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Camp Boiro Memorial / Témoignages de survivants


Mahmoud Bah
Construire la Guinée après Sékou Touré

Paris. L'Harmattan. 1990. 210 pages

Chapitre I
A L'ASSAUT DU POUVOIR (1950-1958)

Les années 50 voient l'irruption d'un homme sur la scène politique guinéenne. Cet homme s'appelle Sékou Touré. Son verbe percutant sensibilise le coeur des opprimés, mais le discours tonitruant cache une soif pathologique de pouvoir. Son comportement social relève plus du théâtre et de l'égocentrisme que de l'honnêteté intellectuelle, de la grandeur d'âme et de l'amour de la Patrie.

1953: c'est l'année où j'entre au « Collège moderne » de Conakry-Donka. Je découvre cette ville de Conakry où la chaleur vous tient nuit et jour, ce qui me fait regretter d'avoir quitté Labé où les nuits sont plutôt fraîches.
La plaine de Donka s'étend sur quelques deux cents hectares. Elle n'est occupée, à cette époque, que par les bâtiments du collège moderne et technique. Nous disposons de beaucoup d'espace et, plusieurs fois dans la semaine, nous finissons l'après-midi sur la plage voisine.
L'activité de Conakry se note par l'important trafic routier et ferroviaire devant les façades nord et sud du collège. De même on observe, lorsqu'on quitte l'internat le week-end, une grande animation dans le centre de Conakry où fonctionnaires, ouvriers, commerçants, s'adonnent, après le travail, à des activités politiques, syndicales, sportives, artistiques…

L'affaire dont on entend le plus parler à cette rentrée scolaire de 1953, c'est la grève du syndicat guinéen.
Au cours des derniers mois de cette année, le syndicalisme va s'affirmer en organisant et en réussissant une longue grève.
Du 21 septembre au 25 novembre, les travailleurs du chemin de fer, des travaux publics et de différents services publics et privés
Malgré une campagne hardie et musclée, Sékou Touré, candidat du PDG aux élections de 1954, est battu. Par Diawadou Barry.

Le vainqueur de Sékou est un agent comptable de l'administration. Diawadou a environ quarante-cinq ans en 1954. Ses méthodes d'action politique sont diamétralement opposées à celles du PDG. Lui, travaille plutôt en coulisses, en petits cercles et ne pratique pas l'action de masse. Son parti, le Bloc Africain de Guinée (BAG), ne mène pas une action aussi vive que le PDG.
Les commentaires vont bon train à Conakry après ces élections de 1954. Nombre d'observateurs affirment que le résultat n'est pas surprenant car Diawadou a la faveur du pouvoir colonial.
L'administration avait certes ses favoris parmi les candidats à la députation. En 1954, ni Diawadou ni Sékou ne mettaient en cause la présence française en Guinée. Sékou semblait plus enclin à bousculer certaines pratiques coloniales injustes. Aussi, le pouvoir se méfiait-il de lui à ce moment-là. En remplacement de Yacine Diallo, Diawadou Barry fut donc élu député guinéen au Palais Bourbon (Paris).
Sékou Touré analysa profondément son échec. Il passa en revue tous les facteurs internes et externes pouvant influer sur sa marche vers le pouvoir politique :

Soucieux avant tout de la forme que doit prendre et revêtir chaque action à mener en Guinée, Sékou Touré se donne une réponse précise à chacune de ces questions. Il a deux atouts majeurs:

Fort de sa brillante expérience syndicale, de son pouvoir de communication avec tous les milieux sociaux, de sa connaissance de la société guinéenne en pleine évolution, il va mettre au point une habile stratégie et une vigoureuse tactique. Désormais, il va s'attacher intensément à la réalisation de ses ambitions. Il lutte exclusivement pour la conquête du pouvoir politique.

La Victoire passe par la Violence?

Après la validation de l'élection de Diawadou, des incidents éclatent à Conakry et dans les environs. Affrontements sanglants, bagarres, incendies, massacres, armes à feu, armes blanches… tout y passe.
A Tondon, environs de Dubréka, une jeune femme enceinte, M'Balia Camara, est éventrée au cours d'un affrontement. M'Balia est militante du PDG; son agresseur est membre du BAG.
M'Balia Camara restera l'héroïne du PDG. 1
Le PDG dispose maintenant de plusieurs sections « d'assaut » à travers tout le pays. De véritables commandos de choc sont lancés dans les villes et les villages.

De 1954 à 1958, les affrontements et coups de main ne cesseront pas, en particulier en Basse-Guinée et au Fouta.
De la plaine de Donka, les élèves pouvaient observer les incendies à Dixinn, Madina, Coléah.
Les commandos reçoivent des ordres précis: briser tous ceux qui ne se déclarent pas militants du PDG et ne présentent pas leur carte de membre. Leur mission est permanente. Ils sèment la violence et la peur partout où ils passent. Ils agiront ainsi jusqu'en 1958.
Momo Jo, un de leurs chefs, est particulièrement connu et redouté pour sa cruauté et ses actes de flibustier.
Pour les commandos, tout membre du parti de Diawadou Barry est anti-PDG. Diawadou appartenant à l'ethnie peule, beaucoup de commandos vont assimiler les Peuls aux anti-PDG. Au point que les affrontements apparaîtront souvent comme des oppositions entre groupes ethniques.
D'autant que ces commandos sont recrutés dans la masse des chômeurs et déracinés de Conakry, donc des éléments marginaux de la société, des gens sans instruction, quelquefois sans foi ni loi.
Cette terreur instaurée par le PDG s'apparente sur beaucoup de points à celle utilisée par les nazis allemands pour des objectifs analogues: la conquête du pouvoir. Suivant le milieu sur lequel ils agissent, les agents du PDG utilisent tantôt l'affrontement physique, tantôt les insultes grossières, tantôt le chantage, tantôt l'humiliation. Par cette attitude constante de ses hommes de main, le PDG se révèle une organisation de nature nazie (national-socialiste), plus que social-marxiste.
Aucune déclaration d'apaisement, même hypocrite, n'est faite par Sékou Touré, et pour cause: il est le chef d'orchestre, le metteur en scène de cette tragédie! Il applique un plan politique mûrement arrêté et entraîne la Guinée dans les filets qu'il a tissés.

L'administration coloniale suivra de près ces événements, mais ne fera pratiquement rien pour arrêter les affrontements. La raison en est donnée par un des pionniers du PDG, Deen Oumar Camara, qui dira :

«Le directeur de la Sûreté était un Eurasien, M. Imbert. C'était un progressiste. Il était en contact permanent avec le PDG-RDA. Il nous laissait les mains libres. Nous bénéficiions de la complicité de l'administration.» 2

Ainsi, Sékou Touré avait trouvé des bras droits dans l'administration coloniale. Son plan mûrissait bien et son parti s'implantait chaque jour plus fortement dans le pays.

La Victoire passe par les Femmes

En Guinée, pourtant fortement marquée par l'islam (90% de musulmans), l'ignorance (90% d'analphabètes à l'époque), les clivages ethniques, les différences socioculturelles…, la vie moderne s'implante à une bonne allure. Le mouvement des personnes devient très important; les Guinéens commencent à se familiariser avec la voiture, le train, l'avion, le bateau, le téléphone.
Une nouvelle vie publique apparaît, exhibitionniste, théâtrale. Elle attire par cela même les femmes oisives des villes. Sékou Touré, mesurant la force politique que représente le corps électoral féminin à l'heure où le droit de vote est accordé à tous les citoyens d'outre-mer, va saisir cette nouvelle vague et faire de l'électorat féminin le moteur de sa marche vers le pouvoir. Pour briser le patriarcat, libérer la femme de l'emprise du mari et la sortir du foyer, Sékou Touré lance le célèbre mot d'ordre:

« Chaque matin, chaque midi, chaque soir, les femmes doivent inciter leurs maris à adhérer au PDG-RDA. S'ils ne veulent pas, elles n'ont qu'à se refuser à eux; le lendemain, ils seront obligés d'adhérer au RDA ! »3

Ce mot d'ordre est massivement suivi par les femmes. Dès 1955, plusieurs ménages connaissent beaucoup d'ennuis car les femmes violent le devoir conjugal et quittent la maison quand bon leur semble. Beaucoup de familles furent ainsi disloquées.
Le PDG lance beaucoup d'activités animées par des femmes. Ces activités contribuent à créer une atmosphère de libération physique et sociale de la femme dans tout le pays.

Dans ses causeries avec des proches, Sékou Touré avouera très souvent qu'il se fait un devoir d'avoir des rapports intimes avec les femmes qui « dynamisent » la vie du Parti, car, selon lui, ces femmes le considèrent comme leur mari! Et jusqu'en 1970, il passera pour «l'homme des femmes guinéennes»…

Certains observateurs voient là un courant d'émancipation de la femme, qui ne peut être que bénéfique pour le pays. Pour d'autres, il n'y avait dans ces attitudes que dévergondage, inconduite et vices nuisibles à la société guinéenne.
Toujours est-il que ce courant balaye tout le pays. Tous les responsables et agents du PDG suivent l'exemple du chef, chacun considérant que toutes les femmes de son secteur lui appartiennent ! Les enfants naturels naissent à une cadence folle dans toutes les familles, même les plus rigoureuses. Voilà l'une des formes d'humiliation qu'ont subi beaucoup de chefs de famille respectueux des prescriptions morales et religieuses.
Emancipation? Libération? Intégration de la Femme? Ce qui est certain, c'est que, par une tactique audacieuse, Sékou Touré a réussi à mettre la femme guinéenne de son côté pour la conquête du pouvoir. Va-t-il en faire une citoyenne responsable et engagée pour développer ce pays? Va-t-il en faire un objet de propagande, une « potiche » ou une « boniche »?
L'affirmation de l'égalité des droits et des chances est nette au sein du mouvement politique. On assiste même à la formation, sous l'égide du PDG, d'un groupe féminin de pression.
Claude Rivière pense que, « bien encadrées et enthousiastes, les femmes resteraient un des atouts majeurs du progrès social en Guinée, si le Parti lui-même ne se laissait pas désagréger par les multiples luttes d'intérêts qui couvent en son sein ». 4
En fait, le PDG n'est pas guidé par une volonté de progrès social et économique pour la Guinée, mais uniquement par l'accaparement à tout prix du pouvoir politique.

La Victoire passe par le louvoiement et l'entente avec les patrons du pouvoir colonial

Pour mettre toutes les chances de son côté, lors des prochaines élections, Sékou entreprend de rassurer l'administration coloniale.
Il déclare à tous les hauts fonctionnaires qu'il n'est pas communiste et ne le sera jamais. Il désaffilie le syndicat guinéen du syndicat français CGT (Confédération générale du Travail) pour marquer ses distances vis-à-vis du PCF (Parti Communiste Français).
Son éloquence, son charme, le chaleureux accueil qu'il est capable de manifester font le reste. Il possède un charisme réel. Il est populaire et sait sympathiser avec tout le monde, en particulier avec les simples gens.
Bernard Cornut-Gentille, Gouverneur général de FAOF, en fait son protégé et aide Sékou à obtenir de nombreux soutiens et sympathies dans l'administration et les milieux politiques français. La gauche et l'extrême gauche soutiendront constamment Sékou Touré dont le langage est proche du leur.

Ainsi, la violence, la femme et le louvoiement permettent au PDG de devenir un puissant parti politique dans le concert guinéen, africain et francophone, et à son Secrétaire général de se hisser au rang des grands leaders politiques d'Afrique Noire. Entre 1954 et 1958, il y eut comme un raz-de-marée PDG en Guinée.
Aux élections législatives du 2 janvier 1956, nette victoire du PDG sur le BAG. Trois sièges de députés étaient à pourvoir au suffrage universel. Le PDG en obtient 2 (Sékou Touré et Saïfoulaye Diallo) et le BAG 1 (Diawadou Barry). Mais Sékou estime sa victoire incomplète. Il maintient sa pression sur les autres partis et sur la population. Il organise des attaques systématiques contre ceux qui n'ont pas adhéré à son parti. Dans tous les milieux, on ne parle que du PDG-RDA, en bien ou en mal.
Elhadj Chaïkhou Baldé 5, instituteur de la première génération d'enseignants guinéens, écrit dans ses « Notes sur l'évolution »:

« Les Fulɓe peuvent croire en ce RDA dont la vie légendaire annonça le réveil de l'Afrique. Mais les Fulɓe ne verront en Sékou Touré qu'un monstre sanguinaire, armé de yatagan, surgissant de l'ombre. »

Ces mots, écrits en 1957, s'avéreront vrais non seulement pour les Fulɓe (Peuls), mais aussi pour tous les autres Guinéens.
En politique comme dans toute entreprise, c'est le résultat qui compte. De gré ou de force, les masses guinéennes voteront PDG.
Aux élections du 3 mars 1957, le Parti de Sékou remporte une victoire écrasante et obtient 57 sièges sur 60 à l'Assemblée territoriale.
Ainsi, par des mots d'ordre qui correspondaient souvent aux aspirations immédiates des masses, par des actions violentes bien orchestrées, par une mobilisation forcée à partir d'idées plutôt vagues, mais avec une mise en scène impeccable, par la passion verbale où l'on confond liberté et libertinage, démocratie et défoulement, violence et violation…. un peuple tout entier met son destin aux pieds d'un éléphant. Un éléphant qui, sur les grandes lignes — indépendance, développement, société — n'a jamais exposé ses idées. En a-t-il d'ailleurs?

La Loi-Cadre de 1956

L'Empire colonial français se rétrécit d'année en année et le peuple de France se lasse de ces guerres coloniales qui n'en finissent pas.
En Algérie, les combats font rage et le gouvernement français éprouve de sérieuses difficultés politiques, économiques et sociales. Manifestement, cette Union Française lui pèse lourd sur les épaules. Il décide de lâcher du lest du côté de l'Afrique Noire en donnant aux colonies de cette région une semi-autonomie de gestion. Ce fut la loi-cadre ou loi Gaston Defferre, votée le 23 juin 1956.
Par cette loi, un gouvernement du territoire guinéen est formé et comprend:

Les observateurs reprocheront à cette loi de consacrer la division de l'Afrique Noire en micro-Etats peu viables.
Sékou Touré forme donc un gouvernement de semi-autonomie (affaires intérieures). Ce gouvernement prend quelques décisions concrètes: redécoupage administratif, relèvement du salaire minimum (SMIC)… La décision la plus importante est la suppression de la chefferie coutumière dans tout le pays. Auparavant, les chefs de canton étaient nommés par l'administration coloniale et exécutaient les ordres des commandants de cercles concernant les impôts, travaux publics, campagnes sanitaires, recrutements…
Beaucoup de chefs de canton ne cachaient pas leur opposition au PDG. En supprimant la chefferie et en la remplaçant par des agents (commandants d'arrondissements) nommés par le nouveau gouvernement, le PDG achevait sa mainmise sur l'ensemble du territoire.

Le Putsch d'Alger

1958 : rien ne va plus dans les milieux politiques en France! Les gouvernements se succèdent à une cadence folle tandis que les embuscades se multiplient dans le djebel algérien où la guerre fait chaque jour de nombreuses victimes. Cette déconfiture politique rejaillit sur l'armée. Le 13 mai 1958, un Comité de Salut public où siègent des officiers supérieurs est formé à Alger. Le gouvernement français, à Paris, est pris de cours et n'a pas les moyens nécessaires pour se faire obéir. C'est alors que René Coty, Président de la République, décide de faire appel « au plus illustre des Français »: le général de Gaulle. Il lui demande de prendre en mains les affaires du pays et d'épargner à la France « le chaos » qui la menace.
De Gaulle accepte et propose de doter la France d'une nouvelle Constitution qui remettra de l'ordre dans la vie politique française. Cette Constitution envisage de nouveaux types de rapports entre la France et les Territoires d'outre-mer.
Un référendum sur cette Constitution est fixé au 28 septembre 1958.

Pour un Oui ou pour un Non

Un grand débat national, libre et ouvert, a lieu en Guinée à l'occasion de la campagne pour le Référendum de 1958.
C'est d'abord au sein du mouvement étudiant guinéen que les idées et les positions les plus claires sont avancées. Les associations régionales d'élèves et d'étudiants sont devenues très influentes dans toutes les régions du pays entre 1954 et 1958. Durant les vacances scolaires, de juillet à octobre, ces associations mènent une intense activité culturelle et sociale: cours de vacances, alphabétisation, conférences, théâtre, rencontres de jeunes, visites de sites historiques et touristiques.
L'Association des élèves et étudiants de Labé groupe, en 1957, plus de 100 membres actifs: collégiens, lycéens, normaliens, étudiants des universités et des écoles supérieures. Le patriotisme et le nationalisme des étudiants s'affirment nettement à chacune de leurs manifestations.
De nombreuses conférences-débats traitent de l'émancipation des masses, de l'indépendance nationale, du développement économique et social. Ces conférences connaissent une forte affluence dans les villes; elles sont faites en français et en langues nationales: soussou, peul, malinké, kissi,… Elles familiarisent le Guinéen avec le débat politique et culturel. Intellectuels, fonctionnaires, commerçants, travailleurs salariés, prennent conscience de la notion de « pays colonisé », de « pays dépendant et indépendant », de « pays développé », etc.
L'action des étudiants entre 1955 et 1958 avait permis de populariser l'idée d'indépendance en Guinée. Aussi, lorsque la campagne pour le référendum est lancée, les étudiants n'ont-ils aucune difficulté à démontrer que la Guinée peut et doit prendre son indépendance. Le référendum annoncé pouvant conduire à l'indépendance en cas de victoire du NON, les étudiants, par des affiches, des publications, des conférences, des contacts individuels, s'engagent à fond pour la victoire du NON.

Mais les étudiants ne forment pas un parti politique. En 1957, il y a trois partis politiques en Guinée:

A côté de ces partis politiques, il y a une foule d'associations socioculturelles à caractère régional ou ethnique:

En 1958, le BAG et la DSG fusionnent et forment la Section guinéenne du Parti du Regroupement Africain (PRA) (qui est un ensemble panafricain comme son nom l'indique): le RDA et le PRA deviennent ainsi les deux grands partis politiques de la Fédération de l'Afrique Occidentale Française.
Réunis en congrès à Cotonou, les membres du PRA décident de faire campagne pour le NON, affirmant ainsi leur option pour l'indépendance immédiate des colonies.

Ainsi, en ce mois de juillet 1958, le mouvement étudiant et le PRA engagent les Guinéens à voter NON au référendum.
Reste le PDG. Jusque-là, pas de référence à l'indépendance ou à un quelconque mode de développement économique dans les déclarations des responsables du PDG. Ils parlent bien de « liberté » et leur journal a d'ailleurs pour titre Liberté. Mais il s'agit de toute évidence d'une liberté de l'individu dans le cadre de l'Union Française.
L'arrivée du Général de Gaulle à Conakry, le 25 août 1958, les multiples tractations au sommet, le choc de personnalités aux mentalités socio-politiques différentes… vont conduire Sékou Touré à adopter la même position que les étudiants guinéens et le PRA-Guinée.

Un tribun de classe

Tout Conakry est rassemblé ce jour-là dans le quartier administratif, à l'arrivée du Général de Gaulle. En ajoutant les milliers d'hommes et de femmes venus de l'intérieur, cela fait quelque cent mille personnes qui veulent voir et écouter les politiciens et leurs politiques.
Après le bref discours de bienvenue de Saïfoulaye Diallo, Président de l'Assemblée Territoriale, Secrétaire politique du PDG, Sékou Touré, Vice-Président du Conseil de Gouvernement, Secrétaire Général du PDG, prend la parole. Son accent est percutant; son verbe résonne comme un marteau sur l'enclume. Sa voix, mi-grave à l'époque, déclame des revendications assez générales sur la dignité humaine. Sa dialectique s'inspire directement et nettement de la littérature marxiste et des grandes idées de quelques hommes politiques de l'histoire universelle. Le discours est bien rédigé et l'orateur l'interprète en excellent acteur qu'il est.
Devant lui, Charles de Gaulle, un militaire de classe qui a résisté, combattu et vaincu l'envahisseur nazi, mais aussi un homme d'expérience, de bon sens et de réflexion, qui représente la France, la puissance coloniale.
Sékou Touré parle:

« Nous avons, quant à nous, un premier et indispensable besoin: celui de notre dignité. Or il n'y a pas de dignité sans liberté… » 6

Ces mots vont droit au cœur et à l'esprit des colonisés et autres opprimés; ils expriment les sentiments et ressentiments de chacun. Le ton se fait de plus en plus saisissant à mesure que l'orateur sent la communion entre la foule et lui. Il continue:

« … Toute contrainte imposée et subie dégrade celui sur qui elle pèse, lui retire une part de sa qualité d'homme et en fait arbitrairement un être inférieur. Nous préférons la liberté dans la pauvreté à l'opulence dans l'esclavage.» 7

La foule applaudit puissamment et l'atmosphère monte en chaleur et en pression. Ce discours, retransmis à la radio, fera rapidement le tour de la Guinée et du monde francophone. Sékou Touré vient de faire une entrée éblouissante sur la scène politique internationale. Son discours, rédigé sur fond anticolonialiste et présenté dans un style qui rompt avec le protocole habituel des discours de réception, fait apparaître un homme qui a quelque chose à dire. Aucune allusion, dans ce discours, à « l'homme du 18 juin », expression chère aux admirateurs du général.
Bien qu'ayant reçu auparavant une copie du discours de Sékou Touré 8, le général de Gaulle en reste comme souffleté. Sa réponse jaillit claire et nette, réponse d'homme politique hautement avisé de la vie des nations et des peuples :

« Je dis, plus haut ici qu'ailleurs: que l'indépendance est à la disposition de la Guinée. Elle peut la prendre. Elle peut la prendre le 28 septembre en disant NON à la proposition qui lui est faite et, dans ce cas, je garantis que la métropole n'y fera pas obstacle. Elle en tirera bien sûr les conséquences, mais d'obstacle elle n'en fera pas, et votre pays pourra, comme il le voudra, dans les conditions qu'il voudra, suivre la voie qu'il voudra.» 9

Ces mots achèvent de surcharger l'atmosphère. Deux orateurs ont parlé dans un style et sur un ton révélateur de leurs personnalités. Une foule politiquement mobilisée a réagi aux discours comme si elle participait directement au débat. Dès lors, les réactions de Sékou Touré et de Charles de Gaulle tiendront davantage compte de l'atmosphère ainsi créée que du contenu réel du discours de Sékou Touré.
Dans cette ambiance de choc politique, on a comme l'impression que les deux leaders sont diamétralement opposés dans leurs lignes politiques. C'est certainement le sentiment du Général, qui manifestera une certaine nervosité, un agacement. Il partira d'ailleurs sans serrer la main de Sékou Touré, et avouera à Pierre Messmer et Bernard Cornut-Gentille:
— On ne peut rien faire avec cet homme-là!

Pourtant, le PDG n'a pas encore pris de décision officielle concernant le vote au référendum. Les tentatives du Gouverneur pour concilier les attitudes du Général et de Sékou Touré ont échoué.
Le PDG demande que la nouvelle Constitution donne plus de garanties en matière d'évolution politique des colonies (droit au divorce franco-africain, droit à l'indépendance et à l'égalité juridique des peuples associés…) Mais pour le Général de Gaulle, la nouvelle Constitution est à prendre ou à laisser.
Début septembre 1958, le PDG décide de voter NON au référendum, n'ayant pas obtenu les garanties qu'il demandait.

Une volonté nationale. Un élan patriotique

Ainsi, à la mi-septembre 1958, toutes les forces politiques guinéennes sont unanimes pour voter NON et accéder à l'indépendance: Mouvement étudiant, Parti du Regroupement Africain de Diawadou Barry et de Ibrahima Barry III, Parti Démocratique de Guinée de Sékou Touré et de Saifoulaye Diallo, tous engagent la population à voter NON.
De Benty à Siguiri, de Boké à N'Zérékoré, une conscience nationale a germé dans les esprits et la volonté d'indépendance devient ardente dans le cœur de l'écrasante majorité des Guinéens. Un vent de liberté et de libération, d'unité et de progrès, balaye les quatre régions du pays. Chacun y a mis du sien: intellectuels, travailleurs, étudiants…

A la veille du 28 septembre — c'est d'abord cela que l'Histoire doit enregistrer, s'agissant de l'évolution politique de la Guinée — Sékou Touré a certes fait un discours remarquable qui lui donne une autre dimension sur la scène politique nationale et internationale, mais les étudiants guinéens ont, avant lui, largement sensibilisé les populations à l'idée d'indépendance.
Quand plus tard la propagande du régime présentera Sékou Touré comme « l'homme du 28 septembre », la vérité historique nuancera et précisera qu'il s'agissait plutôt du « Peuple du 28 septembre ».
A ceux qui s'inquiètent du fait que la Guinée soit encore dans une situation moyen-âgeuse, incapable de fabriquer même une aiguille, les patriotes expliquent que c'est l'indépendance et la volonté qui mènent au savoir-faire national.
C'est donc dans un élan patriotique général, avec une conviction politique profonde, que Guinéens et Guinéennes se rendent aux urnes ce dimanche 28 septembre 1958.

Je suis désigné comme secrétaire du bureau de vote de Zâwia, au nord-ouest de Labé, bien que n'étant pas civilement majeur à l'époque. C'est que l'administration doit confier le secrétariat des bureaux de vote à des lettrés et, manquant de personnel, elle a fait appel aux étudiants en vacances à cette époque de l'année.
Zâwia est un des grands centres religieux du Fouta Djalon, à l'instar de Kula Mawnde, Sagale, Labé-Dheppere… Beaucoup de taalibaabhe (étudiants) y apprennent les dogmes de l'islam, les sciences humaines, la langue arabe. Mon oncle Thierno Mamadou Bah, membre du PRA, m'a remis une lettre pour le chef religieux de Zâwia. Après lecture de la lettre, le derviche, qui mène dans ce village une vie cloîtrée et presque ascétique, me signifie en termes très sobres, laconiques, que le nécessaire sera fait.
La journée est très calme, comme le village lui-même. Très peu de femmes sont venues voter car, à Zâwia, les femmes ne sortent pas beaucoup de leur galle (habitation) et le vent de l'émancipation féminine n'a pas encore soufflé ici.
Vers 17 heures, le président du bureau de vote, un ancien combattant de la guerre 1939-45, et moi-même, décidons de fermer, les électeurs ne se présentant plus. Je fais mes comptes:

Je demande au président si nous pouvons faire voter tout le monde.
— Comment cela? répond-il.
— En mettant nous-mêmes les bulletins dans l'urne !
— Pas normal, rétorque-t-il. Mais je vous fais confiance ! Faites pour le mieux!

Je prends quelque 300 bulletins NON et les jette dans l'urne. Puis je remplis le bordereau. Nous reprenons la route et arrivons à Labé-Ville vers 19h30. Nous déposons le dossier au centre de dépouillement et nous signons le procès-verbal.
Ainsi votèrent les Guinéens à travers toute la Guinée. Au dépouillement, les chiffres suivants furent officiellement annoncés:

Le NON l'emporte avec plus de 95% des votants!

Certains esprits passionnés de politique et fermés aux règles de la démocratie et de la liberté de vote, regrettèrent ouvertement qu'il y ait eu « tous ces OUI ». Labé et Dalaba, deux villes de Moyenne-Guinée qui avaient fourni l'essentiel de ces 56.981 OUI, furent pendant longtemps traitées de « centres des féodaux et des réactionnaires », parce que quelques-uns y avaient osé voter OUI.
Les totalitaristes voulaient l'unanimité là où l'on cherche une majorité consciente et engagée pour le développement du pays !

L'indépendance de la Guinée est donc proclamée le 2 octobre 1958, une indépendance obtenue avec la participation enthousiaste et responsable de tous les Guinéens. Sékou Touré devient Président de la République !? naissante. Son discours devant le général de Gaulle lui a conféré un grand poids politique, tout en entraînant dans son giron nombre de Guinéens qui lui étaient encore hostiles.
Par ce vote historique, un vent de liberté et de progrès souffle vivement sur la Guinée. Un grand pas vient d'être franchi par les Guinéens, en toute concorde. Un nouvel espoir de bien-être emplit et enthousiasme les cœurs et les esprits. On oublie les morts, on oublie les incidents sanglants, les actes de violence physique et politique qui ont secoué le pays depuis 1954 jusqu'en mai 1958.

Fusion sans Conditions

Les chefs du PRA (Diawadou Barry et Ibrahima Barry III) décident de dissoudre leur Parti. Ils avouent se plier aux nouvelles exigences d'unité et de développement de la Nation naissante pour fondre leur organisation dans le PDG. Aucune déclaration officielle n'est publiée sur les conditions de la disparition de leur parti de la scène politique guinéenne. De leurs entretiens avec Sékou Touré, rien n'est communiqué au public ou à leurs militants d'hier: ni accord politique, ni plan d'action économique et social!
Ce ralliement au PDG sera considéré comme une simple reddition par certains observateurs, comme un repli inopportun par d'autres, comme un geste généreux et sincère en faveur de l'unité et de la cohésion nationale par les plus optimistes.
Pour l'heure, on savoure la victoire. Les Guinéens se réjouissent d'être libres et indépendants sans avoir eu à mener une guerre dévastatrice. L'enthousiasme se confond avec la sincérité et la bonne volonté des uns, l'inexpérience et l'inconscience des autres, l'ignorance et l'ignominie d'une troisième catégorie. Les divergences et les contradictions sont remballées dans la valise de l'ère coloniale désormais révolue en Guinée.

L'aube de la Première République

A l'extérieur de la Guinée, l'indépendance est saluée comme un acte de courage et de clairvoyance. Le Ghana, l'Egypte, le Maroc, les pays socialistes, sont les premiers à reconnaître la nouvelle République.
Les intellectuels du monde francophone sont très sensibles aux déclarations de Sékou Touré devant de Gaulle, le 25 août. De ce jour, nombre de progressistes ont vu en lui un combattant déterminé contre le colonialisme et l'impérialisme.
Beaucoup de cadres concrétisent leur sympathie pour la Guinée; ils viennent des quatre coins du monde pour aider les Guinéens à prendre en mains leurs nouvelles responsabilités.
A la rentrée scolaire de novembre 1958, la plupart des professeurs français ne sont pas revenus. Mais des dizaines de professeurs du monde francophone, très qualifiés, sont là pour qu'aucune classe ne manque de maître. Ce sont des Antillais (Haïti, Guadeloupe, Martinique), des Belges, des Français, des Vietnamiens, des Ivoiriens, des Maliens, des Sénégalais, des Voltaïques (Burkinabè), des Nigériens… tous expérimentés, mais surtout pleins de bonne volonté et sincèrement engagés.
De même, les Guinéens de la diaspora font leurs valises et rentrent en Guinée: hauts fonctionnaires et cadres administratifs et techniques (Diallo Telli, Fofana Karim), hommes d'affaires d'envergure (Baïdy Guèye, Mamadou Touré dit Petit Touré).

Tout ce beau et bon monde se met à la disposition du nouveau pouvoir. Sékou Touré forme un gouvernement en s'attachant, dans cette phase de démarrage, à satisfaire chacun des groupes d'intérêts vivant dans le pays.
Une Constitution est rédigée, dans laquelle les droits universels et les libertés fondamentales sont reconnus aux Guinéens. La Guinée entre aux Nations Unies avec l'appui de beaucoup de nations du monde socialiste, du monde capitaliste et du tiers-monde.
Tous les Guinéens s'accordent de se donner une nouvelle conscience, une nouvelle détermination, de nouveaux objectifs permettant à leur pays d'aller de l'avant. Après le face-à-face de Gaulle-Sékou Touré, les Guinéens croient en la volonté et en l'aptitude de leur Président à conduire la nation sur le chemin du progrès et de la justice.
Mais l'Afrique Noire, la Guinée en particulier, en est encore à un stade où on sacralise le chef ; on se soumet à lui comme à un sorcier. A l'admiration pour cet homme dont les paroles portent un coup sévère au colonialisme agonisant, s'ajoutent l'adulation, l'allégeance et la mythification propres aux esprits arriérés d'un milieu sous-développé. Paysans, travailleurs salariés, fonctionnaires, intellectuels, bref, les Guinéens, toutes catégories sociales confondues, se donnent et s'abandonnent à Sékou Touré comme un malade du village abandonne son sort au charlatan-guérisseur
L'idéologie de l'Afrique ancestrale est encore à la base du comportement socio-politique du Guinéen.

Pourtant, en examinant la suite des événements depuis 1954, en y réfléchissant, il y a déjà de quoi être perplexe.
« Toute contrainte imposée et subie dégrade celui sur qui elle pèse », a dit Sékou Touré, le 25 août 1958, devant l'opinion mondiale. Or, sur le terrain socio-politique, ce même orateur a jusqu'ici utilisé ouvertement, délibérément et sans discernement la contrainte et la violence sur les populations guinéennes pour arriver au pouvoir. Le voilà à présent bien installé comme Président de la République. Mais entre ses paroles et ses actes, le fossé est déjà manifeste : bonnes et belles paroles, actes contraires.
Ne va-t-il pas dégrader la Guinée et les Guinéens?
En cette fin d'année 1958, la Guinée est un nouveau-né qui s'ouvre à la vie et au monde. La plupart des Français sont partis sur ordre de Paris. Fonctionnaires, agriculteurs, industriels, commerçants… ont fait leurs valises. La Guinée est désormais aux Guinéens !

Notes
1. J'ai rencontré un de ses fils, alors adjudant de gendarmerie (en 1980). J'étais prisonnier politique au Camp Boiro et lui commandait le groupe de gendarmes chargés de la garde des prisonniers. Apprenant que j'étais professeur, il me demanda de lui donner des cours de français et de calcul. Ce que j'acceptai volontiers. Je lui demandai un soir quels souvenirs il avait gardés de sa mère:
— Pas grand'chose, me dit-il. J'avais trois ou quatre ans à sa mort !
2. Sékou Touré, le héros et le tyran, par I. Baba Kaké, Ed. Jeune Afrique Livres, 1987, Paris, pp-56-57.
3.Mutations Sociales en Guinée, par Claude Rivière, Ed. Marcel Rivière, Paris, p. 105.
4. ibid., p. 157.
5. Mon oncle est décédé le 17 juillet 1972, à l'âge de 66 ans, après avoir été instituteur principal, professeur de collège court, directeur de l'enseignement du premier degré, directeur du Centre National de la Recherche et de la Documentation. Il avait été très affecté et très affaibli par les arrestations de ses fils, frère et neveux entre 1961 et 1971, ainsi que par la mort d'un de ses fils, Thierno Aliou, dans des conditions non éclaircies.
6. Sékou Touré: Oeuvres, Tome I, p.55.
7. Ibid.
8. Selon J. Lacouture, le discours, perdu par Foccart, n'a pas été lu par de Gaulle avant la réception à Conakry (cf. Le Monde: 2-3 octobre 1988).
9. Sékou Touré, Œuvres, Tome I, p.88.


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