord du Nimba.[104]
Il s'agirait de troupes libériennes et de mercenaires ouest africains
(casamançais, ghanéens, burkinabé, etc.) ayant soutenu Charles Taylor dans le
passé. On compterait également parmi eux quelques rebelles guinéens ayant participé
aux attaques de septembre 2000. Selon ces mêmes sources, ces éléments armés
pourraient chercher à déstabiliser la Guinée forestière en attaquant
directement la région de Nzérékoré. Une telle initiative apparaît cependant
improbable à court terme: la forte présence de l'armée guinéenne en forêt
dissuade pour l'instant les agressions extérieures. Par ailleurs, les anciennes
troupes fidèles à Taylor présentes dans le Nimba ont déjà fort à faire face à
l'avancée du MODEL et du LURD pour pouvoir soutenir une rébellion guinéenne. Il
en irait autrement en cas de vacance du pouvoir et de crise de succession à
Conakry: là encore, l'armée guinéenne n'aurait peut-être pas la même cohésion
pour s'opposer à d'éventuels agresseurs en provenance du Nimba.
La situation présente
se caractérise par un fort degré d'incertitudes sur la fin du régime de Conté
et les conditions de sa succession. Au vu des analyses précédentes et des
informations recueillies, on peut cependant présenter quelques-uns des scénarios
envisagés par les observateurs et souligner l'existence de facteurs indéniables
de stabilité propres au pays.
Les observateurs sont relativement optimistes sur l'avenir immédiat de la
Guinée, même s'ils s'accordent à penser qu'à moyen et long terme, la Guinée
devra surmonter d'importants problèmes économiques et sociaux. La tenue des
élections pourrait entraîner des violences plus ou moins importantes comme en
1998 mais l'issue des scrutins demeure plus que prévisible. Au delà des
prochaines élections, la véritable échéance politique en Guinée est liée à la
disparition, au renversement ou au retrait volontaire du Président Conté.[105]
En cas de disparition ou de retrait du président, la Constitution voudrait que
le pouvoir revienne au Président de l'Assemblée Nationale – Aboubacar
Somparé, à charge pour lui d'organiser des élections.
Etant donné le poids de l'armée et, à l'inverse, la faiblesse de
l'Assemblée Nationale,[106]
la plupart des observateurs envisagent plutôt une transition de type militaire.
La stabilité guinéenne est dès lors dépendante de la capacité de l'armée à
s'entendre et à présenter un candidat qui saura imposer sa légitimité. Les
chancelleries occidentales semblent d'ailleurs préparées à l'éventualité: elles
accepteront probablement cette transition militaire afin de préserver la
stabilité. Il y a peut-être là un risque à considérer l'armée comme le seul
acteur en mesure d'assurer une transition politique pacifique en Guinée. Cela
est pourtant loin d'être évident quand on connaît les divisions internes de
l'institution militaire guinéenne. Les pays occidentaux s'attacheront cependant
à faire pression sur un éventuel organe de transition militaire, afin qu'il
prenne une coloration plus civile et démocratique à travers l'organisation
d'élections à brève échéance.
Outre les rivalités
de personne entre militaires, l'influence des autres composantes de la scène
politique guinéenne pourrait cependant perturber le déroulement de cette
succession. Chaque clan tente en effet de s'attacher un candidat en jouant des
divisions internes de l'armée guinéenne, qu'elles soient générationnelles ou
ethniques. Si aucun des différents candidats potentiels n'arrive à s'imposer,
les risques de voir la Guinée s'embraser sont alors réels. La crise de
succession pourrait se limiter à des violences urbaines relativement localisées
(Conakry mais aussi Kankan, Kindia ou Nzérékoré) entre les supporters des
différents prétendants. Elle pourrait cependant permettre aux nombreux groupes
armés qui sillonnent la sous région de profiter de la vacance ou de la
faiblesse du pouvoir pour déstabiliser de façon plus durable une région
fragilisée et soumise à des multiples tensions comme la Guinée forestière.
Les risques de
dérive violente et durable en Guinée ne doivent pas être écartés. Les
observateurs restent cependant relativement optimistes car, en dépit des
blocages politiques, de la crise économique et de l'exaspération sociale, il
existe de réels facteurs de stabilité qui distinguent la Guinée de ses voisins.
L'un des premiers facteurs de stabilité est lié à l'existence d'un
sentiment national qui n'exclut aucun des grands groupes ethniques de la nation
guinéenne. Les rivalités ethniques existent incontestablement en Guinée mais
contrairement au Libéria ou à la Côte d'Ivoire, aucun des quatre grands
ensembles ethniques de Guinée ne se voit contesté dans son appartenance à la
nation guinéenne. L'absence de médias de la haine, stigmatisant certains
groupes de population, est un autre facteur de stabilité. En Côte d'Ivoire, la
presse écrite a contribué pour beaucoup à la montée des haines
intercommunautaires. En Guinée, les journaux, relativement libres à l'inverse
de la radio et de la télévision, n'ont encore jamais joué un tel rôle.
Les efforts réalisés dans le sens d'une restructuration des forces armées
constituent un autre signe encourageant. On sait en effet que dans la
sous-région, la diffusion de la violence est liée à la déliquescence des forces
de sécurité des Etats. En effet, les journaux publiés à Conakry sont peu lus
par une population qui reste à grande majorité paysanne et dans un pays où les
problèmes de circulation et diffusion du courrier restent importants. Bien que
Conakry connaisse une certaine presse critique à l'égard du pouvoir, cela a peu
d'impact sur la formation de l'opinion publique nationale. La radio, qui reste
le média le plus populaire, est elle complètement sous le contrôle du
gouvernement.
La Guinée se distingue donc de ses voisins par d'incontestables éléments de
stabilité, mais sera-t-elle capable de se prémunir de l'instabilité qui règne à
ses frontières? La restructuration des forces de sécurité n'a pas mis un terme
au mécontentement de certains cercles d'officiers. Les arrestations préventives
de militaires à la fin du mois de novembre soulignent les rapports ambigus qui
continuent d'unir le pouvoir et l'armée. Cette dernière est à la fois
privilégiée et crainte par le régime en place. Par ailleurs, si l'on peut se
féliciter aujourd'hui des efforts effectués par la France et les Etats-Unis
pour aider à la restructuration des forces de sécurité guinéennes, on peut
regretter par contre qu'aucun de ces deux pays n'ait condamné plus tôt le
soutien apporté par le régime du Président Lansana Conté aux rebelles libériens
du LURD. Le souci de préserver la stabilité en Guinée est passé après la
volonté de soutenir les mouvements hostiles au Président Charles Taylor.
Les rumeurs persistantes sur l'état de
santé du président et sur la fin prochaine du régime plongent actuellement la
Guinée dans un état d'incertitude préoccupant. Le régime mis en place par
Lansana Conté a beaucoup plus favorisé l'enrichissement personnel des clans de
l'entourage présidentiel qu'il n'a assuré le développement économique et social
du pays. La population est aujourd'hui la première victime de l'état de
délabrement de l'économie guinéenne. La crise actuelle nourrit un vif
mécontentement populaire et une désillusion croissante à l'égard de l'Etat.
On repère ainsi en Guinée les mêmes
symptômes qui ont conduit aux explosions de violences en Sierra Léone, au
Libéria et en Côte d'Ivoire. Parmi ces signes avant-coureurs figurent la
déliquescence des institutions publiques, la captation des ressources par des
groupes réduits formant l'entourage immédiat du chef de l'executif, le
mécontentement croissant à l'égard du pouvoir politique ou encore le désintérêt
et l'abandon des régions périphériques par le pouvoir central.
Si la Guinée veut éviter de connaître le
même sort que ses voisins, il est essentiel que le gouvernement et les hommes
politiques guinéens soient réalistes quant à l'avenir proche de leur pays. Ils
doivent notamment avoir la vision et le courage de mettre en place des mesures
qui permettront d'aider leur pays à traverser la période dangereuse qui suivra
la disparition éventuelle du Président Conté. Le plus urgent est peut-être de
cesser tout appui aux milices étrangères et notamment au LURD, le mouvement
basé en Guinée depuis sa création en 1999 et qui recevait encore ces dernières
semaines des armes en provenance de Conakry.
Le gouvernement doit, au même titre,
prendre d'urgence des mesures destinées à mettre en confiance les communautés
de la zone forestière, qui ont connu des vagues successives de violence liées
au soutien de Conakry à ce même mouvement libérien. En particulier, le
gouvernment devra établir une commission d'enquête
indépendante sur les violences qui marquent la région depuis le début des
années 1990. Il devra poursuivre l'effort de restructuration des forces de
sécurité actuellement en vigueur, tout en l'étendant aux forces de police et de
gendarmerie.
Plus généralement, le
gouvernement guinéen doit libéraliser l'espace politique, en permettant par
exemple aux médias de s'exprimer librement sur les grandes questions qui
touchent à l'avenir du pays. Le parlement national devrait étudier les
possibilités d'élargir ce même espace politique en déposant, par exemple, un
projet de loi instituant l'élection au suffrage universel des autorités locales.
De la même manière, les partenaires
extérieurs de la Guinée doivent développer une nouvelle vision de l'avenir
politique du pays et de son rôle dans la sous-région. Ils doivent avant tout prévenir les risques de dérive
violente à moyen terme et participer à la préparation d'une transition
politique sereine dans la perspective du départ ou de la disparition de Lansana
Conté. Les Etats-Unis, longtemps préoccupés par la menace posée par Charles
Taylor, doivent notamment reconsidérer une politique particulièrement
permissive à l'égard de la Guinée, leur allié dans la lutte contre le dictateur
libérien. Ils doivent notamment réaliser qu'en ayant encouragé à la Guinée de
soutenir la rébellion libérienne, ils lui font courir le risque de tomber
dans la même logique de guerre que
ses voisins.
Le gouvernement guinéen a toujours montré
une redoutable volonté d'autonomie et se montre fier de sa souveraineté. Dans
ces circonstances, des mesures prises par les bailleurs de fonds en vue de
guider la Guinée vers des politiques publiques conformes aux attentes de ses
partenaires risquent de se heurter au refus des autorités en place. Malgré
cela, il est souhaitable que les
bailleurs de fonds ouvrent un dialogue avec leurs interlocuteurs guinéens afin
d'imaginer un avenir nécessairement plus démocratique si le pays veut échapper
aux risques de déstabilisation qui le menacent. Ils pourraient stimuler une
telle évolution en élargissant par
exemple les programmes de coopération militaire existants dans le but de former
une armée guinéenne adaptée à un gouvernement civil et démocratique. Ils
peuvent aussi lier les programmes de coopération militaire à un arrêt immédiat
du soutien de la Guinée aux groupes armés libériens. Ils devraient enfin exiger
l'établissement d'un calendrier précis sur les réformes démocratique avant
l'octroi de nouvelles aides.
En faisant tour à
tour usage de la menace et de la répression, le régime guinéen a su, jusqu'à
présent, contenir toute forme de contestation populaire. Mais plus le malaise
croissant de la société guinéenne est étouffé, plus il risque d'emprunter des
formes radicales et violentes dans l'avenir. En ce sens, la passivité qui
caractérise, selon beaucoup d'observateurs, le corps social guinéen ne doit pas
faire illusion: l'état des tensions et l'intensité des rancoeurs à l'égard du
pouvoir ont été trop longtemps contenus et risquent de nourrir des mouvements
politiques particulièrement violents à défaut d'autres moyens d'expression. Des
violences intercommunautaires pourraient ainsi éclater en fonction des
nombreuses lignes de clivages ethniques même si pour l'instant, les boucs
émissaires du mécontentement populaire sont plutôt les communautés étrangères
(réfugiés libériens et sierra léonais, commerçants libanais).[107]
L'absence de successeur officiel, laisse la porte ouverte aux appétits
politiques aussi bien du côté des clans présidentiels en situation de
concurrence que du côté des exclus du pouvoir (jeunes officiers bloqués dans
leur carrière, opposants politiques neutralisés par la confiscation du
processus électoral). Certes, en prévision de la disparition possible du
Président Conté, les groupes au pouvoir ont intérêt à organiser la transition politique,
qu'elle soit civile ou militaire, afin de préserver leurs avantages. Il ne faut
cependant pas surestimer, comme on l'a fait hâtivement pour la Côte d'Ivoire,
la capacité des élites politiques à s'entendre pour conserver leurs acquis.
Les risques de dérive violente ne viennent d'ailleurs pas seulement des
rivalités internes mais sont également influencés par des logiques exogènes. En
effet, l'implication de la Guinée dans le conflit libérien risque à nouveau de
se retourner contre elle. Cela s'est produit une première fois en 2000. Malgré
cet avertissement, le pouvoir guinéen a poursuivi une politique imprudente
d'implication aux côtés des groupes armés du LURD. En conséquence, les tensions
intercommunautaires en forêt n'ont cessé de s'aggraver au long des années 1990.
A ce titre, l'intense circulation des armes et des combattants irréguliers en
Guinée forestière constitue sans doute l'un des principaux facteurs
d'instabilité dans le pays. Après avoir combattu au Libéria, certains de ces
combattants pourraient être tentés de regagner la Guinée pour éviter le
désarmement qui a débuté le 7 décembre dernier selon les modalités prévues par
les accords signés le 18 août dernier à Accra. Ils constituent potentiellement
une force de nuisance dont pourraient profiter des entrepreneurs
politico-militaires peu scrupuleux.
Certes, des éléments de stabilité distinguent la Guinée de ses voisins
victimes de guerre civile: absence des "médias de la haine", ce qui
entrave la diffusion des discours ethnicistes sur l'espace public,
restructuration – au moins partielle -des forces de sécurité, souci des
puissances occidentales de préserver la stabilité dans un environnement
régional déjà très dégradé. Ces facteurs de stabilité ne sont cependant pas
dénués d'ambiguïté et pourraient se révéler à double tranchant.
La succession de Conté s'annonce donc périlleuse. Il est cependant
difficile d'anticiper l'ampleur des violences auxquelles le pays pourrait être
confronté. Si la crise de succession est réglée rapidement – ce qu'une
intervention de l'armée ne garantit en rien étant donné ses divisions internes
-, les violences pourraient être limitées à court terme. Mais, le nouveau
pouvoir aurait toujours à charge de résoudre, à plus long terme, le malaise de
la société et la crise économique. Par contre, en cas de vacance prolongée du
pouvoir et de luttes de succession, on pourrait assister à l'émergence de
foyers durables de violence et d'instabilité, en particulier dans les régions
les plus délaissées par le pouvoir comme la Guinée forestière.
Les entrepreneurs de
l'insécurité ne manqueront pas en cas de vacance prolongée du pouvoir: ils
viendront de la Guinée elle-même mais également des pays voisins où des
conflits mal éteints laissent subsister de nombreux groupes armés. Au delà du
résultat déjà contesté des élections du 21 décembre, la situation de la Guinée
est ainsi étroitement dépendante du sort de ces groupes de combattants
irréguliers qui, depuis plusieurs années, entretiennent et avivent les foyers
d'instabilité dans la sous région.
Freetown/Bruxelles, 19 décembre 2003
ANNEXE A
CARTE DE GUINEE

ANNEXE B
GLOSSAIRE
BAG: Brigade Anti-Gangs. En 2003, le gouvernement
guinéen a réinstauré un ministère de la sécurité, auparavant rattaché à celui
de l'administration territoriale. Pour faire face à la criminalité, le
gouvernement a déployé une BAG dans chacune des cinq communes de
l'agglomération de Conakry.
CNSP: Conseil
National du Secteur Privé, dirigé par Mamadou Sylla, un fidèle du Président
Lansana Conté.
ECOMOG: ECOWAS Monitoring Group. Le bras armé de la CEDEAO (Communauté Economique
des Etats d'Afrique Occidentale) – acronyme français d'ECOWAS. L'ECOMOG
fut créé en 1990 pour être déployé en premier lieu au Libéria.
FED: Fonds Européen de Développement.
FRAD: Front Républicain pour le Changement
Démocratique. En juillet 2003, certains partis d'opposition décident de s'unir
au sein d'un front parmi lesquels on retrouve notamment l'Union pour le
Rassemblement du Peuple de Guinée, l'Union des Forces Républicaines (UFR) –
dont le leader est l'ancien Premier ministre de Sidya Touré – et l'Union
Démocratique des Forces de Guinée (UFDG) de Mamadou Ba.
LURD: Liberians United for Reconciliation and
Democracy (Libériens Unis pour la Réconciliation et la Démocratie). Le LURD est
un mouvement d'opposition au régime du président Libérien Charles Taylor formé
en 1999 à Freetown, essentiellement composé des ethnies krahn et mandingue.
MODEL: Movement for Democracy in Liberia (Le
Mouvement pour la Démocratie au Libéria) est un mouvement rebelle dont la
création fut officiellement proclamée en mars 2003, ayant pour principal leader
Thomas Yaya Nimley.
MPCI: Mouvement Patriotique de la Côte
d'Ivoire, principale composante des Forces Nouvelles.
OCHA: Office for the Coordination of
Humanitarian Affairs (Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires des
Nations Unies).
PUP: Parti de l'Unité et du Progrès, parti de
la majorité présidentielle.
RPG: Rassemblement du Peuple de Guinée, fondé
en 1988 par Alpha Condé dont le positionnement ethno-politique en fait le chef
de file des Malinkés.
RTG: Radio Télévision Guinéenne.
RUF: Revolutionary United Front of Sierra
Leone (Front Uni Révolutionnaire de Sierra Léone). Mouvement apparu en 1991, le
RUF regroupait à l'origine une poignée d'opposants au régime du Président
Momoh, exilés dans les pays voisins, ayant pour leader Foday Saybannah Sankoh.
UFDG: Union des Forces Démocratiques de Guinée,
mouvement rebelle guinéen prétendument impliqué dans les attaques de septembre
2000.
ULGUI: Union Libanaise de Guinée.
ULIMO: United Movement for Democracy in Liberia
(Mouvement Uni de Libération pour la Démocratie au Libéria). Longtemps perçu
comme la principale force d'opposition à Taylor, l'ULIMO a été fondé à la fin
des années 1990 par d'anciens dignitaires du régime Doe.
UNMIL: United Nations Mission in Liberia (La
Mission des Nations Unies au Libéria) dispose des pouvoirs conférés par les
Chapitre VII de la Charte des Nations Unies, conformément au mandat reçu par
l'adoption de la résolution 1509 du 19 septembre 2003.
UNP: Union Nationale pour le Progrès. L'UNP est un petit parti très marginal sur la scène politique guinéenne
dont le leader, Mamadou Léonais Barry est le seul
candidat face à Lansana Conté pour la course à la présidence.
UPG: Union pour le Progrès de la Guinée dont
le principal leader, Jean-Marie Doré prétend représenter la région forestière.
ANNEXE C
LES PRINCIPAUX MOUVEMENTS DE PROSTESTATION SOCIALE EN 2002/03
- Novembre 2002: premières coupures d'eau et d'électricité après
la saison des pluies.
- Janvier 2003: premières manifestations contre les
coupures d'eau et d'électricité dans les quartiers de Conakry: à plusieurs
reprises des jeunes lycéens barrent des routes avec des pneus enflammés. La
police intervient.
- Février 2003: incident dans un quartier populaire de
Conakry particulièrement affecté par le coupures: une famille périt dans
l'incendie de sa maison. Des manifestations s'en suivent qui attribuent
l'incident aux coupures d'eau.
- Février 2003: manifestations étudiantes à Kankan
(capitale régionale de Haute-Guinée), sévèrement réprimées par les forces de
police avec la participation de l'armée.
- 6 mars 2003: grève lancée par les syndicats de la
Société des Bauxites de Kindia (SBK). Selon la presse, une forte répression aurait
été exercée sur les grévistes et leurs familles.
- Mars 2003: manifestation contre l'augmentation du
prix de l'essence. Une cinquantaine de jeunes manifestants sont arrêtés puis
relâchés après passage à tabac. Le gouvernement décide la levée des barrages
routiers pour calmer le mécontentement des transporteurs et des usagers.
- Juillet 2003: une manifestation des commerçantes
bloque l'accès à l'autoroute du Niger.
- 27 août 2003: lors des commémorations relatives au
soulèvement des femmes en 1977, des manifestations troublent la cérémonie
officielle en présence de la première dame du pays. La police n'intervient pas.
Le président réagit lors d'un discours dénonçant la spéculation des
commerçants.
- Fin octobre
2003: rumeurs de grèves
des professeurs dans l'enseignement secondaire et supérieur.
[1] ICG rapport Afrique No. 67, Sierra
Leone: the State of Security and Governance, 2 septembre 2003.
[2] Voir, entre autres, ICG rapport Afrique No. 62, Tackling
Liberia: The Eye of the Regional Storm, 30 avril 2003.
[3] Certains combats ont été particulièrement
violents comme en témoigne la destruction partielle de la ville de Gueckedou en
janvier 2001. Gueckedou figurait alors parmi les villes les plus importantes de
Guinée Elle porte encore aujourd'hui les stigmates de ces affrontements.
L'armée guinéenne en porte d'ailleurs en partie la responsabilité puisqu'elle a
préféré bombarder les assaillants qui tenaient la ville – causant alors
d'importants dommages collatéraux – plutôt que d'engager directement ses
adversaires.
[4] En ce qui concerne les groupes libériens
il s'agit du "United Liberation Movement for Democracy" (ULIMO)
– Mouvement Uni de Libération pour la Démocratie – devenu le groupe
des Libériens Unis pour la Réconciliation et la Démocratie (LURD). Quant aux
groupes sierra léonais, les bénéficiaires de l'aide guinéenne étaient les
Kamajors.
[5] Lors de ce référendum du 28 septembre
1958, la Guinée est le seul pays de l'Afrique francophone à rejeter la
proposition du Général de Gaulle concernant l'intégration des colonies de
l'A.O.F. au sein d'une Communauté française. La conséquence était une rupture
immédiate des relations politiques et économiques avec la France.
[6] Cf. plus loin.
[7] Le pouvoir actuel en joue d'ailleurs pour
discréditer les leaders de l'opposition. Dans une terminologie héritée de
l'époque Sékou Touré, il assimile fréquemment les "Guinéens off
shore" à des traîtres servant les intérêts de l'étranger.
[8] On trouve ainsi de nombreux peuls
guinéens dans les région diamantifères de Sierra Léone. P. Richards, Fighting
for the Rain Forest : War, Youth & Resources in Sierra Leone (Oxford, 1996).
[9] Avec l'interdiction du commerce privé par
Sékou Touré, de nombreux Malinké et Konianké ont choisi d'émigrer vers le
Libéria pour travailler dans le secteur minier, dans les transports, dans le commerce
de détail ou même pour ouvrir des écoles coraniques. Au Libéria, ces émigrés
guinéens originaires de la Haute Guinée sont fréquemment assimilés aux
Mandingo. A. Konneh, Religion, Commerce, and the Integration of the Mandingo
in Liberia (University
Press of America, 1996).
[10] La Guinée compte quatre grands groupes
ethniques qui correspondent globalement aux quatre grandes régions
administratives: les Soussou, ethnie du Président Conté, habitent la
Basse-Guinée, les Peuls se retrouvent au Fouta Djallon ou Moyenne Guinée, les
Malinké se situent en Haute-Guinée. La région forestière abrite enfin un groupe
d'ethnies souvent désignés comme formant "les
peuples forestiers" (Kissi; Toma, qui s'appellent eux-mêmes les Loma;
Guerzé, qui s'appellent eux-mêmes Kpelle; Mano; etc.). En fait, au cours des
siècles, les mouvements migratoires ont contribué à brasser les populations.
Ainsi, dans la région forestière, on trouve à côté des peuples forestiers, des
populations de commerçants peuls et mandings, des fonctionnaires soussous, etc.
[11] La stigmatisation des autres ethnies est
une pratique courante en Guinée: de nombreux Soussou considèrent ainsi les
Peuls, qui tiennent le commerce de détail à Conakry, comme des "voleurs";
les Malinké, musulmans pour la plupart, assimilent volontiers les peuples
forestiers à des "arriérés animistes", etc.
[12] Cf. Mike McGovern, "Conflit régional
et rhétorique de la contre-insurrection: guinéens et réfugiés en septembre
2000", en Politique Africaine, No. 88, décembre 2002.
[13] L'arrestation préventive de dizaines de
jeunes officiers en novembre 2003 montre combien le pouvoir en place reste
méfiant à l'égard de sa propre armée. Voir plus loin une présentation des
rapports entretenus entre le Président Conté et son armée.
[14] L'état de grâce a cependant été de courte
durée pour le Président Conté. Les difficultés économiques ont vite nourri le
mécontentement de la population et éclipsé la "victoire" de septembre
2000.
[15] Assistant Secretary of State of the U.S.
State Department.
[16] "Ambiance de fin de règne", Cheikh Yérim
Seck, Jeune
Afrique-L'Intelligent,
No. 2202, mars 2003. Ce
numéro de l'hebdomadaire le plus lu en Afrique francophone faisait état plus
généralement de la maladie du président. Il a été interdit de circulation en
Guinée mais plusieurs exemplaires circulaient sous le manteau à Conakry.
Entretien d'ICG avec un haut fonctionnaire guinéen à la retraite, Conakry,
octobre 2003. Le numéro 2230, 5-11 octobre 2003, a également été interdit car
il mettait en exergue les lacunes du processus électoral.
[17] Ainsi, la télévision nationale guinéenne
ne diffuse du président que des images d'archives anciennes de plusieurs mois.
[18] Selon la Constitution, le président de
l'Assemblée Nationale pourrait entamer une telle procédure. D'autres régimes
africains s'y sont risqués comme en Tunisie à la fin du règne du Président
Bourguiba.
[19] Le dernier rapport de la Banque Mondiale
publié en juillet 2003 sur l'indice de développement humain classe ainsi la
Guinée au 157ème rang mondial sur 175 pays.
[20] Ces coupures sont fréquentes depuis
plusieurs années et contribuent à l'exaspération croissante de la population de
Conakry (cf. Odile Goerg, en Politique Africaine, juin 2002).
[21] 1000 FG=0,41222 EURO, prix recueillis
auprès de la population de Conakry, octobre 2003.
[22] Le Lynx, No. 591, 21 juillet 2003.
[23] En effet, pour les besoins des vastes
domaines rizicoles de Basse guinée, les ingénieurs agricoles n'hésiteraient pas
à effectuer d'importants pompages dans les cours d'eau qui sillonnent la
région. Ce faisant, ils réduisent d'autant l'approvisionnement des barrages
hydroélectriques qui fournissent l'électricité au pays et à Conakry en
particulier. Entretien d'ICG avec un opérateur économique guinéen, Conakry,
octobre 2003.
[24] Ainsi, une région comme la Guinée forestière
est presque coupée du reste du pays pendant la saison des pluies: l'état des
routes est telle qu'à partir du mois de juillet, des camions s'embourbent ou se
renversent quotidiennement et bloquent plusieurs jours durant la circulation.
En octobre 2003, à Nzérékoré, capitale régionale de la Guinée forestière, le
prix du litre d'essence est passé de 1500 à 2500 FG en raison des difficultés
d'approvisionnement par la route, forçant parfois les usagers et notamment les
chauffeurs de taxi à faire la queue pour obtenir le précieux liquide.
[25] Le Démocrate, No. 602, 6 octobre 2003.
[26] Les mesures récentes prises par l'Etat
pour faire face aux difficultés économiques et sociales témoignent d'un
inquiétant manque de moyens et d'envergure. L'Etat aurait, par l'intermédiaire
de Mamadou Sylla (leader du patronat guinéen), procédé à l'achat de quelques
groupes électrogènes de grande puissance pour palier aux coupures de
courant…jusqu'aux élections de décembre 2003. Entretien d'ICG avec un opérateur
économique guinéen, Conakry, octobre 2003. Ce type de mesures à court terme
n'apporte aucune solution aux problèmes structurels de l'économie guinéenne.
[27] La dette publique de l'Etat a triplé en
moins de trois ans (elle était de 270 milliards de Francs Guinéens / 11,129,877
EURO en 2001). Le rapport de la Banque Mondiale pointe notamment l'augmentation
des dépenses liées à la sécurité de Etat. Le Lynx, No. 601, 29 septembre 2003.
[28] L'Union
libanaise de Guinée (ULGUI) a affirmé début novembre que les Libanais de Guinée
avaient été menacés d'expulsion par le président du Conseil national du secteur
privé (CNSP), Mamadou Sylla, un fidèle du Président Lansana Conté . Agence
France-Presse, 10 novembre 2003.
[29] Ainsi, l'équipe ICG est témoin de la
scène suivante à l'aéroport de Conakry: Un douanier, probablement Soussou (car
de patronyme soumah), jette à terre le passeport d'un voyageur peul en lui
déclarant "les Barry – un patronyme typiquement peul – sont tous des voleurs".
[30] En septembre 2003, le gouvernement
s'inquiète de la dépréciation du Franc guinéen qui provoque une augmentation
des biens importés dont certains produits de première nécessité. Le
gouvernement organise une réunion avec les opérateurs économiques pour trouver
des solutions. Au cours de cette réunion, des représentants des commerçants
peuls de Madina s'engagent à pratiquer un taux de change susceptible de faire
remonter le Franc Guinéen. Ils craignaient en effet que la soudaine montée des
prix n'entraînent des pillages. Entretien d'ICG avec un opérateur économique,
Conakry, octobre 2003.
[31] Déjà en 2001, les partis guinéens
d'opposition avaient qualifié de "coup Etat constitutionnel" et de
"mascarade" le référendum qui s'était tenu le 11 novembre. Human
Right Watch, rapport mondial, 2002, section Afrique. Ce référendum permet au
Président de briguer un nouveau mandat en décembre 2003.
[32] En dépit des efforts de certains leaders
pour créer le FRAD, une union des partis d'opposition. Ce dernier rassemblement
ne parvient pas à choisir un candidat unique pour les prochaines élections.
[33] La seule exception est probablement Sidya
Touré, ancien fonctionnaire international, ancien directeur de Cabinet
d'Alassane Dramane Ouattara (ancien premier ministre ivoirien), lui-même ancien
premier ministre de Lansana Conté. Cet homme originaire d'un petit groupe
ethnique très minoritaire (Diakhane) dispose d'une certaine popularité auprès
de la population. Alors qu'il était à la tête du gouvernement, il est réputé
pour avoir "rétabli" l'électricité à Conakry et pour avoir fait la chasse
aux gaspillages Etat, ce qui a causé sa chute. Il est aujourd'hui dans
l'opposition.
[34] Presque aucune des revendications des
partis d'opposition relatives à l'organisation des élections n'a été respectée.
Ces revendications, qui sont autant de règles de base de la démocratie, étaient
les suivantes: constitution d'une Commission Electorale Nationale Indépendante,
neutralité de l'administration, fin des interventions des forces de l'ordre
dans le processus électoral et dans les activités des partis de l'opposition;
installation d'urnes transparentes dans les bureaux de vote et l'institution du
bulletin unique; libéralisation des ondes sur toute l'étendue du territoire
national: chaînes de radio et de télévisions privées, accès équitable aux
médias publics; abrogation de la loi anti-casse et rétablissement de la liberté
de manifestation. L'indépendant, No. 536, 17 juillet 2003.
[35] Ainsi, la radio nationale guinéenne a
bien retransmis le discours de Sidya Touré le jour où ce dernier s'est
officiellement porté candidat. Mais elle a brutalement interrompu la lecture du
programme politique du nouveau candidat pour retransmettre des discours
prononcés par EL Hadj Fodé Soumah, le parrain du PUP en charge d'animer la
campagne électorale pour le compte de Lansana Conté.
[36] La grande majorité d'entre eux sont des
fonctionnaires originaires de la Basse Côte qui doivent leur ascension à Conté.
En région forestière, les postes de sous-préfet, préfets et gouverneurs sont
ainsi occupés par des militaires, soussou dans
leur grande majorité.
[37] En l'absence de Commission électorale
indépendante, ce sont les agents recenseurs de Etat qui ont la charge de
dresser ou de réviser les listes électorales. L'indépendant, No. 532, 19 juin 2003.
[38] Il est cependant possible qu'en dépit des
irrégularités qui entacheront le scrutin électoral du 21 décembre l'Union
européenne verse finalement en 2004 une aide à la Guinée au titre du FED.
Entretien d'ICG avec un responsable de l'Union Européenne, Conakry, octobre
2003.
[39] Des manifestations avaient fait alors au
moins six morts et plusieurs dizaines de blessés après le déploiement des
forces de l'ordre.
[40] En 1998, il a été accusé par le pouvoir
de fomenter un coup Etat à partir de la Côte d'Ivoire.
[41] Il aurait en effet perdu une partie de
ses appuis politiques en France. S'il compte encore parmi les amis de l'actuel
ministre délégué à la coopération et à la francophonie, il semble par contre
avoir perdu ses "entrées" à l'Elysée. La Lettre du Continent, No. 407, septembre 2002.
[42] La troisième épouse du président,
"non officielle", est d'origine peule. Arafan Camara, adjoint du chef
Etat major, est Malinké de Faranah, El Hadj Guinée, l'ex-homme fort du patronat
guinéen était également peul – avant d'être remplacé par Mamadou Sylla,
originaire de la Basse Côte.
[43] Ce serait le cas de la seconde épouse du
président. Longtemps considérée comme la favorite, elle ne l'aurait pas
suffisamment soutenu en décembre 2002, lorsque des rumeurs se sont propagées
sur le décès du président . Elle serait actuellement en "retrait"
au Maroc.
[44] C'est le cas d'hommes d'affaires comme
Mamadou Sylla, président du groupe Futurelec, "patron des patrons".
Il a repris et relancé la société Air Guinée, s'intéresse à EDG, la compagnie
d'électricité de Guinée, prévoit la construction d'usines agroalimentaires. Son
ascension récente a clairement été favorisée par la présidence. Certains
affirment même qu'il n'est là que pour gérer "l'argent du président".
La soudaine ascension de Sylla, d'origine Soussou comme le président, doit quoi
qu'il en soit beaucoup au discrédit qui a frappé les "grands patrons"
peuls qui l'ont précédé comme El Hadj Guinée.
[45] Sous-groupe Soussou.
[46] Elle exercerait ses talents de femme
d'affaires dans des domaines aussi variés que la téléphonie, le distribution,
les mines, etc. La Lettre du Continent, No. 430, 11 septembre 2003.
[47] Le groupe des hommes d'affaires entourant
le président et profitant des marchés Etat aurait connu des
"remaniements" importants en 2002. Le "cartel" informel des
commerçants peuls, dont El Hadj Guinée qui constituait la figure de proue, a
cédé du terrain au "lobby" soussou. La Lettre du Continent, No. 392, 24 janvier 2002). Certains
observateurs y voient la rupture de l'alliance entre pouvoir politique soussou
et pouvoir économique peul, une alliance fondamentale pour la stabilité du
régime actuel. Entretien d'ICG avec un opérateur économique guinéen, Conakry,
octobre 2003.
[48] Les clans de
l'entourage présidentiels ont voulu écarter El Hadj Biro qui, originaire du
Fouta Djallon et très influent au sein de l'ethnie peule, aurait pu devenir un
élément gênant en particulier en cas de vacance du pouvoir. Il a été en effet à
l'origine de la création du PUP, le parti qui soutient Conté, avant de devenir
très critique envers le Général-Président. Signe de l'influence que conserve
Biro Diallo malgré son exil villageois, l'un de ses fils, le lieutenant A.O.
Diallo, figure parmi les militaires récemment arrêtés par le pouvoir guinéen.
Source: Radio France Internationale, 1 décembre 2003.
[49] Il s'agit notamment des marchés Etat,
prébendes diverses, hauts postes administratifs. Par ailleurs, la grande
majorité des gouverneurs, préfets et sous-préfets appartiennent à l'ethnie
soussou.
[50] Alors que de nombreux "bérets
rouges" avaient été entraînés par l'armée française sur l'île de Kassa,
Lansana Conté aurait décidé de s'entourer désormais des éléments formés par les
rangers américains. La Lettre du Continent, No. 404, juillet 2002. Cela n'empêche pas que des
membres de la garde présidentielle figurent dans la vague d'arrestations de
novembre 2003.
[51] Entretien d'ICG un avec responsable
militaire, Conakry, octobre 2003. Par ailleurs, l'armée française a entraîné en
2000-2001 des éléments de la garde présidentielle sur l'île de Kassa en face de
Conakry. La Lettre du Continent, No. 404, juillet 2002.
[52] Un récent rapport de la banque mondiale,
cité par le journal Le Lynx, établit un lien direct entre la forte hausse de la dette publique de Etat
guinéen et l'augmentation de ses dépenses sécuritaires. Le Lynx, 29 septembre 2003, No. 601.
[53] Ces appareils sont principalement basés à
Conakry et à Faranah.
[54] Entretien d'ICG avec un représentant de
l'UNICEF et quelques responsables d'ONG, en
charge des programmes de démobilisation et de réintégration, Conakry,
Nzérékoré, Gueckedou, octobre, 2003.
[55] L'UNICEF déploie actuellement deux
programmes d'aide à la réinsertion des anciens Jeunes Volontaires, l'un à
Gueckedou et l'autre à Kissidougou, deux villes de la région forestière, région
la plus marquée par les combats de 2000-2001.
[56] Dans les localités forestières, le
devenir des ex-Jeunes Volontaires pose encore problème. Ils sont encore
utilisés dans certaines villes comme à Nzérékoré où ils tiennent des barrages
la nuit. Entretien d'ICG avec le représentant d'une ONG internationale, octobre
2003, Nzérékoré.
[57] Entretien d'ICG avec un leader religieux,
Gueckedou, octobre 2003.
[58] Des rumeurs persistantes faisaient même
état jusqu'en 2001 de la complicité de membres des forces de sécurité dans
certaines agressions armées. Des véhicules et des uniformes de l'armée auraient
été utilisés par certains gangs pour commettre leurs méfaits. Entretien d'ICG
avec un chercheur spécialiste de la Guinée, Novembre 2003.
[59] Le gouverneur de Conakry a également créé
sa propre force de sécurité, le COMOK. Cependant, cette force supplétive de
police est surtout déployée dans les quartiers centraux de Conakry. En outre,
beaucoup d'habitants se plaignent de cette force qui rackette les commerçants
et les transports collectifs. Plusieurs membres du COMOK ont été impliqués dans
des exactions contre la population – dont un meurtre. Source: Le Lynx.
[60] En dépit de ces succès, la mise en place
des BAG n'est pas exempte de critique. Certains soulignent la violence des
opérations policières et craignent qu'à la veille des élections, elles puissent
être utilisées pour museler certaines oppositions. Le pouvoir tente
actuellement de déployer des BAG dans les villes de l'intérieur du pays. A
Coyah (Ville de Basse Guinée proche de Conakry), des membres des BAG ont opéré
une arrestation musclée contre des dealers locaux. L'affaire a tourné à
l'émeute et le commissariat de police a été rasé.
[61] Parfois, ces barrages se sont simplement faits plus discrets ou sont
simplement installés à des moments précis de la journée. Ils pourraient faire
leur réapparition à la veille des élections.
[62] En ce sens, la situation de l'armée
guinéenne est très différente de son homologue ivoirienne, marginalisée sous
les présidents Félix Houphouët-Boigny (1960-1993) et Henri Konan Bédié
(1993-1999). Cette marginalisation de l'armée en Côte d'Ivoire a suscité bien
des frustrations et explique en partie les mutineries de 1999 et de 2002.
[63] L'un des trois principaux camps
militaires de Conakry avec le camp Alfa Yaya et le camp Boiro.
[64] L'indépendant du 21 mars 2003. Le journaliste mentionne un
général de brigade présent lors du discours et auquel le Président Conté se
serait plus particulièrement adressé pour le mettre en garde.
[65] Africa Research Bulletin, Volume 40, No. 5.
[66] Entretien d'ICG avec un opérateur
économique guinéen, proche du milieu des jeunes officiers, Conakry, octobre
2003.
[67] Cela n'empêcha pas Kerfalla Camara de
connaître lui aussi un temps de disgrâce peu après la tentative de putsch de
1996, lors de laquelle il avait proposé à Lansana Conté la création d'un comité
de crise comprenant le président, lui-même et quelques officiers supérieurs
placés depuis à la retraite. La Lettre du Continent, No. 374, février 2000.
[68] Malinké originaire de Faranah comme Sékou
Touré, Arafan Camara est l'ancien aide de camp du président et l'actuel adjoint
du chef Etat major, avec lequel il entretiendrait cependant une certaine
rivalité. Selon certaines sources, il est apprécié des jeunes officiers mais
reste discrédité par ses liens avec le défunt dictateur Sékou Touré. Africa
Confidential, 21 mars
2003, et Africa Research Bulletin, Volume 40, No. 3.
[69] L'armée est en effet un acteur économique
important en Guinée. Des marchés Etat lui sont attribués comme la réfection de
la route qui mène en dehors de Conakry. Selon la rumeur publique, le budget
pour cette route aurait été détournée par les militaires en charge de réaliser
les travaux. Entretien d'ICG avec un opérateur économique guinéen, octobre
2003. Par ailleurs, l'armée est grande productrice de riz en Basse Guinée dans
ce qui est communément appelé en Guinée les "champs du président".
[70] Plusieurs noms sont avancés notamment
ceux d'un lieutenant et d'un capitaine appartenant à la famille du Président
Conté.
[71] Le cas d'un jeune
officier originaire de moyenne Guinée, formé dans une prestigieuse école
militaire occidentale bloqué au rang de lieutenant pendant près d'une décennie
alors qu'il pourrait accéder au rang de commandant voire de lieutenant-colonel
démontre combien cette nouvelle génération d'officiers voit ses aspirations
dénigrées. Entretien d'ICG avec un responsable militaire, octobre 2003,
Conakry.
[72] Entretien d'ICG avec un opposant
politique, Conakry, octobre 2003.
[73] Signe du temps qui change, le nouveau
bâtiment de la Radio-Télévision guinéenne vient d'être construit en face de la
future ambassade américaine. Quand on connaît l'importance d'un tel bâtiment
dans l'espace politique en Afrique de l'Ouest – généralement la première
cible de toute tentative de prise de pouvoir par la force – on comprend
que ce nouvel emplacement constitue un symbole fort.
[74] Plusieurs responsables occidentaux en
fonction à Conakry ont déclaré à ICG qu'ils s'attendaient à une telle
transition militaire au moment de la disparition de l'actuel président. Une
telle transition serait, selon eux, un moindre mal pour préserver la paix
civile en Guinée. Les puissances occidentales choisiraient ensuite de faire
pression sur le nouveau pouvoir militaire pour qu'il prenne une coloration plus
civile à travers l'organisation rapide d'élections.
[75] ICG rapport, Tackling
Liberia, op. cit., ICG rapport Afrique No. 71, Liberia: Security Challenges, 3 novembre 2003.
[76] Groupe ethnique du nord du Libéria qui
entretient des liens ethniques et religieux étroits avec les populations du
groupe mandingue de Guinée.
[77] Les spécialistes s'accordent à penser que
Charles Taylor avait dès le début des années 1990 le projet de déstabiliser la
Guinée pour mettre la main sur les ressources minières de la région forestière
(diamants, bois du Ziama, fer du Nimba guinéen) et mettre en place un
"Greater Liberia". Entretien d'ICG avec un chercheur en sciences
sociales, spécialiste du Libéria, août 2003.
[78] Certains milieux d'affaires proches du
président sont intéressés par le contrôle des champs diamantifères libériens et
sierra léonais. Certains diamantaires mandingo, menacés par l'expansion du
‘Taylorland', ont cherché le soutien de la présidence guinéenne que l'on sait
intéressée par le commerce du diamant. Cf. S.Ellis, The Mask of Anarchy: The
destruction of Liberia and the Religious Dimension of an African Civil War (Londres, 1999).
[79] ICG rapport, Tackling Liberia, op.
cit., ICG rapport, Liberia: Security Challenges, op. cit.
[80] Encore aujourd'hui, à Macenta, les
combattants du LURD, très présents dans la ville, sont appelés ULIMO par la
population guinéenne.
[81] Une partie de la région de Macenta est
peuplée d'une population Manian – ou Tomamanian – d'origine
mandingue et qui entretient des liens de famille étroits avec les Mandingo du
Lofa libérien. La majeure partie des familles mandingo du Libéria tracent
d'ailleurs leurs origines dans le pays malinké (région de Kankan) ou Konianké
(région de Beyla) en Guinée.
[82] Entretien d'ICG avec le responsable d'une
organisation humanitaire, Nzéréckoré, octobre 2003. Rapport Human Rights Watch,
octobre 2002.
[83] La presse guinéenne a un temps parlé du
commandant Zoumanigui, impliqué dans le coup Etat de 1996 contre Conté et
disparu depuis lors. Son nom n'est jamais réapparu par la suite. On a également
parlé de Mohamed Lamine Fofana comme probable leader de l'UFDG (Union des
Forces Démocratiques de Guinée), nom donné au prétendu mouvement rebelle
guinéen impliqué dans les attaques de septembre 2000.
[84] Revolutionary United Front (RUF).
[85] Ainsi, à Nzérékoré il semble que ce soit
le maire de la ville plus que l'armée qui ait la haute main sur l'organisation
des milices de Jeunes Volontaires.
[86] Entretien d'ICG avec un témoin oculaire
de la tuerie de la Cosa, Conakry, juillet 2001. L'identité des assassins est
incertaine. Certaines sources, d'origine Toma et Guerzé, impliquent une milice
proche du maire de l'une des communes de Conakry. Ce maire, d'origine Konianké
– un peuple manding lié aux Tomamanian de Macenta et aux Mandingo du
Libéria – n'aurait cependant jamais pu agir sans le consentement tacite
de la présidence. Il est difficile d'en dire plus dans la mesure où aucune
enquête officielle n'a encore fait la lumière sur cette affaire survenue il y a
trois ans.
[87] En région forestière, l'affaire de la
Cosa est interprétée comme un signe du soutien accordé par le pouvoir aux
populations d'origine mandingues contre les peuples forestiers.
[88] Lequel soutient activement la Guinée sur
le plan militaire tout en approuvant, au moins de manière tacite, le soutien
armé apporté à son tour par la Guinée au LURD. ICG rapport, Liberia:
Security Challenges, op.
cit.
[89] Ainsi, la cinquantaine de "bérets
rouges" affectés à Macenta pour faire le lien entre le LURD et l'armée
guinéenne, aurait été récemment retirés de la ville. Les rebelles du LURD,
envoyés massivement combattre au Libéria, sont effectivement moins nombreux à
Macenta. Entretien d'ICG avec un militaire, Conakry, octobre 2003. Cependant,
des rumeurs récentes font état du retour de combattants du LURD à Macenta fin
novembre 2003.
[90] Certains officiers de l'armée guinéenne
sont agacés par la place prise par les combattants irréguliers issus du LURD.
Ils sont également inquiets de leur rôle éventuel si la succession du Général
Conté devait poser quelques difficultés. Entretien d'ICG avec une source
militaire, Conakry, octobre 2003.
[91] La présidence a ainsi désigné un petit
groupe d'officiers supérieurs pour faire la liaison avec le LURD. Ces
militaires entretiennent depuis des années des liens étroits avec les cadres
dirigeants du LURD.
[92] Quartiers Patrice et Mohamed V à Macenta,
quartier Dorota à Nzérékoré.
[93] United Nations Mission in Liberia.
[94] Voir le paragraphe 9 de la résolution
1478 sur les sanctions pesant sur le Libéria qui stipule "que tous les
Etats de la région cessent d'apporter un appui militaire à des groupes armés dans des pays
voisins".
[95] Entretiens d'ICG avec plusieurs sources
militaires, Conakry, octobre 2003.
[96] Etant donné les moyens logistiques
relativement limités du LURD, la capacité d'une armée guinéenne restructurée et
la distance qui sépare Conakry de la région forestière, une telle
déstabilisation serait probablement circonscrite à la région forestière au
moins dans un premier temps. Le risque principal serait alors celui d'une
cristallisation durable des violences armées en Guinée forestière.
[97] Movement for Democracy in Liberia.
[98] Entretien d'ICG avec
plusieurs responsables d'organisations humanitaires travaillant près de la
frontière ivoirienne en Guinée, Nzéréckoré, octobre 2003. L'une de ces sources
mentionnaient cependant la volonté des autorités guinéennes de juguler ces
recrutements transfrontaliers en fermant la frontière.
[99] Celles là même qui en 2002 ont appuyé les
rebelles ivoiriens dans leur conquête de l'Ouest du pays avant d'être chassées
du pays voire exécutés par leurs anciens alliés.
[100] ICG rapport Afrique N°72, Côte d'Ivoire:
The War Is Not Yet Over, 28
novembre 2003.
[101] Selon les versions, les massacres
auraient fait entre 100 et 1000 victimes.
[102] Entretien d'ICG avec un haut
fonctionnaire guinéen originaire de la région forestière. Le rapport de force
n'a pas tourné systématiquement en faveur des troupes du LURD. A Nzérékoré, le
maire de la ville, d'origine Guerzé, est très hostile aux combattants du LURD.
Il s'est appuyé sur les Jeunes volontaires recrutés parmi les Guerzé pour
empêcher le LURD d'avoir la même présence qu'il avait dans les autres grandes
villes de Guinée forestière (Macenta mais aussi Gueckedou et Kissisdougou).
[103] Lors des attaques de 2000-2001, le maire
de Nzérékoré, d'origine Guerzé, s'est vivement opposé à la présence dans sa
ville des éléments du LURD, identifiés comme proche des milieux Malinké. Il a
levé ses propres groupes de Jeunes Volontaires pour contrebalancer leur
influence. Si les éléments du LURD restent présents à Nzérékoré, en particulier
dans le quartier Dorota, ils s'y font plus discrets qu'à Macenta.
[104] Entretien d'ICG avec un homme d'affaire
libérien membre du LURD et originaire du Nimba, Monrovia, novembre 2003.
[105] Certains évoquent même la possibilité
d'une destitution pour raison médicale en référence au sort connu par Bourguiba
en Tunisie. M.Galy, "le vol suspendu de la Guinée", Le Monde
diplomatique, décembre 2003. Cette éviction de Bourguiba a été qualifiée par la
suite de coup Etat médical.
[106] Le Président de l'Assemblée Nationale est
d'ailleurs réputé aussi malade que le président lui-même. Il a récemment passé
plusieurs mois de convalescence en Allemagne. La Lettre du Continent, No. 430, 11 septembre 2003.
[107] Les cibles
potentielles de ce mécontentement sont multiples: représentants de Etat et en
particulier des fonctionnaires soussou favorisés par le régime, communautés
étrangères que ce soit les négociants libanais, les commerçants peuls, mais
aussi les représentants des ONG occidentales et des Nations Unies qui
abandonnent progressivement le pays à mesure que celui-ci se vide de ses
réfugiés.