Nubia. Paris. 1984. 79 pages
Après avoir pris connaissance de la lettre, le Président m'a accordé une audience le 9 août 1968 à la case Belle Vue en présence des ministres Elhadj Saifoulaye Diallo et Lansana Béavogui.
Le fond de la lettre — à savoir la cessation des tortures — n'a pas été abordé.
Le Président a simplement stigmatisé le fait que la lettre mentionne la possession par le ministre Fodéba Kéita d'appareils de Police secrète. Cette audience du 9 août 1968 n'a rien changé à rien.
Entre-temps, au cours du premier trimestre 1969, le ministre Fodéba (considéré comme meneur de jeu dans ma lettre du 25 juillet 1968) disparaît de la scène politique. Cette disparition m'amène à penser quun changement heureux va intervenir dans mon sort. Rien ne change.
En août 1969, je saisis individuellement chacun des ministres d'une copie conforme de ma lettre du 25 juillet 1968.
La première conséquérIce de cette initiative est mon arrestation le 2 septembre 1969 sur ordre du ministre de l'intérieur et de la Sécurité, à l'époque le général Lansana Diané.
Après une journée passée à la gendarmerie, je suis remis en liberté.
La deuxième conséquence a été ma mutation du Service national Téléenseignement à l'inspection primaire de Kouroussa en octobre 1969. Là aussi, aucun examen concret du problème posé.
A Kouroussa, du 22 octobre 1969 à ce mois d'août 1980, aucun changement heureux ; au contraire, une exacerbation des persécutions sur ma personne.
En octobre 1980, il y aura onze années consécutives d'action policière ininterrompue.
J'ai gardé le silence et le secret sur ce traitement arbitraire, espérant qu'avec ce temps, il ferait l'objet d'un réexamen au niveau des autorités supérieures du pays. Mais il semble que l'on s'achemine vers une accoutumance préjudic iable à ma santé et à mes droits vitaux à une dignité minima. Mon impuissance et mon incapacité à me faire rendre justice ne peuvent pas me faire renoncer à mon état d'homme.
Quand je cherche une explication à ma malheureuse existence, j'entends parler de raison de magie, une magie pourtant absente des réalités dynamiques et visibles d'une Guinée indépendante et souveraine. Les premiers hauts cadres de cette magie souterraine et publiquement inavouable, les ministres Fodéba Kéita et Moriba Makassouba, ont eu des successeurs qui, s'ils ont gardé l'anonymat, n'en sont pas moins agissants. lis ont la même liberté de langage que leurs prédécesseurs. Le même langage grossier, le même acharnement clandestin à brimer sans raison leurs victimes.
Aucun, dans le flot de paroles que la magie prescrit à ses adeptes n'a précisé mon crime, le crime particulier que la Révolution pourrait me reprocher ouvertement et en toute clarté…
Dans le discours de clôture du 8e Congrès du PDG, le Responsable suprême de la Révolution a, entre autres, déclaré solennellement à la face du monde :
Aujourd'hui 2 octobre 1967, neuvième anniversaire de la Proclamation de la République de Guinée, journée de certitude de la victoire de la Révolution coïncidant avec la clôture du 8e Congrès, départ d'une nouvelle phase de l'action révolutionnaire guinéenne, vous permettrez, camarades, en ce jour solennel, de faire montre des valeurs humaines qu'incarne notre régime en accordant en votre nom un pardon sincère à ceux de nos frères qui, par égarement, avaient tenté de contrecarrer l'histoire de notre pays et qui en retour ont été légitimement châtiés par le PDG et le régime guinéen. Ceux qui en 1961 et 1962 ont été impliqués dans le complot contre le régime vont être libérés aujourd'hui pour fêter avec nous la certitude de la victoire de la Révolution.
Cette mesure a eu pour effet de rendre effectivement vacants les locaux disciplinaires occupés par les militants concernés.
En ce qui me concerne,le traitement discrétionnaire de la Police secrète n'a connu aucun répit. Ma propre maison d'habitation, tout le local où je repose de jour comme de nuit, devient le lieu géométrique des « phonies » où la magie, en la personne des deux initiés, agit sur moi. « Je te poursuis jusquau dernier souffle. Aucun médecin ne saura comment tu t'es éteint » avait dit en 1961 le chef de la magie en Guinée (le ministre Fodéba Kéita).
Ces paroles ne sont pas des ragots de concierge. Elles sont le reflet des réalités douloureuses que je subis seul, sans témoignage possible.
Aussi ma lettre du 25 juillet 1968 garde-t-elle, aujourd'hui, toute son actualité : les exactions de la Police secrète en paroles et en actes physiques continuent de me harceler, de me priver de sommeil, de provoquer des dérèglements urinaires et alimentaires.
Militant anonyme du Parti-État de Guinée, privé de ressource intellectuelle et d'artifice pouvant servir de support à une quelconque magie, je n'ai à opposer à celle-ci que les principes de justice, de liberté, de dignité proclamée dans la doctrine du PDG.
La magie, quant à elle, est confiante dans sa toute sa puissance qui s'exerce, d'après elle, sur tous les Guinéens, directement ou indirectement. Pour la magie — force ondulante comme l'ombre — la Guinée est une chasse gardée où il lui est loisible de faire son bon plaisir. Il n'y a pas de marge à son action.
Quelle que soit la gravité de mon crime — si crime il y a — les autorités politiques et administratives ont, dans l'option révolutionnaire, la mission sacrée d'apporter des lumières sur cette magie qui, contre toute attente et par une cruelle ironie du sort, sévit en Guinée à l'ombre du drapeau de la souveraineté nationale, alors que le régime colonial, connu pour son mépris du bien-être et de la dignité du colonisé, n'a pas connu une telle dégradation de la condition humaine.
Ces lignes sont écrites après dix-huit années d'exactions secrètes, douloureuses et humiliantes.
Dieu veille sur le Guinée.
Kouroussa, août 1980
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