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Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

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[ 30 avril 1974 ]

Un jour, nous avons la visite d'un lieutenant accompagné de deux soldats, du médecin Keita et de l'infirmier. Ils viennent s'enquérir de mon état de santé. Puis le lieutenant m'ordonne de marcher dans la,cour et de m'asseoir de temps en temps devant la porte de la cellule. Je ne réponds pas. Alors il me donne du papier et un crayon et me dit de noter tout ce dont j'ai besoin. J'écris donc une lettre au commandant du Camp et je l'informe, de nouveau, que je vais très mal et que je ne suis pas du tout d'accord pour faire les marches que l'on veut m'imposer. Je lui propose de prendre des mesures pour que nos repas soient un peu plus variés, car deux assiettes de riz sec par jour ne parviendront jamais à me rendre des forces. Au contraire, je suis en train de mourir à petit feu. Je réclame des fruits frais, de la salade sans assaisonnement, un pain entier tous les jours et enfin des oeufs. Je répète en fait dans cette lettre tout ce que j'ai déjà écrit si souvent. Mais cette fois-ci j'écris en allemand et j'en profite pour me plaindre des sévices que nous font subir les gardiens. Le lendemain, le lieutenant vient chercher la lettre.
Deux jours plus tard, il revient et m'annonce une “bonne nouvelle”, comme il dit : le commandant du Camp est d'accord pour m'accorder la nourriture demandée. J'ai peine à retenir un sourire ironique. Combien de fois ai-je déjà entendu ces promesses creuses ?

Le lendemain matin, à 6 heures, on me fait sortir de la cellule et on oblige mes compagnons à me tirer sur toute la cour. Si certains font attention à ne pas me faire de mal, d'autres, eux, n'ont aucun égard pour ma faiblesse, bienau contraire. Après ces marches forcées, je m'écroule d'épuisement sur mon lit et m'endors. Mais mes compagnons me réveillent brutalement dés qu'ils entendent les pas d'un gardien. Combien de temps vais-je encore pouvoir supporter ces traitements ? Combien de temps me reste-t-il encore à vivre ? Je suis persuadé que mon organisme ne va plus résister longtemps à de telles brutalités. J'en veux à tout le monde et je me replie sur moi-même. Et cependant, ce sont les mêmes hommes qui me traînent dans la cour le matin, poussés par la crainte d'être punis s'ils n'exécutent pas l'ordre des gardiens, qui ensuite essaient de me remonter le moral. J'ai droit à ces marches forcées presque tous les jours. Ce n'est que lorsqu'un gardien a pitié de moi et ne veut pas m'infliger d'épreuves supplémentaires que j'ai un jour de repos pour reprendre des forces.

Puis arrive un jour que je ne suis pas près d'oublier : le 30 avril 1974. C'est le soir, les lumières sont déjà éteintes. Soudain, la porte s'ouvre et le commandant du Camp entre, accompagné de plusieurs soldats. Ils me demandent si je vais mieux. Je ne les regarde pas et ne leur réponds pas non plus. Alors le commandant s'adresse à mes compagnons :
— Qu'est-ce qu'il a réclamé ? Est-ce qu'il a du lait et du sucre ? Puis à un soldat :
— Va lui chercher une boite de lait et une livre de sucre.
Mes compagons soulignent alors :
— Il a également demandé un pain entier.
Et le commandant d'ajouter :
— Note-le, un pain tous les jours.
Puis, se tournant vers mes compagnons, il leur dit :
Puisqu'on lui donne un pain, vous aurez droit à un demi-pain chacun et les Africains à un quart de pain. Et on va aussi lui donner des fruits, de la salade et des oeufs. Nous avons étudié sa lettre de près et la Commission a donné son accord.
Puis ils s'en vont. Nous ne croyons pas beaucoup à ces belles promesses. Combien de fois ne nous a-t-on pas déçus. Dans ce Camp, même les plus optimistes deviennent pessimistes à la longue. Mais cette fois-ci, il va en être autrement… Le lendemain, on annonce que tous les étrangers capables de marcher seuls vont aller à la douche. (Sont considérés comme “Blancs” tous ceux dont le père est de peau blanche. Les métis de mère blanche et de père noir, quant à eux, sont traités comme des Africains). Plusieurs modifications ont lieu dans le Camp.
Tous les Africains doivent évacuer le bloc comprenant les cellules 20 à 30, pour laisser la place aux prisonniers de race blanche, Européens et Libanais.
On me transfère dans la cellule 29 avec un Libanais, un Français et l'archevêque Tchidimbo, seul Africain du bloc. Je demande qu'on me change immédiatement de cellule. En effet, nos accusateurs lui ont fait croire que j'avais déposé contre lui et m'ont fait croire à moi qu'il en avait fait autant contre moi.

[ L'archevêque torturé par Sékou Touré ]

Monseigneur Tchidimbo a été soumis à un jeune complet pendant huit jours.
Pierre Drablier, un Français qui a partagé la cellule de l'archevèque, me raconte qu'on a obligé ce dernier à danser tout nu devant le Président. S'il ne levait pas les pieds assez haut, un soldat tirait un coup de pistolet pour lui faire peur.
Monseigneur Tchidimbo est finalement transféré dans une autre cellule.

[ Edouard Lambin ]

L'archevêque est remplacé par un métis de nationalité française, Edouard Lambin. Sa mère est originaire de la tribu des Foulahs. Il est vraisemblablement condamné à la détention à perpétuité, mais il n'a jamais eu connaissance du jugement prononcé contre lui —comme la plupart des prisonniers d'ailleurs. La cellule 29 est l'une des rares “cellules luxueuses” du Camp. Ses murs sont peints en vert et elle a une fenètre grillagée d'un mètre carré, située à une hauteur de trois mètres environ, et synonyme pour nous d'air frais. Les gardiens laissent notre porte ouverte toute la journée. Les autres détenus n'en ont pas autant ; leur porte ne reste ouverte que quelques heures. Nous installons nos lits les uns au-dessus des autres pour avoir davantage de place. Comme je suis obligé de rester couché toute la journée, on me donne le lit d'en bas, avec Edouard juste au-dessus.

[ Henri Auperrin ]

Le Français Henri Auperrin est propriétaire d'une plantation et gérait également, avant son arrestation, plusieurs plantations dont les propriétaires étaient en France. Henri est un très bon camarade, très serviable. Il reçoit tous les mois, comme Edouard, un ou deux paquets de sa femme. Une fois, un paquet contient un gouda dans son enveloppe de cire rouge bien connue, et Henri utilise celle-ci pour faire des bougies. Nous prenons des fils de nos couvertures en guise de mèche. Nous pouvons ainsi nous payer le luxe de quelques minutes de lumière, lorsqu'il y a des orages entrainant des coupures de courant, ce qui n'est pas rare. Un autre paquet contient, lui, un miroir de 15 cm sur 20 ainsi qu'un peigne. Le miroir est particulièrement convoité, et même les gardiens l'empruntent.
Voilà trois ans que je ne me suis pas coiffé avec un vrai peigne et j'apprécie beaucoup de pouvoir enfin le faire. Mais je reçois un choc en me regardant dans la glace. Jusque-là, j'avais eu pitié du visage émacié de mes compagnons, mais je m'aperçois qu'il en est de même pour le mien. Ceux qui reçoivent un paquet partagent tout avec les autres occupants de la cellule. Il nous arrive même de partager entre quatre une portion de confiture de 30 grammes. Ces provisions n'ont que peu de valeur aux yeux des hommes libres, mais pour nous ce sont de véritables produits de luxe. Edouard a vécu six ans en France où il gagnait sa vie comme musicien dans un orchestre de danse, et il connait de ce fait tous les airs à la mode. Il les chante souvent, ce qui nous procure une diversion bien agréable. Il essaie aussi d'apprendre l'anglais avec Henri, une demi-heure par jour. Il est venu en Guinée comme mécanicien pour aider au développement du pays.

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