Camp Boiro Mémorial
Témoignages des Victimes


Lieutenant-colonel Camara Kaba 41
Dans la Guinée de Sékou Touré : cela a bien eu lieu.

Paris, L'Harmattan. 1998. Mémoires Africaines. 253 pages

« Déposition » de Diabate Yedoua
ex-membre du comité régional des femmes de Kankan

Diabate Diedoua

Je me nomme Mme Kourouma née Diabaté Yédoua, née en 1936 à Kindia, fille de El-hadj Diabaté Sidikiba et de Hadja Kourouma Férémousso. Je suis infirmière à la région médicale de Kankan, mariée et mère de six enfants vivants. Je n'ai jamais été condamnée.

Sur les faits

Je vais en toute honnêteté vous dire tout ce que j'ai dans le coeur. Permettez-moi de vous dire tout ce que je pense et très sincèrement.
J'avoue que si j'ai adhéré à l'organisation secrète des Allemands, ce n'était pas pour une question d'argent. C'est parce qu'honnêtement, j'étais fâchée contre l'homme que j'aime le plus au monde, le Président. La vérité est que quand j'adhérais à l'organisation des Allemands j'étais brimée par des ennemis qui me combattaient et qui partaient mentir chez le Président, en passant même par Hadja Mafory Bangoura.
C'était en 1969, l'Allemand Amend passait un jour devant chez moi. Je faisais mes parterres. Il s'est arrêté devant ma porte. On a causé de la situation politique à Kankan et en Guinée. Parlant de la situation politique à Kankan, il m'a beaucoup appréciée et nous avons abouti à la politique générale de la Guinée. Il me dit alors que ce n'est pas le régime qu'il faut à la Guinée. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m'a répondu que pour les gens intelligents comme les Guinéens, il nous fallait un régime meilleur ; parce qu'il voit que le Guinéen souffre beaucoup. J'ai essayé de défendre le régime, alors il m'a dit qu'il s'attendait à une autre réponse de ma part. Que donc, si je suis une militante courageuse, je dois faire la suggestion à mon Président d'accepter les aides que les pays amis tels que l'Allemagne Fédérale apportent à la Guinée. Je lui ai demandé :
– «Quelle aide avez-vous bien pu fournir à la Guinée et que le Président a refusée ? »
Il a répondu :
« Il y en a plusieurs, je prendrai seulement pour exemple le Centre Artisanal de Bordo, parce que le Centre de Bordo n'est pas conforme aux accords. Dans notre conception, Bordo devait être un village de jeunes mis à notre disposition. Ces jeunes doivent être formés et éduqués par nous, avec la possibilité pour nous de prendre d'autres jeunes d'Afrique. Mais le Président s'est opposé à ce projet et il nous imposé une direction mixte. En plus de cela, nous avons fait venir beaucoup de matériaux de construction qui ont été détournés à Conakry. »
A ce moment, j'ai réagi parce que ça m'a rappelé ce que Seibold disait un jour à l'aviation .« Moi je ne comprends pas les Guinéens, tout ce que l'on amène pour les Guinéens, ce sont les mêmes Guinéens qui le volent. A Conakry, on a détourné beaucoup de matériaux de construction ».
C'est pour cela que j'ai réagi en disant à Amend :
– « Attention ! ne recommencez pas la scène de l'aviation, parce que j'ai fait la mise au point de Seibold. »
Alors, Amend a poursuivi en disant :
– C'est pour tout cela que nous ne pourrons plus respecter le projet du Centre ». Puis, il a ajouté : « Vous devez dire la vérité au Président, qu'il sache distinguer les bons amis des mauvais".
Tout au long de notre causerie, Amend a dénigré le régime et comme je ne disais plus rien, il m'a parlé en ces termes : « Nous sommes là, prêts à donner la main à tout Guinéen qui comprendra qu'il doit vivre dans le bonheur et non pas dans la situation actuelle où il manque ceci, il manque cela. Même nous, nous n'arrivons pas à avoir le peu dont nous avons besoin. Je crois qu'avec des gens comme vous, courageuse et dynamique, nous pouvons travailler et c'est sûr que si nous nous donnons la main, vous et nous, les Guinéens qui comprennent, nous pouvons changer complètement la situation en un rien de temps en changeant le régime. »
Honnêtement, je dois avouer qu'à la fin de notre entretien, j'étais d'accord avec lui. Nous nous sommes donc bien quittés ce jour-là.
Une autre fois, nous nous sommes retrouvés à un lunch chez le Gouverneur. Quand j'ai fini le service, Amend est venu près de moi, nous nous sommes un peu retirés. Alors, il m'a dit : « Et notre causerie de la fois dernière ? Il faut beaucoup travailler l'esprit des femmes, parce qu'elles t'aiment. J'ai remarqué, constaté que tout le monde t'aime à Kankan. Donc de la manière dont je t'ai vue, toi, je sais que tu peux travailler même au niveau des hommes. Parce que pour que nous gagnions, il faut beaucoup de monde ».
Puis, il a ajouté que l'organisation avait déjà beaucoup de personnes. Je lui ai dit que je ferai de mon mieux, mais que je n'étais pas sûre de la réussite, étant donné l'organisation du Parti. Mais Amend m'a répondu que le Parti, au départ, avait en lui aussi beaucoup de lacunes, mais, avec l'organisation, il a réussi. Il dit qu'il faut donc que nous ayons confiance en ce que nous devons faire ou bien c'est la perte au départ.
Pour me convaincre, Amend m'a parlé ensuite de la puissance de l'Allemagne Fédérale. Il a dit aussi qu'il y a des pays qui font partie de l'Organisation : les Etats-Unis, la France, l'Angleterre. Après, il a ajouté qu'il y a d'autres pays qui sont prêts à nous aider.
A ce moment, honnêtement, j'ai tremblé de peur et je lui ai demandé : « Ces pays vont nous aider comment ? »
A quoi Amend a répondu : « N'aie pas peur. Ce sont des pays qui, si on n'arrive pas à renverser le régime, vont nous aider à le renverser ».
J'ai eu peur que les camarades qui étaient à côté de nous prêtent attention à notre conversation. J'ai pris congé de lui, et j'ai continué le service.

Une fois encore, Amend et moi, nous nous sommes rencontrés, à l'aviation. Les Allemands étaient allés recevoir leur Ambassadeur. Amend était venu plus tôt que les autres pour demander l'heure d'arrivée de l'avion. Nous nous sommes retrouvés là. Nous avons causé encore du même problème. Il m'a demandé ce jour-là si je connaissais Naby Youla. Je lui ai dit que oui. Puis il m'a parlé des Guinéens qui sont à Dakar, en Côte d'Ivoire et à Paris et qui s'organisaient pour rentrer, mais une fois que le coup réussirait. Il a ajouté que beaucoup de Guinéens aussi veulent sortir parce qu'ils n'aiment plus le régime. C'est pour cela, dit Amend, qu'il nous faut beaucoup de monde pour mener la lutte à l'intérieur. Puis Amend ajouta : « Les gens qui viendront renverser le régime, viendront par la force. Mais n'aie pas peur, tu n'auras rien. »
Amend insista toujours sur le monde à recruter parce qu'il fallait trouver des Guinéens qui aident les agresseurs à se battre à l'intérieur du pays. Amend disait aussi toujours que je suis une femme capable et que je pourrais, plus tard, occuper n'importe quel poste au Gouvernement. Mais nous n'avons jamais parlé d'argent. Il m'a promis le plafond d'une maison que je comptais construire pour ma mère et il m'a dit que chaque fois que j'aurai besoin de quelque chose, de ne pas hésiter à lui demander.

Après l'inauguration du Centre de Bordo, l'avion a laissé l'Ambassadeur de l'Allemagne Fédérale à Kankan. Je précise que ce dernier avait été pourtant averti de l'heure du décollage de l'avion. Ce jour-là, nous nous sommes revus à l'aviation, Amend et moi. Amend m'a d'abord dit que les Allemands n'étaient pas contents que l'avion ait laissé leur Ambassadeur.
A mon tour, je lui ai dit entre autres choses :
– « Ecoute, Amend, il faudrait que tu m'expliques exactement la situation. Parce que je voudrais connaître en détail toute l'organisation du réseau. J'ai peur. Je connais la force du PDG ». Alors Amend m'a répondu :
– « N'aie pas peur, c'est sûr que le coup réussira, parce que, au niveau même de Kankan, nous avons des éléments sûrs ».
Je lui ai coupé la parole, pour lui demander :
– « Quels sont les éléments de Kankan ? » Alors il m'a répondu:
– « Mme Kourouma, ne vous pressez pas, vous connaîtrez tout. » Après, il a poursuivi :
– « A Conakry, il y a aussi beaucoup d'éléments. Et une femme dynamique comme vous : Fatou Condé. A Conakry, il y a beaucoup de femmes qui sont mécontentes. Là-bas, il n'y a pas de problème. Et puis, il y a des hommes, des grands avec nous. Alors, il ne faut pas avoir peur ».
C'est ainsi qu'il m'a cité les noms suivants :

Il s'est étendu sur le cas de Diop Alassane, en disant qu'il comptait sur ce dernier pour boycotter les Postes et Télécommunications et pour faciliter la mainmise sur les PTT en cas d'attaque. Il a même dit :
« Si vous allez à Conakry, si vous faites attention, vous constaterez que la communication n'est pas bonne ».
Il a dit que d'ailleurs Diop Alassane était en train d'évacuer petit à petit sa famille sur Dakar.
D'autre part, Amend m'a dit que les Magassouba et consorts comptaient beaucoup sur le ministre NFamara Keïta. Il a ajouté que ce dernier connaît presque toute l'Europe et que c'est le signataire du Président de tous les accords entre la Guinée et les autres pays.

Ce jour-là, en quittant Amend, je lui ai dit :
– Jusqu'à présent, je ne suis pas rassurée. Il faut que je sache à Kankan si je ne suis pas seule.
Alors Amend m'a répondu.
– Je vous donnerai les noms quand vous me fournirez une liste de femmes que vous aurez déjà contactées. Parce que ça me donne confiance, moi aussi.
Nous nous sommes quittés sur ces paroles.
Quelques jours plus tard, Amend m'a fait téléphoner à la permanence en me demandant d'aller le rencontrer à l'aviation. Je précise que c'était dans la matinée. Quand je suis arrivée à l'aviation, Amend m'a demandé la liste. Je lui ai répondu :
– Amend, tant que tu ne me donneras pas les noms des gens de Kankan, moi aussi je ne peux pas te donner des noms". Amend m'a dit alors :
– Pour te rassurer, tu peux prendre contact avec le ministre Barry Sory. La preuve, c'est lui qui t'a téléphoné de ma part, parce que je ne pouvais pas te téléphoner moi-même à la permanence. D'abord je ne savais pas où te trouver.
J'ai répondu :
– C'est très bien. Je verrai si ce que tu dis est vrai.
– Alors, désormais adresse-toi au ministre Barry Sory, ne cherche plus à me voir souvent pour ne pas attirer l'attention des gens sur moi.

J'ai quitté Amend, mais j'hésitais à voir Barry Sory parce que je lui en voulais. Je pensais que c'est lui qui avait écrit contre moi chez le Président pour m'enlever du Comité National des Femmes et mettre Diawara Diéné à ma place.
Mais une chose dont je me suis souvenue devait me donner un peu de confiance. En effet, lors des préparatifs de l'inauguration du Centre de Bordo, la commission d'organisation dont j'étais membre, avait arrêté d'enlever l'aigle et le drapeau allemands au portail de l'école parce que nous avions estimé que le Centre était une école guinéenne, sur le territoire guinéen. La commission s'est également opposée à ce que les élèves portent les insignes que les Allemands avaient fait à leur intention. Alors, j'ai touché le ministre Barry Sory, au nom de la commission, pour lui expliquer notre position. A ma grande surprise, le Ministre n'était pas d'accord avec nous. Mais après réflexions, il a proposé la solution suivante : "Enlevez le drapeau allemand, mais il faut conserver l'aigle et laisser les élèves porter les insignes. Au risque d'offenser les Allemands qui sont venus nous aider. Il ne faut pas créer un incident diplomatique. Car les Allemands pouvaient bien implanter cette école dans un autre pays africain. S'ils sont venus chez nous, nous ne devons pas les offenser dans leur amour-propre.
Je dois dire ici que le directeur de l'IPK a quand même refusé que les élèves portent les insignes. Mais, sans conviction, nous avons décidé de laisser l'aigle allemand sur le portail du centre.
Je suis donc allée voir le ministre Barry Sory, dans son bureau, un matin. Nous avons causé de la situation politique de Kankan. Il m'a reproché de ne pas me voir souvent pour lui faire le compte-rendu des activités du Comité Régional des Femmes. Ce jour-là, nous avons chahuté simplement, il m'a encouragée au travail, il m'a dit qu'il m'admirait pour mon dynamisme, et nous nous sommes quittés sur ces bonnes paroles.
Une autre fois, je suis allée revoir le ministre Barry Sory, et il était plus à l'aise avec moi. Nous avons parlé de la situation politique en Guinée. Alors, dans notre causerie, il m'a dit :
– Nous avons encore beaucoup de lacunes dans notre régime. Dans le commerce, il n'y a pas une bonne organisation, les choses commandées ne donnent pas satisfaction à la masse. Le Président n'écoute pas tellement les conseils. Quant aux PTT, j'ai fait beaucoup de suggestions au Président, il n'en a pas tenu compte. Moi je suis prêt à faire encore des suggestions concrètes au Président. Je le verrai à ma prochaine descente. Puis il a ajouté:
– Quand je dis que le Président ne tient pas tellement compte des conseils, voyons ton propre cas : entre Gbelia Diéné et toi, il n'y a pas de choix. Moi j'ai suggéré dans mon rapport de te garder, toi au niveau national, et Diéné au niveau régional. Parce que toi, en tant que membre du Comité national, et membre de droit du Bureau fédéral, pleine d'initiatives, tu peux toujours réaliser à Kankan. Mais le Président a cru plutôt à ce qu'on lui a raconté là-bas. Il t'enlève du Comité national pour mettre Diéné. Moi, je suis d'accord pour qu'on t'enlève, si tu as fauté. Mais je suis là, témoin, tu n'as rien fait contre le Parti.
Alors, j'ai dit au ministre Barry Sory :
– Vraiment camarade Ministre, vous avez raison. Dieu seul sait comme j'aime le Président, comme je me bats dans la Révolution. Mais voilà comment je suis récompensée : le Président m'a laissé tomber. Ça en tout cas, ça me fait mal. Je ne digère pas encore.
Ce jour-là quand je quittais le ministre Barry Sory, la confiance était établie entre nous.

Une troisième fois, je suis allée revoir Barry Sory à son bureau. Ce jour-là, son climatiseur marchait trop fort. Alors en rentrant dans son bureau, je lui ai dit :
– Quand on rentre brusquement dans votre bureau, camarade Ministre, on risque d'avoir un refroidissement.
Il m'a répondu :
– Ma fille, moi j'aime la vie paisible, je n'aime pas être dérangé. Mais si tu as constaté, on dirait que les Guinéens sont gênés : ils n'arrivent pas à faire exactement ce qu'ils veulent. Tu as appris l'arrestation de Sékou Camara et de Savané ?
J'ai dit non et j'ai demandé:
– Ils sont arrêtés pour quoi ?
Alors le Ministre Barry Sory me répond :
– J'ai appris vaguement que c'est une question d'argent, une affaire qui s'est déroulée à la quincaillerie, et même le directeur Barry a fui. Il faudrait que ça change un peu. Au prochain congrès des femmes, il faudrait que les femmes bougent, qu'il y ait du nouveau. Depuis que le Président a été élu Responsable Suprême de la Révolution, il fait la « dictature noire ». Tu n'as qu'à voir qu'il n'aime pas tellement les gens valables autour de lui. Il tient à se venger. Il fait même du racisme. »
A ce moment, j'ai répliqué instinctivement : « Non, camarade Ministre pour le racisme, je ne suis pas d'accord, parce qu'il n'aurait pas pris dans son gouvernement les Barry III et les Diawadou ».
Alors le ministre Barry Sory me dit que c'était simplement pour citer des exemples en passant, mais qu'une chose est certaine, c'est que le Président ne reconnaît plus ses amis.

Après cet entretien, j'étais désormais convaincue que tout ce que l'Allemand Amend m'avait dit était vrai, et le ministre Barry Sory savait lui aussi que j'étais membre de l'organisation secrète dirigée par les Allemands.
Quelques jours plus tard, quand je suis retournée dans son bureau, le Ministre Barry Sory m'a fait le reproche de rester longtemps sans venir le voir, puis il s'est levé et il a fermé les deux portes de son bureau. Alors il m'a dit :
« Je t'ai parlé la dernière fois, je t'ai dit qu'il faut qu'il y ait du nouveau. Effectivement, il faut qu'il y ait du nouveau. Parce qu'on ne peut pas continuer avec cette méfiance ! Maintenant je te parle ouvertement. Les Allemands m'ont contacté. Il s'agit d'organiser une attaque éventuelle contre la Guinée, l'attaque surtout sur la capitale. Mais n'aie pas peur, le Président, on ne le tuera pas, on le prendra tout simplement. On lui fera des propositions. S'il accepte, il n'aura rien, mais s'il refuse, ce sera comme à Bamako 9, on le prendra et on l'amènera loin de la Guinée. Mais pour cela, il faut la discrétion absolue et une organisation scientifique. Tu as un rôle important à jouer. Il s'agit de travailler l'esprit des femmes pour les démobiliser autour du Parti parce que tu es très aimée, très écoutée par les femmes de Kankan ».
J'ai demandé au Ministre : « Commentje pourrai démobiliser les femmes ? » Il m'a répondu : « C'est surtout dans l'exposé et dans l'explication des décisions du Parti. » J'ai encore demandé : « Camarade Ministre, est-ce que tu vois vraiment une femme valable de Kankan à qui nous puissions faire confiance pour un travail comme ça ? Moi, je ne trouve pas cela possible ».
Alors, pour me convaincre, le ministre Barry Sory m'a cité le nom de Camara Manténin, comme étant un élément de choc. Il m'a dit : « Voilà, c'est une forte organisation. Nous sommes aidés à l'extérieur par les forces de l'OTAN et à l'intérieur, nous sommes en rapport direct avec l'Allemagne Fédérale. A Kankan, nous travaillons avec les Allemands de Bordo. Pour l'attaque, nous avons déjà des armes qui ont été introduites. Près de 2.000 armes dans tout le pays. A Kankan, nous avons reçu environ 600 armes, par l'avion cargo allemand. Ces armes-là ne seront pas distribuées maintenant. Ce sera donné à qui de droit et juste à temps. Ces armes sont gardées par les Allemands. A Kankan, je dois, à mon niveau, prendre des contacts avec des gens sérieux. Je suis en train. Pour le moment, je compte sur quatre responsables :

Le rôle de chacun de vous consiste surtout à recruter des gens. Il y a deux éventualités: ou l'on recrute beaucoup de gens, et nous gagnons la phase, ou nous n'avons pas de monde, alors nous sommes tous foutus.
Comme je t'ai dit au début, l'attaque sera dirigée sur Conakry. A Conakry, ne t'en fais pas, il y a déjà une forte organisation en place. La force qui viendra de l'extérieur est très puissante. Ils trouveront des gens à Conakry armés et prêts à les aider. Ce sera une attaque-surprise, je ne sais pas encore la date exacte. Dès que Conakry sera attaquée, et c'est sûr qu'avec l'organisation existante, ils ne vont pas échouer, le coup réussira. Alors, à Kankan, ici, nous prendrons toutes les dispositions pour maîtriser les soulèvements éventuels et automatiquement rallier Conakry. Les armes-là sont venues à Kankan pour justement faire face à ces éventualités. Si la population ne bouge pas, il faut qu'on la maîtrise ».
Après notre entretien, j'ai donc pris contact avec deux camarades responsables :

J'ai expliqué à ces deux camarades le but de l'organisation et elles m'ont donné leur accord. J'avoue qu'à ces camarades, je n'ai pas parlé aussi directement que le ministre Barry Sory. Mais le fond de mon exposé était le même, et ces camarades m'ont dit : « Yédoua, nous te suivrons partout où tu seras ».
Un jour, j'ai pris contact avec le camarade Fila Camara du CRT (Comité régional des travailleurs). Ce jour-là, ce camarade avait eu un choc avec le secrétaire fédéral. Alors il m'a dit qu'il était dégoûté du Parti et qu'il était prêt à tout. Dans notre entretien, il m'a dit que le ministre Barry Sory l'avait déjà contacté pour adhérer à une organisation dirigée contre le régime.

En dehors de Kankan, j'ai eu à exposer le problème à mon unique amie, Soumah Tiguidanké. Dès que j'ai donné mon accord à Amend, je suis allée à Conakry et j'ai tout expliqué à Tiguidanké, en détails. Elle m'a donné son consentement, surtout qu'elle aussi avait sur le coeur le problème de son mari. Je précise qu'à la même époque, Tiguidanké vivait avec Emile Kantara qui est connu pour être un élément actif du réseau français de Fria. Mais pour dire la vérité, Tiguidanké ne m'avait jamais parlé de ce réseau. C'est bien plus tard que le Ministre Mato devait nous en parler à Kankan.

J'ai revu Amend, au moment où il quittait la Guinée, avant « l'agression ». Nous avons fait le point de la situation. Il m'a assuré que tout était en place déjà, et que très bientôt il y aurait l'attaque. Il nous a souhaité bonne chance et il a promis de rendre compte de la situation à Bonn. Je suis donc restée avec le ministre délégué Barry Sory et dans la semaine de l'agression, chaque fois qu'on se rencontrait, il me disait : « Ces jours-ci, ça va marcher ».
Je dois avouer aussi que l'Allemand Amend avait parlé de moi à Seibold. Ce dernier s'intéressait donc à moi, chaque fois que nous nous rencontrions, lui aussi m'admirait beaucoup.

Le jour de l'agression, c'est Fila Camara le premier qui m'a téléphoné. Je jure que j'ai eu un choc terrible, j'ai senti dans mon coeur le coup le plus terrible de ma vie : j'avais trahi l'homme que j'aime le plus au monde, et devant la gravité de la situation, tous les motifs qui m'avaient poussé à la trahison étaient devenus stupides, bêtes. Je ne voyais plus les raisons qui m'avaient conduite à cette position haissable. J'avais des remords. Je me suis effondrée dans mon lit et j'ai pleuré comme une folle. Puis, reprenant conscience, j'ai décidé d'aller me battre à Conakry pour sauver celui que j'aimais, après avoir accepté bêtement de collaborer avec l'ennemi pour sa perte.
J'ai couru à la permanence. J'ai demandé d'aller me battre à Conakry avec la troupe de Kankan, afin d'essayer de soulager mon coeur et ma conscience. Mais le ministre Barry Sory s'est opposé catégoriquement à mon départ. Le lendemain de l'agression, le lundi matin, Seibold m'a trouvée dans le bureau du ministre Barry Sory. Paul Abbas était là aussi. Seibold a dit au ministre Barry Sory qu'il était obligé d'évacuer les experts allemands sur Bamako, parce que si la Haute-Guinée était attaquée, il était responsable de la vie de ses compatriotes. Le ministre Barry Sory lui a dit que ce n'était pas le moment de partir et qu'il était chargé d'assurer leur sécurité.
Un moment après, Seibold a dit que les agresseurs ont été bêtes, parce qu'ils n'ont pas attaqué la radiodiffusion. A ce propos, le Ministre a déclaré que les agresseurs se sont plutôt dirigés sur l'ancienne radio, parce qu'ils ne connaissaient pas la nouvelle station.
Après le départ de Seibold, j'ai dit au ministre :
« Vous voyez, camarade Ministre, de quel esprit ils sont, ces gens-là ».
Quelques jours plus tard, lorsque la radio a parlé des armes trouvées à Conakry, je me suis rendue dans le bureau du ministre Barry Sory. J'ai trouvé là le capitaine Baldé Mamadou Saliou, Commandant d'Escadron de la Haute Guinée. J'ai posé la question suivante au Ministre : « Camarade Ministre, dans tout ça, ces armes-là, celles que les Allemands ont amenées, où est-ce qu'elles se trouvent exactement ? »
Le ministre Barry Sory m'a répondu : « Les armes ont été cachées dans le 'village de Seibold' et à la plage des Allemands, au km 40 sur la route de Kissidougou ».
J'ai dit alors au ministre : « Si on découvre ces armes-là, tous les responsables de Kankan sont foutous ».
Il m'a répondu : « Ne t'inquiète pas pour ça ».

Dans le souci de soulager ma conscience, quand le BPN (Bureau politique national) nous a demandé de retrouver ces armes, j'ai demandé aux camarades de l'Etat Major qu'on aille fouiller dans le village de Seibold et à la plage. Alors, le capitaine Baldé Mamadou Saliou a répondu : « On a fouillé partout, on est allé partout ».

Je suis terriblement bouleversée parce que j'ai fauté contre mon bon Président et contre mon Parti. Aucune sanction au monde ne peut plus guérir mon coeur, aucun mot ne peut exprimer mon remords. Pour ceux qui me comprendront, je suis une femme au coeur brisé et qui, par son silence coupable, s'est trouvée sur le chemin de la trahison.

Diabaté Diédoua

Notes
1. Ce document d'archives est une déposition-type obtenue sous la torture.
2. Dans le cas de Modibo Kéita, « débarqué » du pouvoir en 1968 par un coup d'Etat militaire et emprisonné dans le grand nord du pays, jusqu'à sa mort en 1977.


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