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Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

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[ Avril 1972 ]

Depuis le traitement que j'ai du supporter pendant les trois premiers mois de ma captivité, j'ai oublié qu'il existe un complément au genre masculin.
Les mois passent avec une lenteur désespérante… sans nous apporter l'espoir que cette captivité prenne fin. Notre humeur varie : tantôt c'est l'un de nous qui est déprimé, tantôt c'est l'autre qui sombre dans le désespoir. Mais nous arrivons toujours à nous remonter mutuellement le moral et à sortir de la dépression qui nous accable. Aucun signe de vie ne nous parvient de l'extérieur. Nous avons l'impresssion d'être enterrés vivants et abandonnés par le monde entier. Plus le temps passe, plus il est dur de croire que les hommes qui sont à l'extérieur continuent à essayer d'obtenir notre libération.
Ici, nous ne ressentons absolument aucun effet de quelconques efforts dans ce sens. Je n'ai plus reçu de signe de l'ambassadeur italien depuis sa visite, il y a bientôt un an, et je commence à craindre, tout comme Marcel qui, lui, ne l'a pas rencontré — bien que celui-ci représente également les intérêts de la France —, que les démarches du diplomate se soient soldées par un échec. Nous sommes maintenant en avril, voilà donc plus de quinze mois que je suis dans ce cachot.

Un jour, un commandant vient dans notre cellule et me fait remettre du papier et un stylo-bille pour que j'écrive à ma famille en Allemagne. Je lui demande un peu de temps de réflexion, ce qu'il m'accorde. Au bout de quelques instants, ma décision est prise ; je ne désire pas profiter de l'offre de donner signe de vie. En effet, si je décris l'état dans lequel je me trouve ainsi que les conditions dans lesquelles je dois vivre ici, je risque des représailles sévères. D'autre part, j'ai tellement souffert que je ne veux pas écrire de mensonges.
Le lendemain et le surlendemain, le commandant et ses subalternes viennent à plusieurs reprises me recommander d'écrire ma lettre, me donnant tout un tas de bonnes raisons en justifiant la nécessité. Mais je ne cède pas et ils finissent par me laisser tranquille.

Deux jours plus tard, on nous permet, à Marcel et à moi, de prendre une douche en dehors du rythme habituel. On nous rase et on nous coupe les cheveux. Nous nous sentons frais et propres et avons l'impression que cette faveur ne peut être que de bon augure. Peu après, un officier entre et nous ordonne de prendre nos affaires, puis de le suivre dans la cellule n° 28.
Nous n'en croyons pas nos yeux : une fenêtre à barreaux, d'un mètre carré et située à 2,50 m de hauteur, laisse entrer la lumière du jour. Cette cellule est, avec ses 16m2, deux fois plus grande que la précédente. Dans un coin se trouve même un socle en ciment avec un tuyau d'écoulement, ce qui est sans doute le coin-toilette. Nous l'appelons “douche” parce qu'il nous donne une impression de confort, même s'il ne s'agit que d'une douche sèche. Les murs sont peints en jaune, ce qui donne à la cellule un aspect clair et accueillant. Nous avons l'impression d'être dans un appartement de luxe, par rapport au trou sombre où nous nous trouvions auparavant.
Le lendemain, j'ai une nouvelle surprise ; on me donne un pantalon, une chemise bleue et des chaussures. On me rase une nouvelle fois et on m'ordonne de m'habiller. Puis on me conduit chez le chef du Camp qui m'accueille avec ces mots :
—Tu as de la chance aujourd'hui.
Avant même que j'aie eu le temps de me demander ce que cela peut bien signifier, un capitaine entre et me fait un discours d'une demi-heure, me prévenant, entre autres, de ne rien dire pendant l'entrevue qui va suivre et surtout rien de négatif, sinon je devrai en supporter les conséquences. Je repense aussitôt à la visite de l'ambassadeur italien et à ma conduite imprudente qui m'a valu par la suite huit jours de privation d'eau et de nourriture.
Une jeep me conduit au bâtiment dans lequel ont lieu les interrogatoires. On me présente à Louis Labadie. Ce dernier me dit qu'il est avocat et qu'il essaie d'obtenir ma libération. Il est Français et est venu exprès de Paris. Un commandant et deux jeunes officiers assistent à l'entretien. A un moment, l'avocat se tourne vers moi et me dit :
— Bonjour, Monsieur Marx.
Je crois comprendre qu'il met ainsi fin à l'entretien et je me lève pour lui dire au revoir. L'avocat se lève lui aussi et me tend la main. Puis deux plantons me raccompagnent dehors. Je me rends bien compte, aujourd'hui, que j'aurais dû profiter de l'occasion pour dire à l'avocat que j'avais fait toutes mes déclarations à la suite de tortures épouvantables, et qu'elles étaient toutes fausses. Peut-être aurait-il pu alors m'aider. Mais qui sait si ses efforts auraient été couronnés de succès en Guinée ? Et qui sait si j'aurais survécu à un nouveau séjour dans la cellule pénitentiaire, à une nouvelle privation de nourriture et à de nouvelles tortures ?
La jeep me ramène au Camp et me revoilà dans la cellule 28 avec Marcel. On m'a autorisé à garder les vêtements, mais il fait tellement chaud que je n'éprouve aucun besoin de m'embarrasser de ce poids de la civilisation. Le pantalon me sert d'oreiller et je mets parfois les chaussures pour aller aux toilettes. Lorsque je raconte à Marcel mon entrevue avec l'avocat, il devient songeur, et son humeur dépressive m'atteint aussi.
Cependant, cette courte visite de Louis Labadie — qui, comme je l'apprendrai plus tard, passe pour avoir obtenu la libération de Sékou Touré lorsqu'il était emprisonné à Paris — nous procure une lueur d'espoir et nous confirme que ceux qui vivent en liberté ne nous ont pas encore oubliés. Ce soir-là, Marcel chante une chanson par laquelle il informe de cette entrevue les prisonniers des cellules voisines. Certains d'entre eux profitent de ce que le chemin des toilettes passe devant notre cellule pour nous donner leur avis ils estiment que j'ai eu tort et que j'aurais dû parler ouvertement à l'avocat.

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