Editions L'Harmattan. Paris, 1987. 184 p.
Mot d'ordre lourd de conséquences !
Quand M. Sékou Touré veut se débarrasser d'un de ses
ennemis ou de ses cadres génants, il utilise toutes sortes de subterfuges.
La Guinée y est habituée.
Le 26 février 1969, disparaît tragiquement Mamadou Boiro, inspecteur
de police à la Présidence de la République, alors en
mission à Labé
Il assurait, à sa demande, l'escorte sur Conakry des parachutistes
arrétés et embarqués à bord d'un « Yak
». Il s'agissait du lieutenant Aly Coumbassa, chef de la section,
de l'adjudant Momory Keita, de Boubacar M'Bengue, etc. A bord de ce petit
appareil avait également pris place Mme Diédoua Kourouma (actuellement
secrétaire d'Etat au Tourisme).
Aux dires du ministre de l'Armée populaire, le général Lansana
Diané, ces militaires devaient comparaître devant une
instance militaire pour répondre de leurs « actes de mutinerie
».
Quand le « Yak » s'envole de Labé, une forte tension
règne à bord. Les « paras » se sentent en danger
de mort.
A Kankan où elle débarque, Mme Diédoua Kourouma signale les
risques que court le « Yak » s'il continuait ainsi son voyage sur Conakry.
En vain, le ministre délégué, M. Sory Barry tente-t-il d'intercéder pour débarquer les « paras
», Boiro s'y oppose.
En vol entre Kouroussa et Siguiri, M. Mamadou Boiro est assommé à l'aide du pistolet dont il était porteur et projeté hors du
« Yak » par les « paras ». Son corps sera vainement
recherché...
Le climat social s'est subitement dégradé dans la capitale
Conakry : le couvre-feu est institué. la ville est quadrillée
par les forces de l'ordre.
Face à cette situation qui risquait de compromettre les bases de
la Révolution, le Bureau politique national, en l'absence du Chef
de l'Etat en mission à l'extérieur, convoque un meeting présidé
par M. Ismaël Touré ministre membre du B.P.N. Il est alors question
d'une « mutinerie » des parachutistes du Camp El Hadj
Oumar Tall de Labé, ville du Fouta, située à 450
km de Conakry, « mutinerie » qui serait préparée
et téléguidée à partir de la capitale.
Levant le poing et tapant fougueusement sur la table, le président
de séance, dans une de ses verves qu'on lui connaît rarement,
promet que le B.P.N. prendra toutes les mesures appropriées pour
mâter avec la dernière rigueur ce complot militaire.
Liste dressée à l'avance
Les rafles, les fouilles, les perquisitions et les arrestations sont dès
lors opérées sur la base d'une liste dressée à
l'avance et provenant de prétendues dénonciations. En realité, les personnes gênantes pour le régime et son Chef doivent être écartées par ce procédé peu honorable.
En quelques jours, devant les salles de cinéma, les dancings, les
bars et les restaurants, la clientèle s'est raréfiée.
Dans les quartiers quadrillés, à partir de minuit, les forces
de l'ordre soumettent les innocents retardataires à des fouilles
humiliantes et mesquines. Chacun a peur.
Les rumeurs
Des nouvelles incontrôlables font état d'arrestations massives
de personnalités civiles et politiques.
La version officielle Pour mieux frapper l'opinion publique et
donner une apparence de vraisemblance à cette « mutinerie »
Horoya, I'unique journal du pays, la radio, les meetings, les réunions
du Parti font chorus pour rabâcher les mêmes informations, grossies
à souhait afin de créer dans l'esprit des populations la réalité,
d'un « complot » fomenté par des militaires et encouragé
par de hauts responsables du Parti et de l'Etat.
A coups d'éditoriaux virulents, de propos incendiaires, la «
Voix de la Révolution » entreprend à la radio
une vaste campagne de dénigrement systématique de certains
cadres et petit à petit, le « complot militaire »
prend racine et devient dans l'esprit de chacun une hideuse et déprimante
réalité que le Parti doit réprimer de façon
exemplaire.
Réaction du dictateur
En pareil cas, M. Sékou Touré ne se réfère qu'à
ses propres sentiments machiavéliques. Revenu de mission, il s'adresse
lui-même au peuple et au monde entier, en véritable ténor.
Il s'érige de fait en metteur en scène, acteur et artisan
du « complot dénoncé ». De sa voix tonitruante
et dans un sophisme sans égal, il a l'art de transformer le mensonge
en vérité et la vérité en mensonge. Il s'empare
des slogans bien connus: « Fermeté et tension révolutionnaire
» ; « Lutte de classe » ; « Epuration
du Parti et de l'Etat, de tous les comploteurs, tous les renégats,
tous les suppôts de l'impérialisme moribond » ; «
Vigilance » !
Atmosphère de terreur
Alors s'installe une atmosphère de terreur et de suspicion. Chacun
a peur même de son ombre. Les meilleurs amis et même les parents
se donnent le dos et la division fait le reste.
Une torpeur palpable paralyse la capitale où tout vit au ralenti,
dans une psychose de peur. La population est accablée par une panique
généralisée. Inquiet, la mort dans l'âme, chacun
attend ce que lui réserve le destin, voire le P.D.G. — Parti démocratique de la Guinee — et sa machine infernale.
A l'aéroport, les sorties sont filtrées au peigne fin, les
frontières maritimes et terrestres sont bouclées pour empécher toute velléité de fuite.
La Guinée est devenue une vaste prison sous la botte d'un clan d'une
rare puissance, constitué seulement par Sékou Touré,
ses frères, ses parents, amis et alliés. Partout, c'est «
le clan » qui brille à l'avant-scène.
Après les réunions des comités de base de la capitale,
provoquées par des communiqués inlassablement repris à
la radio et par Horoya, toute la population de Conakry est convoquée
à un grand meeting organisé sous l'égide du B.P N.
(Bureau politique national), le 17 mars 1969. Il sera présidé
par le B.P.N, entendez par là, par le « Responsable Suprême
de la Révolution ».
Dans la salle archi-comble, houleuse, trépidante, ce puissant orateur
et metteur en scène émérite, dépeint en traits
sombres les « dessous machiavéliques » de la «
mutinerie » des parachutistes du camp « El Hadj Oumar
de Labé. Il flétrit, avec le verbe incisif qu'on lui connait,
l'abominable forfait dont se sont rendus coupables les « paras de
Labé », manipulés et téléguidés
de Conakry par « des agents serviles de l'impérialisme
».
Dans une éloquente et impressionnante oraison funèbre, Mamadou
Boiro est cité à l'honneur et présenté à
la grande foule comme un symbole de dévouement exemplaire à
la Patrie.
A l'opinion nationale et internationale sont révéléss
devant la salle muette de stupeur, les noms des vrais auteurs du complot
ourdi contre le gouvernement démocratiquement élu ».
Un violent réquisitoire met au pilori, le colonel Kaman Diaby récemment
promu secrétaire d'Etat à la Milice et parmi les preuves à
charge retenues contre celui-ci, on exhibe :
Ces objets auraient été découverts au domicile du
Colonel...
Si la foule frémissante semble convaincue, par contre les cadres
à tous les niveaux ne le paraissent pas. Peu importe ! C'est l'écrasante
majorité du peuple qui compte !
Les noms de MM. Fodéba Keita et Diawadou
Barry, tous deux anciens ministres, sont prononcés. La « conspiration » a été baptisée: « complot militaire Kaman-Fodéba
» 1.
Entrecoupé par de vibrants chants révolutionnaires repris
en choeur par des femmes crédules, enthousiastes, le réquisitoire
passionné appelle la population à « la fermeté
dans la lutte des classes ».
Le meeting prend fin dans une houle d'applaudissements et, d'ores et déjà, chacun est convaincu que les heures qui vont suivre seront riches en événements et que la vie de bon nombre de cadres est déjà en danger.
Quelque temps après, les jardins de la Présidence de la République deviennent le cadre des manifestations permanentes de soutien, de fidélité inconditionnelle au Parti et notamment à son « guide éclairé ».
Très tôt, les femmes et enfants des cadres déjà
arrêtés se sont désolidarisés de la foule hystérique, s'exposant ostensiblement au courroux de celle-ci, ce qui ne les empêche pas de proférer des propos offensants à l'adresse des manifestants en délire.
Le char du « complot » a été mis en branle
! Déjà, les services de sécurité, sur les dents,
se livrent à l'implacable chasse à l'homme...
Vendredi 11 avril 1969. Après une courte sieste, je m'apprête
à prendre un bain, quand mon fils me dit :
— Papa, quelqu'un voudrait te parler.
Sortant de ma chambre, je suis surpris de voir ce « visiteur »
marcher à reculons vers le salon et l'entrée principale. Je
l'ai suivi jusqu'au moment où je me suis retrouvé subitement
pris entre trois baïonnettes, pointées sur mes côtes et
mon nombril, par des gendarmes dissimulés derrière les rideaux
!
Je leur pose la question de savoir s'ils ne se trompent pas.
— Pas du tout, me répond le chef, le regard menaçant. Vous êtes bien le chef de la Police économique ? Au nom de la loi, on vous arrête.
— D'accord, en ce cas !
Mon enfant, éclatant en sanglot, se roule à terre quand on me bouscule hors de la maison. Ma femme, occupée à je ne sais quoi, n'a rien suivi. Je lui crie:
— Je suis arrêté, si l'on ne me revoyait plus, tu prendras soin des enfants !
Un des gendarmes, moins rébarbatif que les collègues, est pris de pitié pour moi. Il enchaîne:
— Il reviendra sous peu !
Ainsi soit-il, me dis-je intérieurement.
Une vieille jeep soviétique dissimulée par la haie vive,
débouche en vitesse et s'arrête à notre hauteur. Déjà
menotté, je suis hissé et poussé sans ménagement
sur les bancs, à l'arrière du véhicule.
La jeep démarre en pétaradant. A la hauteur du garage «
Samova », le moteur cahote doucement, fait des soubresauts et finalement
s'éteint, immobilisant le véhicule en travers du passage à
niveau. Prestement, conducteur et gendarmes jaillissent de la jeep, la poussent
vigoureusement hors de ce lieu dangereux et tripotent le moteur.
— Vite, un brin d'allumette, commande le chauffeur. On le lui donne et au
prix d'un bricolage rapide, le moteur reprend son ronflement saccadé.
Pendant ce temps, dans les deux sens, la file habituelle de voitures continue
sa folle course. Je reconnais, au passage, des amis auxquels je lève
mes poignets menottés. Je sens le conducteur perdre un instant le
contrôle de sa voiture.
Une seconde panne immobilise la jeep au carrefour du « 8 Novembre
». Fébrile réparation et redémarrage avec une
épaisse fumée bleue derrière nous.
Enfin, entrant en vitesse dans l'enceinte du sinistre « Camp Boiro
», le chef de bord ordonne au chauffeur :
— Au bloc directement !
Je sais immédiatement à quoi m'en tenir.
Devant le portail hermétiquement fermé, la jeep s'arrête.
Quelques coups « conventionnels », un battant s'ouvre, nous
livrant passage.
Sans un mot, en quelques gestes significatifs, je suis livré à
trois colosses, de véritables gorilles. Ils me toisent, se regardent,
semblant se demander d'où sort ce nouveau pensionnaire ? Je suis
sommairement « palpé ». Résultat de la fouille:
une paire de savates ! Cela les intrigue au point qu'ils finissent par s'en
demander le pourquoi ?
Le chef de poste, grisonnant, en tenue délavée, ôtant
ses lunettes branlantes, me demande si j'étais prévenu d'une
éventuelle arrestation ! Je réponds négativement mais
tout comme ses surbordonnés, il refuse de me croire. Il consigne
mon état-civil sur un registre fort usé. Se redressant de
son siège, il indique :
— Cellule 64 ! menottez-le, les bras au dos ! C'est un policier, il pourrait manipuler les menottes à son aise !
Sitôt dit, sitôt fait. A pas de charge, encadré par deux
gorilles, je suis conduit là où le destin a voulu.
De la cellule ouverte, comme d'un four, une bouffée d'air chaud m'enveloppe. J'hésite un instant à en franchir le seuil. D'une détente, je suis brutalement « expédié » contre le mur d'en face que j'évite de justesse en me cabrant. Dans un fracas,
suivi de grincements de crochets, de cliquetis de clefs, la porte métallique se referme. Je me rends compte que l'on écrit quelque chose sur le battant. Ah, savoir ce que c'est !
Je me retrouve seul dans ce lugubre cachot infect. Telles des vagues
par gros temps, mes pensées... se bousculent ; bouleversé,
confondu, je cherche en vain à les ordonner. Rien n'y fait. Pourquoi
suis-je là ? Qu'ai-je fait ? où ? quand ? comment ! Oh ! mon
Dieu, Tu ne m'avais jamais abandonné, tire-moi de cette profonde
cellule, de ce mauvais pas ! Tu as toujours été ma force et
mon ultime recours
Je pense à ma pauvre femme. Huit mois de grossesse ! Désemparée ! Entourée d'enfants en émoi, en butte à l'arbitraire tâtillon de gendarmes mesquins. Je pense à mes vieux parents, aux amis qui, tour à tour, vont apprendre la nouvelle, enfin, à mes adversaires qui vont se réjouir de mon malheur sans nom.
La chaleur est étouffante. Je transpire à grosses gouttes.
Mon habit colle à la peau. Mes menottes serrées au dernier
cran me font mal, terriblement mal. Il m'est impossible de me libérer
de ma chemise arabe. Peu à peu' ma vue s'habitue à la pénombre. J'évalue les dimensions de ma cellule : 1 m 80 sur 3 m environ. Je découvre des inscriptions gribouillées sur le mur sale et mal crépi : « J'ai passé 3 ans 6 mois dans cette cellule. Courage et bonne chance à toi ! Dieu est grand et miséricordieux ».
Mes pensées divaguent mais reviennent toujours au point de départ.
Je me rappelle, d'une part, le récent rêve de ma femme: elle
avait vu tous mes effets vidés, pêle-mêle, de la maison
; désemparée, seule, elle ne savait où aller ; et,
d'autre part, le réve que j'avais fait ces jours derniers, le 2 avril
1969 : en me réveillant, je riais aux éclats...
Je savais, par expérience, que ce qui m'attendait n'avait rien de
réjouissant ! A présent, que faire ? Accroupi, le dos au mur,
je décide de limiter mes gestes au strict minimum.
Vers 18 h 30, je sens la bonne odeur de la sauce d'arachide, je perçois
des propos échangés entre les géôliers :
— C'est un nouveau colis, arrivé il y a à peine un peu plus
d'une heure !
Les cellules de droite et de gauche ont été ouvertes. La mienne,
non ! Rien à faire, je suis privé de nourriture. La corvée
terminée, le bloc reprend son silence de tombeau.
Parfois, cependant, j'entends d'autres détenus tousser, éternuer,
de part et d'autre de ma géôle.
Lentement, les deux petites lucarnes d'environ 8 cm de côté,
percées, très haut dans le mur, s'assombrissent et s'estompent.
C'est la nuit. Nul rayon de lumière ne filtre dans tout le pénitencier.
La chaleur ambiante stagne, faute d'aération. Les menottes sont insupportables ; se coucher à plat ventre ou se tenir debout sont les seules positions possibles, les moins douloureuses. Je me couche dans la poussière et je dors un moment.
Tard dans la nuit, je suis réveillé par les grincements des
portes métalliques s'ouvrant et se refermant, les unes après
les autres. J'entends les gémissements difficilement contenus des
détenus que l'on ramène dans leur cellule, des pleurs et parfois
des vociférations intermittentes provenant de quelque endroit assez
proche.
Ces cris, ces vociférations me troublent, m'émeuvent profondément. Je ne sais pas quand mon tour arrivera.
Aux environs — autour du redoutable Camp Boiro — de hauts responsables guinéens, des ambassadeurs étrangers entendent ces hurlement arrachés aux malheureux sous l'effet de la torture mais ils gardent un silence coupable : ils ne sont pas concernés et tant pis pour les victimes !
Je me demande au nom de quelle légalité un parti, qui affirme que « l'homme est le capital le plus précieux », peut-il mettre son « point d'honneur » à torturer à mort l'un de ses propres militants ! Je me traîne vers la porte. Je cherche à voir par-dessous la traverse basse ce qui se passe dehors. Je ne vois rien.
Quelque moment après, je suis pris d'un puissant besoin d'uriner.
Lentement, je réussis à relever, portion par portion, le dos
de ma chemise arabe. En vain, je cherche à rompre la ccinture de
mon pantalon. Elle est neuve et tient bon, tous mes efforts sont inutiles.
N'en pouvant plus, je m'agenouille. Je sens le jet tiède couler entre
mes cuisses et se répandre sur le sol. Dommage, je me suis souillé. J'implore toutefois Dieu Tout-Puissant d'exaucer quand même mes prières.
J'entends le train omnibus remonter vers la haute banlieue dans un roulement
de ferraille. Je me dis, par expérience, qu'il doit être 5
heures 30 passées. De loin en loin, des chants de coqs trouent le
profond silence de la nuit.
Le clairon module ses notes connues. C'est le réveil. Les géôliers
commencent à s'interpeller, les hommes aux lourds brodequins reprennent
leurs va-et-vient incessants devant l'auvent des cellules. C'est le petit
jour. La vie reprend ses droits.
Vigoureusement secoué, je me réveille en sursaut. Avant
même que je ne reprenne totalement conscience, un géôlier
hurle :
— Vite ! Et que ça saute ! Le Comite Révolutionnaire t'attend, tu vas voir ! Je suis bousculé hors de la cellule
Ebloui, je me retrouve face au lieutenant Sambou Condé, adjoint au
commandant du camp, surnommé « L'homme qui ne rit pas
». Il venait fréquemment à mon bureau demander des facilités de ravitaillement. Alors, il était tout souriant. Aujourd'hui, me voilà devenu son insignifiant pensionnaire, et il fait tout pour que ses yeux ne croisent pas les miens. Debout à ses côtés, le géôlier, petit à petit, moustaches en bataille de même que son « patron », ne fait aucun cas de ma personne. Les deux m'ignorent. Je ne m'en fais pas.
Pieds nus, je marche difficilement sur les graviers aux arêtes vives.
J'arrive à la jeep toujours menotté. Le chauffeur m'aide à
monter. Elle démarre et s'arrête quelques instants après
devant le local tristement célèbre où siège
nuit et jour le « Conité Révolutionnaire ».
Le Bureau du Comité est réduit aux trois membres présents
:
Chacun d'eux me connaît bien. Cela m'apaise momentanément.
Je les regarde l'un après l'autre. Ils s'affairent. En réalité, c'est pour ne pas me regarder en face. Je les comprends.
Un colossal agent de la force publique, quittant son tabouret, me pousse
brutalement en m'indiquant ma place sur l'odieux banc du « déshonneur », le banc des « apatrides », des « traîtres », des « renégats », des « suppôts de l'impérialisme », des « fossoyeurs », des « bourreaux » ! etc.
D'un dossier, Siaka Touré tire un feuillet qu'il remet au président, le général Lansana Diané, ministre de la Défense nationale, ancien gouverneur de Région et dont j'étais le commissaire de police. Celui-ci parcourt rapidement le papier qu'il remet alors à M. Keira Karim, collaborateur, à certains moments,
des services spéciaux de l'Intérieur.
L'un après l'autre, les trois visages s'obscurcissent. Sans dire
mot, quittant sa place et d'un mouvement preste, le capitaine Siaka Touré
ouvre mes menottes et les retire. J'en ressens un profond soulagement. Je
tends les bras en effectuant de petits gestes pour me dégourdir les
membres.
Une tape énergique sur la table met fin à mes petits exercices
physiques. A distance, le général Diané me tend le
feuillet qu'il veut me faire lire. A mesure que j'approche ma tête
pour pouvoir lire, il éloigne le papier. Sans doute, craint-il que
je ne le lacère. Finalement, je lui dis:
— Mon général, faites-moi confiance. Donnez-moi ce papier,
je vais le lire.
Il hésite, regarde à droite, puis à gauche. Ses deux
assistants restent indifférents. Ils ne veulent prendre aucune responsabilité.
Enfin, il me tend le document. Je le lis. Je reconnais mon écriture et ma signature. J'explique au président du Comité Révolutionnaire qu'il s'agit d'une note personnelle, adressée dix mois plus tôt au capitaine Abou Soumah, alors chef de bataillon à N'Zérékoré.
Il me regarde droit dans les yeux et me dit:
— Tu as fait le con ! Tu as divulgué des secrets professionnels.
— Non, mon général, en aucun cas ! J'ai lu et classé
le procés-verbal d'interrogatoire du capitaine Abou Soumah à
propos de la disparition de masques à Gama, région administrative
de N'Zérékoré. Il a signé sa déposition.
Je ne lui ai rien révélé qu'il ne sache. Vous pouvez
le vérifier à mon bureau, le document est rangé dans
le 2ème tiroir de gauche.
Il réplique :
— Quand le pays est en danger, on ne fait pas de quartier. C'est bien moi
qui avais prescrit son interpellation. Mais, je n'ose pas dire au Chef de
l'Etat que tu n'as pas divulgué de secret professionnel.
Je regarde à droite le capitaine Siaka Touré et à gauche,
M. Keira Karim. Je les supplie des yeux d'intercéder en ma faveur.
Je fais de petits gestes désespérés. L'un, d'un geste,
me signifie qu'il est trop petit, l'autre affiche une totale indifférence
et regarde ailleurs, infiniment loin.
Je suis bouleversé, je transpire à grosses gouttes, le souffle
coupé. Je rassemble encore mes forces pour une bataille décisive.
J'implore, supplie, plaide avec les arguments que je crois de béton.
Au bout du compte, je m'aperçois que c'est peine perdue et qu'au
contraire, je les indispose. Je vérifie à mes dépens
le dicton populaire: « Sur ce banc, l'amitié te trahit,
la pitié t'abandonne ! »
Mes illusions s'écroulent comme un château de cartes. Je continue
à regarder le général dans les yeux. Je me dis dans
mon for intérieur : ces hommes m'étaient familiers, TOUS !
Hélas, il faut mettre tout cela au compte du passé.
Par trois fois, cependant, le général Diané questionne
les deux assistants:
— Il a fait le con, qu'est-ce qu'on peut faire pour lui ?...
M. Keira ne souffle mot. Le capitaine Siaka Touré, de sa voix nasillarde
assène:
— Il va descendre au Bloc. Dans cinq minutes, nous lui dirons la réponse
!
Sitôt dit, sitôt fait. Le gorille qui m'escorte quittant son
tabouret me tape dans le dos et me fait signe de le suivre. Je me lève,
regarde quelques instants mes trois inquisiteurs qui restent de marbre.
Je regagne la jeep et l'enceinte du « Bloc ».
Le chef de poste a reçu de nouvelles consignes : fin de la diète.
Cet homme entre deux âages, trapu, sourcils broussailleux, d'une laideur
remarquable, a bon coeur. Il m'observe, ébauche un sourire et me
dit :
— Chanceux !
Je le regarde à peine quand je suis bousculé à nouveau
vers ma cellule.
Le lendemain de mon « interrogatoire », des bruits insolites
dans la cour troublent le lourd silence habituel du bloc. Vite ! Je me couche,
nez à terre !
Sous la traverse, je ne vois rien d'autre que des chevilles et des pieds
de personnes. Mais, au moment de me relever, que vois-je ? Un fin rayon
de lumière filtrant par un minuscule trou situé près
de la barre transversale consolidant le battant, trou patiemment pratiqué
à coups de fil de fer subrepticement ramassé sans doute aux
rares occasions de sortie. C'est le trou-espion, fruit des mille efforts
de tous ceux qui m'ont précédé ! Chacun y a mis sa
petite contribution, à l'image des générations humaines
qui apportent chacune un peu de son génie pour améliorer le
sort de l'espèce et engendrer le progrès.
En y plaquant un oeil, je vois un groupe de géôliers qui font
cercle autour d'un homme, demi-nu, étendu de tout son long sur le
sol. Je retiens mon souffle... Je me demande ce qui a pu arriver à
l'homme couché. Crise cardiaque ? Assommé alors qu'il tentait
de fuir ? Ou révolte réprimée ? Je m'apeçois
que j'ai une vue nette du couloir menant à quatre des six bâtiments
du Bloc. J'ai découvert un observatoire idéal de tous les
mouvements, de tous les faits et gestes de ceux qui évoluent dans
cet important quartier du pénitencier. Rien ne saurait désormais
m'échapper.
Le malheureux, squelettique, le ventre creusé, les côtes saillantes, soulevé par ses 4 membres, est emporté dans une cellule voisine dont j'entends refermer bruyamment la porte.
Je garde l'oeil collé au trou. Ce sera mon trait d'union avec l'univers du Camp Boiro durant tout mon séjour dans la cellule no. 64.
Le premier des anciens détenus que j'eus l'occasion d'apercevoir
fut M. Jean Faragué Tounkara, ancien ministre, puis gouverneur
de Conakry, tombé en disgrâce en 1963, arrêté
et condamné après une vaste campagne de dénigrement.
Aujourd'hui, après quatre ans de réclusion dans un cachot
obscur, amaigri, tenant à peine sur ses jambes fléchissantes,
fredonnant de vieilles romances, il balaie inlassablement, dès l'aube,
les feuilles d'acacia qui n'arrêtent pas de tomber. Sous ses coups
de balai nets et précis, les feuilles mortes sont projettées
et rassemblées. Je l'observe ému, à moins de trois
mètres de moi, mais je n'ose pas l'appeler.
Quelques moments après, apparait M. Moussa Touré, arrêté
avec son frère « Petit Touré », dans le «
complot » qui porte le nom de ce dernier ! En dépit
des âpres difficultés vécues dans cet enfer sur terre,
il semble bien portant.
Ces deux détenus et quelques rares compagnons sont, je crois, les
seuls rescapés de ce précèdent « complot
».
Ils semblent accepter avec résignation et dans un mutisme volontaire
cette nouvelle existence qui leur est imposée.
En cette période d'« enquête-marathon « de
la part du puissant et redoutable Comité révolutionnaire siégeant
au Camp Boiro, à mesure que la nuit approche, l'exaspérante
anxiété du détenu s'intensifie. Après les affres
démoralisantes de la « diète » et la suffocante
canicule de la journée, la nuit est annonciatrice de sévices
innommables car ici la torture est au-dessus de toute résistance
humaine.
Dès 21 heures, les voitures ministérielles et celles des officiels
s'immobilisent, l'une après l'autre, aux abords du tristement célèbre
« bureau des interrogatoires ». La jeep du camp commence
sa navette entre le Bloc, la « cabine technique », le
siège de la commission et les autres réduits secrets.
Au Bloc, les va-et-vient des hommes dont les brodequins martèlent
la petite véranda, les vlan ! des portes se refermant avec violence,
le cliquetis du lourd trousseau de clefs, les cris, les hurlements, les
vociférations provenant de plusieurs endroits à la fois tiennent
en éveil et dans une anxiété extrême tous les
détenus. Chacun attend ce que la nuit lui réserve.
Il en est ainsi jusqu'à l'aube, depuis le début des enquêtes
concernant ce qu'on a bien voulu baptiser du nom de « Complot Kaman-Fodéba
».
Certains détenus conduits à pied devant le Comité révolutionnaire
en reviennent soit en boitillant, soit soutenus, soit sur un brancard entre
la vie et la mort. Il n'est pas exclu que les mêmes malheureux soient
« repris » le lendemain ou les jours suivants pour être
soumis à plus encore... Bon nombre de détenus sont morts sous
les coups de godillots, sous les gourdins ou les décharges électriques
aveuglément administrées : ils n'ont pu réintégrer
leur cellule !
Puis, on constate que des « jours creux », entrecoupent les
« séances de travail » du Comité révolutionnaire
: l'enquete tire à sa fin. Au Bloc, les nuits redeviennent «
paisibles ». Le soir, vers 18 heures, la corvée de soupe terminée,
hormis quelques éléments de la garde, la plupart des géôliers
quittent l'enceinte du Bloc pour n'y revenir que le lendemain matin...
Un jour, quelques semaines après, le service du déjeuner est
à peine terminé, le pénitencier est déjà
plongé dans son habituel silence de cimetière que le brouhaha
d'une foule considérable nous parvient brusquement.
Comme suivant un signal, des milliers de voix faisant chorus autour du Bloc,
explosent en vociférations, en invectives contre tous les «
comploteurs ». Des injures grossières sont proférces
et, couvrant hurlements et anathèmes, le slogan de « mise
à mort » est répété en choeur: «
les comploteurs au poteau ! les renégats au poteau ! les bourreaux
au poteau ! ».
Pour vérifier si les détenus entendent bien ce qui est clamé
à leur adresse autour de la prison, des agents extrémistes
vont de cellule en cellule pour se convaincre de l'excellente perception
auditive des slogans à partir des cellules.
Après les tortures physiques et morales, on accentue encore la destruction de tout sentiment d'espoir et de toute velléité de résistance avec ces manifestations évidemment « suggérées », plutôt ordonnées et téleguidées par le B.P.N. Du fond de sa cellule, le détenu doit être convaincu que tout est d'avance perdu. De l'état de loque humaine où il est réduit, il doit nécessairement passer le cap de l'humiliation avant de connaître une fin tragique que rien n'a justifié.
Il doit subir, impuissant, le sort inexorable qui est dorénavant
le sien : une fin abominable.
Les « manifestations populaires » ne sont donc destinées qu'à convaincre le détenu que sa fin est proche, qu'il ne peut s'accrocher à aucun espoir : jamais plus il ne reverra sa famille, ses enfants, ses amis et sa patrie ; il sera inéluctablement broyé par la machine infernale mise en marche par le P.D.G. ; il est dans un puits sans fond.
Jour après jour, semaine après semaine, lentement et difficilement, mais on s'habitue quand même aux réalités de la vie de reclus.
Toujours seul, ruminant sans cesse et sans fin les mêmes pensées
: que réserve l'avenir proche et lointain ? que font les êtres
chers ? Le prisonnier vit dans le néant.
Etant donné la hauteur réduite du plafont-toit en tôles
ondulées, tous les jours à partir de 10 heures, la chaleur
commence à envahir la cellule obscure, étroite, infecte. Entre
13 heures et 14 heures, elle devient étouffante, insupportable. Le
détenu se met nu comme un ver. Il s'évente inlassablement
avec les moyens du bord: un bout de carton, le couvercle de son pot de chambre,
un chiffon crasseux. Il en sera ainsi jusqu'à minuit ou une heure
du matin. Un court sommeil parfois l'arrache un temps à la réalité mais l'instant d'après celle-ci l'agrippe davantage encore.
La « discipline »
L'implacable « discipline » que subit stoiquement le détenu
exaspère parfois certains géôliers.
En effet, pour aucun motif valable au monde, le détenu ne peut fouler
la petite véranda s'ouvrant devant sa cellule. Il doit être
servi, entendu, interpellé, traité, à l'intérieur
de sa cellule et jamais deux cellules ne doivent être ouvertes simultanément.
Si pour une raison ou pour une autre, il tape à sa porte, les représentants des trois corps de sécurité en service au camp se rangent devant la geôle et l'ouvrent. Le détenu doit alors parler en un français accessible à tous !
Il n'a droit qu'à 3 litres d'eau par jour pour tous ses besoins:
boisson, toilette, ablutions. Il ne se lave entièrement et n'est
rasé qu'une fois tous les 2 ou 3 mois. Il lui est interdit de toucher
à un miroir de peur (peut-étre) qu'il ne découvre sa
nouvelle et affreuse apparence.
Les fumeurs n'ont la possibilité de se faire allumer des cigarettes,
parcimonieusement accordées d'ailleurs, qu'après les deux
repas seulement. Il arrive qu'un fumeur impénitent se procure un
bottoir de la dimension d'un ongle qu'il dissimule en lieu très sûr
avec quelques bouts d'allumettes cassées. Il peut alors fumer aux
moments voulus mais il devra prendre la précaution d'aspirer très
fort afin d'avaler la presque totalité de la fumée et dissiper
le peu qu'il rejette sous la traverse de la porte.
Les geôliers
Ce sont des hommes bourrus, triés sur le volet dans les différents
corps. Ils ont droit de vie et de mort sur les détenus. Exécutants
aveugles et servils, ils obéissent aux consignes les plus inexorables.
Leurs responsabilités sont immenses dans cet enfer où ils
sont évidemment obséquieusement obéis, au doigt et
à l'oeil.
Pourtant, parmi eux, il se trouve quelques humains qui ne font alors que
transiter par le camp tandis que les violents, les vicieux, y font carrière et améliorent ainsi leur situation dans l'administration.
Je commence le troisième mois de détention depuis mon arrestation. Je couche, roule, respire et mange dans la poussière de la cellule 64.
Je n'ai pas encore réussi à me laver. J'ai prié, supplié. Impossible, il paraît que le « tour » a passé quelques jours avant mon arrivée, qu'il faut maintenant que je « patiente » des semaines jusqu'au prochain « tour » !
L'odeur de mon boubou et de mon pantalon m'est devenue insupportable. Je
ne les porte que la nuit pour me protéger des nuées de moustiques.
Au toucher, je sens mon visage émacié, envahi d'une abondante
barbe hirsute. Mes cheveux ont poussé et me pèsent. Ils entretiennent une chaleur anormale sur la tête. Les dents, jamais brossées, frottées avec l'index sale, le matin, dégagent une odeur nauséabonde. En dépit de pressantes supplications, nul agent n'a osé me donner un bout d'acacia, vert ou sec, pour me servir de cure-dents. Les consignes sont les consignes.
Mon appareil génital racorni, en feu, est le siège d'une douleur
cuisante. Je marche les jambes écartées ; le moindre contact
des cuisses à la peau rugueuse engendre un flux de douleurs insupportables. Alors que je marche ainsi, cahin-caha, vers les tinettes un garde me demande
:
— Qu'as-tu ?
Je réponds :
— Mon sexe...
Il me dit:
— Coupe-le et jette ! Tu seras plus tranquille.
Sans commentaire.
Les ongles des doigts et des orteils, devenus longs et acérés,
blessent le visage, déchirent, accrochent les vêtements, au
moindre mouvement incontrôlé.
Sur tout le corps, au moindre frottement de la paume de la main, il se forme
des paquets entiers de crasse qui roule. Matière sans nom de trois
mois de sueurs accumulées.
De temps à autre, de violentes tornades éclatent et secouent
de manière inquiétante notre frêle toiture. Depuis deux
semaines, il pleut sans interruption. L'hivernage s'installe, aggravant
nos difficultés. La toiture de tôles ondulées, fragile,
miraculeusement tenue par mille crochets de fortune est une véritable
passoire. Dès que la pluie commence à tomber, il faut se lever,
se blottir dans un coin au sec et attendre.
Quand cesse la pluie, commence la corvée du balayage de l'eau «
rebelle » qui stagne dans la cellule. Tâche harassante et longue.
Puis, il faut essuyer, assécher les petites flaques pour pouvoir
s'étendre en souhaitant qu'il ne pleuve pas avant longtemps.
Au moment crépusculaire, une nuée de moustiques voltigent
dans toute la cellule, assaillant par les lucarnes et le bas de la porte.
Ils sifflent aux oreilles, entrent dans les narines, dans la bouche parfois,
piquent de tous côtés. Impuissante proie, inlassablement, on
les repousse avec le balai ou un bout de carton, mais ils reviennent toujours
à la charge, vombrissants, décidés, infatigables. C'est
le combat pour la vie des deux côtés !
Je tente d'expliquer cette situation au chef de poste, il me répond;
— C'est le tribut de la détention !...
Dans la nuit du 26 au 27 mai 1969 vers 2 heures du matin, alors
que tout le Bloc est plongé dans un profond silence, des bruits insolites
de brodequins, parfois cadencés, les cliquetis des crochets et des
clefs me tirent de mon sommeil agité
Vite, je suis à mon trou, l'oeil collé à la fente.
J'aperçois dans le clair-obscur de la nuit tropicale, le capitaine
Siaka Touré , suivi du porte-clefs, du chef de poste et d'une cohorte
de militaires en tenue de combat, coiffés de casques de fer, armes
automatiques sous le bras. Les uns le suivent sous la véranda, les
autres marchent après lui dans la cour.
Dans sa main gauche, il tient une feuille blanche. Son galon lance des reflets
dans la pénombre vaguement éclairée par une lointaine
ampoule. De temps à autre, des éclairs de torches jettent
des lumières furtives sur ces hommes muets.
A mesure que le capitaine avance, il indique de la main droite la cellule
dont on doit extraire le condamné. Le porte-clefs recherche hâtivemene dans son volumineux trousseau la bonne clef. Il ouvre rapidement la cellule et rejoint à pas de course le capitaine qui ne s'arrête pas.
Immédiatement, deux militaires se détachent du groupe, font
irruption dans la cellule, empoignent sans ménagement le malheureux
qui, les bras tordus dans le dos, les épaules saillantes, les clavicules
prêtes à se briser, la nuque enserrée comme dans un
étau par des mains sauvagement expertes, est brutalement entraîné, au pas de charge, vers le poste de police et le portail en ferraille.
C'est la sortie définitive, non pas, hélas, celle toujours
révée, vers la femme qui attend, les enfants en pleurs, les
amis inquiets, la famille désolée, mais le départ
« définitif », et l'homme le soupçonne bien. Plutôt il le sait bien, même si, la nature humaine est ainsi faite - un grain d'espoir subsiste et subsistera jusqu'à I'ultime instant où le doute n'aura plus aucun sens.
Les draps, couvertures ou serviettes trouvés sur certains leur sont
arrachés et piétinés. Parfois nous parviennent, brefs,
insupportables, atroces, lugubres, les hurlements de douleur qu'émettent
les condamnés, ligotés et jetés comme du linge sale
sur le fond métallique du camion qui attend.
De notre bâtiment, les occupants de 3 cellules ont été
extraits :
Je suis au comble du désarroi, mon état d'âme est
simplement indescriptible. Douleur morale devenue presque physique. Je ne
reverrai donc plus jamais ces hommes. Je n'entendrai plus la douce voix
du père des Ballets Africains 2 fredonner
ses chansons préférées ou, philosophe à ses
heures et penseur de talent, développér des thèmes
de haut niveau. Je n'entendrai plus les violentes révoltes du capitaine
Kouyaté contre les agents, ni le colonel Diaby acculer et confondre
les chefs de poste.
Mais voilà que j'entends un bruit, des pas sans nul doute ; le bruit
s'amplifie ; ce sont des pas qui approchent, des pas précipités
vers mon cachot. D'un bond, geste futile, instinct de conservation, je me
retrouve terré au fond de ma cellule, transi de peur, retenant mon
souffle. La sueur froide coule du front, mon boubou me colle à la
peau. Mon coeur bat à se rompre.
Rapidement, le groupe passe.
Je pousse un ouf ! de soulagement. Certes oui ! Pourquoi ne pas l'avouer
? La scène atroce tout à l'heure vécue, l'évocation
macabre de ce qui devait suivre le départ des compagnons de misère,
le souvenir que j'en ai, tout est dominé, momentanément effacé
par le maigre espoir de survie né de ce sursis pour le moins miraculeux.
Pour cette nuit, ma vie est encore sauvée !
Le « tour » est terminé, le capitaine Siaka Touré
et ses hommes quittent le Bloc. Dans la ruelle, une voiture démarre,
suivie de deux camions, moteurs au ralenti. Les véhicules sortent
du camp. Il me semble encore entendre les moteurs lancés à
pleins gaz hors du camp pour le voyage fatal de nos compagnons vers le mont
Kakoulima, cette grande montagne témoin des basses oeuvres, le Kakoulima-cimetière,
mais aussi Témoin serein, immnable et majestueux qui, un jour, prononcera
les justes sentences, irrécusables : celles de l'Histoire.
Le « pénitencier », pour ne pas dire le camp de la mort,
retombe dans un silence morne, d'ailleurs relatif. On imagine en effet que
plus personne ne dort. Par des éternuernents forcés, des toux
sèches provoquées, des râclements de gorge, les détenus
veulent attester aux voisins et amis qu'ils sont bien vivants dans leur
cellule.
A six heures trente, heure habituelle, la brigade de jour arrive. Les hommes
des deux brigades se rencontrent, forment des groupuscules, conversent en
chuchotant. Ils comptent sur leurs doigts en montrant les cellules vides.
Chez certains, la stupéfaction est lisible sur leur visage, chez
les autres l'indifférence est totale.
Visiblement préoccupé, le chef de poste rassemble ses hommes.
Les objets laissés par les occupants d'hier encore sont ramassés:
pâte dentifrice, lit-picot, couverture, tenue bleue et pot de chambre
dont je ne soupçonnais guère la présence en ce lieu.
Le déjeuner est servi : l'habituel quart de thé, et, aujourd'hui
exceptionnellement, un morceau de pain qui fait plus de la moitié
d'une miche. Les vivants (ou simplement les sursitaires qui s'ignorent)
bénéficient de la ration des morts... Hé oui ! à
belles dents on le mange, ça n'a pas d'odeur, on n'est responsable
de rien.
Dans cette brigade, j'ai noué une certaine « entente »
avec un garde de ma région. Il me rend, parfois, de petits services
et surtout, le plus important, me donne des nouvelles !
Ce matin, j'attends avec impatience l'heure de la corvée, le passage
de l'ami et son message mimé. Criant des ordres et des mises en garde
à un inconnu, le voilà qui d'un clac ! discret ouvre ma porte.
Prévenant ma question, il me montre ses deux mains, les doigts largement
écartés, puis après une pause théâtrale,
son doigt passe rapidement sous sa gorge largement dégagée
d'un brusque haussement de tête ! Sans commentaire ...
Dans un bruit croissant de portes qui s'ouvrent et se referment, la corvée
de distribution arrive à mon niveau. On me tend, oh ! agréable
surprise, une savonnette de toilette, un savon de lessive, une pâte
dentifrice et une brosse à dents. Je n'arréte pas de remercier
quand la porte se referme sur moi.
Je palpe dans le noir ces objets précieux. Mais voilà que,
brusquement un doute nait et se précise, une peur m'étreint,
impossible à définir d'ahord, puis tout semble clair : sortis
sans doute des cellules des condamnés à mort, ces articles
de toilette passent peut-être aux mains de ceux qui vont suivre !
A ceux de la prochaine vague !
Quelques moments après, j'étais encore tout retourné
lorsque, discrètement, ma porte s'ouvre : j'ai en face de moi un
géôlier dont j'ignore le nom. Il me demande de lui remettre
le savon et la savonnette ; en échange, il me donnerait, à
l'avenir, de bons plats et me rendrait d'autres services.
Je tente de lui expliquer ma situation depuis trois mois. Il me menace,
affirme que je subirai les conséquences de mon refus. Il referme
brutalement ma porte et s'en va.
Je suis déçu.
Le lendemain, le sergent-chef Condé, qui n'a jamais été
tendre avec moi, assure la corvée de lavage. Il ouvre ma cellule
en me mettant spécialement en garde : il veut que je me lave, que
je lave mon boubou et mon pantalon en cinq minutes, pas plus ! Il déclare
et insiste :
- Tu ne dois pas regarder dans les parages.
Je voudrais poliment lui faire comprendre qu'il y a trois mois que je ne
me suis pas lavé... Il rétorque que cela est mon affaire !
Il me pousse brutalement vers la pompe. Il veut chronométrer mon
temps, et moi, je décide de prendre le mien. Je commence par laver
lentement mon boubou et mon pantalon, les rince et les étale devant
ma cellule.
Je me savonne. De temps à autre, il crie. Je fais la sourde oreille.
Au moment où il veut me pousser vers la cellule je me savonne abondamment
; la mousse coule sur tout le corps. Il se ronge d'impatience, crie, gesticule.
Il ne cesse de me dire :
— Tu verras avec moi !
Quand j'ai estimé être propre, je lui dis :
— Chef, je suis prêt !
Il m'empoigne par la nuque, au pas de course, nous fonçons vers la
cellule, il m'y « propulse » avec violence et d'un vlan ! referme
la porte en disant :
— Tu sens merde !
Finalement, je l'aperçois par le trou, je le hèle, j'insiste;
— Chef, mes habits ! la pluie menace !
Il vient, entrebâille la porte, me demande si je suis de l'ethnie
soussou. Je réponds par l'affirrnative.
Il me dit :
— C'est vous qui avez gâté ce pays avec vos applaudissements
!
Je n'ai pas le temps de répondre, il referme tranquillement la porte
et s'en va !
Mes habits sont restés sous la pluie battante. J'ai passé
la nuit accroupi, nu, impuissante proie des nuées de moustiques.
Le milieu militaire, paramilitaire ou assimilé est toujours, c'est
bien connu, un monde à part : il a son langage propre adapté
à une morale spécifique ; il a ses qualités certes
nécessaires et de haut niveau, que le civil envie parfois, admire
toujours, quitte à se divertir de la crudité du langage et
d'autres comportements insolites. Mais, si vous êtes étranger
à ce milieu et placé de surcroît dans des conditions
manifestes d'infériorité et, pis encore, traité en
paria, on vous tient forcément la dragée haute, à travers
des propos discourtois, parfois abrupts, souvent injurieux, pour le moins
incongrus. Il faut savoir s'habituer à un monde d'hostilité
généralisée que l'on croirait créé «
exprès » pour vous. Il faut alors faire contre mauvaise fortune
bon cur, savoir s'en divertir, car c'est encore là l'un des «
tributs de la détention ».
Si vous vous avisez de demander un de ces menus services, insignifiants
dans la vie courante, vous devez savoir à qui vous adresser. S'il
est vrai que malgré les rigueurs de la consigne, certains geôliers
conservent, parfois, des sentiments humains, il en est d'autres qui en rajoutent
à cette consigne ! Voici quelques faits :
L'heure qu'il fait
Il arrive au détenu d'oublier sa condition car les habitudes de la
vie civile sont tenaces. Ainsi, je ne sais pourquoi un jour, prêt
à faire ma prière et entendant les pas d'un « chef »
(forcément, dans ce monde en vase clos où tout le monde commande
sauf le détenu), je demande :
— S'il vous plait, chef, quelle heure fait-il ?
Le chef marque un arrêt brusque, se précipite vers ma cellule
dont il ouvre violemment la porte. Visiblement, il n'en revient pas d'avoir
entendu cette question, peut-être insolite, courroucé comme
quelqu'un qui aurait reçu la suprême injure, il vocifère
:
— Ton pére... ton père a jamais vu une montre, merdouille
?
— Non chef, je réponds.
— Alors, dernier avertissement, bandit ! couille !
— Merci chef !
Et vlan ! la porte est bouclée. Monsieur le chef s'en va !
Le comprimé d'aspirine
Un soir, vers 19 heures, dans la canicule de ma cellule, j'ai de violents
maux de tête. Je n'en peux plus et je tape avec insistance à
ma porte.
Le sergent-chef Conde, « mon ami » de la douche se présente
et demande:
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Chef, dis-je, j'ai trop mal à la tête, veuillez solliciter
pour moi un ou deux comprimés d'aspirine, s'il vous plait !
- Et c'est pour ça que tu me déranges ? Mais tu me connais
pourtant, merdeux !
Et il enchaîne:
- Cogne-toi la bille contre le mur, saligaud ! Nous serons libérés
de toi et tu seras tranquille pour toujours ! Tu es un de ceux qui nous
éclaboussaient avec leur voiture, connard !
D'un vlan métallique, la porte se referme ; je l'entends s'éloigner
en maugréant.
A la mode « Camayenne » 3
Un jour, le vieil adjudant Savané, plus spécialement chargé
de la coiffure des détenus, s'occupait de moi dans ma cellule quand
un ordre brutal est crié de partout à la fois:
Barrage ! Barrage !
Je me dis qu'un nouveau pensionnaire, peut-être une personnalité,
doit faire son entrée dans le Bloc.
En un clin d'oeil, Savané a disparu avec son matériel.
Dans le noir de mon violon, je tate ma tête : d'un côté
le cuir dénudé, de l'autre la tignasse intacte ! Et l'adjudant
ne paraît plus durant plusieurs jours. Les chefs qui passent en corvée
pouffent, quand ils n'éclatent pas carrément d'un rire sardonique.
L'un prend le temps de me demander si c'est la nouvelle mode du Bloc.
Quelque temps après, c'est Savané qui revient :
- Oh ! je t'avais oublié ! Je n'ai pas beaucoup de temps mais je
vais réparer ça !
Savané rase la moitié hirsute et part vaquer à ses
occupations. Triste sort, les quolibets n'en continuent pas moins !
La vengeance du geolier
Quelques jours sont passés depuis mon refus de donner mes savon et
savonnette au géôlier qui me les réclamait. Un matin,
aprés le petit déjeuner, alors que je ruminais mes pensées,
« le moral au talon » (jargon du milieu) ma porte s'ouvre dans
un grand fracas. J'ai en face de moi le chef de poste entouré de
quatre agents des forces de sécurité. Mon cur commence à
battre la chamade.
Le chef de poste me demande pourquoi je jette le reste de mon pain devant
ma porte.
Je réplique que je n'en ai pas suffisamment et que je ne saurais
donc en jeter...
Il me montre du bout de son godillot un morceau de pain trempé, preuve
irréfutable, selon lui, de mon crime et de mes mensonges.
Je suis confondu, je tente de m'expliquer. Inutile ! La sanction est implacable:
trois mois de demi-ration de pain.
Derrière les autres, mon géôlier rit sous cape. Je comprends
le scénario ; je veux parler mais déjà la porte s'est
refermée.
Sous le poids accablant des conditions qui sont les siennes, en butte
à tous les excès de ses semblables, traumatisé par
toutes sortes de sévices au double plan physique et moral, le détenu,
isolé dans le noir, comme emmuré, se sent perdu, infiniment
petit dans cet ouragan implacable.
Il cherche alors instinctivement une nouvelle voie, la voie lumineuse le
conduisant vers son suprême Créateur, Allah le Tout-Puissant.
Dans sa tourmente, il sait que Dieu ne l'abandonne pas, mais lui impose
de Le chercher, de retourner à Lui et de faire acte de soumission.
Après de longues méditations, enfin, il se tourne vers le
Créateur. Il se repent, implore patiemment le pardon et la miséricorde.
Au départ, il se croira d'abord perdu à jamais convaincu de
la vanité de ses ferventes prières
A force de patience pourtant, à travers des visions brèves,
il s'apercevra qu'il n'est pas définitivement abandonné, que
ses doutes ne sont autre chose qu'une épaisse gangue de répugnante
et passagère turpitude.
Il continuera donc ses prières sans trève ni fin et, une nuit,
comme dans une buée, un merveilleux rêve lui indiquera qu'il
est dans l'axe de la grande voie menant à Dieu.
Il en a été ainsi pour moi et pour tant d'autres détenus
avec lesquels j'ai pu m'entretenir plus tard.
Quelques mois après son arrestation, enfin sorti de l'ouragan, rasséréné,
le détenu se raffermit dans sa foi totale en Dieu.
Dieu le guide vers le bon chemin. Il ne le quittera plus.
A mesure que le temps passe, le détenu se purifie. Sa foi devient
une inébranlable conviction qui lui fait découvrir que rien
ne peut l'atteindre sans la volonté de Dieu.
Dans le noir permanent de son étroite cellule, il sent toute proche
la Présence Divine. Il la réalise parfaitement : une prière
bien dite est approuvée, une faute commise est réprimandée
par une voix clairement audible.
Il n'est pas aisé d'en convaincre même un proche parent : il
vous écoute par respect, d'une oreille distraite, alors que dans
son for intérieur, il croit (oui !) avoir affaire à un «
illuminé », un « sonné » dont il vaut
mieux s'écarter.
Tous ceux qui, dans leur existence, ont passé par cette dure séquence,
en ont fait l'expérience.
Quelques années avant mon arrestation, je me voyais constamment,
en rêve en train de prier. Les sages consultés m'invitaient
à prier. J'ai toujours remis à demain cet acte sacré
jusqu'au jour de mon arrestation...
Depuis, j'ai commencé tant bien que mal de ferventes prières
et vers le 6è mois j'ai senti enfin que j'étais écoute
et des rêves précis le prouvèrent, devenant réalités.
Après chacun de ces rêves, séparés de longs intervalles,
je faisais action de grâce et j'entendais une voix me dire :
— C'est bien.
Une fois, après une faute, la même voix me dit :
— C'est la plus grosse bêtise qu'un homme puisse commettre.
C'est par la suite que j'entreprends une série de prières
consistant à compenser quotidiennement neuf jours de prières
manquées.
En rêve, je lisais des inscriptions en arabe au firmament, comptais
un alignement de lunes et une voix me rectifiait dans les versets mal prononcés.
Je faisais assez souvent des actions de grâce, je constatais avec
un soulagement à peine espéré que mes voeux les plus
immédiats étaient exaucés, témoignage indéniable de miracles divins, dont voici quelques exemples :
Double ration
Un jour, en proie, à une pressante fringale, je fais des prières
pour que je puisse manger à ma faim. Au moment où je conclus
mes voeux, la tôle craque au-dessus de ma tête : je suis déjà rassuré, je mangerai à ma faim !
Couché, nez contre terre, au bas de la porte, je suis des yeux la
distribution des plats. Le préposé arrive, le plateau chargé de nombreuses assiettes. Il en dépose devant chaque porte. En terminant, il constate qu'il lui reste une assiette en plus. Il demande à son chef :
— Que faire de cette assiette ?
Celui-ci lui dit :
— Mets un peu de riz dans chacune de ces assiettes !
Il commence par mon plat, mais dès que l'assiette est inclinée,
d'un trait, tout le riz glisse dans la mienne. Le préposé
tente d'y porter la main pour recueillir une partie du riz. Le chef proteste
en lui disant :
— Tu ne peux pas mettre ta main dans le repas des détenus ! Donne
ce plat tel qu'il est, c'est la chance du 64 !
Je suis comblé, je mange à ma faim et garde même une
réserve.
Horribles maux de ventre
Au 6è mois de ma détention, je fus paralysé par d'atroces
maux d'estomac. Mes demandes de remèdes étaient rejetées
sans appel.
Je me tourne alors vers mon Créaleur, lui dépeint, bien qu'II
le sache, l'atrocité de mes souffrances. J'implore les soins.
Pris dans un léger sommeil, j'aperçois le remède, le
chemin à suivre: un petit sacrifice à faire, des versets à
réciter sur des aliments tous à ma disposition que je dois
ensuite manger moi-même : une banane, une orange, un bout de pain.
L'acte est accompli, quelques instants après mes douleurs sont devenues
des souvenirs.
Gloire à Dieu Tout-Puissant !
Les signes de la lune
Une nuit, à la fin d'une longue prière, dans la cellule n°69
à fenêtre grillagée, face à la lune, les mains
tendues dans un geste d'ultime espoir, je supplie :
— Quand donc, mon Dieu, verrai-je une atténuation à mes peines.
Et voilà que subitement, la lune s'entoure d'un double halo barré
d'un beau trait de lumière.
Je ferme et rouvre les yeux, les halos sont bien là.
Je réalise que je ne suis pas sous le coup d'une hallucination.
Je fais action de grâce.
Deux mois aprés, jour pour jour, toutes les cellules sont ouvertes,
la possibilité de mouvements nous est accordee à l'intérieur du Bloc. C'est la « récréation »
Les dîners miraculeux
Dans les tourments de la terrible « diète », quand l'hallucination est à son comble et que le détenu ne voit que mirage après mirage, l'initié en arabe rassemble le peu qui lui reste de force pour réciter des versets et implorer l'intercession d'Allah Tout-Puissant.
Alors, souvent, dans un court et léger sommeil, il rêve qu'il
boit et mange et, au réveil, il a l'impression bizarre mais combien
agréable d'être rassasié et bien désaltéré.
Cette situation dure quelques heures.
Combien de fois, ces brutes de géôliers n'ont-ils pas été
ahuris, sidérés, de voir des détenus supporter quatorze
jours de « diète » ininterrompue et rester relativement
lucides ! Gloire au Tout-Miséricordieux !
La Baraka
Un matin, le chef de poste et ses hommes, à l'insu du chef de bureau
font changer de cellule à certains détenus.
L'ancien détenu vétéran du 72 est envoyé ailleurs
: sa cellule reste vide.
Dans la soirée est arrété et conduit au Bloc un individu
que je n'ai pas pu identifier ; on l'écroue au 72. A 18 h 30, intervient
le changement de brigade.
Tard dans la nuit, l'ordre tombe de libérer le 72. Ses effets lui
sont rendus et il est reconduit au portail,
Tôt le matin, l'individu ainsi libéré est convoqué
au bureau. Vaines recherches, chaudes discussions ! Il a été
libéré par inadvertance, à la place de l'ancien occupant
de la cellule. Dieu l'a sauvé des souffrances de la détention;
la « Baraka » est avec lui.
Le réel 72 a été libéré par la suite.
Gloire au Tout-Puissant !
Le rêve de Pierre
Après une année de strict isolement, j'ai eu l'inestimable
chance de partager la même cellule avec le capitaine Pierre Koivogui.
Paix à son âme ! Je le connaissais dans la vie courante.
Cet officier, d'une intelligence au-dessus de la normale, d'un courage inébranlable, était un compagnon modèle et un modèle de chrétien fervent.
Un jour, sortant d'un léger sommeil, il me dit :
— J'ai vu en rêve chef Soriba nous servant deux boîtes de thé chaud. Vidons l'eau des boîtes, il va arriver...
Je veux discuter ; d'autorité, Pierre vide des boîtes et les pose devant la porte.
A peine a-t-il le temps de se relever que chef Soriba ouvre la porte, remplit les deux boites et tourne les talons !
Je reste fasciné.
Gloire à Dieu !
Dans le feu du combat permanent pour la survie, témoin de multiples
prodiges dont le non-initié reste libre de douter, le détenu
raffermit, galvanise sa foi en Dieu. Une foi désormais inébranlable, une foi-refuge grâce à laquelle il se sent invulnérable, une foi presque arrogante ; il n'a plus peur de rien, il se sent dans l'immense Grâce protectrice du Puissant Seigneur !
Il y avait parmi nous de nombreux compagnons de cette trempe et que les
géôliers évitaient à tout prix. Parmi ceux-là,
Kodjo Antwi, syndicaliste ghanéen, El Hadj Baba Camara, Pierre
Koivogui,
Modi Oury Barry, El Hadj Oumar Kounda Diallo et tant d'autres..,
Après plus d'un an de strict isolement, à la suite des
nombreux décès enregistrés dans le Bloc, une nuit,
toutes les 76 cellules sont ouvertes simultanément, les occupants
conviés à aller vidanger.
Je me retrouve nez à nez avec le 62, Abdoulaye Oury Diallo, mecanicien
navigant d'Air Inter ; d'un mouvement brusque, je lui donne le dos, peur
instinctive de la « diète », hier sanction inéluctable
de toute tentative de communication entre détenus.
Il me dit :
— Non, reste tranquille. A partir d'aujourd'hui, nous avons la possibilité de faire connaissance et de nous fréquenter.
Je suis surpris.
Je vide mon pot à la tinette, rentre à pas lents dans ma cellule
qui reste ouverte un bon moment. J'ose m'approcher de la porte, je m'étends à même le sol pour contempler la lune et les étoiles, merveilles de la création Divine !
La tête hors de la cellule, je regarde à gauche mon voisin
qui disparaît et reste au fond de sa cellule ; à droite, le
capitaine Pierre Koivogui (Paix à son âme), imperturbable, me fait un signe amical.
Tard dans la nuit, discrètement, nos portes sont refermées,
des geôliers, à l'occasion, nous disent quelques mots gentils.
Dieu soit loué !
Le lendemain, à 9 heures, toutes les portes sont ouvertes, par-ci
par-là, certains aventurent la tête hors des cellules, conversent
à travers des gestes expressifs.
Les gardes se font rares et discrets.
Au troisième jour, nous sommes autorisés à prendre
contact les uns avec les autres.
Quelle frénésie si pleine d'émotion : on embrasse toute
personne que l'on rencontre ! On fait et refait connaissance. On découvre
des amis perdus de vue depuis longtemps.
On regrette les morts, tous les morts :
On tente d'en dresser la liste:
Paix sur eux et que Dieu leur accorde Sa grâce et
Son Paradis !
Parfois, d'une cellule à l'autre, on ose lever un petit poing vengeur
contre le régime. Quelle témérité en ce lieu
où la mise à mort d'un détenu est chose banale !
Après l'euphorie de la première semaine, à mesure que
le temps passe, le moral des détenus retombe graduellement et se
retrouve « au talon ».
« On tue le temps » à écouter les récits
des tortures, des exactions, des sévices endurés dans d'atroces
douleurs physiques.
On s'aperçoit que dans ce pénitencier vivent de nombreux Guinéens
de toutes les ethnies ainsi que des citoyens d'autres Etats voisins, tous
en harmonieuse cohésion. Ici la solidarité dans l'épreuve
n'est pas un vain mot, mais une vivante réalité.
Nous sollicitons avec insistance et obtenons des « chefs »
l'autorisation d'aider les paralysés, de laver çeux qui végétent
dans une repoussante crasse tel que Kodjo Philip, ancien garde-corps de
N'Krumah, de raser les cheveux longs et laineux de certains abandonnés
à eux-mêmes depuis de longs mois.
Demi-nus, en short bleu, les détenus, une centaine, ressemblent à
une horde de chimpanzés muets.
Des malades sont étendus sur des couvertures, on leur masse le dos,
les reins; on tire, on frictionne un bras, une jambe endoloris, on fait
faire des exercices physiques.
Ce n'est pas toujours agréable àvoir, mais c'est le Destin
!
Un matin, le capitaine Abou Soumah et des amis viennent me voir. L'officier
supérieur m'expose son profond regret à propos de mon arrestation
motivée par la note amicale que je lui avais adressée et qu'il
avait malheureusement conservée dans ses papiers.
Je lui dis que je ne lui en veux nullement mais crois plutôt à
la cruauté du Destin.
Le capitaine me quitte quelque peu rasséréné !
Cette relative liberté finit par exaspérer le détenu
; il aurait voulu franchir ce portail grand ouvert pour rentrer chez lui.
Chaque matin, par groupuscules, les détenus se retrouvent, exposent
leurs rêves de la nuit, les interprètent, De l'ensemble des
révélations, on conclut qu'un événement majeur
et préoccupant se prépare pour toute la population guincenne.
D'aucuns prédisent que la totalité des détenus sortiront
du Bloc le même jour.
Nous nous livrons à mille et une suppositions, hypothèses,
conjectures et on conclut toujours, qu'après tout, qui vivra verra
!
Et brutalement, un matin, nous restons enfermés pour de bon dans
nos étroites cellules.
Adieu la « récréation », c'est déjà
du domaine du passé !
J'en étais à mon deuxième mois de carême au
camp Boiro : difficile car le minimum même fait défaut.
Entre 12 et 13 heures le déjeuner est servi. Faute d'assiettes, les
jeûneurs gardent leur repas selon les moyens du bord : couvercle du
pot de chambre, feuille de taro, papier journal.
Le repas du soir est introduit par la porte entrebâillee s'il y a
une banane à moitié pourrie tant mieux ; sinon, où
est le problème !
A défaut de récipient pour se faire une réserve d'eau,
le jeûneur se contente de la portion congrue : un litre d'eau qui
ne suffit même pas pour la consommation ordinaire.
Ce jeûne est un véritable supplice supplémentaire que
le détenu s'impose volontairement.
En 1970, les mois lunaire et « officiel » coïncident à
merveille.
Dans la nuit du 21 au 22 novembre, entre une heure et deux heures du matin,
des coups de feu sporadiques éclatent en haute banliene, deviennent
de plus en plus nourris, se rapprochent rapidement de notre quartier et,
subitement, le camp est pris dans le fracas des armes automatiques et des
bazookas.
L'étau se resserre sur le Bloc.
Le capitaine Pierre Koivogui me précise les armes utilisées.
Chacun se blottit dans un coin.
Les geôliers courent en tout sens autour des bâtiments. L'un
voudrait monter dans les branches du cassia, son collègue lui fait
observer qu'il sera « descendu » comme un singe; un autre
conduit sa folle course dans l'arrière-cour.
Les balles ricochent, heurtent en sifflant les montants d'acier de la toiture,
perforent, transpercent les toles au-dessus de nos têtes.
Partout, c'est la débandade, il n'y a plus de chef. C'est le sauve-qui-peut
!
Un instant après, c'est une relative accalmie.
Vers 6 h 30, des rafales de mitrailleuse éclatent au portail ; on
entend les lourds battants grincer en s'ouvrant.
Des militaires africains, parlant portugais, attaquent à la crosse
les battants en bois des cellules.
Le porte-clefs, « pêché » quelque part, tenu
en joue, ouvre porte après porte ; il est suivi d'une horde de militaires
puissamment armés et ceinturés de plusieurs chaînes
de balles ; d'autres manient de petits appareils émetteurs-récepteurs.
Tous les détenus se retrouvent dehors, ils sont surpris, ne savent
que dire à ces « libérateurs » peu ordinaires
4.
Abordant celui qui semble diriger les opérations, le docteur Bokar Maréga demande :
— Chef, si vous savez que le président Sékou Touré est en place, pardon n'aggravez pas notre sort, laissez-nous ici !
Le capitaine Pierre Koivogui enchaîne :
— Mes frères, si nous devons mourir, ne mourons pas dans ce trou,
sortons d'ici !
A pas de course, nous arrivons au portail ; là nous devons passer
par-dessus le cadavre du chef de poste Gaston. Il a pris service, hier soir,
avec le nouveau grade d'adjudant-chef, joyeusement félicité
par tous les détenus, ce qui ne l'a pas empéché d'en
mettre à la « diète »... Il semble qu'il avait
été sommé d'ouvrir le portail et qu'il s'y était
refusé. « Arrosé » d'une rafale de mitrailleuse,
il est coupé en deux. Il baigne dans son sang, les yeux exorbités.
Dans la ruelle du Bloc, les militaires nous alignent. Ils vont du premier
rang au dernier et reviennent, observent chacun et finalement posent des
questions :
— Qui est Fodéba Keïta, Kaman Diaby, Diawadou Barry ?
Personne ne répond.
Ils sont perplexes, posent d'autres questions.
Maintenant, qui d'entre vous veut être Président de la République ?
Nous nous regardons et portons tous les yeux sur Monsieur Balla Camara, seul ancien
ministre parmi nous. D'un signe de tête, il décline le choix porté sur lui !
Au pas, nous sommes conduits autour du mât. Une foule importante de personnes interceptées durant la nuit s'y trouve déjà.
On reconnaît certains d'entre eux.
Une Mercédès ministérielle est stationnée à côté. En y regardant de près, on reconnaît le général Lansana Diané, ministre, ancien président
du Comité révolutionnaire. Tête baissée, à la hauteur du pare-choc arrière, il tente de se dissimuler.
Il est « débusqué » par un des nôtres qu'il avait interrogé : Yaya Diallo le montre du doigt au capitaine portugais debout au milieu de la foule.
Un soldat portugais le prend au collet, lui assène de violents coups de brodequins aux reins et au ventre. Il le fait enfermer au Bloc.
Quand un calme relatif est rétabli, l'officier portugais remet tout le monde en liberté.
Au portail, qui commande l'entrée du camp nous découvrons dans une jeep soviétique le cadavre du lieutenant Sambou Condé, « l'homme qui ne rit jamais », coupé en deux par les balles, les entrailles à l'air.
Le gros de la foule des détenus, baluchon sur la tête ou sous le bras, s'ébranle à pied pour la permanence de Conakry II. Quelques-uns s'affairent sur la Mercédès du général
Diané, forcent, recourbent les plaques minéralogiques avant et arrière, s'y embarquant pêle-méle, Jean-Baptiste Deen au volant. D'autres avec le capitaine Pierre Koivogui, prennent la direction de Conakry I.
Pris dans le feu nourri des miliciens jalonnant la rue de Donka, la voiture, criblée de balles, est abandonnée par les occupants qui se dispersent.
Le capitaine Abou Soumah gagne la Sig de Madina 5 à bord d'une jeep russe abandonnée au camp. Tout le monde se volatilise.
Conduit à pied au nouveau logement qu'occupe ma femme, j'y retrouve mes trois enfants dont l'aînée seule me reconnaît. Je tente de prendre dans les bras les deux plus jeunes, ils me repoussent et disparaissent.
Je veux m'asseoir sur le lit, mes enfants me disent qu'il est interdit à un homme d'y prendre place.
Ils me montrent leur lit défait.
De partout, les armes automatiques crépitent, des véhicules bondés de militaires en armes, casqués, défilent, se croisent, se saluent en levant les poings ; des agents de la force publique, courent, crient, s'interpellent.
Je m'étends, embrouillé, sur le lit des enfants et dors un moment.
Ma femme rentrant précipitamment de Kindia fond en larmes sur moi ; je me réveille, effrayé.
En ville, dans tous les quartiers à la fois, la chasse aux mercenaires et aux détenus politiques libérés s'organise.
Bravant les coups de feu tirés de partout, ma femme court chez de hauts responsables, chacun s'est planqué en lieu rigoureusement secret.
Des nouvelles alarmantes me parviennent ; partout les détenus sont pourchassés, traqués mis en sang, dirigés vers les Permanences du Parti. Une centaine d'entre eux seraient déjà rassemblés. Cruellement ligotés, ils sont prêts à
être expédiés par camions sur Kindia.
Je suis dans une profonde inquiétude. Quel parti prendre ? Rester sur place ? Tous les voisins immédiats savent que je suis là. Je peux à tout moment être extrait de cette maisonnette, battu, ligoté et humilié aux yeux des miens. Prendre le chemin de la permanence ? Je serai intercepté par le premier milicien qui ne mettra pas de gants pour me battre et se faire une gloriole à mes
dépens !
Oh Dieu ! Je suis confondu, réduit au silence ! J'entre dans la chambre et je prie, j'implore avec ferveur la protection divine.
Je décide de rester sur place, advienne que pourra. Je prends mon courage à deux mains, je reste au salon.
Par trois fois, des groupes de militaires font irruption dans le salon.
Je suis transi de peur. Je m'efforce de réprimer la chair de poule que je ressens, j'avance de quelques pas et demande ce qu'ils veulent :
— De l'eau ! de l'eau !
Je les sers volontiers, ils s'en vont à pas de course ; s'ils savaient
!
Le soleil décline et se couche.
Je reprends mes prières, puis me couche dans mon lit quitté
depuis 19 mois et 11 jours. Gloire à Dieu !
De temps à autre éclatent des coups de feu sporadiques auxquels
répliquent les rafales nournes de mitrailleuses. Il en sera ainsi
jusqu'au petit jour.
Je passe une matinée calme, reçois quelques visiteurs auxquels
ma femme fait confiance.
Dans la soirée, vers 16 h, en tenue officielle, au volant de ma voiture,
je regagne le Camp Boiro où je me présente et me constitue
prisonnier.
Le capitaine Pierre Koivogui, mon bon compagnon de cellule, devenu en quelques
heures l'homme fort du Camp, me félicite d'être revenu à
temps.
Portant déjà ses barrettes, il est obéi au doigt et
à l'oeil par tous les officiers du Camp.
Je suis fier de lui, et pourtant, gêné !
Il m'explique, en détail, ses activités depuis notre «
mise en liberté ».
Je pense que les hautes autorités se pencheront sur notre sort avec
le maximum de compréhension.
Lundi, 23 novembre 1970, vers 23 heures, il est convoqué et conduit
au « haut commandement ». Il ne comparait pas devant les hautes
personnalités mais est reçu dans une obscure antichambre et
prié de déposer les armes.
A son retour, il m'en parle.
Je lui recommande la prudence. Il se constitue prisonnier, le dit à
tout le monde mais cela n'empêche pas qu'à toutes les minutes
il soit consulté pour tous les problémes, voire les plus mineurs.
Le 24 novembre 1970, vers 14 heures, un camion « Gaz » bourré
de détenus arrive au camp.
Nous sommes aussitôt ligotés, mon collègue Diara M'Bemba,
Pierre Koïvogui et moi.
Sous l'effet des cordes, des détenus gémissent, pleurent.
Je monte le premier dans les ridelles, m'assois sur le fond plat du camion.
Pierre me suit, il s'assoit entre mes jambes. Le camion démarre ;
après la morgue de Donka, il passe devant la maisonnette occupée
par ma femme. Mon émotion est profonde. Entre les jambes des gardes
et des miliciens qui nous escortent, j'ai une vue furtive de l'habitation
: les enfants jouent devant la porte. Ils ne savent pas que leur malheureux
père est embarqué dans une autre longue aventure dont
seul Dieu connaît le dénouement.
Aux « 32 escaliers », autre prison du Camp Alpha Yaya, on embarque
d'autres détenus parmi lesquels Monsieur Balla Camara ancien ministre,
kidnappé en tricot de corps à son domicile de Gbéssia,
conduit et incarcéré dans cet état. Vainement, il a
supplié qu'on lui apporte sa chemise. Impossible.
Les consignes nous concernant sont données aux hommes d'escorte.
A la moindre tentative de fuite, « arrosez » et jetez les
cadavres par-dessus bord ; ce sont les feuilles mortes de la Révolution
: pas de pitié !
A la sortie du Camp, le camion s'engage sur la route de Kindia. Partout,
nous dépassons des groupes armés.
A bord du camion, les gémissements et les pleurs couvrent parfois
le bruit du moteur ; les hommes d'escorte n'en ont cure !
Sur la pente du mont Labota, Monsieur Balla Camara, écoutant en silence
nos conversations optimistes dit :
Vous ne connaissez pas le président Sékou Touré.
Impitoyablement, il nous tuera tous !
Vers 16 h 30, nous arrivons au carrefour de Foulaya des armes sont en faisceaux,
des hommes en blanc - les responsables politiques de Kindia, sans doute.
Notre camion continue de rouler.
Subitement, un gendarme sort du groupe, se saisit d'un fusil-mitrailleur
tire à bout portant deux rafales sur notre véhicule. Le capitaine
Pierre Koivogui s'écrie :
Oh ! maman...
Mortellement atteint au bas-ventre, il s'effondre dans mes bras ligotés.
Je parviens à lui fermer les yeux ; je ne peux retenir mes larmes.
A ma droite, un adjudant-chef de l'escorte, jambe broyée par un projectile, succombe lentement, par hémorragie; à ma gauche, un autre détenu rend l'âme.
Le camion s'arrête. De tous les côtés le sang gicle,
me coule sous les fesses, coule sur mes habits, emplit mes souliers, coule
du camion et ruisselle sur le bitume.
Tour à tour, des blessés rendent l'âme. Ils sont embarqués
dans une jeep, interceptée là, pour l'hôpital.
Nous sommes débarqués à la Maison Centrale de Kindia
où nous sommes accueillis à coups de nerfs de boeuf par une
demi-douzaine de sbires déchaînés.
La Maison Centrale est un bâtiment austère et solide, aux multiples
fenêtres closes par de gros fers ; le bas des portes est rongé
par la rouille.
Des pensionnaires accrochés aux barreaux, tels des singes en cage,
nous observent avec intérêt
Devenue en quelques heures un véritable camp de concentration, cette
prison est d'une sécurité à toute épreuve.
Nous sommes alignés, accroupis, devant une salle ; nous sommes comptés,
pris en charge, incarcérés avec les premiers arrivés.
Nous nous retrouvons 89, tout nus, accroupis dans une salle exiguë,
surchauffée, puante de sueur. Tout le monde transpire à grosses
gouttes.
En quelques minutes, je commence à transpirer. Serrés, nous
devons rester soit accroupis, soit debout; il n'y a pas de place où
étendre les jambes.
Voilà trois jours et trois nuits que nos collègues sont dans
cette posture, sans le moindre aliment sur la langue.
Un demi-fût garni d'un gros fil de fer en guise d'anse sert de tinette;
une planchette posée dessus sert de siège. Rien ne dissimule
cette toilette. On y monte sous les yeux de tous les détenus. Les
déchets y tombent dans un « floup » percutant, faisant
rejaillir l'eau sale sur les fesses.
Au troisième jour de notre arrivée, les geôliers nous
déposent une bassine de bouillie en ébullition ; ils ordonnent
aux 89 affamés de faire vite, car d'autres attendent.
J'y plonge les doigts et n'en supporte pas la température.
Après huit jours d'atroces souffrances, on nous fait de la place
en transférant dans d'autres régions de nombreux prisonniers
de droit commun.
Cinquante d'entre nous sont conduits dans une vaste salle. On y couche à
même le sol nu. En guise de toilette, un autre demi-fût.
La nuit, on est transi de froid. A tout moment, il faut faire de la gymnastique
pour se réchauffer ; même ceux qui souffrent des pieds marchent
en tous sens toute la nuit. Les gros rats attaquent, mordent les orteils
montent sur certains dormeurs qui se réveillent en sursaut. Les moustiques,
les puces, punaises, cancrelats, les petites souris au museau pointu, ne
nous laissent aucun répit. On se couche mais on ne dort pas.
Nous n'avons toujours pas à manger ; cependant l'eau est servie tous
les matins dans un fût rouillé qui se met à couler dès
que l'on en nettoie le fond.
Dans cette prison, un paradoxe me chagrine : le prisonnier de droit commun
est plus considéré que nous autres : les sbires leur obéissent
aveuglément.
Je confie une commission au plus puissant de ces messieurs. Il convoque
ma femme qui arrive à Kindia. Elle prépare un copieux plat
de « riz au gras » qui transite par la salle des droits communs.
Eux, ils ont le privilège de tout recevoir.
Au crépuscule, à la faveur d'un instant d'inattention des
geôliers, je suis hélé et ce plat m'est jeté
dans les mains.
La profonde satisfaction morale me rassasie; on se partage le plat, chacun
avale sa petite part. Djènè est longuement bénie.
Gloire à Dieu !
Pendant ma courte mise en liberté grâce aux officiers portugais
et à l'occasion de cette rentrée émouvante et agitée
en famille, ma femme m'a conté les souffrances endurées par
elle depuis 19 mois.
Comme je l'ai déjà dit, elle était au huitième
mois de sa grossesse, ayant sur les bras cinq enfants en bas âge,
au moment de mon arrestation.
Quelques heures après cette arrestation, le pouvoir politique la
somma de libérer la maison dans les 48 heures, faute de quoi, l'autorité par le biais du Comité de Base de Coronthie, l'expulserait sans préavis, ni condition.
Les domestiques, subrepticement, l'un après l'autre, avaient déjà disparu.
Ayant couru, en vain, chez tous ceux qu'elle considérait comme nos
amis sûrs, elle se heurta, partout, aux grises mines, au dédain,
au mépris, au ferme refus de toute assistance.
Le délai vint à expiration et tous nos effets furent évacués du bâtiment, empilés devant la porte refermée, les clefs déposées chez qui de droit.
Exaspérée, ne sachant plus que faire, elle prit le parti d'accourir chez mon beau-frére qui, depuis ma tendre jeunesse, m'hébergeait.
Elu, entre-temps président de son Comité, il resta inaccessible
aux supplications humiliées de mon épouse. Jouissant, expliqua-t-il, de la confiance du Parti et de ses électeurs, il ne voudrait, à aucun prix et, pour qui que ce soit, entamer ce capital précieux en tendant la main à la famille d'un « comploteur » même si ce « comploteur » était son propre fils
!
Devant son refus systématique, M. Sako Condé, un de ses locataires
et chauffeur de profession, accepte de prendre la responsabilité
de partager ses deux chambrettes avec ma femme et les enfants.
Certains de nos effets sont confiés à des parents éloignés dans différents quartiers de la ville ; on en empile une partie dans la chambre de M. Condé, les meubles restants seront abandonnés dans la cour, sous la pluie battante. Mais que faire d'autre ?
Djènè et ses deux plus jeunes enfants couchent sur le divan
du salon exposé aux pluies coulant à flot par les persiennes.
Elle est contrainte de se couvrir d'un manteau et de recouvrir les enfants
d'une toile cirée.
Dans le même temps, affamée, elle doit courir auprès
des autorités pour s'informer, plaider le sort du malheureux époux, consulter les marabouts, les charlatans...
Mise à l'index, rejetée par ceux qui, hier, se targuaient
d'une amitié vraie et profonde, elle parcourt et dans les deux sens,
les 5 kilomètres qui la séparent du Camp Boiro. Toujours infatigable.
Elle harcèle le capitaine Siaka Touré qui, selon son habitude,
trouve invariablement des mots agréables pour l'apaiser.
Enfin, pris de pitié, mon frère, le commissaire Balla Touré
accueille généreusement à son domicile, de Coléah,
Djèné et ses enfants.
Certains parents et frères font le vide autour d'elle, mais mon cousin
Daniel Camara l'assiste avec dévouement et bienveillance. Quelques
semaines après mon arrestation, mes parents exigent le partage de
mes effets : l'héritage ! Djènè désempare ; elle ne
sait que faire.
Un matin, ma première épouse arrache brutalement à
l'affection de Djènè, son fils Alsény, sous le prétexte qu'elle risque de l'empoisonner. Djènè est au comble du désarroi, de l'abattement moral et physique.
Elle doit lutter pour se nourrir, subvenir aux besoins de ses enfants, mener
à bon port les démarches entreprises aux fins de récupérer son époux. Persévérer dans l'effort, n'est-ce pas un gage de réussite ?
Elle semble jouir de toute la sollicitude et de la bienveillante compréhension du capitaine Siaka Touré qui ne cesse de l'apaiser par ces mots agréables et doux dont il a le secret.
A l'instigation du capitaine Siaka Touré, elle est reçue par
le Chef de l'Etat [le Président Sékou Touré], qui l'écoute,
l'observe, fixe des rendez-vous, tous manqués. Elle court au village,
fait venir mon vieux père qui plaide, pleure. Peine perdue !
Finalement, des propos aigres sont échangés devant des responsables stupéfaits ; elle quitte définitivement la Présidence.
Un matin, elle est convoquée au bureau du Comité révolutionnaire. Après un moment de réflexion, M. Siaka Touré lui dit qu'il voudrait lui faire une importante révélation, mais se demande si elle peut la supporter.
Elle répond, calmement, par l'affirmative.
Le capitaine lui dit alors :
En dépit de toutes les démarches faites par tes soins au
lendemain de l'arrestation de ton mari, il est condamné à
5 ans de réclusion par le Comité révolutionnaire.
Djènè garde son calme et dit :
Cinq ans c'est peu de chose si sa vie est sauve. Il s'en tirera et c'est
l'essentiel. Ayons confiance en Dieu !
Le capitaine félicite son interlocutrice de son courage, la raccompagne
et lui glisse quelques billets de banque.
Djènè doit lutter sur tous les fronts pour survivre, supplier
pour être ravitaillée, faire la queue avec des hommes frustes
pour obtenir quelques denrées de première nécessité,
se lever au premier chant du coq pour griller des galettes disputées
le matin par les travailleurs et les élèves.
La vie pour elle ne connaît plus de repos. En proie à de cuisantes
douleurs physiques, elle est admise à la maternité où
elle met au monde un enfant de sexe masculin. Rongée d'impatience,
soucieuse de l'état de ses autres enfants, elle quitte clandestinement
la maternité pour reprendre ses courses en tous sens, le frêle
bébé au dos.
Le baptême a lieu en famille à Kindia dans une atmosphère
lourde d'émotion. Tous les frais sont à la charge de Djènè.
De leur côté, mes beaux-parents n'en reviennent pas de leur
déception; on parle d'agents secrets infiltrés dans les rangs
des invités pour suivre le déroulement de la petite cérémonie...
Treize mois plus tard, éclatera au Bloc une affaire de communications
secrètes des détenus avec leurs familles. Les geôliers
intermédiaires seront appréhendés et incarcérés
avec nous.
Djènè est arrêtée, soumise à un long interrogatoire ; deux mois durant, elle est retenue au poste de police ; les enfants abandonnés à la garde de la plus agée (7 ans) sont confiés à une voisine incertaine.
Quand elle jouit d'une brève permission d'absence, à des heures
impossibles, elle jette un coup d'oeil à la maison, court chez des
marabouts, charlatans, qui ont la partie belle en pareille circonstance.
Elle fait des voyages-éclairs à Kindia, Manéah et Forécariah,
en une nuit : à 6 heures du matin, elle doit être présente
à l'appel des gardés à vue.
En quelques semaines, toutes les économies se sont volatilisées.
Djènè vend ses bijoux et tout ce qui peut rapporter de l'argent.
Les effets de valeur sont hypothéqués, la mort dans l'âme.
Fort heureusement, un soir, surprise par le Capitaine au milieu de sa bruyante marmaille,
il la prend en pitié, lui ordonne de rester discrète : non seulement elle
ne doit pas paraître dans les manifestations publiques, mais elle doit s'abstenir
d'aller au marché.
Trois mois durant, elle garde la maison et c'est à tout hasard, un
jour que le Capitaine passe par là, qu'il lève cette sanction
sévère, à la grande satisfaction de Djènè !
Quelques jours après c'est « l'agression portugaise »,
et je me retrouve pour quelques heures à ses côtés...
Notes
1. Lire la liste des « coupables ».
2. Il s'agit évidemment de l'ex-ministre guinéen de la Défense, initiateur des premiers grands ballets folkloriques d'Afrique : Keita Fodéba.
3. L'Hôtel Camayenne a été construit sur 5 étages par l'U.R.S.S. ; il est situé à quelque 300 mètres du Camp Boiro. Le quartier de Conakry II comprend ainsi l'hôtel, l'hôpital, la grande mosquée, le Camp Boiro, etc.
4.Rappelons que le Portugal colonialiste essayait alors (vainement !) de mâter le mouvement de libération nationale organisé par le P.A.I.G.C. (Parti Africain de l'lndépendance de Guinée-Bissau et des Iles du Cap-Vert) dont le dirigeant le plus connu était Amilcar Cabral. Ce dernier s'était réfugié en Guinée-Conakry et logeait dans une villa du quartier de la Minière. Le but des envahisseurs portugais était, avant tout, de délivrer et ramener avec eux les prisonniers portugais du P.A.I.G.C. enfermés au Camp Boiro dans une enceinte spéciale. Aussitôt ceux-ci libérés, les Portugais se retirèrent comme ils étaient venus, laissant les Guinéens du Front de l'opposition guinéenne et les autres se débrouiller entre eux !
5. La Société Immobilière Guinéenne (SIG) est un lotissement datant des années 50 (avant l'indépendance) et située à Madina, quartier de Conakry III.
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