Nubia. Paris. 1984. 79 pages
En guise d'introduction
Témoignage véridique rendu pathétique par les effets de la torture sur la victime. On y trouve, entre autres, l'altération des capacités mentales et des fonctions physiologiques, et la psychose de la persécution chez l'ancien prisonnier : séquelles des substances chimiques et des traitements dégradants reçus en prison.
Koumandian nous lègue ici une dénonciation matérielle et un réquisitoire direct contre Keita Fodéba et ses hommes-liges, qui servirent Sékou Touré avec zèle avant d'être broyés à leur tour par le tyran. Il va jusqu'à attribuer à Fodéba des facultés surnaturelles posthumes lui permettant de « parler à chacune de nos 29 régions administratives et à tout Guinéen dans la plus grande discrétion. »
Cela dit, certains passages disculpent Sékou Touré. Ainsi, Koumandian reconnaît erronément au PDG « d'avoir un grand respect pour le Peuple, pour sa liberté et sa dignité. » Il parle des « institutions démocratiques » (sic!) du pays. Et il en appelle à son bourreau principal pour redresser les torts subis !
Koumandian se situe dès lors aux antipodes de l'approche de Camara Laye, Sako Kondé, Alioune Fantouré, William Sassine, Tierno Monenembo, etc. et de tous ceux et celles qui ont correctement identifié Sékou Touré comme la cause de la tragédie guinéenne.
Après sa libération Koumandian rencontra Sékou Touré trois fois pour demander pour sa réhabilitation et charger Fodéba. Au moment de la deuxième audience ce dernier avait disparu. Et Koumandian lia — à tort — l'arrestation de Fodéba au contenu de sa lettre adressée à Sékou Touré en janvier 1968.
En somme, Koumandian tombe dans le piège en isolant Sékou Touré de la surveillance policière et des camps de concentration (Camayenne/Boiro, Alfa Yaya, Samori, Keme Bouréma, Elhadj Oumar). Il y crut lorsque le président guinéen déclara ignorer tout des « activités incriminées de son ministre». Koumandian s'attendit même à une confrontation promise entre Sékou Touré, Fodéba et lui-même. En vain. En fin de compte, de collusion avec Sékou Touré, Ismael Touré organisa la rencontre — histoire de noyer le poisson. Koumandian ne perçut pas alors que Sékou Touré inventait et supervisait directement les complots successifs.
Fodéba et Magassouba, eux-aussi, l'apprirent à leurs dépens.
Cependant Koumandian rectifie le tir et se reprend dans l'Epilogue —rédigé après la mort de Sékou Touré. En effet il y identifie le président de la république comme le criminel-en-chef, le sacrificateur de « nos valeurs morales les plus chères, […] [et du] droit de vivre de certains Guinéens. »
Mort en 2002, Koumandian fut témoin de la perpétuation de la complotite guinéenne avec l'affaire Diarra Traoré. Il assista, impuissant, à la descente accélérée de la Guinée vers l'autocratie, la répression et la pauvreté.
Tierno S. Bah
En novembre 1961, la république de Guinée — proclamée le 2 octobre 1958 — a trois ans. Sa jeunesse, caractérisée par des difficultés et des oppositions idéologiques parfois dissimulées a connu, sur le plan intérieur, un élan enthousiaste et unanime des populations.
Les cadres du PDG dans l'ensemble, le président Sèkou Touré, en particulier, jouissent d'une autorité sans mélange, et polarisent la confiance des masses populaires.
En novembre 1961, fort de cette exceptionnelle situation, le président Sékou Touré et ses principaux collaborateurs accusent les enseignants de fomenter uncomplot contre le régime.
En 1960, le tout premier complot en république de Guinée est réprimé par sept condamnations à mort dont Elhadj Lamine Kaba, imam de la mosquée de Coronthie et Ibrahima Diallo, Avocat-défenseur.
La répression de ce «complot» ouvre une ère nouvelle entre le pouvoir en place et les populations. Là où il y avait affection, il y a désormais la peur du poteau, la peur de la prison, la peur de la mort violente. Dès lors, les rapports sont modifiés : le Guinéen a désormais peur ; il est méfiant. Le complot dit des enseignants se situe sur cette toile de fond que le régime colonial n'a pas réussi a tisser pendant cinquante ans de présence effective.
Le gouvernement n'a pas besoin de fournir de preuve : il suffit qu'il accuse, on le croit aussitôt.
Ce qui est présenté comme « complot » n'est autre qu'un simple papier, un mémoire rédigé sur papier ordinaire adressé au Président de la république pour justifier le maintien de l'indemnité de direction attribuée aux directeurs d'école primaire sous la Loi-cadre.
Ayant décrété une revalorisation du traitement des enseignants, le gouvernement avait décidé d'une augmentation de solde des moniteurs, instituteurs-adjoints, instituteurs, professeurs, et accordé une indemnité de direction aux directeurs de l'enseignement secondaire.
Pendant le même temps, il supprimait l'indemnité accordée aux directeurs d'école primaire.
Considérant qu'on ne saurait revaloriser en faisant des amputations financières, le syndicat des enseignants entreprit des démarches qui se heurtèrent à un refus qu'il devait comprendre par la suite comme une manoeuvre. Le Secrétaire
général du syndicat, insidieusement visé depuis longtemps, était précisément directeur d'école à 8 classes et bénéficiat de l'indemnité supprimée. On pourrait dire, à cause de lui.
On trouvera plus loin le texte intgral du mémoire. Il permettra à tout un chacun de juger de sa « nocivité », et de son « effet démobilisateur », si nocivité et effet démobilisateur il y a.
Dès qu'il a été décidé en secret de régler le compte des enseignants, une conférence de la CNTG a été convoquée a la Bourse du travail le Jeudi 16 novembre 1961.
Le Samedi 18 novembre 1961, le Bureau directeur du syndicat a été déclaré déchu, sur ordre du chef de l'Etat présent en personne dans la salle.
La même nuit j'ai été arrêté et immédiatement conduit en prison au Camp Camayenne — l'actuel camp Boiro.
Le Lundi 20 novembre 1961, je suis transporté à l'Assemblée nationale vers 23 heures pour être sommairement interrogé. Les lieux sont gardés par des soldats en armes, casqués de fer.
Le Jeudi 23 novembre 1961, je suis ramené du Camp Alpha Yaya où j'étais
enfermé en cellule avec Mamadou Traoré dit Ray-Autra.
A l'Assemblée nationale, un jury présidé par Elhadj Saïfoulaye Diallo prononce les sentences suivantes :
Nous avons assisté à une simple lecture de sentences. Pour la première fois, nous entendions les vocables Haute Cour. Le ministre de l'Intérieur, Fodéba Kéita, a personnellement dirigé le convoi jusqu'à Camayenne.
Le Vendredi 24 novembre 1961, la ville de Conakry élèves et étudiants en tête — a cru devoir organiser une marche pour demander la mise en liberté des enseignants condamnés. Les autorits ont procédé à un grand de forces policières pour s'opposer à cette marche qui s'est soldée par une trentaine et d'étudiants tués et plusieurs autres dizaines de blessés 1.
Pour la première fois, on a eu recours, en pleine paix, à l'arme lourde : trois coups de canon ont été tirés pour bien montrer à Conakry qu'il y a loin de la coupe aux lèvres et que l'Ordre qui régnait à Varsovie 2 peut s'installer dans notre capitale et sur toute l'étendue du territoire.
A l'intérieur du pays, les tentatives de rassemblement des enseignants et parents d'élèves — à Labé et Kankan notamment — ont engendré des dégâts, des internements… et des brutalités inférieures à celles de Conakry.
Afin que personne ne lui demande de concession, le président Sékou Touré a d'ailleurs quitté la ville de Conakry, montrant par là sa dêtermination résolue de mettre à exécution un plan qu'il avait soign eusement mûri.
Malgré toute sa discipline et son dévouement patriotique, le Syndicat des enseignants était devenu, pour le pouvoir, un obstacle majeur, une organisation trop lucide pour ne pas être abaissée, humiliée.
Les étudiants guinéens du monde entier exprimèrent solennellement leur désaccord avec le gouvernement et leur solidarité avec les dirigeants syndicalistes et intellectuels emprisonnés dont ils exigèrent la libération immédiate. Ceux d'entre eux qui étudiaient dans les pays socialistes (URSS 3 et RDA 4 notamment) furent rappelés à Conakry, emprisonnés au camp Alpha Yaya et maltraités…
Au fil des jours, les bonnes volontés n'ont pas manqué de s'intéresser au sort des prisonniers. C'est ainsi que Son Excellence Daniel Solod, ambassadeur de l'URSS en Guinée, a saisi le président Khrouchtchev de la menace de mort qui pesait sur les enseignants en prison, le priant d'intervenir instamment auprès du président Sékou Touré afin d'épargner les vies innocentes. Des cinq condamnés, Bahi Seck seul n'était pas connu à Moscou. Les quatre autres y avaient séjourné en 1958 et en 1961.
En réponse, l'ambassadeur, déclaré persona non grata, fut prié de quitter la Guinée.
Le vice-président du Soviet suprême et ministre des Affaires étrangères de l'URSS, Son Excellence Anastase Mikoyan, est venu spécialement a Conakry négocier le maintien des relations diplomatiques entre la Guinée et son pays. Il a obtenu la nomination d'un nouvel ambassadeur, Son Excellence Dimitri Degtiar.
Des missions diligentes ont été envoyées auprès des présidents Houphouët-Boigny et Modibo Kéita pour les prier d'intervenir à leur tour auprès du chef de l'Etat guinéen. Toutes ces démarches ont été utiles puisqu'au moment où nous écrivons, les cinq condamnés sont tous vivants : trois en Guinée et deux à l'extérieur.
Mais il faut dire que cette condamnation a fait de nombreuses victimes dont certaines ont souffert dans leur conscience et qui nous ont rejoints dans les prisons de la République. Il s'agit de vrais frères, des intellectuels d'une probité exemplaire qu'on a arrêtés pour emprisonner avec eux la vérité. C'étaient :
Ils doivent être remerciés de leur active, de leur attachement aux libertés démocratiques, au respect de, la dignité, humaine.
Il fallait, pour le triomphe personnel du président Sékou Touré, que les enseignants, à travers leur organisation syndicale, soient désarmés, réduits à subir machinalement sa volonté toute-puissante.
En prison l'on n'a pas manqué de ridiculiser, voire bafouer les détenus par toutes sortes de provocations et de sarcasmes. Les gardiens téléguidés par « phonie » passaient le plus clair de leur temps à dire «classe… classe… classe… » pour signifier aux prisonniers qu'ils ne sont plus en classe.
A cette époque le Camp Camayenne n'a pas de toilettes. Les détenus satisfont leurs besoins naturels dans leurs cellules. Il n'y a pas de pot de nuit. Dans cet ordre, des améliorations interviendront bien tard quand déjà certains « camarades » sont atteints.
Ce n'est qu'après deux ans qu'il a été possible. d'avoir à sa disposition du savon. Antérieurement, les prisonniers étaient lavés par jets d'eau tous les quinze jours.
Sur le plan international, le régime policier guinéen venait en deuxième position pour l'équipement et pour le mauvais traitement subis dans les locaux disciplinaires.
C'est pour cela qu'une délégation internationale de juristes est arrivée en Guinée. A la suite de quoi, l'alimentation a été enrichie pour lutter contre l'avitaminose déclarée chez certains d'entre nous.
Cet aspect, ce contenu de la prison, jurent évidemment avec les professions de foi et les déclarations publiques des cadres dirigeants du PDG.
Avant de devenir le Camp Boiro, le Camp Camayenne n'avait pas meilleure réputation. Il faut toutefois dire, pour le respect de la vérité, que tous les policiers n'étaient pas des Javert. Parmi eux, des hommes généreux, sensibles à la douleur de leur semblable. Un hommage est à rendre ici à leurs bonnes actions.
Ainsi, voilà le président Sékou Touré satisfait, certains de ceux qu'il ne porte pas dans son coeur étant en lieu sûr, retirés de la société active. Mais le pays, dans sa marche, lui donnera l'occasion de vérifier que des mécomptes accompagnent très souvent les plus grandes victoires.
Pendant que nous étions enfermés, d'autres « complots » ont été découverts... Notre but n'est pas de nous y arrêter.
Pendant cinquante ans de présence coloniale, n'y a pas eu un seul complot 5. On doit s'interroger sur la prolifération des mouvements subversifs et des tentatives de renversement dont, par période calculée, le PDG a eu à se plaindre.
Ceux que nous avons appelés les impérialistes ont, à ce point de vue, laissé des traces sereines 6. Ils ont connu la guerre chez eux : la guerre de 1870, la guerre de 1914, la guerre de 1939 avec leurs frères ennemis, les Allemands.
S'ils ont appliqué un traitement, spécifique aux prisonniers de guerre entre eux, dans leurs pays, en pleine paix, il n'y a eu ni torture, ni grossièreté, ni déni de justice. La loi égale pour tous a arbitré les rapports intrasociaux.
Le mémoire qui suit est une pièce à conviction pour éclairer le lecteur sur la bonne foi de ceux qui, le 23 novembre 1961 ont, au nom d'une Haute cour qui n'a eu qu'une seule session, condamné si lourdement les enseignants.
Notes [T.S. Bah]
1. Et aussi un mort à, un manoeuvre-peintre qui travaillait à la devanture de la Permanence régionale. Il fut fauché par une balle «perdue».
2. Allusion à l'insurrection des travailleurs de Varsovie (Pologne) contre les abus de l'Empire russe du 21 au 25 juin 1905. La répression du soulèment fit des centaines de morts et des milliers de blessés.
3. L'Union des Républiques Socialistes Soviétique (URSS) était formée par l'actuelle Fédération de Russie et quinze républiques fédérées (Géorgie, Ouzbékistan, Tadjikistan, Arménie, etc.). Pendant la guerre froide (1945-1991), l'URSS et ses alliés (Bulgarie, Chéchoslovaquie, RDA, Hongarie, Pologne, Roumanie) formaient le camp socialiste ou bloc de l'Est, rival du camp capitaliste, ou bloc de l'Ouest. L'URSS s'effondra graduellement à partir de 1987. Elle fut dissoute le 7 février 1990.
Le bloc de l'Est fut un principal support du régime de Sékou Touré. Face au refus des Etats-Unis (Morrow) et de la Grande-Bretagne, le jeune président guinéen se tourna vers le bloc de l'Est. Par contre, les régimes socialistes lui fournirent armes, munitions, équipement et formation. Les Tchèques participèrent à la construction du bloc pénitentier Camp Boiro. L'Union Soviétique, la RDA, l'Egypte, l'Algérien formèrent les cadres de l'armée et des services de sécurité. Sékou Touré utilisa ces moyens et ressources pour imposer un régime policier et sa propos colonisation de la Guinée.
4. République démocratique d'Allemagne, qui, depuis la chute du mur de Berlin, a fusionné avec l'ex-République Fédérale d'Allemagne (RFA) dans l'actuelle Allemagne.
5. En réalité, les méthodes policières du régime de Sékou Touré prolongeaient les abus et les violations de la colonisation française, du complot contre Alfa Yaya aux fausses promesses de la Loi-cadre, en passant par l'indigénat, le travail forcé, les réquisitions de guerre, et l'utilisation des troupes noires comme chair à canon durant la Première (1914-18) et la deuxième (1939-45) guerres mondiales .
6. En dépit d'efforts intéressés et tardifs de développement (infrastructure, école, santé), le bilan de la colonisation europénne, en général, et française, en particulier, ne fut pas « serein ». Au contraire, précédée par la Traite des Noirs et l'esclavage, la colonisation créa plus de problèmes qu'elle n'en résolut, laissant des cicatrices (pauvreté, aliénation) profondes et vivaces.
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