webGuinée
Camp Boiro Memorial
Mahmoud Bah
Construire la Guinée après Sékou é
Paris. L'Harmattan. 1990. 210 pages
Chapitre II
CHRONIQUE DES ANNEES TERRIBLES (1959-1978)
Une dictature à visages multiples étouffe la concorde nationale qui a permis d'obtenir l'indépendance, confisque brutalement en quelques mois toutes les libertés fondamentales, enserre les populations dans un vaste réseau de polices occultes et parallèles, arrête, emprisonne et liquide des milliers de paysans, ouvriers, intellectuels et cadres. Finalement, ce régime qui se disait révolutionnaire se révèle particulièrement rétrograde et brise les ressorts de la vie économique et sociale d'un pays où les gens ne demandaient qu'à travailler et à vivre en paix.
Le lycée de Donka s'est agrandi au fil des ans, occupant maintenant les
deux tiers de la plaine de Donka. En ces premiers mois d'indépendance, le
complexe scolaire groupe une vingtaine de bâtiments. Les élèves
sont internes à 90%. Ils sont nourris, logés et habillés correctement.
Quelque 2500 élèves suivent les cours du Lycée Technique, du
Lycée classique et moderne ainsi que du Centre d'apprentissage.
Ce matin de janvier 1959, les élèves du Lycée prennent leur
petit-déjeuner dans le grand réfectoire. Arrive un messager qui monte
sur une chaise, au milieu de la salle, et demande le silence.
Je vais vous lire un communiqué du Comité PDG de Donka, annonce-t-il.
Silence complet. Et l'homme poursuit:
Une exécution publique aura lieu ce matin à Boulbinet. Des
hommes indignes de la Nation se sont rendus coupables de vol après avoir
été graciés en octobre dernier par le Président. Les élèves,
comme tous les militants de notre Parti, doivent assister au châtiment suprême
que le Parti infligera à tous les fauteurs de troubles.
L'homme s'en va et les élèves avalent dans un lourd silence la déclaration
qu'ils viennent d'entendre.
Une heure après, trois cars s'arrêtent devant la salle de permanence
du Lycée. Quelque cent cinquante élèves y prennent place, des
élèves du second cycle.
A Boulbinet un des quartiers de la presqu'île de Tombo (Conakry), il y a foule:
hommes et femmes de tous âges. Un condamné est attaché
à un poteau. Ses yeux sont bandés. Il fait dos à la mer. J'apprendrai
quelques minutes plus tard qu'il s'appelle Chérif Camara.
Un peloton d'exécution est là, l'arme au pied. Un homme s'avance,
lit une sentence puis le Chef du peloton lance les ordres. Un bruit sec et la tête
du condamné tombe sur son épaule. Le Chef du peloton s'avance à quelques
pas du condamné, arme son pistolet et donne trois coups de grâce. Le
sang coule à flots jusqu'à terre. Les soldats détachent le
cadavre, le recouvrent d'un linge et le jettent dans un camion.
Le Chef de Peloton déclare:
Mission accomplie.
On voit alors des jeunes et des vieux pleurer et perdre connaissance. C'est la première
fois qu'ils subissent une telle scène. Un jeune homme crie:
Pourquoi nous oblige-t-on à voir ça?
Pas de réponse. Chacun s'en va, hébété, abasourdi. On
se disperse dans la tourmente.
Renseignements pris, le condamné avait volé des bananes en plein marché de
Conakry alors qu'il venait d'être gracié. Deux autres exécutions
pour les mêmes raisons ont eu lieu à Kindia (Samba Diallo fusillé)
et à Friguiagbé
L'année 1959 démarre ainsi sous le signe du sang et de la liquidation
physique. Pour ceux qui pensent que le décompte des morts s'est arrêté au
lendemain du référendum, la désillusion est arrière.
La peur revient par la volonté du Président.
Fidèle à ses méthodes d'action de masse, le PDG, devenu Parti
Unique de la Guinée, implante partout des Comités de Quartier.
Partout on entend, on affiche un mot d'ordre: « Reconversion ». Tout
est prétexte pour les agents du Parti, à parler de « reconversion
», à accuser tel ou tel de ne pas être « reconverti ».
Cela signifie en fait que tout le monde, sans exception, doit intégrer le
Parti et obéir aux ordres du Parti.
Dès février 1959, le Gouvernement annonce la tenue prochaine d'un
important Congrès, le Congrès constitutif de la Jeunesse du Rassemblement
Démocratique Africain (JRDA). Ce Congrès devra consacrer l'unification
de toutes les Organisations de Jeunes existant dans le pays, quels que soient leurs
buts et leurs activités.
Apprenant cela, les étudiants guinéens, organisés au sein de
l'Union Générale des Elèves et Etudiants de Guinée (UGEEG),
décident de tenir un Congrès pour définir leur place et leur
rôle dans la JRDA naissante.
A la Délégation de l'UGEEG venue demander à Saïfoulaye
Diallo, Secrétaire politique du PDG, l'autorisation de tenir un Congrès,
Saïfoulaye répond:
« Vous pouvez tenir votre Congrès entre ciel et terre si vous
voulez, mais pas en Territoire guinéen »...
Il est donc clair que les étudiants n'ont plus droit à la parole,
eux qui ont été, durant les années 40 et 50, les porte-drapeaux
de l'éveil socioculturel et de la lutte anticoloniale en Guinée.
De ce point de vue, force est de constater que le régime colonial tolérait
la liberté d'expression alors que le PDG l'interdit purement et simplement.
Le coup n'est pas moins dur que les exécutions de janvier. Adieu liberté d'association,
de réunion, d'expression !
Le 26 mars 1959, avec tout le cérémonial que le Parti est capable
de déployer, la JRDA est constituée. Désormais, il n'y a plus
d'UGEEG, plus d'Association socioculturelle régionale ou nationale, plus
de club sports-loisirs, mais des Comités JRDA partout, à
l'instar des Comités du Parti et des Comités de Femmes.
Il est précisé aux étudiants guinéens à l'étranger
(Europe, Afrique, Amérique, Asie) que toutes leurs activités doivent être
supervisées par le Parti; qu'ils ne doivent pas, par exemple, se marier à
l'extérieur sans le consentement du Parti, faire des déclarations
ou des publications sans en référer au Parti...
Les étudiants, qui avaient une solide tradition de lutte pour les Droits
et les Libertés de l'Homme, ne peuvent se résigner
à un rôle de « béni-oui-oui ». Ils entendent participer
pleinement
à tout ce qui fait la vie du peuple guinéen.
C'est alors que commence une longue guerre entre le pouvoir et les étudiants.
L'intégration de la Jeunesse au sein du Parti ayant été consommée,
l'imagination intarissable de Sékou
Touré lance un autre mot d'ordre...
Le problème de l'utilisation effective et efficace des cadres et techniciens
est suivi de près par tous les Guinéens et par tous les pays et organismes
internationaux désireux de coopérer avec la Guinée. Chacun
s'attend à être employé au mieux de ses compétences,
de sa formation, de son expérience, de son engagement pour le développement
général du pays.
Mais pour Sékou Touré,
le technicien c'est celui qui a prouvé
son attachement au Parti, qui s'engage à suivre la ligne du Parti, qui manifeste
quotidiennement son allégeance totale à la personne du Président.
Celui-là passe avant tout autre.
Pour un pays comptant 90% d'analphabètes, une telle décision a
de quoi faire frémir. Les responsables du Parti entre 1954 et 1984, ont ainsi
souvent été des analphabètes, au mieux des instituteurs
à peine du niveau secondaire ou des commis de l'administration coloniale,
sans idéal politique, sans engagement pour la Patrie.
Dans leur écrasante majorité, les agents du PDG ont été véritablement
des créatures médiocres, sans culture, sans capacité professionnelle;
ils se sont révélés de simples valets adulateurs et budgétivores.
Sékou Touré à joué tout
son règne durant avec cette clientèle primaire de petits fonctionnaires
coloniaux habitués à plier l'échine devant le Chef, à se
montrer arrogants envers leurs subordonnés et les administrés. Le
pouvoir du PDG a été le règne de ces petites gens dont l'ouverture
sur le Monde, sur les grands problèmes politiques,
économiques et sociaux était très faible, voire nulle, tout
comme leur esprit d'analyse, de synthèse, de conception, de réalisation.
Ces petites gens, dès le départ, dès leur entrée en
scène, vont confondre liberté et licence, indépendance et démolition.
Ils feront du Parti un engin de répression et de régression.
A ma connaissance, le PDG n'a jamais ouvert une Ecole de Formation des Cadres politiques
[1]. Dans l'ensemble, ce sont les discours du Président
qui tiendront lieu de cours de sciences politiques, économiques et sociales.
Les discours se résument toujours à trois mots: Primauté du
Parti.
A partir de cette conception qu'on affiche partout, les dés sont jetés:
la Guinée va être dirigée par des ignorants, des irresponsables,
de vulgaires aventuriers du pouvoir, de l'argent et du sexe. La primauté du
Parti, acceptable par ailleurs, devient un fléau national quand le Parti
est aux mains de ce genre d'hommes.
Cette décision d'instituer la primauté du politique met au grand
jour le dédain de Sékou
Touré à l'endroit des intellectuels, des techniciens, des producteurs.
Faraban Camara, ministre de l'Enseignement Technique dans le premier gouvernement
de Sékou Touré est
le premier cadre à mesurer le danger de cette loi et à quitter le
pays.
Comment expliquer une telle attitude chez Sékou
Touré ? Ce tribun hors-pair, autodidacte à l'intelligence vive, à la
mémoire forte, ne digérait pas ses insuccès scolaires; il
accusait et ses maîtres et ses camarades de l'avoir évincé !
Sa rancune était tenace, terrible et meurtrière !
La primauté du politique sur le technique aura pour conséquence la
liquidation ou la mise à l'écart des trois premières générations
de cadres et techniciens guinéens. Ce qui a laissé une plaie dont
la Guinée est loin de guérir.
La plupart des techniciens français ayant quitté le pays dès
octobre 1958, les activités de production ont subi une baisse générale,
en particulier dans l'agriculture, le commerce et les services. Dès 1960,
les denrées alimentaires commencent à se faire rares, en particulier
les denrées importées (farine, lait, etc.)
Le 1er mai 1960, la Guinée émet sa propre monnaie. Le franc guinéen
remplace le franc CFA et la Guinée quitte la Zone Franc.
Cette mesure est considérée comme positive par tous ceux qui espèrent
que les Guinéens vont prendre en mains leur économie, mettre en valeur
leurs ressources humaines et naturelles et gérer efficacement leur pays.
La monnaie guinéenne n'ayant plus cours dans les pays voisins, des difficultés
se présentent pour les Guinéens qui, traditionnellement, travaillent
au Sénégal et utilisent leurs revenus en Guinée.
A la frontière Guinée-Sénégal, des incidents éclatent
entre des gendarmes-douaniers et des voyageurs guinéens. Les voyageurs réclament
leur argent et accusent les douaniers d'escroquerie. Le Président est informé de
ces incidents qui se multiplient. Il ordonne de fermer la frontière et d'arrêter
tous ceux qui s'y présentent. Il réunit les responsables du Parti,
de l'Armée et de la Sécurité. Il leur annonce que la Guinée
est victime d'un complot. Mais quel complot ?
Sékou Touré fait
exposer des armes à la permanence du Parti,
à Conakry-Gare. Il fait arrêter de nombreuses personnes, non seulement
à la frontière, mais aussi à Conakry, Kindia, Labé,
etc. Il déclare
à la radio que la Guinée est victime d'un complot « contre-révolutionnaire
pro-français »; que les complices guinéens sont arrêtés;
qu'il connaît les noms des Français impliqués; que les armes
saisies peuvent être vues à la permanence.
On va à la permanence et on regarde. Il y a là des armes sur une estrade.
Pour ceux qui ont fait leur Service Militaire, qui ont manipulé différentes
armes, un fait est évident: les armes exposées sont des armes tchèques,
celles-là mêmes que la Tchécoslovaquie vient de livrer à la
Guinée, après le refus des pays occidentaux
à qui le Gouvernement guinéen s'est d'abord adressé. Comment
ces armes peuvent-elles servir à un « complot pro-français » et
se retrouver entre des mains autres que celles des militaires guinéens
à la frontière du Sénégal, sans qu'il y ait eu une seule
action militaire, un seul coup de fusil tiré ?
En homme exclusivement politique, jaloux de son pouvoir et prêt
à parer à toute éventualité pour conserver son fauteuil,
Sékou Touré a en fait réagi à un aveu qu'en toute bonne
foi Barry Diawadou lui a fait quelques mois plus tôt. Lorsque les parachutistes
français ont reçu l'ordre de quitter leur base de Dalaba, Barry Diawadou,
ancien député au Palais-Bourbon, a été contacté.
Les Français lui ont demandé s'il voulait prendre le pouvoir.
Non! a répondu Diawadou. J'ai donné ma parole à Sékou
Touré et au Gouvernement de la République de Guinée. Je
n'entends pas renier mon engagement.
Les soldats français et avec eux quelques militaires guinéens qui
ont choisi de rester Français, quittent la Guinée sans incident.
Diawadou Barry, ministre de l'Education Nationale, informe Sékou Touré de
ce contact et souligne au Président son engagement, lui Diawadou devant Dieu
et devant ses compatriotes, de ne jamais créer une situation de lutte fratricide
entre les Guinéens. Le Président enregistre et le remercie. Un remerciement
bien « politique
».
Dès lors, la préoccupation de Sékou
Touré sera de prévenir toute action française en Guinée.
Il faut pour cela sortir sans tarder de la Zone Franc, échapper à l'emprise économique
française. Ensuite trouver un mobile accusant la France de vouloir renverser
son régime. C'est ce qu'il fait rapidement en mars et avril 1960.
En même temps qu'il accuse les Français, Sékou
Touré va faire arrêter beaucoup de Guinéens toutes catégories
sociales confondues. Ainsi, on peut citer :
Et bien d'autres dont on ne parlera jamais. Que leur reproche le Président?
De dire ce qu'ils pensent, d'avoir une certaine notoriété par leur
travail et leurs relations sociales, de vivre en hommes libres et responsables...
Quelles sont les réactions dans le Pays?
Les agents du Parti sillonnent le pays et racontent à la foule rassemblée
les « forfaitures des contre-révolutionnaires ». Nul n'ose poser
la moindre question sur les faits ou sur les condamnés. Les mêmes agents
demandent à la population de mettre en quarantaine les familles des condamnés.
Ainsi, le coup du Président lui a parfaitement réussi. Son «
complot » lui permet d'asseoir son pouvoir en semant la peur et la suspicion
dans les esprits.
« Le complot » va être érigé en système de
Gouvernement. Désormais, tous les deux ans en moyenne, Sékou
Touré fabriquera un « complot
» et fera des mises en scène spectaculaires. Son génie inventif
ne tarira jamais sur ce point.
Les Guinéens vont compter les morts par centaines chaque année. Les
Camps militaires (Camp Boiro, Camp Alfa Yaya, Camps de Kindia, Labé, Kankan,
N'Zérékoré ... ) les gendarmeries, les commissariats de police,
les frontières (notamment Guinée-Sénégal et Guinée-Côte
d'Ivoire) vont devenir des centres d'extermination de citoyens guinéens.
Sur ordre de Sékou Touré.
Au cours de l'année 1960, une destruction massive d'écrits de toutes
sortes (livres, journaux, revues, documents administratifs, techniques, juridiques)
est ordonnée par Sékou
Touré dans tous les Services Publics. Les archives sont vidées,
les documents entassés dans un coin et brûlés sous le contrôle
d'un agent de la Sécurité.
L'importation de livres et de journaux est interdite pour les particuliers.
La « Revue de presse », une des émissions les plus écoutées
de la radio, est supprimée. Elle est remplacée par la « Causerie
du Président » où seul le Président cause!
Ainsi, la Guinée entre dans l'ère de la désinformation, de
l'obscurantisme, de l'isolement culturel et technique. Nous n'avons plus droit qu'à un
seul son de cloche: celui du PDG.
La radio devient l'arme politique numéro un du Président. Sékou
Touré est un excellent orateur, un rusé politicien, un cynique agitateur.
A l'intérieur du pays, son discours justificateur, répétitif
et généralement mensonger, finit vite par n'avoir plus aucune prise
sur les Guinéens: les populations mesurent l'abîme entre ses paroles
et ses actes. Paroles généreuses en apparence. Actes destructeurs
en réalité.
A l'extérieur du pays, les mêmes discours sont très appréciés
par les partisans de la lutte anti-impérialiste et anti-colonialiste, ainsi
que par beaucoup d'intellectuels qui y voient une marque intéressante du
nationalisme africain. Les auditeurs n'étant pas informés ni témoins
de la destruction des valeurs humaines et
économiques qui a cours en Guinée, resteront longtemps des admirateurs
de Sékou Touré,
admirateurs aveuglés par une puissante propagande politique.
L'instauration de la primauté du politique sur le technique s'accompagne
d'un autre mot d'ordre:
Cet homme nouveau, quels en seront les contours physiques, moraux, intellectuels,
spirituels et relationnels?
La réponse ne tardera pas à venir. L'homme nouveau que laissera Sékou
Touré à sa mort en 1984 est un homme dégradé dans
ses contours généraux, diminué dans ses valeurs, quand il n'a
pas été simplement liquidé...
Je quitte la Guinée en septembre 1960 pour aller poursuivre mes études à la Faculté des Sciences de Lille (France). Beaucoup de pays ont offert des bourses au Gouvernement guinéen: USA, Allemagne Fédérale, RDA, URSS, etc. Les étudiants guinéens vont être disséminés dans diverses écoles du monde capitaliste et socialiste.
Les populations ont répondu massivement à la mobilisation pour
« l'investissement humain ». Elles ont construit des écoles dans
tous les gros villages avec des moyens de fortune. Mais très souvent, le
Gouvernement n'a pas tenu sa promesse d'envoyer des enseignants pour les écoles
construites. Beaucoup d'écoles tombent en ruines avant même d'avoir été utilisées...
Durant l'hivernage 1959, les paysans ont fourni un très grand effort et cultivé de
très grands champs. En 1960, ces paysans se retrouveront avec leurs récoltes
sur les bras, la commercialisation n'ayant pas été organisée.
Aussi, les cultures en 1960 sont-elles quasi nulles, les paysans vivant sur leurs
réserves du dabbunde (stockage) précédent. C'est l'origine
de la crise de 1961.
Les Services Publics commencent à être bloqués, faute d'équipement
minimum. Ignorant que ces Services sont avant tout consommateurs de biens matériels
et intellectuels, qu'il faut leur fournir constamment des outils de travail et entretenir
ces outils, le Gouvernement ou plutôt le Parti laisse la situation se dégrader
dans l'Administration.
Chaque fois qu'un budget de fonctionnement est présenté au Président,
il commence par diviser le montant par deux, trois, quatre.... puis il raye plusieurs
paragraphes. C'est ainsi qu'il a toujours refusé que les Services Publics
aient un budget d'entretien. Il dit que chaque travailleur doit entretenir lui-même
son poste de travail, il ne se préoccupe pas des moyens, des outils d'entretien.
Une machine hors d'usage, un mobilier détérioré, un bâtiment
délabré
et les utilisateurs n'ont plus qu'à croiser les bras!
Ainsi, les magnifiques immeubles du Centre de Conakry qui faisaient la fierté de
la capitale se détériorent rapidement sous l'effet de la chaleur,
de l'humidité, de l'usage et du temps.
Ainsi, les écoles secondaires cessent d'offrir un équipement scolaire
minimum aux élèves. Les internats, les cantines scolaires seront d'ailleurs
supprimés.
Ainsi, les hôpitaux commencent à manquer de tout, de même que
les bureaux, les Travaux publics, les Eaux-et-Forêts, etc.
La population observe et subit en silence. L'expression est déjà baillonnée,
mais les commentaires vont bon train dans les coulisses. De bouche à oreille,
chacun transmet la pensée du Peuple.
« Radio-Banane » multiplie ses émissions:
«Les fous et les soûls se sont battus; les malins en ont profité.
»
C'est l'expression en vogue dans la chronique populaire: allusion aux événements
qui secouaient le pays depuis 1954. Entendez: les Foula et les Soussou se sont battus,
les Malinké en ont profité.
L'enthousiasme, l'unanimité et la ferveur des derniers mois de 1958 font
place de plus en plus à une profonde amertume.
C'est dans cette atmosphère de crise sociale et politique que le Syndicat
des Enseignants, après avoir tenu officiellement son Congrès en avril
1961, adresse une lettre au Gouvernement à propos d'une revalorisation des
salaires longtemps promise et récemment octroyée. La lettre constate,
sous forme de mémorandum, l'insuffisance de la revalorisation et demande
qu'elle soit reconsidérée, améliorée, tout en affirmant
sa soumission à la décision que prendra le Parti. La lettre se termine
par ces mots: « Le propre de la Nation, c'est d'être le Bien commun
de tous ses fils. » 2
Le 15 novembre 1961, l'UNTG (Union Nationale des Travailleurs Guinéens) tient
une conférence des cadres. Cette conférence souhaite trouver un accord
de l'ensemble du mouvement syndical sur la revalorisation des salaires.
En réaction à cette situation, le Bureau Directeur du Syndicat
des Enseignants est « accusé de haute trahison » et pris
comme bouc émissaire. Ses membres sont traduits devant un Tribunal spécial,
accusés de diffusion illégale de documents calomnieux et anti-Parti.
Le Tribunal, présidé par Saifoulaye
Diallo, condamne chaque enseignant
à sept ans de prison ferme. Ainsi :
sont immédiatement mis aux arrêts.
Le Syndicat des fonctionnaires proteste contre ces mesures. Plusieurs de ses Responsables
sont arrêtés:
En apprenant l'arrestation de leurs maîtres et professeurs, les
élèves de Conakry se mettent en grève, bientôt suivis
par ceux de l'intérieur. Les jeunes filles quittent leur collège situé
en ville pour rejoindre les garçons au Lycée de Donka. Elles sont
arrêtées par l'Armée au niveau de l'hôpital de Donka:
matraques, gaz lacrymogènes, coups de crosse. Plusieurs sont blessées
ou tombent évanouies. L'Armée, sous la direction de Fodéba
Keita, ministre de la Défense et de la Sécurité 3,
encercle le Lycée par un cortège de chars et de camions. Après
trois jours de siège, on oblige les élèves à sortir
un à un, les mains en l'air, pour embarquer dans les camions. Ils sont conduits
au Camp Alfa Yaya, près de l'aéroport.
A l'intérieur du pays, les élèves se révoltent. Ils
sont sauvagement matés et les écoles fermées. A Labé,
la répression est particulièrement féroce. L'Armée quitte
le Camp El Hadj Omar situé à 7 km de la ville et investit le centre
de Labé. Des tirs de chars sont ordonnés. Un ouvrier peintre qui réalise
une affiche pour le Parti à l'entrée de la permanence est tué net.
Décembre 1961: toutes les écoles de Guinée sont fermées,
les
élèves emprisonnés, torturés, avant d'être renvoyés
chez leurs parents. Des meetings sont organisés où on oblige des parents
à renier leurs enfants.
Sékou Touré,
dans de violents discours, traite les enseignants et universitaires d'intellectuels
tarés. Certains de ces enseignants, croyant naïvement que Sékou
Touré était des leurs, n'avaient pas caché au Président
leur penchant marxiste. Sékou en profite pour accuser l'URSS de vouloir exporter
la Révolution en Guinée et crie:
« La Révolution ne s'exporte pas ! »
Il ordonne le départ de l'Ambassadeur soviétique après avoir
demandé et obtenu des assurances du Gouvernement des USA, présidé
alors par John F. Kennedy. Il jouera toujours ce jeu de bascule d'une puissance à une
autre, d'une part pour se soustraire à ses engagements, d'autre part, pour être
seul maître à bord de l'embarcation guinéenne.
Le riz manque dans le pays pour les raisons avancées plus haut. Le Président
déclare carrément que ce sont les enseignants qui ont empêché la
livraison de riz ! Il n'explique pas comment, mais ajoute que c'est pour inciter
les populations à la révolte.
Le PDG tient un Conseil National à Labé. Dans un ton encore plus violent
qu'à Conakry, le Président menace d'extermination ceux qu'il appelle « les
féodaux, les ennemis du Parti ». Il promet
« d'étouffer dans l'uf tous les comploteurs ». Car pour
lui, c'est là un nouveau complot ourdi par les enseignants.
Le comploteur en fait, est toujours lui. Il va enfoncer le pays dans un bain de
terreur psychopolitique et physique, supprimer les droits et libertés qui
subsistent.
A partir de 1961, les Syndicats sont dirigés par le Parti: le Président
de la CNTG est nommé par le Parti; les activités syndicales doivent « suivre
la ligne du Parti ».
Qui aurait cru, en novembre 1953, alors que le Syndicat Guinéen
était en grève, que Sékou
Touré domestiquerait un jour ce même Syndicat et lui ôterait
toute raison d'exister?
Le fait est encore une fois que, en matière de droits et libertés
de l'individu, le régime colonial a été plus tolérant
que le régime du PDG-Sékou
Touré.
A l'extérieur du Pays, les étudiants guinéens manifestent vivement
contre les mesures répressives visant l'Ecole guinéenne. Bien qu'étant
intégrés dans le Mouvement JRDA, les étudiants n'hésitent
pas à adresser des télégrammes au Gouvernement Guinéen
pour condamner ses actes et exiger la libération des détenus et la
réouverture des écoles.
En France, les étudiants guinéens alertent l'opinion sur les
événements en Guinée par de nombreux tracts et réunions
d'information. Le Gouvernement exige que les étudiants reviennent sur leurs
déclarations. L'Ambassadeur Tibou Tounkara envoie un télégramme à chaque étudiant
boursier. Les étudiants ne se laissent pas intimider. Devant le refus de
ceux-ci, le Gouvernement coupe leur bourse. Il ordonne
à l'Ambassadeur de rapatrier en Guinée tous les étudiants pour
« explication et réintégration. » La guerre est ouverte
entre le PDG et le Mouvement étudiant.
A Dakar, l'Ambassadeur de Guinée décide de passer aux actes et entreprend
de ramener de force les étudiants en Guinée. C'est l'époque
où Siradiou Diallo 4, menacé d'enlèvement
et de liquidation par les agents de Sékou
Touré doit quitter l'Université de Dakar pour venir en France.
Les étudiants qui sont dans les pays de l'Est (Allemagne de l'Est, Pologne,
URSS, etc.) sont ramenés manu militari à Conakry pour « explication ».
Après ce coup contre les enseignants et les élèves guinéens,
l'insécurité devient plus inquiétante dans le pays. C'est le
début de l'exode massif des élèves et des cadres intellectuels.
Le cadre et les conditions de vie deviennent de plus en plus insupportables.
Les cadres progressistes étrangers venus en masse au lendemain du Référendum
pour prêter main-forte à un Gouvernement qu'ils croyaient soucieux
du développement social et économique du pays, s'empressent de repartir.
Nombre d'entre eux sont ouvertement menacés. L'un deux, Yves Bénot 5 écrira: « Sékou
Touré, c'est Staline moins Manitogorsk ». Un seul restera qui s'est
rangé du côté de Sékou
Touré, qui en a
épousé les méthodes et qui le servira inconditionnellement
jusqu'à
la fin du régime: Louis Béhanzin, originaire du Bénin.
Le Parti est maintenant implanté dans chaque quartier, chaque village,
chaque service. Le principal rôle de ses agents consiste
à surveiller les gens, à les dénoncer à la Direction
du Parti.
En marge du Parti, un vaste réseau de « mouchards » est recruté
pour surveiller les familles, les écoles, les bureaux, les marchés,
les entreprises, les coins de rue... Désormais, il y a deux catégories
de Guinéens: les espions et les espionnés. Entre père et fils,
entre frères et surs, entre mari et femme, on est comme entre espion
et espionné.
Le Parti connaît un profond malaise. Toutes sortes d'individus s'y débattent
comme dans un film western. Chacun en vient à se dire que l'essentiel est
de tirer son épingle d'un jeu devenu mortel. Les concertations, les conciliabules
se multiplient de bouche à oreille, de clan à clan. Avec beaucoup
de précautions car chacun se demande s'il ne fera pas partie de la prochaine
« expédition », du prochain « voyage » dans la nuit 6.
Le Président détient tous les pouvoirs. Il en use et en abuse chaque
jour davantage. Chef du Parti, Chef de l'Etat, Chef de Gouvernement, seul juge en
toutes affaires, il dispose de l'homme Guinéen, de la femme Guinéenne
comme un fauve dispose de sa proie. Il fait trembler ses ministres et y trouve un
sombre plaisir. Avec lui, les idées les plus généreuses sont à réprimer
dès lors qu'elles n'épousent pas sa ligne. Toute pensée originale
est hors-la-loi.
De bouche à oreille, des dirigeants du Parti s'entendent sur une réorganisation
de la vie politique. Ils veulent utiliser au mieux toutes les énergies et
limiter les abus de pouvoir. De sérieuses discussions ont lieu entre membres
du Bureau Politique National, Ministres, Gouverneurs. Ils se mettent d'accord dans
une large majorité pour une séparation du pouvoir politique et du
pouvoir exécutif. Ils veulent un Chef du Parti et un Chef de l'Etat qui ne
soient pas la même personne.
Saïfoulaye Diallo, Secrétaire
Politique du Parti, est très consulté. Beaucoup de Guinéens
ont foi en sa probité, son honnêteté morale et intellectuelle.
A la question:
Acceptes-tu d'être le Secrétaire Général du Parti, à compter
du prochain Congrès?
Il répond:
Oui, si je suis démocratiquement élu.
Lors de la Conférence préparatoire du 6è Congrès, à Foulaya
(Kindia), les conférenciers se prononcent massivement pour l'élection
de Saïfoulaye au poste de Secrétaire Général. Mais Saïfoulaye
qui préside la séance annonce qu'il n'est pas candidat pour des raisons
de santé personnelle et de fidélité à... la ligne du
Parti. Un lourd silence de mort plane dans la salle pendant de longues secondes.
Puis le même Saïfoulaye annonce que Sékou
Touré reste Secrétaire Général du Parti...
On imagine le choc que subissent ceux qui ont voté pour Saïfoulaye.
Cette Conférence a fait suffisamment de bruit pour que Sékou
Touré, le « sorcier noir », distingue et « classe » ceux
qui ont voulu réduire ses pouvoirs...
Bengaly Camara, ouvrier de première heure du PDG-RDA, ainsi que Jean
Faragué Tounkara et d'autres n'ont pas caché leur désir
de libéraliser la vie du pays. Dès ce jour, ils vont être dans
le collimateur.
Saïfoulaye, très affaibli par une maladie pulmonaire, ou plutôt
cardio-pulmonaire, perdra au fil des années tout poids au sein du Parti où le
poste de Secrétaire politique sera supprimé. Il aura un portefeuille
ministériel de pure forme. A sa mort, en 1981, Sékou
Touré saluera sa « fidélité ».
Avec le concours d'experts internationaux de la croissance économique
et de la planification, le Gouvernement Guinéen établit en 1960 un
plan de développement pour trois ans. Ce plan de développement est
officiellement destiné à jeter les bases d'un développement
intégré tout en satisfaisant les principaux besoins du pays.
Le plan soumis au Gouvernement est profondément remanié par le Président,
qui ne s'est jamais préoccupé de développement économique
et social véritable. Il fera tout son règne de vingt-six ans durant,
« l'économie de sa politique », selon sa propre expression !
Le plan triennal est réduit, sous la plume du Président, à un
agrégat de petits projets de type artisanal, sans aucune articulation entre
eux. Un trompe-l'il en somme. Le financement envisagé n'est pas obtenu.
On compte utiliser les bénéfices réalisés par le Comptoir
Guinéen du Commerce Extérieur (CGCE). De quoi s'agit-il ?
Dès 1960 (en novembre), l'Etat établit son monopole sur le Commerce
extérieur par l'intermédiaire du CGCE. On explique alors cette mesure
par les soucis d'une meilleure protection du franc guinéen qui vient d'être
mis en circulation le ler mars de la même année et pour éviter
la hausse des prix. Mais ce monopole s'étend assez rapidement au commerce
de gros et de détail par la création de magasins d'Etat dans tous
les villages et quartiers des villes dont on transfère l'organisation au « Comptoir
Guinéen du Commerce Intérieur » (CGCI), créé en
mai 1961. 7
En fait dès 1961, le CGCE et le CGCI furent supprimés pour cause de
faillite.
On compte aussi sur les exportations agricoles pour financer le Plan. Mais ces exportations
baissent d'année en année.
La préparation et la réalisation du plan sont des plus fantaisistes.
Les économistes, techniciens et cadres guinéens ne sont pratiquement
pas associés aux travaux. Au cours des réunions de Comités
du Parti, on demande aux « militants » ce qu'ils veulent réaliser
dans leur région; ils ne savent que dire, vu leur ignorance des problèmes
techniques et économiques! Alors, les Responsables du Comité se font
rédiger un projet en dehors de toute étude et enquête et le
soumettent au Bureau Politique National. Ainsi, ce sont les Responsables politiques
qui assurent la réalisation du Plan en vertu du mot d'ordre: « le politique
prime le technique » !
Les politiciens détournent et les crédits et le matériel mis
à leur disposition. On assiste à la formation de vastes réseaux
de détournement des biens de l'Etat, réseaux organisés sur
le même modèle que la Mafia, avec les mêmes méthodes.
Les détourneurs n'hésitent pas en effet à liquider froidement
ceux qui entravent ou peuvent entraver leurs vols. Les réseaux de détournements
seront
à l'origine de plusieurs règlements de comptes qui feront disparaître
beaucoup de Guinéens.
Sékou Touré laisse
faire et l'impunité encourage beaucoup de gens à détourner.
Il y a gâchis d'argent et de matériel.
La plus grande partie du matériel importé est abandonné le
long des artères de Conakry à la merci des intempéries quand
les responsables ne peuvent pas l'utiliser pour leur compte personnel. Ainsi, beaucoup
de matériel de génie civil se détériorera à Conakry
sous l'il scandalisé des diplomates.
Dans ces conditions, le plan triennal est évidemment un échec. Le
secteur productif (agriculture et industrie) ne connaît aucune réalisation
sérieuse et importante. Le secteur de propagande politique et de prestige
du régime voit la construction
Au total, on peut estimer que le plan est réalisé à 30%. Son effet le plus important est d'exacerber la cupidité des agents du Parti et de l'Etat, de créer une nouvelle classe de gens riches, spécialisés dans le détournement du bien public. Encore aujourd'hui, cette classe constitue une des plaies du pays.
Les nouveaux riches tiennent l'appareil du Parti et de l'Etat. Ils entendent
affirmer leur puissance face à la classe commerçante d'avant l'indépendance.
Cette classe a une bonne expérience des affaires, mais toutes les mesures
prises jusqu'ici tendent à l'en
écarter.
Ainsi est préparée et présentée solennellement la Loi-Cadre
du 8 novembre avec toute la mise en scène entourant les décisions
du PDG. Cette loi supprime le commerce privé à la quasi-totalité
des commerçants traditionnels en leur retirant autorisation et patente. Elle
laisse cependant une petite porte à ceux qui peuvent fournir des « preuves
d'aptitude professionnelle et de moralité
». La Loi-Cadre s'attaque aussi, mais tout à fait théoriquement,
aux nouveaux riches quand elle annonce la « confiscation des biens mal acquis ».
La loi interdit l'élection des commerçants à des postes de
responsabilité politique. Enfin, elle est présentée comme une
nouvelle orientation du Parti qui cesse d'être « un parti de masse » pour
devenir « un parti d'élite ».
En fait, c'est beaucoup de bruit pour rien: le coup du tonneau vide. Le Guinéen
est toujours obligé de payer sa carte du Parti, autrement il n'a droit à rien.
Au sein même du Parti, nous assistons à une lutte de clans très
confuse et singulière. Aucun clan ne défend une ligne politique précise
ou un programme de développement national. Le souci de chacun, c'est de pouvoir
mettre la main sur les quelques biens matériels et financiers du pays. Ce
qui explique que les protagonistes retournent leur veste et leur langue à tout
moment, dès qu'ils obtiennent une petite faveur ou une position rentable.
Ce qui explique aussi que l'application de la Loi-Cadre s'avère nulle. Les
alliances d'un moment et les combines, les conspirations, les coups fourrés...
sont monnaie courante, pour quelques kilos de sucre ou quelques mètres de
percale.
L'entourage du Président ressemble de plus en plus à une Cour Royale
où chacun épie et espionne pour son compte personnel et pour le compte
du Roi. Sékou Touré utilise
habilement les rivalités entre clans pour affaiblir ou écarter ceux
qui ont des ambitions politiques. Le Président peut tolérer les détournements
les malveillances, les liquidations et autres méfaits perpétrés
par les agents du Parti; il ferme souvent l'il là-dessus. Mais si quelqu'un
se hasarde à avancer des idées ou à poser des actes politiques
sans en avoir reçu l'ordre du Chef, celui-là est immédiatement
mis aux arrêts.
La famille du Président est toute-puissante. C'est autour de ses membres
que les clans vont se former, ce qui assure une certaine sécurité.
On note ainsi:
Ces personnes sont le Centre de toutes les combines en Guinée. Elles peuvent tout se permettre en matière d'affaires et de relations. Seules les affaires politiques sont du domaine exclusif de Sékou Touré.
La Loi-Cadre du 8 novembre, bien que très faiblement appliquée,
va créer un clivage dans le monde guinéen des affaires. Nombre de
commerçants privés préfèrent s'entendre avec les dirigeants
du PDG et les hauts fonctionnaires pour faire marcher leurs affaires. Mais quelques
grands commerçants estiment qu'au train où vont les échanges
commerciaux en Guinée, la vie dans le pays va bientôt devenir très
difficile. Le chef de file de ces grands commerçants est Mamadou Touré,
dit « Petit Touré ». Il n'est pas membre de la famille du Président,
bien que portant le même nom. Il a commencé
ses affaires en Côte d'Ivoire et ambitionne d'investir en Guinée, son
pays natal.
Petit Touré et ses amis analysent l'évolution de la Guinée
depuis septembre 1958. Ils lisent et relisent la Constitution. Le droit d'association
y est mentionné en toutes lettres. Le Groupe de Petit Touré est partisan
d'une politique économique libérale. Il dénonce le caractère
rétrograde et totalitaire de la politique de Sékou
Touré.
Petit Touré et ses amis créent un Parti politique, comme les y autorise
la Constitution (en principe). Ils affirment que Sékou Touré est juste
capable de « hurler comme un chien enragé » et qu'il n'est pas
homme à construire le pays. Le Parti créé s'appelle
« Parti de l'Unité Nationale Guinéenne (PUNG) ».
Dès l'annonce de la création du PUNG, Sékou
Touré va orchestrer le même scénario qu'en novembre 1961
contre les enseignants. Il fait fabriquer toute une série de documents établissant
des correspondances, des contacts, des opérations financières effectuées
par les hommes qu'il veut arrêter. Pour donner une dimension internationale à
l'affaire et frapper politiquement le pays qu'il juge dangereux pour son régime,
il accuse nommément le ministre français de la Coopération
et Foccart, le Conseiller de l'Elysée aux Affaires Africaines. Il s'ensuit
une rupture des relations diplomatiques avec le France (septembre 1965).
Sékou Touré fait
arrêter tous les membres avoués et supposés du PUNG. De même
que deux hauts responsables du Parti et de l'Etat: Jean Faragué Tounkara
et Bangaly Camara, ouvriers de la première heure du Parti et membres du Gouvernement.
Après quelques jours d'interrogatoire, et de tortures, Petit Touré est
mis à la diète noire au Camp de Camayenne (Camp Boiro). Enfermé dans
sa cellule, il restera privé d'eau et de nourriture jusqu'à ce que
mort s'ensuive. Le fondateur du Parti de l'Unité
Nationale Guinéenne est donc le premier à subir cette terrible méthode
d'assassinat politique: la diète noire.
Bangaly Camara sera également liquidé, mais Jean Faragué sera
libéré quelques années plus tard, incarcéré de
nouveau avec sa femme puis libéré une deuxième fois.
Dans un discours de feu, Sékou
Touré annonce que les comploteurs sont partout, qu'ils ont pris d'assaut
les instances du Parti et du Gouvernement.
- Nous les étoufferons dans l'uf ! clame-t-il.
C'est sa formule passe-partout.
Une nouvelle chasse à l'homme est déclenchée dans les villes
et les villages. Une Commission d'Enquête, composée de tous les sbires
du Président est mise sur pied. Des centaines d'arrestations sont opérées
dans tous les milieux.
Quand Sékou Touré en
veut à une personne, il en veut aux parents, aux amis, aux relations de cette
personne. Un « coupable » entraîne dix « suspects »,
lesquels entraînent cent perquisitions et inscriptions sur la liste noire.
Pour mieux opposer des parents d'une même famille, ou des amis très
intimes, le Président nommera souvent l'un à un haut poste de l'Administration
tout en incarcérant l'autre, le premier étant en fait en sursis.
La répression à travers tout le pays est à la mesure du profond
malaise qui règne dans tous les secteurs. Personne n'ose lever le petit doigt
de peur d'être taxé de « contre-révolutionnaire
» et jeté en prison.
Dans l'équipe gouvernementale, un ministre ne cache pas à Sékou
Touré que de telles méthodes conduisent le pays à la ruine.
C'est Fodéba Keita, poète, musicien, directeur, co-créateur
des célèbres Ballets Africains, il a tout abandonné en 1957
pour se mettre
à la disposition de la Guinée. Fodéba Keita a-t-il noté que
le Président n'admet pas la critique? Huit ans de collaboration avec Sékou
Touré lui ont-ils donné suffisamment d'assurance pour prendre
enfin ses responsabilités ? Le ministre de la Défense et de la Sécurité s'est
montré un grand organisateur et beaucoup de fonctionnaires louent ses compétences.
Cette petite popularité n'est pas pour plaire au Président qui classe
Fodéba parmi ceux qui ont des ambitions politiques. Par ailleurs, Fodéba
a été très critiqué par les élèves et étudiants
guinéens après la violente répression contre l'école
guinéenne. Après les récentes arrestations et liquidations,
le ministre estime-t-il que la coupe est pleine, que l'irrémédiable
est atteint ? Dans l'intimité, il ne cache pas son pessimisme, disant au
Docteur Sy Savané:
- Partez d'ici ! La Guinée est foutue !
Ainsi, le « malaise guinéen » a-t-il envahi Fodéba et
il ne le cache pas à Sékou
Touré. Le Président, homme essentiellement politique, ne tarde
pas à agir. Fodéba est démis bientôt de ses fonctions
de ministre de la Défense. Pour l'avoir toujours à portée de
main, Sékou Touré le
nomme ministre du Développement Rural. C'est un sursis qu'il lui accorde.
Pour éliminer toute influence de Fodéba sur l'Armée et la Sécurité,
le Président annonce un complot des militaires et s'empresse de remanier
de fond en comble la Défense. Le ministère est disloqué. A
sa place, il crée trois Corps dépendant directement de lui: la Police,
la Gendarmerie, l'Armée. Tous ceux qui ne jurent pas fidélité et
obéissance au Président, sont indexés, listés ou écartés.
Ainsi, en cette année 1965, le Maître de la Guinée a réalisé
deux complots en un: contre les commerçants et contre les militaires [8].
Incontestablement, il est un stratège de la répression et du terrorisme
politique.
Ces interminables arrestations et liquidations ne suffisent pas pour rassurer Sékou
Touré. Mesurant la désaffection des masses vis-à-vis du
Parti, les coups fourrés que toutes sortes de mafias et de réseaux
de malfaiteurs organisent dans son entourage avec la complicité des dirigeants
du Parti et de l'Etat, Sékou
Touré crée une police supplétive dépendant directement
de lui: la Milice Populaire.
Recrutés au sein de la JRDA, les miliciens reçoivent une formation
militaire et politique faisant d'eux des sbires patentés du Président.
La milice constitue la garde personnelle de Sékou
Touré, doublée
à ses débuts par des militaires cubains. Tous les gradés de
la milice ont été formés à Cuba.
A partir de 1966, la milice est la première force de Sécurité
lointaine et rapprochée. Elle joue le rôle d'interface entre le peuple
et Sékou Touré,
d'une part, entre l'Armée et le Président, d'autre part. Parce que
le Président en est arrivé à se méfier du peuple, de
l'Armée et de l'étranger (Européens en particulier). Frappant
inconsidérément dans toutes les directions, il ne voit plus que des
ennemis autour de lui. Le mot d'ordre le plus propagé
est: Vigilance.
De 1966 à 1974, il ne quittera pratiquement pas Conakry, hanté
par ses victimes et par les coups d'Etat dans les pays voisins et amis:
Mali, Ghana... et par sa propre machine à tuer les Guinéens.
Les miliciens du Président sont formés à l'intoxication, à la
filature, à l'arrestation des gens en ville comme en campagne. Les grades
sont les mêmes que dans l'Armée: sergent, adjudant, lieutenant, capitaine...
Atteint de « complotite » au plus haut degré, Sékou
Touré, dont l'imagination ne tarit donc jamais en matière de terrorisme
politique et de répression, va mettre au point une technique qui réduit
presque à néant le mouvement des personnes et des biens à travers
le pays: il fait fermer toutes les frontières.
Toutes les routes sont barrées à intervalles réguliers par un
tronc d'arbre ou une barre de fer entre deux pieux. Personne, rien ne passe avant
l'ouverture de la barrière. A chaque barrage, les passagers, les bagages,
le véhicule sont fouillés longuement par chacun des cinq (!) services
politico-militaires: la milice, la police, la gendarmerie, la douane et l'armée.
Le mot d'ordre est d'identifier systématiquement toute personne arrivant dans
une localité. L'attente au barrage est toujours longue et insupportable. Les « contrôleurs » des
barrages travaillent eux-mêmes dans des conditions très dures, leur
nourriture n'étant pas assurée. Les transporteurs ne tardent pas à trouver
une faille dans le système et un moyen de franchir les barrages. Il leur suffit
de corrompre les agents de contrôle avec de l'argent ou des aliments! Arrivé
au barrage, le chauffeur descend et va serrer la main du Chef de Poste
avec une somme d'argent dans la paume de la main ou un colis dans la main gauche.
Et l'obstacle est levé...
La production vivrière tombe si bas qu'on ne trouve plus rien sur les marchés
traditionnels. On en vient à manquer des produits les plus élémentaires:
sel, oignons, huile, riz, viande ... sans parler des produits importés:
tissus, chaussures, ustensiles ...
Pour le Guinéen moyen, la Révolution s'identifie à une affreuse
régression économique et sociale. Ce qui préoccupe le Président,
c'est comment tenir la population entre ses griffes et parer à
toute révolte. La formule qu'il met en application est bien connue dans
les pays où la guerre ou un fléau naturel a sévi: Sékou
Touré instaure le système de ravitaillement dans tout le pays.
Chaque famille dépose une liste complète de ses membres chez le Président
du Comité du Parti. Le Comité reçoit du Bureau Fédéral
différents produits dont il fixe le prix. Les produits sont vendus
à chaque famille au prorata de ses membres. Mais il se trouve que la quantité n'est
jamais suffisante pour tous les habitants dépendant du Comité. Par
exemple, il est courant d'avoir un lot de dix paquets de sucre, dix kilos de sel,
dix litres d'huile et cent mètres de tissu pour un village ou quartier de
deux cents habitants et pour un mois! Dans ces conditions, seuls les plus proches
politiquement et familialement seront ravitaillés. Tous les autres se contenteront
des discours et se feront vendre les mêmes produits au marché noir
donc très chers.
A Conakry, les entreprises d'Etat ont le monopole de l'import-export. Ces entreprises
répartissent les marchandises au moyen de « Bons
», délivrés aux responsables du Parti. Le trafic des « Bons
d'achat
» devient alors un moyen d'enrichissement spontané des notables du
Parti, un moyen de fidélisation des militants et surtout des militantes.
Pour une femme, il s'agit de jouer de tous ses charmes pour se faire délivrer
un bon d'achat dans un commerce d'Etat (tissus, essence, denrées alimentaires,
ustensiles de cuisine ... ). Elle vend ce bon à un commerçant (qu'on
appelle ici « trafiquant ») quatre à cinq fois plus cher que sa
valeur officielle. La femme empoche la différence entre la valeur nominale
de son bon d'achat et la valeur de cession au trafiquant. Celui-ci va payer la marchandise
et la revend au public avec un bénéfice important.
C'est là le point de départ des « nouveaux riches ».
Le Président et les Responsables principaux du Parti et de l'Etat sont de
grands distributeurs de bons d'achat, ce qui leur permet d'avoir nombre de femmes à leur
disposition...
Les vexations, humiliations, arrestations et liquidations s'amplifient d'année
en année. S'y ajoutent la pénurie des biens de première nécessité et
ses conséquences: famines et maladies, qui font des milliers de victimes.
Paysans, écoliers, hommes et femmes de toutes conditions quittent le pays
en empruntant les pistes de brousse. Ils s'en vont vers des cieux plus cléments
où ils espèrent trouver un peu de sécurité, de formation,
de travail, de bien-être.
De 1962 à 1984, la Guinée perdra ainsi deux millions de ses ressources
humaines. Les pays voisins (Sénégal, Côte d'Ivoire, Sierra-Léone,
Libéria, Mali) ainsi que la France, le Gabon, les Etats-Unis, le Canada...
vont accueillir des centaines de milliers de Guinéens qui ne peuvent plus
vivre en Guinée.
Autant le Pouvoir refuse et réprime toute critique, même constructive,
de la part des citoyens, autant les citoyens s'ingénient à faire circuler
des critiques très salées de bouche à oreille, dans tous les
coins et recoins de la société guinéenne.
- Oo Independan Ko ande pandi! (Cette Indépendance, c'est trop de soucis!)
répète-t-on en milieu peul.
Depuis 1958, les Guinéens vont de misère en misère. Lors d'une
réception du Président à Kissidougou, un paysan demande la
parole et dit:
- Cette Indépendance, quand finira-t-elle?
Le Président, très décontracté, répond:
- Je ne sais pas! Mais ni toi, ni moi n'en verrons la fin, c'est sûr!
Saïfoulaye
Diallo, en
voyage à Labé, sa région natale, rencontre un ancien farba (griot,
attaché de presse, porte-parole) de son père et dit:
- Salut à toi, Farba! Ainsi, tu es entré au Parti, toi aussi?
Et le farba de rétorquer:
- Ah! Moussé Saïfoulaye, tu sais bien, nous on n'est pas entré
au Parti, c'est le Parti qui nous est entré dedans!
Ainsi, la chronique populaire ne mâche pas ses mots. Chacun communique tout
et entend tout. La « presse » du peuple ne peut pas être muselée
totalement.
Le Président, toujours « à l'écoute du peuple »,
lance un mot d'ordre: « Préparer un Congrès de la bouche ouverte! ».
Il s'agit du huitième Congrès programmé pour le mois de septembre
1967. Comment celui qui a fermé la bouche aux étudiants, aux enseignants,
aux commerçants, peut-il demander d'ouvrir la bouche ? Qui et que vise-t-il
maintenant ?
Dans la lutte d'influence à laquelle se livrent les divers clans du pouvoir,
un homme ouvre la bouche: Magassouba
Moriba, alors ministre de l'Education Nationale. Est-ce le simple désir
de prendre le Président au mot, ou bien un calcul politique?
Magassouba fait publier des articles virulents dans le journal Horoya, organe du
Parti. Il y dénonce le mensonge, la cupidité, la gabegie... Il demande à tous
les militants d'ouvrir la bouche, d'ouvrir leur intelligence pour servir le pays.
Le style est passionné,
à l'image des discours du Président.
La Guinée est entrée dans une ère de surenchère verbale.
Les politiciens parlent pour accroître la « tension révolutionnaire ».
Ils ragent , ils menacent, ils vilipendent. Concrètement, ils ne créent
rien, ne construisent rien. Les valeurs éthiques, civiques, spirituelles,
culturelles, collectives, nationales sont foulées aux pieds ou noyées
dans une phraséologie fumeuse.
Magassouba parle longuement. Cela fait quelque bruit à Conakry. Après
le troisième article, il est convoqué par le BPN (Bureau Politique
National). Le ministre fait son autocritique, reconnaît ses erreurs et dénonce
les erreurs d'autres responsables du Parti et de l'Etat. Il demande que chacun soit
plus conséquent, plus responsable, plus efficace. Manifestement, il a trop
parlé. Comme Keïta Fodéba,
il a éveillé la suspicion du Président et signé ainsi
sa condamnation...
Toujours en mal de mots d'ordre pour tenir la population en haleine, Sékou
Touré lance la « Révolution Culturelle Socialiste
». Cela rappelle les manifestations maoïstes qui ont cours en Chine à la
même époque. Le Président guinéen y trouve un puissant
moyen de contrôler les populations. Il demande aux Fédérations
du Parti de construire des « Cités socialistes » où jeunes
gens et jeunes filles vont apprendre à vivre en « révolutionnaires
purs et durs ».
Sous la Direction du Bureau Fédéral du Parti, chaque région érige
deux ou trois cités « socialistes » dans une bruyante improvisation.
Mal conçues, mal construites, sans aucun équipement, ces cités
tombent en ruines dès les premières pluies et ne seront jamais utilisées!
La Révolution Culturelle « socialiste » apporte une nouvelle modification
dans le programme d'enseignement. Le français cesse d'être la langue
d'enseignement. Dans chaque zone linguistique, c'est la langue dominante qui sera
utilisée à l'école primaire. Ainsi, l'écolier guinéen étudie-t-il
en soussou en Guinée maritime, en peul au Fouta-Djalon, maninka en Haute-Guinée,
kissi, toma, guerzé en Guinée forestière...
Le jeune Guinéen va subir la dure expérience de l'utilisation des langues
nationales dans l'enseignement général. Ces langues,
à l'exception du peul 9 (il existe une riche littérature en langue
peule), ont jusqu'ici très peu servi dans la communication écrite
et la transcription de concepts culturels, scientifiques, techniques et philosophiques
y est à créer.
Les enseignants guinéens mettront du cur à l'ouvrage et leurs
efforts permettront une réelle germination de nos langues nationales. De nombreuses
publications sont réalisées par les enseignants et les étudiants,
ce qui donne un grand essor aux langues locales 10.
Mais l'effet le plus frappant de cette « révolution culturelle
» est d'accroître l'isolement des régions et de baisser le niveau
de formation intellectuelle des jeunes Guinéens.
Pour faire face à la scolarisation d'une nombreuse jeunesse (les moins de
vingt ans constituent 53% de la population), le Gouvernement institue «l'enseignement
de masse» (!):
En réalité, beaucoup d'enfants abandonnent l'école. Nombre de
parents dans les campagnes renonceront à envoyer leurs enfants
à l'école. Ils préféreront les faire travailler aux
champs.
La propagande du Parti annonça un taux officiel de scolarisation de 40%. En
réalité, ce taux oscille autour de 20%.
Autre conséquence de cette prétendue « Révolution Culturelle
Socialiste
»: elle a rendu odieux à nombre de Guinéens le concept et la
pratique
« socialistes ». L'efficacité recherchée (peut-être)
par ses initiateurs a été en tout cas pervertie par les agents du
Parti.
Le mécontentement est général ! Mais les multiples services
de surveillance et de répression veillent. Pourtant, un homme va agir...
Chaque manifestation du Parti est une sorte de carnaval où le folklore bon
enfant et le tapage psycho-politique assurent une ambiance de « fête » mais
dégagent une atmosphère de misère et d'insécurité.
Dans ce décor, arrive en visite officielle le Président zambien Kenneth
Kaunda, l'homme du « Socialisme humaniste ». Le cortège s'avance
vers le Palais présidentiel. Sékou
Touré, tout souriant, agite son célèbre mouchoir blanc,
imité par son hôte, le sympathique Président Kaunda. La foule
habillée en uniformes aux vives couleurs, chante, danse, applaudit. Soudain,
un homme bondit, fonce comme un fauve sur la voiture présidentielle qui roule à l'allure
protocolaire. L'homme saisit Sékou
Touré à la taille, le tire et l'entraîne au sol. Corps à corps
de quelques secondes. Les gardes du corps interviennent, maîtrisent l'agresseur
et remettent le Président dans la voiture.
- Tuez-le! ordonne Sékou
Touré.
Une rafale de pistolet-mitrailleur foudroie l'homme. Pendant que deux militaires
portent le cadavre de l'assaillant dans une « jeep », le cortège
présidentiel continue sa route. La scène a duré quelque deux
minutes. La foule n'a eu d'autre réaction qu'un silence lourd de signification.
Qui était cet agresseur?
Il s'appelait Keita Tidiane. Il n'était connu ni dans le milieu politique,
ni dans le milieu socioprofessionnel: un commun des mortels guinéens.
Quel était son mobile?
A-t-il agi par pure audace, par pure folie ou par un « beau désespoir
»?
A-t-il des complices?
Questions sans réponses.
Le lendemain de l'attentat, la concession où habitait Keïta Tidiane est
rasée au bulldozer, après l'arrestation de tous ceux qui y habitent...
Les coups d'Etat militaires se succèdent sans relâche en Afrique. Sékou
Touré, en homme politique très avisé, surveille de près
l'Armée guinéenne. Il a avoué à plusieurs reprises que
la Révolution ne sera jamais prise au dépourvu! Entendez qu'on ne
le surprendra jamais, lui! Il est aux aguets depuis 1965.
A la radio, dans les journaux, il rappelle à tout moment qu'il est le Commandant
en Chef des Armées, que « l'impérialisme et ses valets-mercenaires
s'apprêtent à envahir la Guinée ».
Les jeunes officiers supérieurs de l'Armée guinéenne sont particulièrement
surveillés. Quelques-uns d'entre eux sont en tournée à l'intérieur
du pays quand le Président ordonne de les arrêter. Un avion est affrété et
l'Inspecteur de Police Mamadou Boiro est chargé de ramener les « comploteurs » à Conakry.
Une fois dans l'avion, une brève explication a lieu entre les officiers et
l'inspecteur Boiro. Les militaires comprennent qu'ils sont en état d'arrestation
et qu'on les conduit au poteau d'exécution. Et réussissent à maîtriser
leurs gardiens. Ils jettent l'Inspecteur Boiro dans le vide, ordonnent au pilote
de changer de cap et de rejoindre le Mali, pays le plus proche. Le pilote obéit,
fait demi-tour et va atterrir (de gré ou de force?) sur une plaine,
à côté d'un village guinéen du nord-ouest de la ville
de Siguiri,
à quelque 50km de la frontière malienne.
Les habitants du village accourent en se demandant s'il ne s'agit pas d'envahisseurs étrangers.
Le pilote prend alors les devants et leur déclare qu'il est attaqué par
des « mercenaires ». Les officiers ont leurs armes individuelles, mais
pas de munitions. Les miliciens du village se ruent sur eux, les ligotent et les
livrent aux agents locaux du Parti.
Informé de cet événement, Sékou
Touré s'empresse d'annoncer
à la radio qu'un « complot » vient
d'être déjoué. Il nomme une Commission d'Enquête. Les
listes sont déjà faites. Les arrestations reprennent leur cadence
hallucinante:
Les deux tiers des officiers supérieurs sont arrêtés. Tous ceux
qui possédaient une ouverture sur les problèmes nationaux, ou une formation
professionnelle et humaine dont ils ont prouvé la solidité, tous
ceux que Sékou Touré juge
susceptibles de s'opposer
à lui ou tout simplement de lui porter ombrage du fait de leur notoriété,
tous ceux qui appartiennent à une famille considérée comme
non soumise inconditionnellement au Président et au Parti, tous ceux-là seront
torturés, exécutés: le fleuron de l'Armée Guinéenne
dont Kaman Diaby, Thierno Diallo, Cheik Keita, etc.
De nombreux cadres sont éliminés. Tous ceux qui avaient des liens de
parenté, d'amitié ou d'affaires avec les officiers sont arrêtés:
ingénieurs, médecins, vétérinaires, techniciens, hommes
d'affaires, notables... Dont: Aguibou Barry, Hamidou Diallo, Docteur Sabitou Bah,
etc.
Keita Fodeba est exécuté. C'en est fait du musicien, de l'écrivain,
de l'artiste à la sensibilité profonde dont le génie artistique
a rayonné à travers le monde. Il s'était donné corps
et âme à
la nation naissante, mettant ses biens, sa troupe internationale de danse à la
disposition de la Guinée. Ministre de la Défense, il avait organisé l'Armée
et les Services de Sécurité. Après le coup porté aux
enseignants et élèves, il comprit que la Guinée
était aux mains d'un démon. Ce démon, après avoir utilisé les
talents et le patriotisme de Fodéba, avait décidé en fait
depuis 1965 de l'éliminer. Comme nombre de Guinéens au lendemain
du 28 septembre 1958, Fodéba pensait servir la Guinée en se mettant
à la disposition du Gouvernement guinéen. Mais comment servir la
Guinée quand elle est tombée entre les griffes d'un insatiable et
génial assassin?
En cette fin d'année 1969, la plupart des familles guinéennes sont de nouveau précipitées dans le deuil et la tourmente.
Chaque jour qui passe rend l'absolutisme du Président plus nuisible
à l'espèce guinéenne.
Nommé « Responsab1e Suprême de la Révolution » depuis
le Congrès de septembre 1967, il affirme incarner le Peuple, l'Etat, le Parti.
Il laisse de plus en plus entendre, à travers ses interminables discours,
que cette incarnation vient de Dieu. Bref, il est l'envoyé
de Dieu « en terre africaine de Guinée ».
Il a perfectionné le système répressif au point d'enserrer chaque
village, chaque famille, chaque individu dans un réseau tentaculaire omniprésent.
Il a fait de la radiodiffusion un puissant outil de propagande. Il dirige lui-même
les émissions et intègre judicieusement son discours dans la musique
et le folklore traditionnels. Ses déclarations passionnées mystifient
toute l'Afrique et confortent l'obscurantisme parmi les masses guinéennes.
Les discours creux sur la liberté, le peuple, la voie non capitaliste, la
dignité africaine... donnent satisfaction aux lointains auditeurs en mal d'idéologie
et plongent les Guinéens dans un vide moral et matériel.
Combien d'intellectuels africains, à la seule audition ou lecture des paroles
de Sékou Touré,
ont pris le Président Guinéen pour un nationaliste-patriote, un sauveur
des opprimés, un combattant de l'impérialisme alors qu'il se manifestait à travers
toute la Guinée comme l'un des plus grands criminels que l'Afrique ait enfantés!
De vrais et courageux patriotes sont en train de se battre en Guinée-Bissau
pour libérer leur pays de l'occupation coloniale portugaise. A leur tête:
Amilcar Cabral.
Des prisonniers portugais, capturés par les maquisards de Cabral, sont gardés
dans la région de Conakry où le Parti Africain pour l'Indépendance
de la Guinée et des nes du Cap-Vert (PAIGC) dispose d'une base politico-militaire.
Parmi ces prisonniers se trouve le fils d'un général portugais.
Les Portugais envoient une mission secrète pour demander à Sékou
Touré d'user de son influence sur Cabral afin que ce dernier accepte un échange
de prisonniers. Informé de la demande portugaise, Cabral oppose une fin de
non-recevoir et reproche à Sékou
Touré d'avoir donné un espoir aux Portugais.
Les Portugais reviennent à la charge quelques semaines plus tard. Ils veulent échanger
les prisonniers de Guinée-Bissau qu'ils détiennent contre les prisonniers
portugais détenus par le PAIGC. Ils font plusieurs propositions à Sékou
Touré et ne lui cachent pas l'éventualité
d'une intervention militaire pour libérer leurs hommes. Sur quoi se mettent-ils
d'accord ?
Ce qui est certain, c'est que Cabral est de plus en plus persuadé
que Sékou Touré l'a
trahi. Il s'en confie à des proches.
Ce qui est certain, c'est que Sékou
Touré a avoué à plusieurs reprises que les Portugais vont
envahir la Guinée. Il est vrai qu'il parle sans cesse d'« invasion de
la Guinée par l'impérialisme
», mais il a précisé cette fois à son entourage que
les Portugais se préparent à opérer en Guinée...
Ce qui est certain et... troublant, c'est que début novembre 1970, les prisonniers
portugais (Blancs) sont séparés de leurs co-détenus (Noirs)
et transférés dans une maison de la proche banlieue de Conakry dont
l'accès depuis la mer est particulièrement aisé...
Les événements se précipitent. Le 22 novembre 1970, à l'aube,
des navires portugais accostent à Conakry. Des hommes bien armés débarquent
et attaquent divers points de la capitale guinéenne. Les prisonniers portugais
sont tous vite libérés. Dès qu'ils sont tous montés à bord
des navires, ceux-ci prennent le large et disparaissent sans que la marine guinéenne
ou l'aviation n'interviennent...
Un des groupes débarqués a attaqué le Camp de Camayenne (devenu
«Camp Boiro» depuis les événements de 1969) et libéré les
prisonniers politiques qui s'y trouvaient. Un autre groupe a investi le
Centre Distributeur de l'Energie Electrique, plongeant la ville dans le noir.
Au lever du soleil, ce 22 novembre, les navires portugais sont déjà loin.
Chose curieuse, la plupart des hommes (Noirs) qui ont débarqué n'ont
pas reçu l'ordre de rembarquer. Ils ont été abandonnés!
Seuls les Blancs ont repris la mer. Les autres envahisseurs sont donc contraints
de se battre jusqu'à la dernière cartouche avant de se suicider ou
de se rendre.
Sékou Touré qui
a beaucoup parlé de cette invasion portugaise, ne mobilisera les Forces Armées
qu'après le départ des Portugais! En début de matinée,
il annonce à la radio que la Guinée est victime d'une agression militaire
portugaise. Il appelle à la mobilisation générale et à l'aide
internationale.
Cette fois, le « complot » est une cuisante réalité. Débarquement
militaire réalisé de nuit pour un objectif précis: libérer
des prisonniers portugais. L'opération est identique à celle réalisée
par les Belges sept ans plus tôt à Stanleyville (Kisangani) pour libérer
des citoyens belges détenus par les maquisards; identique aussi à celle
menée par les Israéliens à l'aéroport d'Entebé (Ouganda)
pour délivrer des otages israéliens. Une différence: les Portugais
ont recruté, en plus de leurs soldats, des exilés guinéens en
assurant à ces derniers qu'il s'agissait de renverser le régime guinéen.
Ce qui leur permettra de faire des actions de diversion en divers points de Conakry
pendant qu'eux-mêmes libèrent leurs prisonniers.
Les exilés qui débarquèrent se battront durement, mais presque
tous y laisseront leur peau. Les prisonniers politiques qui ont
été libérés lors de l'attaque du Camp Boiro seront
repris le lendemain et beaucoup seront fusillés. Un seul réussira à s'échapper:
le Capitaine Abou Soumah.
Les jours qui suivent ce débarquement vont être les plus atroces que
les Guinéens aient vécus.
Sékou Touré aiguise
de nouveau sa langue et déverse sur l'opinion mondiale sa verve pseudo-révolutionnaire.
La terreur et la mort planent sur la tête de chaque Guinéen.
Le Président, assuré de la reprise en main de la situation par l'Armée,
sort de sa cachette. Il nomme Ismaël
Touré (son frère), Chef de la nouvelle Commission d'Enquête.
Il crée un Tribunal Populaire Spécial et lance à la radio (qui émet
24h sur 24) le mot d'ordre qui stupéfie le monde entier :
« Tuez, égorgez, dépecez! Vous rendrez compte par la suite ! »
Un affreux carnage ensanglante alors tout le pays, de Boké à N'zérékoré,
de Benty à Siguiri, de Conakry à Mandiana.
L'exemple est donné à Conakry par la pendaison de
quatre hauts fonctionnaires:
et l'exécution de Madame Camara
Loffo. Sékou
Touré a
rédigé un « poème »: « Adieu traîtres ».
Il choisit le pont Tombo, à l'entrée de la presqu'île de Conakry,
comme poteau d'exécution. Là, les suppliciés restèrent
pendus pendant deux (un) jours et la population fut sommée de venir « cracher
sur les mercenaires de l'impérialisme».
Le «Tribunal Spécial» prononcera 92 condamnations à mort.
Des exécutions et pendaisons seront organisées dans chaque chef-lieu
de région.
Magassouba Moriba sera pendu
pour avoir «ouvert la bouche»
trois ans plus tôt. Ce n'était pas un mercenaire, ni même un
opposant de Sékou
Touré
- Keita Kara fut pendu parce qu'il était Directeur de l'Energie Electrique
au moment de l'agression.
Baldet Ousmane fut pendu parce qu'il était un bon technicien des finances
et en savait long sur les méthodes par lesquelles le Clan Touré s'était
approprié le trésor du pays.
Camara Loffo, une des femmes à avoir soutenu le PDG dès les années
cinquante, fut exécutée pour avoir gardé des attaches familiales
avec la famille de David Tondon, l'homme qui fit poignarder Mbalia Camara.
Ibrahima Barry avait été un adversaire, un concurrent politique de Sékou
Touré durant la période coloniale. Il avait été le
premier secrétaire de la DSG (Démocratie Socialiste de Guinée).
Après le référendum, il rallia Sékou
Touré sans conditions. Ministre du Plan, il resta loyal et ne manifesta
aucune opposition au Président. Il fut pendu parce que Sékou
Touré avait décidé depuis longtemps d'éliminer de
la scène ses rivaux politiques d'avant 1958.
Sékou Touré affirme
que si la Guinée compte 90% de mercenaires contre-révolutionnaires
et 10% de « révolutionnaires » attachés
à la « révolution », il est prêt à liquider
ces 90% et à « faire la révolution » avec les autres.
Dans cette atmosphère, les hommes du régime s'en prennent, non seulement
aux Guinéens, mais aussi aux étrangers résidant en Guinée:
Sénégalais, Maliens, Ivoiriens, Camerounais, Français, Allemands,
Tchèques, Libanais, Syriens, vont connaître les horreurs des prisons
guinéennes. 11
Les hommes du régime endossent la tenue militaire et déclenchent le
plus grand génocide que des Guinéens ont pu jusque-là infliger
à des Guinéens. Des citoyens de toutes conditions, jeunes et vieux,
hommes et femmes sont arrachés de nuit à leurs familles et jetés
dans les prisons de Conakry, Kindia, Boké, Labé, Kankan, N'zérékoré,
etc. Les prisons ne pouvant contenir tous ceux qu'on arrête, des exécutions
massives sont organisées 12. Des dizaines de personnes sont entassées
dans des camions, transportées dans la brousse, fusillées et jetées
dans des fosses communes. Au pied du Mont Kakoulima, non loin de Conakry, ces fosses
engloutiront des centaines de Guinéens.
Les membres du BPN (Bureau Politique National) dirigent les exécutions et
donnent le coup de grâce. Mamadi Keita a avoué sans sourciller qu'à force
de « mitrailler ces mercenaires » ses « mains étaient devenues
calleuses ».
Janvier 1971: La Guinée est devenue un tombeau, non pas « de l'impérialisme
» comme le clamait Sékou
Touré, mais des Guinéens les plus attachés
à leur terre.
L'horreur de la répression dépasse l'imagination. Les agents du PDG
obligent les populations à danser autour des cadavres, les femmes à condamner
leurs maris, les enfants à renier leur père. Chaque quartier, village, école,
entreprise est transformé en
« Comité Militaire » avec obligation pour tout le monde de devenir
soldat et de s'entraîner au maniement des armes. Les barrages sur les routes
sont triplés. Pour aller du Centre de Conakry au kilomètre 36, il
faut en franchir plus de vingt !
Combien de personnes furent arrêtées?
Combien moururent exécutées sur le champ?
Combien succombèrent parce que ligotées à mort?
Combien périrent par simple règlement de compte, par délation,
par lâcheté?
Chaque famille guinéenne peut établir la liste de ses victimes. Ainsi,
dans ma famille, en tenant compte uniquement de mes très proches (oncles,
frères, cousins germains) il y eut plus de douze
En comptant les morts, les disparus, les handicapés qui sortent des prisons,
on comprend pourquoi les événements de 1970-71 ont détruit la
Société guinéenne plus que les événements antérieurs
et fait de la Guinée un pays ravagé, profondément mutilé.
Question: Le débarquement portugais est-il à lui seul le motif de l'arrestation
et de la liquidation de milliers de Guinéens?
Réponse: Sékou Touré était avisé de l'éventualité d'une attaque portugaise pour libérer
les prisonniers portugais. L'attaque a eu lieu. Les prisonniers ont été libérés.
Ceux des assaillants qui n'ont pu reprendre la mer ont été liquidés.
Le Président, assisté de son frère Ismaël
Touré, ne s'en est pas tenu là. Homme assoiffé de pouvoir,
il a saisi cette occasion pour faire le vide en réalisant une purge d'une
rare cruauté, sans précédent en Afrique.
Bref, les Portugais ont donné à un tueur l'occasion de tuer.
Pour la troisième fois depuis 1960, Sékou
Touré fait changer tous les billets et pièces du marché monétaire
guinéen. Cette réforme monétaire ne repose pas sur les données
réelles de l'économie guinéenne. Le Gouvernement du PDG fait « l'économie
de sa politique
». Comprenez qu'il s'agit toujours de la primauté du « politique
sur le technique». L'objectif essentiel est de déposséder ceux
qui ont pu acquérir une petite fortune.
La nouvelle monnaie s'appelle Syli: l'éléphant. Le franc guinéen
disparaît donc en 1972. L'apparition du syli et les spoliations qui en résultent
ne changent rien aux pratiques courantes; le marché noir, le détournement
des biens publics vont reprendre de plus belle.
Les Guinéens apprennent soudain que Lansana Béavogui est nommé
Premier Ministre. Cela signifie-t-il que Sékou
Touré veut enfin partager le pouvoir? Quelques semaines de pratique
vont donner la réponse. Dans ses interventions, au début de sa nomination,
Lansana Béavogui se présente à deux ou trois reprises comme
le Chef du Gouvernement. Il est vite rappelé à l'ordre par le Président
qui lui notifie que le Premier Ministre n'est pas Chef du Gouvernement,
mais une sorte de Ministre d'Etat.
Le Chef de l'Etat est le Chef du Gouvernement, du Parti, de l'Armée, etc.
Avec Sékou Touré,
c'est la potence et l'omnipotence. Cela devrait
être clair pour Béavogui.
Le Premier Ministre pourra cependant effectuer les voyages que le Président
n'ose pas faire depuis 1964. Et on verra Béavogui (dont l'un des surnoms était « Béa »)
dans diverses instances internationales.
La vie quotidienne en Guinée est toute axée sur les activités
du Parti et de son chef. Tout tourne autour du PDG et de Sékou Touré.
Le Président disait lui-même: « Si le PDG représente le
corps de la Guinée, le Secrétaire Général en est l'esprit ».
Rien d'étonnant, dans ces conditions, que la Fête Nationale soit fixée
au 14 mai, date anniversaire de la création du PDG.
Le 22 novembre sera aussi un jour de Fête Nationale. Mais le 28 septembre,
le 2 octobre (proclamation de l'Indépendance), le 1er mai (Fête Internationale
du Travail), seront jetés aux oubliettes.
On voit Sékou Touré adopter
une nouvelle tenue. Blanc, de la tête aux pieds: bonnet blanc, demi boubou
blanc, pantalon blanc. Désormais, il ne se montre qu'en blanc, sept jours
sur sept. D'où lui vient cette nouvelle formule? Lui seul le sait. Mais la
chronique populaire raconte que les marabouts du Président ont prescrit à leur
client le port du blanc pour éloigner le péché, obtenir l'absolution,
pour retarder la vengeance poursuivant le crime! Ainsi, Sékou Touré chercherait à « se
purifier », mesurant (peut-être) l'étendue de ses crimes.
Comme il se doit, tous les courtisans se mettent aussi au blanc: cadres du Parti
et de l'Etat, femmes du Protocole, etc. Tous en blanc lors des cérémonies
officielles et des réceptions. Il arrive souvent qu'un ministre se fasse renvoyer
d'une réunion s'il n'est pas en blanc, ou si le Président trouve que
sa tenue ne correspond pas à la norme « révolutionnaire »!
Pour beaucoup de Guinéens, le port du blanc a rendu Sékou
Touré moins féroce, moins violent, moins tueur.
En même temps qu'il épouse la tenue blanche, le Président se
décrète
« Grand Maître de la Foi Islamique ». Il est présent à toutes
les grandes prières, celles du Vendredi en particulier. Il n'est pas l'Imam,
mais il est côte à côte avec l'Imam. Il fait réciter
la Fatiha et exige des croyants de prier pour la santé du Président
et la pérennité du Parti. Il crée un « Ministère
des Affaires Islamiques ». Il fait prôner l'idée que Dieu l'a
mandaté pour guider la Révolution en Guinée. Sacrée
Révolution!
Pourquoi cette attitude contrastant si fort avec le Sékou
Touré des année cinquante et soixante? Pour s'attirer le soutien
et l'amitié des pays arabes, riches en pétrodollars! Pour confisquer
à son profit la liberté religieuse, l'une des rares valeurs dont
les Guinéens jouissaient encore librement!
A présent, l'omnipotence est au niveau le plus haut: l'Etat, le Parti, le
Gouvernement, l'Armée, la Religion sont entre les mains du tyran.
En 1972, le FAIGC a libéré une grande partie de la Guinée-Bissau
et son leader, Amilcar Cabral, est accueilli dans beaucoup de milieux politiques
internationaux comme un homme d'Etat. C'est dans cette situation que des tueurs réussissent à s'infiltrer
dans la chambre de Cabral et l'assassinent. Le Quartier Général du
PAIGC est situé dans la banlieue nord-est de Conakry. La Sécurité
a été renforcée après l'attaque portugaise du 22 novembre
1970. C'est donc avec une réelle stupeur que l'opinion mondiale acquise
aux Droits de l'Homme, apprend l'assassinat de ce combattant de la liberté.
Quel rôle a joué Sékou
Touré dans cet assassinat? Le Président pouvait souhaiter la
disparition de Cabral pour au moins trois raisons:
En lisant la Constitution guinéenne, on se rend compte que Sékou Touré ne
l'a jamais appliquée. Liberté d'expression, d'association, de mouvement,
droit d'être jugé... ne sont pas reconnus aux Guinéens.
La Constitution stipule que le Président est élu pour sept ans. Mais
gare à celui qui parle de candidature ou d'élections, même au
sein du Parti. Il disparaîtra de la circulation dans les jours qui suivent,
sur ordre de Sékou
Touré qui
a dit et redit:
- Les Guinéens ne parleront jamais de moi en disant: Voici l'ancien Président.
Autrement dit, il se considère comme un Président à vie. Aussi
se fera-t-il élire pour la troisième fois Président de la République,
en décembre 1974.
Le système est simple: le BPN (Bureau Politique National) établit une
liste de « candidats » aux postes de députés à l'Assemblée
Nationale. Cette liste est accompagnée d'une déclaration annonçant
la candidature unique de Sékou
Touré à la Présidence de la République.
Un seul « vote » a lieu. Les noms sont détenus par les présidents
de Comités. Les « militants » viennent prendre l'unique liste
et la mettent dans l'urne. Nul besoin d'isoloir. Le président du Comité vote
pour les supposés absents.
Au dépouillement: 99,09% des inscrits ont voté, et 99,09% ont
élu les députés et le Président!
La dernière « réélection » de Sékou
Touré aura lieu huit ans après, au printemps 1982.
A peine réintronisé en décembre 1974, Sékou
Touré, « Responsable Suprême de la Révolution »,
lance « la guerre contre Cheytane». Qui est Cheytane ?
C'est le démon, dans le Coran! Le Président guinéen assimile
les commerçants à ce démon qu'on appelle aussi « trafiquant ».
La formule a pour but de réduire à néant le mouvement des personnes
et des biens à l'intérieur du pays. Désormais, plus de magasins
privés vendant des marchandises importées ou produites sur place. Ce
qui revient à interdire sur le marché les vêtements, chaussures,
ustensiles et pacotille de consommation courante. Seul, un «commerce populaire» est
autorisé. L'Etat va ouvrir des «magasins populaires»
dans chaque quartier. Ces magasins seront généralement vides.
C'est alors que les Guinéens créent un système très spécial
de marché noir. Le vendeur annonce sa marchandise de bouche à oreille,
à l'abri des mouchards, en choisissant bien l'oreille réceptrice.
S'il trouve des gens désireux d'acheter, il s'assure que ceux-ci ne vont
pas le dénoncer en menaçant lui-même de... les dénoncer!
Puis il montre un échantillon. L'acheteur paye l'échantillon et le
vendeur lui donne un rendez-vous précis (de nuit) et là lui remet
la marchandise complète dans le plus grand secret.
C'est ainsi qu'on achète une paire de chaussures en trois phases: l'annonce,
la première chaussure, la deuxième chaussure!
Les gens prennent l'habitude d'égorger buf, moutons, poulets...
à la tombée de la nuit pour vendre la viande la nuit et en faire
disparaître toute trace avant l'aube.
Le mouvement des véhicules étant pratiquement interdit, les Guinéens
remettent les pistes de brousse en activité. On marche de nuit (gendarmes
et miliciens montent sur les arbres pour surveiller) et on transporte ainsi des marchandises
sur des centaines de kilomètres. Un véritables corps de passeurs se
crée pour éviter les zones trop surveillées par la milice, l'Armée,
la Gendarmerie, la Douane et surtout la « Police économique »,
créée spécialement pour mener la « guerre contre Cheytane ».
La misère du peuple a atteint un niveau difficile à imaginer, car jamais
connu jusque-là dans l'histoire de la Guinée. On manque de riz, de
sel, d'oignons, de vêtements, de chaussures...
Les cordonniers récupèrent de vieux pneus d'automobiles et y taillent
des chaussures. Dans les villes, on donne un nom évocateur et chargé d'espoir à ces
chaussures: « En attendant le bateau »!
De 1970 à 1977, les Guinéens vont mener une existence infernale: affamés,
déguenillés, sans même un savon pour se laver ni un morceau
de percale pour ensevelir leurs morts...
Cette horrible réalité, jointe à celle des prisons où règnent
la torture, l'agonie et la mort, restera ignorée du monde extérieur.
Dans cette atmosphère de privation totale des droits humains les plus élémentaires,
les agents du PDG vont commettre un autre crime sans précédent...
La scène se passe dans la banlieue de Conakry, du côté du marché
de Madina. Un homme vient d'être arrêté par la Police. Il est
présenté comme « trafiquant » et bandit notoire. Les
policiers ont prévenu le Responsable du fameux « Comité Révolutionnaire
» chargé des opérations de liquidation physique. Une jeep de
la police arrive. Deux agents en descendent armés, en plus de leurs poignards
et PMAK (pistolet-mitrailleur), d'une pioche pour l'un, d'une pelle pour l'autre.
Ils se mettent à creuser. Puis s'adressant
à l'accusé, un des agents déclare:
- Dis-nous tes dernières volontés; nous allons t'enterrer
!
- Vous voulez m'enterrer ici ? Mais ce n'est pas un cimetière ici ! s'exclame
l'accusé.
- Les cimetières sont partout. Le tien est celui-ci, ajoute l'agent.
- Mais laissez-moi m'expliquer !
- J'exécute des ordres, moi!
- Je ne suis pas un bandit ! hurle l'accusé.
- Pas d'explications! Nous aussi on exécute des ordres!
- Alors, tuez-moi d'abord avant de m'enterrer !
- Nous, on ne tue pas, on enterre !
Et les agents ligotent le bonhomme, lui bandent les yeux, le jettent dans le trou,
le recouvrent de terre, sans prendre garde à ses cris et gémissements.
Puis ils se mettent au garde-à-vous et clament en chur
- Prêt pour la révolution'
Leur chef ajoute:
- Elle est exigence!
Beaucoup de gens ont assisté à la scène. Une fois de plus, ils
s'agissait de montrer aux Guinéens ce que le Parti est capable de faire. Afin
que nul ne l'oublie !
Les milliers de Guinéens qui quittent le pays s'efforcent d'ébranler
le mur de silence qui entoure la Guinée. L'opinion mondiale - celle du monde
occidental en particulier - commence à être informée de ce qui
se passe réellement dans ce pays.
Diverses pressions du Gouvernement français et d'organisations internationales
obligent Sékou Touré à libérer
en 1975 les prisonniers français détenus au Camp Boiro. Tous , à l'exception
de deux - Monseigneur Tchidimbo et Edouard Lambin - qui seront libérés
en août 1979 et janvier 1980.
Mais pour le Guinéen de l'intérieur, l'étau reste plus serré que
jamais, ce qui réduit son existence à celle d'une bête parquée.
Car les relations proprement humaines faites de cur, d'esprit, d'intelligence,
de communion, ont fait place au repli sur soi. Chacun suspecte et se méfie
de l'autre: le mari de sa femme, le père du fils, le voisin de son voisin...
Le sang versé lors des massacres de 1970-71 n'a pas encore séché
que le Président décide d'annoncer un nouveau complot.
Fidèle à sa stratégie du vide et à sa tactique de maintien
d'une
« tension révolutionnaire » (entendez: la terreur) au sein de
la population guinéenne, il lui faut opérer une nouvelle chasse
à l'homme, un nouveau génocide. Après les intellectuels, les
commerçants, les militaires, les cadres les plus dévoués à la
cause de la patrie,
à quelle catégorie de Guinéens peut-il encore s'attaquer?
Sékou Touré donne
lui-même la réponse en clamant à la radio, en ce mois de juillet
1976:
- Je déclare la guerre aux
Peuls!
Le monde entier entendra cette décharge de la foudre de Sékou Touré contre
une fraction vitale du peuple guinéen.
Pendant que l'opinion mondiale se demande qui sont bien ces Peuls et pourquoi Sékou
Touré leur fait la guerre, les arrestations, emprisonnements, massacres,
humiliations... recommencent de plus belle dans tout le pays. Car, si les Peuls traditionnellement
occupent principalement les plateaux du massif foutanien, ils sont aujourd'hui présents
dans toutes les régions guinéennes. Le tyran a mis au point un scénario
de grand maître...
Lamarana Diallo, un adolescent
de quatorze ans, est arrêté et jeté au Camp Boiro. Sékou
Touré déclare que ce tout jeune homme devait l'assassiner lors
d'une visite du Lycée de Donka. Lamarana interné, une odieuse mise
en scène est effectuée dans l'enceinte même du Camp. On fait
monter le jeune homme au sommet de l'avocatier qui se trouve dans la deuxième
cour de la prison. Un soldat grimpe, lui remet un fusil et descend. Un photographe
tire plusieurs clichés du jeune homme perché sur l'avocatier. Après
quoi, on le fait descendre. Les photos seront diffusées quelques jours plus
tard comme « preuve » que Lamarana guettait du haut de l'arbre l'arrivée
du Président au Lycée de Donka pour l'assassiner!
Si Lamarana, garçon de quatorze ans, a été le bras du « complot
», qui est donc la tête?
Diallo Telli ! Et tous
ceux qui lui sont liés par le sang, les
études ou les hasards de la vie. Du moins dans la logique totalitariste
du Président. Pour qui le connaît il n'y a là rien de surprenant.
Son plan est arrêté depuis longtemps: tous ses rivaux, adversaires
ou opposants, vrais et supposés, d'avant et d'après 1958 doivent
disparaître, de même que les cadres administratifs et techniques formés à l'université et
dans les Grandes écoles. Ainsi, Diawadou
Barry, Ibrahima Barry III,
Karim Bangoura, ont été éliminés, tout comme de nombreux
ingénieurs, professeurs, médecins, administrateurs, juristes, etc.
Le tour de Diallo Telli est donc venu.
Telli est revenu en Guinée en 1972, après avoir servi son
pays dans les grandes instances internationales (ONU, OUA, etc.).
Sourd aux conseils de ses nombreux amis et admirateurs qui, voyant l'atmosphère
de crime et de terreur qui règne en Guinée, lui recommandent de ne
pas se jeter dans la gueule du loup...
Boubacar Telli Diallo est donc
arrêté en même temps que deux autres ministres: Alioune Dramé et
Alpha Oumar Barry. Dans la foulée, des centaines de cadres, notables, commerçants,
hommes et femmes de quelque influence dans le milieu peul, sont arrêtés
et emprisonnés. La liste s'alourdit des cadres non peuls, dont le Président
veut se débarrasser: Sékou Philo Camara, Lamine Kouyaté, etc.
Les discours incendiaires pleuvent de nouveau; les arrestations fracassantes opérées
de nuit reprennent de plus belle. Sékou
Touré essaye d'appliquer à nouveau les pratiques qui lui ont si
bien réussi entre 1954 et 1958: provoquer une lutte fratricide entre différents
groupes ethniques et en tirer avantage. Mais cette fois, dix-huit ans après,
les données ont changé. Les Peuls n'ont pas oublié les pogroms
dont ils ont été victimes entre 1954 et 1958; ils sont prêts à vendre
chèrement leur vie, et ils l'ont clairement montré, notamment à Conakry.
De plus, ils sont économiquement très présents dans la capitale
et la milice populaire compte beaucoup de jeunes Peuls. Ils sont donc sur leurs gardes.
Mais, par ailleurs, les souffrances et misères imposées à tous
les Guinéens par le régime de Sékou
Touré, ont créé inconstestablement un sentiment national
guinéen. Ce sentiment national va s'affirmer
à cette occasion pour refuser toute action fratricide à l'encontre
des Peuls. Car il est évident aux yeux de tous - Soussou, Malinké,
Peul, Kissi, Toma, Guerzé, etc. - que Sékou
Touré n'arrêtera pas sa machine à tuer, et après
les Peuls, il s'en prendra à d'autres...
Donc, pas de commandos de choc pour envahir les quartiers peuls, massacrer
et incendier. Le Président utilise ses polices politiques pour broyer le Peul. Il prend
plusieurs mesures qui ne peuvent relever que du racisme - tout comme le fit Hitler
auquel Sékou Touré peut s'identifier sur bien des points.
Que peut reprocher Sékou
Touré aux Peuls?
D'être un peuple debout, décidé à ne pas succomber, à ne
pas disparaître sous les coups du tyran sans scrupules qui s'attaque sans relâche
aux Guinéens depuis 1954.
Aveuglément rivé à son fauteuil, Sékou
Touré ne comprend pas qu'il N'EST PAS LA GUINEE. Il s'est mis dans
la tête que ce pays lui appartient. Il ne réalisera jamais que le cur,
le cerveau, les membres et l'âme de la Guinée, ce sont ces Peul, Soussou,
Malinké, Kissi, etc., qu'il unit en fait malgré lui en les martyrisant.
Parmi les centaines de citoyens arrêtés, citons:
Toutes ces personnes sont jetées dans les cellules du Camp Boiro et soumises
au régime de torture physique, politique et psychologique.
A la mi-février 1977, Sékou
Touré ordonne la mise à la diète noire des trois ministres
et du capitaine Kouyaté. Ce dernier, voyant que son arrêt de mort est
signé, au troisième jour de diète, clame tout haut son innocence,
affirme qu'on veut l'éliminer parue qu'il sait dans quelles conditions Cabral
est mort: Il gravera sur le mur de sa cellule des mots pathétiques mais confus
se terminant ainsi: « Mais, Lamine, Dieu un jour, l'histoire et le peuple lui
donneront raison et l'honoreront ».
Le 1er mars 1977, Diallo Telli, Alioune Dramé, Alpha Oumar Barry sont morts.
Morts parce qu'ils étaient Peuls, morts parce qu'ils croyaient servir la Guinée
en restant à la disposition de Sékou Touré, le tueur sans
scrupules.
Avant que les corps des trois victimes ne soient expédiés vers Nongo,
dans la grande banlieue nord-est de Conakry, pour y être jetés dans
une fosse commune, Sékou
Touré tient à venir en personne au Camp Boiro. Il y arrive quelques
heures avant l'aube, s'assure que ses condamnés sont bien morts... Il fait
arracher un organe de Diallo Telli - très probablement le cur ou les
poumons et s'en retourne avec, pour l'offrir en sacrifice. Des prisonniers qui passent
la nuit à prier et à égrener leur chapelet, ont observé
de leur lucarne cette visite très « spéciale » du Président...
La « guerre contre Sheytane » (entendez toujours la répression
menée contre les commerçants) bat son plein et fait rage sur les routes
et dans les villes. La police économique, la milice, la gendarmerie, la douane,
répriment, rançonnent et terrorisent une population sans défense.
Le marché de Madina, dans le 5e arrondissement de Conakry, connaît une
affluence extraordinaire malgré les rafles et sévices quotidiens. Là,
on trouve toute la pacotille domestique apportée par les commerçants
qui ont bravé et soudoyé la police des frontières et la police
des routes. Beaucoup de femmes y vendent des produits alimentaires locaux: tubercules,
huile, légumes, fruits, etc. Madina, c'est
à la fois le marché noir et le marché « blanc ».
Vous pouvez y régler toutes sortes d'affaires. Ce 26 août 1977, le stand
alimentaire connaît son animation de tous les jours...
Mais voilà qu'un jeune agent de la police économique, bien campé
dans sa tenue de gendarme, s'approche de l'étalage d'une femme comme s'il
voulait acheter quelque chose. Il questionne la femme nerveusement. Plutôt
que de laisser à la marchande le temps de comprendre et d'obtempérer,
le gendarme éparpille la marchandise en menaçant d'arrêter
la vendeuse. Celle-ci riposte vivement et crie:
- Cela ne se passera pas comme ça aujourd'hui! Tu ne jetteras plus une marchandise
ici!
La marchande ameute tout le marché, toutes les femmes, les centaines de femmes
du marché de Madina... En chur, elles entonnent un cri de guerre qui ébranle
tout le quartier. Elles rangent leurs marchandises, s'attroupent, se consultent quelques
instants et décident de faire une marche, une marche vers la Présidence,
vers Sékou Touré...
Elles avancent résolument, la tête haute; elles ont attaché un
mouchoir rouge à leur taille. Leurs pas sont rythmés par des slogans
traduisant la situation économique et sociale du pays. Ces slogans sont scandés
comme lors d'une cérémonie d'initiation. La netteté
du rythme, l'audacieuse vérité des mots, la hardiesse et la chaleur
du ton ont un puissant effet d'entraînement sur toutes les femmes et sur
beaucoup d'hommes présents.
Les femmes scandent la trahison du Président:
- Ce n'est pas cela que tu avais promis!
La route est longue du marché de Madina à la Présidence: près
de huit kilomètres. Le groupe grossit à chaque instant. C'est maintenant
un cortège de plus de mille personnes, un train qui avance avec assurance;
la détermination se lit sur chaque visage. La marée est si forte qu'aucune
force de répression (police, milice, gendarmerie, armée) n'ose s'opposer à son
avance vers le centre de Conakry. Des agents de renseignements et de sécurité observent
et ravalent très vite leurs impressions devant la foule en marche qui dégage
puissance et résolution.
Et voici le Palais du Président. La place devient noire de monde. Les femmes,
dans un chur qui enflamme tout auditeur, amplifient leur refrain:
- Tu nous as trahies! Ce n'est pas cela que tu avais promis!
Et voilà le Président qui sort du Palais, rajustant les pans de sa
tenue immaculée qu'il ne quitte pas depuis qu'il a décidé de
se « blanchir ».
Les femmes martèlent leur refrain pendant quelques minutes, puis se taisent
et s'immobilisent, comme pour dire à Sékou: On t'écoute! Tu
sais pourquoi on est là!
Mais le Président ne trouve pas un mot à dire. Bien sûr, l'heure
n'est pas à l'improvisation d'un discours creux sur les « droits du
peuple ». La situation est concrète et exige une mesure concrète.
Alors, les femmes reprennent la parole. Elles insultent Sékou, l'assimilent à un
charognard, à un serpent venimeux toujours à
l'affût. Elles énumèrent les crimes et méfaits qu'il
a commis et entonnent à une cadence accélérée un autre
refrain:
- Il ne te reste plus qu'à quitter le pouvoir!
Le visage du Président devient terne et glacé; des sueurs froides sillonnent
son front; mais il ne sort pas son célèbre mouchoir blanc pour les
essuyer. Sékou Touré a été frappé de
plein fouet! Désemparé, dépossédé de tout ce qui
a fait jusqu'ici son mythe et son charisme, il reste là, figé comme
un baudet sur lequel le peuple au féminin crie haro.
Manifestement le « Président stratège Ahmed Sékou
Touré, Responsable Suprême de la Révolution », est
devenu un coquelet complètement déplumé, incapable d'émettre
un signe ou un son. C'est alors qu'on voit un de ses proches lui souffler quelque
chose. Et le Président lève les bras comme pour demander la parole:
- A compter de ce jour, la police économique est dissoute! clame-t-il enfin.
Les femmes lui lancent alors qu'elles l'ont déjà dissoute elles-mêmes
et que maintenant il faut dissoudre le Parti.
Entre-temps, les forces militaires et paramilitaires ont reçu l'ordre de se
mobiliser et d'occuper tous les points stratégiques de la capitale. La place
de la présidence est donc encerclée par l'armée. Les femmes,
dont le mouvement a été spontané, comprennent que, faute d'avoir
une organisation plus solide, elles ne peuvent affronter l'armée et la milice
aux ordres de Sékou
Touré.
Elles se dispersent donc en maudissant ce régime maudit. Pour éponger
leur colère, elles passent dans les commissariats qu'elles mettent
à sac...
Le Président, pensant que l'orage est passé, convoque un meeting populaire
pour le lendemain, 27 août, au Palais du Peuple. Mal lui en prend. Les femmes
y viennent en masse et lui infligent l'une des plus grandes humiliations de sa carrière
politique. Sékou
Touré ne
peut y prononcer un seul mot! Les cris des femmes
étouffent ses tentatives. Elles lui lancent tous les méfaits qu'il
a déversés sur la Guinée depuis 1958! Sur l'intervention d'un
de ses ministres, Fily Dabo Cissoko, il se retire de la scène... Les femmes
ont encore gagné une manche.
Mais leur spontanéité courageuse sombre dans le vide politique,
économique et social créé à dessein par le PDG-Sékou
Touré. La révolte des femmes ne soulèvera pas les masses
de Conakry. Paradoxe ou logique de situation? Les manifestantes dispersées,
les forces de répression sortent de l'ombre et commencent aussitôt
les arrestations...
De nouveau, les prisons de Conakry sont surchargées. Des centaines de personnes
inscrites sur la « liste noire » sont arrêtées. Entre
autres:
- Sankoumba Diaby est arrêté parce que, excellent mécanicien,
très doué en la matière, il a remis en état de marche
de vieux cars abandonnés par le gouvernement. Ces cars rendent d'énormes
services dans le transport urbain à Conakry. De ce fait, Sankoumba, au demeurant
un modeste homme plein d'humilité et de respect pour tous, est devenu très
populaire à Conakry. Ce qui lui attire la foudre du Président, et lui
coûtera cinq ans de détention politique.
- Sény Camara, dit «Sény-la-Presse», parce qu'il commence
par vendre des journaux au temps colonial, est arrêté pour le seul fait
qu'il est secrétaire général du nouveau Syndicat des Transporteurs
de Conakry; il fera six ans de prison politique.
- Almamy Fodé Sylla 13, est secrétaire général de la
section PDG du 5e arrondissement où les événements se sont déclenchés.
Il doit payer pour son « manque de vigilance ». Il fera quatre ans
au Camp Boiro.
- Himy Camara, adjudant de gendarmerie, commandait le groupe de gendarmes qui assurait
la sécurité du marché de Madina lors de la manifestation.
Il restera en prison pendant six ans.
Toutes ces personnes vont subir de longs interrogatoires où
l'intimidation, le grotesque et les tortures leur feront avouer tout et
n'importe quoi.
« Normes »! Ce mot est devenu courant dans toutes les langues guinéennes
et il signifie: Fourniture obligatoire à l'Etat. A partir de 1974, Sékou
Touré exige que chaque Guinéen paye ses impôts en nature:
céréales, tubercules, bétail, huile, etc. Cette
« pratique » est très douloureuse pour les populations, aussi
douloureuse peut-on dire, que les tortures et la diète noire dans les prisons.
Les agents chargés de la collecte des « normes » prennent chez
le président du comité du parti la liste de tous les membres de chaque
famille, y compris les enfants en bas âge et les vieux sans activité productrice.
L'impôt est pour tout le monde: du nouveau-né au vieillard impotent!
Si la famille compte X personnes, il faut fournir 50 fois X kilos ou litres de produits.
Conséquence: le paysan qui récolte 700 kilos de maïs, riz, arachides,
café... et qui a sept personnes à charge, se voit confisquer la moitié
de sa récolte... Cette « fourniture » augmente la famine au
sein de la population et oblige beaucoup de paysans à traverser la frontière
pour s'installer dans les pays voisins. Nombre d'entre eux ne reviendront plus
en Guinée.
C'est la révolte des femmes en août 1977 qui incitera les Guinéens
à refuser de payer les « Normes », et qui mettra fin à cette
pratique de l'Occident médiéval.
Pour la troisième fois, le Hafia Football Club devient champion des clubs
d'Afrique. Durant les années 70, cette formation a déployé
un football de haute qualité. Son jeu est le seul élément
de détente de la population de Conakry, à côté des groupes
musicaux nationaux. Ses joueurs sont célèbres non seulement en Guinée,
mais aussi dans toute l'Afrique: Chérif Souleymane, Petit Sory, Papa Camara,
etc.
Quand le Hafia FC est couronné « Triple Champion d'Afrique »,
la joie est grande à Conakry. Fidèle à lui-même, Sékou
Touré s'approprie cette victoire et en fait une affaire de propagande
politique. Tant mieux, se disent les Guinéens pour une fois. Cet événement
heureux - l'un des rares que le pays ait connus depuis longtemps - entraînera
d'ailleurs une certaine détente dans l'atmosphère devenue irrespirable.
Le Président demande à chaque footballeur ce qu'il désire. Comme
s'ils s'étaient concertés, tous les joueurs demandent à Sékou
Touré de supprimer les tracasseries politiques et les entraves
à la liberté de mouvement des personnes et des biens. Et l'étau
se desserre! Libération de prisonniers politiques, autorisation du commerce
privé, réduction des barrages sur les routes...
Sékou saisira d'ailleurs cette occasion pour redorer son blason
à l'extérieur et colmater son pouvoir à l'intérieur.
Il participe
à une rencontre à Monrovia avec les présidents Houphouët-Boigny
et Léopold Sédar Senghor. Il signe avec eux des accords de bon voisinage
rétablissant la liberté de mouvement des personnes et des biens entre
la Guinée, la Côte-d'Ivoire et le Sénégal.
Novembre 1978. le congrès du Parti érige le régime en « Parti-Etat
». Ainsi la pratique devient institution: le Parti, c'est l'Etat, l'Etat,
c'est le Parti. Tout comme le Parti c'est Sékou, l'Etat c'est Touré.
En même temps, la Guinée prend une nouvelle dénomination et devient:
«République Populaire Révolutionnaire». Car la magie
des mots reste le fort du Sorcier Noir. Le Président est une boîte à discours.
Il ne se gêne pas pour répéter à ses visiteurs la certitude
qu'il a: son régime lui survivra!
Fin 1978, il reçoit à Conakry le Président français Valéry
Giscard D'Estaing. Les accords signés resteront sans lendemain et pour cause:
les questions de développement n'entrent pas dans les préoccupations
du Président guinéen !
Notes
1. Ecole des cadres
2. cf. « Guinée 61: L'Ecole et la Dictature »,
par Koumandian Keita, Editions
Nubia, Paris, 1984.
3. Le même homme avait fait connaître la Guinée
en 1958 à l'étranger, avec ses Ballets d'Afrique Noire justement renommés.
4. Par la suite rédacteur en chef de l'hebdomadaire
Jeune Afrique.
5. Idéologie des Indépendances Africaines,
par Yves Bénot, Maspero, Paris, 1969.
6. Les arrestations ont plutôt lieu à la nuit
tombante ou dans la nuit.
7. cf. Ansoumane Doré: Economie et Société en
République de Guinée, Editions Bayardère, Paris, p.108.
8. Erratum: Le Complot contre les militaires n'aura lieu
qu'en 1969 (voir L'armée décapitée).
9. La femme, la vache, la foi d'Alpha
Ibrahima Sow et les nombreux ouvrages en peul publiés par ce linguiste écrivain.
10. Notons entre autres travaux, la traduction intégrale
du Discours de la méthode de René Descartes par le Professeur Bah
Ibrahima Kaba et la publication par ce même auteur d'un ouvrage de chimie
physique entièrement en langue peule: Nâtirde Kîmîyu.
11. Ainsi le Sénégalais Ardo
Ousmane Bâ qui a relaté sa détention dans Camp Boiro, L'Harmattan,
Paris, 1986.
12. Alpha Abdoulaye
Diallo: La Vérité du Ministre, Calmann-Lévy, Paris, pp.128-131.
13. Itinéraire sanglant, par Almamy Fodé Sylla,
Ed. Erti, Paris, 1985.