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Camp Boiro Memorial / Témoignages de surivants


Mahmoud Bah
Construire la Guinée après Sékou Touré

Paris. L'Harmattan. 1990. 210 pages


DEUXIEME PARTIE
BILAN ET PROPOSITIONS

« Il n'est pas laid de souhaiter réussir, si c'est pour réaliser un dessein autre que celui d'être puissant. Le pouvoir doit être un moyen de service et le service ne pas être un moyen de pouvoir. Cela va sans dire, mais va encore mieux en le disant.
Dans les affaires humaines, publiques ou privées, le renoncement a toujours été un signe d'authenticité. Qui se prive de ce qu'il désire ou n'y consent pas à n'importe quel prix est un homme digne de respect, à moins d'être un masochiste. Il manifeste la plus haute liberté: celle qu'on exerce à l'égard de soi-même. »
Jean Bastaire. (Puissance, Pouvoir et Liberté in Le Monde du 21/04/1988.)

Chapitre V
UN LOURD HERITAGE
(1958-1984)

Plus on se penche sur l'état de la société guinéenne au lendemain de la disparition du PDG-Sékou Touré, plus on est frappé par l'étendue du gâchis laissé par le régime de dictature.
A ce jour, aucun bilan officiel n'a été dressé, mais nul ne doit ignorer que nos valeurs humaines et naturelles ont été profondément dégradées. Au point que les problèmes guinéens les plus essentiels restent à résoudre.
Les pertes humaines constituent l'élément le plus douloureux du sous-développement dans lequel le PDG-ST a plongé la Guinée. Ces pertes se traduisent par le nombre de morts au cours des 26 ans de dictature, par le nombre d'exilés, par la mise à l'écart de plusieurs générations de cadres et techniciens guinéens, par la dégradation des valeurs morales et sociales qui font la santé d'un peuple.

Combien de morts ?

Morts au Camp Boiro, dans les camps militaires, dans les prisons régionales, dans les commissariats, les gendarmeries, morts aux frontières, sur les pistes d'exil, morts par famine, par règlements de compte... La mort rôdait partout, et tout le temps.
Il est impossible de donner un nombre exact des morts au Camp Boiro, véritable cimetière national. Dès le départ, le tyran, en polificien machiavélique, avait pris des dispositions pour qu'aucune trace ne subsiste de ce qui se passait dans cette prison. Des destructions de documents, des fouilles inopinées étaient effectuées régulièrement au fil des jours. Les causes de décès étaient multiples: torture, « diète noire », maladie...
Mais tentons une estimation.
De 1959 à 1984, soit 25 ans ou 9 132 jours, la prison n'a pas désempli. Il n'est pas exagéré d'affirmer, pour qui a séjourné pendant plusieurs années au Camp Boiro, qu'au cours de ces 25 ans il y a eu en moyenne un mort tous les deux jours. Ce qui donne environ 4 509 morts.
A cela, il faut ajouter les exécutions sommaires opérées en trois vagues en 1971. Ces exécutions se chiffrent environ à 500.
Le Camp Boiro a donc pu enregistrer quelque 5.000 morts entre 1959 et 1984.
A tous les rescapés d'apprécier !

Par ailleurs, la cellule de base du PDG s'appelait PRL (Pouvoir Révolutionnaire Local). Le pays était divisé en 3000 PRL, comptant en moyenne 2 000 habitants chacun, ce qui correspond à une population d'environ... 6 millions d'habitants!
Nous pouvons estimer qu'en 25 ans, ou encore 300 mois, chaque PRL a eu un mort ou disparu tous les deux mois; ce qui donne, pour l'ensemble du pays:
1/2 x 300 x 3 000 = 45 000 morts-« disparus ».
Ajoutons à cela quelque 500 disparus aux frontières. Au total:
5 500 + 45 000 = 50 500.
En conséquence, environ 50 500 Guinéens et Guinéennes ont péri du fait de la dictature de Sékou Touré.

Combien d'exilés ?

L'autre drame pour la Guinée: elle s'est vidée d'environ 35% de sa population.
Si nous considérons la partie vive de cette population, nous notons que ce sont les jeunes de plus de 18 ans et les hommes valides qui ont pris le chemin de l'exil entre 1959 et 1984.
Ces exilés se sont intégrés tant bien que mal dans les pays d'accueil. Ils y ont maintenant leur travail, leur famille, leurs relations sociales. Pour nombre d'entre eux, la Guinée n'est plus qu'un souvenir. Retourner au pays natal et s'y réinstaller est difficilement envisageable pour la plupart d'entre eux. Tout au plus peuvent-ils envoyer de l'argent ou quelques biens matériels à leur famille en Guinée, ou lui rendre visite une ou deux fois par an.

Comment se répartissent les Guinéens de la diaspora?

Une étude faite en 1976 (par l'auteur) et réactualisée en 1985 donne le tableau suivant:

Pays Nombre Activités
Sénégal 800.000 Eleveurs, cultivateurs, commerçants, artisans, ouvriers, techniciens, cadres scientifiques, techniques et administratifs.
Côte d'Ivoire 800.000 Idem
Sierra Leone 200.000 Agriculteurs, commerçants, artisans
Liberia 150.000 Idem
Mali 50.000 Commerçants, artisans
Autres pays 10000 Commerçants, artisans, cadres
Europe occid. 15.000 France, Allemagne, etc.
USA, Canada 1000 Techniciens, cadres, chercheurs
Total 2.026.000 Tous les corps de métiers. Tous les niveaux professionnels

Aujourd'hui, la part des exilés, ou plutôt leur apport dans le revenu national guinéen, est très important bien que difficilement chiffrable. Combien de familles, à l'intérieur de la Guinée, vivent peu ou prou de l'apport financier ou matériel d'un des leurs établi à l'extérieur? Quel est le Guinéen expatrié, ayant un revenu si maigre soit-il, qui n'envoie pas régulièrment de l'argent ou des cadeaux à ses parents de l'intérieur?
Une des questions qui se posent aujourd'hui: comment établir un pont, une voie large et sûre, qui permette aux Guinéens de l'intérieur et de l'extérieur de travailler ensemble, efficacement, à l'accroissement de la production agricole, industrielle et socio-culturelle?
La Guinée n'est pas une mère mal-aimée. Elle a seulement connu un drame: nombre de ses enfants ont été assassinés ou ont dû se disperser, et ses bases socio-économiques en ont été traumatisées.

Combien de générations sacrifiées ?

La Guinée n'a pas été en mesure d'utiliser les compétences de ses trois premières générations de cadres et techniciens.

Le sacrifice porte aussi sur les centaines de cadres et techniciens, formés à l'extérieur (Europe Est et Ouest, Etats-Unis, Canada, Chine, Pays arabes, Dakar, Abidjan ... ) entre 1958 et 1984. La plupart de ces cadres et techniciens ne sont pas revenus en Guinée. S'y ajoutent les nombreux agriculteurs, éleveurs, artisans qui ont fui l'insécurité du régime de Sékou Touré.
Ainsi, la nation naissante a vu sacrifier, en 26 ans, ses ouvriers de la première et de la deuxième heures. On dit que les nations ne meurent pas, mais une telle saignée a fait de la Guinée un enfant très malade. Cela explique que les jeunes générations - celles qui sont actuellement sur le terrain soient plutôt désemparées, n'ayant aucun point d'appui, aucune expérience à poursuivre ou à améliorer.

Conséquences de la suppression des droits et libertés

Dans la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme 1, on note que, pendant 26 ans, ces droits ont été refusés aux Guinéens.
Il en a résulté une sorte de traumatisme, de dégradation de la société guinéenne tout entière.
Les agents du parti-Etat ont donné l'exemple de l'arbitraire, de l'injustice, du laisser-aller, du vandalisme, du vol, de la délinquance. L'insécurité était partout, quotidienne, incontournable. Un Guinéen, pour un rien, pouvait en vouloir à un autre Guinéen et s'attaquer impunément à sa personne et à ses biens. Le droit de l'individu, le respect de la personne humaine et des biens privés et publics, voilà des valeurs qui ont fait défaut à la société guinéenne et qui manquent encore actuellement.
Une tâche primordiale incombe aujourd'hui aux chefs de famille, chefs religieux, maîtres d'école: apprendre à leur entourage à respecter les valeurs sociales et morales, sans lesquelles la Guinée ne sera qu'une jungle.
La société guinéenne, si elle veut devenir une société de droit, a à mettre en place et à garantir le bon fonctionnement des principaux pouvoirs universels:

  1. Pouvoir législatif par une assemblée d'élus.
  2. Pouvoir exécutif par un gouvernement ayant un programme national de développement économique et social.
  3. Pouvoir judiciaire: une justice indépendante pour tous.
  4. Pouvoir de l'opinion publique: tenir compte de ce que pense l'opinion du pays, la « société civile ».

Les souffrances endurées par l'ensemble des Guinéens durant ces sombres années sont une source d'unité nationale. Mais la misère sociale a atteint un niveau tel que chacun se replie tout naturellement sur son milieu familial, sur son village, sur ceux qui parlent la même langue.
Chacun cherche les siens partout, au travail, dans l'administradon, au gouvernement... Mais personne ne trouve « le sien », car le Guinéen n'a rien à offrir, pas même de bonnes paroles. La Guinée n'est pas encore un gâteau, et les Guinéens ne peuvent partager que leurs misères morales et matérielles, en s'attachant à les réduire.
Les sentiments ethniques, que l'on croyait dépassés, subsistent donc et traduisent une situation particulière de la société guinéenne. Ces sentiments s'estomperont avec le développement économique et socio-culturel du pays.
L'unité nationale se construit par des institutions conformes aux besoins de tous les Guinéens, et par des réalisations en matière de production et de communication.

La suppression des libertés fondamentales a, par ailleurs, eu pour conséquence que les Guinéens se font une idée « très spéciale » de la vie et de l'action politiques.
Car par leur comportement, Sékou Touré et ses acolytes ont présenté la politique comme l'art de prendre le pouvoir pour s'approprier personnes et biens, pour vivre leurs fantasmes sans rien apporter en échange. Pour nombre de Guinéens, sous Sékou Touré, faire de la politique a été le moyen de
s'enrichir vite et d'en jouir. Une telle idée de la politique rend les rapports meurtriers et explosifs entre le pouvoir et les citoyens. Il est temps que les Guinéens voient autrement la politique, qu'ils comprennent que la vocation de servir concrètement et correctement l'intérêt général doit être à la base d'un engagement politique honnête.

La dictature de Sékou Touré a mis tous les Guinéens dos à dos, jusque dans les familles. Aujourd'hui, l'intérêt général exige que les Guinéens s'ouvrent totalement les uns aux autres, qu'ils conjuguent leurs idées et leurs actes pour mettre en valeur leurs ressources humaines et naturelles.
L'idéologie peut proposer des voies théoriques et pratiques pour réaliser le développement. Cette idéologie sera un reflet du génie national guinéen et des valeurs les plus prisées par les Guinéens, ou elle ne sera que verbiages à la Sékou Touré.
Les partis politiques ont pour vocation de proposer un idéal de développement général, de demander les suffrages des citoyens sur la base d'un programme conforme aux besoins et réalités du pays, et de réaliser ce programme.
La Guinée a besoin de plusieurs organisations politiques ayant des objectifs précis de développement national.

L'obscurantisme et le maraboutisme sont un autre aspect de la dégradation des valeurs guinéennes. Nos compatriotes n'avaient pas droit à l'information sous le règne du PDG-ST. Je n'en veux pour preuve que cette discussion avec des gardes, un soir au Camp Boiro. Leur désignant la lune, pleine et très brillante ce soir-là, je dis:
Un Américain a débarqué là-bas en 1969. Il s'appelle Neil Armstrong.
— Pas possible, Monsieur Bah, rétorque un des hommes. Ne nous racontez pas cela !
— Pourquoi? Mais c'est vrai! On l'a vu descendre sur la Lune, et marcher. Puis il est revenu dans la cabine spatiale qui l'a ramené à terre. La télévision a tout montré.
— Eh bien! Nous, on n'avait jamais appris cela !
Il était en effet interdit aux Guinéens d'écouter autre chose que la radio nationale, laquelle ne donnait pas d'informations sur l'actualité scientifique, technique, culturelle internationale. Les discours quotidiens du Président tenaient lieu d'« ouverture » sur le monde !

Dégradation de la fonction publique

Une lourde bureaucratie où se mêlaient et se confondaient « services publics » et « services politiques » a bloqué toutes les foncdons traditionnelles de l'administration. Le fonctionnaire guinéen ne pouvant faire son travail, se contentait d'une présence justificative symbolique de quelques minutes (à peine 100) par jour. Le reste du temps, il vaquait à ses affaires personnelles. Ainsi, le posfier avait cessé de vendre des timbres, et quand il en vendait, il en empochait le prix ! Le policier, le gendarme, empochaient de leur côté le montant des contraventions. La règle générale était: « La chèvre broute là où on l'attache ». Et chacun s'attachait à brouter là où il était. Même s'il n'y avait pas grand'chose à brouter !
Le salaire versé au fonctionnaire était si dérisoire que ce dernier ne pouvait même pas assurer sa nourriture avec ce salaire, à plus forte raison ses autres besoins: logement, habillement, déplacements.
Voici quelques salaires mensuels en 1984:

Cadres administratifs et techniques 350 FF
Agent technique 250 FF
Ouvrier, employé 150 FF

Les prix des produits domestiques courants étant pratiquement les mêmes qu'à Dakar et Abidjan, on voit à quels tours de passepasse devaient se livrer les Guinéens pour survivre ! Dans ces conditions, chacun s'est « débrouillé » en utilisant toutes sortes d'expédients, moralement et civilement condamnables. Il en a résulté une pourriture des rapports humains au sein de la famille, dans l'entreprise, dans la société.

Les services de santé et d'éducation nationale étaient caractérisés par un non-équipement notoire. Matériel de diagnostic, d'analyse médicale, de soins médicaux: tout manquait. Beaucoup de Guinéens, pour trouver un remède à leur mal, se tournaient vers les guérisseurs traditionnels et utilisent la pharmacopée locale.

Le manque d'équipement scolaire, la sous-formation des enseignants, la politisation à outrance de l'enseignement par le PDG-ST, les conditions de misère des enseignants, ont conduit à une forte dégradation de l'enseignement en Guinée, à un obscurantisme déplorable. Le taux d'analphabétisme, en 1984, est l'un des plus élevé du monde: 70 à 80% ! Les connaissances universelles de base, l'enseignement technique, la recherche en laboratoire, la formation d'ouvriers et de techniciens, tout cela a fait défaut à la jeunesse guinéenne.

Une gestion faite de falsifications

Chefs d'entreprises, services de coordination et ministères de tutelle devaient se livrer à une affolante gymnastique pour confectionner de vrais bilans, à partir de faux chiffres !
Les fonctionnaires de la banque délivreront de fausses attestations signées « sur l'honneur ». Le port et la douane attesteront, par exemple, la livraison de tonnes de tabac à l'entreprise ENTA, de tonnes de tôles à SOGUIFAB. L'huilerie de Dabola annoncera le traitement de plusieurs tonnes d'arachides. Les responsables de l'économie, au niveau des bureaux fédéraux du Parti, feront état de milliers d'hectares de cultures de riz, café, bananiers, manguiers... Tout cela était faux et tout le monde le savait!
Le lendemain de la Conférence économique, ces mêmes entreprises seront bien incapables de mettre un seul produit à la disposition du consommateur!
Hélas! La falsification devint une habitude chez nombre de fonctionnaires. Les statistiques guinéennes en subissent encore aujourd'hui les conséquences. Aucune donnée sérieuse et honnête n'a pu être établie officiellement en Guinée entre 1958 et 1984.
Sékou Touré réunissait les diplomates et experts en poste à Conakry, et leur disait de s'adresser directement à lui pour toute information qualitative et quantitative sur la Guinée. La statistique, c'était lui ! Voilà pourquoi on dispose de très peu de données sur l'économie et la société guinéennes.

En outre, la Guinée a été peu ou pas représentée du tout dans les instances internationales. Car ce n'était pas le critère de la compétence ou de l'intérêt national qui primait, mais plutôt les liens personnels noués par les représentations guinéennes. Tout ceci explique que la Guinée reste un point d'interrogation dans nombre de dossiers internationaux.

Dilapidation de l'aide internationale

Il ne se passait pas une année sans que le gouvernement guinéen ne reçoive une aide financière ou technique d'un pays d'Europe, d'Amérique, d'Asie ou d'Afrique, qu'il s'agisse d'un organisme international public ou privé.
Les prêts et dons pour l'adduction d'eau, l'électrification, la construction de routes, l'équipement des hôpitaux, des écoles... arrivaient régulièrement à Conakry. Ces fonds ont été détournés et dilapidés par le clan Sékou Touré.
Le président-dictateur gérait personnellement la caisse des devises. Il payait lui-même de main à main ses agents à l'extérieur, et plaçait de l'argent dans différentes banques étrangères, selon ses amitiés du moment.
Ismaël Touré détenait, de son côté, une bonne partie des revenus de l'or et du diamant guinéens.
En 1984, la dette extérieure a atteint 1,3 milliard de dollars. Son règlement, eu égard au revenu national du pays, est une préoccupation sérieuse du nouveau gouvernement en place depuis avril 1984.

Des énergies en jachère
Des communications inexistantes

L'aspect le plus patent, le plus amer que laisse le PDG-ST, c'est le non-développement du pays dont il avait la charge.
Le niveau de vie du Guinéen moyen, en 1958, était sans conteste plus élevé que celui du Guinéen moyen en 1984.
Pour beaucoup, Sékou Touré a maintenu ou aggravé délibérément le sous-développement économique et social pour mieux assouvir sa soif de pouvoir, pour mieux maintenir ses compatriotes dans son étau, à sa merci. On comprend dès lors que les besoins les plus urgents ne soient pas encore satisfaits aujourd'hui. Ainsi:

Eau et électricité:

La Guinée est le « pays des mille rivières ». Tous les écoliers guinéens des années cinquante connaissent « La chanson du Djoliba », écrite par le défunt Fodéba Kéita:

« Coule donc Djoliba, Vénérable,Niger!
Passe ton chemin et poursuis à travers le monde
ta généreuse mission !
Tant que tes flots limpides rouleront dans ce pays,
les greniers ne seront jamais vides ...» 2.

Les eaux du Grand Fleuve coulent toujours, mais les greniers sont pratiquement vides !
Aucun pays d'Afrique de l'Ouest ne dispose d'un réseau de cours d'eau aussi dense que la Guinée. Voyez la carte hydrographique. Dans chaque région naturelle, il suffît d'aménager deux ou trois fleuves pour satisfaire les besoins en eau domestique (adduction), en eau de culture (irrigation) et en hydroélectricité.
L'eau et l'électricité sont les bases de l'activité agricole et industrielle, les deux piliers de l'économie moderne. Le PDG-ST a refusé de mettre en valeur nos immenses ressources dans ce domaine. Parce que ce n'était pas le bien-être de son peuple qui le préoccupait. La dette extérieure de la Guinée s'établit à 1,3 milliards de dollars. N'est-ce pas là le coût de l'aménagement de nos fleuves, au moins dans une première phase?
Agonie de la production agricole:
Embrigadées dans les multiples organismes de mobilisation politique, dans les services de répression et de surveillance, soumises à un impôt en nature (normes) et à une dépossessioni permanente du peu de biens qu'elles pouvaient créer, les populatiowns ont dû renoncer à une production marchande, se cantonnant dans l'autosubsistance en attendant des jours meilleurs. Riz, tubercules, fruits, ont cessé d'affluer sur les marchés.
Faiblesse des moyens de communication:
Le réseau routier guinéen, en 1985, est très médiocre, difficilement praticable, au point que la plupart des régions sont enclavées. En 1985, pour parcourir les 430 kilomètres séparant Conakry de Labé, il faut en moyenne 12 heures: soit une vitesse moyenne de 36 km/heure !
Les routes sont d'autant plus dangereuses qu'elles ne connaissent ni amélioration, ni entretien, ni réparation. La voie ferrée Conakry-Kankan est si vétuste qu'elle est pratiquement inutilisable. La ligne attend d'être refaite et rééquipée. Les lignes aériennes intérieures sont très irrégulières. Elles desservent principalement Labé, Kankan et N'zérékoré.
Le réseau téléphonique dessert quelque 25 000 abomnés à Conakry pour une agglomération de 800 000 âmes. A l'intérieur, Kankan, Kindia, Labé, N'zérékoré, ont de petites installations desservant 500 à 1000 abonnés dans chaque ville. Le PDG-ST était hostile à tout développement des communications audiovisuelles et à toute diffusion élargie de l'information entre Guinéens.
Sékou Touré en personne était rédacteur en chef et du journal Horoya, et des journaux radiodiffusé et télévisé. Il se voulait et se faisait l'unique voix de la Guinée. La liberté de parole, la liberté d'expression par l'écrit, par l'image et l'art, n'existaient que pour lui seul, et par lui.
Voilà pourquoi la presse écrite, la radiodiffusion et la télévision sont encore à l'état embryonnaire dans notre pays, et sont loin de jouer le rôle de force unificatrice et de développement qu'on est en droit d'en attendre.

L'économie nationale déchiquetée

Je n'ai pas l'intention, dans cet examen des ravages causés à la Guinée par le PDG-ST, de faire une étude détaillée de l'économie guinéenne. Précisons seulement qu'en disparaissant de la scène guinéenne en 1984, le PDG n'a laissé à la Guinée ni moyens de production, ni producteurs aux sens économique et industriel de ces termes.
L'agriculteur guinéen a produit tout juste pour son autosubsistance. Il ignore encore aujourd'hui la grande production de marché, celle qui peut lui assurer un revenu notable. Il n'y a pas encore d'entrepreneurs guinéens dans l'agro-alimentaire, ni dans la petite transformation industrielle.
Les commerçants sont pour le moment réduits au petit commerce de produits domestiques importés. Ils ignorent le commerce d'exportation et d'équipement. Leurs moyens d'investissement sont faibles; ils ne peuvent pas participer à la création d'activités de production artisanale et industrielle.
Le sous-développement guinéen est encore mieux perçu quand on examine la population active. Sur environ 1.800.000 Guinéens en âge de travailler (30% de la population), on estime à 600 000 (le tiers) ceux qui travaillent: un travail élémentaire de simple survie. Ingénieurs, techniciens, agriculteurs, artisans... restent le plus souvent inactifs, même à des postes de travail.
Le PDG-ST a supprimé tous les points d'appui permettant aux Guinéens de s'activer utilement et normalement au sein de la société. Nombre de personnes se sentent comme abandonnées à elles-mêmes dans une jungle inextricable.
Pour les jeunes, tous les moyens sont bons pour tuer le temps et lutter contre le désœuvrement: ils boivent, ils fument, ils se droguent. Les stupéfiants ont fait leur apparittion jusque dans les villages! Garçons et filles s'y adonnent. Par petits groupes, ils imaginent et expérimentent toutes sortes de recettes de fortune: alcool à brûler + essence + tabac + racines + écorces + ... Résultat: beaucoup en meurent ou en perdent la tête. A Labé, chaque vendredi après la grande prière, l'imam lance un appel pour que la jeunesse se détourne des stupéfiants.
Telles sont les dures réalités de la société guinéenne au lendemain de la mort de Sékou Touré.

Vivre à Conakry en 1985

Un site magnifique que celui de Conakry ! C'est un cap de quelque 35 kilomètres de long, qui se termine par la pointe de Tùmbo, laquelle se prolonge par l'île de Tumbo (Conakry I), île devenue presqu'île depuis qu'un remblai la relie au continent. Par la masse de gens qui grouillent dans cette agglomération de 900.000 âmes (15% de la population du pays), on se sent tout de suite dans une ambiance de « grande ville » tropicale.
Celui qui a connu la Conakry des années cinquante, pousse un soupir d'amertume. Car la Conakry de 1985, qu'a laissée le PDG-ST, est un monceau de vieilles maisons aux toits fatigués et aux murs délabrés: une ville sinistrée.
Pour le voyageur qui arrive de l'extérieur, c'est une bourgade sans attrait, où l'homme n'a pas imprimé la marque de son génie constructif, où rien ne retient l'admiration du passant. Ici, pas de «quartiers neufs et modernes», avec des immeubles récents en hauteur, comme en offrent tant de capitales. Pas de grands axes routiers aménagés, permettant un dégagement rapide vers l'intérieur du pays. En 26 ans, le PDG-ST a construit tout au plus une cinquantaine de bâtiments très modestes pour abriter différents services du Parti-Etat.
Les besoins de la propagande politique ont conduit à la construction d'un « Palais du Peuple » à l'entrée de Conakry I. De même, pour accueillir les chefs d'Etat à l'occasion de la Confërence de l'OUA prévue pour juillet 1984 dans la capitale guinéenne, le PDG-ST avait fait construire le « Palais de l'OUA » (dans le quartier sud-ouest de Conakry). Mais l'architecture et la finition de ces 50 villas sont plus adaptées à un climat sec qu'au climat pluvieux et humide de Conakry. D'où le résultat...

Le PDG n'a jamais encouragé la construction immobilière par les particuliers. Au contraire, ceux qui construisaient des maisons personnelles en étaient dépossédés chaque fois que la maison était présentable, sauf s'ils étaient membres du clan Touré.
Les immeubles modernes laissés par la colonisation n'ont pas été entretenus. Le bâtiment le plus haut de Conakry (une quinzaine d'étages), construit avant l'indépendance, est aujourd'hui inhabitable. Seuls les services du ministère de l'Intérieur en occupent le rez-de-chaussée et le premier étage, et il faudrait des travaux très importants pour rendre cet immeuble habitable.
La population de la ville a été multipliée par 10 en 25 ans. La construction immobilière n'a pas suivi, au contraire. Le problème du logement est donc très aigu. Si vous trouvez un logis, il vous faut ensuite affronter le problème de l'eau et de l'électricité. Car 75% des habitations n'ont pas d'équipement sanitaire moderne: évier, douche, w-c avec chasse d'eau. Les canalisations d'adducdon d'eau, les égoûts, sont détériorés à maints endroits. Les coupures de courant électrique sont très fréquentes, presque quotidiennes. La plupart des quartiers au-delà de l'aéroport sont sans électricité, sans téléphone.
Le service de nettoiement et d'entretien des rues n'existe que de nom. En dehors de la corniche nord et sud, de l'axe de sortie vers l'aéroport et l'intérieur, les rues de Conakry sont des pistes cahoteuses, dégradées, poussiéreuses en saison sèche, boueuses en saison pluvieuse.
Se déplacer à Conakry en 1985, est un autre casse-tête guinéen. Si vous avez un véhicule, arrangez-vous pour avoir toujours une bonne réserve d'essence, car les stations-service ne sont pas légion en ville. Si vous allez à l'intérieur du pays, ayez avec vous vos jerricans pleins: il n'y a pas de station entre deux villes! Si vous n'avez pas de véhicule — ce qui est le plus courant — louez un taxi ou prenez l'autobus, mais soyez très patient, et ne craignez pas les bousculades.
La promenade peut être intéressante le long de la corniche, mais Conakry ne possède ni jardin public, ni parc touristique. Tout cela était « superflu » sous le régime du PDG-ST.
Certes, de nombreux petits restaurants « couleur locale » jalonnent les rues, et boîtes de nuit ou salles de cinéma ne manquent pas. Conakry dispose même de quatre hôtels de classe intemationale ! A l'hôtel Indépendance Novotel, votre chambre vous coûtera... 80 dollars (US) !
Les services socio-culturels font défaut à Conakry. Pas de bibliothèque, cinémathèque, gymnase... Une visite à la fois pittoresque et instructive: le marché de Madina, en banlieue. Ce marché réalise un bon tiers des échanges courants de Conakry. Près de 5 000 personnes s'y activent dans une zone de 50 hectares. On vend tout au « petit détail ». Les médicaments sont vendus par comprimé, le concentré de tomate à la cuillerée! Vous ne trouverez pas de balance: les boîtes de conserve vides servent d'unité de mesure. Les prix ? Elevés, si l'on tient compte du revenu moyen du Guinéen: environ 200 dollars US par an. Mais en Guinée, le pouvoir d'achat ne se détermine pas à partir du revenu et des prix...
Ainsi va Conakry, en 1985. L'ancienne « Perle » de la côte ouestafricaine plie sous la chaleur, les grosses pluies et l'humidité tropicale, mais ne rompt pas. Décidée à faire peau neuve, Kaloum City 3 commence sa renaissance...

Notes
1. Voir en annexe.
2. Cf. Kéita Fodéba: Aube africaine, éd. Seghers, 1960.
3. Kaloum City = Conakry-Ville.