Paris. L'Harmattan. 1990. 210 pages
Comme entité territoriale spécifique, autonome, la Guinée
a à
peine 100 ans d'existence.
C'est en 1891 que le gouvernement français crée la « Guinée
Française et Dépendances » ; jusque-là, on parlait plutôt
des « Rivières du Sud », zone située au sud du Sénégal.
La résistance des populations à l'occupation française se poursuivra
jusqu'en 1912 sur l'ensemble des régions du pays. A cette date, les principales
forces d'opposition sont anéanties:
Ainsi, les frontières actuelles de la Guinée ne datent que de 1912. La Guinée est donc un très jeune Etat, une Nation en formation. L'histoire du Peuple guinéen en tant que tel ne fait que commencer.
Ils en font un pays de taille moyenne: 245.800 km2 environ.
Dès la fin du 19, siècle, les Français commencent la construction
de routes, chemin de fer, port, écoles... en instituant un système
de « travail forcé » et « d'indigénat ».
Les hommes étaient arrachés à leurs familles et à leurs
activités sur ordre de l'administration coloniale. Ils étaient envoyés manu
militari dans des chantiers pour une durée déterminée.
Beaucoup y mouraient ou revenaient mourants.
Un de ces chantiers, appelé Kakoulima, était particulièrement
redouté dans tout le pays pour la cruauté du régime que les
forçats y subissaient.
Yo Allah dandan Kakoulima! (Que Dieu me préserve de Kakoulima)
chantaient les chroniqueurs troubadours de l'époque.
Le travail forcé donna à la Guinée les principaux axes routiers
qu'elle possède aujourd'hui, au prix de beaucoup de sueur et de sang. Durant
les deux guerres mondiales, des milliers de Guinéens furent recrutés
dans toutes les régions et enrôlés dans l'armée française.
L'administration coloniale mit la Guinée à rude épreuve en
exigeant des populations la fourniture obligatoire de denrées de toutes sortes:
caoutchouc, bois, minerai, palmistes, café, peaux, etc.
Entre 1940 et 1950, la Guinée fut ainsi un grand producteur d'essence d'orange
pour le compte de l'industrie française.
Le transport des produits et des administrateurs d'un village
à l'autre était assuré jusqu'en 1955 par des porteurs enrôlés
de force.
Après la deuxième guerre mondiale, le système de l'indigénat
et du travail forcé fut aboli officiellement. La loi dite « Lamine
Guèye » du nom du député Sénégalais
qui l'introduisit crée la citoyenneté de l'Union Française.
Deux types de citoyens: ceux de droit personnel (citoyens français) et ceux
de droit coutumier, anciens sujets français. En bref, les « évolués » entendez
ceux qui sont plus ou moins intégrés et les « coutumiers ».
Le pays est divisé en cercles administratifs dirigés par des commandants
de cercle. Ecoles, dispensaires, services postaux, administration, travaux publics,
marchés et magasins de commerce commencent à
voir le jour dans chaque cercle.
Une intense activité socio-économique règne en Guinée
dans les années 50. L'agriculture moderne s'implante dans le pays. Français,
Libano-Syriens, Africains, créent de nombreuses plantations qui fournissent
bananes, café, agrumes, ananas, mangues, avocats, pour la consommation locale
et surtout pour l'exportation.
En 1955, le triangle bananier Benty-Mamoun-Boffa, avec Kindia comme centre
de gravité, est l'une des plus grandes zones bananières du monde,
produit 98.000 tonnes de bananes et assure plus du tiers de la consommation
française.
En 1956, la production de café exportable, réalisée à 80%
par des planteurs africains, est l'une des plus fortes de l'Afrique avec 12.000 tonnes.
Les cultures vivrières, maïs, riz, fonio, mil, tubercules, arachides...
sont florissantes, se développent et assurent à toutes les régions
du pays une alimentation abondante et variée.
L'élevage bovin, ovin, caprin, porcin, est pratiqué dans beaucoup
de régions et connaît un réel essor.
Des centres de recherches et d'expérimentation de haut niveau sont implantés à
L'exploitation minière est lancée dans les années 1948-1950
pour la bauxite et le minerai de fer. De grandes sociétés de droit
français, mais à capitaux multiples, s'implantent en Guinée.
A mesure que les techniques de prospection mettent en évidence les richesses
minières de la Guinée, le capitalisme occidental s'intéresse à ce
pays: bauxite, minerai de fer, diamant, or, granit, ardoise... peuvent être
exploités de manière très rentable.
Roland Pré, gouverneur de la Guinée de 1948 à 1951, dit de
ce pays:
« Ses incroyables richesses naturelles: mines, énergie hydroélectrique, lui permettent de mettre sur pied, immédiatement, des exploitations minières et ultérieurement une grande industrie lourde, base de toute activité moderne.
Remarquons à cette occasion le caractère exceptionnel des gisements guinéens, à proximité de la mer, le profil et le régime d'étiage de ses rivières faciles à équiper à peu de frais en centrales au fil de l'eau».(')
Ainsi, en agriculture comme en industrie minière, la Guinée s'affirmait,
dans les années cinquante, comme un pôle de développement parmi
les autres territoires.
Le pays avait réellement pris un élan en matière d'agriculture.
La colonisation, phénomène historique et universel, a ses méfaits
et ses bienfaits depuis que les hommes ont pris l'habitude de s'affronter et d'imposer
leur domination aux «faibles». La Guinée des années 50 était
une colonie qui s'ouvrait résolument au monde de l'économie moderne.
Elle prenait un élan qui ne demandait qu'à
être soutenu et amplifié.
L'activité intense et la poussée urbaine de Conakry dans les années
cinquante confirment cet élan et cette volonté des Guinéens
d'entrer dans le monde de la production, de la consommation et de la communication.
Conakry était alors la perle de l'Afrique Occidentale, une coquette ville
tropicale qui ne manquait ni d'eau courante, ni d'électricité, et
dont les marchés regorgeaient de céréales, fruits, légumes
et divers produits du pays.
L'enseignement technique et professionnel se développe. Des centaines de
Guinéens tiennent avec compétence et efficacité de nombreux
postes dans les entreprises qui se créent à un rythme rapide. Les
premières générations de cadres guinéens formés à l'université
et dans les grandes écoles, arrivent dans les services publics et privés:
ingénieurs, médecins, professeurs, juristes, économistes, pharmaciens,
artistes...
Le mouvement syndical et associatif, les activités culturelles et sportives,
se développent dans tout le pays et entretiennent une grande ferveur parmi
les populations, urbaines en particulier.
A l'instar de Conakry, les villes de l'intérieur s'activent. En 1955, Labé,
ma ville natale, possède son château d'eau, sa centrale
électrique, ses associations de jeunes, son hôtel de tourisme...
La création de l'Union Française donne droit au Territoire de la Guinée à une
représentation parlementaire:
Le premier député guinéen au Palais Bourbon fut Yacine Diallo,
né vers 1900 dans un village des environs de Labé. C'était
un instituteur très volontaire. Voulant à tout prix apprendre le latin
pour mieux maîtriser la langue française, il se fit convertir au
catholicisme (c'était une condition pour apprendre le latin) et se fit
prénommer Louis Yacine. Il s'affirma comme un brillant interlocuteur
dans le milieu
« évolué » guinéen. Il fut le premier directeur
d'école du corps enseignant guinéen.
Yacine Diallo fut élu député par le collège des citoyens
de droit personnel (les « évolués »), les autres Guinéens
n'ayant pas le droit de vote à l'époque. Il s'affilia au Parti Socialiste
S.F.I.O. (Section française de l'Internationale Ouvrière) dont les
principaux dirigeants étaient Guy Mollet et Gaston Defferre.
En Guinée même, Yacine crée un parti politique, l'Union Franco-Guinéenne,
d'obédience socialiste. Il publie un journal ayant pour titre: Honneur
et Patrie.
Son principal partenaire politique à partir de 1950 fut Mamba Sano 2,
dissident du RDA (Rassemblement Démocratique Africain) en 1948. Mamba Sano
reprochait au RDA d'être trop proche des communistes
à cette époque (1946-1950).
Sous le mandat de Yacine Diallo, furent votées plusieurs lois qui desserraient
l'emprise du système colonial sur les populations et ouvraient l'Afrique
Noire au monde industriel et commercial avec tout ce que cela comporte de sujétions,
d'injustices, mais aussi de bienfaits.
Yacine Diallo meurt en avril 1954, après une courte maladie, une embolie,
selon son neveu Alpha Abdoulaye 'Portos' Diallo 3.
A son enterrement, à Conakry, assistent des représentants des milieux
politiques, économiques, et sociaux de la Guinée. Parmi ceux-ci, un
syndicaliste d'une trentaine d'années, Sékou Touré, qui prononcera
l'un des discours funèbres.
La campagne électorale et les tractations politiques pour pourvoir au remplacement
de Yacine Diallo vont ouvrir une nouvelle ère en Guinée. Ere que nous
conviendrons d'appeler «PDG-Sékou Touré».
Notes
1. Roland Pré. Notes et études documentaires,
n'1291.
2. Mamba
Sano meurt en 1986, après avoir échappé à toutes
les purges de Sékou Touré mais sans avoir rien écrit ou en
tout cas publié sur l'évolution de la Guinée comme le lui demandaient
beaucoup de ses compatriotes.
3. La
Vérité du Ministre, par Alpha-Abdoulaye
Diallo, Editions Calmann-Lévy, Paris, 1985, p.203, in fine.
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