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Camp Boiro Memorial / Témoignages de surivants


Mahmoud Bah
Construire la Guinée après Sékou Touré

Paris. L'Harmattan. 1990. 210 pages


Chapitre IV
Résistance et opposition en Guinée et ailleurs

L'enfer guinéen a engendré de bonnes intentions, mais les Guinéens ne sont pas arrivés à cerner l'intérêt général, à définir les objectifs nationaux requis et à s'organiser en conséquence. Leurs actions sont restées dans l'ensemble superficielles et stériles. A l'oppression-répression constamment appliquée par le dictateur, ils n'ont pu opposer ni unité politique, ni unités combattantes.
Il est évident que le régime du PDG-Sékou Touré a donné à l'ensemble des Guinéens des raisons profondes et immédiates de se révolter, de s'opposer, de se battre contre le mal qui s'abattait sur eux.
Beaucoup d'observateurs ont déploré la résignation, l'apathie, la soumission, la non-violence, l'esprit d' « à-quoi-bon », voire la couardise des Guinéens. Mais qu'en était-il en réalité?
Certains compatriotes et amis de la Guinée souhaitent qu'une étude sérieuse et profonde soit faite sur l'opposition au régime du PDG. Ils pensent que ce serait là un apport positif à l'évolution politique et sociale de ce pays.
D'autres avancent que le moment n'est pas venu de se pencher sur ce problème, qu'il faut « oublier » l'opposition ou ce qu'il en a été, et laisser ceux qui s'intéressent et veulent participer à l'évolution de leur pays affirmer leurs objectifs et s'attacher à les réaliser.
Entre ces diverses positions, que faire? Que dire, que ne pas dire?
Le fait est que, du vivant du dictateur, beaucoup de Guinéens n'osaient pas parler, par crainte des représailles contre eux, leurs parents et amis. Mais faut-il garder le silence après l'enterrement de la dictature?
Je pense, pour ma part, que tous ceux qui ont quelque chose de sélieux et de constructif à dire sur l'histoire récente de la Guinée, doivent se départir de cette « conspiration du silence » qui a permis à Sékou Touré de pousser ses excès jusqu'à l'inimaginable. Cela contribuerait à sortir la société
guinéenne de sa relative misère politique.
Si l'on note que ni

ni même les grands cadres et commis de l'Etat comme

n'ont laissé un écrit ou document pouvant servir de référence aux Guinéens dans la construction de leur pays, on est en droit d'être déconcerté.
L'écrit joue un rôle important dans l'enrichissement de l'Histoire. Force est de reconnaître que notre Histoire, à cet égard, est terriblement pauvre.
Parlons donc de l'opposition. C'est un fait que les Guinéens ont résisté et se sont opposés, à leur manière, à l'oppression du PDG. Dès lors qu'ils n'ont pas remporté une victoire décisive, qu'ils ont subi des défaites, ils ne trouvent pas assez d'entrain pour parler de leurs actions. Car, comme le dit le proverbe: « La victoire a cent pères, la défaite est toujours orpheline ».
Mais il est important de souligner, par ailleurs, que les leçons d'une défaite sont souvent plus décisives et plus constructives que celles d'une victoire…

L'absence de tradition nationale de lutte

Le territoire guinéen, en tant qu'entité géopolitique, n'existe que depuis 1912. La Guinée, en tant qu'Etat indépendant, n'existe que depuis 1958.
Les Guinéens, ensemble de peuples ayant chacun son histoire, sa sociologie, ses valeurs culturelles, ses particularités, commencent à peine à se connaître, à s'apprécier, à collaborer, à se fondre et confondre dans un creuset national. Les sentiments ethniques sont encore plus vivaces dans les esprits que les sentiments réellement nationalistes.
L'intégration nationale est à peine engagée dans le milieu guinéen, avec les hommes de bonne volonté et les moyens modernes de communication et d'ouverture, qu'un contre-courant vient tout bloquer.
Il faut alors faire front à ce contre-courant, car Sékou Touré et ses agents patentés frappent dans toutes les directions.
Ni les intellectuels, ni les travailleurs des villes, ni les paysans ne peuvent s'organiser et mettre en branle une résistance active.
Le Syndicat des enseignants a une forte influence sur la société guinéenne, de même que celui des fonctionnaires. Dès 1961, ces syndicats sont brisés, leurs dirigeants arrêtés et emprisonnés. Le pouvoir transforme les syndicats en simples organes d'enregistrement et d'exécution des décisions du Parti-Etat.
Dans ces conditions les intellectuels, traqués, marginalisés, se retrouvent sur les sentiers de la soumission, de la résignation, de l'exil quand ce n'est pas ceux de la collaboration avec les forces du mal guinéen.
Les travailleurs, dont bon nombre se sont initiés à la lutte syndicale avant l'indépendance, ont été pour la plupart embrigadés dans l'appareil du Parti: les discours à résonance populiste et révolutionnaire de Sékou Touré leur ont donné au début l'illusion de détenir un pouvoir, ils ne se sont donc attachés à aucune revendication. Même désillusionnés, ils ne prendront pas le chemin de la résistance active.
Les paysans ont subi toutes sortes de vexations et d'arbitraires. Leurs conditions de vie sont très dures: travail pénible, récoltes maigres, isolement, ignorance, disettes fréquentes. La nation guinéenne? Ils ne savent pas ce que c'est. Ils se replient sur eux-mêmes, comme la tortue dans sa carapace.

La résistance passive

La plus forte parade que le peuple guinéen tout entier oppose à l'oppression du PDG sera une passivité totale face aux directives du tyran.
Obligés d'assister aux réunions quatre ou cinq jours sur sept, d'applaudir ce qu'ils n'approuvent pas, de faire ce qui ne cadre pas avec leurs intérêts, les Guinéens ne s'empressent jamais d'appliquer les décisions du pouvoir.
Les travaux collectifs baptisés « investissement humain » seront abandonnés un an après leur lancement. Les populations s'enhardissent à construire des écoles, des dispensaires, des routes…. mais l'Etat ne leur fait venir ni enseignants, ni infirmiers, ni moyens de transport…

Les « Cités socialistes », construites par des jeunes, destinées à amplifier la propagande politique du régime et à embrigader la jeunesse, n'ont connu que deux ans de vogue (1968-1969).
Les « Brigades mécanisées de production » (BMP) et les « Brigades attelées de production » (BAP) ont mobilisé les jeunes paysans pendant un an, puis se sont évanouies dans les profondeurs de la brousse. Quand le gouvernement demande aux paysans de payer le tracteur que l'Etat leur a fourni (sans demander leur avis!), ces paysans abandonnent aussitôt le tracteur sur le bord de la route en refusant de payer.
Ces « Brigades », comme la plupart des entreprises d'Etat, ont été créées dans l'improvisation la plus totale: aucune préparation préalable des villageois, aucune formation appropriée des brigadiers, aucune organisation rationnelle du travail, rien pour donner à ces initiatives une petite chance de succès.
Le mot d'ordre arrivait subitement du sommet et les politiciens locaux le répercutaient. Exemple: « Produire pour se suffire ». Le genre de formules que Sékou TouréSékou Touré puisait dans la littérature politique internationale et déversait inconsidérément sur le peuple guinéen. Le Président ignorera jusqu'à sa mort qu'on n'improvise pas une production agricole et industrielle comme on improvise un discours politique ou une danse folklorique.
Les Fapa (Fermes agropastorales d'arrondissement) seront imposées à chaque arrondissement à partir de 1978. L'idée est bonne, mais la réalisation relève, là encore, de l'improvisation et de la propagande politique. Les Guinéens ne tardent pas à montrer qu'ils n'en veulent pas sous cette forme, et déclarent en coulisses: « La Fapa, c'est le faux-pas ».
C'est sur l'échec des Fapa que disparut d'ailleurs le dictateur.
La résistance à l'endoctrinement politique et à l'obscurantisme est très originale chez les Guinéens. Chacun a adopté, quand il lui a fallu parler et se manifester en public, le style, le ton, l'accent et même les tics du Président, comme pour prouver qu'il est acquis au Président et à la Révolution ! On parle en termes ronflants et redondants qui laissent l'interlocuteur pantois; mais sitôt dans l'intimité, on retourne son langage.
Toutes les décisions du pouvoir sont tournées en dérision. L'opinion communément affirmée est que, dès que Sékou Touré se mêle d'un problème, la solution devient un échec et le problème lui-même tombera en déshérence.
Les étudiants guinéens à l'extérieur du pays sont officiellement sous l'autorité de la JRDA (Jeunesse du Rassemblement Démocratique Africain), c'est-à-dire du Parti. Toute activité non examinée et approuvée par le Parti leur est interdite. Ils n'ont pas le droit de se marier à l'extérieur, ni d'exprimer une opinion qui ne soit celle du Président.
Les événements de 1961 vont amener les étudiants expatriés à se libérer de l'emprise du Parti. Sommés de rentrer en Guinée pour exprimer verbalement leur soutien et leur fidélité au régime qui vient d'emprisonner les professeurs et les élèves, beaucoup refusent. Mieux, certains étudiants s'organisent librement et adressent de vives protestations au gouvernement guinéen.

La résistance estudiantine à Conakry

Malgré la violente répression de 1961, les élèves et étudiants guinéens, à l'intérieur du pays, ne croiseront pas les bras et ne fermeront pas la bouche. Par des tracts, des inscriptions murales, des caricatures, etc., ils manifestent régulièrement leur mécontentement.
L'Institut Polytechnique de Conakry est ainsi un haut lieu de la contestation de 1965 à 1984. Les étudiants ne se lassent pas d'écrire, de dénoncer, de caricaturer et d'afficher la nuit durant. La police politique ne se lasse pas d'effacer et de décoller le jour durant…

L'opposition estudiantine à l'extérieur

Les étudiants guinéens en France sont à l'avant-garde de cette résistance. Ils réorganisent leur mouvement (Association des Etudiants Guinéens en France: AEGF). Ils réintègrent la Fédération des Etudiants d'Afrique Noire (FEANF) dont le PDG les avait désaffiliés.
L'AEGF entreprend d'informer librement et objectivement l'opinion sur ce qui se passe réellement en Guinée. De nombreux articles sont diffusés par le journal L'Etudiant Guinéen. Des conférences sont organisées dans toutes les villes universitaires. Des contacts de tous ordres, de tous niveaux se multiplient pour démystifier le régime de Sékou Touré.
Ce travail de démystification est mené avec beaucoup de sérieux, au nom de l'idéal patriotique et démocratique qui anime alors un certain nombre d'étudiants guinéens; et ce jusqu'en 1966.
Car à partir de décembre 1966, l'unité, l'élan, l'engagement patriotique du mouvement étudiant seront soumis à rudes épreuves:
- D'abord la situation politique et idéologique internationale a des incidences sur le mouvement étudiant. Les années 60 sont celles où le maoïsme manifeste ses derniers (mais grands) soubresauts. Au sein de l'AEGF, il y a divers courants idéologiques: marxiste, maoiste, capitaliste, patriotique. La coexistence de ces courants n'est possible que si tous les étudiants conviennent que la tâche impérieuse à ce moment-là - sur le plan théorique comme sur le plan pratique - c'est d'organiser et d'engager avec détermination la lutte contre le PDG-Sékou Touré sous tous les angles, et avant que le despote n'achève de précipiter le pays dans le gouffre.
- Ensuite, il faut noter que l'ogre Sékou Touré ne reste pas inactif face aux activités de l'AEGF. L'association compte nombre de membres qui sont là pour le compte du régime guinéen! Le clan Sékou Touré est puissamment représenté en France, en hommes et en moyens. Tous les groupes d'opposition sont ainsi noyautés par les agents du PDG.
- En troisième lieu, la naissance d'un mouvement d'opposition au régime guinéen accentue les failles et achève de diviser les étudiants guinéens. Quand est créé en Côte d'Ivoire un « Front de Libération Nationale de la Guinée » (FLNG), et qu'il est question pour l'AEGF de donner son appréciation sur ce mouvement, alors c'est la scission.

Dialogue impossible

Réunis en congrès comme chaque année au mois de décembre, les étudiants guinéens passent au crible tous les problèmes guinéens: politiques, économiques, sociaux, culturels. Quand les débats en arrivent à l'appréciation du FLNG, l'animation de la salle double d'intensité:
— C'est un mouvement réactionnaire, animé par des valets du colonialisme, soutenu par des chefs d'Etat vendus à l'impérialisme! disent les maoïstes.
— C'est une organisation de contre-révolutionnaires tarés, de féodaux revanchards! disent les fidèles du clan Sékou Touré.
— Le problème est de savoir si nous combattons ceux qui combattent la dictature du PDG, ou si nous en faisons nos alliés, ou si le FLNG nous laisse indifférents! clament d'autres.
— Pas d'alliance avec la réaction! Aucune compromission! Nous devons être des révolutionnaires conséquents, relancent les maoïstes.
— Nous combattrons le FLNG plutôt que de combattre le régime guinéen ! avouent les pro-PDG.
— Les vrais patriotes guinéens doivent combattre résolument le régime de Sékou Touré, par tous les moyens; ce régime est le plus criminel et le plus destructeur des valeurs sociales et économiques que l'Afrique ait engendré. L'important, aujourd'hui, est de débarrasser notre pays de ce fléau, de cette gangrène qu'est le PDG-Sékou Touré ! disent les patriotes pragmatiques.
— L'ennemi principal c'est l'impérialisme! Sékou Touré, c'est secondaire ! Le FLNG, c'est l'impérialisme.
Et ainsi de suite…

Les étudiants sont incapables de s'entendre sur la manière dont il leur faut accueillir un mouvement d'opposition — fût-il moribond — au régime du PDG. L'AEGF se trouvera divisée. Selon l'idéologie des observateurs, cette division sera concrétisée tantôt en étudiants

tantôt en étudiants

Mais les mots n'ont que peu d'importance, tant ils sont loin des réalités et des préoccupations des Guinéens à l'intérieur de la Guinée !
Un des méfaits de l'exil est de débrancher les exilés de l'actualité quotidienne de leur pays, et d'en faire des « spectateurs » diversement impliqués. Cette division de l'AEGF en groupuscules sans consistance affiche de fait la misère politique du milieu guinéen de l'extérieur.
Le problème de la lutte contre le régime du PDG se trouve posé en termes théoriques (idéologie, stratégie) et pratiques (formes de lutte, tactique), sans qu'un débat sérieux, constructif et engageant puisse avoir lieu au sein du mouvement étudiant.
Un homme assoiffé de pouvoir est en train de tuer des innocents, d'affamer et de terroriser tout un peuple. Faut-il combattre cet homme? Faut-il détruire le système qu'il a mis en place? Faut-il dénoncer ses crimes, ses mensonges?
En fait, les quelques Guinéens qui semblent s'intéresser à l'évolution de leur pays sont déjà mentalement loin de la Guinée. Ils acceptent de se donner bonne conscience, de se défouler de temps en temps en discutant « de la Guinée ». Mais en leur for intérieur, ils ne sont pas prêts à s'engager dans un combat autre que celui pour leur existence personnelle.
Ainsi s'effiloche le mouvement étudiant guinéen à l'extérieur. La vitalité qu'il avait eue entre 1961 et 1966 a subi les coups de boutoir du PDG. L'ambassadeur de Guinée, Kéita Seydou, peut aller jusqu'à organiser des attentats contre des Guinéens, à Paris (Alioune Kaké est poignardé par le vigile Momo Jo) et à Grenoble (Sory Tairé reçoit deux balles dans le corps); mais les deux victimes vont survivre à leurs blessures.

Un feu de paille: le FLNG

Début 1966, un mouvement d'opposition au régime du PDG est créé à Abidjan. Avec la discrète bénédiction des autorités locales, qui subissent quotidiennement les grossières attaques verbales de Sékou Touré. Ce mouvement prend le nom de « Front de Libération Nationale de la Guinée » (FLNG).
Les responsables du FLNG réalisent une émission radio en direction de la Guinée, à partir de la Radio nationale ivoirienne. Le contenu et la forme des déclarations laissent beaucoup à désirer: des insultes grossières, de confuses improvisations, des informations souvent inexactes: rien qui sensibilise l'esprit et le cœur des Guinéens et les amène à se révolter et à s'organiser.
Les quelques fonds dont dispose le mouvement servent aux voyages des dirigeants entre Abidjan, Dakar et Paris. Aucune action concrète n'est engagée. Le manque de sérieux, l'incapacité de s'organiser sont évidents. Le FLNG est décrié, à cause de la légèreté de ses dirigeants. Les étudiants le rangeront dans la catégorie des mouvements fantoches.
Début 1967, le feu de paille qu'est le FLNG s'est éteint.

Un des rares membres du Front à vouloir organiser une lutte réelle contre le régime de Sékou Touré, décide alors de rentrer en Guinée et d'y lancer un maquis: Barry Yaya. Mas il est filé de très près par les agents du PDG, arrêté dans la région de Kankan et exécuté.
A mesure que les exactions du régime se multiplient contre les populations guinéennes, des tentatives de formation de groupes d'opposition ont lieu dans différents pays d'exil des Guinéens.
C'est en France que les mouvement d'opposition sont lancés en plus grand nombre. Mais très peu d'organisations tiendront plus d'un an ou deux. Les contradictions ne manquent pas: sociales, familiales, professionnelles, idéologiques, ethniques, géographiques, qui empêchent de se mettre d'accord sur un objectif commun minimum et de s'atteler à la réalisation de cet objectif.
Les difficultés que rencontrent les Guinéens pour s'insérer dans le pays d'exil sont si grandes que nombre d'entre eux ne peuvent s'engager dans un mouvement de lutte contre le régime qu'ils ont fui.
A partir de 1968, le nombre d'exilés guinéens dépasse le million 1. Mais ces exilés sont très démunis, abandonnés à eux-mêmes. Leur problème: comment survivre ? Comment retrouver une vie humaine normale ? Ils n'ont ni savoir, ni fortune, ni une expérience riche et engageante de la vie. Parmi ces exilés, quelques intellectuels qui, dans l'ensemble, s'enfermeront chacun dans sa personnalité étroite, ses convictions figées, souvent dépassées ou sans prise sur les réalités guinéennes. La sincérité, l'humilité, l'ouverture, la recherche et la défense de l'intérêt général, la volonté de s'unir et de réaliser ensemble leur ont cruellement fait défaut à l'heure où les Guinéens en avaient bien besoin.

Le Regroupement des Guinéens à l'Extérieur (RGE)

Le Regroupement des Guinéens à l'Extérieur (RGE) est, du point de vue de la représentativité, de l'engagement, de l'organisation et des réalisations, le mouvement qui ira le plus loin dans la lutte contre le régime du PDG-Sékou Touré.
Ce mouvement prit corps progressivement entre 1968 et 1971, grâce à la perspicacité et à l'esprit d'ouverture patriotique de quelques Guinéens engagés, qui renoncent donc au repli sur soi, au scepticisme et décident de combattre les méfaits du PDG-ST.
Une importante action de contact et de sensibilisation est réalisée au cours de ces années dans le milieu guinéen expatrié. A partir de 1972, le RGE compte des centaines de Guinéens établis en Europe, en Afrique, aux Etats-Unis et au Canada. Toutes les composantes régionales, sociales et professionnelles de la Guinée y sont représentées.
Le RGE, devenu un mouvement national d'opposition, multiplie les activités de communication, d'ouverture et d'information auprès de l'opinion internationale, des organisations de défense des Droits de l'Homme, des Etats opposés à la dictature rétrograde.
Un journal est créé: Guinée-Perspectives Nouvelles. Son rôle est de diffuser tout ce qui a trait à la vie quotidienne en Guinée sur les plans politique, économique, social, culturel, diplomatique; de faire des études sérieuses et des propositions concrètes sur l'ensemble de problèmes auxquels les Guinéens sont confrontés. Ce journal est publié mensuellement et diffusé dans toute la diaspora guinéenne.
Le RGE s'engage simultanément dans la recherche de moyens pratiques permettant d'entreprendre une lutte effective sur le terrain contre le despote de Conakry.
Dans le monde francophone, beaucoup de milieux influents sont sensibles au calvaire guinéen. Le RGE réussit à obtenir quelques moyens permettant de mettre en place, sur le terrain, un groupe d'action.
C'est alors, en 1975, que très curieusement, une crise de croissance éclate et secoue sérieusement le RGE. Au cours du congrès du mouvement, le président sortant est violemment attaqué par ses deux principaux collègues du bureau exécutif : le vice-président et le secrétaire général. Un désaccord est apparu entre les trois principaux dirigeants du RGE. Sur quels points?

Les congressistes ne changent pas la tête du mouvement et reconduisent le président sortant. La gestion de la caisse est confiée à un trio, ce qui exige trois signatures à la banque. Ce trio étant en désaccord, les fonds du mouvement vont se trouver bloqués!
Cette crise montrait une fois de plus la faiblesse, la fragilité du mouvement guinéen d'opposition. Cette inconsistance trouve sa cause première dans la misère morale, politique et sociale du milieu guinéen dans son ensemble.

Mais quels mobiles animaient ceux qui ont provoqué la crise?

Il n'y avait manifestement pas de mobile idéologique comme dans le cas du mouvement étudiant. Le RGE se voulait un mouvement national démocratique de lutte contre l'arbitraire et la tyrannie du PDG.
Toutes considérations faites, il apparaît que la cassure du RGE en 1975 relève d'abord de rivalités personnelles, les responsables n'ayant pas compris qu'il faut tabler sur une organisation rigoureuse et des objectifs mûrement réfléchis, seul moyen de contrer le PDG puissamment implanté dans tout le pays. L'argent a été, semble-t-il, une pomme de discorde à laquelle les dirigeants n'ont pas échappé. Enfin, les clivages ethniques non avoués, mais latents à tous les niveaux, n'ont pas été étrangers à cette cassure.
Les militants du RGE surmontent malgré tout la crise. Ils relancent l'organisation de la lutte; ils réussissent à entraîner des hommes dans des conditions très difficiles. Beaucoup de jeunes Guinéens sont prêts à s'engager dans un combat qu'une situation d'une gravité historique semble imposer. Mais la réalisation d'actions concrètes à l'intérieur du pays pose beaucoup de problèmes: recrues, matériel, détermination des combattants.
Le RGE ne revendique pas l'attentat à la grenade commis le 14 mai 1980 à Conakry, qui laisse Sékou Touré indemne. C'est un « Collectif de l'Opposition basé à Bruxelles » qui annonce que le coup a été réalisé par son « bras armé ». Les réalités guinéennes justifiaient cette forme de déclaration.

D'autres résistances

D'autres organisations d'opposition sont créées par les Guinéens expatriés. Ainsi, l'« Organisation Unifiée pour la Libération de la Guinée » (OULG), dont les principaux animateurs sont à Abidjan, veut jeter les bases politiques et matérielles d'une action contre la dictature. Mais le caractère plutôt élitiste de ses membres ne permet pas à ce mouvement d'avancer d'un pas vers le terrain de la lutte.
Quelques autres groupes éditent des journaux qui, certes, contribuent à la démystification du régime guinéen. Ainsi, Jowlol Jemma (L'Etincelle) est distribué à Paris par le groupe de tendance marxiste-maoïste. Il se penche surtout sur les clivages idéologiques de l'entourage de Sékou Touré tout en dénonçant les crimes et les abus.
De même, le journal La Guinée Libre, animé par un groupe de tendance libérale, diffuse pendant un an quelques articles dénonçant les méfaits du PDG.
En juin 1975, le gouvernement français interdit la publication de l'organe du RGE, Guinée Perspectives Nouvelles. C'est l'une des conditions posées par Sékou Touré pour libérer les Français détenus au Camp Boiro, à Conakry.
Quelques auteurs guinéens publient des ouvrages qui apportent des éclaircissements sur le système de gouvernement mis en place par le PDG:

Ces ouvrages, écrits et publiés avant et après la mort de Sékou Touré, en 1984, montrent comment les populations guinéennes se sont du jour au lendemain, en 1958, retrouvées à la merci d'une clique sans foi ni loi, uniquement préoccupée de sa propre jouissance du bien public et de sa protection à travers une oppression forcenée du peuple guinéen.
Qu'il y ait eu si peu d'écrits pour dénoncer un régime si meurtrier, démontre peut-être le degré de désengagement ou d'indifférence des intellectuels guinéens concernant le sort de leur peuple.
Il est à noter, après la mort de Sékou Touré, que tous les mouvements d'opposition, vrais ou supposés, ont disparu de la scène politique guinéenne, comme si leur existence était liée à celle du PDG par un cordon ombilical, comme si leurs objectifs étaient atteints du seul fait de la mort du dictateur. Ce qui souligne la faiblesse de ces mouvements, tant sur le plan qualitatif que quantitatif.
Pourquoi l'opposition guinéenne n'a-t-elle pas réussi à asseoir une organisation solide capable d'influer sur l'après-PDG ?
La réponse est partout, en chaque Guinéen: l'impact de la répression et des méthodes de division du PDG, l'état avancé du dénuement de la société guinéenne, le degré de conscience nationale du Guinéen, etc. Tout s'est passé de telle sorte que les Guinéens en sont venus à vivre dans la défiance. Leurs relations, individuelles comme collectives, privées comme publiques, sont marquées par la défiance. Cette situation doit changer.
Les journaux commerciaux d'information de masse en France ont contribué à sortir la Guinée du ghetto où voulait l'étouffer Sékou Touré. Le journal Le Monde a publié régulièrement des articles sur la Guinée de l'époque.
Mais c'est surtout l'hebdomadaire Jeune Afrique, édité à Paris, qui a joué un rôle significatif pour sortir la Guinée de l'oubli et du silence. Par des articles réguliers, objectifs et précis, ce journal a contribué puissamment à l'information de l'opinion mondiale sur ce qui se passait en Guinée. Au point que Siradiou Diallo, journaliste à Jeune Afrique, était devenu la bête noire de Sékou Touré.
Les Guinéens expatriés ne manquèrent jamais de manifester à diverses occasions leur hostilité au régime du PDG. Ainsi, en 1982, lors de la visite officielle de Sékou Touré en France, des centaines de ressortissants guinéens envahissent l'ambassade de Guinée à Paris.
De même en Allemagne Fédérale, les Guinéens résidant dans ce pays, appuyés par l'Association Internationale des Droits de l'Homme, exigent la libération des prisonniers politiques et l'arrêt de la répression.
En définitive, les Guinéens expatriés se sont opposés à la dictature du PDG-Sékou Touré par les moyens que leurs conditions leur ont permis.
Dans ce combat très inégal entre un démon de la politique et des hommes abandonnés à eux-mêmes, les expatriés guinéens comptent des morts, comme Karamoko Diallo et les 38 jeunes Guinéens livrés au gouvernement guinéen par la Gambie, et dont nous reparlerons plus loin.
Les organisations internationales de défense des droits de l'homme

Ces organisations ont contribué puissamment à sortir la Guinée de l'ombre. A partir de 1971, elles sont toutes saisies du dossier guinéen sur les liquidations physiques et les violations des droits.

  1. Amnesty International s'est préoccupée du sort des prisonniers guinéens dès 1965, en faisant de Koumandian Kéita, syndicaliste enseignant arrêté en novembre 1961, le prisonnier de l'année. Des rapports précis, détaillés, ont été régulièrement publiés chaque armée, faisant état des exactions dont étaient victimes les citoyens guinéens dans leur pays 3.
    Jusqu'en 1980, Sékou Touré avait rejeté toutes les demandes d'Amnesty de visiter les prisons guinéennes, allant même jusqu'à qualifier cette organisation si sérieuse d'« ordure ». Mais en 1981, acculé par la presse étrangère, l'opinion occidentale et les associations humanitaires, il se trouve dans l'obligation d'autoriser Amnesty à entrer en Guinée et à visiter le Camp Boiro. Ce qui est fait, comme on l'a vu précédemment.
  2. La Ligue Internationale de Droits de l'Homme, dont le siège est à New York, a condamné officiellement les violations des Droits de l'Homme en Guinée. Ce qui plonge le dictateur dans une rage terrible. Pour se justifier, Sékou Touré se met à discourir de long en large sur « la liberté et le droit des peuples »…
  3. L'IGFM (Association Internationale pour les Droits de l'Homme), dont le siège est à Francfort-sur-Main en Allemagne Fédérale, engage de son côté une action vigoureuse pour obtenir la libération des prisonniers politiques et le respect des droits de l'homme en Guinée. Mme Ursula Reimer, déléguée de l'IGFM pour la Guinée, multiplie les interventions en vue de ma propre libération du Camp Boiro, et ne se lassera pas d'engager des actions chaque fois qu'un cas guinéen lui est soumis.

Les gouvernements africains et l'opposition guinéenne

Dans l'ensemble, les gouvernements africains sont restés muets et inactifs face au drame guinéen. Même le cas de Diallo Telli, qui fut secrétaire général de l'OUA (Organisation de l'Unité Africaine) pendant de longues années (1963-72), n'a pas ébranlé l'âme et la conscience des dirigeants africains ! La défense des droits de l'homme étant par ailleurs inexistante dans les milieux politiques et intellectuels africains, une sorte de conspiration du silence a plané chez eux concernant la Guinée de Sékou Touré.
L'opposition guinéenne a pu avoir droit de cité en Côte d'ivoire et au Sénégal pour deux raisons principales. D'une part, ces deux pays, au moins jusqu'en 1978, ont été sévèrement attaqués et insultés par Sékou Touré qui leur lance des accusations sans fondement auxquels ils sont en droit de répondre; d'autre part, l'émigration guinéenne dans ces deux pays est si forte numériquement qu'il est difficile d'empêcher l'existence de groupes d'agitation ou d'opposition.
En réalité, les Etats en général et les pays voisins en particulier, n'entendaient pas soutenir une lutte ouverte contre le régime guinéen. Tout au plus tolèrent-ils une certaine agitation politique de quelques exilés guinéens pour faire contrecoup aux attaques de Sékou Touré.
Plus grave encore, certains gouvernements africains se mettent carrément à la disposition du dictateur guinéen! Ils lui livrent des Guinéens exilés chez eux, et autorisent la police guinéenne à venir sur leurs territoires procéder à des arrestations de Guinéens.
C'est le cas de la Gambie qui, en 1978, arrête donc 38 jeunes Guinéens installés dans ce pays, les enchaîne et les met dans un avion à destination de Conakry. Ils seront fusillés au camp Alfa Yaya, en présence des membres du Bureau Politique National du PDG.
C'est le cas de la Guinée-Bissau, où la police de Sékou Touré opère comme en terrain conquis. El-Hadj Gâdirou, le chef religieux du village où j'ai été arrêté en 1979, était allé à Bafata avec son fils Ahmadou. C'est là, en plein cœur de la Guinée-Bissau, que la police politique guinéenne est venue les cueillir tous deux. Un petit avion les a amenés directement à Conakry (Camp Boiro).
Le Libéria lui aussi, livra à la police de Sékou Touré, en 1981, le jeune journaliste Cheik Mohamed Koné et deux de ses amis dont un Libérien, à la suite de la publication par ce journaliste d'un manifeste sur la violation des droits fondamentaux en Guinée.
De même, la Côte d'Ivoire a autorisé les policiers guinéens, en 198 1, à arrêter en plein territoire ivoirien Mouctar Barry, chauffeur de camion établi dans ce pays. Les policiers ont présenté Mouctar comme un trafiquant de drogue activement recherché par la Sûreté guinéenne. Ce qui était évidemment faux.
Quant à la Sierra Leone, son cas est encore plus ahurissant: Sékou Touré donnait des ordres, et le gouvernement sierra-leonais les exécutait ! 4
Tout se passait donc comme si les Guinéens étaient partout traqués par les forces de répression du PDG. Le martyre imposé au peuple guinéen n'a pas concerné les régimes africains.

Le gouvernement français et l'opposition guinéenne

La France a longtemps espéré que les exilés guinéens allaient mettre en place une organisation sérieuse, responsable, bien déterminée à lutter contre le régime du PDG-Sékou Touré. Très discrètement, les gouvernements du Général de Gaulle et de Georges Pompidou ont observé les activités politiques des Guinéens, et semblaient disposés à soutenir une opposition véritable au tueur de Conakry. Mais les exilés, bien que relativement agités, ne semblaient pas en mesure de créer une force politique capable de faire front.
Ne voyant rien venir, les Français décident une autre stratégie. Les services du président Giscard d'Estaing ouvrent un dossier complet sur la Guinée: politique, économique, social, avec la ferme volonté de rapprocher la France et la Guinée. Après la libération des prisonniers français détenus en Guinée, un véritable atmosphère de coopération s'instaure entre les deux pays. Il s'ensuit même un voyage officiel du président Giscard d'Estaing en Guinée en 1978, et la mise en place d'une Commission franco-guinéenne.
Mais seul Sékou Touré tirera profit de ce rapprochement: un profit politique et financier. Le peuple n'y gagnera rien. Beaucoup, côté Français, espéraient que la Guinée allait enfin s'ouvrir et s'engager dans le développement de ses ressources humaines et naturelles. Il n'en fut rien, car Sékou Touré était méfiant.
En définitive, l'opposition guinéenne en France ne tira pas plus profit des bonnes dispositions qu'elle pouvait trouver auprès des Français.

Les mains libres pour étrangler le pays…

Ainsi, l'hitlérion de Guinée, stratège satanique, n'a donné aucune chance aux Guinéens, même militaires, de s'organiser contre son régime. Il a occupé le terrain, liquidé les uns, neutralisé les autres, qu'ils soient adversaires réels, supposés ou potentiels. Sékou Touré avouait lui-même - quelques mois avant sa mort - que sa révolution avait créé « beaucoup de vides » et il présentait cela comme le fait du « destin »!
Ce qu'il faut tout d'abord souligner, c'est qu'une dictature de type moderne, utilisant des moyens modernes :

une dictature menée par un homme doué d'un grand pouvoir oratoire, s'est abattue brusquement sur une nation en gestation, sur un pays qui commençait tout juste à prendre sa destinée en main.

Ensuite, il faut noter que dans l'état de sous-développement où s'est retrouvée la Guinée, il n'y a eu aucun contre-pouvoir, qu'il soit politique, économique, intellectuel, spirituel ou médiatique. Bref, aucun groupe d'influence ou de pression.

Le tyran Sékou Touré a eu donc les mains libres pour étrangler la Guinée. Car aucune force véritablement organisée et efficace n'a pu se constituer pour s'en défendre. Si le Guinéen a résisté à sa manière, il n'a pu empêcher le drame dont son pays a été la victime entre 1958 et 1984.

Notes.
1. La Guinée comptait alors environ 4,5 millions (le dernier recensement démographique utilisable datant de 1955), soit 1 Guinéen exilé sur 5, à l'époque.
2. Voir aussi, parus après l'effondrement du régime, aux Editions L'Harmattan:
Ba Ardo Ousmane: Camp Boiro, sinistre geôle de Sékou Touré, 1985 Kindo Touré: Unique survivant du « complot Kaman-Fodeba », 1989.
3. Cf. Amnesty lnternational Guinée: Emprisonnements, « Disparitions » et Assasinats politiques. Editions francophones d'Amnesty International.
4. Voir La Vérité du ministre, op. cit., p. 37.